Camille Philibert | À la masse (with Clash live)

« La révolution est un drame passionnel. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Virginie Simona | L’humain qui n’est jamais tombé
L’AUTEUR

Camille Philibert est la créatrice du fanzine Toi et moi pour toujours.

Blog perso camillephi.blogspot.com. Sur Facebook et sur Twitter @KmillePhilibert.

Elle coordonne la cinquième saison du blog les807.blogspot.com, ouvert à vos contributions [1].

LE TEXTE

À la masse, roman en cours d’écriture, a l’ambition de faire revivre le concert des Clash à la fête Rouge porte de Pantin en mai 78. Après quelques allers-retours à Londres pour rencontrer des proches des Clash y ayant participé, j’ai reconstitué cette nuit mémorable où sous l’immense pavillon de Pantin se sont affrontés autonomes et militants de la LCR. Et encore merci à Hervé Le Tellier qui en était et m’a mis la puce à l’oreille sur ces bastons homériques pendant que les Clash crachaient sans relâche leur premier album sur une scène basse avec une sono pourrie. Tous les rêves de 68 sont pulvérisés lors de ce dixième anniversaire sous le signe de la violence. C’est ce que je retranscris, avec des figures fantomatiques qui se dirigeront vers l’aube en ramassant leurs illusions détruites par une masse. C.P.

 

J’ignore où se livrera le combat entre le vieux monde et le nouveau, mais peu importe : j’y serai.
Louise Michel.

 

Samedi 28 mai 78, midi. Le débarquement.

À la surface du sable blanc, la brise fraîche agite les grains qui s’envolent. Sur la plage, un jeune homme blond, silhouette de chat écorché, s’éloigne du ferry qui repart vers l’Angleterre. La traversée a été agitée, bières et conneries épaisses, roulis et pistolets à eau. Leur manager a débité, du ton sentencieux qui le fait pouffer, le programme pour le concert du soir et il l’a écouté d’une seule oreille. D’accord c’est Bernie qui a lancé le groupe, mais pourquoi faut-il qu’il mélange systématiquement slogans politiques et conseils de guitare ? Le jeune homme s’accroupit au bord d’une flaque d’eau de mer, y plonge sa main, le contact de l’eau froide la soulage et refroidit la tension nichée dans les tendons. Il a pressé trop fort les cordes métalliques de sa basse et maintenant il a mal. Hier à Brixton, avec le groupe, ils ont cherché en vain une nouvelle chanson pour leur deuxième album. Avachi, il fredonne. Lui aussi veut écrire des chansons, et au lieu de contempler le miroir de la flaque, faire des vagues. D’ailleurs ce soir il va chanter sa première compo. Voyager avec ses potes musiciens, c’est le bazar, tout prend beaucoup de temps. Ce matin le guitariste en petite forme a retardé leur départ. Ça ne valait pas le coup de se lever, l’escale et l’horizon liquide qui se floute au loin... Ils vont faire le show dans une grande fête militante pour l’anniversaire des dix ans des événements. Ceux de mai 68. En France en plus, c’est romantique. Ce soir, ils ont un rôle à jouer pendant ce concert, ils ne se seraient jamais engagés comme ça en Angleterre. Leur chanteur n’adhérera jamais à un parti, mais utiliser les slogans, détourner les attitudes, ça l’inspire. Comme dénoncer les injustices. Comme dit Joe, le chanteur, faut que les jeunes prennent leurs vies en main. Comme eux l’ont fait.

Paul tâtonne dans la poche de son perfecto, en sort des Winston. Il frotte une paupière pour enlever un grain de sable, se bat mollement avec le vent qui tourne. La flamme arrive enfin à sortir de ce putain de briquet. Il inspire une bouffée âcre qui couvre le parfum salé de l’air. Les volutes caressent son visage sculpté, réchauffent ses pommettes, s’évaporent dans les cheveux décolorés coupés au sécateur. Il veut peser lourd sur ses pieds, s’épaissir, avoir l’air d’un homme. Il se campe sur ses maigres jambes. Les autres, voient-ils ses poses de caïd ? Il s’étire en souplesse, avance vers la mer grise, plus envie d’aller toucher l’eau, d’autres taffes aspirées d’un trait sec, il ne s’agit pas de savourer, juste se réveiller bien qu’il soit cinq heures déjà. Les grains de sable coulent doucement entre ses doigts...

Sur la corniche blanche qui surplombe la plage, le chanteur se penche pour rentrer dans un minibus, suivi du batteur et de Mick, le guitariste. La « star » a besoin de se relaxer, se dit Paul. C’est lui, le dompteur d’accords, lui qui lui a appris à jouer de la basse. Son toucher des cordes est fantastique. Paul n’y connaissait rien, \le\Si\en\jaune\fluo ?=, le Sol en vert. Quand il hésite, il n’a plus qu’à appuyer l’index sur la couleur correspondante. Il joue, l’air cool avec un chouïa de dépit dans le coin de la bouche. Il voudrait dépasser sa timidité et frimer sur scène, malgré la façon un peu pataude dont il plaque ses accords. Il cultive son jeu de jambes et ses mouvements de bassin pour marquer les esprits. Et met un point d’honneur à jouer toujours devant, au même niveau que le chanteur. Pas de raison que le bassiste soit planqué en arrière. La traversée de la Manche l’a enkilosé. Il esquisse quelques pas twistés. Il se force à faire la gueule, ça le mûrit. Efface aussitôt prise sa mimique à la John Wayne et s’imaginant en Charles Bronson, teste un mince sourire asymétrique.

Blême, une mouette stagne en suspension dix mètres au-dessus de lui puis se pose à côté. Après avoir tiré sur des pigeons d’un toit de Brixton, les flics lui sont tombés dessus, l’ont explosé en lui passant des menottes avant qu’il se retrouve au tribunal. Il en a écrit une chanson. Il se frotte le poignet pour effacer une trace invisible de menotte. Sa basket dérape, elle vient de glisser sur un magazine à moitié enfoui, il le ramasse, sur la couverture Elvis en blouson noir. Lèvres charnues, regard brumeux, invocation intemporelle du rock qui résonne. Il agite le magazine dans le vent, le sable s’envole, et appelle de sa voix matte :

— Joe, viens voir ! Tu crois que c’est un signe, il demande en tendant le journal au chanteur essoufflé qui vient de le rejoindre, tu crois qu’on fera aussi la couverture bientôt ?Laisse tomber, bull shit, glisse Joe avec un air narquois, tout ce qu’il mérite c’est ça. Il commence à fouiller ses poches. À coté de Paul, le chanteur perd de son allure, sa belle gueule se ratatine, se plisse, semble presque cabossée. C’est souvent l’effet produit par le grand bassiste sur ceux qui se rapprochent, comme s’il faisait ressortir leur insignifiante transparence. Le chanteur tient d’une main le magazine, de l’autre un briquet. Il tente d’enflammer la couverture cartonnée qui ballotte dans le vent, ça ne veut pas prendre, il replace le briquet crachotant sous une page, ça y est, une langue rouge se déploie, chaleur, la flamme grandit et dévore le magazine. Avec un sourire carnassier, il le jette sur son pote :

— Ramasse-toi ça, rockeur à papa, et plonge en enfer avec lui !

Une grosse boule de chaleur frôle le visage du bassiste, d’un bond il évite le paquet de flammes et regarde, atterré, Joe détaler sans demander son reste. Il s’élance à la poursuite du fuyard. Suivre la trajectoire zigzagante du chanteur plus petit mais plus rapide. Balancer ses longs bras en avant, un doigt réussissant à crocheter le blouson du fuyard, victoire ! Ramener sa proie vers soi, enchaîner avec un balayage des jambes, l’autre s’écroule. Paul s’effondre sur lui en hoquetant :

— T’as failli me cramer ! Tortue impuissante renversée sur le dos, l’autre n’en mène pas large. Rigolard, Paul lui balance des coups de poing dans les côtes. Joe gigote, bascule sur le côté, lève les bras en signe de reddition :

— Merde, c’est Elvis quand même.

Sur la corniche, un petit brun sort du minibus et crie :

— Ramenez-vous les gars. Il n’est pas cinq heures, mais six. On est sacrément en retard. Les Français ont une heure de plus que nous. J’ai oublié le changement d’heure avec les grenouilles...

Paul tend sa main à Joe qui l’attrape fermement. Il reste un goût acide sur la langue, quand même Elvis, c’est pas rien. Déjà loin devant, le chanteur se retourne avec une grimace narquoise. Paul les connaît pas coeur ses tirades « eh oui mec, c’est fini les idoles, le culte des stars, c’est mort ! Faut se débarrasser de tous ces vieux schnoques, donner un coup de pied dans la fourmilière, Elvis comme les autres, au rencard, à la benne à ordure, on le tue. Le rock est mort, le futur est mort, la seule chose qui reste, c’est nous ! Et le punk ! » Menton levé et bravache, ses index pointés vers son torse, Joe prend la pose avec désinvolture avant de faire un petit bond pour filer vers le véhicule. Paul entend le mugissement rauque d’une vague s’écrasant derrière lui et le tempo parfait de celles qui la suivent. Ses mains tremblent en sortant une autre clope du paquet moite, une minuscule larme pique sous sa paupière, oui mais le King quand même. Qui lui a donné une implacable envie de scène, d’envoyer du son comme un diable, d’être possédé, de déclencher l’explosion du public, de libérer leur folie en un accord ! Et c’est pareil pour le chanteur quand il s’époumone et que défilent sur son visage des expressions de chien enragé. Les mêmes moues que celles de la star de Memphis, la même fièvre, la même énergie qui repousse les murs. Bruissement d’ailes, une mouette s’envole juste à côté, le surplombe de son envergure immense. Il se racle la gorge, Joe doit avoir raison.

Il ne presse pas le pas, le ralentit même exprès en avançant vers les autres qui le toisent. Frottement des grains de sable, à chaque pas laisser s’envoler un petit bout d’Elvis, se débarrasser du vieux géant en jetant en pâture aux oiseaux blancs ses disques, effacer ses chansons, carboniser sa voix moirée, déchirer mentalement son jeu de scène qui met les nerfs à vif. Tracer un chemin de notes qui n’existe pas encore et n’appartiendrait qu’à son groupe. Sous le souffle de la brise, derrière les sifflements d’air qui s’engouffrent sur toute la longueur de la plage, quand le jeune homme blond embarque dans le véhicule, il entend un fredonnement derrière le ronronnement du moteur, une voix de braise et de miel, des brides chantonnées à la limite de l’audible. Relevant le col de son blouson, il coince une cigarette entre ses lèvres blanches. Ce soir, quel que soit l’endroit où ils doivent jouer, on va entendre sa basse, vraiment. Que désormais son son aille plus loin que le vent.Le sable écoulé du sablier et le temps rétréci, des grains de sable blancs passent en s’entrechoquant et ça va bientôt être son tour de grimper sur scène comme on part à l’assaut, ce sera ton deuxième concert à Paris, la ville des Événements, ce soir c’est vous qui allez faire l’événement, et le dernier grain de sable atterrit sur tous les autres dans le bas du sablier. Le moment arrivera, sous les spots, tu vas te retourner et tout se renversera.

Pour l’instant dans le chapiteau bleu de la porte de Pantin, la scène sur laquelle ils vont se déchaîner est déserte. Pour pénétrer à l’intérieur de l’immense tente en bordure du périphérique nord, on peut choisir l’entrée principale large de dix mètres ou se rabattre sur les côtés et leurs deux ouvertures plus petites. Les organisateurs de la Fête des dix ans des événements de 68 ont droit un accès réservé à une entrée située derrière les barrières du côté gauche. Destinée aux artistes et aux militants organisateurs, elle se trouve à côté d’un long bâtiment en préfabriqué qui sert à la fois de loge, de local d’intendance, et de bureau pour la comptabilité de l’Organisation révolutionnaire. De l’entrée centrale on aperçoit au fond du chapiteau une scène longue et basse. Cinq micros sur pied, une enceinte dédiée au retour du son, trois cymbales, une caisse claire, une grosse caisse ainsi qu’une caisse roulante. Quelques enceintes noires sont posées au hasard, des affiches de la Ligue Communiste Révolutionnaire couvrent le panneau du fond. Trois gros poteaux métalliques distants de soixante-dix mètres soutiennent le chapiteau, s’y accrochent des barres soutenant des flopées de néons bleutés alignés perpendiculairement. Des barrières forment un couloir réservé à la circulation du service d’ordre composé uniquement de militants. On observe aussi un long bar avec quelques tabourets. Ce qui frappe ce samedi à midi, c’est le vide immense, cet espace absorbant où rien ne se passe. Quelques nuées de poussière flottent au gré des courants d’air tièdes sous la nef de toile. Aucun passage. Seul règne un silence poisseux. On distingue à peine le frémissement de la bâche du chapiteau, ses oscillations venteuses, vagues. Il viendra du large, le vent de mai qui ne souffle pas encore.

Vingt-deux heures trente. Le sommet.

Lorsque le coup de tonnerre éclate, il est trop tard pour se boucher les oreilles.

Vas-y. Vas-y maintenant se répète Paul. La prochaine chanson, c’est la sienne, pour une fois qu’il a réussi à en pondre une qui sonne, qui balance, qui décolle. Pas une note de ses cordes, pas une fibre de son corps, pas une rythmique balancée qui ne puisse être le soubassement de la transe. Dans leur groupe, le chanteur écrit beaucoup de chansons, comme le guitariste, et lui, tout le monde sait qu’il n’est pas naturellement doué en musique. Il est excellent pour prendre les poses, mais un nain pour faire les accords, juste bon à les plaquer dans le tempo en se concentrant. Et un soir, les notes ont chanté dans sa tête, les mots ont déferlé aussi, tout est sorti ensemble, notes et mots. Sur un bout de nappe en papier, avec un stylo à bille, il s’est lancé. Après la prison, ça avait débordé, la chanson était sortie, nette, tranchante, évidente. Il l’a déjà chanté à leurs précédents concerts, il était déjà passé par ce tunnel où sa voix s’ébréchait systématiquement la fin du refrain. Les autres toléraient qu’arrivé à la moitié du concert il la chante. Ils supportaient, ni partisans, ni hostiles. Le chanteur vient à sa place et lui indiquant son micro. Vas-y, à ton tour. Il avance pile au milieu de la scène, gorge rêche, il se cale. Le bassiste est un soutien total : pas une note de ses cordes, pas une fibre de son corps, pas une rythmique qui ne puisse balancer sa transe. C’est ses sons qu’il entonne devant les silhouettes en contre-jour qui disparaissent dans un nuage de fumée. S’acharnant comme il peut sur la basse, le chanteur renforce la mélodie. L’estrade résonne de ce qui est asséné sur la grosse caisse par le batteur plus déchaîné que jamais. Le désordre qui règne dans la salle et la sono pourrie lui mettent les nerfs. Il inspire après les deux premières phrases, de toute façon cette chanson est en rodage, ça l’étonnerait qu’il y ait des amateurs de leur style ici, c’est pas un public de chevelus et de barbus qui apprécient leur musique, ils en sont encore aux Stones ces arriérés de Français, encore moins un public qui déferle, s’écrase en contre-bas, puis recule dans des mouvements aussi convulsifs qu’imprévisibles. Dans le micro, il crache des mots pour s’en débarrasser, vite fait, puis retrouver sa place de poseur dans le coin droit. Il n’a pas l’assurance du chanteur, capable de tout pour captiver. Ça n’est que sa première chanson, des tarés de flics lui ont sauté dessus. Il testait la carabine du batteur sur des pigeons pouilleux...Il a quand même fait un carton sur un de ces rats volants, avant d’être choppé direction le poste de police. Le pigeon est tombé comme une pierre, il a bondi, sauté haut. Il s’en souvient dans l’instant. Le chanteur aussi est un soutien total : pas une vibration de ses cordes vocales, pas une fibre de son corps, pas un rythme scandé qui ne puisse être racine d’un envol.

Aujourd’hui à Paris sous l’immense chapiteau bondé et agité, c’est Brixton qu’il va balancer, le toit bétonné de l’immeuble sans chauffage où ils répétaient sans relâche, entre les rats et le givre sur les baies vitrées. Quand il mangeait de la colle d’affiche pour tromper sa faim. À ses pieds ce soir, les chevelus se rapprochent, et quelques punks, il hausse la voix, vas-y c est ma chanson pour le refrain qui sort d un trait. La bouche collée au micro il enchaîne sans reprendre son souffle, le grain rauque de sa voix se précise en s’appuyant sur la ligne virevoltante de la Gibson se calant sur la rythmique de la basse, elle-même dynamisée par la propulsion de la batterie. C’est pendant le troisième couplet qu’il réalise le cocon dans lequel il se trouve, cocon de notes sonnantes, de ciel gris où un hélicoptère apparaît, de phrases scandées dans une délicieuse odeur de poudre, cocon où tout est parfait. Une bulle lumineuse qui le berce au-delà de cette immense tente oppressante ou personne ne les a écoutés jusqu’ici. Sa chanson l’enveloppe encore alors qu’il finit de la traverser, de survoler la foule. Il remarque que, pour la première fois depuis ce show, les gens se balancent, marquent le rythme de leurs mains, la dernière note tombe, ils décollent du sol, ils hurlent, ils applaudissent, même les barbus en vestes chinoises. Une lueur d’ admiration dans les yeux du chanteur quand il lui rend sa basse. Les yeux humides, Paul remarque la laideur autour, l’éclairage aveuglant, la mauvaise qualité des amplis, comme si une peau de soie se décollait brusquement de lui. Paul cale la bandoulière sur son épaule droite, écarte les pieds, bien en dedans surtout les pieds, enchaîne direct la chanson suivante qui pour la première fois ne l’épate plus, franchement l’air pas si original que ça, ça ressemble à n’importe quel groupe ricain, vraiment pas la chanson capable de faire monter les larmes aux yeux à n’importe qui.

Va falloir y aller et le bide qui se sert. Pourquoi maintenant, ça arrive rudement. Il a toujours envie d’étirer le temps lorsqu’il n’y en a plus. Dans une seconde c’est a eux, ce qui veut dire qu’il doit impérativement y aller. Quoiqu’il arrive. Les autres, à côté de lui dans le coulisse, ils comptent sur lui. Débrancher la petite voix intérieure qui lui murmure, pour la première fois, qu’il est nul. Ça y est, c’est l’heure, après la traversée de la Manche et l’autoroute, après l’arrivée au milieu des stands à drapeaux rouges et la loge aménagée à la va-vite, il est au bord du grand trou. Seul. faut qu’il y aille, qu’il fonce, ça fout les foies d’un seul coup. Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Est-il capable de le faire, bon sang hier il l a fait, il l’a fait bien, il a même assuré comme une bête, les autres lui ont dit, et puis les jolies filles accrochées à lui après dans la loge, il était le roi. Mais hier il transpirait pas comme une vache avec le tee-shirt collé dans le dos, c’est toujours comme ça avant, on lui a dit qu il s’habituerait, eh bien non, c’ est le contraire, plus ça va, plus c’est pire, un immense trou à ses pieds, gouffre sombre et vertigineux, alors que c’ est un sol en bois, un sol bien stable parcouru de quelques longs câbles qui s’étend de l’autre côté du rideau bleu, celui qui marque la frontière entre coulisse et scène, inconnu et acclamé, nuit et lumière. La sangle de sa basse scie l’épaule, ses genoux tremblent, qui l’attend, est-ce la scène qui s’impatiente, va-t-elle l’absorber tout entier, s’ effondrer sous son poids, les câbles bleus et rouges commencent à ramper, boas plastiques affamés, et sa basse elle est accordée juste pour jouer faux ? Il a beau y avoir passé du temps dans la loge, il ne sait plus, s’il a bien tendu les quatre cordes. C’est maintenant qu’il voudrait se mettre en automatique, devenir un robot enchaînant sans accrocs accords et postures. Pourquoi son cœur se déchaîne entre ses cotes, des coups explosifs couvrant le son de la foule qui scande leur nom, et s’il n’entendait plus ses notes en les jouant ? Son corps pèse une tonne. Son pied gauche ne se lève pas du sol. Scotché, bouche déshydratée. Quelle zone. Pourquoi ils l ont choisi, il ne sait pas jouer de la basse, à la base il veut peindre, faudrait pas l’oublier.

Il a appris en répétant d’arrache-pied. Maintenant il a tout oublié. Un an de répètes dans un squat humide en hiver, il s’est accroché. La faim, le froid, la peur. Mais rien ne l’a arrêté, même ses trous de mémoire : avec de la peinture jaune il a écrit les accords sur l’épais manche de la basse, comme ça, quand il a un trou au milieu d’un morceau il regarde le guitariste dont la bouche s’ouvre pour articuler sol, ré, ou mi. Il appuie ses longs doigts sur l’accord dessiné, Sol, Ré ou Mi et le tour est joué. De toute façon, quand on joue du punk, on n’a pas à savoir jouer. Ras-le-bol de la technique sophistiquée qui a pris le pas sur l’énergie brute de la musique. Enfin, ça c’est la théorie. Ça fait toujours bien à sortir dans les interviews. Parce que qu’est ce que tu fais, en vrai, pour un concert de plus d’une heure, si t’es pas capable d’aligner les accords en rythme ? Le public, il lui faut quand même quelque chose qui ait plus a voir avec la beauté qu’avec le boucan. En fait, lui a appris la basse en accéléré jusqu’à un niveau acceptable, le guitariste qui joue depuis ses dix ans sort les sons qu’il veut de sa Gibson. Et si on appelle le batteur la machine à rythme, c’est pas pour rien, plus exact qu’un métronome, un as dans tous les styles du funk au pop. Quant au chanteur, soit, il ne sait pas chanter, son placement de voix est si incertain qu’il est quasi muet à la fin du show. Et tous ses thés au miel dans la loge avant n’y peuvent rien. Mais ses cris et ses éructations transpercent le coeur. Il arrive même que ce soit le guitariste qui chante les chansons, pendant que l’autre trépigne et arrange à vide.

Ils m’ont pris dans le groupe pour ma belle gueule, mélange d’innocence et d’énergie que je dégage et mon sens inné des poses désarticulées qui rendent les filles hystero. C’est cet état en transe qu’il faut, le guitariste est déjà en train de brancher sa Fender, le chanteur derrière son micro un peu trop haut, le batteur en train de régler une cymbale, le chanteur lui jette un œil allumé. Alors tu fais quoi ? Je ne supporte pas que l’autre me ravaude comme ça, méfiant, doutant de lui. En face une multitude de gens dans l’ombre, beaucoup sautillent déjà sur place. Le bout de mes baskets touche le bord de la scène. Je recule un peu mais reste devant, à hauteur du chanteur et du guitariste, malgré les gestes énervés du manageur qui lui fait signe de reculer. Mais quoi, c’est parce que je suis bassiste que je devrais jouer derrière ? N’importe quoi. Moi c’est devant, et pendant que mon index écrase avec dureté les cordes épaisses, je me penche encore pour chopper toute la lumière du projecteur. Mes pieds s’écartent un maximum, longues jambes formant un angle déroutant, relever la tête avec une moue dédaigneuse, plisser les yeux , trembler de la tête aux pieds, une transe électrique qui contamine le public le plus proche de la scène, tous les yeux s’accrochent à celui qui les entraîne au cœur d’un volcan, gigantesque.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mai 2014.
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[1Nouvelle saison pour « les 807 » le blog qui a démarré sur une phrase d’Eric Chevillard pour que de nombreux talents s’inspirent du nombre 807 pour écrire. Textes en 4 courts chapitres, mixage possible, voir même recommandé avec images, sons, vidéos et toujours à un endroit ou un autre 807. Vos contributions sur blog807@gmail.com. C.P.