Gwen Denieul | Comment les hommes rampent

« C’était le paysage, l’horizon, l’horizon de cette planète qui s’obscurcissait. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Romain Huynh | La fuite
l’auteur

Gwen Denieul est né à Saint-Brieuc en 1973. Vingt ans plus tard, il ressuscite dans un centre commercial en Allemagne, en lisant Tropique du Capricorne d’Henry Miller. En 2004, il publie son premier livre : Toute sortie est définitive. Voir page Gwen Denieul sur La Revue des Ressources et sur son blog embrasures.

On peut aussi le suivre sur Twitter : @GwenDenieul.

le pitch

Dans ce récit, on suit un personnage, appelé Léo, qui revient d’un long voyage en Afrique. Il aurait aimé continuer à mener une vie libre à Paris, mais ses économies s’épuisent à vue d’œil, et vivre au jour le jour commence à le remplir d’angoisse. Il finira par trouver un travail, et décrira sa vie de bureau avec acidité.

Croisant les thèmes du travail, de la ville, de l’intime avec les voyages, la notion de paysage, les livres et les films qui fabriquent la route, c’est la densité de cette fiction qui éblouit, dans un regard d’aujourd’hui sur la notion de destin.

le texte

 

En hommage à ton retour d’Afrique, il pleuvait sur Paris. Le printemps est mal barré, pensais-tu. Cinquante cinq mille gouttes de pluie te tombaient sur le visage. C’était le retour de la sinistre réalité. Celle-ci te semblait bien défectueuse par rapport au monde idéal que tu t’étais créé. Il allait pourtant falloir te réconcilier avec elle. Dans le métro, dans les supermarchés, dans la rue occidentale, qu’est-ce que tu pouvais te sentir largué. Tu revenais d’un long voyage sur terre avec Sarah. Tu pouvais toujours faire le malin, tes pieds étaient dans un triste état. La vie d’aventure dont vous aviez tant rêvé s’achevait. Vous n’aviez plus qu’à attendre la prochaine résurrection. À la sortie de l’avion, tu avalas quelques gouttes de pluie. Création perpétuelle, enthousiasme ininterrompu, et toujours l’espoir d’engendrer d’ultimes vagabondages… Le Seigneur pourvoira à mes besoins, tu te rassurerais comme tu pouvais. Mais tout autour de toi c’était l’anxiété blanche. Les infos du jour te parvenaient brutalement aux tympans : la bourse en roue libre, les millions de français vivant sous le seuil de pauvreté. Tu levas les yeux au ciel. Les mauvaises nouvelles coulaient sur ton visage. Seul dans ta tête, sale dans ta tête, heureux dans ta tête te sentais-tu. Même s’il n’avait pas tenu toutes ses promesses, ce voyage t’avait libéré temporairement du passé, et cette pluie fine qui t’accueillait à l’aéroport d’Orly te le ramenait goutte après goutte.

Traversée du pont de Bir Hakeim, la nuit, à la dérive. Je marche lentement dans l’air froid et gris de la capitale. Un réverbère cancéreux s’éteint tout doux. La nuit retrouve sa place. J’ai toujours préféré le crépuscule à l’aurore. Je tourne mon regard vers les fenêtres de la rue des Eaux. J’observe les lueurs bleutées derrière les rideaux. Ça saucissonne dans tous les coins. Les bouches rutilantes éructent de l’encre épaisse. Au clair de la lune l’espèce humaine se déboutonne et retire ses décorations. Les plus chanceux s’étreignent et soupirent profond dans la semi obscurité. Je détourne les yeux par politesse. Toute la nuit à marcher la rue de Paris, les égouts de la capitale sous mes pieds. Je commence à faiblir. La vénus vagabonde absorbe l’énergie d’une société dégoulinante de contentements. J’ai une demi molle. Misérable légèreté d’être sans désir véritable. Je suis soudain pris de pitié pour moi-même. À la dérive, sous la lune, bizarre qu’il n’y ait pas plus de désaxés. J’ai eu une enfance heureuse, équilibrée. Je vis avec Sarah. On s’aime, je crois. Pourtant je sens qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que tout se détraque et que je devienne définitivement barré. À la dérive, les yeux fermés, l’air de la nuit sur le visage, le petit homme ressent à nouveau cette douleur vague. Elle se répète sans cesse depuis qu’il est né. Léo regarde par terre. Il sent les vibrations de la ville. C’est l’entremêlement souterrain des bruits domestiques. Les guiboles de Léo et les tuyaux enfouis dialoguent comme par magie. Le désert parisien a atteint son stade de différenciation terminale. La dégradation des appétits se diffusent en sous-sol. La fleur pourrissante prospère merveilleusement. La ville est maintenant couverte de moisissures. Les tâches se répandent sur les corps voués à la souffrance. Les rides se creusent, les visages se défont, les âmes se couvrent de crasse sans qu’on n’y puisse rien. Non il n’y a pas de quoi s’inquiéter et pas la peine de se décourager. L’indifférence peut-elle être brisée ? À la dérive, les larmes aux yeux, soudain submergé par le sentiment de vivre. Le trésor est là, à portée de mains. Un détail, un sourire, et tout peut repartir. Quelques notes suffisent à réveiller l’enfant qui sommeille en nous. Si seulement j’avais un verre / Le ciel au crépuscule. Quelques mots suffisent à ébranler la citadelle.

Premier frisson du printemps. Le soleil ruisselle. La saison bénie argente les gouttières. Une joie sans raison m’envahit. Je pars me promener à Montmartre. Rue Lepic, avenue Junot, je vais me perdre dans les impasses du paradis. Ces rues, j’ai envie de les prendre dans mes bras. L’abondance de vie est telle que la pauvreté, la souffrance, la laideur sont transmutées par le blues qui est dans l’air. Aujourd’hui est un jour merveilleux. Un nœud en moi s’est dénoué, et le ciel s’est ouvert. J’inspire du bleu à plein poumon. La poussière poudroie doré dans la lumière. La vie est là, pensé-je, et j’y participe. Il serait facile de décoller dans un tel moment d’exaltation.

Bras en croix, les yeux clos, mon corps s’imprime dans l’herbe humide. Je regarde le passage d’un nuage blanc et rond dans la sérénité du ciel. Mes doigts touchent une marguerite mouillée. J’examine ses pétales. Le familier, quand on l’observe avec attention, devient énigmatique. Ce que par habitude j’avais négligé de regarder maintenant me captive. Au raz des pâquerettes on fait grand cas des détails et les grandes choses peuvent paraître dérisoires. J’épie maintenant la beauté d’un brin d’herbe ; il prend autant d’importance que le ciel tout entier. Les petits riens sont inestimables, me dis-je. La gouttelette sur ce brin d’herbe je l’observe ; elle n’attendait que moi pour ressusciter les journées lumineuses de mon enfance. Je songe à la richesse infinie du très-proche, aux miracles ignorés qui surviennent à chaque instant. Les chutes du Niagara ne sont pas plus admirables que cette gouttelette d’eau. Je ferme les yeux et j’absorbe ce plein de réalité d’une évidente beauté. Les marguerites, les brins d’herbe, les gouttelettes d’eau et le ciel se répondent par leurs formes et par leurs couleurs, comme dans un tableau de Cézanne. Je sens le vent léger au bout de mon nez. Je crois entendre la pelouse qui respire sous moi. Mais au bout d’un moment les mots moisis de l’entretien d’hier resurgissent sans crier gare : « Très motivé pour ce poste... disponibilité immédiate... », et je vois les quatre murs de mon futur bureau. Alors la Jérusalem céleste se disloque. Un long frisson d’angoisse me rouvre les yeux sur un ciel déserté. Allez, un peu de courage ! Tu vois bien que la nature si belle qui t’entoure est indifférente à tes pleurnicheries.

J’ai mis un costume neuf, un uniforme sombre comme il se doit. J’avance masqué. Je sais toute l’importance qu’il faut attacher aux apparences. Je suis rasé de près, méconnaissable. En route pour l’abattoir ! me dis-je avec entrain. Je vais gaiement me faire déchiqueter la sphère. Doucement, pas trop vite, me prévient mon ombre, t’as bien le temps de te faire broyer le cerveau. Le temps est clair, dégagé, désagréable au possible. Je suis bien équipé pour survivre : une Bible d’un côté, un lance-flamme de l’autre, prêt à affronter l’univers impitoyable du salariat. Quand j’aperçois l’immeuble dans lequel dorénavant je passerai le plus clair de mon temps, le souffle vient à me manquer. Après avoir pris une grande bouffée d’air, je me décide à passer avec mon costume de deuil à l’épreuve des balles, ma Bible et mon lance-flamme, la porte d’entrée de l’immeuble haussmannien. Ça sent le plâtre dans le hall second Empire. Je m’introduis dans la minuscule cage d’ascenseur. À l’intérieur, un ultime message me met en garde : « En cas de non départ, pressez le bouton de réarmement. » Il est trop tard de toute façon, je ne réarme pas et me laisse monter jusqu’au troisième étage. En haut j’hésite encore une fraction de seconde, puis mon index gauche se résigne à appuyer sur la sonnette fatidique. Et maintenant attention : le masque ! La caméra tourne, alors adresse leur ton plus beau sourire… Une jeune femme, blonde, jolie, m’ouvre la porte. Je me présente. Elle fait de même : Élodie qu’elle s’appelle. Sur son T-shirt, des lignes à haute tension lui traversent la poitrine. Original. J’entre en frôlant les lignes de hautes tensions. Vraiment craquante cette fille. En plus elle se paie la tête de son corps : un visage sensuel et fertile en égarements… Je souris à la blonde Élodie, je ne veux pas faire mauvaise figure. Elle me conduit à mon bureau, un open space qui me servira de cellule pour les trois prochaines années, minimum. Je me dirige plein d’entrain au devant de mon glorieux destin de chef de projet. Le silence règne dans l’open space. On n’entend que le cliquetis délicat des touches de clavier. Le conditionnement humain fait des merveilles. Avec la fraternité d’un crabe enragé je sers les mains migraineuses de mes diables de codétenus. Comment une beauté comme Élodie a-t-elle pu se perdre dans cet enfer ? On a dû lui laver le cerveau à elle aussi. Je dois être fou de retourner dans la soupe primitive, dans ce qui m’a déjà fait crever une première fois, puis une deuxième et maintenant une troisième fois. C’est la répétition interminable des mêmes erreurs tout au long d’une vie, pensé-je, à croire qu’on est incapable de se souvenir. Mais d’oublier on ne meurt jamais définitivement. Je sais que je m’éveillerai un jour. Je démystifierai encore une fois la mascarade jusque dans ses moindres détails. En attendant je m’assois sagement sur la chaise confortable qu’on m’a réservée. Je m’apprête à reproduire les mêmes inepties qu’il y a deux ans. Tenir malgré tout, me dis-je. Afin de trouver un peu de réconfort, je repense à Sima Qian, dont j’ai lu l’histoire la semaine dernière. Sima Qian fut le premier historien chinois à avoir tenté de décrire l’histoire de la Chine depuis sa création. Après avoir provoqué la colère de l’empereur, Sima Qian fut condamné à être castré ou exécuté. Il choisit la castration et le déshonneur plutôt que la mort pour pouvoir achever son œuvre. Il parvint alors, dit-on, à s’oublier dans son œuvre. Je devine la force et la beauté insolite qui naissent du renoncement. Une vie bien balisée, une vie sans courage, une vie de sage en cage... Peut-être, à condition de ne pas oublier, ne pas oublier ce qui nous a fait si souvent crever, voilà ce que je me répétais sans cesse sur les pistes de latérite. Car malheureusement l’oubli est la règle.

Le hasard t’a fait échouer là et tu n’as pas suffisamment de courage pour te transporter ailleurs. D’ailleurs tu n’écoutes plus les phrases qui viennent d’ailleurs, ces phrases qui autrefois te faisaient battre le cœur. Tu sais bien qu’on ne te demandera jamais d’être vivant. Tu peux faire ce que tu veux, on ne te demandera jamais d’être digne, d’être courageux, d’être fidèle à tes opinions. Non, ça ne fera pas de différence. On a tous de bonnes raisons de ne pas agir. Le monde n’a pas de sens, mon ami. Tu vis dans un hôpital de fous, alors à quoi bon ? À quoi bon écrire ? À quoi bon raconter ? À quoi bon s’instruire ? Wozu ? Wa mek ? Je n’en ai pas la moindre idée, répondait Beckett. Face à l’éternel retour de l’absurdité de toute chose, la tendance générale est à la résignation. L’absence d’appétit est la règle établie. T’es fatigué de te battre pour une cause perdue ? Alors suis bien les instructions du bureau : ne quitte jamais l’écran, arrondis ton dos, laisse tomber tes bras. Voilà, très bien, t’es un bon bestiau toi, hein ? Tu vas voir, on va te donner du fourrage et tu vas gentiment fermer ta gueule. T’es fin prêt pour les trente prochaines années. Des jours indistincts vont s’enfiler. Fixe ton avenir en entonnoir et son cortège de marées descendantes. Les week-ends rabougris et les semaines du néant. Une vie grise excluant toute aventure. Les phares de la voiture balayeront les visages des personnes que tu rencontreras sans que tu puisses te les mémoriser. Les occasions de se réjouir se feront de plus en plus rares. Les projets d’évasion que tu concevras malgré tout seront autant de cul-de-sac. Alors comme les autres tu te mettras à jouer pleinement le rôle de l’adulte. Tu deviendras toi aussi une mauvaise copie du jeune homme à l’œil encore vif que tu es. Tu te marieras pour ne plus te sentir seul. Tu feras deux enfants comme tout le monde. Tu les dresseras comme on t’a dressé. Tu achèteras un quatre pièces où tu étoufferas. Tu prendras une maîtresse qui te démolira délicatement. Mais les vrais drames se joueront au passé. Plus de souffrance et plus d’amour. Tu chercheras par désœuvrement à gagner toujours plus d’argent. Quelques décennies passeront ainsi. Trois, quatre ou cinq, qu’est ce que ça change ? Le cirque tout autour de toi continuera tranquillement. De temps en temps, quelques événements retiendront ton attention : des sans papiers se feront expulser d’une église. Des détenus se pendront ou s’ouvriront les veines dans les prisons françaises. Ailleurs, loin de chez toi, on enterrera des populations entières sous des tapis de bombes. Et toi t’attendras, t’attendras… Mais t’attendras quoi, au juste ? Que les congés spéciaux d’ordre familial te libèrent provisoirement ? Que la belle Élodie te saute dessus ? L’arrivée d’une nouvelle stagiaire ? L’occasion d’un rodéo providentiel ? Ah c’est sûr, dans tes rêves, le plaisir que te procure cette culbute silencieuse… Mais tu se sens si vieux… à peine trente ans et tu te sens déjà si vieux. Il te reste si peu à vivre. Reste donc tranquillement dans ton coin, sans faire de vagues. Non, tu ne manqueras vraiment de rien ici, on va bien s’occuper de toi.

« J’étais un combattant, maintenant je suis un… fonctionnaire ! ». Extrait de la Grande Illusion. Un fonctionnaire est une sorte d’esclave sans maître. À peine le décor monté que déjà il s’écroule. Déjà je perds foi dans ma nouvelle fonction sociale, ce poste si chèrement acquis. On est lundi matin dans la salle des machines où s’abreuvent les simulateurs. La belle Élodie vient faire une manipulation sur le PC en face de moi. Elle n’y connaît pas grand-chose mais elle est trop fière pour poser la moindre question. Je regarde ses mains qui tremblent. Elle tape sur le clavier et ne peut contrôler le tremblotement de ses mains. Mon cerveau tout entier se branche sur fibres optiques. Je jette de brefs mais intenses coups d’œil sur ses doigts fins qui s’affolent. Mon bulbe fourmille de plaisir. Elle doit sentir que je l’observe à la dérobée, que je vois ses mains trembloter, ce tremblement est maintenant tellement visible ! Ça devient très embarrassant de continuer à l’observer comme ça, de façon fugitive, mais je ne peux pas m’en empêcher. Son embarras est si “ fourmillant ” pour ma cervelle avide. Pourtant peu à peu s’estompent les picotements de mon crâne. Il est devenu trop gênant de la voir tellement gênée, de la voir ne plus pouvoir contrôler ses petites mains toutes tremblantes. Je détourne alors le regard, prends le Time au hasard et, l’air de rien, lui demande si elle est abonnée à ce magazine. La conversation s’engage comme elle peut sur la mort annoncée de la presse écrite. Et durant notre dialogue discrètement ses mains de nouveau se remettent à trembler. Cette fois elle tente de contrôler le phénomène en aplatissant ses doigts sur le clavier. En vain. Et aussitôt mon étrange plaisir renaît.

Elle est d’une telle beauté, Élodie, c’en est bouleversant. Un petit drapeau bleu tatoué sur son bras. Je suis le bleu de ses veines. L’espoir d’un nouveau départ resurgit. Il m’aidera à tenir à l’étroit de cet open space. Je ne suis pas assez sage pour vivre sans que rien ne se passe. Trop humain pour vivre sans projet.

« Tu te souviens, l’Afrique ? » Les souvenirs ruissellent, toutes ces impressions d’Afrique qui vivent à l’intérieur de nous. Elles nous donnent le sentiment d’avoir été libre, un jour. Le café au Petit Socco, les odeurs piquantes des marchés au Sénégal, les grandes étendues pierreuses entre Essaouira et Marrakech, l’aube qui se lève sur l’erg Chebbi, les premières ombres sur les dunes de Merzouga, à Mirleft le spectacle de l’océan, les carcasses de chalutiers le long de l’Atlantique, la gare déserte de Nouadhibou et l’harmattan qui nous contaminait, l’Adrar dont le gigantisme nous écrasait, à Atar le soleil chauffé à blanc, la lune éblouissante à Touba… Visions fugitives et éternelles d’un autre monde. La vie nous parut si belle alors. Le fleuve Niger, de Mopti à Tombouctou, est notre éternel paysage intérieur. Cette Afrique en perpétuelle gestation est notre mère épuisée. Sarah et moi nous accordons progressivement sur les mêmes souvenirs, chacun gardant son point de vue selon les zooms et les mises au point que sa mémoire en a fait. J’aimerais que Sarah mette par écrit « son » Afrique. Je sais que son récit me surprendrait à bien des égards.

L’Afrique est notre terre d’élection. Elle est la scène primitive de notre couple et l’aliment inépuisable de notre cerveau. On a appris à vivre en voyageant là-bas. Chaque souffrance surmontée était une empreinte de plus. Tous les souvenirs du Mali, les beaux comme les laids, s’étalent devant nos yeux. Notre Vita Nova primitive accompagne les ondulations du fleuve Sénégal, c’est le mouvement organisé de la vie mine de rien… On goûtait par petites gorgées la force et l’âpreté de ce pays. Les trésors qu’on cherchait se donnaient à l’improviste. On s’éveillait à nous-mêmes par épiphanies. Remontant continuellement le cours du fleuve, le rythme est fluide et le swing étincelant. Kora et balafon, hoddu et calebasse élargissent le réel. La musique atmosphérique du fleuve Niger nous brasse et nous rebrasse. Ali Farka Touré, Toumani Diabaté, Salif Keïta, ils sont l’or véritable du Mali. Que ce qui repose dans le Bleu sorte et vienne voir la bravoure des derniers vrais croyants ! Extase sur le Niger, sur l’océan, dans le Sahara. Extase à Merzouga, extase à Mopti, extase à Tombouctou. Les guerriers gracieux prennent leur envol et s’évaporent en pleine pampa. Comme des princes très-naturellement ils se tournent vers la vraie vie, cruelle et captivante.

Chanter à Atar, chanter à Gao, chanter à Kaya. Le Blues est partout. La musique mandingue est partout. Elle me fait décoller et je danse dans l’air avec elle ! Incroyable comme on obtient toujours plus que ce que l’on donne.

Le matin je traîne des pieds comme quand j’allais à l’école. Toute la journée mon corps est assis devant l’ordinateur. Mon esprit est noyé par le bruit des conversations des collègues. Je ne dois pas me laisser contaminer par leur mesquinerie et leur hargne absurdes. Il y a un bout de ciel sur la gauche. Comment vivre dans si peu d’espace ? me demandé-je. Toute la journée, j’ai la tête immobile face à l’écran, comme ces prisonniers entravés de la caverne aux illusions de Platon. Ils ne peuvent pas tourner la tête et fixent leur vie dans les ombres mouvantes qui se projettent sur la paroi de la grotte. J’ai dévalisé la trousse à pharmacie du bureau. Suis obligé de me shooter régulièrement à l’aspirine pour ne pas me laisser hypnotiser par l’écran. Il est impossible de s’isoler. Je suis fait comme un rat. Le langage est verrouillé, les pensées empêchées. Aucun interstice dans cette pièce pour laisser passer de la lumière. J’ai l’impression qu’ils font des gestes derrière mon dos, les autres. Qu’ils se marrent. Il s’est fait ferrer comme nous, doivent-ils se dire. À demain la joie, mon pote. Ici tout est cadenacé. Avec des chaînes en or et de belles serrures. Elle est bien foutue cette petite plaisanterie. Une chanson stupide de mon enfance me revient en tête : hello, hello, Monsieur l’Ordinateur, dites moi, dites moi, où est passé mon cœur ? Hello, hello, Monsieur l’Ordinateur, je vous appelle du bureau du bonheur ! Mon nouveau copain, c’est Lui, mon joli Ordinateur Portable, Lui avec qui que je vais désormais passer le plus sombre de mon temps. Petit à petit mon cerveau deviendra une extension de son processeur.

J’ai redémarré le boulot depuis trois mois. De quoi je me plains ? Ça ne se passe pas si mal, au fond. Je ne savais pas que je pouvais servir encore à quelque chose, je me croyais selon l’expression « libre de droit pour tout usage ». Il me faut maintenant rester propre toute la journée. C’est juste de la perte de temps, de l’ennui qu’il faut travestir. Mais travestir en quoi ? L’écran reflète du vide. Je me laisse envoûter par les chiffres du cahier des charges pour passer le temps. Je regarde en bas à droite de l’écran : 16h11, il n’est que 16h11. Mensonge de chaque instant. Maintenant je ne verrai le paradis que de loin. Désespoir d’être séparé de toutes les merveilleuses beautés du dehors, désespoir de me sentir chaque jour plus incapable de faire renaître en moi l’éclaircissement des choses, l’éclaircissement par la profondeur et par le silence, comme durant le voyage en Afrique.

Dans l’open space qui me sert de bureau, les deux opérateurs humains qui me servent de collaborateurs ont l’air d’aller tout à fait bien, eux. Ils sont assis huit heures par jour devant leur ordinateur, comme si ça allait de soi. Ils font comme si tout allait de soi. Les choses les plus choquantes ne les choquent même plus. Ils trouvent donc normal de faire ce qu’ils font. Depuis quand ont-ils oublié de douter ? Depuis quand ont-ils arrêté de se poser des questions ? À croire qu’ils n’ont jamais été jeunes, qu’ils n’ont jamais eu de rêves. Ils me font penser à des animaux de laboratoire à qui l’on a inoculé le Respect Absolu des Objectifs. Sans doute sont-ils simplement paresseux. Pas cons, non, juste paresseux. Ils acceptent le tenu, le tiède, le renfermé. L’apparence de la vie leur suffit. Ils ne vont pas chercher plus loin. Ils accomplissent leur tâche avec la confiance paisible des bovins. On a réussi à leur faire croire qu’ils peuvent s’épanouir jour après jour dans leur travail. Ce serait à éclater de rire si ce n’était pas aussi triste. Peut-être ne conçoivent-ils rien d’autre que la servitude du salariat ? Leur paresse d’esprit ne leur permet pas de regarder la réalité en face. Jour après jour, ils se contentent d’attendre leur paye et de fermer leur gueule.

Si seulement ils pouvaient se la jouer modeste. Mais non, lorsqu’ils se mettent à ouvrir la bouche, ils gonflent l’espace de tant de bruit qu’on les croirait presque enragés. Alors ça se pète les bretelles. Ça se gargarise en bombant le torse d’anti-intellectualisme et de bon sens paysan. Et pourtant ça n’a rien dans le ventre. C’est ce qu’on appelle le bouillonnement du vide.

Elle te dit : « Je pars me faire réaccorder chez mon acupuncteur. » et tu te retrouves seul à l’appart. Il est 10h43. Pour échapper à l’asphyxie, tu tentes d’occuper l’espace. Tu songes aux infinies possibilités de l’occuper. Par où commencer ? Au bout d’un moment, tu arrives enfin à te bouger. Ton corps péniblement s’éloigne de la matrice. Peu à peu tes gestes retrouvent leur raison d’être. Très lentement ton corps se déplace de la cuisine à la salle de bain, très lentement. Il tente de cohabiter avec le vide. Tu apprends à rajouter du temps à ton 25 m2. Tes alongeailles te sortent du système que tu t’es créé. Voilà, ton royaume s’étend maintenant jusqu’au lavabo. Tu te laves longuement les mains. Tu vois une épingle à linge se mettre en danger au dessus de la baignoire. Elle n’existe que dans le danger celle-là. Le linge attend sagement d’être lavé. Tu aimes laisser les choses inachevées, en vrac. Des sons viennent des courants d’air. Ton souvenir aide les notes éparses, « malaxe… malaxe… et du haut de nous deux on a vu… » La voix de Bashung flotte dans l’appartement. Sa musique donne de l’espace à l’espace. Les vibrations, tu les écoutes debout au milieu du séjour, longuement, comme hors du temps. Tu nages dans le bleu. Ensuite tu éteins la chaîne et le bonheur se poursuit dans ta tête. De nouveau dans la salle de bain, tu mène l’enquête. Sarah a laissé sa trace sur les disques à démaquiller. Ce matin, sous la douche, tu l’as entendu chanter Les portes du pénitencier. Ça t’a remis sur pieds. Le bac à linge sale rappelle son odeur. Elle est une senteur avant toute chose, Sarah, ses aisselles sentent la Beauce. Elle et toi, deux serpents dans un appart étriqué. Elle et toi et le reste de vos rêves, elle et toi et le téléphone silencieux, elle et toi et l’évidence de ce silence. Il y a sa façon d’appréhender la sauvagerie de l’instant. Sa façon d’en jouir en le préservant de ce que vous avez vécu et de ce qu’il vous reste à vivre. Elle est toute dans l’intensité du moment.

Sûrement suis-je le seul dans cette belle boîte à entrevoir les masques des cérémonies funéraires que nous portons. Combien de temps encore aurai-je conscience de ces masques ? Le salut semble impossible dans tout ce vacarme. Quel nouveau miroir pourrais-je m’inventer pour faire écran au gouffre béant que tous se refusent à voir ? J’installe la mer d’Irlande en fond d’écran. Au loin on devine une baleine blanche. Elle se fout de ma gueule dirait-on : N’oublie pas l’abîme, petit homme, n’oublie pas l’abîme ! Je regarde le ciel couleur de plomb au dessus d’elle. Je fais comme si je m’appropriais la grande énigme. Peut-être bien qu’Il s’exhibe, là-haut, au royaume des cieux. Peut-être bien qu’Il se scrute Lui-même. Au bout d’un moment mon instinct de survie m’incite à reprendre gentiment la rédaction de ce foutu cahier des charges. Je vais l’illustrer de courbes en cloche pour les impressionner. Elles schématiseront mes joies minuscules et mes minuscules soucis. On a tous besoin de notre petite part de création. Même dans un système qui semble totalement clos, il restera toujours des grouillots comme moi pour bricoler leur petit merdier dans les interstices.

« Same old race / Life in the same old cage / Well my heart’s in The Highlands ». Je chante Dylan en silence. Ses vers sont pour moi des formules de désenvoûtement. Suis coincé à l’intérieur d’une cage impeccable. Nulle trace de bleu sur mon bureau. Tout ici est fait pour me démolir. Contraint de porter un masque en permanence. Je ferme les yeux pour me souvenir de mes vingt mois de vie véritable en Afrique. J’ai de plus en plus de mal. La flamme s’est éteinte. J’ouvre à nouveau les yeux et j’entame plein de dégoût un nouveau cahier des charges. L’ouverture des soumissions librement consenties se fait dans un soupir. Mon cœur brûle, mon cœur brûle encore, me dis-je. À chaque battement une nouvelle lettre apparaît sur l’écran : « définition du risque : incompatibilité des modèles entre référentiels. Cotation : (mineure/critique) critique. Action prévue pour éliminer / réduire le risque : à compléter. » Je vais mettre toute mon âme dans la rédaction de ce cahier des charges. Il ne s’agit pas de se plaindre de quoi que ce soit. Il s’agit d’une colère qu’on ne peut épuiser. Et puis après ? Je ne sais pas. Peut-être ai-je perdu l’essentiel.

Ici personne n’envisage de vivre. Ils ne sortent pas du boulot avant 21 heures. C’est à qui s’auto-exploitera le plus efficacement. Sur le front, le sentiment d’épuisement total, mais dans mes veines galope le rire de l’escroc. Le rire est le meilleur ami de l’homme. Je n’ai pas peur d’être démasqué. Le processus zygomatique est en place. Faux salarié, vrai escroc. Je me constitue un trésor de guerre sans que personne ne s’en doute.

Doucement l’hiver s’installe. On se construit pierre après pierre une existence petite bourgeoise, avec lenteur et obstination, en feignant d’ignorer la faille sur laquelle nous bâtissons cette existence. Nous travaillons à nous rendre imperméables. Nos rêves ont changé. Le secret s’est perdu. Les soupirs ont remplacé les fous rires du début. Par morosité, nous imitons les vieux couples aigris. On laisse tranquillement la mort nous assécher. On aimerait un miracle, comme à la fin du Voyage en Italie de Rossellini où une procession religieuse réunit, de façon inattendue, le couple sur le point de divorcer, mais les miracles n’existent pas dans la vraie vie.

Il y a de moins en moins de lumière, de moins en moins de chance de s’en tirer. Est-ce qu’on a encore le droit de rêver ? Notre désarroi est si grand que nous continuons à nous distraire d’idioties, comme si nous n’étions pas vraiment morts. Nous nous abandonnons vertigineusement à la marche naturelle des choses minuscules. Nous continuons à faire se proliférer la médiocrité et à désirer l’insignifiant. Éteins la flamme, me chuchote mon ombre, éteins la flamme du désir et abandonne-toi à la contemplation désintéressée de la Nature. Bien sûr celle-ci est aveugle, et elle se fout bien de ta présence au monde. Mais si tu la considères telle qu’elle le mérite, sans chercher à t’inventer d’autres mondes, il se peut que tu apprennes à l’aimer chaque jour davantage.

Je suis dans une impasse. Les épreuves qui ont jalonné mon parcours, je les cloue au mur et je crucifie l’homme que je rêvais d’être. Un filet de sang devant la librairie-charcuterie. Prochainement sur vos écrans les prédateurs chevaucheront les bêtes de somme. J’observe avec attention la fabrication en série des petits cadres. Durant ses premières années d’existence, le matériel humain est à la recherche intense et désespérée de son propre corps. Mais il renonce rapidement. Une fois qu’ils ont trouvés un emploi, ces fringants cadavres, remontés comme des horloges, se mutilent volontairement le corps. Le minutieux dépeçage de l’intérieur du corps se fait presque sans douleur. Les petits cadres réduisent les expériences singulières à leur strict minimum. Ainsi se rendent-ils le plus possible conformes à leur curriculum vitae. Certains s’inventent un passé d’artiste. Mais le processus de dépersonnification est rapide, le conditionnement redoutable. À 20 ans ils sont lessivés. Ils ont vu trop de choses, leur regard est usé. Je sais bien que chacun d’eux conserve une infime part d’originalité, que leur âme d’enfant n’a pas totalement disparu. Les choses ne sont pas aussi simples. N’empêche que tout le monde se ressemble et que tout le monde souhaite se ressembler.

Toutes ces gesticulations inutiles… Leurs grands airs et leurs petites comédies me fatiguent plus qu’elles ne me révoltent. Je vais m’habituer. Il s’agit de se résoudre à sa pauvre condition de salarié. J’apprendrai à brasser de l’air. Je tournerai à vide comme eux. J’imiterai leurs attitudes, leurs rires, leurs grimaces. Tu vas t’habituer. Les hommes savent s’adapter. Tu fais maintenant partie des gens qui ne comptent plus. Je me laisse calmement contaminer par cette saloperie de rouille qui s’insinue partout. Le mieux est de ne plus y prendre garde. Je ne cherche plus à donner un sens à ma vie.

Six mois s’étaient écoulés. Léo s’était lentement détaché de l’homme qu’il avait été, sans même qu’il s’en rende vraiment compte, sans que cette mutation soit véritablement volontaire. Sa voix intérieure, il ne l’entendait plus. Peut-être avait-il finalement réussi à se libérer de l’influence de son ombre. Il faut savoir en prendre son parti, se répétait-il pour se rassurer. Finis les faux semblants et les reflets flatteurs de ce double plein d’orgueil, pensait-il, j’accepte maintenant les choses telles qu’elles sont, avec sérénité et humilité. Un peu de soleil passe par la fenêtre du bureau. Je sais maintenant goûter les plaisirs simples. Léo était apprécié à son travail et il s’y sentait bien. Il pensait moins, donc il souffrait moins. La fureur s’éloigne lorsqu’on renie sa singularité. Léo s’était fondu avec délectation dans la masse. Rien ne le distinguait plus de ses contemporains. Il courait pour ne pas rater le métro, prenait la même mine grave que les autres usagers. Durant le trajet il lui arrivait de regarder longuement la photo de sa carte de service qui avait a été prise à son retour d’Afrique. Sur la photo, Léo a les cheveux très courts, une barbe noire et le regard buté. Arrivé au travail, il riait aux blagues des collègues, parlait retraite et immobilier à la pause café. Il se noyait avec plaisir dans les conversations de bureau. C’est très confortable de ne plus se poser de questions. Le bien être matériel était devenu l’unique but de son existence. L’argent et le confort engourdissaient progressivement son cerveau. L’impression de liberté qu’a le consommateur dans un système capitaliste émoussait ses désirs. Les ondes de choc du Tropique du Capricorne, du Voyage au bout de la nuit, de Septentrion s’étaient dissipées. Il ne gardait plus que des détails dérisoires des lectures qui l’avaient autrefois ébloui. Peut-être n’ai-je fait qu’imiter quelqu’un qui, suite à une illumination, réussi à changer de vie ? se disait-il. L’idée qu’il avait en lui quelques bombes insolites à balancer au public avait perdu de sa force. En l’espace de six mois, Léo était devenu le personnage lisse qu’il s’était créé pour l’occasion. L’être qu’au début il cherchait à dissimuler aux yeux de ses collègues, il l’avait désormais oublié. Il s’était identifié au rôle de chef de projet en systèmes d’information. Se complaisait dans ce rôle attendu de jeune cadre ambitieux. Ses projets il les gérait avec logique et rigueur, sans imagination excessive. Son désir de découvertes qui pourtant le dévorait il y a trois ans à peine s’était éteint progressivement. Peu à peu il s’habituait à sa vie de fantôme. Il apprenait à faire la planche dans ces eaux mortes. Sa liberté il allait bientôt parfaitement l’oublier.

Mon identité déjà précaire se fait de plus en plus poreuse. Mes goûts s’adaptent aux circonstances. Je progresse sur le chemin de l’obéissance. Pour oublier la mort en continu, je tâche de me distraire avec tout ce qu’il y a de beau dans la lutte économique. Autoroutes de l’information comme ils disaient à l’origine, axes routiers rectilignes, échangeurs optiques, on ne peut rien imaginer de plus authentique. Notre époque barbare produit des prodiges d’inventivité. Les entreprises se positionnent désormais comme intensificateur de vie, ai-je lu dans une newsletter. Dans une étude marketing, je lis qu’une entreprise milanaise vient de créer un poste tout à fait original : celui de directeur du bonheur, l’idée étant qu’un salarié heureux est d’autant plus efficace et participe davantage à la rentabilité de son entreprise.

Léo n’avait plus d’ennemis. Il avait pris goût à la sérénité. Chaque jour il ressentait l’immense fraternité des salariés. Il s’était mis en mode existence-automatique-par-l’argent. Une existence statique en parfaite adéquation avec les objectifs de la Compagnie. Rien ne pouvait lui être reproché. Il faisait consciencieusement son travail. Mécaniquement. Faut dire qu’il avait été dressé bien comme il faut, les intérêts économiques l’avaient façonné dès son plus jeune âge. Il prenait un tas de décisions pour ne pas sentir son désespoir d’être enfermé dans l’open space. Comme il est bon d’avoir oublié, comme il est doux d’être con, se disait-il désormais, la vie présente vaut mieux que la vie passée. Léo était un raté qui avait finalement réussi. Il gravissait sans peine les échelons de la Compagnie. Ses nouvelles responsabilités l’obligeaient à consacrer moins de temps à la littérature. Le cadavre qu’il avait eu dans la tête s’était fait la malle. Il en avait eu marre de jouer le rôle de l’inadapté de service. Il s’était enfermé par facilité dans cette identité d’inadapté de service, pensa-t-il maintenant. Il considérait désormais cette inadaptation comme une infirmité déplorable. Il ne voulait pas vivre toute sa vie comme un parasite du capitalisme. Certes il ne se sentait toujours pas à l’aise dans la société dans laquelle il vivait, mais il avait décidé de profiter de tout ce qui s’offrait à lui. Un léger déplacement, un minuscule changement de perspective, et tout était devenu différent. Il ne ressentait plus rien de profond. Plus aucun frisson. Ce travail ordonné à plein temps ajournait ses désirs de bouleversements. Bien sûr il lui restait un fond de violence, mais en surface il était anesthésié. Il avait simplement fini par accepter le monde qui l’entourait.

On fait des blagues, on est dans le même bateau. Leur bêtise me tient compagnie. J’ai si facilement réussi à m’intégrer, à me réadapter à la logique marchande. Je sais faire preuve d’une remarquable plasticité. Sûrement me suis-je aussi beaucoup adouci. Depuis presqu’un an, j’ai baissé les stores. Mon hypophyse s’est rétrécit. Je pense le moins possible. Ça m’évite d’être. Il s’est enfin calmé, doivent se dirent mes parents. Comme tous les parents, les miens n’ont jamais très bien compris leur enfant. Mais sur ce coup-là ils ont vu juste. J’ai fini par être dompté comme un bon gros éléphant de cirque. Heu-reux que je suis, heureux dans cette confortable prison. Le confort fait fondre les plus froides résolutions.

Prudence, chère prudence. C’est la fin des conquêtes. Le sentiment de la perte nous obsède. Le temps nous a rendus inoffensifs. Il faut une certaine dose de cruauté pour aimer la vie telle qu’elle est, et il arrive un jour où l’on n’a plus le courage d’affronter la dureté de la vie. Je sais bien que le danger réside dans le refus de blesser les autres, refus qui vient doucement avec l’âge, car plus le temps passe et plus on se sent fragile et faillible. Ce refus ne serait pas tant préjudiciable si la lassitude et l’ennui que nous inspire désormais une œuvre autrefois admirée, ou encore un simple paysage de campagne, ne l’accompagnait. Le temps nous apprend à ne pas en demander trop, et on en perd le sens de la beauté. Chaque jour on suit avidement les actualités qui, comme on le sait, ne changent jamais. Avec l’âge, on recherche les plaisirs minables et le paisible ennui. Par flemme, on appauvrit la réalité par des expressions toutes faites. Les clichés, avec lesquels on jongle habilement, nous protègent de la vie. On n’a plus le courage d’approfondir ce qui nous tenait éveillés la nuit. Les points sont remplacés par des virgules. On se met à tolérer ce qu’autrefois on détestait. Avec le temps, plus rien ne nous indigne. On devient indulgent par fatigue.

J’ai regagné le bétail et je le vis plutôt bien. Quelles certitudes me restent-ils ? Je suis en vie. Disons que je crois que je suis en vie. Il ne faut jurer de rien. La vie je la sens si proche. La vie est ici-même, me dis-je, même si elle reste insaisissable. J’attise le feu, mais il ne prend pas. Comment faire flamber des cendres ? Je reste bloqué au sol. Je ne crois ni à l’enfer, ni au paradis, et pourtant je sais qu’il y a autre chose. Un secret a été perdu, un lieu de vertiges et d’illuminations. Je ne crois pas en Dieu, et pourtant je prie. L’Absurdité n’est peut-être pas le fin mot de l’histoire. Je n’ai pas le courage d’être sans espoir.

À force de penser à Elle, je me la suis appropriée. Je prends l’Absurdité entre mes mains, sa petite tête d’épingle je la cajole avec mon pouce. Elle est intéressante à observer, l’Absurdité. Reste là, reste blottie dans le creux de mes mains, mignonne Absurdité, tu vas m’aider à décrire la vie de bureau. Qu’est-ce que j’entends ? Des aboiements, oui des aboiements retentissent dans l’open space. Les chiens mangent les chiens, sans relâche. Obligé d’encaisser les coups bas et de montrer les dents pour se faire respecter. La sensation première, c’est l’effarement, l’effarement absolu. Je suis entouré de cadavres impeccables qui se bouffent la gueule à longueur de journée. Heureusement un reste d’infini me sépare encore d’eux, du moins c’est ce que j’espère.

On rentrait tôt du boulot. On glissait nos soucis sous le tapis. Le soleil se couchait et le ciel s’élevait. On ouvrait la fenêtre pour estimer les qualités de l’abîme. La béance primitive avait de l’allure. Tout épris d’avenir, on contemplait ensemble la myriade d’étoiles nourricières qui faisaient connaissance. On aurait aimé les entendre chanter à travers l’espace. On pensait au souffle de la désobéissance civile qui traverse les êtres, à tout ce qui n’était pas encore nuit, des choses comme ça... On n’est pas encore morts, c’est bon signe, disais-tu. Je te parlais des interstices qui permettent d’échapper au conditionnement. Faut oser sortir de l’abri pour mériter son salut, me répondais-tu. La possibilité d’une nouvelle évasion te faisait battre le cœur. Impossible de nous conformer, c’était plus fort que nous. Nos rêves insistaient. Une énergie d’origine lointaine (les colères de l’enfance qui nous rongeaient les os, il y avait de ça) nous poussait à nier l’évidence. Dans le silence, le refus inventait librement son horizon. On se sentait fort car notre refus s’accompagnait d’une affirmation : la vie est un miracle. On restait devant la fenêtre à regarder passer les pétales blancs devant nos yeux. « Il se passe un truc là, faut pas le louper », murmurais-tu. Et en effet il était important de ne pas passer à côté de ces pétales blancs. Au bout d’un moment, l’espace se dilatait. La fenêtre à demi ouverte s’allongeait. Le morceau de ciel débordait notre regard. On laissait l’harmonie s’étendre. Jamais on ne s’est sentis aussi proches que durant ces moments où l’on fut interloqués ensemble. Je te regardais sourire. Tu me regardais te regarder sourire. Presque heureux qu’on était alors que la nuit s’allumait, peut-être même qu’on était tout à fait heureux, comme si nos cœurs s’ouvraient jusqu’au ciel étoilé, à la merci de la noria nocturne. Pas besoin de meilleur endroit. C’était le paysage, l’horizon, l’horizon de cette planète qui s’obscurcissait. C’était l’éclat de la nuit au dessus, la galaxie, notre chère voie lactée. Les signes dans le ciel émeraude… ça déchirait, non ? Et tout ça gratis. Les trouées de nuit rendaient alors nos paroles plus bleues. Faudrait pouvoir goûter ce lait, disais-tu, entrer dans ce paysage. Il faudrait se nettoyer les yeux, le nez, les oreilles. Vivre ici simplement connecté à l’univers tout entier. Être comme Lui, là-haut, sans intention. Et capricieux comme un enfant. Et vrai comme un enfant qui sait d’instinct que la vérité réside dans la liberté et la fantaisie du jeu. Gigoter et sauter et hurler de rire comme un enfant. Il faudrait que ça sorte tout seul. Il faudrait mettre un grand coup de poignard à ce vide sidéral, trancher net avec la mesquinerie de nos existences fatiguées.



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1ère mise en ligne 16 avril 2013 et dernière modification le 23 août 2013.
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