Bruno Krebs | Le Havre

« Je m’appelle Bruno Krebs, ni plus ni moins, je claironne. Je suis écrivain, j’ai publié dix livres. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Éric Schulthess | Retour à Bauduen
L’AUTEUR

Sur le personnage singulier qu’est Bruno Krebs, lire simplement sa page Wiukipedia. Qui ne dit pas cette voix encore plus singulière, débusquant le fantastique dans des récits tendus et énigmatiques, aigus.

LE TEXTE

Le Havre est un fragment d’un projet en cours, portant pour titre Styx.

 

à Ben, mon frère

Pas la première fois qu’elle ressuscite, ma psychiatre morte.

Et rajeunit du même coup, plus jeune même que bien avant sa mort, pourtant pas bien vieille alors.

Aujourd’hui sémillante et gracieuse, comme à l’accoutumée, mais rarement je l’ai vue afficher pareille forme – elle a même gagné en stature et rondeurs, qu’elle drape d’une très seyante robe, ample et légère, plis noirs éclaboussés de grosses pivoines écarlates, soufflées puis rabattues par le vent.

Elle gazouille, rit à tout bout de champ – sa voix a pris une amplitude inusitée, presque opératique – esquisse entrechats et volte-face pour nous décrire « sa » ville – vaste cité portuaire et balnéaire où elle a choisi de se refaire une nouvelle vie, après une mort déjà ancienne, et indûment prolongée.

Majestueuse avenue, hautes villas alignant balcons et terrasses, terre-plein central ombragé d’aériens sophoras, la lumière les transperce en guirlandes et fils de verre.

Séraphita nous raconte – avec une amie elle a ouvert un restaurant, un club exclusif, réservé à une clientèle amatrice d’art et de bonne chère.

Elle nous désigne, entre une galerie et un magasin d’antiquités, le porche encadré de cariatides au poitrail dénudé, les vitraux et leur ferronnerie Belle Epoque - et nous pénétrons dans un hall dallé de marbre, où colonnes torsadées et palmiers se reflètent dans une haute glace rococo.

Au salon, murs tendus de chintz rose, moquette vert amande, fauteuils et sofas rayés crème et cerise, les clients patientent en feuilletant des revues d’architecture, attendant comme chez le médecin leur tour de passer à table.

J’ai cédé ma bergère à une jeune femme enceinte, qui me remercie d’un hochement de tête, et sort son tricot. Assis sur la moquette, j’étends mes jambes, décontracte mes doigts de pied. Je m’assoupis un instant, ou plus peut-être, bercé par les échos de voix, les bruits de pas feutrés, et le mouvement des feuillages, entre les rideaux, fenêtre entrebâillée sur son espagnolette. Position inconfortable. Un cauchemar menace, se précise, et je me redresse avec un long frisson.

Gagné par les courbatures, plus que par l’appétit, je gagne une porte au fond du couloir, descends quelques marches.

Le perron donne sur un jardin touffu, obscurci par les magnolias et de grands rhododendrons. Au fond, une barrière perce la charmille, donne sur une grande friche d’herbes et de sables ondoyants, puis une étendue liquide, à perte de vue.

Un chemin sinueux me mène jusqu’aux berges.

Des promeneurs y circulent sans hâte, d’autres arpentent le rivage, en contrebas. Eparpillés, ils semblent pêcher les coquillages dans la vase, entre les îlots.

Loin, très loin, la rive opposée dessine une mince frange grise, tremblante. Des navires profilent leurs silhouettes noires, se suivent ou se croisent comme guidés sur un rail.

Le ciel tend une immense draperie de mousse gris-vert, où d’éblouissantes trouées creusent leurs hublots roses.

— Le Havre… j’articule hébété, puis répète, soufflant ces deux syllabes entre mes lèvres.

Le Havre – son chenal élargi en Amazone, languide, amazonienne grisaille déployée sous ce ciel de mousse verte et rose.

J’avance dans l’eau, pense ôter mes soulier – trop tard, je patauge déjà jusqu’aux chevilles.

Une vieille femme engagée comme moi, jupe noire retroussée, ne paraît pas incommodée, a sans doute choisi ce raccourci pour rentrer chez elle, traînant son cabas à fleur d’eau.

Je continue, mais genoux bientôt trempés, la vigueur du courant me fait vaciller. Par instants, des trous m’immergent jusqu’aux cuisses. J’écarte les bras pour ne pas perdre l’équilibre. Le flot se gonfle, s’agite, m’éclabousse la taille.

Un navire dresse son étrave, sur ma gauche, sa vibration ébranle l’air. Ses hélices brassent le limon - et la houle jaunit.

Je m’immobilise, me stabilise tant bien que mal devant cette masse géante, soudain si proche – le chenal navigable sans doute à moins de cinquante mètres. Pivotant prudemment, je tâtonne, cherche fonds plus fermes, et rejoins peu à peu la rive.

 

*

 

Devant la villa, un petit groupe s’est constitué – j’imagine qu’ils ont déjeuné. Séraphita gaiement me convie à les suivre, tous devisant à tue-tête, sous les saules et les robiniers.

Je traîne un peu, bon dernier – mon pantalon dégouline – observe un bout de bois tordu, couvert de lichens et de champignons en éventail, le soupèse, puis le repose.

Ils ont disparu maintenant, voix étouffées sous les branchages. Le sentier se divise, et j’opte pour la mauvaise solution manifestement, car me voici à nouveau sur le rivage.

Prenant la tangente, je gravis une colline rase, accède enfin à une petite route gravillonnée, et presse le pas.

 

*

 

Centre-ville, pour ce que j’en reconnais, du Havre.

Un grand marché occupe le bord du canal. Des manèges, une fête foraine, et, sur cette avenue transversale, des entrepôts réhabilités, une papeterie à l’ancienne, fronton bleu ciel siglé « Olympia », façon années 1960. Et des bars, des terrasses, des épiceries.

Au carrefour, le goudron tout neuf luit au soleil. Deux librairies Art Déco, une banque, alignent leurs arcades. Aucune circulation ou presque, mais une animation paisible – et la richesse des vitrines m’éblouit.

Remontant vers l’ouest, je passe un monuments aux morts, son colossal poilu en bronze courbé sous le poids de la dépression, devant une gare blanche et déserte.

Puis ce boulevard me ramène au fameux « pot de yaourt », l’auditorium construit par Oscar Niemeyer.

Je me glisse à l’intérieur, pénètre dans une vaste salle de conservatoire. Ils y ont organisé une causerie. Tables de cantine ou d’école, public clairsemé, une voix résonne, une question – et un bonhomme en costume bleu de Prusse répond, caressant sa barbiche noire.

Le maire, je le reconnais. A ses côtés trois ou quatre élus, je suppose, et puis, un peu à l’écart, un type en complet noir, très chic avec sa chemise blanche col cassé immaculé, façon années 1920. J’observe sa grosse tête ronde, sa courte frange châtain, ses yeux d’or mobiles et perçants.

Walser. Robert Walser, au Havre. Aucun doute ne m’est permis. C’est bien Walser, là, tiré à quatre épingles - ses épaules robustes, son front têtu, son regard non pas cruel, mais prêt à tuer ou pardonner, selon son humeur.

Le colloque s’achève. Quelques audacieux – audacieuses – s’approchent, vite rebutés par la mine revêche du maître, et j’en profite pour accoster le maire esseulé.

— Bonsoir, mon cher Basile, je lance d’un ton confiant, lui tendant la main.

Évidemment, mes habits détrempés ne plaident pas en ma faveur. Basile me renvoie un sourire mi-figue, mi-raisin, sans sortir l’une ou l’autre de ses mains glissées sous son fauteuil. Alors je me tourne vers Robert.

— Je m’appelle Bruno Krebs, ni plus ni moins, je claironne. Je suis écrivain, j’ai publié dix livres. Et vous êtes mon maître, car j’ai lu tout de vous, absolument tout, et en bien des circonstances, et pas toujours très reluisantes, croyez-moi sur parole. Ah, si vous saviez quel bonheur pour moi, de vous retrouver ainsi, bien habillé, bien nourri, et manifestement béni enfin, un peu, par la fortune !

Robert me sourit. Son faciès lunaire s’illumine et me balance un sourire si énorme, c’est comme un soleil qui explose, un soleil en pleine nuit, un paysage nocturne incendié, mais bienfaisant, empli d’une bonté sans limite.

Comme s’il me mettait au défi de le faire exploser d’un rire qui ferait exploser le monde, et nous unirait tous deux dans une explosive accolade.

Alors j’ajoute :
— Le Havre, si vous saviez, mon bon Robert, comme Le Havre a changé ! Venez avec moi, je vous montrerai les manèges, les chevaux de bois et les librairies, et la beauté du ciel, et les grands navires qui passent, sous l’horizon vert et rose !

 

*

 

Robert a voulu se changer, pour la visite : veste en velours fauve, il a pris le volant de son coupé 304 vert pomme, aux sièges orange éventrés.

Il préfère aussi que je l’appelle Ben désormais (car sa maman l’appelait Ben), et le considère comme son demi-frère.

Ce matin très enjoué, il joue avec maestria du levier de vitesses – boîte italienne me fait-il remarquer, avec un clin d’œil malicieux.

Un large pont blanc enjambe le canal, à chaque extrémité deux piles se dressent, stèles hautes comme des immeubles et parées de marbre, bas-reliefs aux noms de batailles, ornés d’éléphants, de singes et de cocotiers. Trente mètres plus bas, le grand canal, flots argentés, scintille dans l’ombre projetée par le tablier. Un dégagement, au milieu, permet de se garer.

Vois, Roben – j’utilise ce subterfuge pour lui être agréable, sans dénaturer tout à fait son nom véritable – le « pot de yaourt », tout au bout, comme il étincelle sous l’azur du Havre !

Je lui désigne le parallélépipède dressé dans la brume, sa haute arête blanche, puis la cheminée gentiment penchée, un peu en retrait, chef-d’œuvre d’Oscar.

Roben s’appuie au parapet, observe le spectacle, émerveillé.

— Niemeyer… murmure-t-il. Et le vent balaye sa frange, éclabousse ses yeux de paillettes dorées.

Longeant le canal, on rejoint l’esplanade, le grand tourbillon bétonné qui plonge en sous-sol, comme dans un cratère.

— Faisons le tour, je propose, mais reste en périphérie, Roben, seuls les camions d’orchestre et de décors peuvent descendre.

En lisière, une friche s’étale, se relève vers une arête dunaire. Pente plus raide, nos roues s’enfoncent dans le sable. Roben rétrograde, puis reste en troisième, maintenant son allure. Toute la ville se découvre, zincs et terrasses, flèches d’églises, canaux et même la longue digue fondue très loin dans la brume.

— Roben, ralentis, je t’en conjure, ou nous allons verser !

Pour toute réponse, il éclate de rire, et de bon cœur.

— Comme c’est amusant, Le Havre ! s’exclame-t-il. Jamais de mon vivant je n’aurais pensé tant m’amuser, au Havre !

La 304 bascule, plonge dans la pente, glisse en travers, mais Roben rattrape la situation avec une dextérité de rallye-man, et nous voici dans un petit bois, une sorte de parc aux faubourgs de la ville.

Un couple y promène sa poussette.

À travers les feuillages, les eaux du canal étincellent.

Un grand navire fend les flots, passe en ronflant.

[Le Havre, mon frère Walser]



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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 décembre 2014.
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