Dominique Hasselmann | 140 tunnels

« où les automobiles courent avec des yeux blancs comme dans un terrier kafkaïen »

un autre texte de la revue, au hasard :
Québec | Charles Dionne, En même temps
l’auteur

Né en 1946 à Belfort, études de philosophie, maîtrise sur Nietzsche en plein mai 68, puis maître auxiliaire, service militaire dans l’artillerie, entre ensuite aux PTT où il sera inspecteur, puis inspecteur principal. S’illustre depuis bientôt 10 ans par une suite de blogs tous impliqués dans la lecture surréaliste de la ville, Le Chasse-CLou, L’irréductible et actuellement Le Tourne-à-Gauche. Sur twitter @DominiqueHasselmann.

le pitch

Twitter aura été ici la table d’écriture – table avec ville. Préparation et atelier de ce qui ici se lit en continu, dans sa densité, et peut-être aussi dans l’arbitraire que la contrainte lui confère. Ce qu’on appelle, précisément, écriture.
Non par culte du bref, mais par ce rapport de publication immédiate, circulante, qui permet d’être au plus près du réel et en même temps de le construire comme fiction. 
Tunnel ? Lieu sombre, d’enfermement, de circulation contrainte. Mais lieu urbain, de rapidité, de lumières éphémères. Le tunnel ici est celui qu’on fore en soi-même. La contrainte d’écriture, les 140 caractères de twitter, la publication sans retour, vont l’obliger 140 fois à aller chercher en soi-même une image, un choc, un dérèglement.
Un rendez-vous avec soi-même, qui exige cette intensité préalable, et peut se suffire de la collision.

le texte

 

1.

Tunnel d’Italie où les automobiles courent avec des yeux blancs comme dans un terrier kafkaïen, je suis comme un rat au volant.

 

2.

Tunnel aux parois courbes, suintantes, fraîches, galbées mais somme toute menaçantes, j’en suis persuadé, passer en feux de croisement.

 

3.

Tunnel des canaux de Venise à ciel ouvert, l’insolent qui a percé leur intimité minuscule et détaillée peinte par Canaletto.

 

4.

Tunnel des songes perdus au hasard du blizzard, du bazar des cauchemars et du balbuzard envolé, pas loin de la place de la République.

 

5.

Tunnel des évasions de camps ou de prisons avec la terre pour seule nourriture et l’oxygène comme espoir.

 

6.

Tunnel des prières ressassées dans des églises froides comme des tombeaux juste avant que ne sonne le glas (pour qui serait trop facile).

 

7.

Tunnel doux en haut de tes cuisses blanches, je n’ai pas pris de notes.

 

8.

Tunnel des jours répétés non écrits et donc anonymes par leur côté innommable ou transparent ou évanescent ou épargné ou mis de côté ou là.

 

9.

Tunnel des discours assourdissants dont les contradicteurs sont absents, partis, effacés, timides, bègues ou écrits par des répétiteurs.

 

10.

Tunnel sous la mer heurté malheureusement par un sous-marin atomique, de dernière génération, en panne soudaine de radar.

 

11.

Tunnel des fêtes où les cadeaux sont les wagons verts, rouges et dorés des échanges codifiés par le système marchand.

 

12.

Tunnel du métro avec ses passagers soudain apparus et disparus à jamais comme un sourire dans l’espace, tout près de la barre de maintien.

 

13.

Tunnel de la pensée qui circonvolute de plus en plus vite sur le toboggan de l’imagination dépourvue de tout dispositif de sécurité.

 

14.

Tunnel des couleurs de nuit où le noir joue le fond de toile pour des bleus, des jaunes, des rouges plus ou moins nets (pb d’ouverture).

 

15.

Tunnel du jazz où l’oreille devient verticale, convoi à la Coltrane vers des paradis parfois instantanés devenus ici.

 

16.

Tunnel des mots frappés sur l’écran, diptères rebelles ou non circulant de gauche à droite mais ne se sauvant pas encore du bord de la page.

 

17.

Tunnel des lampadaires éteints sur les autoroutes le soir dont ne demeure que l’élan gracile et protecteur du geste désormais inutile.

 

18.

Tunnel des baisers où la langue est tunnelier en milieu inconnu, invisible, uniquement imaginé, il lui faudrait un phare longue portée.

 

19.

Tunnel des rues qui se défient par leurs noms qui ne sont pas ici des numéros mais des célébrités plus souvent militaires que littéraires.

 

20.

Tunnel des livres dans la bibliothèque dont la moitié cachée derrière les soldats du premier rang ne risque pas une relecture proche.

 

21.

Tunnel des méandres de l’expo Edvard Munch, petites photos, grande foule hier soir, approche de loin, enfer de la cohorte voyeuse.

 

22.

Tunnel des lames de parquet de l’escalier en colimaçon, planches affûtées et cirées par des pas évanouis qui montent à la rencontre.

 

23.

Tunnel à reprendre d’un macadam à deux voies, bande sinueuse ou rectiligne des travellings du cinéaste méconnu Monte Hellman.

 

24.

Tunnel de tes yeux, cernés ou indiscernables, transpercement de ton regard vers l’intérieur de toi, ce que tu vois sans vouloir le croire.

 

25.

Tunnel des essuie-glaces, des pare-brises, des pare-soleils, des pare-vents, des pare-buffles, des parcimonies, des saint-simoniens.

 

26.

Tunnel de l’écran au générique blanc sur fond noir (le contraire est rare) où la musique s’engouffre comme pour prendre sa revanche finale.

 

27.

Tunnel d’une accélération à quatre cylindres quand les rétros ne vibrent pas d’un poil et que l’air est porteur de l’improbable à bruit d’échappement.

 

28.

Tunnel défilant juste au-dessus du casque de moto comme parallèle à l’estimation nuageuse qu’il s’agit vraiment d’un tout autre couvercle.

 

29.

Tunnel de la routine rustine, crever l’une pour l’autre, et oublier le nécessaire de réparation du vélo laissé solitaire à la cave, gelé.

 

30.

Tunnel d’un rêve : je plane au-dessus des champs de tournesols, leur tête jaune me suit à chaque bifurcation, valse lente de la campagne.

 

31.

Tunnel que tu avais creusé pour rejoindre dans le lit l’empreinte de ton corps demeurée inscrite comme un sarcophage précieux.

 

32.

Tunnel électrique, les passagers s’y brûlaient les ailes, les élytres, les yeux en myriades, innombrables et transformés en étincelles.

 

33.

Tunnel du couloir sans portes, sorties de secours et ascenseurs et ne conduit qu’au saut dans le vide si l’on ne craint pas le vertige.

 

34.

Tunnel d’une oreille à l’autre : stéréo interne, basses, aigus dans les angles, staccato des notes jamais concrètes (sauf musique du même nom).

 

35.

Tunnel nocturne comme une sonate jouée en plein air, au clair de lune (iTunnel), les touches du piano seront-elles un jour en technicolor ?

 

36.

Tunnel border-line, bande d’arrêt d’urgence, déversoir dans la mer, égout à ciel déchiré, pas seulement une visite pour touristes à Paris.

 

37.

Tunnel noir sous le Mont-Blanc, respecter les distances, chasser claustrophobie, au-dessus des alpinistes à pattes de mouches dans la neige.

 

38.

Tunnel de l’improvisation, cascade des mots, phonèmes, cailloux de Démosthène ou bijoux mal sertis, flux secourable grâce à l’idée fugitive.

 

39.

Tunnel lu en silence, les phrases au galop, l’horizon qui apparaît comme un décor piqueté de pylônes et d’éoliennes se faisant concurrence.

 

40.

Tunnel où les roues du train écrasent l’année ancienne, les aiguillages se succèdent, il manque juste aux TGV un sifflet humain.

 

41.

Tunnel des sentiments qui vont et viennent, se tamponnent et s’enfuient, pitié dangereuse et confusion, maelström des feuilles diaphanes.

 

42.

Tunnel télévisé quand l’image de fin d’année renvoie uniquement aux spectacles passés, jamais au présent ni à l’avenir : silence fiction.

 

43.

Tunnel sous les pistes de Roissy CDG, les avions surplombent les voitures comme des autobus à deux roulettes à l’avant, gardent leurs ailes dépliées.

 

44.

Tunnel des agapes du nouvel an, le champagne clique au son des flûtes ou des coupes qui débordent, ses bulles sont bien spéculatives.

 

45.

Tunnel à sens unique du Landy (A1 Lille-Paris) : seuls visibles, feux rouges et catadioptres des véhicules devant (parfois un sur deux).

 

46.

Tunnel du ciel gris, hier, nettoyé à grande eau, impassible devant la fête de minuit après l’homélie du 20 heures.

 

47.

Tunnel des choix économiques avec un chef d’orchestre où les musiciens jouent faux, la partition à l’envers sur les pupitres métalliques.

 

48.

Tunnel des foules nord-coréennes, hystérie ordonnée et désordonnée, pleurant le décès du grand leader, catastrophe nationale ou naturelle ?

 

49.

Tunnel des pâtisseries tenues par le sucre, la glace, la crème, l’onctuosité des religieuses marron et blanc, les mordre à pleine bouche.

 

50.

Tunnel de tous les vœux dans le même panier, bonheur, santé, souhaits, espoirs lancés ici et là, SMS pourquoi seulement une fois par an ?

 

51.

Tunnel de Lautréamont, avec l’« horrible Éternel à la figure de vipère », Chant deuxième, Maldoror, cela s’appelle l’aurore.

 

52.

Tunnel de béton, tombe pour une voiture en panne file de gauche, son conducteur assis téléphonant tranquillement pour demander secours.

 

53.

Tunnel des flashs sous le pinceau de la tour Eiffel dans la nuit implacable, seul phare terrestre beau à cause de son inanité même.

 

54.

Tunnel de Fourier (L’Unité universelle) : ut => amitié/violet/addition/cercle/feu, mi => amour, azur, division, ellipse, étain.

 

55.

Tunnel de Fourier : sol => paternisme, jaune, soustraction, parabole, plomb, si => ambition, rouge, multiplication, hyperbole, cuivre.

 

56.

Tunnel de Fourier : ré => cabaliste, indigo, progression, spirale, argent, fa => alternante, vert, proportion, quadratrice, platine.

 

57.

Tunnel de Fourier : la => composite, orange, logarithme, logarithmique, or, ut => unitéisme, blanc, puissance, cycloïde, mercure.

 

58.

Tunnel de la langue aspirée à moitié sortie de la bouche, grimace ou limace mouillée destinée à faire fuir comme image inacceptable.

 

59.

Tunnel de la lumière absorbée à son début et à sa fin comme ouverture/fermeture/ouverture à trois temps, jamais plus dans la même séquence.

 

60.

Tunnel de tes bras comme accueil, seuil, puis deuil un jour, frisson de la perte irréparable, casse bradée sur un chantier déconstruit.

 

61.

Tunnel de la vague en tuyau du surfeur dans le liquide amniotique couleur d’algues, d’huîtres, de nacre, de perles, toboggan de haute inconscience.

 

62.

Tunnel du soleil caché derrière ses lunettes noires, mica rayé, branches en forme de rayons inattaquables, reflets renvoyés vers l’astre.

 

63.

Tunnel de la respiration d’un grand coup avant de plonger, poumons sacrément gonflés, bouées internes sans doute rouges et blanches.

 

64.

Tunnel du saut à la Fosbury pour effacer la barre, limite invisible sous soi (imaginée) et la retombée attendue dans le sable réparateur.

 

65.

Tunnel des cohortes policières, Martiens du maintien de l’ordre, visages anonymes et uniformes garantis made in China (contestation pas tolérée) ?

 

66.

Tunnel des stalagmites et stalactites (ils montent, ils tombent) dans la grotte belge de Han, un couteau acheté après l’excursion scolaire.

 

67.

Tunnel de la dissertation de philo, suivre une idée qui s’échappe, synthétiser l’irréconciliable, conceptualiser le courant souterrain.

 

68.

Tunnel des pleurs enfantins, mer intérieure qui déborde, brouillard des yeux, brouille fraternelle, la bonde ne fonctionne plus.

 

69.

Tunnel de la distribution des prix, monter sur l’estrade, les livres pèsent des kilos, mise en scène à la gymnastique intellectuelle.

 

70.

Tunnel blanc de la route vers Besançon (fac de la rue Mégevand, neige où j’ai esquinté la R 8 de ma mère en doublant un camion de sablage).

 

71.

Tunnel mal luné du périphérique, rayons passant au travers des réducteurs de bruit, franges acoustiques ouvertes sur impatience céleste.

 

72.

Tunnel des verticales des arbres du Vietnam défoliés au napalm, apocalypse Hiroshima où les chênes-lièges ne couraient pas les rues.

 

73.

Tunnel doux entre tes seins non décorés par la Légion d’honneur ni par les laboratoires de margoulins pharmaceutiques et prothésistes.

 

74.

Tunnel des saveurs briquées, senteurs sinueuses, salsepareilles différentes, persil persistant, ail piquetant le palais élu.

 

75.

Tunnel des destinations non déterminées, non enregistrées jusqu’à ce qu’elles parviennent finalement dans le circuit de l’accélérateur.

 

76.

Tunnel du Nutella abandonné à la cuisine, poisseux sur les doigts, les couteaux, la table, mais que fait donc dame Tartine ?

 

77.

Tunnel de la bouteille qui se vide et devient transparente ou opaque et qui s’extravase dans l’extravagance de l’engloutissement du moment.

 

78.

Tunnel des regrets temporels ou éternels, fleurs fanées sur la mémoire ou les tombes, pots renversés par bourrasques de vent regrettables.

 

79.

Tunnel de la carlingue de l’avion, sous-marin volant sans périscope apparent, l’espace est moutonneux, beaucoup de houle par instant.

 

80.

Tunnel des manèges pour enfants : girafes rivalisent avec chevaux, bateaux avec camions de pompiers, bus avec motos, tout comme en vrai.

 

81.

Tunnel océanique, agité, bouleversé, sans égard particulier, tempête encyclopédique du vide et de l’abîme, plain-chant des marins éperdus.

 

82.

Tunnel des échanges muets, le regard parle à l’intérieur, les yeux se retournent dans la soie de la boîte mentale, sortie de secours.

 

83.

Tunnel des vêtements, les manches, récupérer la gauche dans le noir, le générique de fin de A Dangerous Method défile avec le nom Kodak.

 

84.

Tunnel des rêves disparus au réveil, des bribes caressent l’esprit, un autre monde est possible, celui-ci serait-il l’inverse de celui-là ?

 

85.

Tunnel de Schopenhauer, de Kant, de Leibniz, et Kierkegaard comme un clocher droit à côté ou bien d’une forêt ou bien d’un lac étendu.

 

86.

Tunnel du ronronnement des moteurs du ferry, usine sous les pieds, machines monstrueuses englouties dans l’huile plutôt que l’eau salée.

 

87.

Tunnel des promenades adolescentes en famille sur la route des Crêtes, paysages inaccessibles, manque oxygène, air pur de l’avenir, demain.

 

88.

Tunnel des fenêtres ouvertes le matin par grand froid, sanatorium de Megève, odeur des draps frais, monitrices à câlins, jolies figures pâles.

 

89.

Tunnel des descentes à ski sur piste noire (apprentissage moto dans les virages), réflexes de la conduite, force supérieure de la vitesse.

 

90.

Tunnel du coup de foudre (tunnel éclairé sans prévenir), décharge, disjoncteur, sirène, alerte, résistance impossible, abandon définitif.

 

91.

Tunnel des cheveux emmêlés, libres ou enserrés par une pince, feux de paille ou de brume, d’oiseau, fétus indéracinables par grand vent.

 

92.

Tunnel des mains dont les serviteurs s’agitent pour le bien, le pire, la caresse, et se croisent pour l’espoir soudain digitalisé.

 

93.

Tunnel de la marche à pied quand on surplombe ses propres pas qui emmènent là où l’on n’aurait jamais pensé arriver, dans l’étonnement.

 

94.

Tunnel de la pluie, passer entre les gouttes serait franchir un mur liquide (béton atlantique), se jouer des cordes à sauter et des flaques.

 

95.

Tunnel du temps incertain, indescriptible car sans apprêts, incolore, croit-on, mais en nuances de gris (des milliers pour imprimante).

 

96.

Tunnel de la musique de Stockhausen, coke en stock, poudre lourde, légère, scintillements au milieu de déflagrations qui font mal aux yeux.

 

97.

Tunnel d’une soirée où le rire cache l’ennui, la nourriture les aigreurs d’estomac, le vin la soif du mal, le pain la mie du temps égrené.

 

98.

Tunnel d’un goût dans la bouche comme d’un occupant par surprise, prise d’assaut à l’improviste dans un menu oriental, revanche coloniale.

 

99.

Tunnel de la chambrée militaire où la solidarité fait face à l’ennemi, grimper sur ridelles camions, départ en manœuvres d’hiver dans l’Est.

 

100.

Tunnel du givre sur les lunettes, mains gelées dans les gants de laine, la neige tranche, éblouit même la nuit, lune de glace.

 

101.

Tunnel du bestiaire freudien : après L’Homme aux rats, aux loups, ajouter aux reptiles, aux crabes, aux araignées (dans le plafond).

 

102.

Tunnel de la publicité qui a droit de cité, de cécité, de matraquer, de canonner, de claironner, d’étourdir, d’engloutir, de faire vomir.

 

103.

Tunnel des Twin Towers, taxis en fourmis jaunes tout en bas, chute imaginée mais purement volontaire malgré les parois épaisses de verre.

 

104.

Tunnel des élections présidentielles avec un candidat non déclaré qui rétrécit comme peau de chagrin tandis que la colère monte en reflet.

 

105.

Tunnel de la vision paysagère où les nuages disparaissent la nuit (sauf dans les tableaux de Magritte), barbe à papa un peu aléatoire.

 

106.

Tunnel de tes signaux en croisant et décroisant les jambes, le crissement est-il dû aux cigales pas encore couchées à cette heure-ci ?

 

107.

Tunnel de la sirène tous les premiers mercredis du mois, on attend les escadrilles de Stukas mais, Anne, on ne voit rien venir.

 

108.

Tunnel des sentiers en forêt, feuilles jouant à devenir moquette, champignons aux dessins animés, senteurs d’émission culinaire à la télé.

 

109.

Tunnel requinquant des descriptions de Francis Ponge, dessinateur de mots, poète communiste dont personne n’a jamais pu savonner la planche.

 

110.

Tunnel du grand soir, de l’explosion de joie même seulement un jour, la volonté collective rouge peut transcender l’injustice habituelle.

 

111.

Tunnel des étoiles qui s’enlacent et se fixent soudain dans un ciel anonyme et trop vaste pour qu’elles puissent l’obscurcir juste un soir.

 

112.

Tunnel du travail, chagrin à porter, peine quotidienne si non choisie, moulin de la répétition avec le joug sous lequel baisser la tête.

 

113.

Tunnel des camps (ou l’indicible) dont quelques survivants ont rapporté leurs témoignages comme des pelletées de terre infernale.

 

114.

Tunnel de la danse où les corps glorieux planent au-dessus des planches, celles-ci comme tremplins pour aller caresser l’espace déchiré.

 

115.

Tunnel des remparts, parfois de bric et de broc, leurs pierres mémoires des soudards, des victoires, le lierre les gravit aujourd’hui.

 

116.

Tunnel des gares à verrières comme pour indiquer une autre voie, aiguillages dans le ciel, passages à niveau rouge et blanc pour moutons.

 

117.

Tunnel du bowling dans The Big Lebowski, choc en retour des quilles, la sphère est un projectile lourd et ludique, acteurs au top.

 

118.

Tunnel des lampes-torches dans la nuit, portées à hauteur de vue par les flics dans les films américains, avant le tir au jugé.

 

119.

Tunnel des marches militaires dont le seul but est de faire défiler au pas, à diffuser à la télé tous les soirs au vingt-heures sur ordre.

 

120.

Tunnel électrisant de Jimi Hendrix, le 18 août 1969, et de Lydie Salvayre dans son Hymne lumineux d’août 2011.

 

121.

Tunnel de Bob Dylan, mots sertis sur la voie, siffler dans la désolation en attendant Ezra Pound et T.S. Eliot.

 

122.

Tunnel d’une baignoire, s’endormir dans l’eau matricielle, tête aquatique en apnée, mousse volubile, ne plus ouvrir les yeux qui piquent.

 

123.

Tunnel de la radio, essayer de saisir les mots comme des insectes, les attraper au vol, les rassembler et leur donner un sens imagé.

 

124.

Tunnel de l’horizon qui se déplace lentement, mais plus vite que les nuées qui le lacèrent, écharpes rougeoyantes du crépuscule agrandi.

 

125.

Tunnel d’un hangar, centre de tri, murs de tôle ondulée, paquets, lettres, tapis roulant, objets lancés aveuglément à l’aventure.

 

126.

Tunnel de l’autoroute A7 par grand mistral, force 750, en moto on roule soudain penché d’un côté, pareil aux arbres mais sans racines.

 

127.

Tunnel d’un baiser où les secondes sont des minutes, les minutes des heures, le temps photographié par les sens, éternité instantanée.

 

128.

Tunnel des frondaisons, des moissons du ciel, des parfums de lavande (Sault, dans le Vaucluse), du soleil jaloux un jour de notre passion.

 

129.

Tunnel de la salle de réveil, transportation insensible, paradis chloroforme ou image réversible de la mort frôlée, ce n’est qu’un mirage.

 

130.

Tunnel des songes merveilleux, des rêves à répétition, des fantaisies nocturnes, des paysages catastrophiques dont on réchappe toujours.

 

131.

Tunnel des années (boucles de mes cheveux comme une fille, à quatre ans, quelques-unes dans une enveloppe), circonvolutions capitales.

 

132.

Tunnel du piano qui apprend déjà aux doigts la machine à écrire Japy, Méthode rose avec touches blanches et noires, polyphonie enfantine.

 

133.

Tunnel des armes légères ou lourdes (jusqu’aux canons de 105 et 155), cliquetis général des culasses, barillets, chargeurs, cibles au loin.

 

134.

Tunnel de la peau, son grain (parfois de beauté), son revêtement lisse, humide, les dérapages contrôlés, sa bande d’arrêt d’urgence.

 

135.

Tunnel de la poésie dans son souffle hivernal même, le verbe qui échafaude et embrasse Charles Fourier lu et su en utopie par André Breton.

 

136.

Tunnel marin de Xenakis, visionnaire indomptable dans la mer de l’invention, harmonie des sphères célestes elle aussi.

 

137.

Tunnel creusé par Kafka qui n’est plus prisonnier, s’est comme échappé de la littérature en la fusionnant car existence du donjon intérieur.

 

138.

Tunnel des amitiés battues par les virevoltes, la coulpe est pleine, les regrets ou remords, un chien qui mord une pierre (Nietzsche).

 

139.

Tunnel des concerts où le fauteuil est la seule pensée, j’imagine la note chez le rempailleur rue Daguerre, en face de chez Agnès Varda.

 

140.

Tunnel de phrases peut-être inutiles, qui cèdent la place à d’autres, et là j’aperçois, oui, le bout du tunnel : éblouissement déchirant ?



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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 avril 2013.
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