hommage à Jérôme Lindon

reprise de l’hommage publié au décès de l’éditeur de Sortie d’usine


[complément du 14 avril 2006]
J’étais à Poitiers, pour une lecture à l’Espace Mendès-France, ce 10 avril 2006. J’étais aussi à Poitiers, un atelier d’écriture à la fac, quand j’avais appris, par téléphone, le 10 avril 2001, le décès de Jérôme Lindon. Pourtant, Poitiers j’y vais à peine une fois tous les ans ou deux ans ?

Ecrit le jour suivant, ce texte avait été publié dans Le Temps (Genève), puis repris dans la Quinzaine Littéraire.

On rappelle qu’en octobre 2001 Jean Echenoz a fait paraître aux éditions de Minuit un texte-tombeau, texte-hommage d’une retenue et d’une humanité exemplaires, qu’auraient pu s’approprier ou signer, moins l’’inimitable patte d’Échenoz, chacun des auteurs publiés par Jérôme Lindon.

Voir aussi Toussaint, Le jour où j’ai rencontré Jérôme Lindon.

Et depuis, il y a eu le départ de Claude Simon : dans ce bruit d’élections, on dirait que ces ombres sont plus près, qu’elles demandent. Et qu’on n’est pas sûr de pouvoir répondre.

 

François Bon | Énigme ce qui fait qu’un éditeur est grand.


Son air de vigneron le matin au courrier, humant la pile de manuscrits, ronchonnant : « Avant on en recevait dix par jour, et maintenant, regardez... » Lui regardait tout. Vous convoquant dans son bureau toujours au surlendemain de l’envoi, comme ça, très vite. Vous assénant quarante minutes de reproches, où tout y passait, le titre, les virgules, la grammaire. Et puis passant dans la pièce à côté : « Vous avez trois minutes pour réfléchir, le contrat est prêt. » Seize ans de conversation par cœur dans la tête. Avoir voulu lui parler une fois d’un article de journal qui ne me plaisait pas : « Beckett ne m’a jamais parlé une seule fois d’un article de presse. »

Ou bien lui-même parlant presque naïvement de son incompréhension, vous engueulant parce que vous devenez père de famille, et puis vous envoyant un chèque qualifié de prime » sans préciser prime à quoi. Ou agitant devant vous les deux feuillets du génial Image de Beckett : « Et il appelle ça son dernier livre, deux feuillets ! » Comme une rage qui ne l’aurait jamais quitté, au sens le plus sain du mot rage. Vous expliquant pourquoi il avait jugé nécessaire de refuser à Duras La Douleur, parce qu’elle portait L’Amant et qu’il voulait la contraindre à écrire. Mais recorrigeant sur le deuxième jeu d’épreuves une correction de lui que vous n’aviez pas accepté sur le premier jeu, et vous renvoyant presque de son bureau : « Jamais vu un français si tordu ! »

Ce qu’on n’ose pas se dire entre auteurs, le deuxième manuscrit systématiquement refusé, jusqu’à s’apercevoir qu’il nous a à tous fait le coup, par principe. Sa joie quand il découvrait une écriture comme un de ces objets littéraires non identifiés, et qu’il vous en fait part : Jacques Séréna... « Et il fait les marchés, vous vous rendez compte, les foires et marchés... » Ou quand ce fut Rouaud : « Tâchez de le lire... » Ou bien un jour, en colère : « Je serais vous, j’arrêterais d’écrire pendant cinq ans, rien que pour voir... Pas de publier, je dis bien : d’écrire ! »

Il y a eu, il y a longtemps, un temps de confidences, et puis des fatigues. Il y a eu les chocs. À la mort de Beckett : « Une part de moi en moins. » La mort de Robert Pinget, un silence de plus. Surtout la mort de Gilles Deleuze : peut-être pour lui, secrètement, un virage intérieur. Je le revois ce jour-là, brusquement parlant de Deleuze comme jamais je ne l’avais entendu parler de personne, terminant : « Un grand, un très grand. »

Nos chemins avaient bifurqué, mais cette grandeur, évidemment qu’il en disposait. Qu’il salue, là où il est, Deleuze, Pinget et Beckett.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 avril 2007
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