Éric Schulthess | Retour à Bauduen

« EDF = pillards, assassins... le Var n’est pas à vendre... merde à Paris »

un autre texte de la revue, au hasard :
Thibault Boixière | Citroën Ataraxie
L’AUTEUR

Je m’appelle Éric Schulthess. Je suis né le 1er septembre 1954 à Marseille. Après avoir travaillé pendant 10 ans comme éducateur spécialisé, notamment en prévention dans les quartiers Nord de Marseille, j’ai été journaliste durant 30 ans, à la radio et à la télévision. Aujourd’hui, je suis demandeur d’emploi.

Deux livres publiés aux Editions Parole : Marseille rouge sangs, un recueil de 13 nouvelles noires ; En attendant la pluie, conte japonais bilingue, inspiré par la tragédie du tsunami qui endeuilla le nord-est du Japon le 11 mars 2011, et notamment la ville de Kamaishi.

Ses blogs :
- www.carnetdemarseille.com, feuilleton, poésie, Haïkus, écriture sur image ;
- www.sonsdechaquejour.com, dédié à ce qui s’écoute, s’entend, se mélange et se partage.

Contact via Facebook et compte Twitter @EricSchulthess.

LE TEXTE

Retour à Bauduen est un texte écrit en souvenir de la mise en eau du barrage de Sainte-Croix, dans le Haut Var, il y aura 40 ans au mois d’août prochain.

Bauduen est le village natal de ma grand-mère maternelle. Épargné par le lac, mais pas Les Salles, le village voisin.

J’ai imaginé dans un premier temps que Bauduen célèbrerait cet été ce triste anniversaire. Mais non. Rien de rien n’aura lieu.

Ce texte, je le porte comme une minuscule bougie incandescente.

Je crois bien qu’elle ne fondra jamais. Au contraire.

E.S.

 

 

Loule n’est pas venu. Il m’avait promis pourtant. Mais il est absent du décor mon vieux collègue, mon unique compagnon. Le seul qu’il me reste. La large allée brunâtre de marronniers tristes qui s’ouvre vers les quais ne révèle pas la moindre silhouette à mes yeux rougis. Seuls quelques longs lampadaires raides et noircis, en contrebas, semblent narguer les grues du port étrangement silencieuses.

Cinq heures du matin. Ils viennent de me relâcher. Envahi de cette onde de joie amère et glacée qui paraît-il à l’heure de la délivrance, étreint au creux du ventre et des veines même les plus vieux prisonniers. Trente ans de réclusion, soixante mois de cachot. Je me languissais de retrouver Loule mais il n’est pas là. Je ne comprends pas pourquoi. Enfoncé dans ma gabardine, je descends vers la mer, les jambes tremblotantes et les poignets en feu.

Louis, c’est mon camarade d’enfance. Mon copain de vacances. Nous les avons toutes passées ensemble à Bauduen. Année après année, nous nous sommes retrouvés dans ce village reculé d’une Provence rude et aride, presque taiseuse dix mois sur douze, hors saison d’été. Ma grand-mère y est née. Mes parents m’y ont emmené minot. J’y ai poussé au rythme des saisons. C’est ici qu’avec Loule j’ai découvert les vergers, les falaises en surplomb, joué dans les grottes et sur les terrasses gorgées d’oliviers, suivi les fourmis à la trace sur les sentiers, cueilli de la farigoule avec Mémé, tenté d’attraper les cigales sur les troncs. À Bauduen, nous avons côtoyé des ancêtres au parler chantant et imagé, ce provençal encore teinté du fantôme de la sanction qui tombait sur le bout des doigts des écoliers, lorsqu’il il n’était autorisé d’échanger qu’en français.

Bauduen, je m’y suis promené seul ou en bande depuis le monument aux morts où nous déchiffrions à voix haute les prénoms et les noms des disparus de 14, jusqu’au grand lavoir du château où les grand-mères venaient s’agenouiller pour d’interminables lessives. Les plus courageuses s’installaient à même la pierre. Les autres posaient leurs genoux dans de petits bacs à savon bourrés de paille. Dans notre village, nous avons exploré chaque ruelle et chaque fontaine, souvent en quête d’une sottise, d’un caillou à lancer vers une terrasse ou d’un chat à mettre en fuite en hurlant et en tapant du pied. Nous nous sommes frottés aux parois des cachettes pierreuses autour de l’église, les jours de messe. Cette vieille église d’où s’échappaient des prières et des cantiques que nous tentions de reprendre en nous signant comme des pantins. À Bauduen, nous avons chapardé sans retenue sur les figuiers et les treilles, visité les ruines poussiéreuses des logis abandonnés, guetté le retour des moutons de mon grand-oncle jusqu’à sa bergerie de la rue Longue, à trois portes de la maison. Les soirs d’été, après le repas, tandis que les grands prenaient le frais sur les marches, nous montions au cimetière à la recherche de lucioles et de feux follets.

Ici nous avons vécu des mois de pleine liberté, à l’écart des disputes des adultes. Nous avons aussi cultivé l’art de la descente en famille au Verdon, la rivière verte qui nous appelait de toute sa fraîcheur et de toute son ardeur, les après-midi d’août, lorsque la canicule s’obstinait à installer sa blancheur implacable au-dessus des tuiles et contre les volets clos. Après la sieste, nous nous glissions impatients au pied des maisons, le long des murs et faisions provision de fraîcheur éphémère jusqu’à la grande place, à la sortie du village. Et là, nous plongions soudain vers la rivière, trois kilomètres et demi plus bas, pas plus. Sac sur le dos, gourde et goûter dedans, nous avancions à travers un paysage de petits champs pierreux. Un panorama torturé, orné de mûriers et d’amandiers, où couraient des murettes truffées de lézards verts. Un décor de vallons où trônait le mas de Tante Berthe, au détour d’un virage rempli de ronces. Elle y tenait un potager et quelques chèvres.

Au bout de la route, le croisement de Sainte-Hélène. La première halte. Quelques voitures parfois en direction des Salles, de Sainte-Croix ou de Baudinard, mèfi ! Laisser les Iscles à gauche, et ses grands champs fertiles. Ne pas s’embarquer aujourd’hui vers Fontaine l’Évêque Sorps pour les anciens, sa source puissante et ses bassins frais où les truites abondaient. Prendre à droite dans la vallée, vers le pont de Garruby et déjà, en se rapprochant de la rive et des peupliers ombragés, se sentir délicieusement happé par le danger des tourbillons mortels de notre Verdon. Ce Verdon où je me suis promis de redescendre avec Loule, demain, dès mon retour au village.

Mais il n’est pas là et moi j’avance vers la mer, groggy et dépité. Sur le bas des murs à hauteur d’homme, d’incompréhensibles gribouillis colorés lâchés à la hâte. De larges taches éparpillées sur les murs comme au hasard et striées de jets nerveux d’encre noire, hiéroglyphes tristes et désespérés. De la rade monte un air humide, propulsé vers ma face par le vent d’est. Une vague odeur de goudron et de gasoil traîne autour des premiers arpents du domaine maritime. Le port d’ordinaire si bruyant ne renvoie ce matin que l’écho d’une lointaine sirène, à l’opposé du soleil levant. Peu de bateaux, je trouve. Quelques ferries blancs, c’est tout, égarés au milieu d’un amoncellement de conteneurs gris et bleus outremer en provenance de Chine. Entassés sur des centaines de mètres, ils sont cernés de palissades grillagées. Mais plus de chantier grouillant comme autrefois. Un port au point mort, je me dis. Un port qui n’est plus un port. Je n’entends plus les voix des ouvriers qui se lançaient dès les premières lueurs de l’aube à l’assaut des formes de radoub. Soudeurs, métallos, mécanos et machinistes, je n’en aperçois plus un seul. Les grands portails clos renvoient un silence étrange. Au sommet des façades des hangars, les noms des chantiers ont disparu et les slogans d’antan ont été recouverts d’une couche de peinture blanchâtre passée à la va-vite, seul vestige encore visible des luttes successives pour que des bateaux continuent de venir se faire réparer ici. Des luttes perdues. Des océans de sueur et de fraternité évaporées, dissoutes au fil des années dans le mirage effroyable de la rentabilité. En direction de l’Estaque, je longe un alignement d’entrepôts fermés. Toitures en biseau, vitres cassées, et graffitis torturés étalés sur les briques comme des pelotes emmêlées. Les trottoirs déserts semblent livrés à la poussière et aux déchets jetés à la sauvette par je ne sais quels visiteurs nocturnes passés par là il y a des mois. Un frisson de dégoût me saisit. Je n’imaginais pas Marseille abandonnée à ce point.

À l’angle de la rue, j’aperçois une lueur jaunâtre en face du poste de garde. Le Bar des dockers éclaire la rue comme un phare timide, ultime refuge des survivants d’un passé évanoui.

Avachis contre le zinc, une armada de sans-logis s’ébroue en silence devant des tasses. Le patron me dévisage. Je ne le connais pas mais il semble sûr de lui.

— Comment va, Jeannot, depuis tout ce temps ? Un café pour la route ?
— Je vais, je vais merci ! On se connaît ?
— Tu es bien le collègue à Loule, non ?
— Vous le connaissez ?
— Ma foi, oui je le connais. Et toi, je ne t’ai pas oublié. Tu te souviens des dimanches à l’Embuscade ? Vous étiez inséparables. Tout le monde vous badait. Vous récitiez vos poèmes. L’un commençait, l’autre enchaînait. Tu continues à faire le poète ?

Scié, je reste. Je ne me souviens pas de ce gros gars barbu jusqu’aux yeux qui me tend un petit noir en guettant une réponse. Sauf que les mots ne me viennent pas. Je flaire le danger. Sa description me renvoie à l’Embuscade, là où ne se récitaient pas que des poèmes. Dans l’arrière-salle de ce café du Panier, une fois le rideau baissé, nous lancions nos projets. Nous dessinions nos plans. Nous arrêtions les dates. Nous calions le tempo. Nous listions les actions commando contre les cibles friquées. Contre les ennemis du peuple, des ouvriers, des oubliés.

— Je n’écris plus, non. C’est loin tout ça. Les mots ne me viennent plus. Les souvenirs restent, mais je suis sec. Y’a plus rien qui sort. Et Loule, vous avez des nouvelles ?
— Loule, il était là il y encore cinq minutes ! Il avait rendez-vous. Il m’en a pas dit plus. Tu sais, c’est pas un grand bavard. Depuis la fermeture de l’Embuscade et la faillite de sa boîte, il broie du noir. Et puis je vais te dire, Loule, il supporte pas de vieillir. Il se voûte, se dessèche, se déplume et se ronge les ongles comme un minot angoissé. Il passe au bar, très tôt le matin, il me tient compagnie à l’ouverture, sans dire un mot, et il repart après deux ou trois cafés, comme il est venu.

À l’entendre, j’imagine Loule en oiseau accidenté, aux ailes blessées. En rapace rabougri qui erre en boitillant parmi les ordures.

— Je vous dois combien ?
— C’est cadeau, Jeannot ! Allez, file ! Ton collègue n’est pas loin j’en suis sûr. Avec un peu de chance, tu vas le retrouver.
— Merci.

En deux temps trois mouvements, je me retrouve dehors, hagard, frigorifié par les bourrasques de pluie qui s’abattent soudain sur le port. Vite, remonter vers la prison. Le temps de bifurquer vers la large allée de marronniers, me voilà rincé jusqu’à l’os, la gabardine dégoulinante, le crâne inondé. Nous nous sommes manqués de peu. Loule doit rester dans les parages, je le sens. J’accélère autant que j’espère. Un coup d’œil sur ma montre, il est presque 6 heures. Une camionnette blanche est garée là-haut, les feux de détresse allumés. Trop de pluie pour que je reconnaisse une quelconque silhouette à l’intérieur. Arrivé à hauteur, je marque un stop. Il me semble qu’elle est vide, la caisse. Personne au volant. Le moteur n’a pas été coupé pourtant. Les clés sont bien sur le contact et dedans, musique à fond. En m’y glissant histoire de me mettre au sec, je remarque un petit carnet rouge, sur le siège passager. J’hésite à m’en saisir et puis je cède à ma curiosité. « Coupe le contact, Jeannot, et viens ouvrir derrière ! », c’est écrit.

— Loule ! Mon Loule ! Tu es là ?!

Assis en tailleur dans l’habitacle arrière, Loule éclate de rire en m’apercevant à travers les petites vitres des portières à double battant. Il n’a pas beaucoup changé, je trouve. Les cheveux sont juste plus clairsemés et les rides plus profondes, creusées au front et aux commissures des lèvres, orientées vers le bas, signe de tristesse, de désenchantement peut-être.

— Tu en as mis du temps, Jeannot ! Tu ne voulais plus me voir ? Cinq heures, on avait dit cinq heures, non ? Viens m’embrasser vieux frère !

En l’étreignant contre moi, secoué d’émotion, les yeux baignés de larmes, je lui raconte que je suis sorti à cinq heures pile et que depuis, je tourne en rond dans le quartier à sa recherche.

— Quelle heure as-tu ?
— Six heures dix.
— Voilà, c’est l’heure d’hiver ! C’est la faute à l’heure d’hiver, Jeannot ! Elle a tout décalé. Cette nuit, on a avancé nos montres d’une heure et pas toi, n’est-ce pas ? ! Nous avons failli nous louper. J’étais en train de me dire qu’ils avaient encore joué avec tes nerfs et repoussé ta libération. Mais bon tu sais, je t’aurais attendu encore un peu !
— Mène-moi à Bauduen, Jeannot, vite !

Dans la camionnette qui longe le boulevard du littoral, me revient le souvenir de nos trajets vers le village, il y a des siècles. Nous quittions Marseille de bonne heure depuis les Allées Gambetta, dans un grand car noir. À Aups, un chauffeur à blouse bleue nous embarquait dans son estafette bruyante, étriquée, peu confortable, et nous montait jusqu’à Bauduen en sifflotant, sur de petites routes éclaboussées de soleil, cabossées et délaissées par les cantonniers. La vingtaine de kilomètres qui nous séparait du village me paraissait des centaines. L’impatience accélérait dans les virages, aiguisée par la fatigue. Le mal au cœur nous prenait souvent. Muets et barbouillés, nous regardions défiler le paysage en serrant les dents jusqu’au terminus.

— Tu vas voir Jeannot, ça a beaucoup bougé là-haut !
— Qu’est-ce qui a bougé ?
— Ça a changé...
— Les vieux sont partis, mais à part ça, hein, ils nous ont pas déménagé le village ?
— Non, mais tu verras, tu verras… Allez, écoute-moi ça ! Tu reconnais ?

Loule a mis la musique à fond : Listening to the wind of change, an August summer night… Scorpions, de vieilles connaissances… Nous ne comprenions pas forcément les paroles, mais à l’époque, cette musique nous l’écoutions en boucle et en montant le son.

Je m’assoupis un peu à côté de Loule. Il roule fort, je le sens. Au taquet comme toujours, comme du temps de l’Embuscade, lorsqu’il nous fallait déguerpir dare-dare après une opération. Loule, c’était le chauffeur de l’équipe. Formé à l’école des courses-poursuites sur la Corniche. À l’aise tout terrain mais respectueux ni des feux, ni des stops, ni des priorités. Sa mission, c’était à chaque fois de nous conduire en lieu sûr, de nous garantir le repli et la planque le plus vite possible. Dans ce rôle, c’était un cador, un vrai phénomène. Rien à voir avec lui si un jour, nos virées et nos hold-up ont cessé…

Je reconnais la route des vacances. Passé Aups où nous faisions escale avec mes parents avant de monter dans l’estafette, des chênes partout – ils sont encore verts - et au détour d’une courbe, voilà les arbres qui laissent place à une campagne posée au beau milieu de champs immenses d’un beau brun pâle, bordés de quelques maisons isolées. De hautes machines rouillées à l’arrêt paraissent attendre depuis longtemps le retour des hommes happés par la guerre. Les paysans ont peut-être été détournés des travaux par une mystérieuse pause. Il me semble que ce paysage désert offre un visage inscrit comme dans un sas entre deux ères. Je grelotte et sens l’humidité pénétrer par les interstices de la voiture. La faim n’est sans doute pas étrangère à cette sensation de froid. Je n’ai plus guère mangé depuis le plateau-repas d’hier soir dans ma cellule. Je n’ose le dire à Loule. Le visage impassible, comme chaque fois qu’il est en mission, il enchaîne les kilomètres sans dire un mot, tendu vers la cible, projeté vers l’objectif, déjà vêtu du costume du vainqueur. Il renifle juste. Par saccades sèches et nerveuses. Poursuivi par un rhume impromptu. Je n’ai pas souvenir d’un Loule aussi agité sur la route de Bauduen. Une obscure inquiétude transpire de sa grande carcasse. Le regard braqué vers la route, il semble redouter je ne sais quelle noire menace. Je perçois comme une fêlure au creux de son âme.

— Qu’est qui ne va pas, Loule ? Tu es malade ?
— T’inquiète pas, minot ! J’appréhende juste l’arrivée à Bauduen. Ça va te faire drôle. Je ne sais pas si tu vas aimer.
— Comment ça, aimer ? J’attends d’y remonter depuis des siècles et toi, tu me demandes si je vais aimer ! Tu plaisantes, Loule, tu te moques !

Loule ne répond rien et je trouve ça bizarre. Il fixe l’horizon et reste de marbre. Figé dans une enveloppe trouble teintée de gêne, le voilà tout à coup pareil à ces personnages aux yeux vides et translucides peints par Modigliani.

— Je comprends pas, Loule, explique-moi !

Loule reste muet. Notre village approche. Plus que Baudinard et son étroite rue principale que nous traversons au ralenti. Je la reconnais à peine. Au centre, une rigole pavée où rien ne s’écoule. Pas un chien pour y pisser. Pas un enfant pour y lancer son vélo. Les maisons se serrent derrière des façades restaurées. C’est mignon, c’est en ordre, ça sent le propre et le coquet pour touristes. Barricadé derrière un mystérieux secret, installé au-delà du mensonge, Loule affiche une expression que je ne saisis pas, mi-gênée, mi-tragique. Envahi d’une angoisse brute, je lui demande soudain de se garer pour rejoindre à pied le sentier de la chapelle.

— Mène-moi à Notre-Dame de la Garde !

J’étouffe dans cette voiture lancée vers les derniers kilomètres avant Bauduen. Besoin d’air, de marcher. Besoin de pause avant les retrouvailles. Désir impérieux de retarder l’échéance et de monter au sanctuaire roman qui porte le même nom que la Bonne Mère. Depuis Notre-Dame de Baudinard, je retrouverai notre village, là-bas au loin, sa falaise et ses campagnes alentours. Je le reconnaîtrai. Je pourrai l’embrasser tout entier et lui crier j’arrive, je suis de retour ! Je pourrai prendre le temps de commencer à gommer de mon sang la douleur de l’absence. À distance, je tenterai de loger profond en moi la lumière de cette matinée de décembre. J’en tapisserai à petites touches vives le fossé béant laissé par tant d’années de manque. Là-haut, je retrouverai l’espérance de jours paisibles dans ce pays dont je n’ai cessé de rêver pendant ma captivité. L’obscurité d’où surgit le passé, je la renverrai au diable !

Loule a ralenti sans hésiter et le voilà qui se gare sur la placette non loin du Sentier du Museau de la Colline. C’est de là que nous nous élançons vers la chapelle, les yeux fixés aux pointes de nos chaussures, sans un mot. Loule n’est pas en terrain inconnu. Il y montait lui aussi le 15 août pour la fête de la Vierge et pour la messe. Chacun aux côtés de sa grand-mère, nous cheminions entre les chênes et les buis, un bâton de marche à la main, les souliers raclant le sol ocre et dévissant parfois sur quelque grosse pierre. Notre Dame de la Garde, Loule ne doit pas être malheureux d’y retourner parce que c’était notre phare lorsque nous nous égarions dans les bois au-dessus de Bauduen. Je suis sûr qu’il n’a pas oublié. Pendant un court instant, surtout à l’approche du crépuscule, les fois où nos promenades s’éternisaient, la peur nous parcourait l’échine et nous cherchions à travers l’épaisse ramée la tache blanche accrochée au ciel, là-bas, en direction de l’ouest. La chapelle finissait toujours par apparaître dans toute sa nudité, caillou salvateur juché au sommet de la colline. Soulagés, nous redescendions vers le village sur ce chemin des muletiers dont nous nous étions un instant détournés.

À présent nous avançons à pas lents vers le sommet de la colline. Chacun d’un côté du chemin de terre. Il a été élargi, ordonné, nettoyé de ces mauvaises herbes et de ces broussailles qui nous écorchaient les chevilles et les mollets lorsque nous montions au 15 août. Loule a rangé sa main gauche dans l’une des larges poches de son manteau. L’autre main accueille un mince chapelet noir dont il égrène les dizaines du bout de son pouce. Je préfère balancer les bras au rythme de mes pas, calmement. Il y a si longtemps que je n’ai eu autant d’espace autour de moi qu’une sorte de vertige m’empoigne la tête. Il y a si longtemps que je n’ai plus regardé ailleurs que par terre. Le paysage semble pris d’ivresse au fur et à mesure que je progresse dans ce décor d’hiver. Le ciel et les arbres se balancent comme chahutés par un souffle chaotique.

La chute. Sourde et brutale. Le sol caillouteux me reçoit tel un lourd ballot de paille sèche. Je suis tombé sur la bouche et je saigne. Sans un regard, Loule me jette un mouchoir et continue de marcher, happé par l’air devenu froid tout à coup car le mistral commence à s’immiscer tout autour des buis qui jalonnent le sentier. Tandis que pour tenter de me relever je m’accroche les genoux aux pierres blanches qui jonchent notre parcours, les doigts brunis de boue et de sang, Loule s’installe hors champ sans dire un mot. Absent, indifférent et préoccupé. Je le réentends, tout à l’heure : « je ne sais pas si tu vas aimer... »

Me voilà maintenant presque au bout de ce chemin traversé par de fortes rafales. Nous avançons les corps tendus et inclinés pour contrer la poussée du vent glacial qui s’obstine à nous freiner. Loule a relevé le col de son manteau et s’est arrêté à hauteur d’un oratoire de pierre et de vieux ciment, orné de roses et de jonquilles séchées qui cernent le socle bleuté d’une minuscule statue de la Vierge. Des offrandes enfantines ont été déposées sur de petits bouquets de thym et de romarin : une étoile en plastique doré, un bateau aux voiles déchirées, un poupon rose amputé de ses jambes. Loule se signe et je l’imite, moi qui n’ai plus prié depuis une éternité. Dernière halte avant le plateau où trône la chapelle. Élégante et massive, sûre de sa force. Façonnée par la foi montée la visiter depuis des siècles, mais pourtant comme indifférente aux tumultes qu’elle a traversés. Imperméable aux malheurs et aux plaintes déversés en son ventre par des générations de familles paysannes décimées par les famines, fauchées par les guerres. Notre Dame de la Garde n’a rien conservé des insurrections et des révolutions. Juché sur sa colline, le phare a tenu bon. Aujourd’hui, je ne lui en demande pas plus.

Six pas plus tard, à droite du sanctuaire, une large et fine tache bleue émerge à travers l’étendue de branchages nourris qui masquent encore la vue vers le village. Une étrange trouée azur se détache de la palette vert et brun du paysage. Loule me regarde avancer vers le rebord du promontoire. Il est en pleurs mon vieil ami. Secoué de sanglots, les mains crispées contre ses joues, comme en proie à un deuil soudain, irrémédiable. Je devine peu à peu Bauduen, là-bas. Transi de froid et d’émotion, je reconnais les hauteurs de Véris coincées entre le Petit Margès et la falaise qui surplombe le clocher de l’église. Dans les secondes suivantes, me voilà happé vers la gauche par une immense plaine d’eau que ratisse en surface le souffle puissant du mistral. Un lac gigantesque s’étend jusqu’aux montagnes. Le Verdon a disparu ! Il a débordé par dessus les petites routes, submergé les champs et les campagnes. Il s’est installé partout jusqu’aux pieds de mon village. Le Verdon a rayé de la carte les cultures. Enfouies sous l’eau, les Iscles. Engloutis, les petits chênes truffiers de ma grand-mère, posés au beau milieu d’un terrain pentu. Évanoui, le village voisin des Salles. Ensevelie, la vallée jadis si féconde. Cernée par l’impitoyable immensité des flots, la pointe de Garruby. Le lac a pris toute la place jusqu’à noyer les ponts et les maisons, les arbres et les ravins, les pigeonniers et les cabanons. Son immensité s’impose sans discussion. Là où jadis les champs et les chênaies se mariaient et se mêlaient dans une ondulation paisible, je découvre un univers étal, liquide et implacablement figé. Sans autre mouvement que celui de quelques minuscules voiliers, dérisoires embarcations perdues dans cet espace qui évoque la mort, la fin de notre histoire.

Loule s’est rapproché de moi. Il ne pleure plus. Il cherche à me réconforter, à convoquer le passé pour m’aider à mieux faire face à ce présent qu’il redoutait de me montrer.

— Je t’avais dit que ça te ferait drôle. Moi aussi j’ai cru à la fin du monde lorsqu’ils ont attaqué la construction du barrage juste après ton arrestation. La double peine, j’ai pensé. Comme s’ils voulaient aussi nous faire payer en nous amputant de notre jeunesse.
— Les salauds ! Un barrage ici ! Ils ont osé ! Et personne n’a bougé ? Personne ne s’est opposé à ce massacre ?
— Non, minot ! Personne. Chaque village a joué sa carte. Le bal des égoïsmes s’est installé dans chacune des communes concernées. Zéro solidarité. Il y a bien eu à Sainte-Croix quelques cultivateurs isolés qui n’ont pas cédé tout de suite à l’attrait des liasses, mais, bon...
— Ils ont résisté comment ?
— Oh, ils ont refusé de débarrasser le plancher illico, d’abandonner aux expropriateurs les petites fermes qu’ils s’étaient construites dans la vallée après avoir quitté le village qui se mourait à la fin des années 50.
— Et ils ont fini par craquer, c’est ça ?
— C’est ça, Jeannot. Ils n’ont finalement pas eu d’autre choix que de vider leurs maisons, d’en ôter toutes les tuiles et d’aller les remiser ailleurs, dans quelque entrepôt de fortune, au-dessus, dans ce village où ils étaient contraints de retourner, le coeur en miettes et l’angoisse du devenir qui tapait au fond de leurs têtes.

Loule me raconte qu’à Bauduen, de la somme des projets et des plans successifs, ont jailli tantôt le souffle angoissé de la menace, tantôt la caresse de la grâce. La commune a fini par être épargnée. Après de douloureux soubresauts qui agitèrent le village longtemps mis en péril jusqu’au clocher par la terrible côte 500, nous avons été sauvés. Certains ont avancé un miracle diligenté par Saint-Lambert. D’autres ont murmuré que de nombreux élus avaient dû passer à la caisse en douce pour infléchir le choix final d’EDF de faire baisser le niveau de submersion. Mais les journaux n’ont rien ébruité de ces échanges. Ils ont aussi évité de raconter les suicides en série d’enfants du pays expropriés.

— Le lac garde bien des secrets, tu sais. Tiens, aux Salles, un paysan s’est retourné un calibre contre lui. Personne n’en a parlé.

Loule pointe son bras au-delà de Garruby vers ce village voisin du nôtre condamné à la noyade puis reconstruit au-dessus après sa disparition du paysage. J’apprends que pendant des semaines, tandis que les bulldozers et les rouleaux compresseurs s’agitaient aux alentours, un cultivateur s’était cloîtré au sommet de l’église. Lorsque les gendarmes sont venus le déloger juste avant le dynamitage du clocher, un coup de feu a claqué au petit matin. Une balle dans la bouche. Augustin M. repose aujourd’hui au pied du Petit-Margès selon ses dernières volontés, hors d’atteinte de ce lac qu’il exécrait. Dans un mot griffonné sur l’autel de l’église, il priait les survivants de ne surtout pas l’enterrer au cimetière promis au déplacement.

— Et à Bauduen, dis-moi, pas de suicide ?
— Si ! Tu te souviens de ce paysan qui habitait la bastide du Thoronet, à droite vers Les Salles après le carrefour de Sainte-Hélène ?
— Le rouquin ?
— Oui, c’est ça. Il avait toujours dit qu’il ne verrait jamais sa campagne sous l’eau. E.D.F. lui a permis de rester le plus longtemps possible dans sa maison, mais un jour, ils sont allés lui dire qu’il fallait partir. Deux ou trois jours après, ses enfants qui logeaient au village l’attendaient pour le repas de midi. Comme il ne venait pas, ils sont descendus à la ferme et l’ont trouvé inanimé dans le bassin, flottant visage vers le fond parmi les nénuphars et les poissons-clowns.
— Je commence à me geler, Jeannot. On y va ?

Loule grelotte et moi pareil. Le mistral a forci. Imperceptiblement, il s’est engouffré jusque dans nos manches. Il a tournoyé autour de nos pauvres cous. Il s’est infiltré à travers les minces épaisseurs de tissu qui nous servent de manteau. L’effroi, la colère et le dégoût m’ont soustrait jusqu’à présent à ce souffle magistral, à cette poussée venue du nord, sinistre comme ce lac immense et glacial.

Nous redescendons vers la voiture. Des aboiements nous parviennent, dilués dans les quelques kilomètres qui nous séparent du plateau de Riez. Au-delà des toits de Sainte-Croix qui a perdu à jamais lui aussi son Verdon, s’élèvent des lambeaux de fumée blanchâtre, pitoyable reflet des voiles déployées en contrebas du village par quelques plaisanciers.

— Le tourisme, Jeannot, le tourisme a pris le relais de l’agriculture. Plus besoin de paysans ici. Les jeunes n’ont d’ailleurs plus envie de cultiver la terre.
— La terre ? De quelle terre tu me parles, Loule ? Il n’y a plus que de la flotte !

La route à nouveau maintenant, dès la sortie de Baudinard. Elle cahote à travers une succession de virages serrés. À droite, voici que se dessine l’immense champ de lavandes dressé en dévers sous l’azur juste en face du carrefour vers Montpezat. Une fois dépassé ce champ - mauves en été, les plants de lavande finissent au fil des semaines par ressembler à des monticules verdâtres et brunâtres, alignés au cordeau mais rabougris, tristes, à peine prometteurs de floraison - place à une étroite descente bordée de pins et de feuillus, en direction de Fontaine l’Évêque. Loule me raconte que ce havre de fraîcheur n’existe plus. Ce haut lieu de notre enfance bauduennoise a coulé lui aussi au fond de ce lac qu’il contribue à abreuver. Je ne reconnais plus la route qui menait à l’époque au Verdon. Le goudron est noyé. La nouvelle voie ceinture l’étendue d’eau et s’élargit pour se séparer et s’ouvrir, en face sur un pont, à droite en direction du village. Juste avant l’aplomb vers les restes de route coupés par le lac, une misérable buvette abandonnée n’attend plus personne. Seuls quelques nouveaux vagabonds tagueurs viennent encore y exprimer à la sauvette leur ennui et leur misérable imagination.

— Ils sont vilains, ces graffs, tu ne trouves pas Loule ? Personne ne s’est occupé de les gicler ? C’est quoi ça ?
— Y’a que toi pour les remarquer, Jeannot. Les touristes, lorsqu’ils arrivent ici, ils ne voient que le lac. Ils imaginent les baignades et les promenades en pédalo ou en voilier qui leur sont promises. Le cadre, le décor, les détails, ça n’intéresse personne, tu sais. On vient à Bauduen pour le soleil, l’eau à 24, 25 degrés et les parties de boules le soir sur la place ou ce qu’il en reste.
— Ne me dis pas qu’ils ont touché à la place ?
— Tu verras, minot, tu verras...

En remontant dans la voiture, j’appréhende le gâchis majuscule à l’arrivée au village. Je prie pour que les dégâts soient limités. Une obscure colère commence à naître en moi. Elle serpente dans ma chair et le long de mes nerfs, du bout des doigts jusqu’au thorax, là où se niche tout ce que je stocke comme douleur, comme révolte, comme violence, contenues depuis des dizaines d’années. Je me mets à redouter la récidive. Celle qui me clouerait à perpétuité au fond d’une prison.

— Dépêche-toi, Loule ! Allez, boulègue, qu’on en finisse !

La route a pris un peu de hauteur. Je remarque une crique, en bas. Eau turquoise et racines déterrées juste au bord. Elles trempent dans une auréole de vase brune. Les bulldozers ont raclé le sol de leurs dents géantes jusqu’à assassiner des milliers d’arbres. Les démolisseurs ont entaillé profond la terre, dévasté le maquis, délogé les roches et les pierres jaunes qui trônaient sur les collines. Les vallons ont été amputés par le bas. J’aperçois la largeur immense de ce lac secoué de vagues, qui s’étend jusqu’aux Alpes, là-bas au loin et soudain, nous surplombons Bauduen, niché, là juste en face, de l’autre côté de l’eau. Les vergers ont disparu sous le terrain de jeu des planches à voile. Je voudrais pouvoir toucher les toits tant ils me semblent proches. Pour la première fois de ma vie, je me rapproche du village en le surplombant, en dominant sa géographie. L’estafette de l’enfance se frayait son chemin par le bas. Nous avancions vers Bauduen depuis la vallée du Verdon et regardions l’amas rond des maisons blotti contre la falaise, en hauteur. Là, je zoome à partir du promontoire dessiné par cette nouvelle route. Le village semble respirer comme au ralenti, égaré dans la lumière mauve et dorée du soleil déclinant.

Loule conduit avec lenteur pour pimenter ces retrouvailles avec le pays de notre jeunesse. Il a changé de disque. Je reconnais All Blues de Miles Davis. Le tempo roule, léger comme une crème et la trompette se glisse, hésitante et rapeuse, au-dessus des tapotements secs et sûrs de la caisse claire et du charleston. Je devine le ballet léger des baguettes sur les cymbales. Elles scandent les soubresauts de la sourdine agitée par la légende noire au regard fier et inquiet.

Nous entrons dans Bauduen après une large boucle qui nous a rapprochés de Font Castellan, le hameau jumeau calfeutré contre la paroi de la falaise d’où s’échappaient parfois des aigles royaux. Je frémis en découvrant que la longue allée bordée de platanes centenaires en direction d’Aups a disparu, à jamais enfouie sous cette eau triste et muette. Nous y descendions souvent à vélo avec Loule et les copains pour chaparder des pêches dans les vergers voisins. La fraîcheur de cette promenade sous les branches était une bénédiction lorsqu’il fallait songer à remonter vers le village. En surplomb des terrasses remplies d’oliviers et de petits cabanons de jardiniers, je reconnais le Cuguillon, le majestueux rocher de Saint-Lambert. Il continue de protéger les villageois puisqu’il reste en place malgré une inclinaison prononcée.

— Regarde cette petite bâtisse, là-haut, me lance Loule !

Il désigne une maison aux murs blancs, coincée entre deux rangées de cyprès, juste en dessous du rocher.

— Tu sais qui l’habite ? Le grand patron du dossier indemnisation du barrage !
— Non, c’est pas vrai !
— Oui, minot ! Marcel S., le chef des affaires financières ! C’est lui qui a piloté les opérations de compensation. C’est lui qui a négocié avec les cultivateurs pour qu’ils abandonnent leurs fermes ou leurs masures, aux Salles comme à Sainte-Croix et à Bauduen, moyennant un chèque... Je te fais pas un dessin...
— C’est lui qui a exproprié Mémé de son terrain aux chênes truffiers ?
— C’est lui, oui Jeannot ! Pendant les travaux, pour « vendre » l’État généreux, il s’est pavané à la moindre occasion devant les caméras de télé, et puis il a disparu quelques mois après la mise en eau, histoire de se faire oublier. Un beau jour, en catimini, il a osé venir trouver refuge ici, figure-toi ! D’abord, il a occupé l’un des pavillons du lotissement EDF, de l’autre côté du village. Et puis à la retraite, il est monté s’installer là-haut et s’est barricadé dans son mas protégé d’un épais grillage.
— Les gens le croisent parfois dans le village ?
— En été, il se fond dans la masse des touristes. On l’aperçoit de temps à autres sortir son voilier au club nautique.
— Le club nautique ?
— Oui, Jeannot. Au-dessus de la route noyée qui menait au Verdon, ils ont installé un parc à bateaux et à planches à voile. Avec vestiaires et distributeur de boissons. On se croirait dans n’importe quel cercle de plaisanciers au bord de la mer.

Passée l’entrée du village, passés les commerces et les restaurants qui bordent la promenade, le goudron a souffert, mité par les nids-de-poule. J’aperçois une forêt de mâts en contrebas de la route qui accueillait l’estafette de l’enfance. Le sifflement du vent dans les haubans et le claquement des drisses évoquent Marseille les jours de grand mistral.

— Bon, il a vieilli, Marcel S., alors on le voit plus rarement sur l’eau paraît-il. Il reste chez lui le plus souvent, sauf pour prendre son bain quotidien au bord de la piste, dans la petite anse qui jouxte le club nautique.
— Il se maintient en forme, le vieux ! Personne ne lui jette des pierres ?
— Je ne crois pas, non. Il descend à la fin de la journée, en catimini. Et puis les anciens ne fréquentent pas le lac, tu sais. Ils ont tourné la page, même si aucun ne viendra te dire que c’est mieux maintenant avec le tourisme. Ils n’ont rien oublié. Comme nous, Jeannot. Tous ces souvenirs leur restent tatoués profond dans le cœur. Toute cette amertume aussi d’avoir été coupés à jamais de leur jeunesse. Toute cette haine enfouie de s’être retrouvés spoliés, méprisés, niés.
— Ils ont peut-être aussi un peu honte de n’avoir pas résisté, non ?
— Je ne sais pas s’ils s’en veulent tant que ça. La fatalité. Le mot revient souvent ici. Ils n’ont pas beaucoup lutté, c’est vrai, mais ils se sont sentis victimes d’une malédiction. Désarmés face à la force des puissants. Nus et sans défense devant le destin funeste de leur territoire.

Nous remontons vers la place, transis et affamés. Le mistral ne s’accorde pas de répit. Il forcit même et nous jette de grosses rafales dans le dos. Au bord de la route, il ne reste plus de l’ancienne borne kilométrique que le socle, penché vers le bas. Il ressemble à une tombe étêtée. La place est déserte et défigurée. Une terrasse de restaurant empiète sur le tiers de la surface de ce lieu où se rassemblait tout le village les jours de fête. L’espace qui accueillait les concours de boules et les marchands ambulants à été réduit. On a troqué les primeurs et les bouchers contre les touristes et les vacanciers. La rentabilité a pris le pas sur la convivialité.

Je reconnais malgré tout la murette sur laquelle nous venions prendre le frais le soir devant les parties de pétanque. Quelques amas de poussière et de vilain gravier par terre. Plus une once de sable. Le vent, mais pas seulement. L’abandon en hiver. Le laisser-aller. Le restaurant est fermé. Les marronniers, eux, n’ont pas bougé. Le mur large et haut tout au fond, non plus. Il semble continuer à cacher ce qu’il reste peut-être de vie de l’autre côté, à l’intérieur des maisons qui lui sont adossées d’où ne s’échappe plus aucune parole, d’où ne perce plus aucun rire d’enfant.

Juste en dessous de la descente de la Poste, en contrebas du vieux tilleul, l’Auberge des chasseurs est ouverte, elle. Feu de cheminée et chats assoupis sur d’épais tapis. La patronne a l’accent pointu. Une petite nouvelle, je me dis. Une bobo parisienne qui a pris la relève des patrons de toujours, sans doute partis à la retraite. Elle nous propose une brouillade aux truffes et nous conduit vers la véranda avec vue sur le lac. J’y savoure mon premier verre de rouge depuis très longtemps. Il m’embrume vite. Avec Loule, nous trinquons en silence. Nous allons avoir le vin triste, j’en suis sûr, malgré nos retrouvailles. Malgré le retour à l’air libre. De ce lieu qui autrefois dominait les vallons et les mas environnants, j’aperçois en contrebas, l’eau qui rougeoie et les vagues qui ne faiblissent pas. Les moutons dévalent vers le fond du lac dans un fracas de rose et de doré sur leur crête. Le paysage est déchaîné comme jamais. Les vitres tremblent. À la table d’à côté, un vieil homme lape sa soupe avec application. La cuillère dans la main droite, un roman dans l’autre.

— Encore un peu de pain Monsieur Marcel ?
— Volontiers, volontiers, Mademoiselle.

Marcel... Loule a entendu lui aussi. Et ce prénom l’a fait sursauter, puis grimacer. Comme assailli par une douleur brutale, il serre les mâchoires et se met à respirer plus vite. C’est la première fois qu’il côtoie le fossoyeur de la vallée de si près, j’en suis sûr.

— On le laisse finir, Jeannot, et puis on le piste jusqu’à chez lui pour lui dire deux mots.

J’acquiesce sans réfléchir. Le rouge commence à installer du trouble au fond de mes yeux et de la colère à l’intérieur de mes veines. Je la sens circuler par à coups, en accélérant même, au fur et à mesure que Monsieur Marcel s’envoie de grandes lampées de potage. Dans mon assiette, le plat n’a pas le goût rêvé. Je suis resté sur la saveur des brouillades de l’enfance, préparées par ma grand-mère. Et puis je suis happé par l’impérieux désir de me confronter à ce vieil homme. D’entendre sa version des faits. De la mettre en balance avec les preuves accumulées de sa culpabilité. Loule fulmine en silence car Marcel n’a pas l’air mal à l’aise dans ce restaurant rustique qui évoque le Bauduen d’antan. Il semble s’accommoder sans une once de gêne de son plongeon fugace dans ce décor teinté de tant de fantômes. L’indifférence des bourreaux, le froid détachement des tortionnaires, l’absolue indolence des huissiers et des liquidateurs m’a moi aussi toujours fasciné, consterné, puis révolté.

Marcel vient de terminer son repas. Le voilà à la caisse, la main dans la poche arrière du pantalon à la recherche tâtonnante de billets. Il ferait presque de la peine avec son survêtement kaki, son gros ventre débordant de la veste et sa casquette rouge tendance baseball.

Dehors, le mistral s’est tu. Bauduen dort enfin après une journée de tumulte. Une journée épuisante. Marcel remonte vers l’église en traînant les semelles. Nous avançons en silence quelques mètres derrière, de cachette en cachette, comme lorsque nous étions enfants. Il vient de longer l’ancienne miellerie et se fraie à travers l’étroit passage qui mène à la place de la Paix, juste après le vieux porche médiéval, au début de la rue Longue. Quelques entrées plus haut que la bibliothèque municipale - elle a remplacé la bergerie de mon grand-oncle, Loule m’avait prévenu - nous frôlons l’ancienne maison familiale vendue à des étrangers pour payer mes dettes. La nausée. La haine. Le désir de rayer de ma carte mémoire ces réminiscences ardentes. L’envie de la gommer une bonne fois pour toutes, cette douloureuse page de ma vie. En fait, sur mon recueil personnel, je n’ai presque jamais écrit autre chose que des mots empreints de noirceur, de rancoeur et de larmes. Depuis l’adolescence, la honte et la révolte, voilà mon fardeau. Je continue de le porter en poids même si j’ai payé très cher mon dû.

Marcel a dépassé le presbytère et l’Escouranche. Il approche du premier virage de Saint-Sauveur. À pas étouffés, nous le suivons sans mot dire. Loule a le visage des jours de castagne. Regard venimeux, mâchoires bombées et lèvres contractées. Très essoufflé, Marcel retrouve son petit mas aux murs blancs. S’il était un chien, il aurait sans doute remarqué notre odeur de chasseurs. Mais il vogue dans son monde et rien ne semble pouvoir l’effrayer dès lors que des décennies ont passé depuis ses faits d’armes au service d’EDF. Le ciel outremer de cette nuit de décembre renvoie si peu de lumière que le vieil homme est obligé d’allumer ce qui ressemble à une lampe à pétrole pour trouver sa clé et ouvrir sa porte. Au moment où il craque l’allumette, un claquement sec résonne sur les parois du Cuguillon. Caché derrière un olivier, Loule vient de sortir le calibre de la poche et a ouvert le feu en hurlant :

— Marcel ! Marcel !

Dans une plainte sauvage, le vieillard asperge aussitôt de terre la torche qui commence à embraser les herbes devant la maison et il détale à travers les champs.

— Marcel, attends-nous ! Il faut qu’on parle !

Loule a rangé son arme et presque au ralenti, joint ses mains et les tend vers le ciel comme pour prier. Ses doigts ensuite entrelacés, il en fait craquer les articulations en esquissant un sourire satisfait et fatigué. J’applaudis et nous filons vers le village, sûrs de notre force, certains de rattraper le fuyard qui serpente là-bas en laissant sur le sol en abondance des traces de sang. Nous voilà oiseaux de proie, nous les éternels traqués. Chacun son tour, je me dis. Sans un coup, sans un cri, Loule et moi coinçons Marcel à l’entrée du club nautique, à bout de forces. Il est en nage et se met à pleurer comme une fillette apeurée, les bras repliés devant la face et les coudes sortis pour se protéger. La balle a touché son poignet. Il souffre sans doute mais ces larmes et ce rictus d’effroi face à nos regards de tueurs exhalent surtout le relent rance de la peur.

— Vous savez pourquoi on est là ?

Marcel a choisi de rester muet, les yeux tournés vers le lac. Il ne veut pas coopérer. Il a sa fierté le vieux, commente Loule en lui assénant un coup de pied sec et violent dans chaque genou.

— Vous connaissez Les Salles ? Fontaine l’Évêque ? Le pont d’Aiguines ? Est-ce que ça vous parle ? Hein ? Non ? Eh bien on va vous y emmener, Marcel. Une petite promenade nocturne va vous rafraîchir les idées. La mémoire va vous revenir, promis.

Loule s’applique à faire craquer ses cervicales. Lentement, tout en dévisageant notre capture, il balance sa tête de droite à gauche et d’avant en arrière, comme un boxeur qui vient de prendre possession du ring. C’est mauvais signe. Je flaire l’odeur de la tempête. Elle point en moi aussi. Elle se lève crescendo en même temps que nous approchons de la vieille route noyée, coupée net par les flots. Là où nous nous lancions à pied vers le Verdon, ils ont aménagé un embarcadère blanchâtre, une large chape de béton sur le goudron qui survit parmi les ornières. Par dessus, ils ont scellé des bandes de caoutchouc noirâtre destinées à l’accostage sans dégâts des bateaux. Les yeux enserrés de rancoeur, nous exigeons de Marcel qu’il embarque sur un long voilier à la coque brillante. Le calibre au poing, Loule grimpe à ses côtés. Je vais les accompagner à bord du zodiac des pompiers.

— Prends la barre, Marcel, et mène-nous vers la falaise de Garruby, ça va te rappeler des souvenirs.

Sur cette eau noire où se reflètent en vacillant les lumières de Sainte-Croix, là-bas en face, nous progressons au ralenti vers l’extrémité de la piste, en cabotant. Marcel est envahi de spasmes saccadés. Il semble avoir compris que la vallée outragée est en train de réclamer sa revanche. Le vieil homme pleurniche et renifle tandis que les bateaux surplombent avec lenteur le théâtre des plus beaux jours de notre enfance. Nous avançons au-dessus des terres où s’étaient enracinés depuis des siècles nos ancêtres paysans. Au rythme des saisons, ils avaient construit, sué, labouré, aimé, enfanté au bord de la rivière et alentour.

En dessous de nous, rode le souvenir de générations qui connaissaient le nom de la moindre herbe, du plus petit arbuste, du plus minuscule oiseau. Au-dessus de cet immense cimetière liquide, me revient l’image des veuves pleurant leurs promis partis un beau jour à la guerre sur cette route-là, en char à banc ou en vélo. J’entends encore ma grand-mère nommer en provençal chaque arbre et chaque campagne lorsque nous descendions ensemble vers le Verdon. Marcel ne connaît rien de cette mémoire. Il n’a j’en suis sûr jamais cherché à savoir. Pas son histoire, pas son problème. La grande roue qui l’a propulsé nettoyeur en chef de ce pays n’a jamais tourné qu’au rythme de la modernité à tout prix imposée par l’État. La vie des gens d’ici ne l’a jamais captivé. Ce territoire désormais porté par les béquilles du tourisme, Marcel s’est contenté de l’arpenter avec son cortège de géomètres et de gendarmes. À la musique des vivants, il a préféré le vacarme des engins de chantier et le crissement du stylo sur le chéquier.

Le vieil escroc a lâché la barre et s’est affalé de tout son long sur le pont du voilier. Il réclame pitié. C’est le seul mot qui s’échappe de sa bouche ensanglantée. Au-dessus du village englouti des Salles, il est peut-être en train de se souvenir des croix gammées et des graffitis blancs jetés avec colère sur les murs des maisons et des bergeries : « EDF = pillards, assassins... le Var n’est pas à vendre... merde à Paris ». Lui revient sans doute à l’esprit l’évacuation forcée des villageois, la démolition de la vieille église et le massacre méthodique des placettes et des fontaines. Il est en train de se rappeler la route de Bauduen bordée de marronniers centenaires. Mais pas un mot pour demander pardon. Pas une parole de repentance. Pas une esquisse de remords. Pas la moindre prière pour réclamer notre indulgence. Pitié, pitié... c’est tout ce qu’il sait mendier.

À hauteur de feu le pont romain d’Aiguines, noyé sans avoir été détruit, j’ai rapproché le zodiac pour que Loule me rejoigne. Marcel s’est tu. Il n’a pas sursauté lorsque mon vieil ami a vidé son chargeur sur la coque du voilier. Quelques minutes plus tard, en nous éloignant lentement pour rejoindre Bauduen, nous avons levé le poing, puis nous nous sommes signés devant la casquette rouge de Marcel, bercée à la surface par les ultimes cahots du bateau aspiré vers les profondeurs glaciales de ce lac maudit.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2014.
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