Charlie Sieffie | Une enfance à la Meinau

« comment écrire une ville avec des mots », les contributions

Charlie Sieffie est un pseudo. Née dans les années 50, j’ai beaucoup lu, travaillé et vécu (ordre alphabétique). Je suis assez nouvelle en écriture et je voudrais apprendre.

proposition n° 1

C’est d’abord une route assez étroite et sinueuse qui traverse en longueur la Robertsau au nord de Strasbourg mais qui se sépare en deux grands s dont l’un permet d’atteindre le Château de Pourtalès quelques kilomètres plus loin.

Mais, le plus souvent, lorsqu’elle s’y trouvait, c’est qu’elle avait pris le bus, en était sortie près de la bibliothèque à l’arrêt de l’Église pour marcher environ 700 m jusqu’à la maison de retraite où vivait sa tante et plus tard encore sa belle-mère. Aller voir sa tante était une visite habituelle. Sa belle-mère, cela avait duré moins longtemps. En face de la petite place qui se trouvait entre l’église et la bibliothèque, il y avait un petit salon de thé très sympa avec une accorte patronne que sa vieille tante sollicitait souvent par téléphone et sans ménagement pour qu’elle lui fasse parvenir une pâtisserie ou des chocolats.

Marcher sur cette rue lui faisait ressentir des sentiments mitigés. D’un côté, il était agréable de voir le ciel, de ne pas avoir en face de soi les hautes façades des immeubles du centre-ville, de l’autre, elle ressentait un sentiment de solitude en n’y rencontrant que peu de personnes, la plupart du temps des dames qui s’étaient échappées un court moment de leur domicile médicalisé. Lorsqu’on avait dépassé la bibliothèque, la route devenait encore plus sinueuse et plus étroite (le s de droite). Parfois un tracteur passait, ralentissant les autres voitures. Il y avait alors moins de maisons, mais plus de surfaces de gazons et les premiers immeubles du complexe hospitalier se présentaient. Sa tante vivait dans le troisième de ses immeubles.

Extérieurement, ils ressemblaient à des blocs d’appartements, mais étaient moins hauts que ceux de cités HLM. Sa tante y avait une sorte de studio, sans cuisine, et les repas étaient servis en une pièce commune ou chez elle. Elle avait réussi à garder l’esprit de son ancien logement en ayant pu apporter ses meubles. Elle avait aussi gardé son esprit acéré et parfois peu amène qui lui permettait d’être connue dans tout le quartier. Elle commentait les nouvelles de la télé et ses remarques étaient de celles que l’on prenait soin d’écouter car elle était aussi intelligente et fine observatrice.

proposition n° 2

Le 21, rue de la Nuée Bleue. Il y avait une toute petite rue à côté du pâté de maisons, qui débouchait sur une autre où se trouvait l’entrée de la prison. Sous le grand porche des Dernières Nouvelles, chaque page du journal était mise en vitrine chaque jour. Un planton gardait l’entrée du commissariat à côté. La rue était très active, avec de nombreuses voitures. Un cabinet de dentistes : c’est à côté de la pharmacie, en face du vieux commissariat, un bâtiment délabré et inoccupé maintenant. La partie en mosaïque de la rue de la Nuée Bleue. Ce sol en mosaïque est la partie surélevée de la place où se trouve aussi l’église protestante Saint Pierre le Jeune. La place est difficile à décrire, sa forme difficile à comprendre. Ce qui frappe c’est son dénivelé. Ses courbes aussi : toute en rondeur vue du trottoir en mosaïque. Elle sert tristement de parking dans sa partie basse et est surplombée sur la gauche d’un mur de pierre, d’une circonférence presque semi-circulaire, et découpé en dentelle. De grands arbres empêchent qu’on la voie bien à partir de la rue. La mosaïque est enchanteresse : de minuscules petites dalles d’un gris bleuté avec d’autres plus claires formant des étoiles blanches à six pointes et au cœur plus sombre.

proposition n° 3

Derrière, les lointains terrains vagues de la Meinau dans les années 60. Terrains, jeux, chemin. Le coin de l’immeuble et le trottoir opposé à celui de la tour. Sur la gauche, un cadre pour une fontaine sans jamais d’eau. Des aires de gazon.

Et puis, le sol cabossé. En vélo, c’est amusant. Après, attention, il y a une route à traverser. Les voitures peuvent venir de la gauche mais aussi de la droite après avoir tourné le long de la courbe. De l’autre côté de la voie, un grillage et des buissons, et quoi au-delà ?

proposition n° 4

Lorsque l’on voit la cathédrale au loin au-delà des verts paysages ondulés de la plaine. Entre les ondulations grises des monts de la Forêt-Noire en Allemagne et derrière soi celles des Vosges qu’on ne voit plus. Parfois, on les confond avec des nuages qui planeraient bas. Les premières petites municipalités accolées à Strasbourg, on les passe, les fils électriques augmentent, il y a plus de bâtiments qui défilent. Puis le train commence à ralentir. Les voyageurs qui ne sont pas habitués commencent à se presser, fermer leurs sacs, certains se lèvent déjà pour s’approcher de la porte. Alors que nous savons que cela va encore durer près de 10 minutes. Le train ralentira encore, avancera presque à la lenteur de la marche. Sur la gauche, les petits jardins potagers, quelques champs encore, et des quartiers résidentiels, un, non, des magasins de vente d’automobiles. C’est Vendenheim, puis Souffelweyersheim. Sur la gauche la route. Et on est dans la gare, toute en longueur. Sur la droite, les bâtiments, leurs façades aux multiples petites fenêtres sombres. Ils doivent souffrir du bruit du passage des trains, là-dedans. Les voies de rails se multiplient, les fils électriques en hauteur aussi. On commence à voir les premiers quais. Mais, non, ce n’est pas encore la peine de se lever. D’ailleurs, c’est un TER, c’est le terminus. Il repartira dans l’autre sens. On imagine la traversée de la gare, la sortie dans le quartier, puis la marche ou le tram.

Mais lorsqu’on revient de Montréal, dans l’avion, on pense à une ville de carte postale, les petits ponts sur l’Ill, ceux que l’on voit à droite et à gauche lorsqu’on marche sur l’un d’eux, celui où un ami s’était fait casser la figure juste après avoir vu l’Orange Mécanique, la haute et délicate cathédrale de grès rose et on imagine la vie des gens, la foule sur le parvis à l’époque où c’était un lieu vivant, avec des marchés, des voleurs, des artisans et quand les gens savaient qu’elle leur appartenait, que c’était eux qui l’avaient construite. On pense aussi aux boulangeries, pâtisseries, boucheries, fromageries, tous ces lieux de bouche qui sont aussi nombreux là que les banques et les églises le sont au Québec.

proposition n° 5

Au croisement, un conducteur klaxonne une camionnette qui s’était avancée trop vite. En sort un grand homme immédiatement agressif. Armé de sa batte de base-ball, il agite le poing et continue à crier après l’automobiliste qui s’éloigne vite. Un homme était perdu. On lui dit : — sur l’avenue de la Forêt-Noire. Il essaye de répéter : — froret noire ? On lui montre l’église Saint Maurice. Il a commandé son coca, son chausson aux pommes. Il a commencé à manger le chausson avant qu’elle n’arrive. Pendant qu’elle prenait son café au lait et son petit pain, il buvait son coca à la cannette. Leur ton paraissait soucieux. Sa présence voutée effaçait celle de la jolie jeune femme. Et les corneilles, ou les corbeaux, qui lorsqu’il n’y a pas trop de monde, rivalisent d’ingéniosité pour se dépêtrer avec les sacs que les gens laissent dans les poubelles après leur casse-croûte. La marchande de légumes, sur une estrade, les yeux baissés vers ses étals possède l’équilibre nécessaire à sa fonction. Elle tourne souvent sur elle-même, les bras avancés pour saisir fruits, légumes ou sachets, se penchant parfois pour atteindre des fruits placés plus loin de sa base ou pour rendre la monnaie à un client. Les arbres du Jardin de l’Université avaient leurs troncs couverts, à partir d’environ trente centimètres de hauteur au-dessus du sol, d’une couche verte.

proposition n° 6

Robodine (elle aime à imaginer un robot possédant des émanations d’auteurs qui l’aiderait à écrire) :
— Nous avons été comme des tombes. Et aujourd’hui que j’essaie de retrouver ces noms, ils ne viennent pas. J’aimerais les prononcer dans ta direction, pour que tu leur parles avec affection si tu les rencontres, mais les noms se sont évanouis.
Marie Tournelle, quelqu’un ici croyait que c’était elle que chantait Tino Rossi. Cet homme qui semblait être son père mort, elle lui a tourné autour, elle l’a inquiété, elle s’est excusée.

Chtrôssbouri, prononcé à l’alsacienne, la ville au dialecte, au français et à celle des touristes. Les cheuns disent Strass. Ce sont aussi les clubs d’échecs, Schach Club, prononcé chôr cloub. Et le gestionnaire Zugzwang des ressources inhumaines. Et la rue des Veaux, nom diminué de celui du maire de la période de l’occupation, Herr Kalb, en celui d’animaux domestiques.

Robodine :
— OUBLIE TES SANGLOTS ÉTRANGES !

Marcher sans s’arrêter, passer par la ruelle entre le magasin à clefs et le Prissunik, MarksendDead pour déboucher sur la place à collerets, où se disputent de vieilles dames et voir l’homme éternel qui depuis 60 ans au moins vend des vieilles BD posées sur le sol et la place change tout le temps, parfois des fontaines, toujours une statue au milieu quand même. Une maison qui n’est plus rouge. Et on n’ira pas vers la droite car la place suivante va vous enferrer entre les voies croisées des rails et sous son dôme qui vole le soleil et le ciel, alors on fait gauche, et droite, mais c’est toujours ces grandes maisons qui vous enlèvent le ciel mais au moins les visages sont inconnus. Et on change d’idée, on transverse vers la grande rue vivante, avec des vivants plus vrais, moins policés, moins vacanciers, moins habillés.

proposition n° 7

Rue de la Nuée Bleue, bien haut au-dessus de la mosaïque aux étoiles, au 21, il y avait un appartement, propriété des Dernières Nouvelles et récupéré par eux plus tard. Il n’y avait qu’un appartement, au dernier étage et tout l’immeuble appartenait au journal.

L’entrée était large, les marches de bois aussi. Dans le hall de l’escalier, l’odeur était de bois et d’espace vide. Toujours de l’excitation en montant vers la porte qui allait s’ouvrir avec gracilité, vacillant alors qu’elle pivoterait avec un grincement aigrelet. Une présence frêle vous accueillerait et vous vous trouveriez dans un couloir, large lui aussi, étonnamment perpendiculaire à la direction d’où vous veniez. À votre gauche, enfin derrière, et juste en face de l’entrée, trois pièces dont vous ne vous rappeliez pas ce qu’elles étaient vraiment. L’une devait être sa chambre, l’autre était habitée par un locataire, un étudiant, et vous-même y aviez habité dans votre toute petite enfance, dix ou douze ans auparavant. Vous posiez toutes vos affaires sur un meuble, une commode et vous vous approchiez de la salle à manger qui vous fascinait tant. Pour son candélabre du début du siècle, aux dizaines de délicates breloques mauve et vert sombre, dont jaillissaient des perles de cliquetis au moindre courant d’air, pour ses photographies, elles aussi sous verre, où vous admiriez sa chevelure noire incroyablement longue et les immenses chapeaux qu’elles pouvaient porter alors, les photos de ses frères et père un peu dandys, de son imposante mère au double collier de perles mais au franc sourire, pour les carafes terminées par des verseurs d’argent un peu sombre, les cuillères ouvragées en argent — cela donnait un drôle de goût à ce que l’on mangeait —, pour les conversations qui portaient parfois sur avant la fuite en Dordogne, et même sur avant ça, à l’époque des grands chapeaux, des soirées, des grands hôtels. Lorsqu’ils ignoraient ... Ils s’étaient heureusement méfiés des consignes et avaient survécu. Vous tentiez de la faire raconter. Elle marchait beaucoup, dans et hors de l’appartement vétuste aux cadres silencieux.

proposition n° 8

Au dernier étage à la Meinau, votre bloc une falaise blanche visant Strasbourg au loin, vous ne voyez presque plus la pointe de la cathédrale. Il pleut, il vente. Les rafales s’abattent l’une, l’autre, elles vous secouent, le ciel devient sombre, vous vous trouvez dans un sous-marin — à 20 m de hauteur, et alors ? —. L’œil-de-bœuf est votre périscope. Vous pensez à cette autre fillette qui vécut enfermée toutes ses dernières années.

Plus âgée, la pluie, rien ne vous empêche de sortir. Strasbourg est sombre sous la pluie ? Vous écoutez les petits sons inhabituels. L’eau qui s’affole en se déversant dans le caniveau. Les images varient, les yeux baissés : des cercles dansent dans les flaques quand la pluie tambourine.

L’autre jour, sous une pluie battante, il était difficile de lever les yeux, et pourtant cette image à la Norman Rockwell ! Un homme se tenait debout en haut des sept ou huit marches menant au perron d’un immeuble paroissial. Il tournait le dos à la porte, et malgré la pluie, lisait les pages d’un journal tenu à bout de bras. Un peu trapu, un peu comme moi. Habillé chaudement, il portait un couvre-chef, un chapeau de pluie d’homme. J’aurais voulu le peindre.

proposition n° 9

Il parait que chaque ville a un son. La nuit, à Strasbourg, vous n’entendez pas les chasse-neiges qui travaillent les nuits d’hiver à Montréal. Mais, comme dans toute autre ville, s’il n’y a pas de neige, la nuit, et si vous êtes attentif, vous percevez d’abord une vibration que vous ne pouvez même pas nommer, avant de comprendre que c’est une voiture qui va arriver au niveau de votre immeuble, et c’est encore amplifié s’il a plu
Maintenant, ici, déjà, il y a notre accent, au moins celui d’une partie de la population, des anciens, ou encore de ceux qui travaillent dans certaines branches de métiers. Les garagistes, par exemple, parlent souvent l’alsacien : plus pratique avec les clients. Leur parler français s’en ressent.

J’ai entendu quelque part que le français de l’Alsace n’était pas de bonne qualité. Permettez-moi de me gausser !

Les modulations d’une phrase énoncée par un alsacien sont variées et riches et non plates avec la sempiternelle remontée du ton en fin de phrase, si « française de l’intérieur ».

On peut en faire des choses en s’amusant un peu de son accent.

J’ai connu quelqu’un qui, en rêve, a vu une scène impliquant le Général de Gaulle affublé de l’accent alsacien. Le Général rabrouait des officiers qui n’avaient pas suivi ses ordres. Il leur dit alors :
— Attention ! Si vous n’allez pas droit, vous irez à l’envers.

Vous entendez ce que cela donne avec l’accent d’ici ?

proposition n° 10
1

La femme, et encore plus la femme urbaine, que ce soit celle d’Argentoratum, ou de Strasbourg n’a plus les sens aussi développés que celles du passé ou celles qui vivent aujourd’hui à l’air libre.

Je me rends compte que le sens qui pour moi est le plus difficile à évoquer est celui du toucher. C’est surtout vrai, s’il s’agit des extérieurs. Au vingt-et-unième siècle, nos précautions hygiéniques font que nous tentons de toucher le moins de choses possibles une fois sortis de chez nous. C’est peut-être moins vrai à la campagne, où, je suppose, on sera plus souvent tenté d’effleurer la feuille d’une plante qui nous aura séduits. Mais allons-nous toucher les briques de ce mur qui vous a attiré pour le charme désuet de la disposition de ses pierres et des motifs peints ? J’en doute, mais je crois que c’est parce que je ne suis pas une artiste plasticienne.

À l’intérieur peut-être. Je cherche dans mes souvenirs, et ne trouve pas grande sensation tactile liée à la ville. Liée aux personnes chéries, oui, aux animaux, oui. Mais aux murs ? aux escaliers ? aux étoffes ? Nous n’avons plus de draperies sur les murs. Un sol rugueux ? Mais nous ne passons plus grand temps à terre, et les souvenirs de la petite enfance ne sont pas récupérables.

Ce que le toucher évoque pour moi à l’âge adulte est la correspondance que je perçois avec certaines sonorités de la langue, les mots en brr…, je m’imagine caresser la toison un peu rêche d’un mouton, et je crois que dans certaines langues, le nom de cet animal est en brr... Divagation de prof de langues. Ce n’est pas lié à la ville, que diantre !
La carte de transports en commun est à la fois un peu épaisse et sa surface lisse, elle ne glisse pas puisque vos doigts adhèrent, et qu’ils sentent la découpe, le dénivelé derrière lequel apparaît votre photo.

Ce que vos pieds sentent lorsqu’ils se trouvent sur ces zones de trottoirs aux nombreuses petites bosses signifiantes pour les personnes mal-voyantes. Ce ne peut-être du braille, mais cela doit signifier une direction à prendre.

Je suppose que la femme des villes a perdu une partie de ses sens.

Si, je me souviens de la sensation tactile de la plaque de marbre sur laquelle ma grand-mère confectionnait du caramel. Il paraissait que c’était meilleur comme cela.

Ah, de l’enfance à la Meinau, une autre sensation tactile celle des genoux écorchés quand je tombais et les petits cailloux mélangés à la terre que j’essayais d’enlever de la plaie avant de rentrer.

2

Je suis en train de faire un grand huit. J’y reviens tout—à—l’heure, patience, parce que je viens de me souvenir aussi du papier alu, et de son impression sur les doigts quand il était fripé, mais aussi du goûter du coup, des morceaux de saucisson qu’elle — mon aïeule—nous apportait en cachette (on était encore végétariens à la maison, ou pauvres, ou un peu des deux). Ce n’était pas kasher non plus, mais elle n’était pas « fromm ». Et l’alu, comme les papiers alu qui entouraient les bonbons, nous les lissions de l’ongle pour les rendre tout à fait repassés. Nous nous racontions qu’ils étaient des feuilles d’or, un trésor précieux, ou d’argent encore.

Le toucher m’a fait dévier vers le goût et dans les années 60, on a subitement eu une manne de goûts nouveaux qui sont arrivés : les raviolis, le saumon fumé, les crevettes et le vacherin glacé à Noël et les aspics ou la purée de pomme de terre (en flocons dans un sachet). Est-ce du fait de cette manne ? Nous n’avons plus été végétariens et nous avons mangé du poulet en pensant que nous étions assis sur les branches d’un arbre comme dans la série Robin des Bois — une télé gagnée dans un tournoi. Dans le centre, au Glacier, ma première expérience de trois boules de glace dans une jolie coupe avec l’immense cathédrale à la sortie ! Cela devait être plus tôt encore, en 60 ou 61.

3

Le grand-huit, oui. Au Nord de la ville, le cimetière et les maisons de retraite, dans le centre, l’origine, la vieille ville, les lares, dans le sud de la ville, la Meinau, l’enfance et des allers-retours au fil des années, dans l’intervalle des retours de l’étranger ou des autres contrées de France.

Le passage de la Meinau vers le centre-ville était annoncé, que vous soyez en bus, à bicyclette ou à pied par la forte odeur de chocolat de l’usine S…d, trop forte pour qu’elle vous mette l’eau à la bouche.

Là encore, j’ai l’impression d’avoir perdu la plupart des sensations olfactives. Est-ce parce que la ville est si polluée ? Strasbourg située sur un fleuve exploité par tant d’usines chimiques n’émet pas de douces effluves, susceptibles de vous donner l’impression d’être bénies des dieux. Ce sont plutôt des odeurs-alertes : alerte ! Restez chez vous si vous êtes souffrantes, affaiblies, vielles, malades. Alerte à la pollution !

Cela n’a probablement pas toujours été ainsi, mais les parfums agréables ne sont pas particulièrement liés à Strasbourg dans mes souvenirs. Certes, il y a les odeurs des magasins de bouche et des riches plats alsaciens tant prisés par les touristes, et ce qu’on appelle les capiteuses senteurs de certains vins ou certains parfums. Je ne prise pas. L’humaine urbaine hume dans Strasbourg les interactions humaines et animales, les traces de leur passé et les signes de leur futur.

proposition n° 11

L’électricien est là, il apparaît de temps en temps dans la partie haute du local. Il faut quelques marches pour y accéder. La patronne, sympathique, discrète, un accent slave, tente de ne pas trop se déplacer mais est souvent appelée pour débourrer une machine du papier pris dans les engrenages ou pour aider, à l’étage, ceux qui sont sur internet.
Le local se situe à un coin de rue. Un local en trois parties principales, quatre si l’on compte les étagères sur le mur où sont empilées des feuilles de diverses couleurs et épaisseurs et des fournitures diverses. D’abord, du côté des grandes vitrines, six photocopieuses entourant une grande table, puis au centre et légèrement à gauche de l’entrée le comptoir de la patronne avec sa caisse et sa chaise et enfin à l’étage (au demi-étage) quatre ordinateurs et d’autres machines mystérieuses. Un appareil sert à relier les pages de mémoires ou de thèses. On ne le voit pas d’en bas, mais il y a encore une porte dans le fond de la partie à l’étage d’où l’on voit l’électricien sortir de temps en temps. La lumière vient en partie de l’extérieur mais des néons illuminent aussi la pièce. Lorsque plusieurs photocopieuses fonctionnent, la chaleur est forte. Peu de paroles, mais pas mal de bruit à cause des machines.

Une cliente a étalé une quantité de feuilles et de dossiers sur la table centrale. Elle imprime en assez grand nombre — une trentaine de copies à la fois — des feuilles qu’elle classe dans ces dossiers cartonnés. Lorsqu’une personne a terminé, la patronne vérifie sur des petits compteurs le nombre de copies, donne parfois une explication. Petit échange courtois et le client ou la cliente, heureux.se et lesté.e, s’échappe à l’air libre.

proposition n° 12

Les cafets de tournois d’échecs internationaux se ressemblent qu’elles se trouvent à Philadelphie, Delhi, Genève, Malte, Strasbourg, Québec ou Baden-Baden. On y parle la langue universelle des afficionados et celles de ceux qui n’y connaissent rien mais sont fascinés par l’aura du jeu. S’y retrouvent ceux qui ont déjà débuté leurs parties dans les salles de tournoi attenantes mais veulent faire quelques pas ou se chercher une boisson, les kibitzs, et les amateurs qui profitent de quelques jeux laissés sur des tables pour faire des parties amicales dans la proximité des parties de compétition et des maîtres et grand-maitres avant d’aller observer leurs parties, les touristes entrés là par hasard à cause de la beauté du lieu ou simplement en suivant par curiosité ceux qui entraient dans le bâtiment, les enfants qui jouaient pas loin à l’extérieur et veulent voir s’ils peuvent jouer aussi ou peut-être piquer une friandise au stand de café, tartes, viennoiseries et autres gourmandises. Les plafonds sont hauts car les bâtiments susceptibles d’accueillir ces manifestations sont souvent centenaires. Beaucoup de joueurs se connaissent depuis des décennies et pour certains ne se rencontrent qu’une ou deux fois par an, dans un coin ou un autre de la planète. C’est la salle de déambulation où ils peuvent échanger quelques mots à voix feutrée ; ils sortent parfois de l’immeuble pour s’en dire un peu plus. Les enfants joueurs de compétition sont nombreux. Les adultes marchent, s’arrêtent, regardent autour d’eux, s’assoient, attendent, achètent alors que les plus jeunes ont un pas plus vif ou courent même. Dans ces mêmes halls et salles, l’ambiance est toute autre lorsqu’ils abritent une rencontre et exposition bouddhistes ou des animations liées à l’environnement.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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