danseurs fragiles de Jean Echenoz

réflexions sur l’oeuvre, et salut à l’ami



• texte repris dans Contemporains chez Tiers Livre Éditeur

 

note du 04/11/2008 :
Pour saluer la parution de Courir, de Jean Echenoz, je remets en Une ce voyage dans ses premiers livres, ainsi que vers 2 pages best-readers de Tiers Livre, puisque la requête lévitation ou apprendre la lévitation sur Google mène désormais immanquablement vers ce qu’en pratique Jean Echenoz : de la lévitation après Daniil Harms – au moins, qui souhaite sérieusement apprendre la lévitation le fera avec de vrais maîtres... Et bien sûr l’émission Qu’est-ce qu’elle dit Zazie de 1998, Les nouveaux malfaiteurs, avec ce dîner-culte et partage de soupe aux légumes entre Jean Echenoz et Pierre Michon (à cette date, 4442 visionnages sur tiers livre).

présentation initiale :
En novembre 2004, le CIEREC Saint-Etienne proposait un colloque Jean Echenoz. Les actes en seront prochainement publiés. Jean-Bernard Vray et Christine Jérusalem, qui en étaient à l’initiative, m’ont proposé de m’y joindre. Plus :
- sur remue.net : dossier Echenoz de remue.net, entretiens avec J-B Harang et J-C Lebrun
- photos : Qu’est-ce qu’elle dit Zazie ?, 1998, réalisation José Chidlovsky, production et présentation Jean-Michel Mariou, chez Jean Echenoz, discussion Jean Echenoz et Pierre Michon — Jean-Baptiste Harang, qui pose les questions, avait préparé le dîner, merci à David Farreny pour le repiquage DVD ! (il y a aussi Pierre Bergounioux dans le train Corail Orléans - Paris, Pascal Quignard et moi-même : la télévision ne saurait plus faire ça, et déjà plus de 3000 visionnages sur tiers livre : Les nouveaux malfaiteurs.
- requêtes Google curieuses ayant mené à cette page (qui n’aura pu les satisfaire) : "camionnettes d’occasion abîmées" "abords du pont de l’Europe à Orléans" "rédaction quelqu’un qui est invisible" "vitrines magasin chaussures".

 

François Bon | Danseurs fragiles de Jean Echenoz


Pourquoi la première rencontre qu’on fait de quelqu’un qui ensuite comptera beaucoup, comptera tellement, reste comme une image définitive ? C’était à Paris au-dessus du passage Brady, qui vous transporte en Inde le temps de faire vingt mètres sous sa verrière, on était dans les étages dans un appartement sombre, Marcelle tenait déjà une chronique dans Libération, dont il prétendait qu’Échenoz en avait rédigé certaines par jeu, ce que plus tard il a nié : avec ces deux en ce temps-là allez savoir. Donc ce type mince au visage de timide est arrivé, ses airs de juste se poser devant vous en baroudeur retour d’exploration et c’est au moment de partir qu’il s’était présenté : il pensait que son copain Marcelle m’aurait prévenu qu’il viendrait, et que si je manifestais aussi peu de curiosité à son égard c’était délibéré. Je venais juste de lire Cherokee, c’était avant le prix Médicis, c’est juste là, dans l’escalier qu’on s’est mis à parler, j’étais en train de lire Le Méridien de Greenwich, le premier livre après le deuxième (sans savoir non plus que Jérôme Lindon, comme il le faisait par principe avec chacun de ses auteurs et donc j’y avais eu droit aussi, en avait refusé un autre entre temps), je venais juste de passer par cette page incroyable où les deux types, pour se raser sans miroir, se placent l’un face à l’autre et tentent de faire exactement les mêmes gestes mais évidemment ça ne marche pas : dans le Méridien toute la grammaire d’Échenoz s’affirme ainsi d’emblée, via cette ligne abstraite aux antipodes, et un pied de l’autre côté (l’autre n’est pas loin, dirait Rabelais) on change en totalité notre rapport au réel, on le déplie dans le temps, on casse son point d’assemblage, on stoppe le monde normé qui nous englobe.

Je dis que j’en parle comme je parlerais de Perec ou Koltès, même si lui heureusement est vivant et au travail, qu’il vient de terminer un nouveau livre, en janvier prochain je serai à nouveau en train de le lire, même sans rien savoir de ce qui s’est écrit dans son atelier des Buttes Chaumont (comme à l’ancienne télévision on vous informait que ce à quoi vous veniez d’assister, et qui en tirait son côté irréfutable ou sa valeur symbolique devenue désormais si déliquescente, était « de nos studios des Buttes Chaumont », et je suis sûr que quelque part dans les livres d’Échenoz on mentionne la vieille ORTF), n’empêche : je parle d’Échenoz, depuis bien longtemps, comme de Georges Perec ou de Bernard-Marie Koltès, une œuvre constituée, un auteur quelque part déjà remplacé par son œuvre. Par exemple, je le dis sans fausse humilité, et non pas comme prédateur ni comme copieur : ce n’est pas me mettre sous, ni même adopter posture de suiviste ou d’élève, j’ai toujours cannibalisé ce qu’il nous fait découvrir. Depuis que j’ai placé une fois un fragment de son inventaire des murs anti-bruits de nos autoroutes dans une page, je n’ai jamais publié un livre sans qu’il comporte, secrètement, un sample d’Échenoz, et pareil pour mon copain Séréna : on se dit que si à tel endroit on le recopie, c’est qu’on se sera mis un instant à ce lieu où le réel de la fiction, en tant que reconstruction perceptive du monde, remplace ce que la pratique ordinaire nous enseignait de nos rues, nos voitures et nos appartements, encore reconnaissable mais évincé. Prenez L’Équipée malaise : ce passage où les deux types regardent une vitrine de magasin de chaussures, et entrent pour un bref essayage sans l’intention d’acheter : par quoi est remplacée la convocation d’apparence irréfutable du réel, sinon votre propre expérience ? A vous de construire intérieurement la vitrine, de vous installer le cadre et le reflet (oui, tout de suite, l’instauration du dispositif de représentation comme paradigme du moderne, ici la littérature phagocytant mais sans vous le dire ni même le faire remarquer un vocabulaire formel pris au cinéma), et ce qui reste du texte : le visage en surimpression de la jeune vendeuse associé à l’empreinte corps qu’elle vous propose en s’approchant, et les strates de parole qui vont avec, non pas le codage de la parole pauvre échangée en ces lieux, mais toujours sans rompre la cinétique du récit, sa façon accélérée, la toute petite inflexion virtuose par quoi la stratification (encore ce mot) de paroles tout ordinaires inclura le pauvre salaire et l’exploitation de la fille, le caractère ouvré de l’objet chaussure et son dépôt propre, s’il est fabriqué en Thaïlande cela redoublera le jeu de boustrophédon du livre, et bien sûr l’obligation par ces quinze lignes d’en savoir un peu plus sur les deux personnages, sinon tout ici ne serait qu’illustration : après quoi on pourra les ramener autour de la table de Formica du voyant africain attendu en vain. Innombrables les occasions que j’ai eues de lire telle ou telle page d’Échenoz à haute voix en public, et bien divers le public, d’un fond de prison à telle salle des Beaux-Arts ou de Normale Sup : il faut une sacrée énergie pour tenir ces niveaux ensemble, laisser se faire les circonvolutions spirales dans l’intérieur de la syntaxe d’avant point. Échenoz a toujours été fidèlement flaubertien parce que son unité c’est la phrase, le plus virtuose ou le plus compliqué du trait, compte tenu de ce qu’il convoque et déplace, doit tenir comme ces traits du jazz qu’il affectionne (je n’y connais rien en jazz), juste dans une balance discrète mais imparable de la syncope qui n’interrompt pas le rythme.

C’est cette part invisible du travail, encore la leçon flaubertienne, qui donne le vertige à la façon dont une lecture presque légère d’Échenoz est aussi possible, et qu’on ne se battrait même presque plus quand un libraire ou quelqu’un qu’on estime vous dit qu’Échenoz n’est plus tout à fait Échenoz, tant il y a évidence du phrasé : moi je lis à haute voix ce passage de Je m’en vais, où ce pauvre enterrement de banlieue est vu d’un cinquième étage depuis une focale longue. Je dis à l’ami libraire dédaigneux qu’il va trop au cinéma peut-être, et n’a plus la faculté de déceler que l’usage de la focale longue n’avait jamais été avant cette page convoqué techniquement par la littérature, et que ce qui se transporte ainsi de la fracture en cours quant aux usages sociaux de la mort, il y a dix livres dits de sciences humaines dans leur librairie qui tentent de l’appréhender sans y satisfaire, puisque l’enjeu est déjà un problème de représentation, et que là, très précisément, on nous construit pour la première fois en tant que représentation l’objet décalé qui nous était avant lui impensable, et je le dis avec simplicité parce qu’il en est de même justement chez des Perec, des Koltès, des Bernhard.

J’ai toujours lu Échenoz avec reconnaissance pour ce qu’il nous donne à voir ce qui nous entoure au plus près, et avec quoi il nous permet de prendre distance, parce que soudain cela aussi nous le nommons, quand avant lui c’était resté dans cette masse toujours grandissante du monochrome normalisé dans quoi on se déplace : on utilise sans arrêt des téléphones, dans les livres d’Échenoz c’est les téléphones qui se servent de nous. A cause de cela, je l’ai toujours lu pour y prendre, parce qu’il nous place mentalement dans des lieux extrêmement précis (hommage à Christine Jérusalem, dans son essai récent, d’avoir mis au clair cette problématique spatiale d’Échenoz), depuis lesquels notre reconstruction du monde s’établira, à notre façon personnelle et selon nos propres fictions, dans une nouvelle complétude.

Ainsi, dans le domaine lui aussi rendu invisible sous la surface ondoyante des narrations, mais qui en est une autre cartographie juxtaposée, des problématiques issues de l’art contemporain, des démonstrations ritualisées et d’apparence vide de Beuys, et comme elles changent le paraître des boucles locales de la fiction dans chaque livre de Jean, notamment dans Lac avec ses motels et ses bretelles d’autoroute, opposées à la chair baconienne de Rungis dans ses alvéoles gigantesques de béton, ou cet évidement de silhouettes pour ces personnages dont les noms ne sont plus que des anagrammes (ou des noms de boulevard comme le marseillais Chave devenu par Jean intemporel), qui tient de Giacometti et de la densité où nous tous avons à hériter de Beckett interdisant tout héritage, ou bien tenez, la notion d’image. Il y a partout chez Jean des types affalés dans des fauteuils avec un poste de télévision allumé, on ne craint jamais la convocation du sens ni du symbole, quand bien même (Les grandes Blondes), le bruit du monde ne vous parvient qu’au travers de l’expansion temporelle d’un type coincé dans sa voiture, attendant à un coin de rue banal où personne ne passe. On sait bien, lisez l’ami Georges (Didi-Huberman, là, pas Perec), le statut implacablement chargé de la notion d’image dans notre univers devenu succession d’événements-jour : Échenoz vous paraîtrait comme un saltimbanque léger et génial, au sens Charlie Chaplin (qui l’avait bien compris, lui, la force et la contrainte qu’il y a à ne proposer qu’image nue), Échenoz un non-penseur dans une division des tâches qui laisserait cette charge-là à Georges Didi-Huberman, mais l’usage de la non-pensée pour nous en littérature c’est d’affronter la même énigme, que ce que nos amis philosophes nous désignent encore comme énigme, et d’en provoquer l’évidence. C’est une tragédie antique : un père et un fils s’activent, sur la paroi rognée d’un mur d’immeuble neuf, à rejoindre la paroi ancienne (et pourtant à peine plus vieille de deux décennies dans l’histoire benjaminienne de la ville) pour retrouver l’image de la morte, l’amour dédoublé et superposé puisque le même visage est celui, sans plus jamais de variation d’âge, de la mère et de l’amante, la mère amante pub (les usages cyniques de la marchandise réapparaissant aussi avec le visage) c’est en vingt-cinq pages et ça s’appelle L’Occupation des sols, distribué gratuitement par les libraires de l’œil de la Lettre en 1985 je crois et surgissait devant nous un genre de classique du monde actuel sans même que l’auteur en fût rétribué. Dans cette question des enjeux les plus profonds de l’art contemporain depuis la mutation Duchamp, et qui sous-tend l’ensemble du travail d’Échenoz (sans quoi il ne serait que dépli flaubertien des cinétiques et signes du monde, sans quoi il ne serait que cartographie réinventée à la Conrad de la ville que nous arpentons cependant déjà dans notre quotidien régulé, sans quoi il ne serait que ce mime assumé du roman d’aventure, du roman policier, du roman de voyage etc.), l’assomption des vidéos de Beuys dès Cherokee (la rencontre avec le chacal dans la pièce vide comme cette pièce avec le fauteuil dans un lieu construit comme insituable), l’enjeu le voilà : regardez les images industrielles de Bernd et Hilla Becher (aujourd’hui mondialement honorés, ce n’était pas le cas, loin de là, au temps de Cherokee), l’objet industriel d’emblée une affirmation esthétique, une proposition décidée comme extension de l’art dans le réel par une convocation stricte et codée d’éléments de ce réel. Quand on se retrouve à la fin de Cherokee dans ce château d’eau quelque part au fond de Vitry-sur-Seine, ce qui tient, par la géométrie et l’abstraction des lignes, à l’art contemporain est liquidé par le statut même de la littérature et le meilleur de ce qu’il y a dans le mot réalisme : on entre effectivement dans un château d’eau lui-même dans l’insituable conceptuel de l’hyper-ville. Et il n’y aurait que trois fous de littérature, genre Séréna et moi-même, lui Échenoz qui une fois de plus nous ferait son si chouette sourire d’aventurier déglingué au-dessus de ça mais c’est aussi ça le bonheur qu’il nous donne en partage quand on trinque, nous donc avec Séréna à lui dire qu’on a aussitôt lu ce passage comme un sample du Dépeupleur du grand Sam allez savoir.

Il reste que le travail gigantesque qu’a mené Échenoz en vingt ans tient aussi à une technique d’appropriation du monde, et que cette affirmation aussi haut détachée qu’un trait de Coltrane ou Miles qu’est sa phrase est lourdement payée. Vous le connaissez dans sa façon aérienne d’être là et de vous répondre avec gentillesse, moi je dis que ce garçon-là comme les autres marche sur un abîme. Si on ne souriait pas dans l’inquiétude ou par elle, Échenoz serait un comique de divertissement, et lui ça ne l’intéresse pas. C’est l’inquiétude tue, qui permet cette danse de notre immédiat présent par quoi il nous prend. Il se trouve que Jean, parfois, se laisse à parler : ainsi, un jour (c’était à la Baule en 2002, la première et seule fois à ma connaissance, que pour la quarantaine de personnes que nous étions, dans ce détachement de la mer, il le faisait), il parlait des atlas et des cartes de géographie, et les resituait dans l’environnement de son enfance, à Digne-les-Bains puis Aix-en-Provence l’établissement psychiatrique ou officiait son père, et voilà l’univers qui vous est donné via l’appartement de fonction pour appréhender l’humanité tout entière. Il y a d’autres abîmes comme cela qui marchent avec lui, et si nous respectons Échenoz en frère c’est parce que nous savons qu’il y est seul, comme fut seul Faulkner ou comme fut seul Trakl : il n’y a pas littérature sans ce prix d’un abîme, et que l’abîme ne déborde pas de vous-même, jamais, sauf par cette danse si légère du livre, qu’ils soit une belle histoire et qui tienne, et rien d’autre. Relisez Échenoz à la lumière d’un abîme : ils dansent, les personnages, dans leur bougeotte en 4 x 4 Cherokee ou toute autre automobile ou train ou avion ou camionnette ou vélo ou autostop ou cargo et l’inquiétude qui embrasse la totalité de toute surface faite un instant visible dans le tableau chaque fois en bascule de la page. C’est parce qu’eux ils dansent que le monde se met en tremble, et que cela nous amuse : sauf que, lorsqu’on sort à nouveau dans la rue, on n’a plus tout à fait la même distance, la même image. On peut faire du fantastique avec un frigo en panne : voyez Carver, voyez Échenoz. Échenoz est seulement une danse. Et savoir pour qui il danse, sinon évidemment pour la littérature elle-même : on danse nu pour la littérature, et je crois bien qu’il le sait, que c’est ici le plus ancien des rituels où la gaieté et le prix du rire dans les livres c’est Dionysos en visite selon la leçon de Nietzsche dans le Gai savoir et L’Origine de la tragédie et que le petit bonhomme qui écrit sur sa biographie qu’il a joué de la contrebasse et fait de la natation dans l’eau, vous pouvez le brancher Nietzsche, il y a le répondant. Lui, il a appris la vieille danse, il sait porter les masques du chaman. Simplement, au bout du livre, ce serait indécent de le dire : le livre se présente habillé. Je me souviens qu’on a partagé une fois tous deux la même admiration de Don Quichotte, pour cette phrase incroyable sur ce type qui ressemblait, dit Cervantès, à une statue habillée, et que lui comme moi on avait aussi repéré que Schopenhauer le premier avait relevé ça : vous vous imaginez qu’il vous en parlera dans un livre, Échenoz, du Quichotte relu par Schopenhauer ? Et pourtant moi je sais bien dans quel costard à tel moment il vient jouer dans tel livre, Schopenhauer en personne : relisez, vous trouverez, Échenoz est ce jongleur. D’autres écrivains ne sont pas des jongleurs, chez Kafka il y a le trapéziste, chez Dickens ces clowns à l’abandon que Beckett transportera chez lui, Claude Simon se voulait artisan, lui, Échenoz, quand il n’est pas explorateur il est là au coin de la rue et vous fait ce numéro, on dirait pour lui seul : et s’il n’est pas là, le saltimbanque, on ne s’en remet pas, de l’enterrement ni du chagrin d’amour.

Vous lisez dix lignes qui sont une brève immobilité de récit sur le pont de l’Europe. Vous savez (mais n’avez pas besoin de savoir pour lire) qu’en face c’est là que vivait Mallarmé. Sur tel poteau métallique de réverbère dont la géométrie et la nature de la lumière (il y a mille façons spécifiques de lumière dans l’éblouissement nocturne des villes et faites-en l’inventaire, dans les livres d’Échenoz, des façons de lumière), l’annonce sur une de ces affichettes collées d’un anonyme spectacle de quartier, et vous, vous sourirez intérieurement une fraction de ligne (mais pas besoin non plus de le savoir) parce qu’il faut avoir lu la Correspondance de Flaubert pour avoir reconnu sur le petit papier anonyme et mi décollé sur le pont de l’Europe un projet évoqué par Flaubert et qui n’a pas eu de suite : l’intertextualité est partout comme une autre carte souterraine et chaque fois qu’entre échenoziens on se rencontre on découvre que celles de l’autre ne sont pas les siennes, et lui-même, m’étonnerait bien qu’il en ait jamais fait l’inventaire : est-ce que ça compte ? Mais lui, Jean, quand vous lui en parlez, d’abord il se marre parce qu’il ne l’aurait jamais cru, qu’un quidam reconnaîtrait le petit bout de Gustave attrapé par les moustaches, mais il vous dit qu’il y a passé toute une matinée, bien quatre heures durant, sur le pont de l’Europe. Qu’il a enregistré les voitures, les marques, les départements, les piétons, la rambarde de fer, et si les gens ils regardent les trains ou pas, et les rideaux aux étages, et les heures auxquelles les gens passent, et la tête du serveur au bistrot du coin, près du magasin de saxophones. Certains ont voulu chercher ce qu’Échenoz devait à Perec : je ne crois pas que pour aucun de nous ce soit « devoir ». On est au même endroit, c’est tout. L’Occupation des sols est une variation précise et complémentaire des enveloppes kraft rassemblées pour la rue Villin. Et je ne sache pas que Jean ait laissé quiconque s’approcher pour l’instant de ses carnets (il y a probablement des carnets) pour savoir ce qu’il a inscrit de mots dans l’exercice qu’il s’est sans cesse imposé de cet usage d’une tentative d’épuisement d’un lieu, comme Perec nous en fait leçon à Saint-Sulpice, mais qui est déjà à l’œuvre dans Raymond Roussel (La Vue) et s’il y a un point commun à Perec et Échenoz, c’est aussi, très certainement, de connaître leur Roussel en détail et par cœur : avoir le même amont. Je me souviens d’une rencontre à la BNF où il s’agissait d’Internet : mais qu’est-ce que Jean venait faire ici, lui qui ne vivait pas à un coin de rue en province vissé à sa connexion ADSL ? Je parlais de ce que l’usage du Net peut déplacer, dans mon travail, de la collecte des informations d’une parcelle précise du monde, et en révéler de ce que le visible ne contient pas. Lui, Jean, il a répondu : « Mais pourquoi j’aurais besoin d’Internet, je sors de chez moi et je vais sur place... » D’ailleurs, il revenait d’Australie.

Par exemple, quand Échenoz est malheureux. C’est un travailleur, et acharné : vous croyez que les Coltrane ou Dolphy ou Miles ils ne travaillaient pas ? Quand Échenoz est malheureux (du moins l’était, je parle toujours de cet écrivain à l’œuvre déjà classique, comme celle de Perec et de Koltès) , c’est à la fin de la première rédaction du nouveau livre. Il a terminé. Personne n’a lu. Il ne fera lire à personne. C’est un paquet de pages. Il doute. Il dit qu’il a raté. On ne le croit pas. On lui dit au téléphone (on le lui disait, maintenant il a plus de poids intérieur et d’affirmation, même si le processus d’écriture reste le même), on lui répète que pour le livre d’avant il disait pareil de toute façon il le sait. Donc, sa technique, c’est d’imprimer ces pages (usage très basique du traitement de texte auquel il est venu tôt, mais en le cantonnant à ce statut de machine à écrire), puis de liquider le fichier. Le supprimer comme existant, symboliquement, quand bien même la trace numérique de cette rédaction ne pèse que si peu dans le disque dur. Et puis reprendre les pages, et les re-dactylographier une à une. Moi je me les dresse mentalement comme surface, et chaque matin, par l’écran, j’essaye d’être marchant debout au long de cette fresque plus haute que ma tête, à en reprendre, ici, puis là, le détail ou le flou, le contraste ou la logique d’ensemble, et que finalement le tableau tienne debout : je suis de la maison Balzac, il est de la maison Flaubert. D’où chez lui cet art du dialogue : le dialogue n’informe pas, les incises ne se répondent pas. Elles sont un arrangement de positions verbales sur le thème (on se dit qu’il a dû beaucoup aimer Stendhal), elles ne portent que cet effort invisible d’un déménageur de piano pour seulement instaurer le faux détachement qui est la marque d’Échenoz, et par quoi le signe met en triangle le réel et la langue, et vous-même en flottement dans les rapports ordinaires du monde, sans quoi la poésie ne serait pas : lisez Échenoz en ne gardant que les ciels, ou les horizons de ville, ou bien ou bien.

Donc il re-dactylographie l’ensemble, et durant cinq mois difficile d’avoir de ses nouvelles. Je passe chez telle amie libraire : - Tu as vu Jean, il va ? On se voit avec Séréna : - Jean, il en est où ? Jean, lui, il est dans ses pages. C’est la même amitié que pour Perec ou Koltès : indéfectible et comme un bloc de temps qui s’est dissocié d’eux. Lui, Échenoz, a écrit cette dissociation dès le Méridien. Il y a le second paquet de pages. Il efface le second fichier. A l’imprimante seule de s’en souvenir. Je n’ai jamais su qu’il y avait eu moins de trois rédactions. Qu’il me contredise si ce n’est pas allé jusqu’à cinq. En entier, d’affilée. Il dit : – Au bout de ce temps-là, tout ce qu’il reste c’est les trucs qui m’amusent.

C’est tout cela, Échenoz, et sans doute pas seulement. C’est celui que je m’invente parce qu’il faut un inventeur à ces fables qui nous apprennent notre propre être-au-monde, entre rocades et enseignes, musées délabrés et voitures d’occasions, dans cette cacophonie de l’homme incomplet : le seul qui nous renseigne sur nous-mêmes. Aimerions-nous autant Échenoz s’ils n’étaient pas si fragiles, les danseurs qu’il nous invente, dans les rues même où tous on vit ? J’attends le prochain livre.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 4 novembre 2008 et dernière modification le 9 octobre 2016
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