François Bon / Sortie d'Usine

Sortie d'Usine est paru aux éditions de Minuit en septembre 1982

il a été traduit en allemand et en chinois

archives François Bon

 

 

 

 

 

machines à souder par faisceau d'électrons et pupitre de commande fin années 70

j'ai retrouvé ces mêmes enceintes à vide et pupitres de commande à Praque, Moscou, Göteborg, Bombay
il m'arrive encore souvent d'en rêver (retour dans l'usine, je n'y comprends rien, et cette bizarrerie que personne ne m'en veuille d'une si longue absence)

Sortie d'usine
© Les éditions de Minuit, 1982, un extrait.

Le cri. D'où, plus loin, de l'autre côté de l'allée. Derrière, contre le mur, là-bas. Le tour, oui, le tour. Tous déjà avaient arrêté leurs mains. Le regard comme celui de tous qui ne portait plus que sur ce même point, déjà savait voyait, voyait. Pas même d'interrogation. Un cri encore, plus long feulant. Un cri ne trompe pas, malgré l'ivresse ici des bruits. Feulant comme.

Il traversa. Un détour qu'il avait à faire par l'allée transverse, mais par-dessus les établis, à pas même dix mètres, il voyait. Le type couché presque sur le tour, une blouse bleue et des cheveux noirs. Il voyait.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le type couché presque sur le mandrin. Aucun cri plus, et déjà autour un groupe, des gars l'avaient rejoint, le touchaient. Le courant, il pensa le courant, arrêter le courant, mais ça y était. Ils avaient, puisque rien ne tournait plus. Cette impression de silence soudain, au rôt veule des compresseurs coupés, le décroît brusque des moteurs, les lumières là-haut éteintes, au lieu du jaune maintenant ces quelques veilleuses très pâles dans le jour.

La sirène, brutale. Deux déjà ont pris le type sous les épaules et le relèvent, la tête lui tombe sur le côté. La bouche ouverte mais le visage, le visage intact. Comme très blanc, oui, ce jeune, un intérim. Quatre mois qu'il est là, justement ils en avait parlé la semaine passée, puisque les intérims ne peuvent rester plus de trois mois, mais au bout du temps le chef du personnel les change d'office de patron, rien qu'un papier à signer et pour le gars un jour de congé payé sous table, puisqu'il faut trois jours d'interruption légale entre les contrats, dimanche compris, pratique courante. Un jeune aux cheveux noirs, pas lisses, bouffants plutôt, la limite du frisé. Jeune vraiment, et les cheveux mi-longs. Boîte d'intérim d'ailleurs dirigée par le beau-frère de.

Lui le reconnaissait bien, le jeune, encore qu'en quatre mois ils n'aient pas fait connaissance, en quatre mois on ne peut pas connaître grand monde. Ils l'avaient dégagé, mais si lentement. Activité, mais comme ralentie. La sirène toujours, présence hurlante du cri par-delà son étouffement dans sa voix. Eux rapprochés à différentes distances, immobiles à tendre vers le groupe là-bas. La tête du type glissée sur le côté, bouche entrouverte, semblant ne rien voir.

Dans les pommes, sans doute. Temps vidé, lui n'approchait pas plus. Pas la peine de se marcher sur les pieds, se gêner. Un gars là-bas soutenait par le coude le bras, le type aux yeux fermés, les paupières très marquées ou gonflées, un ovale large plus mauve sur le visage blême, et très grandes. Tenaient le coude à l'horizontale, reculant lentement, s'éloignant maintenant de la machine, retrouvant des gestes plus vifs, la course à nouveau bousculée du temps. La tête roulant vers l'arrière, cou et menton remplaçant les yeux, la bouche à bâiller aux verrières là-haut, aspirant. Le bras qu'il voyait maintenant, ouvert comme. Comme si ni sang ni plaie. Comme, mais l'os et du rouge et. Puis la main à pendre, raide et blanche, comme à l'envers. Voir, seulement voir. Bousculé par les types de l'entretien, amenant le brancard. Il recula, s'appuyant contre un poteau derrière. La sirène décroissait, finissait de vomir son air miaulant...

curiosité : ci-dessous, la page de garde, et ci-contre, la première page de Sortie d'usine en chinois

Documents : Sciaky Vitry, 1977-1980

une note de service à l'attention du personnel, et le journal d'information mensuelle, avec la page réservée aux avis de décès

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images extraites de "L'Amérique de la Dépression - artistes engagés des années 30" Hoebeke - merci à Christian Thorel.