Nicolas Jaen | Apostilles à l’enfance du ciel

« je me souviens de m’être surprise à penser à sortir de moi »

un autre texte de la revue, au hasard :
Romain Huynh | La fuite
L’AUTEUR

Nicolas Jaen est né le 2 février 1981 à Toulon. Premières publications en 2001 dans les revues Lou Andreas, Autre Sud, aux éditions La Porte. En 2011, parution du roman Les éblouis aux éditions MLD. En 2013, La nuit refermée à l’Arachnoïde, Tage, aux pieds des escaliers chez Fissile, un livre à l’atelier des Grames et des poèmes dans la revue Rehauts. Vit et travaille dans le Sud-Est de la France.

LE TEXTE

Quatre textes chacun répartis en quatre fragments d’un bloc. Utiliser cette fragmentation même pour viser le même impalpable sensible, le cueillir dans son aigu. Très heureux d’accueillir à nouveau l’écriture de Nicolas Jaen. FB

 

Les chiens rouges de l’enfer


 

1

Elle est seule, écrit-il. Elle s’enfonce plus avant dans la mer qui est son chagrin. Ce qu’elle regarde, c’est la ligne d’horizon. On lui a appris cela, à la danse : porter le regard, ne pas raser le sol, et par un pas de côté s’élever dans les airs et être ramenée aux planches par la pesanteur. C’est un après-midi dedans, en soi, en ce quelque chose dur qui sourd comme un furoncle sous la peau. Il y a le bois, il y a deux chemins, l’un menant au pont du Paradis – l’autre est interdit. Elle n’a jamais dévié de cette route. De la route du Paradis. C’est bien après, écrit-il. Après l’enfance. Quelque chose se brise là. Comme une fracture mentale. Une fracture mentale. Il écrit : elle est, couchée à même l’humus. Sa petite robe légèrement relevée, on voit ses cuisses devenir femme, ses mollets, ses chevilles, ses pieds. On voit l’ombre de la petite fille quitter le bois. Elle, penchée, un miroir à la main, un miroir de poche. Comme si elle se remaquillait, passant ensuite un doigt dans ses cheveux et se faisant des boucles. Puis réajustant son soulier qui balançait à son pied. Cherchant des mines, des moues. Rejouant le ciel en inclinant son miroir. Elle se fabriquait des ailes découpées dans les faits divers des journaux. Elle respirait. Elle était en vie.

 

2

C’est encore une chambre d’adolescente qu’elle laisse à ses parents. Ces yeux clairs, c’est elle, ces jambes fines, ces bas noirs, cette jupe en laine et ces cris d’hommes dedans, c’est elle, elle. Elle habite en somme chacun de ses gestes, quand elle reste elle reste, indécrottable, quand elle s’en va c’est pour la vie, ou ce qui en subsiste. Elle triture entre deux de ses doigts la laine de la jupe, elle fait la moue, elle ne sait pas. La vie ? Une petite robe posée sur un lit, et la nudité d’une sœur. La mort ? Rien, le rien létal de la chaleur poussiéreuse des déserts. Les petits cris poussifs des hommes dans la laine de la jupe jusqu’au néant visuel. Des sons, du bruit. De la furie dans la danse. Et la musique la rattrape. Elle ouvre les yeux, voit : la rivière, le pont, le Lieudit Paradis. Traverser. Ouvrir les bras. Accueillir l’or d’automne. La vie seule la nuit, près du réchaud, à regarder les bulles se former à la surface de l’eau, dans la casserole. L’amant irrégulier. Celui qui fournit la poudre blanche, l’ange. Et sa nudité, à lui, l’amant. Son sexe lourd cherchant l’oubli. Les caresses de ses mains cherchant l’oubli. Et la drogue révulsant les yeux et faisant tout oublier, comme une dose monumentale de bonheur. La vie ? Ce bras meurtri par les piqûres. L’effet de la neige dans les veines. L’amour. L’amour inconsolé de l’amour. La nostalgie des océans, des branchies. Et rien, parfois l’alcool. Un peu de poudre blanche pour décoller, et c’est tout. Sa vie.

 

3

C’était une fête, en juin. Le soleil mourait délicieusement entre les branches. Un jardin, en été. Au loin, un homme se tenait, embrassant dans son regard ces choses citées plus haut, mêlées à la légère brise qui arrivait comme un regain d’air sur la peau. Il était beau, beau sans avoir à faire d’efforts pour cela. À côté de lui, deux filles se penchaient pour une ligne blanche, accroupies devant une table basse. Ces filles, son regard sur elles, son regard englobant la fête, l’idée de dépasser les limites, d’aller au bout de soi. Il la vit. Elle détourna le regard et s’assit, plantée sur sa chaise. Elle sentit quelques secondes après un souffle passer près d’elle. C’était Lui. Sa voix. Son silence après la parole. Il était beau, écrit-il. Il tissait des mots, brodait des paysages en pointillé, on voyait la Toscane, les jours qui coulent près de l’aimé. Elle voulut croire à ses promesses. Aveuglée par sa beauté. Elle imaginait son corps, son torse sous sa chemise, seulement pour y poser son visage, ses lèvres, embrasser, et coller l’oreille contre ce cœur, en compter les battements, un deux, un deux, et un deux, un deux, se relever, lui rouler un baiser furieux et l’emporter contre soi. Ce fut l’amant, l’amour menti de l’amour. Il lui dit : Regarde... De l’héroïne... Et elle demanda comment. Et elle se pencha. Et elle éprouva une sensation de bien-être intense, une montée, un tremplin vers autre chose. Cette autre chose la fascina. Jusqu’ici, elle n’avait trouvé aucune bonne raison d’exister. Dans ses bras, à la danse, elle sut que c’était Elle, la drogue.

 

4

C’est une fille pauvre, sans rien à elle, écrit-il, sinon son chignon et ses bas, son sac rouge à son épaule où elle va chercher un paquet de cigarettes, en embrasant une, tirant quelques bouffées puis l’écrasant du talon, suivant l’homme qui lui fait l’amour, mal, de biais, trois étages plus haut, dans cette chambre au papier peint décollé, aux fleurs feintes, aux fleurs bleues de l’enfance. C’est une fille pauvre, sans rien à elle sinon son corps et son sexe comme deux plaies. Ni une putain, ni une dame. Après l’amour, elle passe du rouge sur ses lèvres et un peu de charbon à ses yeux, pour être plus jolie, pour effacer les marques du manque, la peau pâle sous un nuage de fond de teint. Ce qui fait qu’elle tient, durant le plaisir des autres, c’est l’idée même de poudre blanche, de garrot, d’aiguille, et puis la beauté de l’effet. C’est dans cette nostalgie de l’effet qu’elle travaille le jour, dans une sorte d’étourderie, attendant la nuit et tremblant, dans leurs bras, et mimant sans fin la scène originelle, celle du souffle de son père sur le visage de sa mère. Le soir, c’est l’amant qui vient la chercher, la ramener à l’appartement. Il dépose toujours un peu de poudre sur ses lèvres. Il est le seul à l’embrasser. Elle n’embrasse pas les hommes. Lui, oui. C’est son privilège. Et celui de l’argent qu’il compte consciencieusement. Alors il lui sourit, sèche ses larmes. Il lui donne une nuit d’extase, un brin de paradis pour repousser les chiens rouges de l’enfer.

 

Le ciel dans un panier


1

Dès la naissance, c’est la séparation. Le nouveau-né crie parce qu’il est arraché à lui-même. Ce cri dresse les fondations de ce qu’il sera. Ce cri n’est pas une plainte pour les sage-femmes, ni pour la mère, ni pour le père, non, c’est une libération. Elle fut pendant des mois une enfant mutique et ses pleurs et ses cris la rendait humaine aux yeux de ses parents. On se demandait : Que lui manque-t-il ? Et on se couchait dans la matière. Il lui manquait ce quelque chose qu’au siècle dernier on appelait âme. Il lui manquait cette entité qu’en d’autres temps on appelait Dieu. Elle ne l’avait pas perdu, au moins elle en aurait tiré l’expérience qui est mère de tout. Elle ne l’avait jamais connu. Certains êtres ne veulent pas oublier qu’ils ont été ange, papillon, empereur de Chine. Elle, elle ne voyait que les étoiles déportées au plafond de sa chambre, près des poupées aux yeux crevés, à deux pas de la fenêtre ouverte. La chaleur des nuits. L’été. Et elle se prenait à regretter le froid, le cœur de l’hiver. Et elle se voyait penser et dédoublait son jeu. Elle dit : je marche, je descends la pente, il n’y a personne, le monde entier est vide, désert, je suis la seule survivante. Ou encore : ma mère est morte, je suis à son enterrement, je porte des lunettes noires, je suis digne, mon chagrin est exemplaire. Elle se voyait dire ces choses-là, les répéter, rejouer l’enfance à chaque seconde. Elle avait une poignée d’années derrière elle. Elle savait voler dans les rêves.

 

2

Il y a un autre manque, écrit-il. Le pendant du manque néfaste et dévastateur qui vous laisse à vous-même et à votre infinie souffrance. C’est un manque sans drogue, celui fondamental d’être incomplet, coupé de sa complétude. C’est un manque qui crée, il fait des peintres, des écrivains. Pour elle, la littérature est d’abord un vertige, une sensation de tournis. Elle se laisse frapper par ceci : « Oisive jeunesse, à tout asservie, par délicatesse, j’ai perdu ma vie »... Et referme le livre sans lire ceci : « Ah ! Que les temps viennent, où les cœurs s’éprennent ! » Elle a perdu sa vie. Elle a perdu la clé d’un paradis sans porte ni serrure. Elle ne sait plus avancer. Sa voix mue. Elle a 14 ans. Elle est une adolescente qui éprouve et malaxe un vide que rien ne pourra combler. Elle est face à son image dans le miroir. Face à cette beauté qui fleure et qu’elle ne voit pas. Elle ne s’est jamais trouvée belle d’ailleurs. Elle a pourtant du désir pour les garçons, mais ne sait pas comment leur parler. Elle voudrait dire : Mon amour. Ne le dira jamais, à personne, nulle part. Trop de timidité, trop de freins, trop de manque, écrit-il. Et il rajoute : l’amour qui manque à l’amour, la région reculée du cœur. Elle se tient, relève ses cheveux, fait ses yeux charbonneux, puis finit par sortir en tirant la langue au miroir. Elle referme le portail, passe le pont, son sac à dos crucifié sur ses épaules elle descend la pente, il n’y a personne, ni dieu ni homme, elle est la seule survivante...

 

3

La cour du collège, écrit-il. Godillots raclant le sol, les têtes baissées et les torses bombés, les poitrines qui enflent à mesure des années, les injures, les crachats, les bagarres, les blâmes et les félicitations, le corps qui change là-dedans, comme une douleur, une brûlure encore vive, par où l’âme pourrait-elle arriver, sinon par une vitre cassée, une porte entrouverte, une de ces portes de salle de classe où macère la jeunesse ? Traverser la cour, racler les godillots, ne parler à personne, pas même au professeur qui l’interroge, elle est celle-là. Elle est celle-là qui ne traîne pas dehors, elle est celle-là qui ne fume pas, elle est celle-là qui ne connaît pas les baisers des garçons, elle est celle qui traverse le pont du Paradis pour venir faire grincer le portail et enlever ses godillots, marcher pieds nus dans le jardin. Elle se dit : Avant, la terre était un vaste jardin sans portes ni fenêtres. La mer déferlait à coups de rouleaux dont le sprint phénoménal se brisait en un ressac et des milliards de gouttelettes dispersées. Les racines croissaient sous la terre, la nuit de l’âme. Elle s’imaginait prise dans ces racines grouillantes qui ne voulaient que la happer. Elle ouvrit les yeux : la mer... L’autre côté du collège, c’est-à-dire ses pauses, ses vacances. Et une adolescence à vivre comme le sac de Job sur le dos. La mer, oui. Les colonies de grands nuages blancs, le ciel dans un panier. Et puis froncer les sourcils et attendre que l’âge s’allège du drame.

 

4

Il respire avant d’écrire. Il écrit : Une adolescence en état de guerre. Guerre aux parents, guerre à tous les autres, guerre à elle-même. La guerre, le pendant de l’amour, d’un amour impossible on fait une guerre. C’est l’amour fou qu’elle voulait. Elle aurait pu se tromper mille fois quant au sujet de cet amour. Elle aurait dû être salie avant l’heure. Elle aurait dû faire l’amour comme une voleuse dans le lit de ses parents, aller sur lui, découvrir ce plaisir-là, n’en parler à personne, être avec Lui. S’habiller dans le noir d’après l’amour et se laisser étreindre et embrasser de nouveau, déshabiller de nouveau, étant toute caresse, nids à baisers sur la peau. Et puis être trahie par lui, l’acte divulgué de l’amour et sa fantasmagorie dans l’inconscient collectif. Mais elle aurait cette expérience de son corps et du corps de l’autre, comme un moment de sincérité intense. De don de soi. De cette chose si fragile qu’on nomme virginité, de cette chose offerte à ce garçon-là et pas un autre. Et, s’il revenait, ce serait idem. Elle songe à tout ça, elle relit : « Ah ! Que les temps viennent, où les cœurs s’éprennent ! » , elle vire en elle-même, elle fait marche arrière. Elle voit la fenêtre, le pont, au lointain, et sa peur. Les temps où les cœurs s’éprennent ? Alors elle s’enferme dans la salle de bain et se penche sur ce mystère rose que renferme son sexe, un miroir de poche à la main pour plonger dans l’ivresse d’avoir un clitoris. Une victoire en soi.

 

L’enfant profond


 

1

Hier encore, saoulés par leurs propres cris, ils couraient, ils se lançaient des mots aux yeux, ils s’empoignaient, ou alors certains d’entre eux se tenaient à l’écart, comme elle – et tout cela ne devait être qu’une forme de jeu, se disait-elle. Elle se tenait, seule, immobile, assez loin d’eux, de leur regard. Elle ne pensait à rien de particulier, et soudain ça la prit, très vite il n’y eut plus de distinction entre les individus et le flot. Ce fut autre chose : le flot continua, indifférencié. Le flot portait un langage qui se vidait en lui-même, oui, comme si on lui cassait quelque chose sur les yeux. Et bientôt elle ne souffrit plus seulement que des yeux, mais du corps tout entier : ses jambes rentraient dans le sol, l’arbre où elle prenait appui semblait ployer sous le poids de sa main, et elle avait comme une guêpe dans la tête – un bourdon continu. La cassure du sol sous ses pieds. Le ciel qui s’éloignait. Et l’idée même de Dieu. Cela advint de manière violente, s’insinua peu à peu comme une anesthésie, devint irréfragable, trancha, net, le nerf optique. Mais, alors qu’elle croyait avoir perdu la vue, elle sentit que quelque chose lui touchait l’épaule. Elle vit la main de l’instituteur. Le décalage entre sa voix et ses gestes. D’un hochement de tête, elle se libéra. Elle voulut s’accrocher à quelque chose ; l’air lui glissait des doigts, elle était moins que l’air ; elle tombait, elle avait tout son temps pour penser à l’atterrissage ; après tout, se dit-elle, peut-être n’y a-t-il plus de sol ?

 

2

Il écrit : D’où elle est – étendue sur son lit de vie – elle observe l’araignée immobile dans sa toile au coin du plafond. Il la voit assez grande pour son âge. Elle pourrait avoir entre huit et dix ans. Elle serait vêtue d’un bas de pyjama et d’un tricot usé, des habits pour la maison, pour la nuit. Ce serait aussi bien l’été que l’hiver, dans une région de froidure, mais il ne peut pas en être sûr. Il voit la maison, le jardin, seulement il y a plusieurs lieux réunis ici. Ce sont des lieux antérieurs. On y entre, ou, mieux, on y revient. Elle reste des heures entières dans sa chambre. Là, elle pense au flot indifférencié de l’école, à la chute. Quelque chose s’est cassé avec l’os. Elle garde son bras le long du corps, la main immobile, là. La nuit, dans son sommeil, le bras se casse, le bras se tord, elle se réveille. Elle sort de ses nuits éreintée, mal. Ça la hante tout le jour. Certaines images, des bribes. Elle vit dans le songe. Elle vit dans des lieux imaginaires, dont la maison, dont l’école, et la chambre dans la maison, et la cour dans l’école. Parfois, il a peur de la voir à travers un prisme, alors il coupe ses gestes, il la renvoie au centre de la toile, à la merci de l’araignée. Mais elle revient, oui, elle revient à chaque fois. elle est dans l’arrière-gorge, dans la raucité et elle lui charge la langue. Déjà il voit se dessiner un nez, une bouche, les yeux. D’où elle est – étendue sur son lit de vie – elle observe l’araignée immobile dans sa toile au coin du plafond. Elle bat des paupières, elle les referme. Elle tombe dans son sommeil. Elle quitte la surface, entame une longue descente vers les profondeurs. Elle lui lâche la main. Il capte le regard de ce qu’il deviendra. De cet enfant profond qu’elle est restée.

 

3

Il faudrait tout relire, tout revivre, écrit-il, comme on prend l’histoire à rebours, outre les perpétuelles défaites, outre le manque d’ailes ou d’allant, et redire : L’enfance, l’école, la cour dans l’école, les platanes, et recommencer, l’enfance, l’école, la cour, les platanes, jusqu’à l’absence de sens, le retournement. De son corps de fœtus à son corps de nouveau-né. De son apparition dans les pensées de sa mère, bien avant sa conception – dans l’enfance de sa mère il y a déjà sa trace – à ce qu’il se forme en protubérance et en creux dans son ventre. De son corps de tout petit enfant à son corps d’enfant, à son corps en mouvement, toujours. Sa première dent de lait. Ses crises de croissance. Les ongles qui lui poussent. Les cheveux blonds qui passent au châtain. Les yeux qui noircissent. Ses cheveux entrelacés, tournant avec l’eau du bain qu’on vide, avec les peaux pelées du soleil d’été. La légère bosse du nez qui prend le profil de la mère. Ses mots, ses choix à travers eux. Elle vit des amours au passage des petites filles dans les voitures. Elle marche toujours trois pas derrière les groupes d’enfants. Elle court dans les sables des grandes plages, en rêve, elle court dans l’eau de la mer, jusqu’à la taille, renversant l’air et les vagues avec ses poings.

 

4

C’est dans sa chambre qu’elle vit, et c’est dans une chambre qu’on est seul. La fenêtre se ferme pour faire du silence dans la pièce, et du silence plus profond entre elle et le monde écrit-il. Elle fait des pas, les gestes se découpent, elle inspire, s’assied, ramène ses pieds en tailleur. Elle pense à ses ongles, ses cheveux qui poussent, à toute l’eau de son corps, elle touche ses bras, son ventre, ses jambes, elle pense plus fort au sang dans ses veines, elle voit les veines, violettes, sous la peau. Elle voit ce corps, et elle dit non de la tête. La nuit, avant d’éteindre les lumières, elle écoute la musique. Puis elle éteint. C’est là, dans cet avant-sommeil, que tout arrive à elle, des idées les plus agréables aux fantasmes de mort. Elle a entre ses mains l’odeur des femmes, des petites filles, mais aussi celle, âcre, forte, de la transpiration des hommes et du père en particulier. C’est l’odeur entêtante qui gagne, celle du rouge pour les lèvres, celle de la goutte de parfum sous l’oreille. Elle se voit marcher en retrait, nue, et elle voit les autres se retourner, et rire. Elle les imagine dans un trou gigantesque, un cratère, se ruant tous sur une toute petite échelle qui plie sous leur poids. Et à elle de rire, les regardant d’en haut. De jour en jour. De nuit en nuit. Son corps s’affine, se taille. La chambre devient petite. Elle fait le rêve d’un corps adolescent dans des vêtements d’enfant. Sa voix mue. L’araignée grossit.

 

Je suis morte


 

1

La fumée grimpe, écrit-il, elle s’évase et meurt au plafond. C’est Lui, l’amant. Il fume. Il a des gestes de porcelaine, il est semblable aux statues. Il compte les recettes du jour, il fume, comme les anciens il allume une nouvelle cigarette avec un mégot, ainsi de suite, il fume, la vie devant lui il sourit toujours en malaxant cette liasse, il joue avec sa vie, avec la vie des autres, des filles comme elle. Il croise et décroise des tas de choses dans sa tête. Elle. Elle est là. Il ne la regarde jamais vraiment, à part durant l’amour. Cela n’aurait pas de fin. Sauf au moment crucial, au mot de plus. Et il disait : Bordel, et putain. Et il disait : Dieu. Bordel de Dieu. Maladie de la beauté. Et, disant cela il crachait, beaucoup, comme si sa salive était empoisonnée. Des mots se formaient dedans, il les disait, il les crachait tout de go, comme on aurait parlé d’une catin. Il fumait. Il entrecoupait ses invectives de bouffées de cigarette. Il devint le mal à évincer, l’homme à abattre. Elle chercha un couteau. Elle n’en trouva pas. Il se tenait, à la fenêtre. Il lui disait : Tu es une putain. Et il ne la regardait toujours pas dans les yeux. Il visait l’immeuble d’en face pour cracher ce qui lui restait de salive. Elle vit son dos, la charpente de muscles, le point rouge de la cigarette dans la nuit. Elle le vit tout entier qui se tenait. Il ne la vit pas s’avancer. Il ne l’entendit pas sangloter. Il sentit tout d’un coup le poids de ses mains qui poussait. Et plus rien, Dieu peut-être, Bordel de Dieu...

 

2

Elle dit : Ciel... Elle dit : La mort... Elle regarda sept étages plus bas, écrit-il. Ce ramassé informe qu’était le corps. Dans la précipitation elle ne prit pas son sac à main rouge, elle ne prit pas la liasse d’argent posée sur la table, encore chaude des doigts de l’amant. Elle quitta l’appartement. Courut dans les escaliers. Passa devant le corps dans la ruelle, regarda à peine la flaque de sang mêlé aux eaux mortes des pluies. Elle prit d’autres rues, arriva au niveau d’un terrain vague près d’une station à essence. Elle vit non loin de là un homme venir à elle. C’était un garçon aux yeux agrandis par une sorte de foi. Il se dirigeait vers elle en marmonnant des choses entre ses lèvres. Elle l’esquiva. Elle vit le rail brillant d’une voie ferrée et prolongea là son chemin. Un arc-en-ciel naissait au-dessus d’elle, lui donnait à partager un coin d’auréole. Ce n’était peut-être que la fin de son monde, se dit-elle. Et elle tapait du pied dans une boîte en fer, jusqu’à ce que la boîte soit cette chose bancale, écrasée sur elle-même, à son image. Ainsi s’abîmait-elle dans des pensées. Elle pensait : J’ai été cette femme. Et elle déchira la photo en quatre, puis en huit, puis elle jeta les morceaux au vent, aux pierres et aux ravines bordant le chemin. Peut-on dire un chemin ? C’est le long de la voie ferrée. C’est un chemin de fer et de pierrailles. Le point le plus éloigné du Paradis. L’enfer peut-être. Le cœur est machiné pour ça. Pour cesser de se battre.

 

3

Maintenant, écrit-il, elle a tous les visages. Elle est toutes les femmes. Elle est cette petite fille et sa sœur qui s’aiment d’un amour viscéral et fou et qui n’arrivent pas à se quitter. Elle est l’enfant profond du pont du Paradis, elle va d’un bon pas vers un désastre magnifique, celui de ses yeux, du dessin de son nez et de sa bouche, et de ses petits seins sans forme sous son pull-over. Elle est celle que les garçons convoitent, mais elle choisit l’Ange. Lui, toute sa vie était fumée, et sexe, et liasses de billets. Elle y pensera, elle aura tout le temps d’y penser, toute la nuit de son âme. Qu’est-ce que c’est, la mort ? Une balle dans la tête, une corde, un pendu, une chute, un train qui passe... Elle est du parti du train, du broiement. De son corps happé par la carcasse hurlante. Le train venait de loin. Qu’est-ce que c’est la mort, quand ça s’approche, quand ça arrive comme une rencontre ? Rien, la fin de la vie, je meurs comme j’ai fait l’amour, je meurs comme j’ai fait l’oubli. Ce n’est pas grave, dit-elle. Je suis définitivement supprimée du programme, évincée du jeu. Tout devient plus noir, c’est étrange. Je perds ma matière, mes pensées une à une disparaissent, je laisse quelqu’un parler à ma place, je ne suis plus que lave gluante et sciures d’âme. Mon âme s’effritera aussi. Non, ce n’est pas grave. Simplement une autre vie. Une vie devant un mur peint comme un œuf noir. Une vie sans corps, sans la plaie du sexe. Une vie d’étoile ou de comète. Je suis morte.

 

4

Je me souviens des jeux de l’enfance. Je me souviens de m’être surprise à penser à sortir de moi, accoucher ces pensées hors de ma tête. Je me souviens de l’école, des heures de cour interminables, du chewing-gum collé sous la table, attestant. Je me souviens de mon père, de son chagrin à l’annonce de la mort de ma sœur. Je me souviens de ma sœur, de ma mère, de toute ma famille. Je me souviens qu’enfant j’allais dans le jardin, la nuit, vivre la seconde vie des pierres, attendre qu’elles s’entrouvrent. Je me souviens du pont du Paradis, je me souviens de Dieu, de l’innocence, et de l’eau que les lingères avaient jusqu’à l’aine. Je me souviens du jour et de l’orage et de la pluie, jusqu’à l’arc qui tira les couleurs. Je me souviens de lui, je me souviens de ce Nous qui nous portait. Et du sexe, et de ma plaie, béante, ma blessure de louve. Je me souviens de vous, de toi qui m’écris sans fin. Je chute avec toi dans le livre. Je tombe avec ces choses que sont l’enfance, la neige, trois cheveux d’or, la surrection du sang et l’insurrection de ce qui doit naître au chant. Je suis morte. Bientôt je ne pourrai plus parler, je ne trouverai plus rien qui puisse remonter aux lèvres et les ouvrir comme parole. Tu ne pourras plus m’écrire. Parce que je me souviens de t’avoir fait mal jusqu’à la séparation radicale. Tu n’es plus moi. Je ne suis plus toi. Je n’écris plus aux étoiles, aux trous noirs, à la Nuit. Je n’irai plus, tu vois, au pont du Paradis. Ici plus rien ne brille. Bonsoir...



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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 septembre 2014.
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