Muriel Gimenez | Rue Sénac

« construire une ville avec des mots », les contributions

Muriel, le nez au vent, écrivante inattentive, animatrice à ses heures, contemplative, les yeux perdus on ne sait où.
proposition n° 1

Il a tourné longtemps dans les rues. Tourné sans but et sans réaliser que le même bloc de maison se jouait de lui. Il revient, oui. Cette fois-ci, c’est à gauche, dans une petite rue. La vue s’étrécit, se referme. Des murs face à face. La rue est plus petite, elle se recroqueville sous ses yeux. Elle se déroule en si peu d’emjambées.

Peut-être des pavés sous les pieds. Une devanture, une enseigne et une vitrine sombre. Au fond de la salle, derrière les vitres sales et grisâtres, un âtre. Un feu de bois dans un four.

Peut-être un four à pizza, peut-être une lumière tiède maintenue avec force pendant que les plombs récalcitrants continuent à disjoncter. Il y a un étage, des chambres à l’étage. Peut-être deux, peut-être plus. Il y en a une, c’est sûr, tout au fond d’un couloir sombre. Pendant que l’eau s’infiltre au fond de la salle de bains, sous le bac de douche. Une eau qui fait auréole au plafond du rez-de-chaussée.

C’est tout. Il revient.

proposition n° 2

C’est une vue du haut de la rue Sénac à Marseille. C’est une descente qui rejoint la Canebière. De part et d’autre de la rue, les voitures sont garées. Les portes des immeubles se succèdent, se ressemblent. Lourdes, massives, en bois sombres. Des immeubles de deux ou trois étages. Des façades grise, beiges, sales. Des graffs, des garde-corps ajourés, des grilles à certaines fenêtres. Bruits de moteurs, pots d’échappement encrassés, odeur de poisson un peu vague. Un fond musical, peut-être les quatre saisons de Vivaldi ? Au 70 de la rue Sénac, la porte est ouverte mais les volets sont fermés sur tous les étages. Début d’un couloir. Il y a des tomettes rouges hexagonales. C’est un rouge sombre, profond. Une peinture jaune sur les murs du couloir, un plafond qui a rejoint le ciel ?

proposition n° 3

Point de pavés sous ses pieds, il le sent bien, l’endroit n’est plus le même. Il s’est mélangé, fondu, superposé, stratifié. Illusion d’un instant, une autre rue l’a emporté bien loin. D’autres rues l’ont perdu, une rue ressemble à l’autre, il les distingue, les efface, les fuit. Parfois, s’arrête. Le voilà revenu face à son 70 de la rue Sénac. Qui présente sa dimension entrouverte. Le mistral s’est levé secouant l’air sec en rafales. Des moteurs, des « ta mère », des cyclos qui gémissent. La Plaine n’est pas loin, il entend les barmans sortir leur terrasse, les imagine, les voit l’œil rouge et dessiné, mouillé d’un trop plein de casa de la veille. Cynthia et les autres sont montées se coucher, les filles de la nuit s’éclipsent. Les autres faunes ratatinées de fatigue ont fait de même. Entre la Plaine et lui, la rue de la Bibliothèque s’enfuit vers le conservatoire. Des violoncelles, des putes, des saoulards, des perchés, des jeunes descendus en ville. Face au 70, il sent la rafale du mistral dans son dos. Eclair de prescience, un jour le vent violent ouvrira ou fermera violemment l’accès à cette adresse.

proposition n° 4

Et si ce mistral fou l’étirait dans un souffle grondant, il décollerait, finirait plus haut. Croiserait ce gabian au cri strident qui crève les tympans et les sacs poubelles du centre-ville. Poursuivrait son périple entre la rue Curiol et la rue Adolphe Thiers. Pousserait même jusqu’à la descente de Saint-Savournin. Tour des yeux , danse circulaire autour de cette platitude, cette place de la Plaine. A la Marseillaise.

proposition n° 5

Les murs autour du chiffre 70 s’étirent. D’une porte à l’autre, du 72 au 68. Les fenêtres restent obstinément fermées. Les façades blafardisées racontent des histoires qu’on ne lit pas, qu’on ne voit pas. Il n’y a que la forme du mouvement dans le tag, la signature sur un territoire. Point de lettre, un mystère d’arabesques quand le bras a chaviré, quand le poignet s’est tordu. Signature pourtant. Couverte et recouverte par d’autres. Autre groupe, autre territoire, autre couleur. Le bleu et le blanc recouvrent une partie, une partie qu’on ne verrait pas, qu’on ne verrait plus. Car ici, le bleu et blanc devient sacré et sacrilège quand d’autres viennent recouvrir ces couleurs. Signer et signer encore. On ne voit pas la fin de ce DIN, on distingue à peine ce qui précède ce KO. Et tout à coup comme un miracle, entre un bout de mur et le début du trottoir, une échappée. BRUME s’inscrit. Comme une évidence, une échappée.

proposition n° 6

Le bas de la rue vient rencontrer la Canebière. De la mouvance artistique puisqu’on se rapproche du centre, du noyau du premier arrondissement. Le début de la rue se frotte aux endroits où ça bouge. Ainsi au 3, la boîte de nuit gay, The New Cancan. Au 14, il y a l’artiste peintre Chartier Eéléonor. Plus haut, des portes aux sonnettes discrètes. Un labo, une mairie, une association Teknoire, une Armelle sophrologue. Et puis des anonymes. Ceux croisés le matin, courant vers la bouche de métro de Noailles, ceux qui chopent le 81 pour surplomber la ville depuis le Pharo. Ceux qui reviennent fatigués le soir et s’attaquent à la côte. Monter jusqu’au 70. Relire le nom sur les sonnettes, distinguer celui qui s’est effacé. Gros. Non, Gross, c’est plutôt ça. Celui qui est grand. S’il a un jour habité là, il faut creuser, fouiller pour le distinguer à nouveau. Une mèche sur l’œil, une veste en jean, un maigre dégingandé. Envie de teindre ses cheveux en orange.

proposition n° 7

C’était peut-être au 70, peut-être plus bas. Ce n’était pas plus haut, il en était sûr. Elle habitait au deuxième, il restait un étage au-dessus d’elle. Un étage et une terrasse sur les toits du conservatoire. Elle habitait avec ses chats, sa guitare et ses quelques bougies. Du presque rien et une névrose invalidante. Elle ne supportait personne. Il n’avait vu qu’une fois son antre. Sur son trottoir, il cherche à faire parler les murs. Les images sont lointaines. Il reste aux confins un tissu indien déposé sur le lit ou accroché au mur ou encore déposé sur la petite table sur laquelle trônait peut-être un paquet de bâton d’encens. Peut-être, il ne sait plus vraiment. Ses dents étaient très blanches, ça oui, il s’en souvient parfaitement. Les quatre saisons de Vivaldi, ça non plus, il n’a pas oublié. Son prénom est un mystère brumeux. Le nom sur la sonnette ne lui dit rien.

proposition n° 8

Il pleut, pleuviote. A Marseille la pluie ne se sent jamais à la hauteur. Alors, elle fait ce qu’elle peut à la rue Sénac. Elle a rencontré les toits, trouvé parfois quelques gouttières. Elle a glissé sur les façades et, pour finir, elle se déroule dans la pente de la rue. Vient se mélanger aux traces d’huile sur le bitume. Fait remonter les effluves du port jusqu’ici, jusqu’à l’église de Réformés. Elle marque les passants qui n’ont jamais de parapluie. Ici, la pluie est une surprise qu’on n’a pas vu venir. Elle fait rarement flaque, tout juste petit ruisseau. Le mistral la dégagera bientôt. Une galéjade que ces quelques gouttes d’eau. Au 70, les marches qui permettent d’accéder à l’immeuble se mettent à briller. Une eau noirâtre fait étincelle dans les creux de la pierre. Ça rayonne et ça glisse dans la rue.

proposition n° 9

Le couinement d’un rat, roi des égouts. Le pinnnnnnnn, pinnnnnnnnnn, pinnnnnnnnnnn, accélération aigue en trois temps d’un cyclo débridé. Le rétrogradage en seconde des véhicules quand il s’engouffrent dans la rue Sénac : le bruit du moteur est presque doux, tranquille et fluide. Avant une soudaine accélération qui relance la machine, le bruit s’amplifie, vient heurter les oreilles, baisse en intensité et disparaït. Des volets sans accroches qui claquent. Un groupe de filles qui traverse le haut de la rue, les cris aigus, les rires perchés s’enfoncent en direction de la rue de la Bibliothèque. Le bruit d’une canne qui tapote, les griffes du chien qui se liment sur le pavé. Un couple qui avance. Son baîllement, les yeux fermés quand il s’adosse à la porte du 70. Quelque chose se bouche et la question qui s’infiltre jusqu’au fond de l’oreille interne : cette porte s’ouvrira-t-elle un jour ?



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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