Anh Mat | En attendant l’orage

« une autre espèce d’hommes, l’espèce de ceux qui ont attendu sans fermer l’oeil l’orage »

un autre texte de la revue, au hasard :
Éric Dubois | Écrire
L’AUTEUR

Né en 1982 à Toulouse. 24 ans après, départ pour Saïgon. Désir d’habiter une langue étrangère, prendre de la distance avec ma langue maternelle, la préserver pour la lecture et l’écriture uniquement. Première publication sur nerval.fr devenu la revue Tiers Livre.
2013, ouverture d’un blog, les nuits échouées.
2015, premier livre "monsieur M." chez publie.net.
2016, "135 cartes postales de la Chine ancienne" aux éditions QazaQ

LE TEXTE

Transcrire une distension du temps pour que, de ce temps suspendu, la ville surgisse avec plus de présence. Dans ce texte, on retrouve certainement ce qui fascine à la présence de Saïgon dans les nuits échouées, très fier d’accueillir à nouveau Anh Mat. FB.

Tu entres dans ce quartier comme dans une page blanche, incertain, cherchant du bout des doigts des amorces de phrases, deux trois mots susceptibles de dissiper la brume sur ce lieu encore étranger. Tu sembles troublé de te sentir pour la première fois si loin de toi, si proche de l’anonymat tant convoité. D’ailleurs, qui es-tu ? Que fais-tu par ici ? La rue est quelque peu méfiante à te voir ainsi passer, toi qui n’as ni le visage du quartier, ni celui du pays.

C’est un des derniers jours de la saison sèche. Peut-être même le dernier. Certains lèvent les yeux au ciel dans l’attente de la première goutte, celle qui entraînera toutes les autres. Le journal l’a annoncé : l’orage éclatera aujourd’hui. Il sera violent, s’abattra avec fracas sur les toits de tôle, de tuiles, trempera le linge oublié sur le fil, fouettera les vitres et l’ennui des visages réfugiés derrière la vitre d’un café, à l’abri des rues devenues, en quelques minutes à peine, d’étranges canaux de pluie. Combien de moteurs s’y noieront aujourd’hui ?

Mais la pluie se fait attendre. Le linge laissé dehors, personne ne semble s’en soucier. Ce n’est peut-être qu’une fausse alerte. Combien de fois ces jours-ci l’orage est-il passé à côté ? Tu sens pourtant son odeur humide se mélanger à l’haleine de la rue, ses relents d’essence, de soupes et d’ordures jetées par terre, offrande de déchets aux rats dont les queues disparaissent dans les ténèbres d’une bouche d’égout ou sous la porte d’une maison vide. Les cieux commencent à gronder au loin. Les chats désertent les toits. Les chiens aboient à s’en déchirer les mâchoires. Les oiseaux volent contre le vent vers d’autres terres, comme si chaque coup de tonnerre était une menace de mort adressée par le ciel lui-même.

Le jour perd peu à peu ses couleurs sous un étrange voile noir bleuté traversé par quelques éclairs. Le vent se lève sur la rue aussi vite que les regards sur toi. C’est l’heure de manger. Les questions à ton sujet sont dans toutes les bouches pleines de nouilles, d’herbes et de viande. C’est à croire que l’orage s’apprête à s’abattre sur toi, rien que sur toi qui es déjà au centre de la rumeur du quartier, à la merci de l’humeur, du caractère venimeux de son voisinage, de sa langue bien pendue. La main sur les lèvres, ils ne cessent de chuchoter, de rire, de te médire jusqu’au délire…

Écoute, écoute mieux : ce que tu prenais pour des coups de tonnerre n’est que le gong de la pagode d’à côté, ce cœur de cuivre qui bat au loin, à l’heure des prières. Entre chaque battement, tu décèles dans la moiteur leurs murmures chargés de souhaits, de tristesse, de paroles qui se confessent pliées en deux comme une lettre adressée au ciel orageux, à l’esprit des ancêtres, des disparus, les deux mains jointes sur un billet de 5000 dôngs. Être entendu par l’esprit d’un mort a un prix, aussi modeste soit-il. Tu regardes de ta fenêtre les allées et venues de centaines de croyants, sans sentiment aucun, les yeux rouges, juste à cause de l’encens qui n’en finit pas de brûler…

La chaleur est insoutenable : chemise et caleçon trempés de sueur, tu commences à vaciller, cherches un abri à l’oubli de tous où te protéger de l’orage qui s’apprête à éclater comme un cri de fureur au fond de ta gorge. Tu trouves une chambre à l’heure, payes aussitôt pour la nuit entière. Une fois entré, tu te déshabilles avant de t’asseoir entièrement nu sur le lit. Le drap colle à ta peau. Dans un soupir exténué d’angoisse, tu ouvres l’iPad. Une page blanche attend depuis près d’un an les mots de ton impuissance à écrire. Chaque fois tu butes sur sa virginité telle une énigme impossible à résoudre.

Puis une goutte tombe sur l’écran. Est-ce une goutte de pluie, de sueur ou bien une improbable larme venue s’écraser sous tes yeux comme pour te faire un signe… un signe de vie ? Tu fais dos à la fenêtre qui est ouverte. Quand tu te retournes pour vérifier si la pluie est enfin tombée, un rai de lumière transperçant les nuées aveugle ton regard inerte. À cet instant, tu penses que tu pourrais rester ici plus d’une journée. Quelques mois. Des années. Peut-être même le reste de ta vie, à ne rien faire, rien faire d’autre que guetter le commencement de la saison des pluies.

Tu tends la main à la fenêtre. Pas une goutte. Rien que la salive des paroles du dehors qui remontent dans un argot éructé, postillonné comme autant de cailloux jetés d’une vitre à l’autre. Chaque bribe de discussion semble nourrir le bruit d’une guerre quotidienne contre le silence. Tu supplies l’orage d’éclater dans l’espoir qu’ils noient la parole des hommes et des femmes de ce quartier. Tu aimerais tant, ne serait-ce que pour un court instant, n’entendre que le bruit de la pluie…

La nuit commence déjà à tomber à l’ombre des chantiers trempés dans la lave. Le ciel : une braise derrière les nuages crevés par les grues. Ton silence à la fenêtre du cinquième étage est une antenne qui capte les voix du voisinage, des ouvriers mangeant en cercle autour de leur réchaud avant de s’endormir sur les échafaudages de ces futurs immeubles de vingt étages. Tu cherches à comprendre le sujet de cet incessant commérage. De qui parlent-ils avec autant rage ? Du voisin ? De Dieu ? De toi ? Ou bien de celui qui est dans toutes les bouches : l’orage… Ses grondements s’éloignent. Avec ta colère.

Ton regard quitte le ciel pour se poser dans la rue. Les cantines à même le trottoir sont bondées. Joues rouges et regards ivres ne cessent de trinquer. Leur joie hurlante te déprime plus que jamais. Au beau milieu de ce vacarme, tu remarques la silhouette d’un homme assis seul sur le côté, en retrait. Son visage flou semble te fixer droit dans les yeux. Aurait-il surpris en flagrant délit l’intime solitude de ton regard sur lui ? Tu sens sur toi le battement de ses cils, de son cœur. Aussi curieux qu’apeuré, tu tentes de lire sur ses lèvres ce qu’il semble t’adresser la main devant la bouche… mais tu n’entends rien. Es-tu au moins certain qu’il s’adresse à toi ? Après tout, il ne t’a peut-être même pas vu. Il n’est pas impossible qu’il parle tout seul en regardant le vide, le vide que tu es devenu. D’ailleurs, sans aucun égard pour ta présence, sa silhouette se lève, s’en va se confondre avec les ombres de la nuit. Au loin ses pas résonnent au rythme des secondes qui ne cessent de te tuer les unes après les autres. Tu perds ton temps à te demander bêtement s’il t’a remarqué. Pourquoi t’accroches-tu avec tant d’espoir au regard d’un passant ? Es-tu seul à ce point ?

Le quartier est désert. Il porte encore l’aura de ses personnages, le souvenir de leurs gestes et de leurs voix. Tu es désormais l’unique spectateur d’un théâtre vide. Il reste sur le goudron les déchets de leur passage. Le rideau est resté ouvert sur l’absence des acteurs, sur le décor d’une nuit plus fictive que la réalité. Un lampadaire éclaire la scène d’une lumière froide. L’orage revient. Il se remet tendrement à gronder au moment même où tu surprends dans la cage d’escalier deux ombres accroupies. Elles s’échangent furtivement un petit paquet. Elles vont faire ça ici. Sous un ciel sans lune. À 2 h 33. Ne ferme pas les yeux. Regarde : la mort est brune au creux de leur bras.

Tu t’es endormi quelques heures. L’orage est-il tombé durant ton sommeil ? Il te semble avoir rêvé d’un déluge. Au petit matin, tu quittes enfin ton refuge pour descendre voir si le sol est mouillé. Il l’est. Par endroits. Impossible de savoir si c’est l’eau des terrasses lavées à jet de seau ou celle de la pluie qui a déjà séché. Le temps est un peu plus frais. À cette heure-ci, les rues sont étrangement calmes. Le voisinage a disparu. Plus personne ne te scrute du coin de l’oeil. Tu ne croises que des indifférents qui s’étirent en pyjama tout en marchant dans la brume d’un jour à peine levé. On dirait une autre espèce d’hommes, l’espèce de ceux qui ont attendu sans fermer l’oeil l’orage… jamais venu.



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1ère mise en ligne 20 décembre 2015 et dernière modification le 3 octobre 2016.
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