Anne-Sophie Barreau | Paris-Lille avril 2014

« – Tant que ça ne devient pas une habitude ça va. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Jacques Serena | Voleur de guirlandes
L’AUTEUR

Anne-Sophie Barreau est née en 1973 à Angers et vit à Paris où elle est aujourd’hui journaliste indépendante. À lire sur publie.net : Retour Pôle Emploi.

Entre 2008 et 2010, elle a travaillé pour la coopération française au Burkina Faso. Depuis son retour d’Afrique, elle fait de fréquents séjours à San Francisco.

Sur Twitter : @asbarreau.

C’est le 4ème texte d’Anne-Sophie Barreau sur nerval.fr.

LE TEXTE

À sa façon désormais très reconnaissable, A-S B décortique un lieu et un temps – sauf que le lieu cette fois est mobile : trajet régulièrement et identiquement fait pendant une période donnée –, pour en faire un microcosme social, de visages, d’usages, de paroles qui fait miroitement de la vie commune. FB.

Pas un bruit dans la voiture du TGV ce matin. Par la vitre, des images maintenant connues, un avion sur le point d’atterrir à l’aéroport de Beauvais, des éoliennes.

Dans le métro à Lille, deux hommes côte à côte lisaient le journal. La Voix du Nord avec en une le titre « Valls au combat » pour le premier, L’Equipe où s’étalait en gros « Cavanni, des comptes à régler » pour le second.

« Vous êtes invités à passer vos appels depuis les plateformes situées entre les voitures ». Le train part de Lille. D’une plateforme à une autre. Je viens de laisser la première, dans le sens métro/gare, derrière moi. En haut de l’escalator, une femme voilée, puis la foule de 17h30 hâtant le pas tandis que des hommes et une femme en uniforme faisaient leur ronde à pas lents, leur arme au côté. Regard circulaire : le point viennoiserie « bonne journée », dont s’échappe le matin une odeur artificielle de croissant chaud, désert, un mur d’écrans jamais remarqué jusque-là diffusant un clip, le « coiffeur express » occupé, la clientèle se pressant dans l’espace où sont vendus les titres de transport de la métropole lilloise non loin des bornes automatiques que j’utilise pour l’achat de mes billets zap (0,80 centimes le ticket à condition que le trajet ne dépasse pas trois stations).

Dans le couloir menant à la gare, un homme assis le long du mur faisait la manche. Sur le mur en face, exactement dans son champ de vision, une publicité pour le vol Lille-Barcelone par la compagnie Vuelig.

Je pleure doucement près de la vitre alors que le train dépasse Sarcelles. En raison d’un problème dentaire, j’ai pris la direction de Lille plus tard aujourd’hui. A mon arrivée à la gare, avisant le tableau des départs indiquant 9h39, j’ai vu qu’un train partait trois minutes après, et me suis précipitée vers le quai où les contrôleurs m’ont arrêtée : je devais changer de billet. Avec mon forfait, je pensais pouvoir monter dans n’importe quel train. Devant mes explications, le contrôleur est d’abord resté de marbre, puis a fini par consulter une collègue et accepté « à titre exceptionnel » de me laisser monter. Lorsque celle-ci s’est mise à son tour à me parler, je l’écoutais à peine. J’ai davantage tendu l’oreille quand l’un et l’autre m’ont avertie, tout de jubilation rentrée, qu’à défaut d’acheter un nouveau billet dans le train en faisant le 3637, je risquais une amende. J’étais perdue, je ne réalisais pas qu’il s’agissait d’un numéro de téléphone, debout sur le marche pied, j’étais prête à descendre. Bientôt, ils ont été quatre ou cinq contrôleurs devant la porte de la voiture. Celui du départ semblait exaspéré - est-ce que j’invente ou a-t-il vraiment dit « vous êtes en train de retarder le départ du train » ? - tandis que la femme en rajoutait dans des explications que je n’écoutais définitivement plus. La porte du train s’est refermée sur le visage de l’homme. Plus tard, j’ai appris par un contrôleur à bord que la tolérance avec un forfait mensuel était d’une heure pour prendre un train sans changer de billet. « Beaucoup de voyageurs nous alertent sur le comportement parfois désagréable des contrôleurs qui restent à quai, nous à bord, c’est différent ».

Ce matin, les annonces de l’agence Century 21 avaient retrouvé leur place derrière la vitrine immaculée tandis qu’à côté, l’ouverture imminente d’un nouveau commerce ne faisait pas de doute. Etonnée par la rapidité soudaine de l’achèvement des travaux. Il y a quelques jours, tout était encore en chantier.

Un peu plus loin au café, un homme et une femme étaient assis de part et d’autre d’une table de deux. Elle, blonde, bien en chair, avait un haut très décolleté, lui, noir, portait un sweat dont la capuche était relevée sur sa tête.

J’ai pensé au film Intimité de Patrice Chéreau adapté du roman d’Hanif Kureishi.

Intimité sur fond de déflagration intime. Ce n’est pas la première. Ces mots – déflagration intime – sont un résumé parfait des derniers mois.

Ce matin, j’ai consacré une grande partie du trajet à écrire aux conseillers de Pôle Emploi. Dans le message que je leur ai adressé, il est question de l’aide à la mobilité dont je bénéficie en raison d’une reprise d’activité éloignée de mon domicile.

L’oreille hyper sensible. Est-ce un effet de la déflagration ? Cela a commencé au moment de l’arrivée à la gare, où marchant le long du quai, la voix féminine des annonces de départs et d’arrivées, résonnait étrangement comme dans un film. Même alerte ensuite dans le métro de Lille, l’oreille isolant sans les reconnaître, ce ne sont pas les mêmes qu’à Paris, les bruits de fermeture automatique des portes, de freinage et d’avancée de la rame. Enfin, cela a culminé le soir quand, à l’arrivée à la Gare du Nord, passant à proximité du tableau des destinations au moment exact où celles-ci changeaient, les lettres actionnées par le mécanisme produisaient l’effet de cartes rebattues. C’est à Conversation secrète de Francis Ford Coppola que j’ai alors pensé, film vu à San Francisco avec lui.

Je suis dans le train du soir, je continue à consigner la matière de ces trajets : le militaire assis à côté de moi ce matin - à l’arrivée, il m’a dit « bonne journée » -, la tenue officielle version décontractée, le pli impeccable du pantalon de toile beige gris, le pull vert avec des coudes, la carte professionnelle barrée de bleu blanc rouge sur sa partie haute, les chaussures noires derby impeccablement cirées, le livre Les enfants de la liberté de Marc Lévy dans le filet devant lui ; le geste de tendre mon forfait grand voyageur avec une assurance dont j’ai souri intérieurement ; l’homme à côté de moi dans le train ce soir occupé à lire L’Équipe tout en mangeant des dragibus, le bruit du sachet m’indisposant de plus en plus.

Les faits ne m’atteignent pas de la même manière.

Arrivée à Lille ce matin, je suis restée à la gare. J’ai attendu le train pour Béthune où j’allais en mission. Celui-ci est parti avec 35 minutes de retard.

Le trajet dans ces circonstances : la détresse sentimentale sur fond de maisons en briques rouges éclairées par le soleil.

Je travaille à Lille dans les services déconcentrés du ministère de la Justice s’occupant de la justice des mineurs.

C’est le troisième ministère. J’ai travaillé quatre ans au ministère de la Culture, cinq au ministère des Affaires Étrangères, dont deux en poste à l’étranger. L’expérience sera plus courte cette fois, j’ai été recrutée pour une mission de six mois (en remplacement de la titulaire du poste qui est en congé maternité).

Il y a une semaine, j’étais certaine, m’installant dans le train chaque matin et consultant mes mails, de trouver un de ses messages, de sorte que la journée commençait par ce bonheur de savoir que là-bas au loin – il vit à l’étranger –, il pensait à moi. Je continue chaque matin de relever mes mails, aucun message n’apparaît.

Dans ce train du soir, j’entreprends le récit de ma visite au centre éducatif fermé de Bruay-la-Buissière.

La plupart du temps, je reste au bureau et m’attèle à différents travaux rédactionnels, articles, discours, éléments de langage divers. La justice des mineurs reste abstraite. Je vais donc sur le terrain dès que je le peux. Pendant le trajet en voiture entre Béthune, où il est venu m’accueillir, et le centre éducatif fermé, le directeur n’y est pas allé par quatre chemins : les derniers jours avaient été particulièrement agités, la tension était à son comble parmi les jeunes. (Aucun parmi eux n’est primo délinquant, c’est une caractéristique des centres éducatifs fermés d’accueillir des jeunes qui ont déjà connu la prison et trouvent là une alternative à l’incarcération). Quand nous sommes entrés dans le bâtiment, il y avait un trou dans une cloison. « C’est tout frais de ce matin, ce n’était pas là hier » m’a dit le directeur en m’invitant à le suivre dans son bureau où nous n’étions pas depuis plus d’une minute quand le cuisinier, encore secoué par les récents événements, est arrivé : « Hier soir, pour la première fois de ma carrière, j’ai bu en arrivant du travail » a-t-il dit au directeur avant qu’un échange - bref en raison de ma présence - ne s’engage. Pendant l’entretien, j’ai mis en marche la fonction dictaphone de mon téléphone, j’ai posé des questions sur l’histoire du lieu – un site historique de la justice des mineurs, une structure existait déjà dans les années 70, à l’époque on parlait d’éducation surveillée et non de protection judiciaire de la jeunesse -, sur la façon dont le centre éducatif fermé prend en charge les jeunes afin de les aider à retrouver les dispositifs de droit commun. Quand nous sommes sortis, le directeur m’a fait faire le tour des bureaux, s’est entretenu avec la psychologue en ma présence, celle-ci lui indiquant les circonstances précises de l’incident survenu un peu plus tôt. Un jeune avait insulté la grand-mère d’un autre, c’était parti de là. Après cela, alors que j’avais toutes les raisons de m’attendre au pire en entrant dans le bâtiment des jeunes, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Un garçon et une fille étaient tendrement enlacés à l’extérieur sous le soleil. F., un jeune de Guadeloupe si terrible que le centre éducatif fermé, où il avait été placé initialement, s’en était débarrassé - il se fabrique des armes, plus pour se protéger qu’autre chose, avec tout ce qui lui tombe sous la main, en Guadeloupe, il vit dans la rue et a commis une quantité impressionnante de vols – F. donc, que son enseignant faisait travailler sur des journaux de Guadeloupe, m’a renseignée sur un insecte dangereux qui sévit chez lui. J’ai bien vu sa surprise quand je lui ai répondu que pour avoir vécu en Afrique, ces préoccupations ne m’étaient pas étrangères. Sur la carte du monde accrochée au mur, il est allé me montrer son pays. Plus tard, à leur demande et parce qu’ils me voyaient prendre des photos du bâtiment avec mon iPhone, j’ai photographié deux jeunes, dont l’auteur des coups du matin, aux côtés du directeur. Pour finir, le directeur m’a montré les chambres des jeunes. J’ai laissé mon regard survoler des lits défaits, des vêtements en vrac, des déodorants posés sur des couettes, des photos accrochées au mur, une femme nue à califourchon sur une moto, F. avec des lunettes de ski, cette photo revenant d’ailleurs plusieurs fois, l’accrochage était très étudié. Une mauvaise odeur s’échappait de certaines chambres. Remarquant le désordre d’une autre – un désordre vraiment étrange –, je n’ai pas été étonnée que le directeur me dise au sujet de son occupant, « celui-ci est un peu la victime des autres ».

Avant de nous séparer, j’ai fait part au directeur de mon intention de prendre quelques photos du site. A quelques centaines de mètres, se trouvait un donjon médiéval qui pourrait opportunément illustrer l’article que j’allais écrire (quiconque s’intéressait au centre éducatif fermé de Bruay-la-Buissière en entendait tôt ou tard parler). Je marchais en direction du donjon aux côtés du directeur qui continuait de me parler. Mais je ne l’écoutais plus. J’avais mon téléphone en position vibreur dans la main et guettais le signal qui m’avertirait de l’arrivée d’un sms, d’un appel, d’un mail. En vain.

Dans le train du matin, j’ai lu l’article sur la correspondance aujourd’hui publiée de Neal Cassady ainsi que le portrait de dernière page consacré à David McCullough dans Le Monde des livres.

Combien de fois nous sommes-nous retrouvés à lire les pages littéraires des journaux dans les trains que nous avons pris ?

Neal Cassady, Kerouac, Ginsberg, Ferlinghetti, Burroughs, la librairie City Lights, San Francisco, la route, la Californie…tout est là. Nous avons vécu à San Francisco entre 2010 et 2013.

Septembre 2005. J’étais allée le voir dans son bureau au sujet d’un dossier concernant l’Amérique du nord, une région qu’il connaissait parfaitement, je l’avais appris en même temps que je l’avais connu, quelques jours plus tôt, les deux coïncident (nous avions marché côte à côte pour rejoindre un lieu de réunion, je me rappelle le bruit du gravier sous nos pas dans la cour qui séparait les deux bâtiments). Au bout de quelques minutes, je lui avais dit mon admiration pour Philip Roth, c’était parfaitement incongru, l’écrivain américain n’avait rien à voir avec notre échange professionnel. J’avais pourtant vu juste. Bientôt, nous avions chacun dit les titres des livres de l’auteur de Portnoy et son complexe que nous préférions. Il semblait avoir tout lu de Philip Roth. Le travail devait reprendre ses droits. Il m’avait proposé de poursuivre notre discussion un soir à l’extérieur. Alors que je m’apprêtais à partir, il m’avait dit qu’il avait réalisé un documentaire sur Philip Roth.

Dans ce bureau du Ministère des Affaires étrangères où j’étais allée le voir, j’avais refermé la porte derrière moi en entrant. « Au Canada et aux États-Unis, la porte ne pourrait pas être fermée, on exigerait qu’elle reste ouverte » m’avait-il dit.

Dans ce bureau du Ministère des Affaires étrangères où je suis souvent allée le voir par la suite, j’ai pris l’habitude de plaisanter au sujet d’une veste en tweed qu’il aimait beaucoup, moi moins.

Mon voisin ce soir est un très beau jeune homme. Au départ de Lille, j’ai fait de mon mieux pour le renseigner sur le RER D. Mais je connais mal le RER et mes explications n’ont pas été convaincantes. Il s’est levé. De ma place, je l’entends poser les mêmes questions au contrôleur. Il vient juste de se rasseoir. Je lève mon carnet devant moi afin qu’il ne voit pas ce que j’ai écrit.

« Notre train arrivera dans quelques minutes en gare de Lille-Flandres, nous espérons que vous avez fait un bon voyage, veillez à vérifier que vous n’avez oublié aucun de vos effets personnels, prenez garde à la hauteur entre le marche pied et le quai ». Les annonces ont été dites en français puis en anglais par un homme qui de toute évidence aimerait qu’on le félicite pour sa prononciation parfaite de la langue de Shakespeare.

Je l’ai appelé dimanche.

Il m’a écrit toute la semaine dans un cahier qu’il va m’envoyer. Si je lui écrivais là tout de suite, je lui dirais la musique écoutée ces dix derniers jours, je lui dirais Billie Holiday et Maria Callas.

J’écris dans le train du soir parti exceptionnellement d’Amiens où j’étais en mission aujourd’hui.

Ce matin, je suis arrivée en avance à la gare. Prenant mon temps pour traverser le hall, je regardais autour de moi et pensais au texte que Joy Sorman a écrit sur la gare du Nord.

Le soleil entre de partout dans la voiture du TGV. La journée de visites officielles à Dunkerque s’est bien passée. Le paysage qui défile par la vitre du train est une récompense après les longs préparatifs des dernières semaines. Je prends un bain de soleil, je rêvasse.

La boutique « Tie rack » est souvent la première chose que je vois quand j’arrive le matin à la Gare du Nord. Je pense à la cravate rapportée de Rome que je lui ai offerte il y a quelques semaines. En 2006, quelques mois après notre rencontre, Rome a été notre première destination de vacances.

Alors qu’il ne reste plus que dix minutes avant d’arriver à Lille, on annonce qu’en raison d’un accident de voyageur à proximité de Lille-Europe, le train fait un détour par Arras et Douai et entrera en gare avec une demi heure de retard. Immédiatement, certains voyageurs sortent leurs téléphones portables.

« La semaine dernière, c’était un acte de malveillance sur les voies, les incidents peuvent être de différentes natures » dit la femme en face de moi.

Deux hommes d’une trentaine d’années étaient assis non loin ce matin. Auparavant, je les aurais remarqués sans leur prêter peut-être la même attention. A la place de quoi aujourd’hui, dans ces trains quotidiens, mon regard scrute et détaille.

Auparavant, à mes côtés dans le train, les observant, il se serait penché vers moi pour me dire quelque chose à leur sujet.

J’ai pensé à François Truffaut dans ce train du matin, « Les films sont comme des trains qui avancent dans la nuit », à Delphine Seyrig dans la scène de Baisers volés où elle rend visite à Jean-Pierre Léaud dans sa chambre de la Butte Montmartre. Lorsqu’elle lâche délicatement la clé de la porte dans le petit vase qui fera très bien l’affaire, le spectateur sait : « je vous propose un contrat, un vrai contrat équitable pour tous les deux. Puisque nous aimons tous les deux ce qui est exceptionnel, voilà, je viens là près de vous maintenant, nous restons ensemble pendant quelques heures, et ensuite quoiqu’il arrive, nous ne nous revoyons plus jamais d’accord ? ». Avant, face à Jean-Pierre Léaud dont le bas du visage, le haut seulement émergeant, est enfoui sous les draps, Delphine Seyrig dit « Je me suis aperçue qu’il fallait que je vienne ici tout de suite, moi-même », « je ne suis pas une apparition, je suis une femme ce qui est tout le contraire, par exemple ce matin avant de venir ici, je me suis mis de la poudre sur le nez » (geste du majeur sur le bout du nez), « vous dites que je suis exceptionnelle, ah oui c’est vrai, je suis exceptionnelle, toutes les femmes sont exceptionnelles, chacune à leur tour ».

Ce matin, me préparant dans la salle de bain, j’ai remarqué le léger hâle sur mon visage. J’étais à la mer le week-end dernier. J’aurais aimé qu’il me voie.

Métro de Lille. Dans la première rame, un homme tenait un bouquet de lilas fraichement coupé. Sur le quai, à la correspondance entre les deux lignes, Iggy Pop chantait In the death car extrait de la bande originale d’Arizona Dream.

Ce matin, en passant machinalement le pouce sur mon annulaire gauche alors que je discutais avec une collègue à l’heure du café, j’ai senti la bague que j’ai l’habitude de porter à ce doigt en guise d’alliance symbolique. Depuis trois semaines, j’ai fait le choix de la mettre à l’annulaire droit car je ne veux pas, par superstition sans doute, retrouver un geste qui signifierait trop et serait prématuré. Mais il semblerait que mon inconscient parle pour moi. Aujourd’hui, j’ai instinctivement mis cette bague à l’annulaire gauche.

Ce matin, montant l’escalator en panne à la station de métro « République-Beaux Arts », j’ai eu l’impression d’avoir déjà vécu cette scène plusieurs fois depuis que je travaille à Lille. Pensant cela, j’ai vu soudain défiler les transports en commun des villes où j’ai vécu.

Il m’est souvent arrivé de prendre des bus au hasard et d’attendre longtemps sous les abribus. Je n’en ai jamais été contrariée. Je ne suis jamais montée dans un bus à Lille. Je ne connais que le métro, il n’est jamais question de flânerie.

Pas d’observation de mes voisins ce matin. Le train part et je mets aussitôt mes écouteurs. De ma visite au Centre éducatif fermé de Bruay-la-Buissière, je suis revenue avec 40 minutes d’enregistrements. Je prends de l’avance : la rédaction d’éléments de langage concernant le Centre éducatif fermé m’attend tout à l’heure au bureau.
Extrait du 1er enregistrement (dans la voiture entre la gare de Béthune où le directeur vient me chercher et Bruay-la-Buissière).

—  Si les gamins ne sont pas en CEF, ils sont en prison. Comme en règle générale, ils ne fuguent pas - beaucoup mesurent les enjeux et savent ce que signifie le retour en prison - leur colère est de face, elle est tout le temps là. Ce sont des gamins qui ont souvent besoin d’exploser, quand ce sont des propos ça va, c’est un moindre mal, mais il peut aussi y avoir de la casse. Le fait de ne pas avoir d’échappatoire est compliqué en CEF. Dans d’autres structures, le jeune arrive et très rapidement, on le met en stage à l’extérieur. Si ça marche bien, il peut être en stage quatre, cinq jours par semaine. Et le week-end, il va en permission. En CEF, on ne peut le faire qu’au bout du troisième mois mais la plupart du temps, le jeune ne donne pas encore suffisamment de garantie. Il reste donc en permanence à l’intérieur du CEF. Pour les mobiliser, les éducateurs doivent mettre en place des programmes denses d’activités. Les tensions sont inévitables. Ma responsabilité, c’est de dire aux éducateurs que ce n’est pas parce que c’est compliqué à un moment donné qu’il n’y a pas d’autre issue qu’un retour en prison.

Extrait du deuxième enregistrement (pendant la visite du Centre éducatif fermé)

—  Ici c’est la partie administrative (bruit de pas qui avancent), en principe c’est la partie calme même si là vous voyez (découverte d’un trou dans le mur)… ce n’était pas là hier donc d’après moi ce matin il y a un gamin qui n’a pas été calme. Le choix des matériaux est important. On a eu tort d’utiliser le même matériau pour le bureau des éducateurs. Résultat, des cloisons comme celle-ci et des fenêtres ont été endommagées.
—  Le bureau des éducateurs, c’est un peu un défouloir ?
—  Oui, c’est un lieu symbolique. Mais il faut des défouloirs, je préfère que les gamins s’en prennent aux cloisons plutôt qu’aux éducateurs.

Bruits de clés, le directeur ouvre la porte de son bureau

—  J’ai senti ce matin que ça pouvait déraper, en ce moment ils sont assez agités…c’est souvent comme cela ceci dit en hébergement. Nous ne faisons pas de sélection, une place se libère, on prend le gamin, c’est le principe des CEF. L’une des qualités de l’équipe, c’est qu’elle est prête à prendre tous les publics sans trop préparer

Bruit du café qui coule, on entend siffler au loin, le cuisinier arrive

— Bonjour Madame
—  Bonjour Monsieur
—  Ça va D. ?
—  Bonjour R.
—  Comment ça va en bas, je peux y aller ou je reste en haut ?
—  J’ai fait comme toi hier soir
—  C’est-à-dire ?
—  J’en ai bu une (le cuisinier éclate de rire)
—  T’as bu une bière pour te détendre ? il faut, il faut…
—  Oh putain, ça ne m’arrive jamais
—  Vous avez eu une rude journée ?
—  (le directeur répond à la place du cuisinier) Oui il s’en est pris plein la tête hier. Le cuisinier…ça fait partie des fonctions où il faut beaucoup de patience
—  Pourtant, ce n’est pas mon habitude de boire une bière après le boulot mais là…
—  Tant que ça ne devient pas une habitude ça va.

Plus tard :

—  Je suis très à cheval sur la bienveillance à l’égard des mineurs. Ça ne plait pas toujours. Pour moi, on ne réveille pas un gamin en tirant la couverture ou en levant le lit. Ça ne fait que participer à casser cette relation et à engendrer un phénomène de défense. Un éducateur qui manque de respect à un jeune, ce n’est pas moins grave qu’un jeune qui manque de respect à un éducateur. Globalement, l’équipe se rend compte que cela permet d’éviter les situations de conflit. Je prenais l’exemple du levé. On dit « réveille-toi » et rien ne se passe, le gamin va peut-être dormir une demi-heure de plus, ce n’est pas pour cela qu’il va recommencer le lendemain, et la journée, au moins, ne commence pas sur un clash, un rapport de force. Cette bienveillance profite aussi à l’équipe, je sais qu’une maltraitance même légère peut entraîner une mauvaise dynamique. Ensuite, je veux vraiment donner aux éducateurs les moyens de travailler. Je ne suis pas dépensier à outrance mais ma priorité n’est pas de rendre la gestion difficile. Quand c’est cassé, il faut réparer, ça coûte cher mais je ne veux surtout pas laisser les choses se délabrer. Pour que les éducateurs mettent en place des activités, il faut leur en donner les moyens. On ne peut pas se permettre de rendre la tâche plus difficile qu’elle n’est.

J’écoute attentivement, je reviens parfois en arrière, je prends des notes autant pour le travail que pour moi-même. Le directeur est franc et direct, c’est un trait qui revient souvent parmi les acteurs de la justice des mineurs que je rencontre – cela me change des habituelles coquetteries dans les ministères que j’ai connus –, très professionnel aussi. L’enregistrement ne fait que confirmer ma première impression. Le hors-champ intime en revanche n’est plus le même : ces enregistrements ont été réalisés un jour de grande tourmente (je l’entends à ma voix parfois hésitante quand je pose des questions). Je veux oublier – la tourmente n’est-elle pas derrière moi à présent ? – j’oublie d’ailleurs, je me concentre sur les éléments de langage.

Ce matin, avant de sortir, l’appartement sombre comme en hiver, puis, une fois dehors, les trombes d’eau avant de monter dans le bus, et encore après en être descendu, et moi sous ce parapluie à trois euros acheté un jour que j’allais à pied retrouver une amie pour déjeuner et que je m’étais laissée surprendre par la pluie, ce parapluie littéralement battant de l’aile pour cause de baleine cassée.

À l’arrivée à Lille, je salue l’homme à côté duquel j’ai voyagé hier matin. Nous nous reconnaissons à présent. Lui aussi fait le trajet Paris-Lille tous les jours. Je souris en me rappelant que la veille, m’étant levée après lui, j’ai pris le journal qu’il avait laissé dans le filet à journaux.

Dans le métro de Lille, une jeune femme arrange les mèches de cheveux de sa petite fille. Je devine le geste car je ne vois que l’avant de son bras, sa main est cachée par un voyageur debout. J’ai vu le visage de la petite fille lorsque nous étions sur le quai en train d’attendre la rame. À présent, je vois l’expression attendrie sur celui de sa mère.

Sur l’escalator, une jeune femme poursuit la lecture entamée pendant le trajet en métro d’un livre d’Eric Emmanuel Schmitt.

Dans la matinée, j’ai reçu un texto de lui. Les journées au travail sont un enfer me dit-il mais il pense à moi. Au moment de ma pause à midi, je lui réponds. Mes messages sont généralement plus longs que les siens.

En diagonale en face de moi de l’autre côté du couloir est assise une jeune femme qui a probablement vécu aux États-Unis ou dans un pays anglo-saxon. Elle pianotait sur son ordinateur tout à l’heure mais ce n’est pas le plus probant, tout le monde pianote sur son ordinateur dans le train. La veste de tailleur et le chemisier - un peu trop serré, le bouton au niveau de la poitrine est prêt à craquer sous la pression - sont de meilleurs indices. Ils semblent tout droit sortis du vestiaire d’un personnage de série américaine. Surtout, il y a ce livre de Karen Connely – un roman policier ? – levé devant ses yeux, comme brandi afin que nul n’ignore son choix de lecture, et le grand thermos qu’elle tient de la main droite.

Tout à l’heure, dans le bus qui remontait la rue La Fayette, je pensais que j’avais fait ce trajet en courant la veille. Lorsque je cours le dimanche, je pars directement de chez moi en direction des Buttes-Chaumont. En semaine et le dimanche, je traverse des lieux identiques d’une façon différente, sans avoir la même chose en tête.

Dans le bus, j’avais aussi une claire conscience du chemisier blanc, repassé la veille dont je sentais légèrement l’odeur de lessive, que je porte aujourd’hui.

Square Montholon, j’ai pensé à un ami, place Franz-Liszt, à un homme que j’ai connu jadis.

Je pensais à lui qui va m’appeler ce soir.

Depuis deux jours, je me rappelle dans le train du matin les événements de la veille. Aujourd’hui, en réalité, ce n’est pas spontané. De retour chez moi hier, j’avais déjà ce projet.

Hier donc, j’ai pris le train du soir avec une collègue de Paris venue passer la journée à Lille. C’est à elle que je dois d’avoir été recrutée. À l’automne, elle m’avait reçue pour un poste similaire à Paris mais inquiète que nos âges, formations, expériences identiques fragilisent son autorité – elle est chef de service, « tu aurais pu être à ma place » m’a-t-elle dit –, elle avait préféré ne pas donner suite à ma candidature. Ne voulant pas « laisser filer la ressource », elle avait néanmoins transmis mon curriculum vitae à Lille. À cette femme que je connais peu, j’ai parlé dans ce train du soir comme à une amie. Ce matin, je suis encore étonnée de m’être ainsi livrée, mi-amusée, mi-effrayée aussi à la pensée que quelqu’un, non loin de nous dans la même voiture, ait entendu notre conversation et, comme je le fais parfois dans mon carnet, noté quelques passages (ou la conversation entière).



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2015.
Cette page a reçu 500 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).