Philippe Rahmy | Loop Road

« Pour Adly, le temps de passer de ce monde à un monde meilleur, amicalement, Don DeLillo. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Daniel Bourrion | Pas réellement ma place ici, ailleurs
l’auteur

Philippe Rahmy est membre fondateur du site de création et de critiques littéraires remue.net. Son dernier livre, « Béton armé » (La Table ronde, 2013), a reçu la mention spéciale du prix Wepler 2013. Hors voyages (récemment Tel Aviv), vit à Lausanne et travaille actuellement à l’écriture d’un roman dont l’histoire se déroule au Proche-Orient.

Site personnel : rahmyFiction.

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le texte

« Loop Road », écrit lors d’un récent séjour à Londres, et fait partie d’un ensemble de textes initié sur KafkaTransports, explorant la gamme des registres narratifs. Il vise la plus grande économie de style pour se mettre au diapason du « vide fabuleux de la destinée humaine » (M. Duras/Le monde extérieur). PR.

Et retrouver là, dans l’ombre dickensienne de la grande ville, à la fois cette inscription de la ville, intérieurs, déplacements, spatialités, et la présence partout en miroir de l’écriture et de l’invention du roman..

 

Cela tient du miracle. J’ai mis un certain temps à réaliser qu’il ne s’agissait pas d’une étape supplémentaire, mais de la ligne d’arrivée. Quand je pense au chemin parcouru… J’ai traversé des moments difficiles. Bien sûr. J’ai fait comme tout le monde. J’ai rentré la tête dans les épaules. J’ai serré les dents.

Longtemps, je me suis rassuré comme j’ai pu. Je me disais que je serais reconnu pour mon travail. La persévérance allait payer. À force, j’allais me faire un nom, une petite réputation au moins. Ce fut le contraire. J’avais beau m’accrocher, je ne donnais plus satisfaction. Les difficultés se sont accumulées à la banque, comme dans ma vie. La promotion que j’attendais m’a été refusée. Quant à mon couple, il ne tenait qu’à un fil. J’en étais arrivé au point qu’une collègue m’avait demandé avec quoi je me droguais. Mon chef savait un peu ce que je traversais. Il m’a donné plusieurs occasions de me refaire. Je les ai toutes manquées. Finalement, on m’a mis dehors. J’ai traversé la City, mon carton dans les bras.

Un malheur n’arrivant jamais seul, Lizzie m’a demandé de débarrasser le plancher. Pour une fois, nous ne nous étions pas disputés. J’ai d’abord cru à une mauvaise plaisanterie. Liz avait son caractère. Mais quand elle a haussé les épaules, avec ce visage que je ne lui connaissais pas, je n’ai pas insisté. « Ok, écoute Lizzie, je ne veux plus me battre… » J’ai repris mon carton, y fourrant encore deux, trois affaires, sans oublier l’enveloppe scellée de mon trésor.

On était début juin. Je n’ai pas cherché longtemps où loger. J’ai téléphoné à la maison pour dire que j’étais bien installé. Liz a répondu tant mieux avant de raccrocher. Cet hôtel, ça faisait un moment que je l’avais repéré. Façade jaune, néons verts. Le jaune est la couleur du soleil et de l’or, le vert est celle de l’espoir. Le rez-de-chaussée se partageait entre une laverie et un restaurant chinois. En face, deux rues formaient un X devant la gare de triage parsemée d’entrepôts qui s’étirait au sud, le long de la Tamise. J’ai eu le choix entre plusieurs chambres. J’en ai pris une au dernier étage, la plus éloignée de l’ascenseur.
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J’ai de la chance dans mon malheur. Alors qu’on me prend tout, je pars porteur d’un trésor inestimable. L’impossible se produit parfois. Ma vie entière tient dans une enveloppe. Tant qu’elle demeure scellée, mon trésor reste promis. Je suis seul à en mesurer la valeur. Une valeur immense.

Jamais je n’ai douté. Je me suis parfois laissé aller. Mais je savais qu’une réponse m’attendait. L’attente aura duré longtemps. Puis cette enveloppe est tombée du ciel. Je n’en croyais pas mes yeux. J’ai voulu me confier à Lizzie. J’ai gardé le silence. J’ai fini par ne plus parler à personne. Lizzie m’a demandé ce qui m’arrivait, si je voyais une autre femme. J’ai tenu bon. Tout s’écroulait, mais la fortune me souriait enfin. Durant des mois, je me suis éveillé en sueur. Je restais dans le noir, assis au bord du lit comme au bord d’une falaise, jusqu’à ce que mon cœur s’apaise.

Ce que Liz ne pouvait imaginer alors, pourrait-elle l’entendre aujourd’hui ? Comment lui dire que je triomphe sans elle, malgré elle, pour elle, pour nous deux, pour nous tous ?

J’ai rencontré un homme au café, qui avait gagné au loto. Il ne s’en vantait pas, mais il racontait son histoire à qui voulait l’entendre. Il essayait de se convaincre qu’il ne rêvait pas. Sa fortune lui faisait peur. Elle lui semblait fragile. Je le plains.

J’ai toujours cru en ma bonne étoile. À l’université, j’ai choisi une branche dans laquelle j’ai de la facilité. Les calculs statistiques. Mon diplôme en poche, je suis parti. J’ai débarqué en Angleterre parce qu’on n’embauche pas d’Arabes qualifiés en France. J’avais un but à atteindre. Je savais que ce but était à ma portée. La chance sourit aux audacieux.

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Rufus, mon beau-frère, écrit des livres. Je n’en ai lu aucun. Lizzie parlait de lui avec admiration. Elle disait qu’il existait des êtres bienfaisants. Je trouvais ça exagéré. Une fois qu’elle préparait le petit déjeuner, elle avait prétendu que Rufus allait lui dédier son prochain texte. « Il a un talent fou. » Je voyais sa poitrine se soulever sous sa chemise de nuit. « Tu m’écoutes, ou quoi ? » Non, je ne l’écoutais pas. Je lui avais demandé pourquoi elle se promenait toujours à moitié nue. Je trouvais qu’à la longue, ça coupait l’envie. Elle avait encore lavé quelques assiettes avant de me planter là. Quand elle était revenue, elle avait enfilé un pull. Dès lors, elle n’avait pas cessé de me provoquer. Elle passait les soirées pendue au téléphone avec Rufus. Quand je voulais savoir ce qu’il avait dit de si drôle, elle faisait la maligne. « De toute façon, tu ne comprendrais pas ».

Un soir, avant que notre vie ne change du tout au tout, je l’ai regardée plus attentivement. Nous venions encore de nous disputer. Elle me faisait pitié. « Allez… calme-toi, Liz. Tu as raison. Viens là. » Je l’ai prise par les épaules. Est-ce qu’elle voudrait me faire voir les poèmes de Rufus ? « Puisque tu t’y intéresses tant, tu n’as qu’à te servir. » Elle a tiré une boîte à rangement de la commode et l’a retournée. Les feuillets se sont éparpillés à travers la cuisine. Le facteur a frappé au carreau de la fenêtre. Liz lui a ouvert. Il avait besoin d’une signature. Un gamin tournait à bicyclette dans la rue. Des silhouettes traversaient le parc en se tenant par la main. On entendait les oiseaux, le murmure de la circulation. Le soir tombait, rouge, apaisant. Notre bébé gigotait entre deux coussins sur le canapé. Je ne pensais à rien.
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Je quitte mon hôtel une fois par semaine, le vendredi. Le vendredi m’appartient. Il est, comme mon trésor, gorgé de promesses. Ces promesses font écho à ma joie. J’ai beau savoir qu’elle est faite pour durer, je ne m’y habitue pas.

La tranquillité des quatre murs de ma chambre me permet de me faire à ma situation, comme le pied se fait à une chaussure neuve. Ma fortune me bouleverse. Quand le temps sera venu, j’en ferai profiter Lizzie. Elle comprendra qu’elle s’est trompée. Elle verra qu’il est possible de se relever.

Je ne reçois aucune visite. Un ancien collègue m’a téléphoné. Je n’ai pas répondu. J’ai effacé son numéro de mon répertoire, avec tous les autres, sauf celui de Lizzie.

La femme de chambre passe le matin. Elle a la peau mate et les mains rougies par la javel. Jamais un mot. Je la laisse travailler. Je me mets sur le seuil pour fumer. Je la surveille et je surveille mon trésor. Mais c’est de moi-même que je me méfie. Il se peut que j’exagère, que j’enjolive la situation. Je dois garder la tête froide. Rester prudent. Non, je ne me trompe pas. Ma fortune est réelle. Alors que je devrais être désespéré, je suis heureux de vivre.

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Nous sommes à nouveau vendredi. Je me prépare à sortir. J’ai une faim de loup. La femme de chambre frappe, un coup, puis deux. Elle ouvre la porte. Comme je reste assis sur le lit à lui sourire, elle tire une chaise. Je lui offre une cigarette et nous nous mettons à parler. De fil en aiguille, j’en viens à Lizzie. « Vous savez, votre femme va vous demander de rentrer. Après la naissance du premier enfant, la mère ne supporte plus son mari. C’est normal. Ne vous inquiétez pas. » Un camion broie des ordures au pied de l’immeuble. Je me lève pour fermer la fenêtre. « Le bébé me manque, ma femme aussi. » Je suis un jeune papa dépassé par les événements. Elle comprend. Elle s’explique mieux pourquoi je vis comme un sauvage, et tout le reste. Quand on voit le foutoir de ma chambre, il y a de quoi prendre peur. Elle a dû calmer le patron de l’hôtel qui voulait appeler les flics. « C’est qui, ce Ben Laden ? Un barbu basané qui s’enferme à double tour, qui ne sort qu’une fois par semaine de sa chambre, c’est pas normal. » La femme de chambre s’appelle Lucia. Elle ne veut pas me vexer, mais avec ma tête, enfin, c’était dit sans méchanceté, avec tous ces gens qui fabriquent des bombes. « Je vais lui dire, au patron, pour votre femme et pour le bébé ; que vous allez bientôt rentrer chez vous. » Plus tard, le patron m’a apporté une tranche de panettone. Je l’ai entendu tousser sur le palier. Je n’ai pas ouvert. Il l’a laissée par terre devant la porte, emballée dans du papier d’aluminium.

Mon étage est presque inoccupé. La chaleur est devenue insupportable. Le patron est remonté pour réparer la télévision. Le lendemain, il m’a offert le journal et un fond de cafetière. Je me suis décidé à laisser ma porte ouverte durant la journée, la coinçant avec la corbeille à papiers. J’ai mis de l’ordre. J’ai tiré mes affaires de bureau de leur carton et je les ai disposées avec soin, comme je le faisais à la banque. J’ai suspendu mes diplômes au mur. Pour finir, j’ai aligné mes stylos et la plaquette en cuivre gravée à mon nom sur la table de nuit.

J’ai parfois la visite d’un chat. Je le vois aller, venir, frôlant l’enveloppe de mon trésor bien en évidence sur le rebord de la fenêtre. La nuit tombée, l’enveloppe brille d’un éclat mystérieux sous les néons de la façade. Quand je suis calme, je vais dans le couloir. Il y a quelques poufs, des revues. J’alterne cette lecture avec la Bible dans mon chevet. Ces deux lectures se complètent. J’y trouve les mêmes histoires à dormir debout, la même détresse, les mêmes apparences de bonheur, mais aussi de merveilleuses ténèbres, comme de la terre jetée sur un corps nu et froid.
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Pour être franc, Liz m’avait toujours harcelé. Elle avait une manière de parler de choses abstraites à tout bout de champ, avec l’air de quelqu’un qui veut vous convertir. Je n’avais rien à répondre, parce que ces questions me passaient par-dessus la tête. Je ne voyais que son expression butée. Mais j’aimais sa virulence. Je n’avais nul besoin de la comprendre pour l’aimer. Sa manière d’être à fleur de peau m’excitait. Quand nous nous sommes connus, Lizzie était vendeuse au Virgin d’Oxford Street. Elle m’avait plu dans l’instant. Ce jour-là, un homme réservé dédicaçait son livre devant les caisses du mégastore. Les gens le prenaient en photo. Lizzie et ses copines lui apportaient des cafés. C’était un type laid, qu’on aurait dit taillé pour le fauteuil roulant, aux jambes maigres et aux épaules de gymnaste. Il répondait aux gens avec un sourire gêné. Je me suis approché, attiré par la couverture de son livre, une sorte de tombe dominée par un gratte-ciel, et surtout parce que Lizzie me faisait de l’œil. J’ai pris un exemplaire sur la pile. Il a signé Pour Adly, le temps de passer de ce monde à un monde meilleur, amicalement, Don DeLillo. Puis, comme un vieux lion veillant sur son harem, il a grondé : « Allez, maintenant, tu dégages… » Toutes proportions gardées, mon beau-frère lui ressemble un peu.

Encore et encore, durant toutes ces années, Liz m’a parlé d’écrivains. Pourquoi m’avait-elle choisi, moi, et pas l’un de ces bons à rien qui rêvent la vie au lieu de la vivre ? Quand Rufus est passé à la télévision pour son bouquin, nous avons pris une chambre à l’hôtel. On venait de nous couper l’électricité. C’était la première fois. Ce ne fut pas la dernière. J’ai débouché le champagne bien avant le début de l’émission programmée à deux heures du matin. Liz a fait une scène. Je gâchais la fête. Je l’ai plantée là. Je suis rentré dormir à la maison.

« Il se peut qu’un écrivain véritable n’écrive jamais, ou, qu’après son premier livre, il renonce au second. Ou encore que ce qu’il est en train d’écrire lui semble si étrange qu’il devient fou. » Les théories de Liz me tapaient sur les nerfs. Et le bébé annoncé n’arrangeait rien. Les problèmes d’argent s’accumulaient. C’est alors que j’ai commencé à me réveiller en pleine nuit en hurlant le nom de notre fille. « Tamara ! »
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Le frigo est vide. J’ai mangé le panettone dont il ne reste que la feuille d’aluminium roulée en boule sur la grille. J’appelle Liz. Je tombe sur le répondeur. Comme j’ai bu durant l’après-midi, je me sens joyeux. Je veux lui laisser un mot gentil. Je lui parle de l’émission de Rufus, de notre soirée gâchée à l’hôtel, de toutes nos soirées gâchées. Pour finir, je dis que je vais lire les bouquins de son frère, c’était bien le minimum avec quelqu’un de la famille, et que l’idée ne m’était pas venue dans l’espoir d’arrondir les angles entre nous, mais parce que j’en avais envie. Je demande aussi à Liz de me préparer quelques vêtements, de voir si elle retrouve le livre dédicacé par DeLillo sur l’étagère et d’ajouter ceux de Rufus. Je passerai prendre le tout quand elle voudra.

La fenêtre de ma chambre d’hôtel donne sur une cour de briques. On suffoque. Je relève le panneau-guillotine. Mon trésor frémit dans le courant d’air. La puanteur poivrée des cuisines me saute à la gorge. Quelqu’un écoute de la musique andalouse dans l’immeuble voisin. Je feuillette le journal que le patron m’apporte désormais chaque matin. Je regarde les petites annonces. Une publicité de vacances à Cancun. J’imagine le Mexique, le désert hérissé de cactus, les processions de la fête des Morts, les cercueils blancs qu’on enterre sous les acacias. Je cherche les annonces érotiques, comme je le fais depuis que Liz était tombée enceinte et qu’elle refusait que je la touche, puis l’horoscope. Je m’arrête sur le portrait d’une femme aux longs cheveux noirs, peut-être parce qu’elle a une fleur sur l’oreille comme les Tahitiennes. Sous la photo, on peut lire : « Qu’est la vie ? Ce dont nous ne savons rien. Qu’est la mort ? La fin de ce dont nous ne savons rien. » L’adresse, Loop Road 9, est à deux pas.

Loop Road est une impasse qui donne sur des entrepôts. Un immeuble d’habitation, flanqué d’un kiosque, en marque l’entrée. Le vendeur confirme qu’il n’y a pas de N°9 dans sa rue. « Contrôlez l’adresse, tenez. » Il me tend le quotidien. L’annonce dit Loop Row et pas Loop Road. Un bus passe, faisant voler les manchettes au bout de leurs pinces à linge. Le kiosquiste rabat le plan de ville qu’il a déplié en travers des casiers à sucreries. « Regardez, là, c’est à Bankside, Southwark. »

Dans l’immédiat, je dois retourner à l’hôtel. Mon trésor est sans surveillance. À la fin du mois, on voit défiler toute une faune à l’hôtel, le vendredi soir, des mères célibataires, des étudiantes, qui font quelques passes pour mettre du beurre dans les épinards. J’achète un hot-dog avant de rentrer.
Une fille que je connais de vue est installée sur mon palier. Elle téléphone en se vernissant les ongles des pieds. Il fait une chaleur impossible dans la chambre. Je retire mes chaussures, Je coince la porte. La fille fixe ses tarifs, tant de l’heure, tant pour la nuit. Je m’assoupis.

« Hé, machin, tu dors ? » J’ouvre les yeux dans une lumière sale. La main de la fille est posée sur le bouton de porte. Une grande main, pâle, presque blanche. Je jette un regard circulaire. Rien n’a bougé. Les choses sont à leur place, mon enveloppe en équilibre sur le rebord de la fenêtre. La fille pousse la poubelle du pied, referme la porte. « Salut. » Ça faisait un moment que ça la titillait de me poser la question. Le patron lui avait dit que j’étais une sorte de terroriste. « Il paraît que tu te planques ? » Je réponds qu’elle n’a pas dû se faire le patron depuis un moment, sinon elle saurait que je ne me planque pas, que j’ai eu des problèmes avec ma femme. « Pfoui ! Je ne baise pas les prolos dans son genre ! T’es finalement aussi con que les autres ! » Puis elle disparaît dans la salle de bains. Quand elle ressort, elle a l’air heureuse. « T’as pas MTV ?... Merde, elle est naze, ta téloche. » Elle lance la recherche automatique des programmes. « Moi, c’est Lucia, ouais, comme la grosse conne du ménage. Woah ! Ils se sont pas foutus de toi, ton plumard, c’est la classe. J’peux te dire, j’les ai tous essayés !... Tu fais quoi dans la vie ? » Je lui dis que j’ai été licencié, mais que je m’en fous, parce que la fortune m’a souri. Lucia se met à gigoter, les jambes en l’air, me demandant combien j’ai gagné, ce que je vais faire de cet argent. « Et tu t’es barré pour pas partager avec ta femme ? J’te comprends, putain, trop cool. » Mon cœur bat. Lucia est belle sous cette sale lumière, dans cette chambre qui sent l’incendie. Je ne veux pas la décevoir. Je réponds que je ne sais pas encore ce que je vais faire de mon trésor. Lucia allume une cigarette qu’elle fume du bout des doigts, songeuse. Je remets mes chaussures. « Écoute, il faut que tu partes. On m’attend en ville. À cause de ma nouvelle situation. Tu comprends ? » Lucia a griffonné Shady surmonté d’un trèfle à quatre feuilles et d’un numéro de téléphone au dos d’un sous-verre qu’elle pose sur la TV. « Tu m’appelles, ok ? » Elle fredonne : « My name is… what ? My name is… who ? My name is… huh ? Slim Shady. » Elle sort en claquant la porte.
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Nous sommes à nouveau vendredi. « Il vous faudra du courage. » La consultation chez la voyante à la fleur tahitienne de Loop Row m’a coûté le prix d’une semaine d’hôtel. Je n’en attendais rien, évidemment. Je m’accordais seulement le frisson de dissimuler mon secret à quelqu’un dont le métier était de les deviner. À mon retour, la porte de ma chambre est ouverte. Quelqu’un a déchiré l’enveloppe, éparpillé mon trésor sur le couvre-lit. Il n’y a ni or ni diamants, mais une photo Polaroïd de notre petite Tamara dans les bras de sa mère, le jour de sa naissance, et quelques pâquerettes séchées. Il y a aussi une coupure de journal qui annonce les funérailles de notre bébé. Elles ont eu lieu un vendredi. Je remets l’enveloppe déchirée sur le rebord de la fenêtre. Je relève le panneau-guillotine. L’odeur nauséabonde me rappelant le Mexique envahit la chambre. Mon trésor est rendu à la banalité des jours.

 

P.R., Westminster Collège, London, 2013.


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1ère mise en ligne 8 mars 2014 et dernière modification le 17 avril 2014.
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