Milène Tournier | Le livre qui

« l’envie bête cochonne de faire un livre immature, un bon gros livre faussement indomptable, et qui voudrait rien que ça »

un autre texte de la revue, au hasard :
Arnaud Maïsetti | Quand la nuit vient [version 1]
L’AUTEUR

Dans l’avancée protéiforme des rapports entre web et invention littéraire, le détournement de Facebook en tant que plateforme de publication pour textes denses, chantiers en cours, n’est plus contournable, et chacun y a ses repères ou favoris.

L’exemple le plus marquant étant sans doute celui d’André Markowicz, ayant longtemps refusé toute expression écrite sur son travail de traduction, mais détournant depuis 3 ans ce qui lui semble une oralité de Facebook pour en faire le laboratoire, quotidien et maintenant tous les deux jours, de ses chroniques.

C’est ainsi que nous sommes nombreux à suivre cette sorte de texte sans fin que construit sur le réseau, sans autre assemblage, Milène Tournier. De mois en mois, l’affirmation d’un territoire, d’un spectre de registres fictionnels toujours élargi, mais cette notion de flux marquant l’écriture même.

Elle soutient ces jours-ci une thèse universitaire dont le thème central est l’impudeur. On peut bien sûr la suivre et la contacter là où elle écrit, sur son Facebook.

FB

LE TEXTE

le livre qui

L’envie bête cochonne de faire un livre immature, un bon gros livre faussement indomptable, et qui voudrait rien que ça, être pris en charge, un livre qui serait d’abord gentil, et après violent, et que je pourrais coller sur mon visage, les jours comme ça que ça va moins, et même si Maman dit, avec sa voix qu’elle est douce, que ça Milène je crois que ça relève plus de la thérapie, et le mot change, thérapie, psy, divan, confession, cabinet, mais l’expression, elle, c’est toujours la même, ça relève, et j’entends mon père derrière, qui souffle et rouspète que bien sûr, bien sûr, c’est quand même fou qu’elle voie pas, et mon livre alors entre mes deux parents, et derrière un téléphone. Ou peut-être parce que je crois encore, et même si c’est daté, même si c’est faux, qu’avec un livre t’existes un peu plus que pas, et parce que parfois j’ai envie de crier mais que j’ai des voisins. Envie de faire un livre comme un château de sable sans le château mais rien qu’avec du sable, et tu mets tes mains dedans, t’en as plein les narines et entre les orteils, ça rentre dans tes fesses, et secoue-toi bon sang ou tu vas encore nous en ramener plein. Envie de faire un livre plein de mauvaise foi, et parfois je ferai semblant d’être lisse et solaire, semblant d’être une clairière. Pour vivre un peu plus et dévivre un peu moins. Et parce que mon ami m’a dit d’envoyer aux éditeurs comme si tu faisais un cadeau, et j’étais d’accord, et même ça me semblait beau, et tout l’après-midi j’attendais rien que ça, rentrer chez moi emballer mon paquet de mots, mais une fois que ben je savais pas, je savais plus, un coup de poing plutôt, ou boomerang idiot, un freesbe qui te tombe des mains, un yoyo qui te pète les deux dents de devant. Envie de faire un livre gras du bide, un livre chien mouillé, qu’on fera sécher sur le radiateur, ça gouttera et ses pages cartonnées, rêches du crin, et pas un livre qui se tient bien, pas un qui fait comme s’il pouvait être debout tout seul sans que tu le rattrapes avec tes mains tes pieds entre ton menton et pis tes seins, un livre qui serait vraiment un premier livre : orgueilleux et timide, farouche mais qui voudrait bien, qui voudrait tant, rebelle et capricieux, plein de promesses mais qui les tiendrait pas. Un livre pour lequel on serait indulgent, et même un peu condescendant. Et qui te japperait entre les pattes, tout fou et très content. Un plein de cheveux, et que le trouver beau ce serait toujours quand, une fois, par hasard comme ça, son visage se dégagerait, apparaîtrait enfin : ah mais tu es beau. Et il essayera, mine de rien, le livre visage de remettre pareil ses cheveux, et ça ratera, cette fois lui fera rien qu’une tête de rat. Ou bien écrire un livre sur ce que font les gens, les gens tout seuls dans leur appartement, les doigts n’importe où, les lumières qu’on éteint, les rideaux qu’on tire, et ce qu’on touche, comment, à quel rythme, la tête qu’on a quand, les appareils qu’on débranche, et l’interrupteur d’un coup de dos dans les escaliers, l’habitude, comme on attend derrière sa porte, et on s’allonge au sol pour pas que les voisins, mille ans, mille ans qu’on ne s’était pas allongé au sol, la prière à rouler dans la nuit, le cri qui tourne au ventre et le vent dans la tête, les idées dessous le crâne comme des étoiles filantes, des fusées, des brebis paumées, des chaises sans table. Un livre avec plein de débuts comme la dame qui fait sa prière et qui se lasse, qui oublie et reprend, et les mille et une nuits Alzheimer, les doigts qui tremblent, ton petit ouvrage à cent fois mille fois reprendre du début, sur tes genoux qui cognent, c’est parce que tu te souviens pas d’où tu t’étais arrêtée, tu as honte alors, et tu préfères tout défaire et recommencer. Un livre qui arriverait par bouffées, des montées de lait des descentes d’organes. Comme ça toujours que pour l’instant j’ai écrit, écrit sur facebook, des chroniques, des crottines. Comme tu mets tes mains en cornet devant ta bouche quand tu veux crier, et tu craches ton cri comme juste un mollard, et sans l’élan c’est plus rien que de la salive, et tu essuies. Enfant, mon frère jouait aux échecs. Les deux joueurs notaient leurs coups, sur une petite feuille jaune que l’on pouvait, à la fin, dédoubler, tu écrivais une fois et ça marquait deux. Tu détachais les deux feuillets palimpsestes, un exemplaire pour l’arbitre, l’autre dans ta poche, pour l’analyse. Mes textes à moi, dont j’adresse copie à mes parents et que je facebooke. Reine en D4, échec et mat. Envie de faire un livre, alors, à partir de toutes ces crottines Facebook. Un livre de chroniques, et pas d’autre lien que rien que le fil des jours. Et une phrase de contexte, au-dessus, pour dire dans quelle rue, ou à partir de quelle vidéo youtube. Les textes qui racontent ta journée comme la tâche sur le tee-shirt du gosse, à la cantine aujourd’hui c’était purée. Un livre qui ferait semblant d’en être un, et qu’il faudrait bien serrer, appuyer une brique de chaque côté, pour qu’il tienne fermé.

 

ce jour-là il faisait beau.

Dans ma ville, il y a une médiathèque, un collège, un lycée professionnel, un hôpital, des pompiers, même un aéroport, le soleil et du ciel, un supermarché et un cimetière, des zattentats et des salles d’attente, des laveries pour se laver, pas de salle de cris mais des pour prier ou pour te muscler, et des grilles d’aération pour cuire les clodos, comme un peu des donuts. Et moi je fais du porte à porte. Je dis comme ça : qui m’aime me suive. (Mais je me retournerai qu’à la toute fin, pour voir si. Trop peur que. ) Et le chemin vers : « aimer une nouvelle personne » semble si long. Ça qu’on voudrait demander, aux gens dans la rue : s’il te plaît, tu t’intéresses à quoi ? Comment tu arrives, à autre chose qu’à toi ? Moi j’y arrive pas. Et le peu si peu que j’entends comprends à l’amour ! Quelques uns quand même : celui de mère à fille et que la mère un jour a pris une décision : elle fera tout, tout pour sa fille. Et la fille alors arrivera à vivre, ignorant tout de sa mère qui a eu assez de forces pour deux, et incapable elle même d’à son tour rendre tout cet amour qui lui a été donné. Les amours pour toujours, veux bien, de dieu pour le fils, de l’enfant pour le chien, de la dame pour dieu. Et si l’amour n’est pas exactement comme le soleil : on n’en veut pas.

Et ce jour-là encore.

Et un jour qu’elle eut du plaisir, le soleil baignant son corps, vint la pensée terrible, et qu’il aurait fallu ne jamais avoir : mais alors c’est ça la vie, ça peut être ça, ça pourrait ? Comme ça que les gens vivent ? Jetée dans et jetée hors de la compréhension soudaine, en même temps, elle sut qu’elle n’y résisterait pas, désormais porteuse de leur secret sans être pour autant en mesure de le partager, et elle fit le choix alors de bientôt mourir. Comment dire ça en effet, que vivre, vivre était une toute autre activité sous le soleil et sous la pluie ? Et qu’une moitié du monde alors, comme les choses en deux, matin après-midi, pot et couvercle, ici et là. Et c’est tout qui prend des proportions démentes et soudain on ne peut plus, envisager le pantalon. Le pantalon ! Et le tour qu’il fait au corps, les jambes une par une, raides à enfiler, serrer par dessus, le ventre, boudin boudin on hurle. Toute la vie elle veut le soleil, un soleil idiot, son gros amour, à pendre à ses bras, et même qu’il serait chaud, même qu’il puerait de chaud, même qu’elle serait toute mouillée après, et sa sueur sent différemment, elle vieillit et triste trop souvent, c’en est fini de la rosée de l’enfance. Elle veut son gros soleil et rien que pour lui on serait belle. Et on mettrait sa main, sur son ventre, qu’il fait des bulles tellement y’a trop de tout dedans, des tumeurs, des kystes, des souffles au cœur, des organes peu à peu qui se sont déplacés, sous la poussée des jours et à force. Elle veut son soleil comme un mari qu’on prend sur le tard, pour les vieux jours et pour finir, pour quand on a compris certaines choses, compris aussi toutes celles qu’on ne comprendrait pas, qu’on ne saura pas et on sera étrangère et cette fois ça ne fera plus mal, ça ira, on ira.

[...]

Ce jour-là, ça allait bientôt être la fin de l’année scolaire.

Va savoir pourquoi, l’été, dans cet endroit il faisait plus chaud qu’ailleurs dans la ville. Peut-être parce que le mur était très haut, et le soleil avait la place alors de cogner. Peut-être parce qu’on était ici loin de la mer. C’était l’été, l’été surtout, qu’on venait avec mes copines. Le bus, depuis le cœur de la ville, jusqu’au terminus, et nos parents n’en savaient rien, on passerait la fin de journée là-bas, le dos collé au mur immense, à rien dire souvent, à rêvasser. On ne parlait pas beaucoup, une fois là-bas, mais aucune de nous n’aurait osé y aller seule. Souvent, on s’arrêtait un arrêt avant, pour acheter à la petite épicerie trois canettes et des bonbons, c’était le dernier commerce de la ville. A pieds les derniers mètres, jusqu’à la prison. C’était la fin de l’année, nos sacs tout légers, on avait rendu nos livres à la dame du CDI, et les pages juillet-aout de notre agenda seraient bientôt toutes remplies de morpions, de jeux idiots, de listes, de prénoms de fille et de prénoms de garçons en vis à vis, de ribambelles de chiffres étranges dont on ne savait plus, des mois après qu’on les ait tracés, à quoi ils correspondaient mais sans doute avaient-ils dû nous faire rire, en cours de maths ou de techno, lorsqu’on devait fondre et plier du plastique pour faire un porte-nom. Nos camarades de classe, elles, juin venant, prenaient dans leur sac maillot serviette et crème. Ces filles-là, avec qui pourtant nous avions passé finalement toute l’année, et en plutôt bons termes, devenaient à présent tout à fait étrangères. Nous n’allions pas à la plage, nous, après les cours. Qui la première, de nous trois, avait eu l’idée d’aller là-bas ? Nos trois dos collés au mur. Parfois l’une de nous se levait, pour rien, seulement dégourdir, tour à tour, dans une chorégraphie tacite, et pouvait ainsi voir ses deux copines, jambes nues étendues le long du mur, le sac en boule à côté, la canette entre deux genoux, et la hauteur, la hauteur du mur. Peut-être qu’ici on voyait mieux que partout ailleurs dans la ville le ciel. Peut-être parce que c’était, disons, photogénique, le bleu du ciel, et le mur. Peut-être ce paysage-ci était-il simple, et correspondait en tout point à l’idée qu’on se faisait d’une fin d’année scolaire : un temps pour rien. Bientôt viendrait juillet, et si nous restions toutes trois dans la ville, on savait aussi qu’on ne se verrait pas beaucoup, une fois défaites de l’obligation du collège. On regarderait la télé, pendant des heures, Internet n’était pas encore arrivé. La fin d’année était finalement cette période très courte, une brique mince entre début mai et fin juin, les professeurs un peu plus laxistes, des trous de plus en plus dans l’emploi du temps, les carnets que les surveillants surveillaient moins, et l’on pouvait passer le portail plus facilement, du moment qu’on osait. On ne disait pas trop, entre nous, que le mur contre lequel nos dos respiraient, et gouttaient parfois tant le soleil jouait sa partition à plein, était celui d’une prison. Je ne crois pas qu’on fantasmait, et sans doute n’étaient-ce pas les images rêvées de garçons torses nus dans leurs cellules ou dans la cour de promenade, si près, tout près, si loin en même temps, qui nous ramenaient là, après la journée, les heures en trente, quinzheuretrente, seizeheuretrente. Sans doute s’agissait-il d’autre chose, et qui concernait la ville. Sans doute fallait-il venir ici, pour tout à fait devenir des adolescentes, et nos corps, nos corps qui ne grandissaient pas, ou moins vite que ceux des autres. Nous n’avions pas de compassion et notre pèlerinage était égoïste, les bretelles fines de nos débardeurs faisaient sur nos peaux des traces, qu’on laissait tomber sur nos épaules une fois assises. Il y avait bien les cris, les cris des hommes. Nous les étouffions sous notre silence, ils s’échoueraient dans la ville. Les jours étaient longs, la lumière nous laisserait pour toujours une impression forte et quelque chose au ventre, les heures passaient et peut-être avions-nous besoin d’être adossées ici-bas, au mur, pour nous savoir libres profondément et prisonnières infiniment, sans doute avions nous l’intuition que c’était maintenant qu’il fallait venir ici, pour pleurer plus tard, une fois adultes, quand dans nos yeux la ville aurait recouvert tout le ciel, et pour ces jours où nous serions moins capables de voir à quel point le ciel bleu, que nous devions alors venir ici, pour ériger autour de ce souvenir de lumière nos propres murs, mitoyens à rien, plantés bêtes dans le paysage insensé, sans verticale ni horizontale, que deviendraient, pour chacune, nos si petites vies.

[...]

Ce jour-là, il y avait un débat, à la télé.

A la dame, c’est celui-là qui lui fait peur. Elle se prépare, alors. Et chez elle, elle se met en boule sur le sol de sa chambre, elle fait la pierre. Il faut bien se concentrer, pour réussir à pas bouger, et ils pourront tous essayer de venir, de pousser de tirer, elle restera là, elle pèsera une tonne, plus lourde qu’un rocher. Elle sait pas bien pourquoi c’est lui, lui plus qu’un autre, plus même que la dame blonde, qui lui fait peur, si peur. C’est parce qu’il a l’air définitif, l’air d’un instituteur qui dit que y’aura ci et ça, et ci et ça sera pas discutable, et le jeudi arrivera bien, même qu’elle aurait passé le mercredi à prier, qu’après la nuit, jeudi quand même sera là. C’est vrai que ça date de son enfance, de quand elle était petite, ce truc d’essayer d’empêcher avec son corps le jour d’après de venir. C’est parce que c’est un homme, aussi, et la façon qu’il a, de dire les choses une à une, de les annoncer, l’air d’un médecin aussi, qui épelle à quel point la semaine va être dure, c’est l’heure des traitements. En boule, en pierre, sur le sol froid, elle apprend. C’est pas question d’être serrée tendue, ce qu’il faut c’est être dense, et envoyer la pensée partout dans le corps, être ici et être dans l’air environnant, ici et ailleurs en même temps, et ils croiront pouvoir la bouger là, qu’ils se rendront pas compte qu’elle est ailleurs, en train de faire son marché en Inde, en train de rire à une table pleine, assise par hasard entre deux qu’elle connaît pas, en train de se baigner dans une rivière quelque part en France. C’est pas que les autres elle les sente tellement, mais c’est que lui, lui celui de la droite, il lui fait peur. Elle sait bien que c’est parce qu’elle vieillit, parce qu’elle sort peu, parce qu’avec l’âge, ce qui se dit à la télé, elle le prend pour elle, pour elle directement, elle sait bien qu’elle fait plus bien la différence, que son cerveau un peu se mélange. Elle est consciente, de qu’elle a plus tout à fait sa tête en entier, et que sans doute elle fait partie des cibles sensibles, des proies faciles. Elle est une vieille, quoi. Elle sait. Elle sait ce que ça fait, la vieillesse au cerveau. On se fixe sur certaines choses, on n’en bouge pas, on est collé à la chose, on oublie la distance, et la chose est là, à côté de soi, dans le petit appartement sur une chaise, c’est qu’on a trop paranoié, sans faire exprès on a invité chez soi la chose qu’on redoutait. Mais la dame a beau être ratatinée dans son appartement, dans son quartier, la ville peu à peu repliée sur elle-même jusqu’à plus former qu’un petit carré, de chez elle à l’épicerie, elle oublie pas qu’elle est au monde, et qu’après le boucher, y’a le boulanger, après le boulanger une rue, qu’après la rue, y’a une ville, qu’après la ville, y’en a encore une autre, qu’après les villes d’ici, y’a un pays, qu’après le pays y’en a d’autres, et qu’après tous les pays un à un c’est pas encore fini. Elle a beau marcher patin à patin, sans lever les pieds, parce que ça lui tire, ça lui fait mal, elle a rien oublié. De ce que c’est qu’être vivant. C’est ce qu’elle dit, à son grand fils, quand il lui téléphone. Au début elle a essayé, de lui parler de ce qu’elle faisait, en ce moment : "faire la pierre". Elle lui a dit que lui, celui-là, lui faisait peur. Il a eu un sourire, au téléphone, derrière le combiné, ça s’entendait, il a un peu soupiré, l’air de penser, ça y est c’est arrivé, ma vieille maman, le début de la fin, l’air de s’y faire. Au lieu de s’énerver, elle lui a dit les choses comme elle pensait, que peut-être elle tombait dedans, peut-être c’est vrai ça y est, elle est sénile, n’empêche que, n’empêche que mon grand fils, autant en profiter, non, et sur ça fais-moi confiance, peut-être que c’est moi qui ai raison, peut-être que c’est ça mon rôle désormais, d’être une pierre, pour empêcher certaines choses d’arriver. Elle a souri à son tour, c’est vrai que ça s’entend toujours, le sourire, et elle lui a dit de ne pas s’inquiéter, elle lui a dit comme un adieu, que maintenant elle allait commencer, elle lui a dit qu’elle n’avait pas peur de vieillir. A la fin, quand même, comme un dernier sursaut, elle lui a demandé de passer la voir, une fois par mois au moins. Elle lui a dit : et même si j’ouvre pas, parce que ça se peut, ça se pourrait, hein, tu sais, tu as le double des clés (en souriant encore.). Il a pensé que sa mère était une sainte. Une petite pierre sainte, à chauffer entre ses doigts, à avoir dans une poche, à dessiner un visage dessus, à remettre un jour dans la nature, comme enfant il avait rendu son poisson à la rivière -et sa mère ne lui avait pas dit, mais son poisson était déjà mort.

[…]

Ce jour-là, on s’était décidée à.

Aujourd’hui, dans le métro, la dame de cinquante ans a vu une folle crier comme une folle, et elle a vu pire : une deuxième folle, crier comme une deuxième folle, mais avec son téléphone à la main, comme avec la conscience que crier seule elle peut pas, et qu’il faut au moins faire semblant. La deuxième folle criait, et parfois elle oubliait son téléphone, et quand on la regardait trop, hop, elle le remettait près d’son oreille, en regardant l’autre bien droit pis longtemps, et son téléphone, ça devait être qu’un vieux coquillage, sans rien de forfait depuis au moins 2003, mais la deuxième folle tenait bon, et si elle criait, on pourra pas dire qu’elle criait seule. Et la dame de cinquante ans a compris un truc, aujourd’hui dans le métro, devant folle et deuxième folle. Que faire semblant, ça sauve. Folle s’est fait rembarrer du wagon. Deuxième folle était sans doute deux fois plus folle que la première, mais son téléphone dans la main cramponné, elle tenait là comme son droit à être là, on la touchera pas, on la virera pas, essaye qui pourra. Elle criait des horreurs et des beautés, comme quoi Dieu, comme quoi le monde, les RTT, le RMI, le loto, la gagne, la vérité bordel la vérité, le diamant dedans soi, les requins, les requins, les requins avec dans le bide plein de poissons qu’ont eux-mêmes dans le bide des têtards, et le monde c’est rien que ça, et misère si t’es un têtard, Dieu il me mange dans la main, et pitié des requins qui ont oublié que les dents tombent, et pitié des poissons qui se croient mieux que les têtards et plus petits que les requins, et pitié des têtards qui se coupent la tête un soir, et pitié de Dieu, pitié de Dieu surtout et moi Dieu il me mange dans la main, regarde, que c’est pour ça qu’elles sont encore si belles, que moi j’suis toute sèche, hein, mais qu’elles elles sont belles, si belles qu’on dirait même qu’elles sont pas à moi, et mets le cœur du têtard entre les poumons du requin, tu vas voir, et l’euro-millions, c’est pour moi, quand je veux, si je veux, c’est pour moi. La dame de cinquante ans, on sait pas trop pourquoi, a été fascinée par deuxième folle, ça aurait été absurde, aujourd’hui plus que les autres jours, d’aller au travail, c’était juste pas possible, pas faisable, et elle a suivi deuxième folle. Elle l’a vue remonter du métro dans la rue, s’engouffrer dans la cabine autolib désaffectée, déposer son gros sac, s’allonger le ventre tout contre, et prendre encore son téléphone pour crier. Comme si que la vie de deuxième folle, ça pouvait pour toute la vie être rien que ça : avoir trouvé comment crier, crier en pleine rue et quand ça lui prend. La dame de cinquante ans n’a pas parlé à deuxième folle. Et demain, elle retournera au travail, elle était malade hier, c’est pour ça. Mais la dame ce jour-là a pris une décision. Une décision, ça se prend avec ce que tu vois, dans le métro.

Ce jour-là, il pleuvait des cordes, certaines stations de métro étaient fermées.
Le robinet coulait chez elle, à petites gouttes, et il avait fallu installer un système de fortune, pour endiguer la chose. Du scotch, une bassine qu’il fallait incliner et attacher avec de la ficelle au tuyau pour qu’elle puisse, sans verser, récupérer l’eau. Ca lui prenait tout son temps. Elle passait de longues heures à examiner quelle action donnait lieu à quel effet. L’accident s’était installé, elle le regardait prendre son espace, se déployer, et bientôt ce n’était plus seulement le robinet, mais les tuyaux de canalisations, ceux qu’elle ne pouvait pas toucher car ils étaient cachés sous le meuble collé, et il aurait fallu, pour y avoir accès, arracher le meuble du mur -ce qu’elle fit un jour. Ce n’était, au départ, qu’une fuite d’eau, mais persuadée qu’elle en était responsable, que ce petit dysfonctionnement racontait tout de sa vie, elle en avait été effrayée : la fuite s’était transformée, dans sa tête, en une bêtise. Elle n’a pas pensé, pas une seule fois, à téléphoner à un plombier. Elle a organisé toute sa vie en fonction de ça, cette petite faille d’intérieur. De folle de dehors, du soleil et des rues, elle était devenue une folle d’appartement. Elle avait d’abord condamné le robinet, étalé un petit tapis de serpillières, entouré tout le gros tuyau d’adhésif transparent, puis de sparadrap costaud et enfin de pâte à fixe. C’était devenu une obsession, et la nuit elle se relevait pour se glisser sous le meuble maintenant décollé du mur afin d’enrouler de ses mains le tuyau, et mesurer, sentir, l’humidité qui passait et que les couches accumulées de pansements d’appoint ne suffisaient plus à filtrer. La peinture se décollait, le mur se cassait, des trous apparaissaient. Tout ce qui dépassait la rendait d’autant plus folle. Elle voyait un bout de quelque chose dépasser, elle savait qu’elle ne devait pas tirer dessus, elle résistait longtemps, et puis c’était plus fort qu’elle, elle l’arrachait. Les quelques secondes qui suivaient elle ne pouvait que constater la bêtise, encore, qu’elle venait de commettre, et elle tremblait. Il fallait désormais, aussi cacher ça. Il fallait ne pas y penser, s’efforcer de ne pas y regarder, et puis, un jour de ménage quand même y retourner, et s’inquiéter de l’ampleur des dégâts. Paradoxalement, le fait de constituer plusieurs foyers de petites bêtises apaisait ses angoisses : elle pouvait ainsi les hiérarchiser, entre les graves et les moins graves. Elle se disait : c’est comme un cancer. Elle s’habillait par-dessus son cancer, elle laissait la maladie faire son œuvre, et tant que rien ne se voyait, c’est que tout allait encore bien. Elle tremble, elle est transie de peur. Mais aujourd’hui, c’est jour de crue. Et elle n’est responsable de rien. Elle en danserait, de légèreté. Tout à coup, c’est dehors, et c’est immense, tellement immense qu’on ne peut que suivre et regarder depuis le haut le dos immense qui de jour en jour se déplie. Et elle, là voilà, ravie, qui fait cohue avec les badauds. La ville est coupée en deux, la ville saigne et c’est de l’eau. En un jour, deux jours, la bêtise est là, et elle se mord les joues de joie ! Elle devrait y aller le soir, la nuit, cette nuit, avec un petit seau, elle doit réparer. Comme une gamine qui fait pipi au lit et qui prie pour que tout sèche, d’ici demain, et elle dort sur les pointes des pieds pour ne pas toucher les draps. Mais à cette échelle, à cette échelle, quelle liberté ! On ne peut rien faire, on ne peut rien faire ! Et l’eau est belle, si belle, boueuse et ocre. La ville, comme deux nageoires, sur les côtés, et l’eau, qu’on voit faire, et monter. Elle monte, elle monte ! Et c’est son appartement, la toute-ville. Si on enlève l’eau ici, si on pompe, il faut la vider ailleurs, et la ville a de l’eau plein les doigts, la ville est pleine et dégorge ses eaux partout, des murs et des égouts, et tient ses artifices sur des nappes d’eau qui lui chatouillent le ventre et qu’elle laisse faire, ça la masse et ça fait rire tous ses cancers. Aujourd’hui, c’est jour de crue, et c’est le moyen-age, tout à coup ! Les fêtes et les places, les robes immenses et tournoyantes, le ciel d’aujourd’hui, celui de demain, le village, les danses et les tonneaux de vin. Elle veut prendre un porte voix, et s’allonger le dos contre le goudron humide, et crier à s’époumoner : jour de crue, jour de crue !



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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 septembre 2017.
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