Corinne Vuillaume | Trente-cinq minutes et pas de Godot

« Toujours pas de message sur mon répondeur. Mais il va appeler, il a dit qu’il appellerait. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Arnaud Maïsetti | Quand la nuit vient [version 2]
l’auteur

Corinne Vuillaume publie des textes depuis dix ans, plutôt du noir et du fantastique, fictions et essais sur l’art ; des livres, comme Un Continent sous la dune ou Les Enfers, une interrogation filmique.

Un compte twitter récent : @CorinnVuillaum, et un blog tout frais, prêt à grandir : CorinneVuillaume.

le texte

... le travail, celui qu’on n’a pas, qu’on cherche, qu’on perd, qu’on n’arrive pas à décrocher parce qu’il y a toujours quelque chose qui cloche, le coup de fil qu’on attend désespérément ; mais aussi l’autre, l’absurde, le boulot payé une misère, les rustines qui ne font pas vivre, le job quand même, qu’on prend parce que voilà, à défaut de métier, et la vie qui ne vient pas... C.V.

Du grand art narratif sur une idée toute simple, mais dans le coeur même des rouages de la ville et de la société, puisque l’attente c’est le déplacement linéaire sous la ville, tout au long de la ligne 4, et que tout sera porté, rêves, imaginaires, partage, par une conversation qui s’ébauche où celui qui n’a rien est paradoxalement celui qui donne. Texte alors exemplaire, presque un conte...

 

Ça fait du bien d’être au chaud, avec les autres, dans les odeurs de vieille pluie, à courir et s’engouffrer juste avant la fermeture des portes, comme un exploit. Et puis trouver un strapontin de libre, c’est vraiment mon jour de chance. Ça me manquait, l’alarme, d’un seul son et ce tremblement d’avant départ. Le frottement sur les rails, le bout du tunnel et la voix féminine qui dit les stations, un genre de voyage en somme. Il en monte par grappes, il en descend tout autant, dans le désordre, et pressés bien souvent. Lui ne l’est pas, sa veste trop légère pour la saison, pas d’écharpe, des yeux rouges de fatigue. Dans la main, une bouteille en plastique découpée à moitié, qu’il ne veut pas tendre, mais qu’il tient là, devant lui. Il a quoi, trois euros en petite monnaie dedans, même pas un sandwich. Il n’a rien à chanter, il est juste là, debout dans le courant d’air. Je vide ma poche dans son godet, quelques euros, la misère. Il me fait un signe de tête, un merci sans son.

Moi, il m’en reste, des centimes encombrants. Des pièces de un, de deux, de cinq, marron, jaunes, je lui donne tout.

— Excusez-moi, je suis heureuse aujourd’hui.
— Je vois ça.

Il a les dents du bas gâtées et des coupures sur les lèvres, je veux contaminer l’air, de mon bonheur.

— Je crois que ça y est.
— Quoi ?
— Ça valait le coup d’attendre.
— Ah, oui ?
— Je crois que c’est bon, cette fois, ça y est.

Le pied fébrile, peur d’y croire, de conjurer le sort en le disant. Peur d’y être arrivée. Ne pas trop l’ébruiter non plus, on ne sait jamais, le pouvoir des mots. Et puis se délester, c’est tellement énorme.

— Je vais avoir un boulot.
— Un boulot ?
— Oui, un boulot. Un vrai boulot. Avec un salaire qui tombe tous les mois.

Ça le sidère lui aussi, je vois bien. Jamais, on ne lui fait la conversation.

— Vous sortez d’un entretien ?
— Il a dit qu’il verrait, qu’il ne pourrait rien promettre, mais je l’ai vu à ses yeux. Ils souriaient.
— C’est bon signe, ça.
— Et il m’a serré la main. Longtemps. Je veux dire, il m’a donné une vraie poignée de main en me regardant dans les yeux.
— Ah, carrément ?
— Il m’a dit qu’il n’était pas le seul à décider.
— J’imagine.
— Qu’il devait voir avec ses agents.
— Ses associés.
— Sa hiérarchie.
— C’est normal.
— Vous trouvez ?
— Il me semble.
— À moi aussi.

La rame se vide tout à fait. Des passagers, en voilà d’autres, avec des souliers qui ne blessent pas les pieds, et des mots emboîtés sans pause. Faut que tu me cases un rendez-vous pour demain, dis-moi, je peux le caler entre 19 heures et 20 heures, appelle son avocat, on va gagner, il est prêt à s’aligner.

Ils sont cinq à étaler leur conversation, leurs manteaux noirs de vilain augure. Il faut se lever du strapontin, trouver une place dans un coin, éviter de coller leurs belles matières et se raccrocher aux barres de fer crasseuses.

Lui est toujours à côté de moi, à pas oser leur tendre son godet et puis à me chuchoter.

— C’est vous, bientôt.
— Moi ? Où ça ?
— Le costume.
— Vous croyez qu’il faut que j’achète un costume comme ça ?
— Oui, c’est mieux. Et une chemise aussi.
— Une jupe ?
— Forcément.
— Et une mallette pour ranger les documents.
— Et des souliers.
— Des chaussures neuves.
— Non, des souliers.
— C’est quoi, la différence ?
— Vous verrez bien.

Un vibreur de portable nous coupe, ça y est, ça valait le coup d’attendre.

— Ha !
— Vous m’avez fait peur !, il me dit.
— J’ai cru que c’était lui.
— Qui ?
— Mon boulot.... J’aurais juré pourtant.
— Il doit vous contacter quand ?
— Si c’est positif, d’ici trente, trente-cinq minutes.
— Déjà ?
— Oui, dès que j’arrive à Clignancourt. Ce soir, je me fais un bon gueuleton.

J’entends « Mouton Duvernet », clairement, le portable serré dans la main poisseuse. Tiens, j’achèterai peut-être du mouton, un beau gigot, c’est festif, ça, avec des pommes sautées.

Des touristes et sacs à dos s’agglutinent aux costumes.

Il a froid, je crois, son cou laissé nu sous la chemise, le godet toujours pas rempli.

— Et vous ferez quoi en premier ?
— En premier ?
— Quand vous aurez votre boulot.

Rien que le mot me fait tressaillir. Oui, tressaillir, un mot très con, j’ai besoin d’un mot très con comme ça, tressaillir comme un cabri. Me fait rougir presque.

— J’achèterai un vrai lit.

Je continue.

— Confortable, moelleux, hors de prix.
— Avec des oreillers géants.
— Et une couette en plume d’oie. Je me suis toujours demandé à quoi ça ressemblait. C’est quoi, la plume d’oie ?
— Jamais vu. Et un matelas ?
— Oui. Très épais. Avec un sommier.
— Il faudra un escabeau pour y accéder.
— Une échelle.
— Un ascenseur.
— J’achèterai un nuage.

Il rit, plombages apparents. Je vérifie, on n’entend pas le vibreur avec les secousses.

— Et vous aurez quel salaire ?
— Quel salaire ? J’ai pas demandé. Je veux juste un boulot.
— Parfois, c’est important.

Il tente de se couvrir le cou de la main, mais pas moyen de récupérer un peu de chaleur au final.

— Moi, j’ai fait des études de lettres », il me dit.
— Ah, j’ai un SMS, je crois ! Non, un mail.
— J’avais un appartement avant.
— Ah, merde. C’est ma sœur. Elle me demande comment ça s’est passé.
— Il était petit, mais ça m’allait.
— Je lui réponds.
— Je partais même en vacances.
— Ha, un autre texto !
— Ils m’ont proposé le même boulot, avec le salaire divisé par deux, comme ça d’un coup, hop.
— Mince, c’est Louis.
— Ma mère m’a dit prends, prends, c’est toujours du boulot.
— Je réponds à Louis, il veut savoir si j’ai des nouvelles.
— Du coup, j’ai pris.
— Il fallait le garder. Au moins, vous aviez un boulot.
— Ah, mais je l’ai toujours.

Le mot ne fait plus son effet, pas de tressautement, de soubresaut ni autre émotion forte à la noix. Je sens les courants d’air des portes qui vont et viennent et le temps qui se resserre. Une voix de femme nous conseille de faire attention aux pickpockets en plusieurs langues. J’entends Saint-Michel, vaguement. Et ça se vide. Je retrouve mon strapontin et mon silence d’avant mon bonheur. En face de moi, un adolescent s’est endormi, contorsionné contre la vitre. L’homme qui fait la manche n’a toujours pas tendu son récipient, mais personne lui donne. Lui demander où il vit. C’est peut-être son premier jour. Lui parler de ses petites cicatrices sur ses mains, de sa peau abîmée par le froid, rouge, de sa faim, mais non, rien ne sort. Et revenir à mon portable muet.

— Toujours pas de nouvelles ?
— Non.
— Vous avez encore du temps.
— Ça fait presque vingt minutes.
— Il va vous contacter.

Penser au coiffeur, pourquoi le coiffeur ? Aux ongles coupés et vernis, à un manteau neuf, aux gencives qui saignent et qu’il faudrait faire soigner, aux yeux fatigués, aux lunettes qu’il faudrait acheter et à ces radios.

— Vous n’avez pas mal au dos ? je lui fais.

S’il commence à parler de lui, ça viendra d’un coup, par pans entiers et il ne pourra plus s’arrêter. Alors il dit « ça va ».

Sur les vitres, des coulées blanches, impossible de savoir ce que c’est, ni cette tache noire sur mon siège.

Je ne sais plus où on est, j’ai raté le paysage. Des bagages à roulettes ont remisé les touristes dans l’allée centrale et les costumes sont partis. Je m’accroche à mon coin d’espace, mon espoir dans la poche.

— Vous êtes sûre qu’on va vous répondre si vite ?
— Il me l’a dit.
— Ça sera peut-être demain ou après-demain.
— Vous croyez ?
— Oui, ça arrive.
— Non, il m’a dit que ce serait rapide.
— Parfois ils disent ça et ils appellent le lendemain.
— Mais là, ça avait l’air urgent.

À Châtelet, les visages se renouvellent, je me lève, lui recule, trouve un petit coin, près de la porte fermée, près de moi malgré tout. Dans la vitre encore, ma silhouette, avec la panoplie du dimanche, dix ans d’âge. Et le sourire qui fout déjà le camp. J’avais pourtant réussi à attacher à peu près correctement mes cheveux, pour que ça fasse présentable. Mais sans l’élastique du sourire, je fais plus vieille, surtout avec ce fond de teint choisi à la va-vite qui me fait tourner jaunasse.

Dans la rame, remplie pourtant, un imposant silence. Chacun s’occupe, téléphone à pianoter, livres, listes, toujours un petit texte au bout du doigt, beaucoup de rien. Parfois, c’est le moment ou jamais, trente minutes pour penser. C’est peu, juste le temps d’enlever la rouille.

Ça bourdonne encore au fond de la poche. Et là, je ne tressaille plus du tout, j’invoque la chance, comment faire autrement, quelque chose qui dépasse, le destin, le hasard, le sort, le jet de dés. Je me dis que la vie roule, que l’argent circule, que les plus vieux prennent leur retraite, que le travail, y en a comme ils disent, que je ne suis pas encore à jeter. Et moite, je fais glisser ma messagerie. Mais c’est ma sœur Lucie, toujours, elle veut savoir.

Strasbourg Saint-Denis s’affiche, la double porte se détache, le temps d’engloutir encore une fournée. Et l’alarme fait courir les derniers. Encore trois, un homme et deux femmes, on peut toujours en caser plus, bien serrés, dans les conversations des autres.
— L’homme qui fait la manche me fait « alors ? » d’un signe de menton. Ne pas parler trop fort, tout est si comprimé que le moindre souffle est partagé.
— Rien.

Je vois mon reflet, sans les contours, la peau relâchée autour. À force de remonter la pente, je vieillis, c’est sûr.

— Il va appeler, il me chuchote presque.
— Oui.
— C’est un homme ?
— Qui ça ?
— Le coup de fil que vous attendez. C’est un homme ?
— Je crois, oui. Je ne sais plus.
— Vous ne savez plus à qui vous avez parlé ?
— Si. C’était un homme.
— Il avait une barbe ?
— Une barbe ? Je me souviens plus. C’est important ?
— Non.
— Il a dit qu’il appellerait.
— Il va appeler.

Barbu, femme, roux, maigre, grand, à lunettes, bien ou mal habillé, peu importe. Il a dit qu’il appellerait, il appellera.

Attendre, l’énergie que ça demande.

Éviter de rembobiner l’échange qu’on a eu. Et de se dire qu’il n’était peut-être pas si souriant que ça, après tout, pas si confiant, pas si bienveillant. C’est son métier, les gens. La convivialité, il doit l’enclencher à chaque fois, ce n’est pas simple.

Malgré le froid sournois de la gare du Nord, j’ai encore un résidu d’espoir. Tant que je suis dans le crissement des rails, je reste dans le possible. Le tunnel creusé sous la ville ira peut-être au-delà de Porte de Clignancourt, jusqu’à la mer du Nord. Ça lui laisse le temps d’appeler.

S’accrocher pour ne pas tomber sur le voisin, éviter même de se toucher, quand dans un virage, ça cahote. Le conducteur roule vite, veut peut-être en finir avec sa journée, sous terre, sans lumière du jour, et évacuer sa hantise, voir quelqu’un sous ses roues. Déjà, pas si vite ! Moi, je prends jamais le métro, matin, soir, j’aimerais bien. Y aller comme ça, même serrée, tant pis, y aller c’est tout. Exister hors de chez moi.

Ne pas rembobiner, surtout ne pas rembobiner, mes hésitations, le visage cramoisi, la sueur sous les aisselles et les phrases à coup d’ellipses qui veulent rien dire ; les répétitions, ça je suis fortiche pour ça, les répétitions. Forcément, qu’est-ce que tu crois, crétin ? Tu t’imagines que je vais te servir de l’aisance, de la haute voltige, de l’Actors Studio, au chômage depuis 5 ans, contrats à durée déterminée à la pipette, pas de statut ?

Quand je sors de mes pensées, je vois l’homme qui fait la manche, une rame plus loin, contre la vitre, avec son gobelet qui sert à rien. Comment il a fait pour bouger si vite ? Je lui souris, il va bien falloir se quitter – mais rien, il regarde ailleurs. Alors je le fixe. Hé, monsieur ? Sa tête pivote et sûre qu’il me voit, je tente le coup, avec un « au revoir » à peine soufflé. Mais il ne sourcille pas et se détourne. Et là, je me demande si je ne lui ai jamais parlé.

Clignancourt, voilà, tout le monde descend. Il passe devant moi, sans se soucier. Toujours pas de message sur mon répondeur. Mais il va appeler, il a dit qu’il appellerait.



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1ère mise en ligne 8 mars 2014 et dernière modification le 3 avril 2014.
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