Daniel Bourrion | Pas réellement ma place ici, ailleurs

« Il reste de ça le bruit d’une ampoule qui claque, ce moment très précis, une fin de partie. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Christine Jeanney | Ligne 1044
L’AUTEUR

Daniel Bourrion est lorrain, mais vit à Angers. Conservateur de bibliothèque, il est depuis longtemps impliqué dans l’expérimentation numérique. Il a publié plusieurs livres de récits et poèmes, notamment chez publie.net.

On peut le suivre sur Twitter @dbourrion ou sur Facebook, mais surtout sur le site face écran, en remodelage et expansion au quotidien, unique expérience ou tentative d’associer un fil de langue le plus fragile ou ténu mais extrême dans la quête mémorielle ou autobiographique, à une recomposition en ensembles linéaires permettant la lecture continue.

LE TEXTE

On peut lire dans dans plis entre plis du site de Daniel Bourrion le passage suivant, dont le texte ci-dessous serait un possible développement :

« d’autres ailleurs me proposèrent de venir expliquer là-bas ce que j’entrevoyais, c’est un souvenir terrible, je n’allais pas si facilement jusque Paris, il me reste quelques bribes du trajet beaucoup plus long qu’il l’est à cet instant, le temps nous rétrécit l’espace, il me reste de même mes égarements dans les transports, le visage du campus finalement qui avait ce numéro 8, le poids de ce que je savais vaguement de son histoire, cela vous écrasait, la salle encore minuscule perdue au fond du xième couloir, le groupe installé pour le séminaire, la lampe du rétroprojecteur qui claque en début d’exposé et rien pour la changer, mon trouble à expliquer ce qui doit être vu pour que ça parle, leur incompréhension, cette honte que j’avais, le repas par la suite durant lequel j’ai su que ce n’était pas réellement ma place ici, ailleurs, que ça ne le serait jamais »

On pourra prolonger cette lecture par le texte récent de Daniel Bourrion accueilli par l’association des lecteurs de Claude Simon, sur son rapport à cet auteur et la notion de fractales dans la composition (entre autres).

J’ajoute qu’au titre de l’amitié je suis très fier d’ouvrir cette nouvelle phase de la revue par un texte de Daniel, et quel texte...


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C’est ce train qui emporte de M*** à P***, ce train d’avant celui qui maintenant a resserré les mailles, tiré les fils qui lient chaque ville et fait du pays un espace pas plus grand que ça pour peu que l’on puisse payer du temps, aller plus vite, c’est donc le train d’avant qui mettait plus du double de ce qu’il prend maintenant mais ce n’est pas un de ceux des plus vieux qui allaient si lentement qu’on pouvait paraît-il en descendre puis monter sans qu’ils s’arrêtent, ou presque — je pense souvent aux hommes, aux femmes assis dedans ces vieilles choses neuves à leurs yeux et regardant presque le même paysage passant dehors mais pas à même vitesse, je me demande ce qu’ils voyaient de leur dehors et ce que ça changeait dedans, c’est donc ce train parti de M*** et qui s’arrête à P***, le trajet prend trois heures, cela me laisse le temps de relire mes notes, de reprendre tout ça, de tenter d’alentir ce qui tape dedans, j’ai ce cartable noir, des feuilles de papier, j’ai dans une pochette mes schémas imprimés sur transparents cristal, j’y ai laissé des francs, le coût qu’avait la moindre de ces choses avant, il me fallait bien ça, j’essaie d’être serein, la technique me sauvera, c’est un de ces Corails à sièges hauts durs, les tons sont ternes et gris, je vais m’endormir là, P*** est le terminus, je n’irai pas plus loin quoi qu’il arrive, au bout il y a je l’ai vu récemment ces gros tampons qui marquent la fin de tout allant.


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À P*** je vais me perdre évidemment, c’est aussi ce temps-là d’avant où le réseau n’existait pas ou en tous cas, n’existait pas pour nous, c’est juste avant la grande bascule qui va ouvrir le monde, tout est encore très compliqué, tout est encore de papier et aller seulement jusque là-bas reste une sorte d’aventure parce qu’on ne peut pas réellement préparer le voyage, voir les rues, les changements de bus, avoir devant les yeux le loin plus proche, il faut suivre des files, patienter aux guichets, gribouiller des heures et des changements sur des coins de papier que l’on va perdre, qu’on ne saura pas relire, il n’y a pas encore cette sécurité que nous apportent les outils dressant là tout autour de nous leurs cartes toujours à jour, toujours exactes, exactement, dessus le réel posées, des sortes de filets qui nous empêchent de tomber, de nous tromper, de nous perdre entre deux changements de bus — c’est cela qui m’arrive, une petite erreur de numéro, un sens mais c’était l’autre et me voilà ailleurs que là où l’on m’attend dans un timing serré, il va falloir s’y retrouver, dans une ville devenue inconnue, il va falloir courir, cela n’aide pas à reprendre ses esprits et les indications de ceux que l’on arrête pour qu’ils vous aident n’aident pas vraiment, je vais finir par arriver mais ce sera tendu, une corde.


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Il y aura des vigiles dès l’entrée du campus et ce sera surprise que de les voir ainsi veiller sur qui entre là-bas et qui en sort, qui peut passer la porte, marcher dans cette aire mythique dont je ne sais que quelques noms dont je n’ai jamais réellement lu les ouvrages mais qui tissent mythologies autour de moi, un paysage, des visages et des voix, représentent pour moi ce qu’est que le savoir, ce qu’est un monde d’intellectuels, il y a donc ces vigiles qui gardent une sorte de paradis sale et triste de façades et je respire une fois que j’ai franchi leur barrière symbolique — ils ne me demandent rien, ne m’arrêtent même pas, je passe entre leurs masses sans qu’ils me remarquent sans doute, privilège de la banalité, derrière cet obstacle que j’invente s’étalent des couloirs dans lesquels je vais finir par me perdre aussi, cette angoisse toujours de ne pas être au bon lieu le juste jour, elle est toujours là mais ce moment que je conte là, elle me vrille tout le centre, je tourne et me trompe d’étage, je ne sais bientôt plus où est le rendez-vous, je crois être en retard mais je serais presque le premier, à un moment où je n’en puis plus de tourner une porte au loin dans l’enfilade me semble ouverte et oui vraiment elle l’est, c’est une pièce grande comme ça, au milieu quelques tables qui construisent un îlot, c’est donc cela un séminaire de DEA dans une université célèbre, celle qui m’a invité est un sourire, j’ai pleine envie de fuir, de tourner les talons et de courir pour me jeter dans le tout premier train pour nulle part.


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Je porte une casquette, de celles que mettent seulement les plus vieux alors mais que je tiens crânement jetée comme ça n’importe comment, j’ai l’impression que cela me donne l’air sérieux et un rien assuré, je crois maintenant que ça me protégeait surtout du ciel s’il lui était venu l’envie de me tomber dessus, je vais sous ma casquette que je n’ai jamais même revue, il me semble à rebours que c’est la toute dernière fois que je la vois en couvre-chef, elle n’est jamais réapparue, n’est vraiment plus nulle part, je porte une casquette et je la garde pendant toute l’histoire, je n’ai jamais compris pourquoi elle est restée là-haut posée, un vrai signal.


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Lentement la petite salle à se remplir, chercheurs et doctorants puis étudiants de troisième cycle, aucune foule mais forcément et puis quand même l’îlot qui se complète, chacun d’ouvrir son sac et de poser devant les papiers crayons livres, personne n’aura d’ordinateurs, nous sommes très loin encore du maintenant où c’est chose commune, je vois une petite marée envahir tout et en-dedans c’est même mouvement, ce sentiment de grand oral, ce moment où le trac devient un plomb large de deux bras qui vous tombe dans le ventre, mon hôtesse prend à présent la parole, demande un rapide tour de table où chacun se distingue, les cartes de visites énoncées (faits d’armes) sont longues autant que le voyage que j’ai fait pour arriver là, elle qui m’invite termine elle-même et me dit simplement c’est à vous maintenant, j’allume le rétroprojecteur, sa lumière blanche va peut-être m’éclairer, je n’ai plus qu’à sauter dans le silence qui s’est fait juste pour moi, je crois que c’est la première fois.


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À prendre la parole on sait toujours exactement ce qui se passe, si l’on parle haut et clair, si l’auditoire est là ou bien déjà ailleurs dans ses pensées, parti marcher entre les bois qu’on voit dehors par la fenêtre, ce jour-là c’était une ville haute de béton mais c’est la même chose, à prendre la parole on sait toujours et je sais bien que mon propos est très confus, que je ne parviens pas à les convaincre, que tout se mélange dans mes phrases — ce qui se conçoit bien s’énonce clairement mais mes paroles sont de boue noire malgré qu’en moi les choses soient claires quand je vois parfaitement là devant moi flottant des évidences cachées dedans les textes dont je discours dans un trébuchement que j’accélère en posant le premier de mes schémas sur la surface vitrée de l’appareil, c’est un sursaut et l’impression que tout va maintenant devenir plus limpide.


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C’est là que tout bascule dans le très léger bruit d’un lampe de rétroprojecteur qui grille comme on ne peut même pas le dire et s’éteint d’une seule traite, un grésillement, puis rien.


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Aucune suite heureuse, aucune ampoule prévue pour ce genre d’accident et puisque c’est samedi les services techniques sont tous maintenant dans leur week-end alors continuer à enfoncer les têtes dans l’ennui en poursuivant les hypothèses que l’on tente d’étayer par le commerce des supports qui suivaient, qui vont de mains en mains, ne font plus aucun sens, ne sont jamais ceux que l’on voit au moment où j’en parle, nous nageons en fatras, je crois que moi-même maintenant je n’y comprends plus rien, d’aucuns acquiescent par politesse quand le reste cesse tout effort, il faut terminer comme on peut, un filet de sueur grasse déroule son froid au creux de moi, la conclusion n’en est pas une, il n’y aura aucune question, remercier, se rasseoir, écouter à présent ceux qui derrière exposent leurs propres recherches et maîtrisent la langue, tiennent leur propos, je ne suis pas à la bonne place, ma casquette est visée sur mon crâne déjà ras.


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Je ne suis pas à la bonne place, et ce sera même sentiment au restaurant ensuite où déjeunent les membres tous proches du laboratoire qui invite, où je suis invité, où je suis aussi à mon aise que si ma chaise était à clous, on parle et puis l’on parle et l’on étale large ses études comme le savoir derrière, ceci que ne comprennent que ceux qui le comprennent, je sais d’un seul coup que c’est un autre monde qui ne peut être le mien, je sais d’un seul coup que je n’ai pas les bons codes et puis je sais surtout que je ne peux jouer dans cette cour-là parce que ce serait perdre ce qu’il me reste de moi et qui n’a pas de nom mais a visage de terres et de mains larges de cals.


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Juste après le café remercier rapidement je dois prendre mon train serrer des mains filer sans en dire plus croiser dans l’autobus une des personnes dont j’ai vu le visage tantôt dans ma sorte de naufrage c’est une femme d’âge mûr me saluant me souriant elle dira juste c’était intéressant mais les circonstances n’ont pas aidé à la compréhension je crois qu’on nomme cela une grande diplomatie qui descend rapidement maintenant il n’y a que moi en mon reflet dans les vitres grandes comme la ville derrière des murs se perdre encore et puis revenu à la gare qui va vers l’Est monté dedans le train de l’autre sens s’endormir derechef ma casquette sur la tête toute honte bue dedans un germe semé qui sera pour beaucoup dans l’arrêt de la suite, la fin de l’aventure, ce sentiment que ne porte aucun mot de s’être heurté à un ailleurs, un autre que je ne peux, ne veux rejoindre.


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Il reste de ça quelques centaines de pages d’un premier jet annotées finement par mon hôtesse après, et le souvenir du jour où j’ai pensé je verrai ça plus tard.


| 12 |

Il reste de ça le bruit d’une ampoule qui claque, ce moment très précis, une fin de partie.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mars 2016.
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