1982, Minuit, Sortie d’usine

retour sur l’histoire de mon premier livre




Sortie d’usine, poche, 7€50 chez Amazon.

 

Sortie d’usine, 1982, histoire du livre


C’était mon premier travail en région parisienne. Je ne savais même pas où était la gare d’Austerlitz. J’avais fait les boîtes d’intérim rue de Provence. La première, on me proposait d’aller dessiner des tuyaux à Évry-Ville nouvelle, j’ai dit que j’étais pas venu de ma province pour dessiner des tuyaux. La deuxième, on m’a parlé de machines à souder, et qu’il fallait se présenter à Vitry-sur-Seine.

Je me souviens, dans les quelques minutes où j’attendais le chef du service essais, que j’avais pris un fascicule sur la table pour savoir ce que c’était, la soudure par faisceau d’électrons, parce que je n’avais jamais entendu parler de ça.

Je me souviens que les premiers mois je n’y comprenais rien à rien, et qu’une fois, ayant posé le fer à souder sur ma blouse de technicien, les types s’étaient rudement moqués de moi.

Je me souviens de Roland Barbier, l’ingénieur auprès de qui je devais travailler : son problème, c’était d’avoir un assistant susceptible de l’accompagner monter l’énorme bécane chez Tupolev à Moscou, et d’y rester 3 mois sans brouille : – Tu aimes Bach ?, question 1, – Tu sais jouer aux échecs, question 2. Pour le reste, il m’expliquerait, on avait le temps.

Je me souviens qu’après Bombay et l’électrocution qui avait failli être définitive j’avais les jetons de tripoter le 440 volts, et c’est probablement ça qui m’a éjecté de l’usine plus que tout le reste.

À l’époque on trouvait du travail comme on voulait, il suffisait d’entrer dans les boîtes d’intérim. Aujourd’hui ce serait différent. On était 1200 quand je suis entré dans cette boîte, 900 quand je l’ai quittée en 1980, et ils doivent être 250 maintenant.

D’abord j’ai fait 3 semaines d’intérim dans une autre boîte, ça annulait ma démission et me donnait le droit au chômage. Ensuite, je me suis inscrit à Paris VIII en philosophie, ça a été l’année Adorno et Hegel. Je n’aimais pas le cirque autour de Deleuze, mais Lyotard nous faisait vraiment lire et travailler. Puis je prenais des cours de musique. Je n’avais pas idée que ça durerait. Je reviendrais dans les boîtes d’intérim après.

Les images de peur nue et crue sont venues dans les rêves. Blessures vues. Ou cette paire de lunettes écrasée sur mon visage : le sang dans les yeux, l’aveuglement. Puis les mains aux doigts coupés, quand on les serrait le matin. C’était une bonne année plus tard. J’aurais dû écrire un mémoire pour Paris VIII, et au lieu de ça j’ai écrit ce qui me venait dans les rêves.

Je n’ai pas écrit les voyages. Je n’ai même pas écrit cette usine. J’ai écrit les morts. La place vide à la cantine face à vous quand on revenait d’un chantier, après 2 mois à l’étranger. Ou le type bouffé d’alcool et une fois un copain lui avait rempli sa canette de pisse et il avait tout bu sans se rendre compte, mais était mort 3 semaines plus tard. Tout ça remontait.

Plus tard, je reviendrais sur toutes ces usines, une par une. Ce serait publié en 1992 chez Verdier sous le titre Temps machine, maintenant Mémoire usines (version révisée et augmentée) en numérique sur publie.net.

Il y avait L’établi de Robert Linhart, alors j’ai envoyé aux éditions de Minuit. J’ai reçu une lettre de refus. Le livre de Leslie Kaplan, L’Excès l’usine, venait de paraître chez POL et j’ai envoyé à POL, qui m’a répondu par une vraie lettre, et puis une autre. Même topo avec Christian Bourgois, grand bonhomme. Enfin Denis Roche, qui m’avait reçu au Seuil, pris une page de mon manus et montré ce qui restait à faire. Après quoi il m’avait dit : partez 3 semaines à la campagne, retapez votre truc en entier et renvoyez-le à Lindon.

Trois semaines plus tard j’étais devant Lindon, et il me signait un contrat – avec les premiers droits d’auteur, 3500 francs, j’achèterais un frigo (mon premier) et les oeuvres complètes de Flaubert en 16 tomes du Club de l’Honnête Homme, les seules à l’époque avec la Correspondance intégrale, et que j’ai toujours.

Je n’ai plus jamais fait de soudure, ni de philosophie. Les rêves de blessure continuent, et l’angoisse.

Sortie d’usine avait été traduit en allemand et en chinois.

Sortie d’usine a été réimprimé bien des fois, et vendu avec une stabilité exemplaire toutes ces années. Merci à Irène Lindon de me permettre de rejoindre sa collection Double – j’y suis parmi des amis et quelques maîtres.

Et très fier aussi d’inaugurer la venue de Minuit dans l’édition numérique. L’epub a été réalisé par ePagine, il est nickel, et sans DRM. Petit cadeau supplémentaire, la photo de couv est de mon frère Jacques Bon.

FB

Ci-dessous un passage de Sortie d’usine (n’ai rien récrit ni corrigé pour la reparution, je préférais le brut d’usinage). Et deux documents qui ont été importants dans la genèse du livre : une note de service, et la nécrologie ordinaire du bulletin trimestriel remis aux employés. Plus, en ouverture, trois photos de nos machines à souder par faisceau d’électrons, avec leurs enceintes à vide. Voir aussi Arts et métiers la honte.

 

Sortie d’usine | le cri (extrait)


Le cri. D’où, plus loin, de l’autre côté de l’allée. Derrière, contre le mur, là-bas. Le tour, oui, le tour. Tous déjà avaient arrêté leurs mains. Le regard comme celui de tous qui ne portait plus que sur ce même point, déjà savait voyait, voyait. Pas même d’interrogation. Un cri encore, plus long feulant. Un cri ne trompe pas, malgré l’ivresse ici des bruits. Feulant comme.

Il traversa. Un détour qu’il avait à faire par l’allée transverse, mais par-dessus les établis, à pas même dix mètres, il voyait. Le type couché presque sur le tour, une blouse bleue et des cheveux noirs. Il voyait.

Le type couché presque sur le mandrin. Aucun cri plus, et déjà autour un groupe, des gars l’avaient rejoint, le touchaient. Le courant, il pensa le courant, arrêter le courant, mais ça y était. Ils avaient, puisque rien ne tournait plus. Cette impression de silence soudain, au rôt veule des compresseurs coupés, le décroît brusque des moteurs, les lumières là-haut éteintes, au lieu du jaune maintenant ces quelques veilleuses très pâles dans le jour.

La sirène, brutale. Deux déjà ont pris le type sous les épaules et le relèvent, la tête lui tombe sur le côté. La bouche ouverte mais le visage, le visage intact. Comme très blanc, oui, ce jeune, un intérim. Quatre mois qu’il est là, justement ils en avait parlé la semaine passée, puisque les intérims ne peuvent rester plus de trois mois, mais au bout du temps le chef du personnel les change d’office de patron, rien qu’un papier à signer et pour le gars un jour de congé payé sous table, puisqu’il faut trois jours d’interruption légale entre les contrats, dimanche compris, pratique courante. Un jeune aux cheveux noirs, pas lisses, bouffants plutôt, la limite du frisé. Jeune vraiment, et les cheveux mi-longs. Boîte d’intérim d’ailleurs dirigée par le beau-frère de.

Lui le reconnaissait bien, le jeune, encore qu’en quatre mois ils n’aient pas fait connaissance, en quatre mois on ne peut pas connaître grand monde. Ils l’avaient dégagé, mais si lentement. Activité, mais comme ralentie. La sirène toujours, présence hurlante du cri par-delà son étouffement dans sa voix. Eux rapprochés à différentes distances, immobiles à tendre vers le groupe là-bas. La tête du type glissée sur le côté, bouche entrouverte, semblant ne rien voir.

Dans les pommes, sans doute. Temps vidé, lui n’approchait pas plus. Pas la peine de se marcher sur les pieds, se gêner. Un gars là-bas soutenait par le coude le bras, le type aux yeux fermés, les paupières très marquées ou gonflées, un ovale large plus mauve sur le visage blême, et très grandes. Tenaient le coude à l’horizontale, reculant lentement, s’éloignant maintenant de la machine, retrouvant des gestes plus vifs, la course à nouveau bousculée du temps. La tête roulant vers l’arrière, cou et menton remplaçant les yeux, la bouche à bâiller aux verrières là-haut, aspirant. Le bras qu’il voyait maintenant, ouvert comme. Comme si ni sang ni plaie. Comme, mais l’os et du rouge et. Puis la main à pendre, raide et blanche, comme à l’envers. Voir, seulement voir. Bousculé par les types de l’entretien, amenant le brancard. Il recula, s’appuyant contre un poteau derrière. La sirène décroissait, finissait de vomir en miaulant.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 9 septembre 2011 et dernière modification le 9 février 2016
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