Claude Enuset | Le mineur a souhaité s’exprimer seul

« Devenir ours. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Aymen Hacen | Tunisité
L’AUTEUR

Claude Enuset (1964) vit à Bruxelles, alors qu’il aimerait vivre dans un endroit isolé en Lozère. Metteur en scène souvent (Copi, Noren,Lagarce, De Vos, Marivaux, ...), comédien parfois (Stevenson, Tchekhov, Twain), traducteur (Tennesse Williams, Agatha Christie, Athol Fugard), adaptateur (Verne, Voltaire, Goethe, Stevenson, Zweig), il anime une compagnie qui joue dans des lieux privés (salon, jardin, home). Il fonde en 2014 un collectif autour de l’écriture et la lecture « Les écoutes bienveillante »s. Débutant dans l’animation d’ateliers d’écriture. Tente de tenir un blog et une chaîne Youtube régulièrement. Actuellement, y tient un « Journal de Tribunal » autour d’une expérience de vie en cours.

Aime par dessus tout le processus et le surgissement.

Pour le suivre :

- facebook.com/claude.enuset

- sensdessusdessousecritures.blogspot.be

- www.youtube.com/channel

LE TEXTE

Tentative de mêler trois textes en un seul. Collage pour dire la réalité de l’enfance abîmée, la naissance de la maladie et le fantasme de se gratter le dos contre les troncs.

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On se gare dans la cour. Le bâtiment est imposant.

L’audition audiovisuelle prescrite par madame Le Procureur du Roi du Parquet de M. a été réalisée le jeudi 08/10/09 dans les locaux conformes de la Police Fédérale de M.

Nous entrons et nous dirigeons vers l’accueil. Je montre la convocation.

Lors de notre premier contact avec le mineur au sein du local d’accueil, nous lui expliquons le déroulement d’une audition audiovisuelle et abordons avec lui la notion de personne de confiance.

Dans la minuscule salle d’attente qui n’est qu’un élargissement du couloir, sur une table basse, le Journal de Mickey.

Le mineur a souhaité s’exprimer seul.

D’autres enfants sont venus ici.

Cette audition a été menée selon la technique du questionnement non inductif et par étapes successives.

Comme au cinéma, des hommes passent devant nous un gobelet à la main et une arme automatique à la ceinture.

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La chose apparaît un matin. En tout cas, on vous dit qu’elle est là. Désormais. Mais elle est apparue plus tôt vous vous en doutez. Simplement, vous l’ignoriez. Et cela vous allait très bien ce stade de l’ignorance. Très bien.

Vous êtes sûr ? Voilà ce que vous aurez envie de demander, mais vous vous abstiendrez. Pourquoi mettre en doute ce qu’on vous dit ? Ce n’est ni le lieu ni la personne. Ni la chose à mettre en doute. La chose est là. C’est une évidence. Un fait.

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Devenir ours.

Voir pousser des poils, des griffes, un museau, une queue courte et de petites oreilles.

Se vêtir d’une épaisse fourrure. Trois couches, rien que ça.

Flairer l’intrus. Filer le rongeur. Fouiller les bois morts.

Froisser les orties. Frôler les fougères. Flâner parmi les genêts.

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Désormais. Il va falloir composer avec elle. S’en accommoder, l’accueillir, la respecter, l’accepter. Inutile de ruser, comploter, la sous-estimer, la mépriser. La chose aura toujours une longueur d’avance. On vous le dit, on vous l’explique, on vous le détaille. Photos, analyses, chiffres, graphiques. Vous l’entendez, vous le voyez, vous acquiescez. Pas sûr que vous compreniez tout.

Vous allez vous en occuper de la chose. Oui. Vous n’allez pas faire comme si elle n’était pas là. Ce n’est pas votre genre. Vous allez la regarder bien en face, sans agressivité mais sans vous abaisser cependant. D’homme à homme.

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Le mineur s’est exprimé aisément et sans stress apparent.

Un type menotté apparaît entre deux portes. Puis disparaît, entraîné par une main invisible.

À l’issue de l’audition nous procédons à la saisie des deux supports utilisés pour l’enregistrement vidéo de l’audition, soit deux DVD’s de marque SONY (DVD-R 120 min/4.7 GB).

Le soleil s’est absenté en ce début d’après-midi.

A notre demande de savoir s’il connaît la raison pour laquelle il est venu nous rencontrer à la police, le mineur répond : « Oui heu, pour te dire des choses. »

Un mot d’excuse pour l’école. Ne pas oublier de demander un mot d’excuse.

À notre demande de s’expliquer à ce sujet, le mineur répond : « les choses à propos d’O.V. et heu... et... pour te dire des choses sur lui, ce qu’il me fait. C’est l’amoureux de ma maman et voilà ! »

Plusieurs pages sont manquantes dans ce vieux numéro du Journal de Mickey.

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Désormais. Vous croiserez un nombre incalculable d’individus ignorants de cette chose qui vous concerne. Et c’est bien normal. Vous regarderez le monde différemment sachant que la chose est là. Et c’est bien logique. Vous y penserez à la chose, vous vous en voudrez d’y penser. Et c’est bien compréhensible. Vous en rêverez, vos nuits en serons chamboulées. Et c’est bien humain. Il se pourra d’ailleurs qu’une nuit, dans un de vos pires cauchemars, vous entendiez quelqu’un dire : « Oh arrête, ce n’est pas si grave ! On s’en remet de ces choses-là ! » Et c’est bien dégueulasse.

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Devenir ours.

Lécher la sève sur l’écorce. Laper l’eau des mares.

Soulever les pierres. Sinuer entre les bosquets. S’aventurer dans les clairières.

Laisser son empreinte dans la boue, dans la poussière, dans la neige.

Croiser cerfs, blaireaux, perdrix, bouquetins, éperviers, chamois, renards, hiboux, marmottes, écureuils et couleuvres.

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Désormais. Vous aurez à coeur de vous documenter, de chercher par vous-même, de maîtriser le sujet pour être à égalité avec lui, de vous parer en somme à toute éventualité. Vous déplorerez par moment cette soif de savoir. Parce que, soyons francs, vous vous enliserez dans la masse de ces informations, sommaires souvent, trop techniques toujours. Vous étoufferez de ce vocabulaire, de ce jargon vulgaire, de ces déductions bancales, de ces conclusions hâtives où s’égare votre esprit. Vous mélangerez le fondé et l’infondé, le sérieux et l’approximation, le détail et le tout. Vous vous viderez de tant vous remplir.

Et vous vous demanderez les soirs de pluie : pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi.

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Rapport d’expertise de E. F. né le 07/11/2002. Victime potentielle de maltraitance.

Les couleurs sont immondes dans ces vieux exemplaires du Journal de Mickey.

Outils utilisés : Echelle d’intelligence pour enfants WISC-III, Test de l’Arbre de Koch, Test projectif du Rorschach, Analyse des dires selon la CECA.

Les aventures de l’Oncle Picsou le passionnent. Riri, Fifi et Loulou sont avec lui. Il fait partie de leur petite bande. Ils sont quatre pour quelques instants. Tant mieux.

Lors de cette audition, l’enfant tiendra le discours suivant :

« je suis là pour mon beau-père », « pour dire les choses qu’il fait », « c’est l’amoureux de maman », « il m’attache des colsons derrière le dos », « il me fait pipi dessus dans la douche », « le pipi, c’est de moins en moins mais pas le colson », « parfois j’arrive à le défaire », « j’essaie aussi de lui en attacher », « il fait bouh avant », « ça arrive quand maman fait des courses ou travaille », « quand je lui raconte, maman dit que je dois me défendre », « il m’attache parfois aussi les pieds », « je prends ma douche tout seul, il rentre et il fait pipi en me demandant si je veux me rincer », « je lui dit arrête », « c’est arrivé plusieurs fois », « la première fois qu’il m’a attaché, je jouais avec Sophie et Léa », « il m’a attaché », « la dernière fois c’était dans l’atelier », « une autre fois, j’étais dans le divan », « il a mis mes mains derrière mon dos et il a attaché », « maman et Sophie et Léa ont vu ce qui s’était passé », « maman dit que ce qui se fait à St Denis. reste à St Denis », « maman sait pour le pipi et elle dit qu’il faut que je me défende », « il fait ça qu’à moi », « je l’ai dit à la police et à papa », « si maman sait pour les policiers, elle va se fâcher sur papa », « maman veut que je vienne plus chez elle », « parfois je reste longtemps les mains attachées quand il veut pas me détacher ».

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Désormais. Il arrivera que vous vous interrogiez sur les raisons de taire la chose ou de ne la révéler qu’à tel ou telle plutôt qu’à elle ou lui. Ou eux. Comme si la chose était honteuse. Comme si on allait vous juger, vous dédaigner, vous bannir, vous exclure. Vous oublier. Comme si votre rapport aux autres allait s’en trouver altéré, abîmé, dégradé. Vous jugerez cela idiot. Mais vous êtes idiot des fois.

La chose deviendra dès lors un secret. Pas très bien gardé puisque pas pour tout le monde. De la part de ceux qui seront dans le secret, vous aurez droit à tout : apathie, empathie, silences, sourires, main sur la main, encouragements, accolades, analyses, commentaires, compassion, comparaisons. En fait, cela fera très vite beaucoup de monde et, inévitablement, vous n’aurez pas toujours choisi les bonnes personnes.

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Devenir ours.

Déjeuner d’herbes, broussailles, faines, glands, tubercules.

Compléter de fraises, framboises, mûres et myrtilles.

Les jours de fête, de mulots, de brebis ou de chevreuils.

Prendre du poids pour l’hiver et vivre sur ses réserves de graisse.

Choisir un territoire. Chercher une tanière. Choisir sa tanière.

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Désormais. Certains dans votre entourage, impressionnés, impressionnables, n’oseront plus vous en parler de cette chose. Ils vous parleront d’un tas d’autres choses mais pas celle-là. Vous vous en étonnerez mais que pourrez-vous y faire sinon constater. Il vous arrivera bien d’espérer que ces mêmes personnes finissent par oser s’inquiéter de la chose. De son état, son développement, sa progression, ses conséquences, son sens même. Cela vous arrivera.

Vous aurez aussi le sentiment que certains vous parlent moins ou, carrément, vous voient moins depuis la révélation de la chose. Que la chose a, en quelque sorte, créé une distance entre vous, instauré un éloignement qui se confirmera avec le temps.

Et vous vous demanderez les soirs de vent : pourquoi justement eux, pourquoi justement maintenant, pourquoi.

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Riri, Fifi et Loulou sont attachés à une chaise. Impossible de se dégager, le lien est un colson. On ne défait pas un colson. On le coupe avec une pince ou un cutter.

Devenir ours.

Oncle Picsou, après avoir bien ri de les voir incrédules et démunis, consent à les détacher. « À la douche ! »

Être lourd et rapide et agile.

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Désormais. Vous trouverez totalement indélicat le fait que quelques uns se plaignent de menus détails (à vos yeux, n’est-ce pas, laissons à chacun le droit de s’embourber dans ses angoisses), se lamentent d’autres choses qu’ils trouvent encombrantes et qui vous paraîtront si petitement ridicules, anodines, futiles. Vous en ressentirez une envie assez radicale de les virer de votre répertoire. Mais vous serez tolérant et, au bout du compte, parce que vous êtes empathique, vous en viendrez à leur prêter une oreille attentive. Vous en oublierez éventuellement la chose qui vous occupe pour vous occuper des choses des autres. Eventuellement.

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Oncle Picsou enlève son training. Ses trois neveux sont déjà sous la douche. L’eau délave ces couleurs sommaires. Tout d’un coup, Picsou entre et dit : « Vous voulez vous rincer ? » Un oui choral. Trois fois oui. L’ogre leur fait pipi dessus.

Etre mal léché. Etre en peluche. Etre en cage.

A la police, nos trois petits amis diront : « On dit “arrête” et il continue jusque quand il a fini. »

Être Teddy, Winnie et Baloo.

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Désormais. Vous ferez des jeux de mots débiles et des plaisanteries douteuses, ce que l’on appelle de l’humour... Vous ferez mine de prendre la chose par-dessus la jambe. Vous vous présenterez en vainqueur assuré de la chose. Vous serez un gladiateur, un agent spécial au service du combat éternel contre la chose. Vous serez un titan, une machine de guerre, un dieu. Vous serez immortel.

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L’inspecteur demande ce que Picsou répond.

Etre adoucissant pour le linge.

« Rien » sera la réponse.

Être surnommé « le père », « le seigneur », « le vieil homme ».

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Enfin. Il y aura des soirs où vous aurez envie de hurler que cette chose vous emmerde, vous pompe, vous épuise, vous écrase, vous assomme, vous domine, vous lamine, vous paralyse, vous tétanise, vous foudroie. Pas la chose elle-même. Juste la pensée de la chose. Le fait de penser à l’existence de la chose. A sa présence. Aux photos, aux analyses, aux chiffres, aux graphiques.

Vous aurez envie de prendre la chose, de la coller au mur, de la tenir sauvagement, de l’insulter, de la rabaisser, de la baiser, de la pulvériser, de l’humilier. Vous aurez envie de sortir ce qu’il y a de plus veule, de plus violent, de plus destructeur en vous. Simplement pour lutter à armes égales.

Car vous aurez compris que la chose risque bien de grandir, de vivre sa vie indépendamment de votre volonté. D’ailleurs, vous a-t-elle demandé votre avis avant de s’installer comme ça, sans crier gare ? Non. Il est probable que, selon le même principe, la chose ne s’inquiète pas une seconde de votre état d’esprit (ne parlons même pas d’émotion) si elle venait à occuper plus de terrain dans votre vie. En ces temps d’individualisme forcené, vous ne voudriez tout de même pas que la chose se soucie un instant des effets et dommages que sa venue inopinée occasionne. Quoi encore ?

Vous ne voudriez pas qu’en plus, la chose vous informe du calendrier de son projet colonisateur ! Vous verrez bien ! Merde ! On compte sur vous pour vous adapter et réagir en conséquence. L’imprévisible est source de bonheur, rappelez-vous ça ! De bonheur et de jouissance !

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Une caméra enregistre cette réponse. Elle sera consignée dans un rapport d’expertise. Picsou ne sera jamais inquiété. Et gardera ces immondes couleurs.

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Enfin. Il arrivera un soir (de pluie, de vent ou de quoi que ce soit) où vous aurez terriblement besoin de parler de cette chose. Et que personne (bien ou mal choisi) ne soit là. C’est pour cette raison que vous vous resservirez un verre de vin.

À la santé de la chose.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2016.
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