Marion Mucciante | Au dôme

« le bruit le son les couleurs les choses les personnes les étages la rue le temps le sable les chants le soleil la nuit les tissus les teintes les piscines la colline l’herbe « le chemin le vent les murmures le bleu le blanc le jaune l’orange le rouge la falaise »

un autre texte de la revue, au hasard :
Canada | Martha Baillie, Incidents à la bibliothèque publique
Marion Mucciante a d’abord pratiqué la photographie, puis aux images se sont ajoutés des textes, et maintenant l’écriture vit seule, mais appelle aussi les images faites en cours de route, immersions et voyages, et une play-list qui joue fort.

Oasis dans la poussière, ça fait référence certainement à un groupe, et ce groupe justement est de Manchester (et j’ai ici dans mon bureau le journal du défunt chanteur, objet composite de textes, images et bruit aussi). Quand Marion Mucciante est partie à Manchester, je ne savais même pas qu’elle était aussi musicienne et chanteuse. Elle voulait s’immerger dans cette scène alternative et souterraine du légendaire Manchester, sauf qu’une fois sur place il fallait la trouver, les lieux, les personnes, et que ce n’était pas évident. Les squats, les nuits, les étages délaissés des vieux bâtiments de brique ont fini par s’entrouvrir. Le partage de la scène a fait le reste.

Alors elle en est revenue 7 mois plus tard avec ce livre, construit un peu comme le Rose Poussière tout aussi légendaire de Jean-Jacques Schuhl, une génération en amont : ces personnes (70 portraits, pas loin), ces lieux, ces temps qui font comme une empreinte en creux de la ville. Et même quand on la retrouve par le rêve.

La boucle est bouclée, puisque ce mois de septembre les photos ont été montrées, avec lecture et performance, à l’Alliance française de Manchester.

Mais ce n’est pas un extrait du livre à venir que j’ai sollicité : à vous éditeurs de lui demander directement pour lecture, il faut bien que de telles démarches aboutissent, c’est même cette évidence intérieure que je voudrais rendre sensible ici – c’était certainement plus facile pour nous autres, dans les années 80, d’affirmer que de nouvelles écritures imposaient un déplacement des règles.

Le texte ci-dessous c’est nouvelle étape, travail en cours. La fascination pour Manchester y compte certainement encore, mais c’est la ville elle-même qu’on veut lire, dans son caractère générique de ville secrète et dure, Manchester avec d’autres villes soeurs.

On peut contacter Marion Mucciante sur Facebook. Elle est diplômée de l’EnsaPC (DNSEP) Cergy, et a fondé le collectif musique Albert.

FB

| DAVID |

En face, la maison, la porte d’à côté. Juste là le bout du monde. Rencontrer quelqu’un qui lui ne voyage pas et ne rencontre personne. Rencontrer le bout du monde. Donner le sens, plutôt que recevoir le sens. Détails. Ce matin il fait beau mais le café est amer. La tanière, la meute. Nous l’animal. Apprivoiser l’équilibre. Déranger par l’ordre. Se mettre en exil pour se cacher les yeux.

Retour d’un voyage difficile longue aventure terminée. La maison est au milieu de basse montagne, vide. Maison immense rappelle le passé fini, trop tard, fini, maison pas si vide. Je suis malade, je crois. Une maladie importante. Lui mon mari est sur la grande terrasse en bois bleu-gris. Il veut tout reconstruire, nouveau départ, mais moi toute frêle je m’accroche à ses épaules et enlace son dos. Je chuchote à l’oreille que peut-être il ne faut pas reconstruire et laisser faire. Un chien vagabonde sur la terrasse, puis cinq, ses frères, puis vingt, sa meute. Mon compagnon veut les faire partir pour mon bien mais je sais qu’ils sont à leur place. Ils ont gardé la maison tout ce temps, c’est la leur. On commencera avec eux et ils resteront là. Je sens à l’annonce que ma santé s’améliore.

Les semaines passent et la maison se remplit de plus en plus. D’objets, d’animaux et maintenant de gens qui ne savent plus où aller. Mon compagnon dit que tout cela est dangereux pour nous et la maison. Je le sais. Je veux le faire quand même. Pardonner en cas de problème, car je le sais, il y en aura.
Maintenant des centaines de personnes vivent dans notre jardin. Les basses montagnes tout autour. Ils ont construit des cabanes à étages. Les gens vivent allongés et sales, s’insultent toute la journée et le résidu d’humanité que nous gardons ici porte le poids de tout le travers du monde. L’autre jour je me brossais les dents, quelqu’un était caché derrière la porte du placard à pharmacie. Son œil dépassant fixait mon reflet dans le miroir.

| SHOTS |

j’ouvre les yeux
les rues remplies de bruit de personnes qui courent, mais petit à petit car la rue est pleine alors même en courant on se heurte et on s’arrête par à-coups pour finalement aller aussi vite que si on marchait passablement vite, mais le bruit empêche d’y penser pas le temps de penser à ce que l’on pense on regarde à gauche à droite en haut tout est bondé de tout alors on avance et le pas il faut toujours presser le pas pour presser la chose qu’on est en train de faire il faudra y penser quand elle sera finie, mais pour l’instant pas le temps il faut se dépêcher et ne pas se heurter sur quelque chose ou se cogner la tête on pensera plus tard à presser on s’arrêtera plus tard on pensera à s’arrêter plus tard pour l’instant si instant il y a pour l’instant il faut se rendre quelque part.
je ferme les yeux

j’ouvre les yeux
la rue est toujours aussi étroite et les étages qui se superposent ne peuvent plus se compter ils ne se sont jamais comptés eux-mêmes ils ne comptent rien ni personne, mais on les compte on compte sur les étages qui s’empilent et empilent ceux qui veulent trouver un espace à l’écart de l’étroitesse de la rue qui ne délimite pas ses numéros trop de bazar dans la rue les boutiques sont à côté et de leur dedans les choses débordent elles dégueulent des portes de la façade elles se rependent au milieu de la rue déjà étroite et nous nageons dans un fleuve de vomi de choses sans ciel ouvert car la rue est toujours trop étroite même quand on avance même quand on regarde en haut il y a trop d’étages trop de choses et trop de ceux qui nagent dans le vomi pour se mettre à l’écart de l’étroitesse dans des espaces étroits comme la rue qui regarde toutes ces choses qui la traverse ces choses qui ont été dégueulées pour atterrir dans les étages du dessus.
je ferme les yeux

et si nous n’étions là que pour rapprocher nos merdes du ciel en espérant s’envoler avec ?

j’ouvre les yeux
les choses ralentissent comme un choc.
je ferme les yeux

j’ouvre les yeux
la nuit éclaire le sol en bleu-blanc. l’eau bouge en mouvements réguliers. des piscines s’alignent en bord de falaise. piscines pas grandes, une par maison un peu plus haut sur la colline. entre deux le chemin. l’herbe bouge doucement aussi, comme pour répondre à l’eau. le seul bruit est la houle qui murmure et le vent qui caresse les oreilles.
je ferme les yeux

au bout du chemin je me souviens de la porte qui sépare les champs de la mer. un peu plus tôt sur le chemin je me souviens des gens qui dansaient sous le soleil. robes de tous les tissus. tissus de toutes les teintes. les chants de tous les tons. tonalité des couleurs et du son qui résonnaient sur le sable chaud foulé par la foule.

j’ouvre les yeux
la nuit éclaire toujours, mais à l’horizon le jaune s’élève, tend vers le rouge et mes yeux se remplissent de bleu, de blanc, de jaune, d’orange. derrière la promesse du rouge qui vient pour remplir l’espace de toutes les teintes.
je ferme les yeux

le bruit le son les couleurs les choses les personnes les étages la rue le temps le sable les chants le soleil la nuit les tissus les teintes les piscines la colline l’herbe le chemin le vent les murmures le bleu le blanc le jaune l’orange le rouge la falaise — je me souviens — s’incrustent dans ma mémoire. ainsi quand je ferme les yeux, rien n’est plus noir — je me souviens — pour l’instant, le calme laisse place. pour l’instant je me souviens, le calme n’existera plus.

mes yeux ouverts, paupières fermées.

j’ouvre les yeux
la pièce est étroite. je la longe en frottant les murs avec ma main. trois pas et l’angle se dessine sous mes doigts. les murs sont rugueux, s’effritent sous mon passage. je tourne et suis à la perpendiculaire. le bord de la fenêtre heurte mes articulations sans faire mal, la vitre est propre et mes doigts glissent grâce aux plâtres des murs qui est resté sur la paume. Je laisse une trace sur l’horizon restreint du parc qui se découvre à travers la vitre. vite le bord revient heurter les articulations. la rugosité. le plâtre s’effrite sur le sol et fait un léger bruit sous le frottement. un autre angle se dessine. je n’ai fait que trois pas. j’arrête. je tourne la tête. je découvre le reste de la pièce. toujours étroite. uniforme. la seule rugosité est le plâtre du mur. pas de relief. le parc en face est plat, sans passant, sans personne, pas un lampadaire, pas un arbre, ou un buisson, même moche.
je ferme le yeux

je me souviens le bruit le son les couleurs les choses les personnes les étages la rue le temps le sable les chants le soleil la nuit les tissus les teintes les piscines la colline l’herbe le chemin le vent les murmures le bleu le blanc le jaune l’orange le rouge la falaise, incrustés dans ma mémoire, résonnent encore entre les murs et font des ricochets. je me souviens encore, que le bruit s’affadit et s’efface entre les murs.

mes yeux fermés sous paupières.

| QUARTIERS |

La grande baie vitrée protège le quartier, les rues défilent et accueillent boutiques, cafés, commerces. On paye pour accéder à un quartier, à la caisse de la porte principale. Celui du sud est plus cher que celui du nord. On remarque quand on voyage que c’est à peu près pareil dans toutes les villes. On se dirige facilement entre les quartiers, chaque baie vitrée méconnaissable. Celles qui referment les quartiers nord sont toujours moins propres. Au sud, on passe en léchant les vitrines des terrasses. N. me montrait son nouvel atelier quand c’est arrivé, on marchait rapidement vers son quartier parce qu’il était déjà tard et qu’à partir d’une certaine heure, les caisses de quartier basculent en automatique et c’est l’enfer ça bug tout le temps. On n’avait pas envie de traîner de toute façon puisqu’il pleuvait à torrents et que la navette interquartier était en panne, comme d’habitude. Les bornes de vélos étaient vides, bien sûr. Au loin les rails de train abandonnés étaient l’endroit le plus sympa où se poser au bord de la plage. Le soleil avait toujours une inclinaison parfaite, et puis c’était pas loin du check-out de sortie du quartier, pas besoin de trop marcher. Ils sont arrivés en horde pour nous dire d’enlever nos chaussures. J’ai couru dans l’atelier de N. pour récupérer les miennes et m’en aller, mais quand j’ai traversé le hall, tous les tapis avaient été dévalisés. J’ai compris que ce n’était pas la peine de pousser jusqu’au fond du bâtiment, elles avaient déjà toutes disparu. Ils font souvent des apparitions comme ça en demandant des trucs débiles. Comme si ça allait changer le cours des choses maintenant. C’est trop tard. Le gouvernement a rendu les quartiers payants, mais on ne va pas non plus tout casser. Regarde, les entrées aux quartiers sont payante, mais les navettes qui font le tour de la ville sont gratuites et marchent en automatique sur le réseau électrique, juste en dessous du data center. Ce jour-là, on a vraiment eu peur. D’habitude ils passent en gueulant, ils frappent deux trois personnes et s’en vont. Tous les habitants du quartier restent choqués pendant quelques jours et on passe voir les tabassés avec des soins faits maison et des cadeaux. Ce coup-ci ils ont été beaucoup plus violents, ils se sont mis à frapper tout le monde et ceux qui ont pu sont partis en courant vers la porte principale du quartier. Un mec a pété la caisse pour que tout le monde puisse sortir plus vite. Certains se sont mis à piller le tiroir, ce qui est complètement stupide puisque cette monnaie ne sert plus qu’à payer l’entrée des quartiers. La monnaie principale n’existe plus en liquide et quand on a dépensé toutes ses pièces et ses billets, il faut faire la queue pendant des heures pour retirer. Au début, il y avait cette petite boutique qui vendait un peu de tout. C’était la mère et le père de G. qui tenaient. Ils étaient tout le temps en train de commander des trucs sur des plateformes différentes pour s’agrandir. Ça a fini par bien marcher pour eux. La boutique a construit des étages supplémentaires et le quartier est le principal de la ville. Le plus cher aussi. Certaines familles économisent pendant des semaines pour aller faire un tour dans leur boutique. Je pense que c’est la plus petite qu’on connaisse, mais c’est la première et celle qui a les produits de meilleure qualité. Nous on y va jamais on n’habite dans le quartier le plus au nord. Notre centre commercial est plutôt grand et il y a tout ce qu’il faut donc ça va. On n’y passe pas beaucoup de temps et on n’est pas très bien vus par les seuls actifs qui restent ici. On a un atelier super, on n’a pas tellement envie d’en bouger et à part les actifs, les gens ici sont vraiment sympa.

| QUARTIERS D’ÉTAGES |

Quand ils en ont eu marre d’étendre la ville au sol, ils ont commencé à gratter le ciel. On vit ici depuis des générations. Je pense que c’est ma grand-mère qui a vraiment vu le paysage se transformer. Quand je suis arrivée moi, les plateformes de quatrième niveau, comme ils les appellent, étaient déjà là. C’est simple, on appelle un niveau quand on a assez de matière pour appeler ça une ville. On décide de construire un niveau parce qu’on a besoin de construire un nouveau centre commercial, quand le trafic sature dans ceux qui existent déjà. Le surplus s’amasse vers le haut. Si tu te retrouves au premier niveau et que t’as le droit à un bout de ciel, c’est que soit t’as du bol, soit t’as un gros budget. La galerie commerciale du premier niveau existe depuis des dizaines d’années. Elle a grandi de l’intérieur, s’est complexifiée. L’air y est protégé par des dômes de verre. Plutôt sympa dedans quand tu vois qu’à travers la vitre c’est plutôt gris. Les sans-abri connus dans le quartier ont le droit de se poser devant les filtres d’air énormes qui dégagent une chaleur et réchauffe tout le centre rien qu’aux moteurs qui font les tourner. Les sans-abri qui n’ont pas su se faire un nom s’amassent dans les niveaux supérieurs, il y a du vent tout le temps là-haut, les plaques et passerelles protègent moins. Cumulé j’ai dû passer des années dans les galeries du centre commercial. Ce sont les architectes qui ont la charge de le rendre praticable. Ils ont conçu les premiers étages à croisement. Le truc préféré de ma nièce ce sont les mini ascenseurs qui te déposent d’un demi-étage à un autre. Souvent elle me demande d’aller faire les boutiques juste pour faire des tours d’ascenseur. Elle est trop mignonne. Je pense qu’elle aime regarder, dans ce court moment, le monde qui s’agite, puis la sonnerie de la cabine quand les portes s’ouvrent. J’ai trouvé un job au quatrième niveau. Je déteste le quatrième niveau. C’est vraiment tout ce que je supporte pas. T’as d’un côté les restaurants à touristes super-friqués super-moches. Le genre d’endroit sans âme où on te sert du graillon reconstitué et où tu bois du vin de synthèse. De l’autre côté, t’as toute la misère qui s’agglutine dans les espaces qu’on veut bien leur laisser entre les restaurants et les boxes amovibles d’occasion. C’est toujours eux qu’on déplace plus au nord. Pour les plus riches — en général les H.E. Head Engineers, qui s’occupent de la fiabilité technique de la ville pour pas que tout ce foutoir s’écroule — il y a ces appartements construits sur les étages à croisement les restaurants hôtels de luxe. Ils savent très bien ces gens qu’ils n’ont pas longtemps dans leur cocotte en platine avant qu’un nouveau niveau soit conçu, mais ça ils s’en foutent. C’est le genre de personnes qui ne prennent pas les transports comme tout le monde. Eux ont encore le droit à des véhicules privés du coup ils se baladent entre les étages et les quartiers comme ils veulent. Ils sont à rien près ces gens-là. Ils sont payés à concevoir des trucs qui vont donner envie aux gens de ne pas compter leur solde, pour toujours encore avoir besoin de construire des nouvelles structures, t’imagines bien que si un matin ça nous pète de devenir écolos ils perdent tout. On peut dire qu’ils sont payés à faire en sorte que personne ne compte rien sur rien ni personne. Le monde est devenu triste et organisé à en vomir. Je suis dans une boîte de cosmétologie biologique. Pas loin de l’observatoire où bosse ma sœur — ils ont une super cantine, je vais souvent déjeuner avec elle. Nous on était installés en hauteur tout près des cultures de toits. C’est super-bien ça par contre. J’ai réussi à faire pousser un petit mètre carré d’avocats, j’étais super-fier de moi. La plupart des huiles essentielles qu’on utilise sont faites par nous-mêmes avec les plantes qu’on fait pousser en rooftop. Le problème c’est que ça y est, ça fait vingt ans que le quatrième niveau existe et qu’ils parlent déjà d’en refaire un cinquième. Vraiment ça me rend dingue. Ils vont devoir retirer et stocker les plantes quelque part pendant toute la durée des travaux ça va être un enfer. Adieu mes jolis avocats. Par contre la bonne nouvelle c’est que comme les restaurants de merde sont toujours au dernier, ils vont bouger, et on a des chances de voir des ateliers sympas s’installer au quatrième.

J’habite au troisième, mais mon mec il est au niveau du dessous. Lui il travaille au sol dans une des boîtes publiques qui gèrent les navettes gratuites entre les quartiers. Comme je travaille pas loin de chez moi j’ai de la chance, mais bon comme il faut compter une demi-heure pour passer d’un niveau à un autre, et environs une autre demi-heure si tu passes d’un quartier à un autre, le temps de faire le check-point et de payer l’entrée du quartier bla-bla-bla. Heureusement qu’on bosse tous les deux dans la zone ouest de la ville, si on devait payer l’accès au quartier à chaque fois qu’on voulait se voir se serait clairement pas rentable.

J’ai mis mon lit dans la petite pièce du fond. La porte ferme bien et j’ai l’impression qu’on a oublié que cet espace existait puisque personne n’est venu toquer à la porte. La ville se complexifie tellement que quand tu cherches, parfois, il y a des endroits qui échappent à la liste des « non amovibles » puisque tout le monde est obsédé par la lumière. Les boxes amovibles, ils disent que c’est le retour aux origines de l’homme. Ils nous font de la pub en claironnant que ça y est, l’homme est redevenu nomade, que partout en ville, il peut changer de quartier, de niveau tout ça. N’importe quoi. J’ai pu me faire un joli espace juste à côté de ma petite pièce. Au final c’est assez grand. J’ai installé une serrure à ma chambre. C’est juste à côté du 1 % public réservé à l’art contemporain. Joyaux bordel en or massif qu’il faut nettoyer tous les matins pour dorer l’image aux touristes éphémères qui de toute façon ne font que passer avant d’aller manger de la merde au quatrième. Je suis devenue copine avec les gars de l’entretien de la statue, saleté de jobs conçus pour l’occasion, alors ils m’ont laissée aménager un espace vraiment bien, à côté de ma petite chambre qui ferme, tout est en bois récupéré, j’ai le droit de faire ce que je veux, je suis tranquille, personne ne vient m’embêter et surtout ils ne disent rien à personne. En échange, je leur fais du café le matin et de temps en temps je leur cuisine des trucs. J’ai pas besoin de bouger beaucoup, mon travail c’est de retaper des objets pour les boxes en construction pas encore en vente, l’ironie du truc. Ils viennent chercher mes meubles au sol et les assemblent au premier, c’est le niveau des usines. Je gagne bien avec ça parce que le prix des boxes augmente tout le temps. Surtout dans le quartier où on est. J’ai renoncé à vivre à la lumière de toute façon. La folie des hauteurs c’est pas mon truc.

| CRASSE DU MATIN DE SOIRÉE |

Il pleut. Là où je marche c’est moche et le ciel est bas, à se demander si l’eau qui tombe sur ma tête me lave ou me salit. Les gouttes passent à travers des nuages nauséabonds, traversent des endroits enfumés, coulent sur des toits pleins d’excréments d’oiseaux de temps en temps. Le bus fait des détours différents, mais en boucle. Je me suis peut-être trompée de sens. Pour le savoir je devrais descendre et retrouver mon chemin, mais il pleut toujours salement dehors. Il contourne les rues où je dois aller, je dois monter des rues en pente. J’ai mal aux jambes et elles grossissent de fatigue jour en jour. Alors le bus roule et j’attends qu’il me dépose par hasard là où ça m’arrange, en espérant qu’il continue à rouler en boucle et ne m’emmène pas trop loin.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er octobre 2017.
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