Raymond Penblanc | L’Égyptienne

« Lorsqu’Arthur avait été débarqué d’Afrique ce fameux jour de mai... »

un autre texte de la revue, au hasard :
Thibault Boixière | Tout contre le silence
L’AUTEUR

Raymond Penblanc a publié 3 romans aux Presses de la Renaissance, des nouvelles dans une vingtaine de revues, dont La Revue des Ressources, Remue.net, Secousse, Paysages Ecrits, Short-Stories, Levure Littéraire ; Brèves, La Femelle du Requin, Harfang, ainsi qu’aux Editions de l’Abat-Jour. Il publie actuellement 2 récits aux Editions Lunatique. Sur twitter : @PENBLANCR.

LE TEXTE

Cet été-là, l’été de ses 17 ans, le narrateur décide de partir à la rencontre d’Arthur Rimbaud. Pas du côté de Charleville, où il est né, pas dans les Ardennes où il a beaucoup vadrouillé, pas en Belgique où il a souvent mis les pieds. Il choisit de se rendre à Marseille, très précisément à l’hôpital de la Conception, puisque c’est là que l’homme-aux-semelles-de-vent est venu mourir. RP.

À nouveau sur nerval.fr hommage rendu à la ville des villes qu’est Marseille, dans son dispositif visuel comme l’obsession mer et le flux des visages. C’est du moins là où se risque Raymond Penblanc. Mais avec sous la surface urbaine et les cinétiques du récit des affleurements de vieux mythes, et une figure qui troue le texte : le chemin qu’ici on fait nous mène au dernier chemin de Rimbaud. FB.

 

 

J’ai commencé par descendre les escaliers majestueux de la gare Saint-Charles d’un pas également majestueux, avec le sentiment grisant, comme c’est souvent le cas quand on débarque du train au petit jour et qu’on surplombe la marée des toits, de m’approprier la ville entière. Ensuite, après avoir emprunté plusieurs petites rues étroites en me gorgeant de couleurs et d’odeurs, je me suis retrouvé sous les ombrages du boulevard Chave où j’ai regardé circuler les trams tintinnabulants, le temps d’avaler mon deuxième croissant. L’hôpital où était mort Arthur se situait à deux pas. J’ignorais qu’il avait été reconstruit, en tout cas je n’avais pas envisagé la chose ainsi. J’en ai été tellement déçu que j’ai renoncé à franchir la barrière d’entrée, préférant attendre le soir, et je me suis rendu à pied jusqu’au Vieux-Port, l’œil aux aguets et le nez au vent. Et je dois reconnaître qu’à mesure que je m’éloignais, le fantôme d’Arthur lui aussi s’éloignait. D’ailleurs, parmi tous ces bruns noirs au regard charbonneux, il était impossible de voir émerger un grand jeune homme blond aux longs cheveux de fille et aux yeux bleu pâle pailletés d’or qui aurait regardé du côté de la mer. Par contre, les petits bruns secs avec ou sans moustache étaient légion. Il suffisait d’en prélever un au hasard pour que celui-ci me désigne sa cuisse enflammée et son genou enflé, ou encore cette civière de fortune faite de lattes de bois assemblées posée dans un coin de sa misérable chambre d’hôtel, sur laquelle il se serait jeté quand il aurait eu trop mal, ou qu’il aurait trop bu.

M’attardant devant les terrasses des cafés du port sans savoir quelle direction choisir, j’ai repéré une fille de mon âge que ses compagnes venaient juste de quitter, et qui, pour le coup, avait l’air aussi déboussolée que moi. Poussé par une audace qui m’avait toujours fait défaut jusqu’ici, j’ai marché vers elle. La fille était jolie, brune et très mate de peau, avec de grands yeux noirs pétillants, prénommée Leila, rebaptisée Lila, car elle adorait cette fleur, son parfum, ses couleurs. Je lui ai dit que j’avais 17 ans, que je m’appelais Arthur, que je descendais tout droit de Charleville-Ardennes, et que je n’avais jamais vu la mer. Comme Rimbaud alors, s’est, sans une once de malice, exclamée Lila, qu’une telle coïncidence ravissait. Ses seins roulaient sous le T- shirt immaculé comme si elle en avait eu plusieurs, me donnant envie de les cueillir et de me sauver avec tel un voleur. Je me suis contenté de la laisser nous frayer un passage parmi la foule, et c’est flanqué de cette Antigone que j’ai poursuivi l’exploration de la ville, depuis les quais jusqu’aux ruelles pentues de ce quartier sombre et un peu pouilleux où elle demeurait.

De là-haut, on surplombait un autre port, avec, au premier plan, une grosse église à la pierre alternativement blanche et noire, dans le style byzantin, et ce nouveau panorama nous a distraits un moment. Je n’étais pas du genre à dérober les seins des filles. Une fois soulevé le T-shirt immaculé, qu’est-ce que je ferais avec ? Je les presserais à cru, l’un d’abord, l’autre ensuite, puis les deux, l’un contre l’autre, et après ? Je les baiserais, je les mordillerais, j’en pincerais la pointe entre mes lèvres, et après ? C’en serait déjà fini des seins, qu’est-ce que je ferais après ? Lila m’apparaissait tout le contraire d’une fille facile, et je ne me voyais pas accomplissant sur elle des gestes faciles, indignes du rêve que je poursuivais chaque nuit. J’aurais été mieux inspiré de lui lire le dernier poème que je venais d’écrire dans le train, j’aurais pu en recopier le premier vers dans le creux de sa main. Je lui aurais bien proposé d’aller nous perdre là-bas, au bout de cette étroite jetée blanche qui finissait par se dissoudre dans le puzzle des hangars et des quais, des wagonnets et des grues, dans le flou de la brume d’été et l’eau miroitante des bassins du port. J’aurais pu lui demander la clé de ce continent où elle était peut-être née, d’où venaient sûrement son père et sa mère, d’où étaient issus ces petits hommes noirs couverts de poils dont on découvrait encore des restes enfouis dans le sel, là où Arthur avait cru pouvoir être heureux. C’est à ce moment qu’elle a pris la fuite. Elle s’est mise à dévaler la rue en riant, provoquant une brève course poursuite, le temps pour moi de la rattraper et de l’enlacer. Un souffle chaud s’est aussitôt abattu sur nous, noyant la mer, engloutissant le ciel.

On a couru à nouveau, ensemble cette fois, marché un peu, pris un bus, marché encore et plus longtemps, emprunté un périlleux sentier de chèvres, dégringolé dans les rochers escarpés avant de nous retrouver au fond d’une petite calanque où l’eau était verte et plus transparente que partout ailleurs. On s’est dévêtus dans élan de panique qui nous a fait rire, puis on a fendu la vague en nous aspergeant. Lila a cédé la première. Elle s’est renversée sur le dos, cuisses écartées, et je me suis affalé sur elle, et à partir de là on est sortis du temps. Combien de minutes, et en faisant quoi ? Soudain, elle m’a violemment repoussé, agitant bras et jambes comme une folle avant de gagner le large. J’ai renoncé à la suivre, et je suis remonté sur la plage où je me suis roulé dans le sable. Je l’aurais fait dans la boue s’il y avait eu de la boue, je l’aurais fait dans la cendre, dans la lave ou dans le sang. Je n’ai pas attendu qu’elle me rejoigne, j’ai rassemblé mes habits, j’ai gravi les rochers en trébuchant, je suis redescendu un peu plus loin, où j’ai plongé à nouveau, après quoi j’ai enfilé short et chemisette sur ma peau encore mouillée, et je me suis enfui. Cette fois c’était moi le fou. Et comme je ne savais où aller, je me suis retrouvé en ville sans l’avoir réellement décidé. Un moment, j’ai songé à chercher Lila dans le dédale des petites rues obscures où elle habitait. Mais j’ai vite renoncé, et j’en suis arrivé à me dire que puisqu’elle n’avait pas été prévue, j’allais devoir la chasser de mon esprit ; qu’elle s’était arrangée pour se dresser sur mon chemin et me distraire, pour m’empêcher d’aller jusqu’au bout de mon délire, Aden, le détroit de la Mer Rouge, Djibouti, l’Ethiopie, l’Ogadine et le Choa, les marches forcées dans le désert, la douleur au genou, les nuits sans dormir, le retour chaotique, le corps fiévreux, le ventre et la tête en feu, la cuisse enflammée et le genou enflé, de la sueur partout, des mouches au bord des yeux, et même pas le secours de l’œuvre pour tenir le coup.

J’ai continué à errer jusqu’au soir, j’ai traversé puis retraversé la gare sans parvenir à prendre de décision. Un type d’une quarantaine d’années, cheveux bruns gominés, chemise noire, pantalon noir, m’a accosté, un artiste, un étranger, que pour me sortir de ce désarroi, et sur la promesse d’une virée princière sur la côte, j’ai accepté de suivre sous le grand escalier extérieur. Sans doute était-ce un piège. Ainsi, pendant que le type partait chercher sa voiture dans le parking souterrain, me suis-je retrouvé nez à nez avec une bande de loubards qui ont menacé de m’enlever, ne me laissant d’autre issue que de prendre mes jambes à mon cou. J’ai franchi un petit square et renoué avec l’asphalte d’une avenue plantée d’arbres assez minables. Des rues partaient des deux côtés, louches, plutôt mal éclairées. Je me suis engagé dans cette avenue, j’ai traversé la Canebière, qui ne m’a retenu que le temps de vérifier son nom, avant de remonter une large rue en pente, une de plus. Il ne devait pas être loin de minuit, cependant il y avait encore pas mal d’animation. J’ai rejoint une place très allongée, avec des plans bétonnés situés à différents niveaux, formant terrasses, entrecoupés de bassins à moitié vides (d’eau, mais non de détritus) et d’arbustes en bouquets (vrais ou faux ?), envahis par des groupes de jeunes, certains rassemblés autour d’un joueur de djembé, d’autres déambulant, ou se coursant, braillant, faisant exploser des pétards. J’ai choisi de les éviter, contourné une église plutôt massive et assez laide devant laquelle j’ai refusé de m’attarder davantage, avant de renouer avec le quadrillage des rues descendantes, dont j’ai pris la première sans hésiter. Elle conduisait à ce grand boulevard que longeait un haut mur de prison, au bout duquel j’ai reconnu la grille de l’hôpital d’Arthur. Profitant qu’il n’y avait personne dans la guérite du gardien, je suis entré.

A cette heure, l’intérieur de l’hôpital était sombre, éclairé seulement par des veilleuses. A gauche, s’élevait un petit escalier conduisant à une longue galerie ouvrant directement sur le hall. Au premier plan, se dressait un pan de mur avec plusieurs guichets surmontés d’écriteaux. Un couloir jalonné de portes débouchait sur la droite. L’air n’offrait rien de spécial. Certes, les flagrances de la nuit, du moins celles des pelouses agrémentées de lavandes et de romarins, étaient désormais interdites d’accès. Le silence n’avait rien d’oppressant. Rien à voir avec celui des églises. Jamais je ne serais entré dans une église, la nuit. La nuit, c’était toujours le diable qui officiait. Ici aussi. Lorsqu’Arthur avait été débarqué d’Afrique ce fameux jour de mai, non content de déchaîner le mistral et de faire résonner tout l’hôpital de ses galopades effrénées, le diable l’attendait derrière une porte pour lui couper la jambe. Progressant encore, j’ai bifurqué sur la gauche. Et voilà qu’à l’extrémité du hall j’ai vu apparaître une mince silhouette claudicante, celle d’un jeune homme de mon âge, qui, tout en faisant tinter l’embout de ses béquilles, fonçait sur moi à toute allure, me figeant sur place. J’ai cru qu’il se préparait à me frapper, qu’il y en avait d’autres là-bas, du côté des rangées de chaises métalliques et des ascenseurs, toute une bande d’estropiés en colère, jeunes et vieux des deux sexes, dont il devait être le chef, ou l’ange gardien, ou l’éclaireur, que son haut de survêtement blanc permettait de repérer de loin, sa jambe aussi, avec son plâtre, la gauche, nul n’est parfait, qu’il laissait reposer à présent sur le rebord du bac à fleurs, tout en s’adossant au pilier central. Il avait le regard noir, les cheveux bruns coupés ras, un bandana blanc autour du crâne, les traits juvéniles, et avec ça l’air endurci du vieux baroudeur.

« T’aurais pas une clope ? » J’ai secoué la tête. « Qu’est-ce que tu fous ici alors ? Tu serais pas venu pour coucher, des fois ? Je te préviens, ça va te coûter cinquante euros. » Brandissant sa béquille, il en a pointé l’embout contre mon épaule. Il y avait scellé une pièce jaune, et c’était à ce signe extérieur de richesse et à son tintement métallique sur le dallage qu’on le remarquait. « T’es malade ? Mais si, faut être malade, et même salement malade du cerveau pour se pointer à l’hosto en pleine nuit. T’aurais rien à boire ? » « Désolé, mais j’ai rien à fumer, rien à boire, et j’ai rien bouffé depuis midi. » Le garçon a sorti une barre de céréales de sa poche et me l’a tendue. « T’es venu voir ma Sœur ? » J’ai haussé les épaules. « Ma Soeur, a repris le garçon en soulevant sa jambe gauche. Mon Frère, a-t-il ajouté en désignant la droite, la jambe d’appui. Ma Sœur aimait mon Frère, c’est toujours comme ça dans la famille. Mais ici ça ne se fait pas, alors on l’a mariée de force avec ma Canne, c’est pourquoi on l’a habillée en blanc. » J’ai dû sourire. Ce garçon me plaisait, il était poète. « Dans ma famille aussi les sœurs épousent leurs frères (ça m’a fait un drôle d’effet de lui confier ça, car, ne songeant à personne en particulier, ce mot de sœur venait de raviver le souvenir encore brûlant de Lila.) Malheureusement j’ai été bien puni, puisque l’été dernier, alors qu’on se trouvait en voyage de noces ici même, ma jeune épouse s’est noyée au cours d’une balade au château d’If. C’est pour elle, pour honorer sa mémoire que je suis revenu. Depuis sa disparition je me sens complètement perdu. » Le garçon au survêtement blanc a cligné de l’œil avant de se décoller du pilier. « C’est dingue, vraiment dingue, mais pas complètement désespéré. Suis-moi, je vais t’en présenter une autre. »

Un ascenseur aussi rapide que silencieux nous a déposés aux souterrains séjours sans qu’on ait eu le temps d’échanger plus de trois mots. Béquilles semblait connaître les lieux aussi bien que le grain de son plâtre, je l’aurais suivi au bout du monde les yeux fermés. De temps en temps, il fallait actionner un digicode, et les portes glissaient sur elles-mêmes comme par enchantement. On achevait de longer un couloir encore mieux éclairé que les précédents lorsqu’elle m’est apparue, couchée dans la lumière astrale d’une chambre blanche, telle une nymphe attendant la mue. Tout près d’elle, des lignes sinusoïdales se succédaient sur les écrans des moniteurs avec une régularité implacable. Dès que l’une s’évanouissait, la suivante se dépêchait de la remplacer. Une sorte de soufflet s’actionnait à distance et retombait avec un halètement de forge. Ainsi, à chaque respiration, le jeu de la vie et de la mort se déployait sur le grand échiquier, aiguisé, mis à nu, libéré de tout ce qui parasite. Du coup, sans cesser d’être unique, la fille se mettait à représenter toutes les filles du monde, les vivantes, les très vivantes même, et les autres, les végétatives et les déclarées mortes. Elle n’avait pas de visage, juste un profil. Elle avait, dans l’exact prolongement du pli du drap, un profil aigu de déesse égyptienne. Elle était belle à en faire mal, ne pouvant qu’être belle. Le profond sommeil où elle s’était trouvée plongée avait encore lissé ses traits, lustré sa peau, filtré ses pensées en apaisant ses songes. Elle était nue dans son scaphandre de lumière, elle était comme elle ne serait jamais sous la terre, comme elle ne serait jamais dans aucun sarcophage de déesse, elle était dans un surcroît de présence, plus vivante que si elle avait été vivante, plus morte que quand elle serait morte. Personne ne lui tenait compagnie, personne ne venait la voir. Elle n’était à personne, et n’étant à personne, elle appartenait à ceux qui ne craignaient pas de s’aventurer jusqu’ici. Je pouvais l’emporter si je voulais, je pouvais en faire ma compagne, ou ma nouvelle épouse, l’éternelle visiteuse de mes nuits.

Quand mes larmes ont jailli, non seulement je n’en ai pas été surpris, mais je les ai accueillies avec soulagement. La journée avait été rude, agitée, explosive, cependant il ne s’agissait pas de cela, en tout cas le soulagement ne venait pas de là. Il me semblait que se dévoilait le sens caché de mon voyage, et que ces deux rencontres, d’abord Lila, et à présent l’Egyptienne, avaient un lien entre elles, et que ce lien passait par moi. C’était comme si le sang de Lila s’était mis à couler dans le ventre de l’Egyptienne. C’était comme si l’esprit de Lila avait cheminé du ventre de l’Egyptienne jusque dans sa pensée pour éclairer son front. Ce serait ça mon poème, c’était là qu’il logeait. Et c’était maintenant qu’il me fallait l’écrire. Ici, maintenant, ou jamais. De honte, j’ai baisé la vitre, avant de détourner très vite les yeux, tandis que Béquilles me regardait toujours.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juin 2014.
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