Hervé-Léonard Marie | Les lecteurs

« Où sont les livres ? Il n’y a plus d’art de l’écrivain. Aujourd’hui il n’y a que l’art du lecteur. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Raymond Penblanc | Bref séjour chez les morts
L’AUTEUR

Hervé-Léonard MARIE, né en 1955 à Limoges, a écrit de nombreuses nouvelles et fictions brèves (petites historiettes et autres calembredaines ») dont un certain nombre en ligne sur le site des éditions Atramenta.net. Il a contribué aux recueils « Noname » (Editions ILV), « Solitudes » (Atramenta), publié au profit de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, « Vacances de rêve ou d’enfer » ( Atramenta).

Contact via sa page Facebook.

LE TEXTE

Les livres rêvés est une suite de récits constituant autant de fictions sur un livre, confrontation des rôles respectifs des auteurs et des lecteurs en toute production fictionnelle, constituant ainsi une réponse paradoxale et narrative sur ce qu’est la création littéraire. Dans Les lecteurs ci-dessous on croisera l’étude des maths, Balzac et Borges, jusqu’aux haïku japonais. Et c’est dans la numérologie elle-même que se jouera le renversement qui laissera la fiction ouverte... Cette interrogation par la fiction sur le défi posé au livre en lui-même dans la mutation actuelle doit être un des tenseurs permanents de ce site. FB.

 

Mais, comment donc en êtes-vous arrivé là ?

Jeune homme, au lycée, alors que je ne m’intéressais que fort modérément aux mathématiques et que mes résultats étaient largement déplorables… et déplorés par mes parents… j’eus un professeur qui, s’il ne me fit pas progresser dans cette matière, m’interpella en deux ou trois occasions. Et, en ce qui concerne votre propos, je me souviens d’un cours où il nous présenta les formules et démonstrations qui permettent de donner tous les arrangements possibles d’une suite de nombres ou de chiffres… Par exemple, si l’on prend les trois chiffres 1, 2 et 3, il est possible de les ranger de 6 façons différentes seulement : 123, 132, 213, 231, 312, 321. Bien sûr si l’on prend une série plus nombreuse, on obtient bien davantage de possibilités. Soit pour 1, 2, 3 et 4 :

1234, 1243, 1324, 1341, 1423, 1432,

2134, 2143, 2314, 2341, 2413, 2431

3124, 3142, 3214, 3241, 3412, 3421

4123, 4132, 4213, 4231, 4312, 4321

vingt-quatre possibilités ! Et si l’on rajoute un 5ème terme, ….. possibilités. La croissance est rapidement exponentielle…mais le total est toujours fini et on peut le calculer selon une formule assez simple : n ! (si n = 4, n ! = 4 fois 3 fois 2 fois 1 = 24) Le point d’exclamation se lit « factorielle ».

Cependant, les formules mathématiques ne m’intéressaient pas et ne m’intéressent guère encore aujourd’hui. Non, ce qui me frappa vivement lors de cette démonstration, ce fut le fait, relevé par notre professeur, que le nombre de possibilités d’arrangements différents était effectivement de plus en plus gigantesque mais toujours fini et calculable. Et que ce qui fonctionne avec des chiffres peut fonctionner avec tout autre élément. On peut ainsi ranger linéairement une poule et un œuf de deux façons différentes : un œuf puis une poule, ou bien une poule puis un œuf. Ce petit couple, de deux éléments seulement, est pourtant, si l’on le considère attentivement, riche de nombreux et passionnants développements que l’on connaît bien et qui pourtant, ne laissent pas de fasciner : « Qui de la poule ou de l’œuf… ? » Bien sûr, nous parlons d’arrangements linéaires… Il n’est pas question de la poule SUR l’œuf… Et nous n’évoquons pas de troisième élément, un coq peut-être, qui viendrait compliquer les choses…

À partir de là, mon imagination se mit rapidement à vagabonder. J’imaginai les arrangements possibles des trois premières lettres de l’alphabet : ABC, ACB, BAC, BCA, CAB, CBA. Vous remarquez tout de suite que parmi ces six rangements, deux forment des mots signifiants : bac et cab… Je me dis alors qu’en prenant davantage de lettres, en prenant aléatoirement des groupes de deux lettres, puis de trois lettres, puis de quatre et ainsi de suite ; en les rangeant de toutes les façons possibles, on formerait obligatoirement de vrais mots … de deux, trois, quatre lettres etc. Et si on prenait des mots déjà existant ?… Voyons par exemple les deux mots suivants :« poupée, une ». Deux possibilités :

poupée une

une poupée

L’on voit immédiatement que la première option n’a pas de valeur sémantique alors que la deuxième forme un groupe viable. En prenant aléatoirement plusieurs mots et en les rangeant de toutes les façons possibles, nous obtiendrions forcément beaucoup de non-sens, énormément de non-sens… Mais aussi, noyées au milieu d’une presque infinité de suites absurdes, quelques phrases offrant un sens et surgies du chaos des mots par la grâce de la combinatoire…

J’imaginai ainsi que l’on pourrait former par hasard une phrase déjà écrite par Victor Hugo… Toute la suite du cours se passa ainsi pour moi en élucubrations fantaisistes… J’imaginai des moines bénédictins piochant des mots dans de petits sacs, et les arrangeant aléatoirement. Et d’autres moines passant leur vie à déchiffrer ces pseudo-phrases pour y découvrir les perles de poésie qui ne manqueraient pas de s’y trouver. De temps en temps, une fois par siècle peut-être, un de ces clercs trouvait l’aiguille dans la botte de foin… Puis, passant à des pensées plus consistantes et plus réalisables… j’oubliai tout cela. Au passage, j’en avais déduit que l’écrivain seul avait le pouvoir d’arranger les mots.

L’ordinateur n’existait pas alors… ou n’en était qu’à de timides balbutiements qui ne permettait pas à l’esprit timoré que j’étais alors d’imaginer le développement considérable de l’informatique actuelle. Puis je lus Borges et sa Bibliothèque de Babel… Puis je lus 1984. Et tout cela, à cette époque-là, me confortait dans mon admiration pour le pouvoir des écrivains. Puis… est venue la déferlante informatique. On a du mal à imaginer aujourd’hui que les hommes d’il y a quelques années n’imaginaient pas, ne pouvaient pas imaginer la puissance des calculateurs électroniques d’aujourd’hui.

Comme beaucoup d’autres, je me suis passionné pour ces nouvelles technologies et j’ai monté une petite entreprise de développement de logiciels liés au traitement de texte, à la construction d’emplois du temps pour les établissements scolaires, à la planification de rencontres au sein des entreprises accueillant du public… Et, à mes moments perdus, je repris le fil de mes pensées d’autrefois sur la combinatoire des mots. Maintenant, un certain nombre de choses étaient possibles…

Si l’on mettait tous les mots du dictionnaire dans la machine, tâche on ne peut plus aisée, et que l’on demandait à ladite machine de proposer tous les arrangements possibles, qu’obtiendrions-nous ? Bien sûr, il faut laisser à la machine la possibilité d’utiliser plusieurs fois les mêmes mots. Surtout les mots « outils », comme les articles, les conjonctions, les prépositions… Sachant qu’il existe dans le petit Larousse 45 000 mots environ, que l’on peut utiliser plusieurs fois les mêmes mots, … combien de combinaisons possibles… Des milliards de trilliards … ! Un chiffre qui fait exploser les calculatrices, fussent-elles perfectionnées et scientifiques ! Trop, en tous cas, pour nos machines. Assez rapidement donc, il sauta aux yeux qu’il fallait définir un nombre maximum de mots auparavant. La formule mathématique, dans ce cas est un peu plus complexe : « n ! sur p ! (n-p) ! », mais permet de réduire considérablement le nombre de combinaisons possibles comme le suggère le bon sens élémentaire. Je décidai de commencer mon expérience par un haïku, vous savez, ces petits poèmes orientaux de trois vers de cinq, sept et cinq syllabes. On cite souvent en exemple celui-ci de Matsuo Basho, le célèbre poète japonais qui en a imaginé et codifié les règles :

« Dans le vieil étang

Une grenouille saute

Bruit dans l’eau »

Bien sûr il s’agit ici d’une traduction approximative et qui ne respecte pas la règle des 5 7 5, mais il est vrai que de nombreux écrivains ne respectent pas cette règle. Ce qui reste en général, ce sont les trois vers, assez brefs. J’étudiai donc cette forme poétique et découvris qu’elle correspondait parfaitement à mon projet : riche de signification, extrêmement brève… la quintessence de la littérature en quelque sorte… Que rêver de mieux pour démarrer mon entreprise.

Je savais que plus on donnait de contraintes à la machine, moins le nombre de possibilités serait grand et plus vite irait le travail. Mon équipe imagina alors un programme qui permettait de combiner tous les mots du Larousse de façon à former des groupes de 5, 7 puis 5 syllabes. Dans un premier temps, et la longueur des textes visés l’autorisait, aucune répétition n’était acceptée. Le programme fut rapidement mis en place. Il n’existe pas tant que cela de combinaisons de mots français qui donnent cinq syllabes… Je décidai même arbitrairement, et peut-être aussi parce que je me souvenais de Roger Caillois affirmant que pour faire de la bonne littérature il ne fallait pas ou presque pas, utiliser les mots de plus de trois syllabes, je décidai donc d’éliminer du corpus de départ tous les mots de cinq syllabes et plus. Cela diminuait considérablement le nombre de combinaisons réalisables. Nous perfectionnâmes le programme en n’utilisant que le présent de l’indicatif, et en faisant en sorte de ne pas accepter que le dernier mot d’un vers soit un mot-outil… Une fois ce travail fait, nous lançâmes les calculs des arrangements possibles. Nous savions que le nombre de combinaisons répondant aux règles fixées était énorme, mais cependant relativement raisonnable. L’ordinateur, pourtant très puissant, pédala pendant cinq semaines sans interruption…

Quand il eut terminé son travail, nous étions devant des centaines et des centaines de milliers de haïkus tous différents ! Je commençais à en lire quelques-uns. Bien sûr, je m’y attendais, aucun n’avait de sens ou d’intérêt. C’était de l’écriture automatique, non pas dictée par l’inconscient d’un poète de génie, mais l’écriture automatique d’une machine sans âme. Cela donnait des choses de ce genre (Je relève ici le haïku – si on peut parler de haïku – n° 13 677, au hasard) :

« à exception endroit nul
raison surplombant
attendons maire nos lac »

Néanmoins, les règles formelles étaient respectées. Il était aisé également d’améliorer le programme sur le modèle des correcteurs grammaticaux en mettant les noms au pluriels derrière des déterminants pluriels tels que « nos ». Remarquez bien que dans ce texte, enfin texte ?!, sur dix mots, deux groupes de deux forment un ensemble cohérent : « endroit nul » et « nos lac », à condition toutefois de rajouter le S du pluriel ; mais cela n’est vraiment pas une difficulté comme je vous l’ai déjà dit. Forcément, sur l’ensemble, un certain nombre (mais lesquels ?) avaient une forme grammaticale correcte, et parmi ceux-là quelques-uns, fatalement, possédaient un sens. Il suffisait de les trouver. Et ça, la machine ne savait pas le faire ! Alors, nous prîmes notre courage à deux mains et décidâmes, mon équipe et moi, de nous plonger dans la lecture fastidieuse de ces haïkus. Nous mîmes à contribution nos amis et connaissances. Je réussis même à convaincre une vieille professeure de linguistique de l’université de Clermont-Ferrand qui n’avait rien publié de viable à engager un travail avec ses étudiants : chacun d’eux devait lire dans l’année 10 000 textes produits par notre entreprise et en retenir ceux qui avaient une construction syntaxique correcte, s’ils en trouvaient... À partir de là, elle imaginait mettre en évidence un certain nombre de « lois » grammaticales… Les étudiants ont parfois bon dos !

Le hasard fait, de temps à autre, bien les choses, dit-on. C’est en effet moi qui découvris le premier cet objet étonnant : un haïku qui aurait pu être écrit par une intelligence humaine. Au bout de trois années de recherches fastidieuses, où je piochai et picorai au petit bonheur la chance, pensant que c’était la méthode la plus efficace, et surtout la moins ennuyeuse, je tombai sur le texte suivant :

« La poussière des murs moisis

chante la vermine

reine de nos univers »

Enfin un texte grammaticalement correct ou presque et conservant un sens, peut-être même une certaine poésie ! Ce haïku programmé fut le premier à être découvert. Il précédait une longue suite de textes également viables qui commençaient tous de la même façon ; c’est à dire les mêmes dix premiers mots (la poussière des murs moisis chante la vermine reine de nos) suivis d’un mot de trois syllabes. Tous les mots de trois syllabes du dictionnaire initial situés après « univers » y passèrent ; ensuite, nous eûmes la série des mots de deux syllabes suivis de mots d’une syllabe et enfin, l’ensemble des mots d’une syllabe accompagnés des mots de deux syllabes…J’avais trouvé dans la mine un vrai filon ! Évidemment, en recherchant les textes précédents, je tombai sur tous les mots de trois syllabes précédant alphabétiquement le mot « univers ». Tout cela donnait le tournis.

C’est en réalisant que ce filon était très difficilement exploitable (comment décider de retenir ce texte-là plutôt que celui-ci ?) que je décidai de mélanger aléatoirement tous les textes produits. De cette façon le lecteur, même s’il les lisait les uns après les autres dans leur succession aléatoire, trouvait toujours, ou presque des poèmes très différents qui ne lassaient pas son attention. Et plutôt que de tomber sur des filons, on trouvait de temps en temps une pépite. Et c’était vraiment au lecteur de décider si le texte lu était intéressant ou non. La sensibilité humaine était donc encore en jeu. Je demandai néanmoins, me méfiant des goûts littéraires de certains de mes collaborateurs, et sachant qu’avec le temps, les goûts peuvent évoluer, je demandai donc d’archiver précieusement tous les textes grammaticalement corrects, de façon à ce qu’on puisse les retrouver facilement par la suite pour une étude ultérieure. Cet archivage était aisé. Chaque combinaison, en effet, était assortie d’un numéro d’ordre. Il suffisait de relever ce numéro. Nous eûmes ainsi, au bout d’une dizaine d’années, terminé la lecture de tous ces haïkus électroniques ; et archivés tous ceux qui étaient possibles. Nous en publiâmes un certain nombre en indiquant comme auteur, le lecteur qui les avait découverts. Certains eurent du succès. Et quelques-uns de nos lecteurs-auteurs obtinrent une certaine notoriété dans le milieu fermé des amateurs de cette poésie particulière. On peut d’ailleurs trouver leur nom dans les anthologies disponibles sur le net.

Un peu plus tard, pour me distraire, j’accusai de plagiat un auteur réel et pourtant bien innocent. Il me suffit pour cela de montrer et de prouver que j’avais écrit tous les poèmes qu’il avait publié sous son nom bien avant la date qu’il avançait. C’était facile pour moi, puisque je possédais tous les haïkus possibles et imaginables répondant à cette exigence du 5 7 5. Ce fut même un jeu assez amusant : quand un auteur publiait un haïku, j’introduisais dans mon ordinateur une recherche sur les mots de ce dit haïku et tombai immanquablement sur le même, écrit électroniquement, bien avant. J’acculai ainsi un certain nombre d’auteurs innocents, plein de sensibilité, voire de génie, à la folie, au déshonneur. L’un d’eux se suicida après m’avoir écrit une lettre remplie de fureur et d’incompréhension.

Ce petit jeu me lassa assez vite et j’envisageai bientôt des choses un peu plus consistantes. J’en arrivai, à l’aide de mon équipe, à réaliser un programme qui pouvait combiner les mots du dictionnaire de toutes les manières possibles pour aboutir à un ouvrage de trois cents pages environ. Les répétitions étaient autorisées, bien évidemment, surtout celle des mots outils. Nous eûmes, à ce sujet, bien des discussions : jusqu’où fallait-il autoriser les répétitions ? Si l’on ne donnait pas de limites, une des combinaisons serait la répétition infinie du mot « à », et ainsi de suite pour chacun des mots du dictionnaire utilisé… On voit tout de suite que ce genre d’ouvrage manque un peu de sel ! Il fallait donc limiter les répétitions possibles. Mais quelle limite mettre en place ? C’est alors que je retournai auprès de ma vieille amie, professeure à l’Université de Clermont, et lui demandai de faire un comptage exhaustif de chacune des occurrences de chaque mot dans les œuvres de Balzac. Je savais que cela la passionnerait. Il faut de tout pour faire un monde ! Elle brancha ses étudiants, trouva le logiciel qui permettait de faire ce comptage sans trop de peine… et m’en communiqua les résultats. Ramenés à la proportion que nous nous étions fixée : trois cents pages, cela nous fixa une limite, celle de Balzac. J’aurai pu prendre une autre référence. Mais enfin Balzac, c’est Balzac. Nous intégrâmes donc ces données à notre programme et le fîmes tourner. Cette fois, il tourna pendant dix ans et trois semaines sans interruption… Et nous nous trouvâmes devant une masse inimaginable « d’œuvres ». Lesquelles choisir ? Lesquelles lire ? Dans un premier temps, nous avions éliminé de notre programme tous les signes de ponctuation. Il fallait bien un peu d’entraînement pour lire ces textes dépourvus de points et de virgules, mais cela se fit sans trop de difficulté ; les Romains ont fait ainsi pendant des siècles. Nous éliminâmes également de façon électronique et automatique tous les textes qui répétaient le même mot à la suite plus de deux fois. Ainsi, si un texte contenait la suite « maison maison maison », il était impitoyablement supprimé. De même, nous améliorâmes le programme en lui faisant invalider toutes les combinaisons certainement grammaticalement incorrectes comme, par exemple, la succession de deux articles définis. En effet le groupe « le le » ne peut exister. Je mis toute mon équipe à contribution y compris les étudiants de ma vieille amie pour lister toutes les impossibilités grammaticales qui pouvaient se programmer dans l’ordinateur. Nous arrivâmes ainsi à un nombre plus raisonnable de textes. Et, nous nous mîmes à lire… à lire… On se souvient peut-être du bruit qu’avait fait à son époque, il y a quelques années, la découverte d’un manuscrit inédit de Balzac… Le Chevalier de Saintquidre. Retrouvé par un célèbre critique littéraire dans un fonds peu exploré de la Bibliothèque Nationale. Annoncé comme un véritable chef-d’œuvre. Publié enfin, en 2005 à grand renfort de publicité et de promotion. Un véritable succès d’édition. Nous n’étions pas nombreux à connaître le vrai fin mot de l’histoire…

Quand au cours de nos lectures aventureuses, un des jeunes étudiants découvrit un texte qui lui parut lisible, il s’empressa de m’en communiquer les références électroniques. Très vite, je sus être devant une merveille. Il y avait bien des passages à supprimer ou à modifier légèrement pour que l’ensemble soit réellement cohérent, mais enfin l’ordinateur avait bien combiné un vrai roman et qui plus est dans le style de Balzac ! Le style se définirait-il par le nombre d’occurrences des différents mots disponibles ? En tous cas, pas de doute possible, notre roman aurait pu être écrit par l’auteur du Père Goriot ! Les critiques d’alors, et principalement les spécialistes de Balzac, de façon quasi unanime crièrent au miracle : un manuscrit du créateur du roman moderne endormi pendant plus d’un siècle, exhumé grâce à un rare concours de circonstances… La vente de ce livre nous rapporta de quoi perfectionner notre programme.

Bientôt je révélai la supercherie. Le scandale fut énorme. Mais on fut bien obligé de se rendre à l’évidence : le roman était excellent et s’était très bien vendu. On en fit des rééditions en mettant comme « auteur » le nom du jeune étudiant qui l’avait découvert. À partir de cette date, il n’était plus nécessaire d’écrire quoi que ce soit. Il suffisait de lire. Voilà, il suffisait maintenant de lire, de lire les textes au petit bonheur. Jusqu’à en trouver un qui soit lisible ; lisible et intéressant ; j’aurais envie de dire « lisable ». Il n’y a plus besoin d’écrivains. Seuls les lecteurs devenaient nécessaires. Les amateurs de romans de gare découvriront des romans de gare. Les amateurs de Tacite, du Tacite (en traduction !). Parfois deux « romans » de trois cents pages se suivaient et faisaient un roman de six cents pages. Parfois, seules deux cents pages avaient un intérêt. Quand quelqu’un pensait avoir trouvé quelque chose, il envoyait son manuscrit à une maison d’édition ; après avoir fait les corrections nécessaires et mis de la ponctuation. Comme par le passé les éditeurs acceptaient ou n’acceptaient pas les manuscrits. Enfin « manuscrit » est une façon de dire.. Il faudrait inventer un mot pour désigner cet objet étrange : un livre écrit aléatoirement par un ordinateur.

Parfois dans une combinaison donnée, au milieu d’un fatras de mots sans suite, nous trouvions seulement quelques pages intéressantes. J’en publiai quelques-unes sous forme de nouvelles dans diverses revues. Celle que vous lisez en ce moment par exemple… a été repérée le 15 septembre 2007 au cours d’une nuit d’insomnie pendant laquelle je feuilletais quelques-uns de mes romans électroniques… Cherchez l’erreur. Les erreurs… Où sont les livres ? Il n’y a plus d’art de l’écrivain. Aujourd’hui il n’y a que l’art du lecteur.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 avril 2014.
Cette page a reçu 432 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).