Xavier Georgin | Rue de la Gare

« construire une ville avec des mots », les contributions

Né à Levallois-Perret, occupant d’autres heures à Paris et là où les trains de banlieue l’envoient pour la marche ou le travail. Visible sur Instagram et lisible sur Facebook.
proposition n° 1

Chaque jour de 1986 ils s’attendent au rond-point à 13 heures 20.

À cet endroit le quartier neuf butte contre la ville des pavillons en meulière, des maisons Phénix, des corps de ferme condamnés – banlieue horizontale au ciel immense de campagne.

Le quartier neuf est crépi et voies qui serpentent. Ses rues ont des noms sans attaches.

Les grues tournent encore et les cônes de terre grandissent à mesure que des sols excavés montent une crèche, une mairie annexe, le Prisunic.

Qu’y avait-il sur ces terrains avant le quartier neuf ?

Chaque jour de 1986 ils s’attendent au rond-point à 13 heures 20. Lui, c’est un garçon de quinze ans du quartier neuf, un garçon du un-pour-cent patronal prenant à contrecœur le chemin du collège. Les trois autres ont grandi là. Ils savent les balades à vélo, les jardins où l’on plante un trampoline, l’argent de poche gagné en tondant la pelouse. Lui ne sait pas grand-chose de la vie en extérieur.

Le silence des lotissements permet d’entendre la sonnerie à cent mètres.

Aux maisons qu’ils dépassent en courant les volets sont clos.

proposition n° 2

La Marie Brizard, l’anisette et la Suze puis les sirops de citron et de fraise, suspendus. La boîte en bois à tiroirs – verveine, tilleul, menthe – contre le percolateur qui brille. Sur le comptoir des œufs durs en pyramide, des cacahuètes à disposition, un ticket de Tac-O-Tac froissé, trois paquets de cigarettes entamés – Boyard bleu, Camel beige, Pall Mall rouge – et la lavette humide prête à effacer les cercles bruns qu’ont laissées les tasses vides sur le formica. La patronne, torchon à l’épaule, souveraine, feuillète le Parisien Libéré. Un homme sort des toilettes les mains mouillées. Des tortillons de papier collant, noirs de mouches, pendent aux néons du plafond. La porte qui donne sur la rue est ouverte, c’est l’été. Le soleil du matin étire un rectangle sur le carrelage à damier que brouillent la sciure et les mégots.

proposition n° 3

Seize places de parking peintes au sol. Quatre sont occupées. Une AX, une Diane, une 205, une Fuego au parebrise couvert de fientes d’oiseaux. Deux poubelles vertes débordent. Des sacs éventrés par les chats sortent des pots de yaourts, du verre brisé, des couches sales, des iris fanés, des épluchures de pommes et de carottes, un 45-tours de Christophe, des tranches de jambon. Une fissure dans le bitume où poussent des trèfles et des petites fleurs bleues. Des morceaux de meubles attendant le passage des encombrants : une table de chevet désossée, un lit-cage, une armoire à pharmacie sans miroir. Un arrêt de car en béton où sont fixés sur une planche en contreplaqué des horaires que la pluie et le soleil ont rendus illisibles. Sur son flanc gauche une boîte à lettres jaune que le facteur ne relève qu’une fois par jour à 16 heures et jamais le samedi. Deux mésanges s’envolent, effrayées par un chat roux.

proposition n° 4

Voici la rue de la Gare et les pavillons 1900 qui la bordent. Murs en meulière et grilles en fer forgé les isolent de la rumeur de la ville. Les volets des étages sont ouverts, draps et couvertures froissés de la nuit pendent aux fenêtres. Des morceaux d’intérieurs apparaissent : un crucifix en tête de lit, le bureau d’un enfant avec sa mappemonde, une reproduction de l’Angelus, reconnaissable malgré la distance.
Voici la place de la gare. Abribus en tôle et cars garés en épi. Deux cabines téléphoniques aux vitres brisées — la première est à cartes, la seconde à pièces. La croix verte de la pharmacie clignote.

Tunnel sous les voies. Un sans arrêt fait trembler les murs couverts d’affiches de cirque.

Retour à l’air libre. Voici la rue de l’écluse. Des panneaux électoraux longent le trottoir gauche. Voici le mur en meulière de l’école primaire ; les lumières du préau derrière des vitres en verre armé ; le drapeau français. Trois notes de flûte. Le camion frigorifique de la cuisine centrale en warnings devant le portail Livraisons.

La rue de l’écluse descend à pic. Quatre petites maisons grises, sans jardin ni balcon, et leurs fenêtres condamnées. Voici la devanture du plombier, son étalage de robinets et de chauffe-eaux ; la vitrine opaque du cabinet de kinésithérapie ; une boucherie et sa tête de cheval en enseigne, crinière au vent bordée d’un néon rouge.

Voici le quai et le chemin de halage. Un stop. Le fleuve.

proposition n° 5

Une averse sur le fil de blanc. Les chaussettes, les serviettes, les taies d’oreillers pendent à la corde qui traverse le jardin et dégouttent sur le carré de béton formant une petite terrasse avec son barbecue, son ballon de basket dégonflé, ses raquettes de ping-pong au caoutchouc décollé et l’empreinte de la patte du chien posée le jour de la construction, quatre griffes en creux dans le béton.

Retour du soleil sur le fil de blanc. Dans la chaleur de l’après-midi les tissus se racornissent. Un coup de vent, deux chaussettes s’envolent et retombent derrière le grillage, sur le trottoir du rond-point, à moitié dans le caniveau où s’écoule le trop-plein des averses du matin charriant des papiers froissés vers la grille des égouts.

Un nuage noir s’avance et le jardin et le rond-point s’assombrissent. Les tulipes du terre-plein central, alourdies par les averses du matin, ne forment plus le blason de la ville mais un enchevêtrement de tiges abaissées. Des panneaux encerclent le terre-plein et indiquent la direction des communes jumelles et le nombre de kilomètres de distance, comme une proposition troublante aux automobilistes qui passent à petite vitesse.

proposition n° 6

Rien dans le quartier neuf ne s’ancre. Tout s’envole ici : allée des geais, des mésanges, des cigognes. Certains passent d’arbre en arbre, d’autres migrent. Tous finissent par gagner le ciel tandis que les habitants peu à peu s’installent dans ces logements dont ils viennent de recevoir les clés. La première école élémentaire s’appelle Lev Vygotsky – ceux qui l’ont nommée ainsi se fichaient de l’imprononçable. Le collège, à cinq cents mètres de là, inauguré en 1978, est le CES Jean Vilar, rue Charles Dullin (le théâtre municipal porte le nom de Jacques Copeau). L’Espace Jeunes du quartier neuf où l’on trouve les tables de ping-pong, la salle de répétition insonorisée et celle du soutien scolaire s’appelle Daniel Balavoine. Daniel Balavoine vient de mourir, l’émotion l’a baptisé ainsi. Dans la ville ancienne les noms s’en tiennent aux métiers (rue des Vanniers, rue des Tailleurs) ou simplement annoncent ce que l’on y trouvera : rue de la Poste, rue du Bief, place de la Mairie. L’absence de célébrités locales (excepté Charles Wenger, « propriétaire terrien et mécène » disent les plaques) a laissé la place au courant des rues de France : Jean Moulin, De Lattre de Tassigny. En remontant le temps on découvrira qu’avant 1945 ces voies s’appelaient « Rue du Pré » et « Place de Rouen ». Rouen. L’emplacement de la ville sur la route de l’ouest a donné une évocation normande aux rues parallèles à la RN : rue des Havrais, rue de l’Eure. Quittant la nationale pour les chemins non construits, des noms étranges surgissent que n’indiquent que de rares plaques. Il faut se reporter à la carte IGN pour comprendre que ce chemin boueux est celui de l’Orme Mort, du Champ Pourri ou des Chênes Creux. C’est d’ailleurs « Chênes Creux » qu’a été nommée la Zone Industrielle et Commerciale hérissée de grues qui longe la voie ferrée. Sur les grands panneaux qui ponctuent la ville des ajouts provisoires indiquent la direction du chantier. Lorsque la Zone sera construite, qu’elle accueillera le Conforama, le Super U et le Darty qui manquaient sans doute à la région, peu à peu les clients choisiront la manière de nommer l’endroit où ils feront leurs courses. Iront-ils aux « Chênes » ? Aux « Chênes Creux » ? Ou simplement à Kiabi acheter des vêtements, Leroy-Merlin pour la peinture ou Photo Service pour faire développer leurs diapos ?

proposition n° 7

Dans l’appartement neuf se trouvait une pièce à la vocation incertaine. Menant à la chambre et à la salle de bain elle était sans fenêtre mais sa forme rectangulaire, sa quinzaine de mètres carrés en faisaient, plutôt qu’un couloir, une pièce à part entière, un espace à investir dans cet appartement dont nous étions les premiers locataires. Ici aucune trace de meubles sur les murs, aucune empreinte de table ou de fauteuil dans la moquette pour indiquer un usage ancien. Tout était vide, tout était à habiter. Le jour de l’emménagement nous y avons entreposé nos cartons. Cartons contenant l’essentiel pour les premiers jours, vaisselle, draps, serviettes ; cartons à défaire, livres, bibelots, vêtements d’une autre saison. Et puis les cartons sont restés là, par flemme, par manque de temps. Une odeur s’est installée dans cette pièce aveugle. Une odeur remarquable par son intensité dans cet appartement si neuf que rien ne se fixait dans l’air. C’était une puissante odeur de carton humide, une odeur d’intervalle qui dure, une injonction à clore le provisoire chaque fois que nous traversions la pièce. Nous avons habité cet appartement au rez-de-chaussée une petite année. Les cartons sont restés là à sentir, par-dessus le neuf, l’entre-deux. Trente ans ont passé. Si les occupants actuels ouvraient la fenêtre de la chambre on devinerait depuis la rue, dans la pénombre, la pièce aveugle qu’occupaient nos cartons. Trente ans ont passé et combien de locataires, combien d’empreintes de meubles, combien d’usages à ces quinze mètres carrés ? L’espace existe encore mais l’odeur de provisoire qu’il concentrait, à force de passages, s’est sans doute pour toujours dissipée.

proposition n° 8

Il pleut. Ils tournent. Il pleut encore. Ils tournent encore sur la piste d’athlétisme du stade du collège. La prof est là, inflexible, dans son survêtement bleu. Elle tourne comme une voiture balai, donnant des coups de baguette aux fesses des derniers, des lents, de ceux qui ne tournent que contraints, de ceux qui consentent à courir mais à petits pas trainants, pleins de mauvaise grâce et d’ennui. Elle tient sur son petit carnet le compte des tours effectués par chacun. Parfois elle hurle des ordres incompréhensibles. Et quand elle réalise que le rythme se perd, que des élèves par grappes trainent la patte, elle sort son sifflet. La sueur de son exaspération se mêle à la pluie qui dégouline sur son front, cette pluie qui redouble d’intensité pour le dernier quart d’heure d’effort. Des nuages venus de l’est s’éventrent sur nos têtes, sur la piste de béton, sur les gradins en bois. Plus qu’un quart d’heure…plus que dix minutes…plus que cinq…Nous tournons, encore et encore. Nos chaussures de sport et nos survêtements sont trempés. Enfin la sonnerie retentit. Comme un seul homme nous nous arrêtons en pleine course. Hors de question de faire un pas de plus.

proposition n° 9

« Il est 7 heures 30 sur Radio 7. Bon réveil à tous ! » Ouvrir la fenêtre pour aérer la chambre, laisser entrer la rumeur du matin. Les éboueurs font des haltes dans la rue. Le boucan des poubelles déversées dans le ventre des camions couvre les grondements du diesel. Aujourd’hui c’est le verre qu’ils collectent et c’est un Niagara qui s’écoule soudain, une chute brusque de choses qui se brisent. Le camion reparti les oiseaux étourdis reprennent leur chant du matin.

« Il est 8 heures sur Radio 7. Bonne matinée à tous ! » Sur le parking de la résidence on gratte les parebrises, les portières claquent, les moteurs toussent. Premiers départs pour le boulot. Puis ce sont les enfants qui s’interpellent au pied des immeubles. « Allez, dépêche-toi ! » Ceux qui attendent les retardataires envoient un ballon de basket contre une façade. La gardienne passe la tête par la fenêtre de la loge. Ils s’enfuient. Leurs cartables font des clong clong dans leurs dos.

« Il est 8 heures 30 sur Radio 7. Bonne journée à tous ! » Les dernières voitures quittent le parking. On rentre les draps aérés, on referme la fenêtre. L’appartement s’isole. La vie qui s’est écoulée au dehors ne refluera pas avant le soir. Le silence, pour quelques heures, tombe sur le quartier – seuls le passage d’un solex et les cris d’un nouveau-né l’entailleront.

proposition n° 10

Bolino de Maggi avait le goût de l’absence. C’était un bol en plastique de vingt centilitres couvert d’un opercule en aluminium. Trois plats au choix : couscous, hachis parmentier, spaghetti tomate-fromage. Mettre de l’eau à bouillir, soulever l’opercule de deux centimètres, verser l’eau jusqu’au trait, refermer l’opercule, attendre. Le plat déshydraté mettait quatre minutes à se reconstituer (attention à ne pas te brûler les doigts). Du couscous émergeaient des raisins secs et de minuscules dés de carottes ; les spaghettis étaient nappés d’une sauce rose et granuleuse ; le hachis était une bouillie. L’odeur qui sortait du bol fumant : une parodie de recette familiale n’ayant retenu des plats qui mijotent que l’âcre des oignons et l’acide de la tomate. Les yeux fermés il eût été difficile de reconnaître le plat dessiné sur l’emballage. Le goût, reconnaissable entre mille, était celui du déshydraté, du concentré et nettement, allez savoir, celui du céleri. Le hachis était peut-être le meilleur des trois. Il remplissait le ventre jusqu’au soir et en cinq bouchées il était avalé (inutile de s’appesantir à table quand on est seul). Après Bolino, un mazagran de café (le rugueux du mazagran au creux de la main, sa céramique texturée formant des cratères de lune sur lesquels les doigts couraient en se brûlant). Quelques mois plus tôt les déjeuners avaient encore le goût du fait-maison. Le monde d’alors était bien différent. Depuis la rentrée le repas de midi était solitaire, sur un coin de table, nourri d’indifférence.

proposition n° 11

Le lundi, c’était fermé. Le lundi, un employé de la mairie nettoyait les sols à grandes eaux. Une odeur de javel citronnée à laquelle se mêlait à celle du chlore du bassin accueillait les enfants le mardi matin. Ils traversaient le hall en rang deux par deux, un œil sur le distributeur de sucreries qu’ils dévaliseraient une heure plus tard. Derrière l’hygiaphone la caissière empilait les pièces de 5 francs et les billets de 20 pour l’ouverture du midi. Elle préparait aussi les cartes d’abonnements vierges, l’agrafeuse pour les photos, le tampon de la date et celui du Service Municipal des Sports. Les échos du bassin lui cassaient déjà les oreilles, avec ces enfants que les maîtres ne tenaient plus et qui couraient, criaient, plongeaient sans surveillance. Une classe de collégiens suivait les écoliers puis midi arrivait. Le mardi midi les employés de bureau étaient nombreux, surtout en janvier, au temps des bonnes résolutions. À 13:45 elle prenait le micro et annonçait que la piscine allait fermer dans un quart d’heure. Les nageurs repartaient, les yeux rouges et les cheveux humides, vers leurs bureaux. À 13:59 elle houspillait les retardataires et, enfin tranquille, refermait les verrous de la grande porte.

proposition n° 12

Un ticket contre une pièce de 5 francs. Traverser le hall. Tendre ce ticket à un employé qui débloque le tourniquet. Deux escaliers descendent -– panneau HOMMES à gauche, panneau FEMMES à droite. Au bas des marches une grande salle carrelée de bleu. S’asseoir sur un banc en bois et, comme l’ordonne l’affiche, se déchausser. Chaussures à la main passer les portes battantes à l’autre bout de la salle. Voici un long couloir bordé de cabines. Le sol, rugueux, râpe les pieds nus. Voici une cabine libre (n’oublie pas de tourner le verrou). Une patère où suspendre le manteau d’hiver. Au sol un emballage de chips, un bout de savon. Se déshabiller en vitesse car il fait froid. Ramasser les vêtements en boule, longer les cabines où les nageurs sifflotent et entrer dans la salle des casiers. Choisir toujours le même, le 31, parce qu’il est en hauteur, à l’écart et donc plus propre que les autres. Fourrer ses vêtements dedans, glisser une pièce de 1 franc dans la serrure pour libérer le bracelet. Fixer le bracelet au poignet. Vérifier que le casier est bien fermé. Mettre son bonnet, ses lunettes sur le front, resserrer l’élastique du maillot. Pousser les portes battantes qui donnent sur le bassin. L’eau est encore toute lisse. Quelle joie d’être le premier à la troubler !



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 22 juin 2018.
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