Muriel Gimenez | Rue Sénac

« construire une ville avec des mots », les contributions

Muriel, le nez au vent, écrivante inattentive, animatrice à ses heures, contemplative, les yeux perdus on ne sait où.
proposition n° 1

Il a tourné longtemps dans les rues. Tourné sans but et sans réaliser que le même bloc de maison se jouait de lui. Il revient, oui. Cette fois-ci, c’est à gauche, dans une petite rue. La vue s’étrécit, se referme. Des murs face à face. La rue est plus petite, elle se recroqueville sous ses yeux. Elle se déroule en si peu d’emjambées.

Peut-être des pavés sous les pieds. Une devanture, une enseigne et une vitrine sombre. Au fond de la salle, derrière les vitres sales et grisâtres, un âtre. Un feu de bois dans un four.

Peut-être un four à pizza, peut-être une lumière tiède maintenue avec force pendant que les plombs récalcitrants continuent à disjoncter. Il y a un étage, des chambres à l’étage. Peut-être deux, peut-être plus. Il y en a une, c’est sûr, tout au fond d’un couloir sombre. Pendant que l’eau s’infiltre au fond de la salle de bains, sous le bac de douche. Une eau qui fait auréole au plafond du rez-de-chaussée.

C’est tout. Il revient.

proposition n° 2

C’est une vue du haut de la rue Sénac à Marseille. C’est une descente qui rejoint la Canebière. De part et d’autre de la rue, les voitures sont garées. Les portes des immeubles se succèdent, se ressemblent. Lourdes, massives, en bois sombres. Des immeubles de deux ou trois étages. Des façades grise, beiges, sales. Des graffs, des garde-corps ajourés, des grilles à certaines fenêtres. Bruits de moteurs, pots d’échappement encrassés, odeur de poisson un peu vague. Un fond musical, peut-être les quatre saisons de Vivaldi ? Au 70 de la rue Sénac, la porte est ouverte mais les volets sont fermés sur tous les étages. Début d’un couloir. Il y a des tomettes rouges hexagonales. C’est un rouge sombre, profond. Une peinture jaune sur les murs du couloir, un plafond qui a rejoint le ciel ?

proposition n° 3

Point de pavés sous ses pieds, il le sent bien, l’endroit n’est plus le même. Il s’est mélangé, fondu, superposé, stratifié. Illusion d’un instant, une autre rue l’a emporté bien loin. D’autres rues l’ont perdu, une rue ressemble à l’autre, il les distingue, les efface, les fuit. Parfois, s’arrête. Le voilà revenu face à son 70 de la rue Sénac. Qui présente sa dimension entrouverte. Le mistral s’est levé secouant l’air sec en rafales. Des moteurs, des « ta mère », des cyclos qui gémissent. La Plaine n’est pas loin, il entend les barmans sortir leur terrasse, les imagine, les voit l’œil rouge et dessiné, mouillé d’un trop plein de casa de la veille. Cynthia et les autres sont montées se coucher, les filles de la nuit s’éclipsent. Les autres faunes ratatinées de fatigue ont fait de même. Entre la Plaine et lui, la rue de la Bibliothèque s’enfuit vers le conservatoire. Des violoncelles, des putes, des saoulards, des perchés, des jeunes descendus en ville. Face au 70, il sent la rafale du mistral dans son dos. Eclair de prescience, un jour le vent violent ouvrira ou fermera violemment l’accès à cette adresse.

proposition n° 4

Et si ce mistral fou l’étirait dans un souffle grondant, il décollerait, finirait plus haut. Croiserait ce gabian au cri strident qui crève les tympans et les sacs poubelles du centre-ville. Poursuivrait son périple entre la rue Curiol et la rue Adolphe Thiers. Pousserait même jusqu’à la descente de Saint-Savournin. Tour des yeux , danse circulaire autour de cette platitude, cette place de la Plaine. A la Marseillaise.

proposition n° 5

Les murs autour du chiffre 70 s’étirent. D’une porte à l’autre, du 72 au 68. Les fenêtres restent obstinément fermées. Les façades blafardisées racontent des histoires qu’on ne lit pas, qu’on ne voit pas. Il n’y a que la forme du mouvement dans le tag, la signature sur un territoire. Point de lettre, un mystère d’arabesques quand le bras a chaviré, quand le poignet s’est tordu. Signature pourtant. Couverte et recouverte par d’autres. Autre groupe, autre territoire, autre couleur. Le bleu et le blanc recouvrent une partie, une partie qu’on ne verrait pas, qu’on ne verrait plus. Car ici, le bleu et blanc devient sacré et sacrilège quand d’autres viennent recouvrir ces couleurs. Signer et signer encore. On ne voit pas la fin de ce DIN, on distingue à peine ce qui précède ce KO. Et tout à coup comme un miracle, entre un bout de mur et le début du trottoir, une échappée. BRUME s’inscrit. Comme une évidence, une échappée.

proposition n° 6

Le bas de la rue vient rencontrer la Canebière. De la mouvance artistique puisqu’on se rapproche du centre, du noyau du premier arrondissement. Le début de la rue se frotte aux endroits où ça bouge. Ainsi au 3, la boîte de nuit gay, The New Cancan. Au 14, il y a l’artiste peintre Chartier Eéléonor. Plus haut, des portes aux sonnettes discrètes. Un labo, une mairie, une association Teknoire, une Armelle sophrologue. Et puis des anonymes. Ceux croisés le matin, courant vers la bouche de métro de Noailles, ceux qui chopent le 81 pour surplomber la ville depuis le Pharo. Ceux qui reviennent fatigués le soir et s’attaquent à la côte. Monter jusqu’au 70. Relire le nom sur les sonnettes, distinguer celui qui s’est effacé. Gros. Non, Gross, c’est plutôt ça. Celui qui est grand. S’il a un jour habité là, il faut creuser, fouiller pour le distinguer à nouveau. Une mèche sur l’œil, une veste en jean, un maigre dégingandé. Envie de teindre ses cheveux en orange.

proposition n° 7

C’était peut-être au 70, peut-être plus bas. Ce n’était pas plus haut, il en était sûr. Elle habitait au deuxième, il restait un étage au-dessus d’elle. Un étage et une terrasse sur les toits du conservatoire. Elle habitait avec ses chats, sa guitare et ses quelques bougies. Du presque rien et une névrose invalidante. Elle ne supportait personne. Il n’avait vu qu’une fois son antre. Sur son trottoir, il cherche à faire parler les murs. Les images sont lointaines. Il reste aux confins un tissu indien déposé sur le lit ou accroché au mur ou encore déposé sur la petite table sur laquelle trônait peut-être un paquet de bâton d’encens. Peut-être, il ne sait plus vraiment. Ses dents étaient très blanches, ça oui, il s’en souvient parfaitement. Les quatre saisons de Vivaldi, ça non plus, il n’a pas oublié. Son prénom est un mystère brumeux. Le nom sur la sonnette ne lui dit rien.

proposition n° 8

Il pleut, pleuviote. A Marseille la pluie ne se sent jamais à la hauteur. Alors, elle fait ce qu’elle peut à la rue Sénac. Elle a rencontré les toits, trouvé parfois quelques gouttières. Elle a glissé sur les façades et, pour finir, elle se déroule dans la pente de la rue. Vient se mélanger aux traces d’huile sur le bitume. Fait remonter les effluves du port jusqu’ici, jusqu’à l’église de Réformés. Elle marque les passants qui n’ont jamais de parapluie. Ici, la pluie est une surprise qu’on n’a pas vu venir. Elle fait rarement flaque, tout juste petit ruisseau. Le mistral la dégagera bientôt. Une galéjade que ces quelques gouttes d’eau. Au 70, les marches qui permettent d’accéder à l’immeuble se mettent à briller. Une eau noirâtre fait étincelle dans les creux de la pierre. Ça rayonne et ça glisse dans la rue.

proposition n° 9

Le couinement d’un rat, roi des égouts. Le pinnnnnnnn, pinnnnnnnnnn, pinnnnnnnnnnn, accélération aigue en trois temps d’un cyclo débridé. Le rétrogradage en seconde des véhicules quand il s’engouffrent dans la rue Sénac : le bruit du moteur est presque doux, tranquille et fluide. Avant une soudaine accélération qui relance la machine, le bruit s’amplifie, vient heurter les oreilles, baisse en intensité et disparaït. Des volets sans accroches qui claquent. Un groupe de filles qui traverse le haut de la rue, les cris aigus, les rires perchés s’enfoncent en direction de la rue de la Bibliothèque. Le bruit d’une canne qui tapote, les griffes du chien qui se liment sur le pavé. Un couple qui avance. Son baîllement, les yeux fermés quand il s’adosse à la porte du 70. Quelque chose se bouche et la question qui s’infiltre jusqu’au fond de l’oreille interne : cette porte s’ouvrira-t-elle un jour ?

proposition n° 10

Porte finalement entrouverte et une vague odeur de salpêtre, une odeur de frais, ça sent le sombre, l’abri. Et ça contraste avec la rue qui pique fort en s’engouffrant dans la cavité nasale : les vapeurs grises des pots d’échappement chargées en oxyde d’azote et en monoxyde de carbone. Plus loin, dans d’autres creux, d’autres pentes, d’autres montées, les parfums du port flottent. Une odeur de Criée, de poissons, d’algues, de canettes et de sacs plastiques à la surface de l’eau. Une eau trop salée, grisâtre, verte foncée, parfois presque noire. Les murs sont rêches, les trottoirs lisses, patinés par les piétons. Ceux qui passent et repassent. Au loin, des restes de kebab sauce blanche. Tout près, à quelques étages de là, le 70 se souvient et redécouvre une vieille poêle dans laquelle rissolent des patates recouvertes de fromage de chèvre, saupoudrées de cumin. Des patates pour une table, un Sidi Brahim acheté chez l’épicier arabe de La Plaine. Une odeur d’étoiles quand les regards se tournent vers le ciel.

proposition n° 11

La place de la Plaine, épicentre du quartier. Autour, les regards convergent vers son noyau central. Terre-plein, place du marché, parking, terrasse de snack, cette place bitumée accueille différents temps de vie, différents espaces. Dans son ventre un immense parking payant. Les forains croisent les prostituées du jour, les badauds observent le ciel et rêvassent devant les sacs plastiques qui dansent, accrochés aux branches des tilleuls. Les travailleurs excités s’engagent dans la circulation et font le tour de la place avant de bifurquer vers de l’ailleurs. De chaque coin de la place, débute une autre rue, un autre espace, un autre récit. C’est la rue Poggioli qui retient son attention. Au bout, le Champ de mars tenu par Marius. Plus loin encore, une autre place, le Cours Julien. Marseille est histoire de quartiers, il le sait bien.

proposition n° 12

Cette place est sans fin quand il y regarde de plus près. Il la foule si bien qu’il n’en voit pas le bout, patineur infatigable dans l’ immensité de bitume. Autour, il y a la mer, les goëlands qui crient leur malheur, les bateaux et dans leur cale, tout au fond, des kilos de poudre, des téléphones sur écoute, des ponts entre Marseille et New-York. Gaston Deferre n’est pas bien loin, enfoui dans la poussière. Une poussière lourde, collante sous les pieds. Au bout des trottoirs, bascule vers la French connection. Il bourdonne, se souvient, aimerait crier. Il est aphone, se dilue en pensées éparses. Avance, tourne autour de la Plaine. La traverse, se traverse lui-même.

proposition n° 13

Assis au bord du bassin sur le Cours Julien, il écoute l’eau et les enfants qui courent. Les punks à chiens ne sont plus là, des fantômes baguenaudent, d’autres s’alcoolisent farouchement. D’autres, des autres encore et toujours, attendent l’ouverture de l’espace Julien pour un concert de Fémi Kuti. Les bouquinistes ont tiré rideaux et le café solidaire a ouvert le sien. Bière, jus de pomme bio. Discussions, théâtre, musique, un banc de militants devant l’établissement. Radio Grenouille vient glaner un reportage. Les radios sont toujours libres.

proposition n° 14

En haut de la rue Sénac, il trotte plus qu’il ne marche. Il ploie, son violoncelle est trop gros, trop grand. Il s’accroche à un semblant d’équilibre, ouvre parfois les bras et rehausse les épaules. A mal au cou. Regrette le temps de la flûte traversière. Entre le seuil d’une porte et le couloir profond, elle le regarde passer en s’accrochant à son balai. Les mains sèches et rougies s’agrippent au manche, elle rêve de s’essayer au violoncelle, de panser ses plaies au son de l’instrument. Elle s’appuie sur son balai et devient le violoncelle. Elle grince doucement. Plus bas que le 70, elle attend. Le client, un sourire, une clope, un collant pas rayé, un qui ne serait pas filé. Elle attend un morceau de vie qui se reflèterait dans son petit miroir. Elle débusque le morceau. Pas folle la guêpe. Il se dépêche, est en retard. Il vend les sandwichs au snack et pour chaque morceau de pain bien gras, il récolte les centimes d’euros. Il fait travailler son frère, à moins que ce ne soit lui qui travaille pour son beau-frère. Les amis passent au snack, c’est bien, qu’est-ce qu’il ferait sinon ? Planté en haut de sa cité La Bricarde. La Castellane et La Bricarde, les cités qui ont vu naître un petit Zidane. Ici, à Marseille, tout est possible. Moitié de corps, silhouette statique, les mains crispées sur son volant, Il vient de se garer au milieu de la rue. Dans un mouchoir de poche, l’espace est minuscule. Il s’est glissé entre deux voitures, a percuté doucement les deux voitures, celle de l’arrière et celle de l’avant. Pour se faire un peu de place.

proposition n° 15

Tu vas où comme ça ? Que dire sinon que moi aussi j’allais travailler. T’as bien cinq minutes ? Une clope, t’as pas une clope ? Je souris malgré moi, je sais que ça rend fou quand on ne peut pas fumer, quand le paquet est vide, quand le tabac est loin. Où est-ce que tu travailles ? Dans un foyer en ville, à la rue Breteuil, je prends mon service dans dix minutes. T’y seras jamais… Reste avec moi je te paye un café. Tu veux un chewing-gum ? Pourquoi je pue de la gueule ? Si je fais ça, si je m’arrête je suis perdu, ils ne me verront plus jamais. Un jour, je me souviens j’ai habité au 70 de la rue Sénac. C’est d’une clarté étrange, les colimaçons de l’immeuble me projettent dans un vertige, mes pensées s’enroulent à la rampe. Entre deux paliers, deux escaliers, des souffles de vie rances, oubliés, enterrés. Froid, j’ai si froid tout à coup. Tes bas sont filés, c’est pas très classe, allez viens, en fait, c’est moi qui te paye un coup. Ce que tu veux, je te paye ce que tu veux. Je suis fatigué, épuisé. Les arrêts au coin de la rue, les suspensions, les stops dans les descentes éclairent mon destin.

proposition n° 16

Le monde passait par cette rue et je m’y installais, jour après jour, comme dans une salle d’attente. C’était le lieu du passage à ciel ouvert. Anonyme, impersonnel. Je savais qu’il ou elle, qu’un nous ne resterait pas à mes côtés. Personne… et même les personnes de passage glissaient dans mon égarement. Disparition. Violents ces passages. Du non-sens quand la vie des autres est déjà passée. Que faire de ses vies ? De la mienne ? Feuilleter un magazine dans une salle d’attente. Demain, peut-être ils reviendront. Plus tard, peut-être, ils s’installeront à mes côtés, entourés de ces murs gris et rêches. J’attends, les objets n’ont pas bougé. Ils vieillissent. Un peu.

proposition n° 17

Son ami est parti au Maroc. Lui, c’est Rabat. Parti, revenu, reparti. Il l’entrevoit entre arrivées et départs. Subit l’absence. Son amie est partie en Irlande. Elle, c’est Dublin. Il ne la voit plus, se souvient des yeux verts et d’une voix rauque. Il oublie son prénom, ferme sa mémoire. Il fait et défait le temps entre le jour et la nuit, saisit des moments, des souvenirs. Les départs ont marqué l’histoire, les retours se font aléatoires. Peut-être. Il trébuche dans un malaise vagal et il s’asphyxie derrière l’obscurité de ses paupières. Se relèvera quand même.

proposition n° 18

D’autres rues l’ont perdu, une rue ressemble à l’autre. Où sommes-nous vraiment ?
D’autres rues l’ont perdu, une rue ressemble à l’autre. Perfide labyrinthe, les rues changent de nom.

D’autres rues l’ont perdu, une rue ressemble à l’autre. Comme ça, c’est sûr on ne reviendra plus. Ou alors, par hasard ?

D’autres rues l’ont perdu, une rue ressemble à l’autre. Pourtant, une porte entr’ouverte. C’est chez lui ? Peut-être, il ne sait plus. Au 70 ?

Dans le couloir sombre, une éclaircie. Un coin de ciel. La pupille s’adapte, le regard pulvérise les murs. Le mystère des lieux enroulé autour de la rampe d’escalier.

proposition n° 19

C’est ainsi, dans les pigments de la peinture de ce tableau. Dans ses poissons grossiers, dans l’absence de perspective, dans les rochers au loin qui ressemblent à des gros cailloux, posés là ; déposés donc au hasard et utiles pour marquer l’horizon. La lumière flotte, les couleurs se superposent, les poissons nous regardent. Le Gobi de Méditerranée a des yeux énormes, monstrueux. Il sent fort. Ne rate rien du monde du dessus. Et tout à coup, la vague. Singulière, se détachant du reste. Elle est l’avancée, elle est chose qui troue le monde. Elle est pointe qui déchire la toile. C’est rire de couleurs, il tire la langue dans l’effort. Une moue d’enfant pour son corps d’adulte, le pinceau quelque part.

proposition n° 20

Le silence dans l’appartement s’est logé dans tous les coins. La poussière tournoie et danse avec la lumière. Il y a encore la vie des choses même si les meubles ne sont plus là. Sur les murs, les traces de vie. Parce qu’il y a eu un tapis indien punaisé ici, parce que le dossier de la chaise a rayé, écaillé la peinture d’un des murs du salon. Cela fait longtemps qu’il n’y a plus personne, l’endroit est seul. Recroquevillé, il semble plus petit. Est-ce qu’il y a eu quelqu’un finalement ? Ou l’illusion de la présence des êtres ? Cette présence qui a frôlé les corps, qui a aidé à tenir. Un peu d’encens est resté accroché aux particules de poussière. Peut-être.

proposition n° 21

Il y a un peu de gris qui côtoie du noir, le gris lumineux d’une partie de l’écran de l’ordinateur. Un carreau du sol sur lequel un rayon de soleil a trouvé place. Lumière ensoleillée sur la partie la plus basse du mur et l’endroit où la plinthe a disparu. Morceau décollé de plinthe et le soleil insiste sur cette partie ancienne, salie, qui n’a jamais été poncée. Des centimètres de mur beiges. Un masque indonésien. De profil, ses yeux globuleux et son sourire féroce surgissent. Proche de sa joue droite, une arête qui tranche l’espace et du brun très foncé surgit. Dans le coin, juste un peu au-dessus des sourcils noirs, parfaitement parallèle, une boule en papier beige et poussiéreuse fait office de lustre, de filtre à lumière électrique. Plus loin, une partie de cuisine, un broc Ricard jaune, un broc Ricard en grés, on voit « Ric », en dessous « anis » dessiné, écrit sur le corps bombé marron de l’objet. Un vieux moulin à café, une boîte en bois et métal. Au fond la fenêtre. Un pan du rideau s’est décroché. Derrière la fenêtre, du vert, du feuillage d’arbustes et d’arbres. Très loin, au fond, des pointillés de ciel bleu. A droite, une porte de frigo et des magnets, des cartes, des pos-it qui tapissent. A droite, toujours plus à droite, un tableau avec des points écrus, rouges, jaunes, du noir qui serpente, du marron, du foncé, du clair. Les points forment des cercles disparates. Le tableau est presque face au masque, juste un peu décalé dans l’espace. L’œil globuleux du masque pourrait presque voir le tableau.

proposition n° 22

La porte du frigo est marron, marron foncé. La cuisinière également. L’évier blanc, strié dans le fond d’une marque longue et fine, partie poreuse. Marque qui ne part plus. Au dessus de l’évier, l’appareil du chauffe-eau ronfle doucement, dans son corps, une flamme. Dans la cuisine, on est côté campagne. De la fenêtre, un pré, des vaches, une petite tour avec un fenestron. Une grille devant le fenestron. A droite de la fenêtre, une porte qui donne sur le cagibi. Un vide-ordures inutilisable, des étagères, des pots, une yaourtière et une cocotte-minute, des casseroles, une grande poubelle. D’autres choses du sol au plafond, des objets dont on ne sait rien. La table de la cuisine jouxte la porte du cagibi qui s’est refermée. Elle est collée au mur, il n’y a que trois places pour s’asseoir. Sur trois tabourets. Le papier peint est beige, sur le mur, un meuble de rangement en bois est fixé, il est fait de deux portes avec des poignées en forme de clés, des fausses clés. Sur la table, une toile cirée qui se change année après année. Elle ne se fixe pas dans la mémoire puisqu’elle varie. Elle s’accorde en tout cas au niveau des couleurs, elle passe du marron, au beige éventuellement à l’écru. Selon les années ça change. A côté de la porte d’entrée de la cuisine, un placard pour denrées périssables qui ne se placent pas dans le réfrigérateur. De l’huile, du vinaigre. Du vinaigre de vin rouge posé par terre, à côté de l’huile de tournesol.

proposition n° 23

Dans un carré d’herbe verte, juste un carré. Découpé dans l’espace du parc du Pharo. En face, le port avec les quais : en partant de la droite le quai de Rive-Neuve, le quai du Port, pile tout droit, et le quai des Belges côté mairie, à gauche. En face, le départ de la Canebière. Des bateaux à droite, à gauche, de toute taille et surtout un voilier en bois sorti du temps des galères. A droite, en hauteur, Notre-Dame de la Garde plantée sur une colline. Elle surplombe, grise et blanches, basilique rayée de gris et de blanc. A gauche, Le fort Saint-Jean tout en longueur, beige de terre, clair de façades. Sur l’extrême gauche le Mucem, un musée troué par des auréoles en béton, il est gris presque noir, dessiné dans une dentelle contemporaine. Derrière, dans le dos de celui qui s’est posé sur son carré vert, la mer Méditerranée et la sortie du port, du bleu, de l’azur jusqu’à une autre terre, une terre pelée nommée l’île du Frioul.

proposition n° 24

Dans la BX, la radio délivre un bonjour suivi d’une date : le 12 juillet mille neuf cent quatre-vingt. Jour de départ en vacances. Avant de prendre l’autoroute vers les quartiers nord , il longe le grand mur qui protège le fort Saint-Jean et va chercher ses enfants, ses deux filles. Pour partir dans les Alpes, au Touring Hôtel à Barcelonnette. Lui retourne travailler là-bas, il emmène ses filles. Dans les années 90, c’est Gérald qui est là, celui qui a rêvé un jour de se teindre les cheveux en orange. Il se promène sur l’esplanade, derrière lui la tour du Fanal. A ses côtés, une jeune fille, un peu godiche et peu sûre d’elle. En 2005, au parc du Pharo, Carole et la jeune fille sont installées dans l’herbe. Carole dit qu’elle est triste, Jean-Paul 2 vient de mourir. Elle se demande si la fumée blanche a déjà parlé, elle rit et dit : c’est comme si on voyait sortir de la fumée de la tour. Cela nous dirait la suite du monde. En 2018, on s’est assis par terre et adossés contre le mur beige. On est comme la tour, on regarde la mer. On surveille, le nez vers le soleil, les yeux plissés par les reflets du soleil sur la Méditerranée. Je crois qu’on est bien.

proposition n° 25

Je ne l’ai pas vraiment trouvée non je ne suis plus si sûre de l’adresse. A qui est-ce que je m’adresse. Peut-être suis-je seule à me souvenir. Je ne l’ai pas connue sa mèche orange je l’ai connu après avec une veste en jean. Est-il toujours le même. Non il s’est mis à gonfler d’alcool de questions de salle d’attente de langue informulée d’une envie de taper. Je ne sais pas pourquoi il a été touché le jour où j’ai sagement patienté au parc Longchamp en attendant l’heure de notre rendez-vous. La descente du boulevard Longchamp, l’arrivée au boulevard de la Libération, la rue Curiol. C’était la première fois que je montais vers les étoiles. Sur sa terrasse, en haut de la rue Sénac. A l’endroit inconnu de tous. De la rue, on ne sait pas que ça existe. C’est un nid. Peut-être je ne sais pas j’ai fermé la mémoire. Je vois du flou dans rien j’ai oublié fragmenté occulté je me demande je m’étourdis je tourne en rond je suis agrippée dans ce tournis à la rampe de l’escalier du 70 de la rue Sénac. Fond du couloir tu prends à droite pour entamer les premières marches.

proposition n° 26

En 1978, elle m’a pris par la main et on s’est engouffrées dans la terre. Un quelque chose qui se nommait métro. Avec un nom de fleur. La Rose. Station de métro au milieu des tours grises. On descend en ville. Aux Réformés, on sort de la terre. On descend en ville elle répète. On monte une rue, partout où je regarde je suis entourée de murs, de voitures, de bruits, de puant. On descend en ville vers le ça pue. C’est gris, C’est sale. C’est beau. C’est grouillant partout , ça envahit la petite tête de cette enfant qui descend en ville, la main placée au creux de celle de sa mère. On descend en ville pour monter au marché de la Plaine. On monte et on descend. On descend on remonte, on grimpe, on sue on voudrait rentrer. Là-haut un endroit plat, une place. La Plaine et ses forains. On ne monte plus, on apprécie le plat. Nous voilà descendues en ville loin des quartiers nord.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 22 juillet 2018.
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