Audrey Gaillard, Sylvie Van Praët | Puzzle

"Puzzle" pour reconstituer à deux voix un morceau de ville

un autre texte de la revue, au hasard :
Matthieu Mével | J’étais un roi mage (nébuleux)
LES AUTEURS

Puzzle est écrit à deux auteurs :

Audrey Gaillard coordonne depuis 2011 des actions de prévention de l’illettrisme : lectures à haute voix et organisation annuelle d’un salon du livre jeunesse dans une ville de la région Centre. En 2008, l’atelier d’écriture auquel elle participe, avec Jean-Pierre Cannet, sera déterminant : il marque le début de l’écriture de Ventre vide. Depuis, elle poursuit son travail d’écriture, ponctué par des rencontres importantes telles celles avec François Bon et Roger Wallet. Les auteurs qu’elle aime lire : Annie Ernaux, Jeanne Benameur, Nancy Huston, Laurent Gaudé … Ventre vide est publié aux éditions publie.net (mars 2014).

Contact via son blog Indissociables ou sa page facebook.

Après des études de Lettres (une maîtrise sur Blaise Cendrars, le bourlingueur manchot), des études de pub et marketing (DEA en sciences de la communication ), un long séjour en radio libre qui deviendra ensuite privée (pour ceux qui ont vu Good morning England c’est pareil mais sans le bateau !), Sylvie Van Praët deviendra professeur d’école. Passionnée d’écriture, elle sème des tas de bouts de textes partout, sur des feuilles volantes, des cahiers, des fichiers d’ordinateurs... beaucoup sont perdus. Elle adore lire pour elle et pour les autres.

LE TEXTE

Fascination pour un paysage offert aux passants et aux habitants pendant plusieurs années. Impudeur ? Inquiétude ?

Beauté ou laideur ?

Écrire les éclats des murs, des voix, puis la résonance du vide.

Les traversées d’engins, les nausées, les rancœurs, les absents.

C’est le lieu choisi pour habiter les textes écrits par Sylvie Van Praet et Audrey Gaillard et réunis dans Puzzle.

A.G. – S.VP.

 

Ventre vide, récemment mis en ligne sur publie.net, est une suite de récits tous centrés sur la perception féminine, dans les conditions de la vie urbaine de province, avec une tension et une acuité qui sont la marque des fortes écritures. On retrouve ces marques encore exacerbées dans ce fragment du Puzzle construit par Audrey Gaillard et Sylvie Van Praët, à partir d’une figure comme n’importe quel déplacement urbain nous en offre en permanence, cet immeuble du Puits. Ce sont des textes qui nous enseignent, très fier de l’accueillir. FB.

 

 

État des lieux


L’immeuble est nommé l’immeuble du Puits, en référence au nom de la rue.

L’immeuble de la rue du Puits est identifié, photographié, signalé sur les plans de la ville.

L’immeuble du Puits est constitué de deux immeubles, face à face, parfaitement identiques.

L’un d’eux blotti derrière l’autre ne connaît pas le monde et le monde l’ignore.

L’immeuble abrite, contient les fourmillements, expulse.

Composition logique, ordonnée, réfléchie.

Il subit ou déclenche les ouvertures, les fermetures, les courants d’air, les portes qui claquent pour s’enfuir ou s’isoler.

L’immeuble vibre, chauffe, refroidit et fait de l’ombre.

Il est lavé, parfumé, astiqué, ciré, repeint en dedans, amélioré.

L’immeuble est embelli. La haie de troènes encadre l’immeuble. Le troène fait partie des plantes de haie à la croissance la plus rapide. Espèce persistante. Opacité. Le troène ne demande pas beaucoup d’entretien.

Attention de ne pas manger les baies qu’il produit car elles sont toxiques.

Rideaux suspendus, tapis pour s’essuyer les pieds, boutons lumineux dans les escaliers, rampes, mains courantes. Miaulement, aboiement, grésillement, sonnerie.

Discussions, baisers, frottements. Impudique. Vis-à-vis. Épaisseurs des murs. Bruits de chasse d’eau. Intimité. Chauffage collectif.

 

Extérieur


Avant elle reconnaissait ces fenêtres comme des visages.

Celle-là, au premier étage, avec ses rideaux à dentelle et un plafonnier à trois branches toujours allumé à partir de cinq heures comme une vieille femme apprêtée pour une soirée ; l’autre à côté laissait un long voilage mauve s’envoler dès les premiers beaux jours et rêvait de voyage. Les cris d’une femme tous les soirs servaient de carillon : « Ce lutin c’est un démon », « j’veux plus te voir avec ce diable », « Lutin par-ci, lutin par-là ». Au rez-de-chaussée les volets n’étaient jamais ouverts et pourtant quelqu’un vivait là, on l’entendait chanter.

Ses yeux clos s’ouvraient sur un espace si mélodieux que parfois elle restait là sans bouger et moi aussi je fermais les yeux pour deviner.

En face dans le même escalier il y avait cette odeur si particulière de cuisine lourde et grasse, un fond de chou peut-être. Au dernier étage un homme entre deux âges comptait les passants en fumant, sa fenêtre n’avait ni rideau ni persienne c’était un visage sans regard juste une épouvantable lassitude.. Au deuxième étage les rideaux étaient retenus sur les côtés comme au théâtre. Mais jamais personne n’y apparut. Seuls des chats assis sur le bord des fenêtres laissaient hurler les chiens de passage. Il paraît que la lumière y restait allumée souvent très tard. Juste au-dessus un homme au visage émacié faisait un petit signe de la main à une femme qui partait puis refermait la fenêtre et éteignait toutes les lumières. Les fenêtres de l’appartement du troisième ruisselaient de géraniums lierre. Un peu plus loin, au même étage, une gamine avait collé des stickers sur les carreaux de ce qui devait être sa chambre. À Noël toutes les fenêtres s’éclairaient et par intermittence des sapins s’allumaient, sauf celle du rez-de-chaussée où une voix chantait toujours.

Nous reprenions notre promenade, elle, appuyée sur mon bras, moi, tendu à craquer, épiant le moindre faux pas. Savait-elle que j’étais l’un de ces personnages encadrés dans la fenêtre du troisième à épier désespérément « l’ami » ? Savait-elle que je revenais sans cesse pour mon enfance piétinée par les escarpins vernis d’une fillette rousse ? Pour elles, ces femmes envoûtantes de mon enfance ? Pour tous ces mots plus beaux que le silence qu’elles seules connaissaient ?

Je voulais le croire...ou bien avait-elle tout inventé ? Cet immeuble était pour elle une source infinie d’inspiration. Chaque fenêtre une page et chaque page, blanche le lendemain, prête pour une autre histoire.

 

 

Troisième étage


Il s’est donné du mal pour trouver une belle idée, tendre, affectueuse pour accueillir, le nouveau-né et ses parents, au retour de la maternité. Les autres voisins, habitués à son excentricité, l’ont laissé s’agiter toute la matinée dans l’escalier et le hall de l’immeuble. Elle, seule, est venue l’aider à préparer la surprise.

Le jeune couple revient de la maternité, se gare à la place habituelle. La jeune femme se relève du siège arrière. Elle ouvre la porte de devant, très lentement, se penche et en sort une petite masse enroulée dans une couverture jaune pastel. Elle replace le bonnet, descendu sur les yeux du bébé. Elle pose contre elle son enfant, dans un soupir de bonheur. Elle regarde vers la fenêtre de leur appartement. Le jeune papa tient le sac à main, et une valise. La main libre vient replacer la couverture dans le cou du bébé, puis glisse vers l’épaule de sa femme. Il l’embrasse. Une femme observe de sa fenêtre, elle donnerait tout pour porter à nouveau un enfant. Elle pose sa bouche dans les cheveux de son aîné, ferme les yeux, croise ses bras sur son ventre quand ils disparaissent de son champ de vision.

Des dizaines et des dizaines de capucines recouvrent la rampe de l’escalier jusqu’au 3ème étage. Jaunes, oranges, régulièrement ficelées, ouvertes vers eux, vers la lumière, vers le sol. Les murs transpirant de vieillesse et de moiteur, ont perdu de leur tristesse : la cage d’escalier, comme jamais personne ne l’avait vue, ni sentie. Gênés par l’odeur, les deux complices avaient éternué plusieurs fois dans la matinée en installant, ce qui les avait fait rire. Elle, elle s’était excusée après chaque éternuement. Les joues rougies, elle lui jetait un œil, il la regardait, à chaque fois.

Tous deux les guettent de son appartement à lui parce que la fenêtre de la cuisine donne sur le parking. Ils s’approchent maintenant de la porte d’entrée, légèrement entrouverte pour entendre le couple et le bébé découvrir les fleurs et monter.

Ils sont proches à se toucher, elle devant lui. Si proches que son souffle, elle le ressent sur ses cheveux. Elle tend le cou pour écouter la réaction des heureux parents, et surtout pour sentir le souffle se prolonger sur elle, comme quelque chose qui ruisselle. Il pose la main sur son bras, juste au-dessus du coude, ça la brûle, comme l’endroit de son dos qui est au contact du torse. Ils sourient, impatients. Elle a passé la matinée, portée par l’envie de cet homme, pour vivre cette minute précisément où il se tient dans son dos. Le couple s’émerveille, « Regarde mon bébé, c’est pour toi… ». Elle se recule, de presque rien. Elle ne sait pas qu’il la voit fermer les yeux. Il referme la porte quand les voisins atteignent le 3ème étage.

Elle sent dans son dos qu’il la regarde. Elle doit se retourner, il ne se détache pas d’elle.

Le couple et l’enfant entrent dans leur appartement, ils vivront à trois désormais, ils sont très émus, se sentent maladroits face à cette nouvelle situation, ils adoptent de nouveaux gestes. Avant de refermer leur porte, ils se retournent, ils entendent un mouvement et un rire qui viennent de l’appartement d’en face.

Elle est appuyée contre la porte. Elle s’est retournée, ses lèvres à seulement quelques petits centimètres des siennes.

Elle est passée où encore la petite !
Ne mets pas ça dans ta bouche, c’est du poison !
Il ferait mieux de s’en occuper un peu plus…

 

Deuxième étage


Elles arrivent vers minuit. La vieille dame les précède, épie de chaque côté à cette heure où plus personne ne traîne au bas de l’immeuble. C’est la première fois qu’elle cache chez elle deux jeunes filles. L’aînée tient la main de sa sœur. Celle-ci avance comme un automate, comme si elle était saoule et ne tenait que grâce à l’autre. L’aînée la fait passer devant elle sans manquer de la diriger. Elles entrent dans le hall, la vieille retient la porte. Elles marchent sur la pointe des pieds. Le poids de la vieille ne fait aucun bruit sur les marches, effaçant des murs le passage suspect des 3 femmes à cette heure tardive. Elles avancent dans l’obscurité. La plus jeune tremble de tout son corps. La vieille referme la porte de l’appartement derrière elle. Seule l’aînée paraît soulagée. Elle observe le salon. La vieille allume la petite lampe. Une lumière orangée dessine un cercle sur la tapisserie. De multiples objets désuets sont déposés çà et là. Des souliers vert et bleu décolorés et autres objets laissent entendre que la vieille a deux filles, devenues probablement adultes depuis longtemps. La plus jeune se roule sur le canapé. Elle voudrait trouver le sommeil tout de suite, elle n’ose pas dire pour toujours. Elles passent pour la première fois la nuit ailleurs que chez leurs parents. Elles fuient leur père et par conséquent leur mère. L’aînée accepte un thé, elle s’approche de la cheminée, elle remarque les petits chats blancs pelotonnés. Elle pense aux nuits où sa mère les autorisait elle et sa sœur à dormir toutes les deux dans le même lit. Vêtues de leur chemise de nuit, elles se blottissaient l’une contre l’autre. Elles adoraient la chaleur qu’elles se donnaient, elles pressentaient qu’elles devaient rester proches physiquement. Personne ne parle. La vieille s’affaire à la préparation du thé. Elles gardent toutes le secret de leur présence ici. Elles ne questionnent pas. Elles sont encore des enfants, les cheveux lisses et longs, plus noirs que la nuit. Enroulée sous une couverture, les tremblements cessent, mais la jeune fille reste effrayée par ce qu’elle a à accomplir, tout autant par ce qu’elle a à subir si leur père les retrouve. Elles savent qu’il rôde, qu’il les cherche. Elles voient comme en plein jour.

Il est en bas de l’immeuble, il sait parfaitement où regarder. Les yeux rivés sur la fenêtre de la vieille. Elles reconnaissent leurs frères qui le suivent en voiture, se garent et descendent pour le rejoindre. Il est exactement la même heure que la veille lorsqu’elles se sont réfugiées là. Elles perdent à cet instant précis tous leurs espoirs. Que peuvent-elles maintenant face à ces trois hommes ? Ils vont les reconduire à la maison, à leur place. Ils restent appuyés contre leur voiture. Ils ne veulent pas déclencher d’hystérie, ne veulent pas réveiller l’immeuble. Ce sont elles qui viendront à eux. Elles le savent malgré elles. Le père est en tenue sombre, son col roulé accentue l’intransigeance de son visage. Dans son immobilité, rien ne laisse paraître qu’il a battu sa fille, la dernière, il y a 24 heures : depuis dix mois, elle suivait des cours de théâtre et elle voulait devenir comédienne, partir à Paris à la rentrée. Il l’a giflée à plusieurs reprises avec la hargne qui rend tremblante des heures après. Sa sœur aînée l’implore de résister. Elle demande à la vieille de la convaincre, de lui dire qu’elles vont être aidées. Dans un an, c’est elle, en tant qu’aînée, qui se mariera. Au mois d’août, elle rencontrera celui que son père a choisi, tous l’apprécient déjà. Alors l’aînée compte sur sa petite sœur. Elle au moins a le caractère, la détermination, elle est différente, elle ne se laissera pas marier. Mais la jeune fille regarde à travers le rideau ses frères, son père, observe qu’elle leur ressemble. Elle laisse les larmes monter et déborder. Elle attend que la vague de désespoir passe sur son corps, n’y laissant plus que du vide. Sa soeur la supplie de se rasseoir, de ne pas prendre le petit sac qu’elles avaient emporté pour leur fuite, de ne pas ouvrir la porte de la vieille pour descendre. Elle tombe à genoux et pose sa tête contre le ventre de sa petite sœur, elle cherche tout ce dont elle lui parlait : des vibrations, des vagues de désir, de la chaleur possible… Mais elle la voit renoncer, elle l’observe se détacher d’elle, avancer dans le couloir, anéantie, vidée d’elle-même, de son âme, de ses rêves. Déjà pleine des menaces de son père, des ordres de ses frères. Capable de créer un creux entre sa tête et son corps. Elle s’y préparait à chaque fois qu’elle revenait de ses cours de théâtre, la peur au ventre. Les choses se cristallisent en elle, forment une masse lourde. Elle descend les marches, suivie de près par sa sœur aînée. La vieille ne dit rien, elle sait qu’aucun mot ne peut les retenir. Cette histoire lui paraît irréelle, elle assiste, impuissante. Elle pense à ses propres filles. La descente est abrupte. Les jeunes filles s’enfoncent dans la vie qu’elles s’apprêtent à mener, dans la vie que d’autres ont choisie pour elles. Elles progressent dans l’obscurité, cherchent la marche du dessous, ne mesurent pas bien la distance entre chacune. L’aînée, à son tour, se raidit, la colonne vertébrale se crispe, la nuque se tend et rend douloureux tout le haut du corps. Jusque dans la bouche. Elles arrivent face à eux, les mots se figent dans leur mâchoire, elles n’ont rien sur le dos pour se protéger de la froideur de la nuit. Elles sont assises à l’arrière de la voiture, ne se touchent plus l’une et l’autre.

Non je n’ai plus du tout de nouvelles d’elles.

 

 

Rez-de-chaussée

Ses blouses à fleurs et ses bas épais dans des chaussures plates lui donnent l’air de ne pas en revenir de toute cette misère. A trente ans elle avait l’air vieille, déjà. Quelques jours après son arrivée elle présente ses condoléances à sa voisine : « Vot’ père est mort, c’est bien triste ! Moi l’mien y casse pas sa pipe rien qu’pour m’emmerder ! J’s’rais pas là aujourd’hui ! »

Depuis un « bonjour » un « bonsoir » et leurs relations en sont restées là.

Elle a un fils. Né à la maison. René.

Le père, un petit homme tout embarrassé de ses mains, va chercher le pain tous les jours, à la même boulangerie, à la même heure. Il le fait toujours couper en deux puis le serre sous son bras. Il traîne un peu devant la librairie. Il y entre rarement, subrepticement. Puis, il sort sa mobylette, jette un regard vers la fenêtre d’où personne ne le guette. Il disparait au coin de la rue et ne revient que le soir. Il reste quelques minutes, à écouter on ne sait quoi, peut-être la voix du rez-de-chaussée...

« René, il a grandi de travers. » C’est ce qu’elle dit à qui veut bien l’entendre. C’est vite devenu un gaillard, un peu bancal, le regard fuyant, la voix haut perchée. Un matin, c’est lui qui va chercher le pain, longeant les trottoirs, comptant ses pas, sur le qui-vive. Elle en a décidé ainsi : « Sept ans l’âge de raison qu’on dit. Y faut qu’il apprenne au moins ça, ce benêt. » Les voisins regardent pousser ce gamin qui sort prudemment, tous les jours, à la même heure. Le père, on l’a presque oublié.

Elle n’était pas méchante mais on l’évitait. Personne ne savait pourquoi. Quand les gendarmes viennent constater son décès, à la maison, certains jasent.

René ne va plus chercher le pain depuis qu’on l’a placé dans une « institution ». Le père est à la retraite, depuis peu. Il passe son temps à la librairie.

 

Troisième étage


Ses premiers gestes quand il rentre du travail : il quitte ses chaussures, les dépose dans le meuble bas, reste en chaussettes. Il avance sans bruit vers la cuisine. Il dépose un baiser dans les cheveux de la fillette, juste à la limite du front.

Elle termine son premier carré de chocolat et d’une main elle glisse les deux autres dans son pain au beurre. Il s’assoit face à elle, observe ses mains, ses joues, ses cheveux. Il plisse les paupières. Il ouvre le journal. L’odeur particulière du papier se mêle au goût du chocolat. Il passe rapidement sur les premières pages puis s’attarde plus longuement sur les suivantes après avoir tourné quatre ou cinq feuilles. Il fait glisser ses mains comme si il voulait étirer le papier. Il arrête le doigt là où il commence à lire. Elle fixe le doigt, devine la progression lente. Les plis dessinés sur les articulations de ses doigts forment tantôt des sourires, tantôt des ronds, tantôt des creux. Elle les observe, mord une autre bouchée de pain. Elle regarde sa bouche, il l’ouvre à peine mais suffisamment pour qu’elle essaie d’en deviner quelques mots. C’est un jeu secret et silencieux pour lequel elle se concentre intérieurement. Le seul bruit qui lui parvient est celui du pain et du chocolat qu’elle mâche. Et de temps en temps, celui de la page qu’il tourne. Elle sait que le temps des questions sur sa journée à l’école viendra après, quand il se reculera sur la chaise, et qu’il lui tendra les bras pour qu’elle lui raconte, le visage à hauteur du sien.

Elle s’arrange pour terminer son goûter juste avant qu’il ne referme le journal. Elle ramasse les quelques miettes de pain et passe derrière son père pour les jeter dans la poubelle. Il replie le journal et tend son bras vers la petite pour qu’elle s’approche de lui. Elle aime son sourire qui est le même chaque jour. Elle aime le regarder de près. Elle retrouve ses bras forts et chauds, reconnaît la peau de son cou tannée et le mouvement de ses lèvres qui lui demandent « Comment s’est passée ta journée ? »

Les mots se bousculent, elle voudrait commencer par raconter la séance de sport, mais elle ne veut pas oublier de parler du cadeau de fêtes des Mères qu’elle est en train de préparer. Il ne l’interrompt pas. Il sourit. Quand il est sûr qu’elle a terminé le récit de sa journée, il sort de sa poche une photo. Il la pose sur la table après avoir essuyé du plat de la main. « Ce sera notre maison. Maman n’aura plus besoin d’aller au travail en vélo, il n’y aura que la rue à traverser. »

La petite fixe la fenêtre du 1er étage et le Velux à sa gauche. Elle espère que sa chambre sera là.

 

 

Troisième étage


Il l’aime avec excès. Il ne peut pas être sans arrêt en train de le lui dire alors il lui offre des vêtements, des parfums, des fleurs- des capucines- en souvenir de leur premier baiser. Du plus loin qu’il s’en souvienne, il ne l’aime pas moins depuis ce jour. L’ardeur des attentes est la même, pleine, vitale. Lui ouvrir la porte, poser ses mains sur ses hanches, sur ses joues, sur ses lèvres, sous son pull pour caresser les petits seins. La nuit, il réinvente des phrases pour elle, des gestes pour qu’au matin, ils restent nus, allongés jusqu’à la moitié de la journée. La tenir à pleines mains. Trembler de désir. Elle lui voue une confiance sans limite. Elle est prête tout entière à porter un enfant de lui. L’enfant habite ses rêves et bientôt son ventre, elle en est sûre : toucher la peau, deviner les mouvements à l’intérieur d’elle, reconnaître la chaleur. Dans les silences de la nuit, de toutes les nuits, s’exprime cette attente, ce désir insatiable de mettre au monde. Il écoute les respirations, les souffles de plaisir, d’appel, les bruissements des corps, l’un empli de l’autre. Les regards se rejoignent, se troublent. Troublés de s’aimer si fort. Ils en pleurent souvent, les larmes les font sourire. Cent fois, il glisse les doigts sur ses joues pour essuyer les larmes. Cent fois, ses lèvres approchent les siennes. Cent fois, ses mains caressent ses fesses. Cent fois, il se promet de l’aimer toujours. Cent fois, il soulève les draps pour regarder sa façon d’être. Le creux de son épaule. Ses lèvres. Le petit pli au-dessus de sa bouche. L’aile de son nez. Sa paupière. Cent fois, il veut la retenir, l’emporter, rester contre elle des années, des siècles. Cent fois, il veut passer sa vie à l’aimer, n’imaginer rien d’autre.

C’est leur habitude de laisser une lumière dans la nuit. Pour elle, une façon de guetter, d’accorder toute son attention au corps prêt à enfanter, pour lui, une façon de la posséder, la vouloir exclusivement.

 

Extérieur


Elle a toujours détesté ce néon vert.

Pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut te faire toi qui ne le vois pas ?

Elle s’est arrêtée si brutalement que j’ai failli l’entraîner dans ma chute.

Elle respirait fort, sa poitrine se soulevait comme si elle manquait d’air tout à coup. Les lèvres pâles, pincées, elle pointait de sa canne un endroit très précis sur le trottoir.

Je me souviens, la nuit quand je guettais le lecteur de mes petits billets d’amitié j’avais toujours peur qu’il s’allume d’un coup et me démasque derrière la fenêtre. Mais ça n’est jamais arrivé.

Elle ne dit rien d’autre que : « Allons nous-en je te raconterai une autre fois. »

Puis elle s’est figée et m’a murmuré : « Ne marche jamais à cet endroit sans penser à elle si petite, si belle ».

 

 

Troisième étage


Derrière la fenêtre du 3ème étage la fillette épelle les lettres de l’enseigne qui l’éclaire vert vif. Elle sourit au passant qui lui répond d’un baiser de la main. Si l’enfance a encore un goût c’est celui-là : bouche aplatie sur la vitre et buée qui s’étale. Au troisième, nez difforme aplati, elle écrase sa langue sur le carreau. Tâche rose mousseuse sous un regard de vamp’.

Le passant en rigole.

Une femme en fichu lève les yeux et l’apostrophe « Vous n’avez pas honte ?! ». On ne sait pas si elle parle au passant ou à la gamine derrière sa fenêtre. Elle cogne sa tempe du bout du doigt plusieurs fois et la gamine lèche voluptueusement la vitre en la fixant. La femme en fichu s’énerve, demande au passant de faire quelque chose pour qu’elle arrête cette saleté ! Les yeux rivés sur le 3ème étage il sourit.

La petite a dû monter sur une chaise, elle se montre tout entière. Elle porte juste une culotte et se tortille, se déhanche, lance des baisers en fermant les yeux. Elle tape des pieds et claque des doigts comme une Andalouse, de ces poupées traditionnelles qu’on achète à la fin du voyage.

La femme hurle « petite pute ! ». D’autres l’interpellent, l’insultent et se bousculent. Rentrant son ventre, côtes saillantes, la tête renversée, elle se cambre. Une accolade de chair blanche. Bras tendus, la tête inclinée sur son épaule osseuse elle tourne sur elle-même les yeux fermés. Certains s’en prennent au passant, d’autres à la femme hystérique qui trépigne, gémit et d’autres encore pointent du doigt la danseuse en réclamant qu’on intervienne, que l’on arrête cette gosse. Le passant bousculé tombe à la renverse. La gamine se penche pour voir l’homme étendu.

Dans un grand fracas de verre la petite s’envole.

On ferait mieux d’arrêter d’en parler, ça me fait trop de peine.

Quand même, c’est un peu à cause des parents ! Qu’est-ce qu’elle faisait là sans surveillance !

Elle est morte ? Elle est où alors ?



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1ère mise en ligne 25 mai 2014 et dernière modification le 20 juin 2014.
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