Laure Rocher-Luna | L’appartement déséquilibré

« c’était le mois de février et nous nous sentions comme dans une forêt en plein milieu de la ville »

un autre texte de la revue, au hasard :
Raymond Bozier | Le voyageur exténué
L’AUTEUR

Laure Rocher-Luna est peintre, avec une oeuvre de grande densité, souvent monochrome, mais qui chaque fois appelle une disposition dans l’espace qui en fait poésie, et qu’elle accompagne souvent de lectures, le temps de la lecture interférant avec celui du voir et lui donnant sa temporalité.

Il y a quelques mois, l’appartement qui est sous son atelier prend feu, une personne va mourir. C’est ce qu’elle explore avec ce récit troublant, et de même rigueur que ce qu’elle peint.

Et le glissement progressif vers le fantastique y est traité en maître.

On peut la contacter via LinkedIn – la force de ce texte, la constellation en cours d’autres récits, appelle évidemment l’édition.

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« Afin de pouvoir lutter contre les forces invisibles qui me menaçaient, j’ai rendu mes forces visibles.

« Alors j’ai pu croire en elles. D’une certaine façon, j’ai cherché l’arme adaptée pour contrer cet adversaire particulier. Le feu. Qui a attaqué la beauté, la clarté, la luminosité. Le noir, le gris, la poudre, la suie sont ses expressions plastiques peintes dans un seul grand geste magnifique.

« La force du feu est mi-visible, mi-invisible. Un temps, elle s’est matérialisée en une grande beauté.

« Cela a été les flammes, leur bruit assourdissant, cette sensation que malheureusement l’on ne peut pas regarder. L’homme que nous avons découvert lorsque, tout juste conscients qu’un incendie avait pris dans l’appartement en dessous du notre, nous avons brisé la porte, était en train de regarder le feu, passionné, ce depuis un long moment qui a sûrement duré pour lui une éternité. Il ne souhaitait pas partir et ce fait signifie peut-être que ces flammes représentaient pour lui la condensation de sentiments réprimés durant des années. Peut-être la réalité se montrait-elle enfin à la hauteur de l’intensité de sa vie intérieure.

« L’incendie a laissé des traces. L’expression du feu a pris la forme de lignes verticales grisées courant du sol au plafond, d’immenses peintures monochromes noires de suie, d’installations de fils électriques dénudés et de petites sculptures de plastique fondu. Son odeur était enveloppante. Elle se faisait oublier jusqu’à ce qu’en sortant de l’appartement elle se rappelle à nous, si forte. Elle n’était pas adaptée au monde du dehors. Parce que cette odeur est devenue la nôtre, nous nous sentions appartenir à l’intimité du feu. Malgré sa malveillance, nous nous sommes liés d’amitié avec ce visible de passage, et nous avons admiré ses dessins mélancoliques. »

LE TEXTE

Un équilibre a basculé. J’ai senti que cet endroit ne redeviendrait jamais ce qu’il avait été. La mort de la femme du couple du cinquième étage a empreint l’espace de même que la suie a imprégné les murs.

Cela a commencé par une légère fumée blanche aperçue à travers la fenêtre de mon atelier. Il faisait très froid et j’ai pensé que quelqu’un se faisait couler un bain. J’ai cru qu’un chauffe-eau électrique générait cette fumée au-dehors. À vrai dire je n’ai même pas pensé. Mon cerveau s’est chargé de former cette association : fumée blanche égale bain chaud. Pendant ce temps la pièce située en dessous de mes pieds était en train de brûler violemment. De longues minutes plus tard, peut-être dix, après que nous ayons entendu des bruits sourds de meubles que l’on déplace mais toujours aucun cri, j’ai senti une odeur inhabituelle. En un instant, tous les signes – le bruit, l’odeur, la fumée blanche – ont pris sens. Nous étions trois à être présents dans notre appartement cet après-midi-là, ses trois habitants. Nous sommes descendus en courant pour crier et frapper contre la porte de l’appartement du dessous. Le feu se faisait entendre, mais personne ne répondait à nos appels. Nous brisâmes la porte et trouvâmes un homme debout dans l’entrée. Il se tenait sur le seuil d’une pièce entièrement en flammes vers laquelle il regardait, impassiblement, une petite cuvette en plastique à la main. Une femme gémissait quelque part. Les flammes gagnaient rapidement le plafond de l’entrée, au-dessus de la tête de l’homme. Nous le saisîmes. Il ne souhaitait ni nous suivre ni nous dire où se trouvait sa femme. Il ne voulait pas descendre l’escalier et quitter son appartement. Nous fîmes ce qu’il fut possible de faire et nous fîmes moins que ce qu’il aurait été possible de faire.

La femme est restée. Elle s’est « cachée » nous a dit l’homme alors que nous descendions l’escalier.

*

Lorsque le feu fut éteint et les pompiers partis, nous regagnâmes les lieux, absolument stupéfaits de la nouvelle apparence imaginée par le feu. Le nouvel habit de l’immeuble était grandiose. La modération et le charme de la cage d’escalier avaient été remplacés par un expressionnisme noir et puissant. Notre appartement avait été recouvert d’un voile gris, la luminosité y avait baissé. La poussière de suie portée par l’eau des lances des pompiers s’était condensée sous l’effet de la chaleur et avait couru du sol au plafond, puis elle était redescendue lentement, imprimant des centaines de lignes grises et délicates sur les murs. La cage d’escalier, elle, avait été colorée d’un noir profond et charbonneux, découvrant sur le palier du cinquième étage une grande béance. Nous nous trouvions juste au-dessus.

Malgré la mort de cette femme, alternaient en moi une grande excitation et un goût pour l’aventure de cette nouvelle vie dans ce nouveau paysage qui, de familier et rassurant, était devenu dangereux et exaltant. À cause du vide qui existait en dessous, je sentais que le sol pouvait s’effondrer à tout moment. Mais ce vide sous nos pieds n’était que la matérialisation finalement assez naturelle d’une sensation existant en moi depuis toujours. L’équilibre précaire auquel j’étais habituée avait mué en un déséquilibre grisant. Et l’admiration pour la beauté de cet événement affreux s’est entachée de la présence trop forte de cette femme, de cet homme et de cette puissance destructrice qui a déstabilisé ce que l’on aimerait stable, le foyer.

À partir de ce moment et pendant longtemps par la suite, je fus continuellement en alerte. Cela me semblait alors incroyable que des incendies ne se produisent pas plus souvent. J’étais toujours prête à voir revenir le feu. Mais il n’était jamais vraiment parti. Le feu nous obsédait, nous le voyions partout. C’était un personnage familier. Nous riions beaucoup, d’un humour bizarre, en faisant des feux dans notre cheminée. Le feu dans le décor du feu. L’odeur du feu de bois dans l’odeur du feu froid. Ils auraient scandalisés les voisins qui comme nous étaient hantés par son possible retour. En montant l’escalier, nous faisions tout pour leur cacher le bois que nous allions chercher au parc, comme les enfants protègent les adultes qui s’inquiètent absolument de tout. Le bruit des branches qui craquent en brûlant nous faisait frémir, de peur et de désir.

Nous étions dehors dedans. En manteau dans le salon. Soufflant la fumée de notre haleine dans la cuisine. Habitant de tout notre corps cet espace qui en était devenu un. L’immeuble s’était incarné. La parole avait explosé. La montée de l’escalier était devenue une traversée longue et heureuse, entrecoupée de rencontres avec les autres habitants. Au moindre son sur le palier, tous, nous ouvrions notre porte, avide de parler, de tout dire, de tout savoir. Jusqu’à avoir épuisé tous les détails, nous tournions autour des étages. Nous n’avions plus qu’un seul sujet de conversation, enfin, qui nous unissait tous dans cette cage d’escalier.

La vie s’est réorganisée au jour le jour dans l’appartement. Ce fut une vie toute occupée par le feu pendant plusieurs semaines, plusieurs mois. Les assureurs, experts, plombiers, électriciens, experts du gaz, responsables du syndic, décontamineurs, architectes, voisins, venaient nous rendre visite à toute heure. Le feu nous rapprochait, nous les invitions à prendre le café. Nous parlions, passionnés, du feu dont l’intensité, semblait-il, nous grandissait tous. Le quotidien s’était aussi enrichi de l’absence du confort auquel nous étions habitués : plus d’électricité au début, plus d’eau chaude, plus de chauffage. C’était le mois de février et nous nous sentions comme dans une forêt en plein milieu de la ville.

L’appartement était défiguré. Si délicatement marqué, gris et sale. Nous ne cessions de le regarder, d’admirer l’œuvre de ce créateur destructeur, fascinés par chaque détail inventé par lui. Dans l’escalier, la peinture du faux marbre se décollait et se décolle toujours en des formes convexes et concaves qui laissent apparaître la pierre en dessous. Les portes d’entrées vernies de pourpre, dont la brillance s’est matifié de noir, toujours, se sont boursouflées de cloques qui en explosant ont découvert le bois. Les matières premières ont refait surface, révélant la couche de sophistication urbaine qui les recouvrait.

Le verni du plancher s’est comme évaporé. L’escalier a perdu de son éclat. En le montant, on glisse de l’élégance de l’entrée, de ses plantes vertes nombreuses, du motif géométrique gris et bleu du sol, des marches qui s’arrondissent et s’aplatissent pour nous inviter à les piétiner, vers un parc de sculptures que la concierge ne veut plus visiter. Il commence avec le faux marbre et ses fausses aspérités qui deviennent de plus en plus vraies. Il est orné de fils électriques qui sont à chaque étage plus débridés, jusqu’à faire un concours de petites sculptures de plastique fondu ! En montant l’escalier, un fil pend, que l’on ne voit pas car il se confond avec le mur, mais qui à chaque passage d’une personne qui l’emmène involontairement avec elle, retombe, et par ce bruit rappelle sa présence encore une fois oubliée. Au quatrième étage, une cravate de ruban plastique orange et blanche sûrement très inutile faite autour d’un boîtier, est centrée entre les deux portes du palier. Au cinquième étage, un jour, apercevoir l’appartement vide sans plus distinguer ses murs ni son sol ni son plafond mais le voir devenu une grotte de bâches blanches transparentes et moelleuses irisées par des spots puissants. Au sixième étage, à l’endroit de la lucarne qui montre le ciel, une bâche bleutée avec des inscriptions arabes, qui bouge avec le vent et laisse tomber la pluie sur le sol. Notre porte d’entrée dont fut gardé le cadre calciné, assemblé avec une planche de mélaminé noir clouée à la substance charbonneuse.

A l’intérieur, l’extérieur est rentré. Le silence est brisé. Celui des bruits de la rue qui ne montaient pas jusqu’au sixième étage.

Il n’y a plus d’intérieur. Les vitres se sont lézardées. La porte d’entrée n’est pas une vraie porte. Elle laisse entrer l’air, par en bas, par en haut, elle peut être forcée sans offrir de résistance. Le froid entre. Les bruits entrent. Les gens entrent. Il n’y a plus de solitude. La femme s’est installée dans notre appartement, elle s’y sent bien, investi l’espace. Elle n’accepte pas mon ordre rigide qu’elle a complètement chamboulé. Elle refuse mes couleurs, qu’elle juge trop enfantines. Mon humeur, qu’elle trouve trop gaie. Elle aime les crises, ce qui explose, ce qui se révèle. Il n’y a plus de calme, plus d’ennui, le vide du dessous me fait léviter. Les autres yeux qui sont venus habiter cet appartement ont transformés les miens. Élevée par cette vie dans ce lieu qui ne m’est plus familier, j’observe avec distance, et je ressens avec passion. Je découvre à chaque instant les qualités de ce pays étranger qu’est devenu ma maison.

Je me dis à moi-même : Un jour, en un instant, sans que j’en sois prévenue, l’harmonie reviendra. Mais les mois passent et malgré mes efforts rien ne change. Je ne trouve pas l’endroit qui s’est détraqué. Ne saisis pas qui du lieu ou de moi ne va plus. Le problème est-il dans l’appartement du dessous, dans le mien, dans l’escalier ? Est-il dans le sol, dans les murs, dans la douche ? Est-il dans les regrets, dans la culpabilité, la tristesse ? Dans les journées, dans l’espace entre la lampe et le livre, dans l’espace entre l’entrée et la salle de bain ?

Le blanc n’est plus. Celui que l’on désire pour ses murs. Le blanc idéal. Celui que l’on imagine être le meilleur pour nous, car il évoque la lumière, la vie, le calme – le vide – émotionnel, l’intelligence, l’esprit civilisé qui analyse en toute objectivité. Le blanc qui laisse de l’espace aux autres couleurs. Les pièces lumineuses et aérées où nous souhaitons vivre afin d’avoir l’impression de contempler nos idées avec clarté. Le blanc de l’ordre intérieur. Ce blanc perdit contre le noir. Il laissa place à un monde caverneux. Finie l’injonction de la lumière, de l’avancement, du bonheur. Le temps vint de profiter de cette petite parenthèse obscure et de faire l’expérience de ce monde renversé dans lequel le négatif a gagné. Lâcher prise malgré soi un instant. Se reposer, cesser de chercher la lumière à tout prix pour se baigner dans sa couleur naturelle, le gris. S’y complaire, un peu. Je constatais qu’il y avait aussi une facilité à être heureux dans ce lieu qui l’était un peu moins. Parce que l’on existe souvent en réaction aux choses, que ce soit face à une situation ou à une personne, la pénombre de l’appartement ne nous assombrissait pas, bien au contraire. Le gris donnait du relief à notre joie. Le contraste entre ces demi-teintes et les couleurs vives avait plus d’éclat que n’en aurait eu l’alliance plus grossière du blanc et des couleurs. Et le passage récent de la mort donnait beaucoup de goût à notre vie.

Elle resta assez longtemps dans l’appartement. Je la sentais dans plusieurs endroits : dans la chambre que je réservais à la location, et dans la salle de bain. Pendant les mois qui ont suivis, chaque jour vers quatorze heures, l’heure approximative de l’incendie, de l’eau se mettait à couler spontanément du pommeau de douche. C’était comme une longue phrase. Je pouvais comprendre ce message car l’eau avait constitué un moyen récurrent employé par les défunts pour parler avec moi. Dans plusieurs endroits où j’avais vécu, les robinets s’étaient ouverts spontanément la nuit faisant couler l’eau très fortement. C’était des phrases dont je ne pouvais comprendre le sens, mais dont je comprenais qu’il s’agissait d’une demande d’attention. C’était une voix, un rappel. Je l’écoutais sans toutefois vouloir commencer un dialogue. Avec les morts, j’avais toujours senti que la moindre réponse à une de leurs sollicitations pouvait enclencher une conversation qui ne terminerait jamais. Je feignais pour moi-même de ne pas croire à ces choses-là. Et je faisais croire aux morts que je faisais partie de ceux qui ne les entendent pas. Je fermais intérieurement mes yeux pour ne pas me confronter à un monde trop grand, trop peuplé que j’aurais alors rencontré dans chaque lieu visité. Je pleurais incessamment lorsque j’écoutais une histoire dont ils étaient les protagonistes, ce que je considérais comme la preuve de leur vie et de mon déni, un instant dénoué. J’avais décidé de croire que les immeubles, les maisons, les appartements n’étaient faits que de pierre, de bois et de plâtre, mais je savais au fond de moi qu’ils n’étaient pas constitués que de cela. Une habitante était passée d’un état à un autre et l’immeuble s’était transformé.

L’appartement, déséquilibré, ne trouvait plus son sens. Il penchait désormais de tous les côtés sans se souvenir de sa préférence pour l’un ou pour l’autre. Lorsque l’appartement en dessous de lui disparut, il perdit quelque peu son lien avec la terre. Il commença à flotter, au sixième étage. Parfois, il se reconnectait à son immeuble pour descendre l’escalier. Mais un immense vertige le prenait et il n’arrivait plus à redescendre. Il était monté trop haut. Il y était resté trop longtemps. Il flottait, il tombait, il volait. En lui s’étaient désordonnés les étage clairs et compréhensibles de l’édifice.

*

Quelque temps après la catastrophe de l’incendie ma compagnie d’assurance me proposa de mandater une entreprise d’embellissement afin qu’ils repeignent de blanc tous les murs de mon appartement. Avant cela ils avaient envoyé une entreprise de décontamination, laquelle avait nettoyé la suie qui collait grassement les murs et les meubles. Car je souhaitais prendre part de ces travaux et les suivre de prêt, je refusais l’entreprise proposée par l’assurance, pour faire venir, avec son accord, un groupe de peintres polonais de ma connaissance. Je savais Piotr, celui qui dirigeait cette affaire, très consciencieux et appliqué, et je pensais qu’il serait possible de discuter avec lui de chaque détail des travaux, plus aisément qu’avec des inconnus. Ainsi, les travaux commencèrent dans l’appartement où nous vivions. Nous y restâmes pendant tout le temps qu’ils durèrent. J’avais attendu avec une grande impatience cette remise à neuf qui, je le croyais, pourrait restaurer dans ce lieu l’équilibre brisé lors de l’incendie. Cela n’arriva pas. L’appartement fut repeint sans amour, sans attention, sans soin. Ce geste de peindre désinvesti, seulement porteur de hâte et d’indifférence me blessât, car j´étais persuadée que ce que le peintre ressentait en appliquant la peinture sur les murs s’y imprimerait à jamais. Comme si peindre consistait à appliquer ses sentiments, ses convictions les plus profondes, à déposer sa personne sur une surface. Ainsi, je voyais les murs se charger, jour après jour, de dégoût pour cette tâche, de mépris pour nous, du plus grand désintérêt. C’était absurde. J’attendais de ces hommes dont la peinture murale et les travaux de rénovation étaient le travail alimentaire qu’ils peignent mes murs comme je peignais mes tableaux. J’attendais d’eux qu’ils accomplissent chaque geste avec douceur et conscience comme s’ils s’étaient occupés de leur enfant malade. Que chaque touche de peinture sur le mur soit porteur du projet de leur vie. Évidemment, ce ne fut pas du tout ainsi que cela se passât. Piotr le consciencieux qui avait monté en grade envoya ses employés à sa place, lesquels semblaient vouloir unique­ment en finir le plus vite possible avec leur journée, cet appartement, ces murs qui ne représentaient rien. Ils s’enfermaient dans les pièces à repeindre, nous cachant les secrets de leurs procédés, faisant des concours de vitesse de peinture, en même temps que des concours de bières polonaises. Ils allaient les chercher à huit heures trente du matin, heure d’ouverture du supermarché, et de là, alternaient canettes de Redbull et canettes de bière pour tenir jusqu’à dix-huit heures et ne pas penser à combien ce qu’ils faisaient les ennuyait. L’appartement ressortit de cette épreuve blanc et abîmé.

Alors, j’étais obsédée par l’apparence de l’appartement qui était devenu le lieu de mes pensées, qui était devenu ma tête même, mon monde, qui s’était resserré et réduit à ces murs. Je ne voyais que le parquet en pente qui ne serait jamais droit, que les murs d’un blanc bleuté de papier d’imprimante qui, tout juste repeints, se salissaient déjà, mes tableaux voilés de gris qui avaient perdu leur lumière, mes toiles piétinées par les chaussures des pompiers. Tous ces recoins de l’appartement pas peints, mal peints, oubliés, non pensés. Toutes ces surfaces maltraitées par les peintres. Le lieu abîmé par la vie souhaitait recouvrer son innocence. Puisqu’il n’avait pas su protéger les tableaux, ces petits mondes purs et préservés, ni se protéger lui-même. Puisqu’il n’avait pas su être un foyer immuable, inatteignable et sécurisant qui permette de vouloir en sortir. Puisque le feu avait enfumé ces petites pièces au centre de l’édifice, dénuées de portes et de fenêtres, celles, invisibles, qui renferment le secret qui fait tenir l’immeuble entier.

Puisqu’ils n’avaient pas su déposer leur amour sur le mur, je peignis l’appartement. Je décidai d’en faire un tableau. La tâche me parut dès le début impossible. Je souffris et j’espérais à chaque geste. Le tableau de mon intérieur était celui qui permettrait aux autres de voir le jour. J’ai peint les parois de ma tête de couleur pour y faire se réfléchir la lumière. Je commençai par mon atelier que je décidais de recouvrir de bleu de Prusse. Munie d’un pistolet à peinture, j’y envoyai un mélange artisanal d’eau et de pigment qui jamais ne s’y fixa. Les particules de pigments flottèrent dans l’air, dans mon corps et se déposèrent partout. L’atelier était devenu inhabitable, irrespirable. Je le condamnai une longue période pour m’attaquer au reste de l’appartement avec un peu plus de douceur, et surtout moins de gravité. J’avais commencé trop fort, à cause du sentiment d’urgence. Pour la chambre qui n’était pas la mienne, je choisis un rouge vermillon, qui donne de l’énergie. Dans la salle de bain, un vert d’eau, qui rafraîchit. Dans la cuisine, un bleu d’outremer dont je recouvris les meubles puis la fenêtre. La lumière bleue de cette fenêtre transforma tout, elle s’appliqua à colorer chaque surface. Nous nagions dans l’eau de cette cuisine où il faisait maintenant toujours nuit. Tous les blancs se colorèrent. Un voile de coton transparent jaune citron filtrait la forte lumière de la pièce blanche et rouge laissant deviner derrière lui de douces ombres jaunes-grisées. Un voile vert d’eau s’y associait, qui fermait la salle de bain, dans laquelle se trouvait un mystérieux miroir qui ne reflétait plus personne. Il était devenu un écran jaune qui ne regardait plus et demandait à ce qu’on le regarde lui, pour ce qu’il était. C’est ce même jaune citron que j’appliquai dans mon atelier, après l’avoir débarrassé de son bleu de Prusse trop obscur. Ce jaune de la première pièce – la plus importante, le lieu de la peinture, qui devint, après avoir été le premier échec, la première réussite – je l’appliquai sur le mur faisant dos à la lumière de la fenêtre, au tout petit pinceau, afin de savourer chaque geste. Je le peignis en transparence afin de laisser filtrer en lui le blanc du mur, la lumière forte de l’extérieur, qui se cachait derrière lui mais explosait par la fenêtre. Ce jaune, je le choisis, car il recouvrait déjà les vitres de la fenêtre de l’atelier, peintes puis fêlées par la chaleur du feu, laissées en place depuis des mois. Quand enfin je m’étais décidée à les faire changer, le vitrier, mandaté aux frais de l’assurance du syndicat de l’immeuble, responsable des ouvertures endommagés et non de l’intérieur qui était à ma charge, remplaçât tout les carreaux, sauf un, le seul qui ne s’était pas brisé sous l’effet des flammes. Resta ce carré jaune. J’acceptai cette décision, que je suivis, en accompagnant ce carreau peint d’un mur de sa couleur. Ainsi la douceur, la lumière revint dans l’atelier. L’appartement ne s’équilibrât jamais, mais il vécut, et cette épopée de couleurs qui dura des mois couvrit l’expérience du feu. Ce fut une épreuve qui se substitua à la précédente, et l’appartement oublia, un peu. Les traces de suie furent recouvertes par d’autres désirs irraisonnables qui concurrencèrent la volonté du feu de s’approprier le lieu. Il fut un artiste très impressionnant, le plus talentueux et le plus remarqué mais je combattis plus longtemps, plus obstinément que lui et il fut chassé de l’appartement à jamais. L’appartement est toujours déséquilibré, peut-être encore davantage par ces couleurs qui ne s’oublient pas, trop présentes pour que l’appartement s’efface devant la vie qu’y s’y déroule. Les couleurs sont devenues le nouvel ennemi, le nouveau déséquilibre encore à rééquilibrer.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 septembre 2017.
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