Romain Huynh | La fuite

« À cette différence près que les visages des passants ne reflètent plus ni joie, ni fête, ni insouciance. Tout est pareil, et tout a changé. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Simon Stawski | Laeken, Belgique, 1869
L’AUTEUR

Romain Huynh, né en 1982 au Havre. Educateur spécialisé de profession, pratique l’écriture par passion. J’ai notamment achevé l’écriture d’un roman policier, « L’Héritage Delange », sans avoir pu le publier à ce jour. J’ai par ailleurs publié une nouvelle, « L’Art Brut », dans la collection numérique « l’Anthologiste ». Contact Twitter : @romainhuynh

LE TEXTE

J’ai rapidement ressenti le besoin d’écrire quelque chose à propos de la tragédie survenue le 13 novembre 2015. Pour autant, je ne voulais pas m’approcher trop près de l’évènement, sans doute parce que je ne l’ai pas vécu dans ma chair, et que je ne savais pas comment écrire sur un sujet aussi récent et porteur d’une douleur collective. Je me suis donc saisi d’un texte que j’avais commencé il y a plusieurs années, relatant la fuite d’un jeune homme qui se trouve dans une situation de grande précarité. J’avais laissé reposer ce texte, ne trouvant pas de façon satisfaisante de le conclure. Après le 13 novembre, il m’a semblé opportun de développer la trajectoire de Fred, dont le drame individuel vient se heurter à un drame collectif.

 

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Ce dont on a besoin tient en peu de choses, finalement. Voilà ce qui me traverse l’esprit alors que je fourre quelques vêtements dans un grand sac à dos de randonnée. Huit caleçons, trois jeans, deux pulls, cinq t-shirts et huit paires de chaussettes. Un livre. Gone, Baby, gone, emprunté à la bibliothèque. Tant pis pour la bibliothèque, je ne suis plus à ça près. Une enveloppe contenant un peu d’argent. Tout ce qui restait sur mon compte, en fait. Cent cinquante-quatre euros trente-cinq. Et ma dernière boîte d’antidépresseurs. Quelque chose me dit que je pourrais en avoir besoin. Pendant une seconde, je suis pris de vertige. Je m’assieds sur la moquette défraîchie, je prends ma tête entre mes mains et je ferme les yeux. Bon Dieu, c’était ma dernière nuit dans mon lit et je me sens déjà épuisé. Toute la nuit je me suis posé la question : Est-ce que je vais vraiment le faire ? Et chaque fois, en écho : Ai-je vraiment le choix ?

J’essaie de me souvenir l’instant précis où j’ai pris ma décision. Bien sûr j’y ai longtemps pensé. Tout plaquer, partir loin, faire ma vie ailleurs. J’ai fantasmé la fuite, comme tout le monde, je crois. A la mort de ma mère, j’ai fugué, j’ai disparu pendant vingt-sept heures, le psy a dit que je cherchais à vérifier que le reste de ma famille serait là pour moi, qu’ils allaient me rechercher, s’inquiéter. Mais cette fois c’est pour de bon. Je n’ai plus quinze ans, et je fuis parce que je n’ai pas le courage de me foutre en l’air.

Je crois que j’ai commencé à y penser sérieusement le jour où j’ai dû aller chercher à bouffer aux Restos du Cœur. J’avais tourné autour du bâtiment pendant vingt minutes. Quand je suis entré, je regardais mes pieds. Quand j’en suis sorti, j’ai cru que j’allais pleurer. Jusqu’à ce jour j’avais toujours réussi à faire mes courses. J’achetais de la merde, dans des magasins de merde, mais je l’achetais, putain. Et puis, deux semaines plus tard, pour la première fois, je n’ai pas pu régler mon loyer. Alors ça m’est apparu de plus en plus clairement. Je n’avais pas d’autre solution. Pour mes amis j’étais Fred-triste-mais-sympa. Fred-qui-sait-si-bien-écouter. Hors de question que je devienne Fred-qui-dort-dehors-et-va-aux-Restos-du-cœur. Je voyais ça d’ici. A la fin du mois, pour la seconde fois, je ne pourrais pas payer mon loyer. La procédure d’expulsion prendrait des mois mais elle aurait lieu, ça ne faisait aucun doute. Je me retrouverais dehors en septembre, au plus tard. Hors de question que je vienne grossir les chiffres de la misère. Hors de question de devenir un SDF « officiel ». Qu’ils aillent se faire foutre, avec leurs statistiques. Je serai une personne disparue.

Je regarde l’intérieur de mon sac avant de le refermer. C’est effrayant. Je pensais qu’il serait rempli des choses sans lesquelles je ne pourrais pas vivre. De fait il est désespérément vide. Alors c’est tout. Je n’ai plus qu’à enfiler mon blouson, prendre mon sac et fermer la porte. C’est si simple et si terrifiant. L’escalier craque sous mes pieds. Sur le palier du deuxième étage, je croise Monsieur Giraud, le petit vieux qui vit seul avec son yorkshire.

Bonjour jeune homme. Vous partez en vacances ? demande-t-il en avisant mon sac à dos.
— Oui, je vais à Paris pour quelques jours. Je vais chez des amis.
— J’ai répondu par réflexe, et je m’en fais aussitôt le reproche. Pourquoi avoir dit que je me rendais à Paris ? Peu importe. Paris est océan de béton. Je m’y noierai sans faire de bruit.

En arrivant au rez-de chaussée, je glisse mon trousseau de clés dans ma boîte à lettres. Mon ancien trousseau de clés. Mon ancienne boîte à lettres.

Le type qui doit m’emmener à Paris est un étudiant qui vit près de l’université. J’ai trouvé ses coordonnées sur Internet, sur un site de covoiturage. Avantage du covoiturage : c’est moins cher que le train. Avantage de Paris : je pourrai facilement m’y fondre. Plus de possibilités de travail, plus de possibilités d’hébergement. Et peu de risque de tomber sur une connaissance. Pendant des nuits, j’ai réfléchi à la façon dont j’allais devoir procéder. L’argent sera, de loin, l’aspect le plus compliqué. Le gagner, bien sûr, mais le dépenser également. J’ai contracté trop de dettes pour pouvoir utiliser mon compte bancaire. Dès qu’il sera approvisionné, mon opérateur téléphonique, le Trésor Public et divers organismes de crédit se serviront allègrement. Je devrai donc tout gérer en espèces et, par conséquent, travailler au noir. Payer en liquide, même le loyer. Tout et autant que j’aie un loyer à payer. Je ne sais pas où tout ça me mènera. Je ne sais même pas quel est mon projet, à termes. Tout ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui la fuite est ma seule option.

A dix-huit heures un vendredi, les abords de l’université sont plus que calmes. La plupart des étudiants sont sortis prendre un verre, rentrés chez eux ou ont pris la route pour le doux foyer de papa et maman. Comme prévu, mon chauffeur m’attend près de l’entrée principale de la fac de sciences. Trois autres personnes attendent avec lui. Deux filles et un garçon qui partageront également les frais de route. Ces trois-là ont l’air de se connaître, ils chahutent et le garçon en profite pour peloter une des filles. J’arrive délibérément avec quelques minutes de retard. Je n’avais aucune envie de faire la conversation en attendant que l’équipage soit complet, une fois dans la voiture je pourrai faire semblant de dormir. Tant bien que mal nous parvenons à faire entrer mon sac à dos dans le coffre de la voiture, déjà bien encombré de sacs, de bouffe et de packs de bière.

Le problème quand vous arrivez en retard, c’est que tout le monde a déjà eu le temps de faire connaissance. Par conséquent, vous êtes le prochain. A peine me suis-je assis à côté de la fille que Christophe, le conducteur, me soumet à un interrogatoire tout en sourire mais néanmoins impitoyable. Impossible de faire semblant de dormir.

— Alors tu passes le week-end à Paname, toi aussi ?
— Oui.
— C’est cool. J’adore y aller, moi aussi. Il y a toujours un truc à faire. Ce week-end il y a un concert dans une petite salle, je vais y aller avec des potes. C’est un groupe pas très connu, tu connais Jil is Lucky ? Mais si, tu connais forcément, c’est la musique de la pub Jean-Paul Gaultier, là, avec le mec déguisé en marin. Non, attends, je te dis des conneries, c’est la pub Kenzo avec les fleurs. Ouais, c’est ça. Non, tu vois pas ?

Christophe fredonne un air dont je suis à peu près sûr que je ne le reconnaîtrais pas, même si je connaissais cette foutue chanson.

— Non, je fais. Désolé.
— Ah, c’est pas grave. Bref, on va y aller, il paraît qu’ils déchirent sur scène. Et toi, tu vas faire quoi ?
— Sais pas encore. Je vais chez des potes, on verra sur le moment.
— Mmmh.
— Bien.

Ma réponse semble suffisamment évasive pour mettre un terme à cette conversation, au moins provisoirement. A côté de moi, le garçon et une des filles continuent à se peloter et à s’embrasser comme s’ils étaient seuls dans la voiture. Autant dire qu’ils se font plaisir. Quant à l’autre fille, elle regarde la ville défiler avec l’air un peu trop absorbé de la copine habituée à tenir la chandelle et à regarder ailleurs. Comme plus personne ne me prête attention, je ferme les yeux. Dans deux minutes environ, je pourrai entrouvrir la bouche et convaincre mes compagnons de route que je dors paisiblement.

Je m’assoupis après quelques minutes, bercé par le ronronnement du moteur. De temps à autres me parviennent des bribes de conversation, des rires, des murmures. Les sons sont atténués, comme à travers une épaisse paroi de coton. Je ne perçois que peu de mots, en revanche mon esprit engourdi assimile l’ambiance qui règne dans l’habitacle. Une ambiance joyeuse, détendue, conviviale. Amicale. Mes pensées défilent, je me demande ce que font mes amis en ce moment. Pour un dépressif en fuite, j’ai un groupe d’amis étonnamment présent. Guillaume est probablement celui que je désignerais comme mon meilleur ami, si je devais en désigner un. Je veux dire, c’est celui que j’appelle quand je vais mal. C’est aussi celui que j’appelle quand je m’emmerde. A la fac, nous faisions partie de la même promotion. L’un comme l’autre, nous ne connaissions personne et, après la réunion d’information dans le grand amphithéâtre, nous nous sommes trouvés comme deux cons, chacun à une table de la cafétéria. Je l’ai aperçu, je nous ai trouvés ridicules, deux grands ados encore boutonneux, encore encombrés d’un corps trop grand pour nous, honteux de boire nos cafés seuls et pressés d’en finir. J’étais bien trop timide pour aller à sa rencontre, c’est donc lui qui est venu vers moi. Il a pris sa tasse de café, s’est assis à ma table sans me demander mon avis et m’a tendu une main volontaire et solennelle.

— Guillaume Le Guellec.
— Frédéric Nouvel. Fred.

En le voyant à sa table, aussi seul que moi, j’ai d’abord pensé que Guillaume était un solitaire introverti, et que cela allait probablement nous rapprocher. En fait de solitaire, il était un séducteur assumé. Son pouvoir d’attraction s’appliquait à tous, garçons et filles, étudiants et professeurs. De ce fait, Guillaume s’entoura très vite d’une foule de gens, m’entraînant avec lui dans une vie sociale intense et, pour, moi inespérée. La fin anticipée de mes études ne nous a pas séparés, et je reste persuadé que Guillaume est le seul à avoir réellement compris ma décision d’abandonner la fac. Je m’en veux de prendre la tangente sans lui donner d’explications. J’ai failli lui envoyer un texto, avant de partir, puis je me suis ravisé. Désormais Guillaume est derrière moi, comme le reste. Je le vois déjà faire les cent pas devant mon immeuble. Il va s’inquiéter, appeler Marion et Cédric. Marion va paniquer, c’est sûr. Marion est une éternelle anxieuse. Quand je l’ai rencontrée, par l’intermédiaire de Guillaume, elle était sous anxiolytiques. Ajoutez-y un sens profond de l’amitié et un dévouement hors du commun, vous obtenez un cocktail explosif. Elle m’appelle au moins une fois par semaine pour prendre de mes nouvelles, plus souvent encore quand je vais particulièrement mal. Elle s’inquiète de mon état de santé, en prenant soin de dissimuler son inquiétude sous une apparente décontraction. Si, pour une raison ou pour une autre, je ne réponds pas rapidement à ses appels, elle insiste, s’acharne, laisse des messages de plus en plus fébriles sur mon répondeur. Elle est comme ça, Marion. Alors oui, lorsqu’elle verra que je ne donne plus signe de vie et que je ne suis pas à mon appartement, c’est certain, elle va paniquer. Et, ce qui est tout aussi certain, ce n’est pas Cédric qui la rassurera. Ce type est bien trop préoccupé par sa tronche, sa carrière et son look de jeune cadre dynamique pour s’inquiéter du bien-être de sa femme. A bien y réfléchir, Cédric ne fait probablement pas partie de mes amis.

Je me réveille à un péage, mais décide de garder les yeux fermés. Je devrais sûrement cesser de penser à eux. Tout ça me fout le bourdon, presque autant que le bonheur ostentatoire de mes compagnons de route. Au volant, Christophe s’applique à raconter comment lui et ses potes ont échappé aux flics à l’issue d’une manif qui avait tourné au vinaigre. Nul doute qu’il a travaillé son discours. Il marque des pauses pour ménager ses effets, et je le soupçonne d’exagérer un peu la réalité.

Sans déconner, quand on est entrés dans l’immeuble on était cinq, ils étaient au moins vingt CRS à nous courir après.
à l’entendre, il a fait Mai 68. Je serais curieux d’entendre à nouveau son histoire dans un an, histoire de voir s’il ne courait pas tout seul devant cinquante policiers. Régulièrement, j’entends une des filles lâcher un « Oh » admiratif, ou un « Ouah » complaisant. Christophe jubile. Je ne le vois pas, mais je suis sûr d’entendre son sourire à travers ses intonations. Curieusement, l’autre garçon ne réagit pas. Il a peut-être fermé les yeux, lui aussi. Les voix s’estompent à nouveau. Cette fois je ne pense plus à rien. Le soleil cogne contre la vitre et la chaleur sur mon visage est agréable. Je m’endors en espérant ne me réveiller qu’à Paris.

 

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— J’ai réservé un lit, pour trois nuit. Nouvel Fred.

La réceptionniste tapote sur son clavier. Elle est jolie, elle est jeune et elle ne me regarde pas.

— Soixante-quinze euros, s’il vous plaît.

Je pose mon sac à dos et en sors mon enveloppe de liquide. Il faudra vraiment que je range cet argent dans mon porte-feuille. Je lui tends l’appoint. La moitié de ma fortune.

Elle encaisse l’argent, se lève et décroche une clef sur le mur derrière elle. Puis elle se rassied, tapote encore sur son clavier et, sans lever la tête, pose la clef sur le comptoir.

Le dortoir n°5. Premier étage, vous tournez à droite au fond du couloir et c’est la première porte jaune. Vous avez la clef de votre placard, dans le dortoir. Vous pouvez y ranger vos affaires. Je vous le conseille, en fait.
— Merci. Vous savez où je peux trouver un truc à manger, dans le quartier ?
— On a une cafétéria. Plat unique pour sept euros, ce soir c’est spaghetti bolognaise. On sert jusqu’à vingt-deux heures.

J’avais réservé mon lit avant de partir. Au moins je ne dormirai pas dehors dès mon arrivée, et j’aurai quelques jours pour chercher du travail. A vingt-cinq euros la nuit, c’est l’hébergement le moins cher que j’aie pu trouver. De plus, le Travellers’ best est la seule auberge de jeunesse à ne pas imposer le versement d’arrhes, si vous réservez moins d’une semaine à l’avance. Je m’apprête à déposer mes affaires dans le dortoir avant de me raviser. Je meurs de faim, je prendrai mes quartiers après le dîner.

Alors que je ne percevais jusqu’alors qu’un vague murmure, le brouhaha se fait agressif quand j’ouvre la lourde porte battante. La salle est immense. Je reste sur le pas de la porte pendant quelques secondes. L’espace d’un instant, je ressens l’angoisse du premier jour de fac. En fait, je ressens l’angoisse de tous mes premiers jours. Jusqu’à mes quinze ans, chaque nuit précédant une rentrée scolaire était marquée par une crise d’angoisse. La plupart du temps, je me retrouvais en pyjama dans le salon, en larmes et à demi conscient, obligeant mes parents à venir me réveiller en douceur.

Deux types sortent en rigolant et me bousculent pour passer. J’entre dans la cafétéria bondée et me dirige vers le self-service. Il n’y a déjà plus grand-monde dans la queue, la plupart des personnes finissent de dîner. Je fais glisser mon plateau jusqu’à la femme qui sert de grandes louchées de spaghetti bolognaises. Elle semble fatiguée et, elle non plus, ne me regarde pas. Je me dis que ce n’est pas plus mal, en un sens. Si jamais je suis amené à faire la manche, je dois m’habituer à ce qu’on ne me regarde pas. Une fois servi, j’avise une table où deux filles finissent de manger. Au moins mon embarras sera bref.

— Salut, dit la moins jolie des deux.

Elle essuie avec une serviette en papier ses lèvres tachées de sauce tomate, puis replace derrière son oreille une mèche de cheveux noirs et bouclés. Sa copine est une rousse aux cheveux raides qui ne me parle pas mais m’adresse un sourire engageant. J’en viendrais presque à regretter qu’elles finissent leur repas.

— Salut, je réponds à l’intention de la rousse.

À son tour elle essuie sa bouche, croise ses couverts dans son assiette et se lève, aussitôt suivie par la brune. Mon succès auprès des femmes, au moins, ne change pas.

Le dortoir n°5 compte six lits superposés, soit douze couchages au total. Je vois une chaussette posée sur le premier, j’en déduis qu’il est occupé. Au fond de la pièce, assis sur des lits, un petit groupe de jeunes discute en anglais.

— Hey, dit l’un des gars.
— Hey.
— Je cherche un couchage où poser mon sac et m’installer. La quasi-totalité des lits arbore une chaussette, de ville ou de sport, blanche ou de couleur, propre ou moins propre. Sous la fenêtre, un couchage semble disponible. Epuisé, je m’y laisse tomber avec mon blouson et mon sac sur le dos. Un des types s’approche de moI.
— Je suis Adam, dit-il en anglais. Lui, c’est Brett, et voilà Maureen et Josh.

Je prends quelques secondes pour chercher mes mots. Mon anglais n’est pas trop mauvais mais un peu ancien. Bien que j’en aie rarement l’occasion, j’ai toujours aimé parler anglais. Je décide d’en profiter.

— Moi c’est Fred. Vous êtes d’où, les gars ?
— On est de Nashville, Tennessee. Tu connais ?
— De nom.

À vue de nez, je leur donne vingt ans. Adam est un grand gars charpenté, que j’imagine parfaitement en combinaison de football américain. Ses cheveux bruns ne sont pas vraiment coiffés et lui tombent presque devant les yeux. Néanmoins je le soupçonne d’entretenir avec beaucoup de soin cet aspect négligé. La seconde image qui me vienne à l’esprit en le regardant est celle d’un fêtard amateur de bière et de soirées étudiantes. Je me demande combien de clichés je pourrais coller sur Adam. J’aurais dû arrêter les films d’ados américains depuis longtemps. Josh et Brett se ressemblent beaucoup, à mon sens. Deux blondinets pas très épais, habillés en skateurs, qui m’adressent un sourire fatigué. Adam me les a désignés distinctement, mais je sais déjà que demain je ne les reconnaîtrai plus. A la façon dont Josh – je crois – tient Maureen par la taille, je déduis que ces deux-là sont ensemble. Et qu’il tient à me le faire savoir. Sa copine est une petite brune qui, à l’instar de ses amis, a opté pour une tenue de voyage pratique et confortable. Jean, sweat-shirt siglé Vanderbilt University, baskets, bref, rien qui la mette particulièrement en valeur. Cependant, sous son sweat gris chiné, je devine des formes avantageuses.

— On va faire le popcral ce soir ? Tu veux venir ? me demande-t-elle.

Cette fois mon anglais est dépassé, je n’ai pas compris ce qu’elle me propose.

— Le quoi ?
— Le popcral.

Puisque je ne comprends rien et que cela doit se voir sur mon visage, elle me montre une affiche fatiguée près de la porte du dortoir. « Le vendredi soir, c’est pub-crawl ! Départ à 21h à l’accueil. »

— Ah, le pub-crawl [1]. Non, merci, mais je suis épuisé, je crois que je vais me coucher tôt.
— Comme tu veux, dit Maureen.

Bizarrement, elle a l’air vraiment déçue. Je crois qu’elle aurait aimé qu’un froggie se joigne à son groupe de potes pour la soirée. Josh semble l’avoir remarqué lui aussi. Son visage s’assombrit subitement et il resserre ses bras autour de la taille de Maureen. Je ferais mieux d’éviter toute proximité avec cette fille-là si je veux éviter les emmerdes. Brett, que je n’ai pas encore entendu, regarde sa montre.

— On devrait y aller, les autres vont partir sans nous.

Chacun attrape sur son lit sa sacoche de marque et le petit groupe quitte le dortoir. Je réfléchis quelques secondes. Je suis réellement fatigué et dès demain matin je devrai commencer à chercher du travail. En plus, mes économies sont plus que limitées. Et puis … et puis merde. Je suis dans une mouise totale de toute façon. Mes trois nuits d’auberge sont payées, et ça me fera du bien de me détendre avec des inconnus. Je me lève, sors trente euros de mon enveloppe – au moins je suis certain de ne pas en dépenser plus – et range mon sac dans le casier qui m’est attribué. Le groupe est sur le départ lorsque j’arrive dans le hall de l’auberge de jeunesse.

Le principe du pub crawl est simple. Vous vous inscrivez auprès des organisateurs – dans le cas présent, les gars du Travellers’ best – qui vous remettent un petit bracelet en échange d’une petit somme d’argent – dix euros, en l’occurrence. Ce bracelet vous donnera droit à des consommations à prix réduits dans tous les bars du circuit. La plupart du temps, les participants finissent complètement faits. Pour ma part je ne m’inquiète pas, mes moyens ne me permettront pas de me mettre minable ce soir.

Le Monastère ressemble exactement à ce qu’il évoque. Un endroit exigu et confiné, reclus derrière une lourde porte de bois. A cette différence près que le bar est plein à craquer, et qu’à vingt-deux heures trente à peine, la moitié des clients sont pleins, eux aussi. Je m’efforce de suivre le groupe d’Américains, mais je ne parviens pas jusqu’au comptoir. Une bande de trentenaires en costume en bloque l’accès, et je ne vois même pas comment ils pourraient le libérer si je le leur demandais. J’aperçois la tête d’Adam qui dépasse toutes les autres et qui, visiblement, me cherche. J’agite les bras tant que je peux et lui hurle de me prendre la même chose qu’à lui. J’ignore ce qu’il boira mais c’est un bar à bières. Je prends peu de risques. Adam distribue les pintes à ses amis et en prend deux avec lui. De la tête il me fait signe de les suivre, puis fend la foule à grands coups d’épaules. L’espace d’un instant je le revois en combinaison de football américain. Je parviens en sueur à l’autre bout du bar, où les Américains ont trouvé un coin plus ou moins désert. Nous voilà à cinq serrés dans un espace de trois mètres carrés, au jugé. Brett s’amuse de me voir essoufflé et en nage.

— Jeez, vous devriez faire des bars encore plus petit, right ? dit-il, pensant probablement taquiner ma susceptibilité patriote.
— C’est le problème à Paris, dis-je sans rien en savoir. Les locaux sont souvent très petits.
— Alors, Fred, qu’est-ce que tu fais ici ? demande Maureen. Tu voyages ?
— Ouais. J’ai décidé de prendre quelques mois, me balader un peu en France, et peut-être à l’étranger.
— Je vais devoir travailler mon discours. Avec eux, mes hésitations peuvent passer pour des difficultés en anglais, mais avec des employeurs potentiels ce sera plus compliqué.
— Et qu’est-ce que tu fais, sinon ? Tu es étudiant ? demande Adam.
— Ouais. En lettres.
— Je pourrais être étudiant. En fin de parcours, d’accord, mais je pourrais très bien être étudiant.
— Et vous, vous faites quoi ? dis-je pour détourner la conversation.
— Well… dit Adam. On est tous étudiants à l’Université Vanderbilt, à Nashville. Les gars et moi on est colocataires, et… disons qu’on voit souvent Maureen, à la maison.

Maureen se met sur la pointe des pieds pour atteindre la tête d’Adam et ébouriffer ses cheveux.
— T’inquiète pas, on va plus t’emmerder très longtemps, dit-elle à Adam. Puis, à mon intention : Josh et moi on va prendre notre appart tous les deux, à la rentrée prochaine.
— C’est bien, dis-je.

Parce qu’au fond, il n’y a pas grand-chose d’autre à dire. C’est à ça que la vie devrait ressembler. Vous allez à la fac, vous prenez une coloc’, vous rencontrez une fille sympa et vous vous installez ensemble. Ce n’est pourtant pas un conte de fée. Je connais un tas de gens qui l’ont fait. J’aurais dû le faire, moi aussi. Non pas que je n’aie pas essayé. Non pas que je n’en aie pas eu les capacités, d’ailleurs. Je prends une longue gorgée de bière et ressors la tête de ma pinte avec un sourire engageant et artificiel. Ces gars sont sympas. Je vais essayer de me détendre et de passer une bonne soirée. Les problèmes viendront bien assez tôt.

Ce qu’il y a de bien, au Monastère, c’est que même si le bar est bondé, même si vous devez forcer la voix pour vous faire entendre, vous parvenez quand même à avoir une conversation. Ainsi j’apprends que les trois garçons, Josh, Brett et Adam se connaissent depuis le lycée. Ils viennent d’une petite ville du Tennessee dont je n’ai pas compris le nom et ont décidé de prendre un appartement en colocation à leur entrée à l’université. Josh étudie la biologie et compte se spécialiser en biochimie. Brett étudie la littérature, et Adam le droit. Ils ont fait la connaissance de Maureen en première année, au cours d’une soirée étudiante. Adam rigole en me racontant qu’ils ont tous trois passé cette soirée à draguer la jolie étudiante en art, et que c’est finalement Josh qui est parti avec elle sur les coups de deux heures du matin. Josh bombe le torse, fier de l’avoir emporté sur ses deux meilleurs copains, pourtant son visage trahit une sorte de malaise.

Nous ne sommes qu’à la fin du mois de mai mais leur année universitaire est déjà derrière eux. Ils ont quitté Nashville la semaine dernière pour un voyage de deux mois à travers l’Europe, sac au dos. Comme moi ils n’ont réservé que trois nuits au Travellers’ best, pour ne se fermer aucune possibilité par la suite. Dans deux mois ils rentreront chez eux, et si d’ici là ils se trouvent à court de liquidités papa et maman se feront une joie de renflouer leurs comptes. C’est du moins ce que je présume. Ce sont des vagabonds souriants. Ils comptent passer deux semaines à Paris, puis descendre vers le sud en stop ou en covoiturage. Brett et Maureen aimeraient s’arrêter dans la région de Bordeaux, pour visiter des vignobles et déguster du vin. Josh et Adam ne débordent pas d’enthousiasme, ce qui, de toute évidence, induit chez Maureen et Brett une certaine complicité. Alors que Josh les traite tous les deux de snobs, Maureen en rajoute une couche en prenant Brett par les épaules et en égrenant des appellations connues. Château-Margot, Saint-Emilion, Mouthon-Rotschild… Brett rentre dans son jeu et semble y prendre un certain plaisir.

Laisse, Maureen, on laissera les gars siroter leur Budweiser dans leur chambre pendant qu’on dégustera nos grands crus !
— Oui, on étalera une couverture dans l’herbe, une bonne bouteille, deux beaux verres ballons et on boira à la belle étoile !

Ils éclatent de rire, et Maureen n’a toujours pas lâché l’épaule de Brett. Josh, lui, ne rit plus du tout.

— Calmez-vous, les poivrots, on n’en est qu’au premier pub.

Il fait assez sombre dans ce bar, pourtant le regard mauvais de Josh est plus qu’évident. Sans compter que le ton qu’il a employé ne laisse aucune équivoque. Sentant les ennuis commencer, Adam tente l’apaisement.

— Détends-toi, Josh, on rigole, là. On verra bien ce qu’on fera, il en faut pour tout le monde.

Il joint le geste à la parole et pose une main sur l’épaule de Josh. Qui s’en dégage aussi sec.

— Ça va, lâche-moi. Je vais prendre l’air.

Josh se noie dans la foule à force de coups d’épaule, laissant dans son sillage des verres renversés, des jurons et des invectives.

— Vous êtes chiants, dit Adam à l’intention de Brett et de Maureen. Vous savez qu’il ne supporte pas quand vous faites ça.
— C’est pas de notre faute s’il n’a pas d’humour, répond Brett.
Maureen soupire.

— Allez, viens, dit-elle à Brett. On va le ramener.

Adam les regarde s’éloigner, sa pinte à la main.

— On est ensemble en permanence, pendant ce voyage, on est obligés d’avoir quelques accrochages, dit-il, comme pour se justifier.
— Oui, ça me semble normal. Josh a l’air du genre possessif, non ?

Adam soupire. De toute évidence, je l’entraîne sur un terrain où il n’a aucune envie d’aller.

— Oui, c’est vrai. Mais il n’est pas le seul responsable. Je veux dire, Maureen sait très bien comment il est, et elle continue à se conduire parfois … comme si elle n’avait pas de petit ami. Tu vois ce que je veux dire ? Ce n’est pas qu’elle drague d’autres mecs, ni qu’elle pourrait tromper Josh, non … c’est juste sa façon d’être, elle est comme ça avec tout le monde.
— Et ça n’a pas l’air de déranger Brett, dis-je.

Il boit une longue gorgée de bière, comme pour se donner le temps de la réflexion.

— Disons que ce n’est peut-être pas aussi clair pour lui que pour Maureen, finit-il par dire. Je sais, c’est un jeu de cons.

Je n’ajoute rien, parce qu’il n’y a rien à ajouter. C’est effectivement un jeu de cons. Quand les trois amis réapparaissent dans mon champ de vision, Maureen tient chacun des deux garçons par le bras, comme si elle était le maillon de la chaîne qui relie Brett et Josh. Sans se douter qu’en réalité elle les éloigne à chaque fois un peu plus. C’est une histoire vieille comme le monde, et personne ne semble s’en rendre compte. Personne sauf Adam, qui a suffisamment de recul pour savoir que tout ça finira mal, mais qui ne veut pas être celui qui mettra les pieds dans le plat. Maureen est radieuse, fière d’avoir rabiboché tout le monde. Brett est euphorique, et Josh affiche le sourire triste et gêné de celui qu’on a dû supplier de revenir. A mon tour, je plonge mon visage dans ma pinte de bière. A côté des miens, leurs problèmes n’ont l’air de rien, mais ils finiront par en souffrir, c’est évident.

 

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Ma bouche est pâteuse et ma tête me fait mal. Il n’y a pas un bruit dans le dortoir, les autres doivent dormir. Je me demande quelle heure il est, je dois me lever tôt. Mon capital aura bientôt fondu, j’ai intérêt à trouver rapidement du travail. Je commencerai par faire le tour des agences d’intérim. Je me lève péniblement, mon mal de crâne se fait plus intense. Je pensais que je ne risquerais rien en n’emportant que trente euros, c’était sans compter que les autres me paieraient des coups. En caleçon je quitte le dortoir, le néon allumé en permanence dans le couloir m’éblouit. Quand j’arrive à rouvrir les yeux, je regarde ma montre. Onze heures. Putain de merde. Une demi-journée de perdue. Inutile de courir les agences d’intérim à cette heure. De retour dans le dortoir, j’ouvre un rideau et réalise que je suis seul. Tellement assommé que je n’ai pas entendu les autres se préparer. Des bribes me reviennent de la soirée d’hier. L’engueulade dans le premier bar. Maureen et Josh, Maureen et Brett. Maureen et moi. Dans le troisième bar, les souvenirs sont confus. Josh était sorti fumer une cigarette, je crois. On était tous passablement ivres, et Adam était parti commander une autre tournée. Je me souviens de la nausée. Tout le bar tournait autour de moi, j’ai vomi dans les toilettes, je suis sorti prendre l’air, j’ai dû m’asseoir sur le bitume pour ne pas tomber. Je me souviens de Josh qui a hélé un taxi et m’a assis dans la voiture. Je crois qu’il a tendu un billet au chauffeur, en lui disant « Travellers’ Best, auberge de jeunesse », avec son accent à couper au couteau. Après, plus rien. J’imagine que j’ai dû trouver le chemin du dortoir.

Sous la douche, les images de la soirée me reviennent peu à peu. Mes idées s’éclaircissent, ma migraine, elle, ne passe pas. Je me figure un marteau qui cogne, sans s’arrêter, sans faiblir, sous mon crâne. Je m’essuie et m’habille précipitamment, il me faut un café. Maintenant. A mesure que je descends l’escalier qui mène à la cafeteria, je perçois une rumeur, un murmure, sourd, contenu. Par moment, une voix me parvient plus distinctement, comme si les mots s’échappaient, sans qu’on puisse les en empêcher. L’espace d’une seconde j’entends un sanglot, rapidement étouffé. Lorsque je parviens à la cafeteria, une quinzaine de personnes se massent devant le téléviseur installé en hauteur. D’autres, à l’écart, se pressent contre les coins de la pièce. Certains se prennent dans les bras. Beaucoup pleurent. A la télé se succèdent des images du Président de la République, du Premier Ministre, de quidams visiblement effrayés. Et la rue. Cette rue je la connais, j’y ai passé la soirée d’hier. Du moins le début de la soirée, avant d’être tellement ivre que Josh a dû me jeter dans un taxi. En bas de l’écran, les bandeaux sont sans équivoque. On parle d’une centaine de morts, au moins autant de blessés. Le marteau qui s’était calmé sous mon crâne reprend de plus belle son travail de démolition. Mon cerveau met quelques secondes à analyser la vibration régulière que lui renvoient les nerfs de ma cuisse. Je sors mon portable de ma poche. Guillaume. Par réflexe, je presse le bouton « décrocher ». Ce n’est qu’ensuite que je me souviens que j’avais résolu de ne pas répondre à leurs appels. Guillaume est paniqué.

— Fred, qu’est-ce que tu fous ? Tu nous as filé une trouille bleue, bordel ! Tu vas bien ?
— Ça va.
— Je suis allé chez toi, je m’inquiétais. J’ai fini par croiser ton voisin, le petit vieux avec le chien. Il m’a dit que tu étais à Paris. J’ai essayé de te joindre toute la nuit, putain !

En effet. Mon portable me confirmera par la suite le nombre d’appels en absences qui lui sont parvenus pendant mon sommeil éthylique. Je m’entends répondre, d’une voix blanche :

— J’avais … besoin de prendre l’air.
— Oui, ben tu vas pouvoir rentrer maintenant, non ?
— Guillaume … je ne peux pas rentrer. Je suis dans la merde.

Sa réponse ne se fait pas attendre.

— Je le sais bien, que tu es dans la merde. Mais on va trouver une solution. Tu vas venir t’installer à la maison, le temps de te retourner. D’accord ? Tu vas rentrer ?

Sa voix s’est faite plus calme, plus apaisée. Je sens que cela lui demande un effort, qu’il tente de me rassurer malgré tout, malgré le bordel qu’est devenu mon quotidien, malgré la catastrophe de cette nuit, malgré l’état de catatonie dans lequel le pays est plongé depuis quelques heures.

Ma réponse, elle, se fait attendre. Quelques secondes que j’imagine interminable, pour Guillaume. Pour autant, il patiente. J’entends sa respiration, haletante, au bout du fil.

— D’accord. Je t’appelle quand je serai dans le train.

Un soupir.

— Ça marche. On fait comme ça. Je passerai te chercher à la gare.

Laissant derrière moi les résidents en larmes, je remonte les escaliers qui mènent au dortoir. Il ne me faut pas plus de trois minutes pour fourrer mes affaires dans mon sac à dos. En sortant de l’auberge de jeunesse, j’ouvre mon blouson, que j’avais fermé par réflexe. L’air est tiède. Il fait beau, comme hier soir. À cette différence près que les visages des passants ne reflètent plus ni joie, ni fête, ni insouciance. Tout est pareil, et tout a changé.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 mars 2016.
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[1Tournée des bars au cours de laquelle, selon l’expression anglaise, les participants « rampent » de bar en bar.