Isabelle Pariente-Butterlin | À angles droits

« Angles droits qui ne cassent pas le vent, il n’y a rien à faire, il aurait fallu y penser plus tôt. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Arnaud Maïsetti | Quand la nuit vient [version 2]
L’AUTEUR

Isabelle Pariente-Butterlin enseigne la philosophie et expérimente sur auxbordsdesmondes.fr. Elle a publié chez Publie.net plusieurs ouvrages, dont L’infini. On l’a déjà accueillie plusieurs fois dans la revue.

LE TEXTE

Une communauté humaine est faite de plus de morts que de vivants. Mais la course des jours nous détourne de la profondeur du temps, et nous laisse seulement à la surface du monde, dans les pleins et angles de la matière. Nous ne savons plus écouter le silence.

Ça va claquer … Ça claque. Ça claque.

Encore une fois les portes claquent, elles n’arrêtent pas ce mouvement, le vent claque, souffle, les portes déséquilibrées sur leurs charnières pourtant silencieuses se referment sur le vent, un instant l’arrêtent et puis quelque souffle de nouveau les met en mouvement, il faut apprendre à se garder. Les chaises ne suffisent pas à les bloquer contre les parois. On a beau essayer. Les portes claquent, écrasent les ombres, les sectionnent. Il faut prendre garde à ce point très particulier de l’organisation de l’espace.

On reste enfermé, à son corps défendant, son corps ne défendant plus rien ; le mien, du moins, ne défendant plus rien. C’est une étrange expression, je devrais arrêter de l’employer, pour moi du moins …

Sans doute, je l’accorde aisément, les ombres ne s’y reconnaissent plus, elles n’y reconnaissent plus les leurs, c’est devenu si inhospitalier, sans doute ici les ombres ne se reconnaissent pas, elles ne savent pas, ne sont pas d’ici, elles n’auraient pas pu trouver leur chemin, venir jusqu’ici, elles n’auraient pas pu, n’auraient pas su. C’est un lointain de gravats et d’acier dans lequel on a fait tenir comme on a pu des grilles au miroir du ciel et d’où que vous soyez, le ciel est quadrillé de ce métal qui déchiquète la lumière. Plusieurs, j’ai eu mal pour elles. Il faut prendre garde de ne pas se laisser découper par elles. Nous sommes faits d’un éther trop lointain pour n’être pas à la merci de l’enfermement qu’elles nous imposent.

Pourtant une communauté d’hommes est faite de plus de morts que de vivants.

Je ne parviens pas à comprendre comment ils ont pu cesser d’entendre notre voix, de nous considérer comme les leurs, pourquoi elle n’écoute plus les paroles que je lui murmure, que je ne cesse de lui murmurer. Je ne sais plus comment c’est arrivé, nous sommes la première génération de morts à être ainsi chassés des lieux des vivants, des espaces qu’ils traversent et qu’ils habitent, je ne m’y reconnais plus. Parfois je les accompagne, je l’accompagne dans le matin, je les suis dans le commencement de leurs jours, je tente de comprendre quelle est leur course dans le soleil, c’est ainsi que j’en suis venu ici, pour voir, pour comprendre, et je reste entre ces grillages, je tente de deviner ce qu’ils cherchent. Pour le moment, je n’ai aucune hypothèse.

On entre ici en chassant les images qu’on pourrait avoir, il faut éviter toute comparaison, tout rapprochement, tout point d’identification avec le réel ayant existé auquel ils ne se réfèrent jamais. Je n’ai pas compris pourquoi. C’est ainsi. C’est devenu leur mode de fonctionnement. Il a dû se passer quelque chose, un jour, pour qu’ils s’éloignent ainsi, qu’ils se laissent aller dans ce rebut du monde, il a bien dû se passer quelque chose, ils ont dû avoir peur, je ne sais pas de quoi, j’ai fait des hypothèses, autrefois, mais les jours passent dans un soleil écrasant qui traverse mes pensées et me les rend à moi-même indécises et incompréhensibles, j’ai oublié, je ne sais plus, de toute façon aucune d’entre elles n’était assez aiguisée pour apporter la réponse ; et ils se sont resserrés de plus en plus étroitement sur ce qu’ils sont. J’ai cru comprendre qu’ils ne tenaient pas compte de ce que nous avions été, et qu’ils avaient cessé de se tenir à des points d’ancrage comme nous en avions l’habitude, ils se contentent de la projection sur leur écran de l’espace dans lequel ils se meuvent, ils se tiennent à la certitude que leur donne la batterie de leur téléphone portable, et ils avancent ainsi dans le jour dans lequel nous ne sommes plus.

D’abord j’ai cru qu’ils continueraient à nous invoquer, mais il y a longtemps qu’ils ne se tournent plus vers moi et qu’ils ont oublié jusqu’à notre silhouette sur le miroir brûlant de leurs rétines. Je tourne en rond sur cette idée, elle m’obsède, je n’arrive à rien qu’à essayer de comprendre le monde sans profondeur qu’ils ont choisi d’habiter et qu’ils se sont donné. Je ne reconnais plus rien, à quoi jouent-ils ?

Il faut essayer de les éviter, ils entrent avec une brutalité que je ne reconnais pas entièrement et qui habite même leurs sourires. Leur certitude de ne pas avoir besoin de nous les a rendus tels qu’ils l’ont incorporée, et elle a infusé en eux, dans la plus minuscule fibre de leur être : même leurs ombres sont massives. Lourdes. Ainsi, leurs pensées ; et ainsi leurs pas, pesants, tourbeux. Dire qu’autrefois j’aimais l’odeur de la tourbe et de la fumée et de tous ces replis dormants du monde, qui me reposaient des océans pleins d’écume. Il faut prendre garde d’éviter leurs ombres, de ne jamais les rencontrer, de ne pas se laisser approcher par elles. Elles sont telles qu’elles absorbent toute fumée, toute nuée, et j’y ai pour ma part perdu déjà bon nombre de mes pensées.

On entre ici en passant un portail coulissant, on entre à pied par l’entrée des voitures, je les suis, il suffit de contourner la barrière qui s’abaisse et se relève seulement pour le passage des véhicules motorisés mais si, soi-même, on n’est pas un véhicule motorisé muni d’une plaque d’immatriculation conforme à celle indiquée sur le badge qui vous a été délivré, il n’y aura pas d’autorisation, même exceptionnelle, la barrière ne se lève pas, on contourne, on n’a pas d’autre possibilité que de contourner, même si un tas de déchets a été déposé là, exactement où les pas contournant la barrière avaient commencé à écarter les graviers dans lesquels ils tentent de dessiner une sente. Cela n’importe pas, je ne suis pas de la matière dont est fait leur monde, je sens les cercles de l’exclusion et de l’oubli se refermer peu à peu sur moi, je sens que peu à peu ils m’éloignent de leurs pensées, de leurs souvenirs, et bientôt je sais venir le temps où ils n’auront plus rien de moi en eux.

Les pas sont ceux des seuls vivants. Aucune ombre ici n’est passée. Je n’en sens aucune présence. Le monde est plein et opaque. Le crépuscule ne frôle pas de son ombre les silhouettes qui passent qui sortent qui entrent repartent reviennent, à date fixe, à heures fixes.

Une fois, je me souviens, j’ai vu une femme dans la pente planter des iris. Elle avait lancé quelques mots, un sourire, je me souviens qu’elle espérait obturer ainsi la laideur du monde et que j’ai pensé que c’était peine perdue, mais en même temps j’aurais voulu que ce geste soit mien aussi, après tout j’avais planté moi aussi des iris contre la laideur du monde, c’était dérisoire, nous le savions tous, mais elle semblait tenir mon geste et le rendre possible dans un lieu du monde. Je me demande si ce printemps les verra fleurir. Il faudra que je repasse voir où ils en sont. Je crains que le souffle de l’oubli n’ait fini de me disperser à la surface du monde. Il devait y avoir derrière elle les ombres de celles qui avant elle ont eu le même geste, dans la ligne des générations qui nous indique une partie des possibles. J’essayais de la voir, en perspective, dans le soleil, j’ai presque réussi mais pas assez pour me glisser en elle et me retirer à la ligne du rêve.

C’est alors qu’ont commencé les articulations de la relégation, à angles droits, toujours, uniquement, rien d’autre, pas de courbes qui cassent le vent, seulement des angles droits qui cassent la marche et contre lesquels les élans se brisent. Il reste à la parcourir jusqu’au fond. Les escaliers métalliques sont percés de trous pour que le vent ne les soulève pas, ne les arrache pas. Il ne cesse pas. Pas un instant. Il dépose dans l’ombre que nous sommes devenus des poussières et des pollens, et des particules fines. Certains ont fini emportés par elles, dans le mouvement qui est le leur pour revenir à la tourbe du monde, et ils ont disparu sans que cela soulève la moindre émotion, sans que leur effacement de ce lieu ne provoque la moindre réaction.

On monte les escaliers, les filles font semblant de ne pas se rendre compte que les escaliers sont transparents, s’appuient sur la brûlure du soleil dans le regard, il ne reste que ça, ou alors elles s’en moquent, je ne sais pas, je ne comprends plus rien. La cour est carrée et la structure impossible à parcourir pour des raisons que je ne m’explique pas. Mais personne ne songe à organiser ses pensées en la parcourant. Personne n’y songe, personne n’y songera. Il y eut pourtant des espaces, carrés, autour desquels les pensées se condensaient. Cela dure ainsi, s’étire dans le temps, et jamais l’un d’entre eux ne tourne ses pensées vers moi, vers nous, vers ce qui fut un semblant de nous.

Puis les portes s’ouvrent. Une main les tend contre le vent. Lutte, un instant, dans le vide, et termine son mouvement par une victoire. À chaque fois je sens bien que je ne suis pas de ce monde. Il n’y a rien à faire à cela. Angles droits qui ne cassent pas le vent, il n’y a rien à faire, il aurait fallu y penser plus tôt. Les angles s’enfoncent dans les chairs, dans les os, on y peut rien, c’est comme les idées, quand on y pense, c’est pareil, elles s’enfoncent dans les crânes, les éclatent, les brisent, les dévorent. Il fallait y penser plus tôt.

Alors se déversent les flots dans la nuit glacée. Pas un seul ne me prête la moindre attention. J’ai presque fini de disparaître de ce monde.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2016.
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