Alain Chanteraud | Départ cité

« construire une ville avec des mots », les contributions

Des Charentes jusqu’aux rives de la Loire, de la boulangerie à l’industrie, puis à l’enseignement et l’administration de l’Éducation nationale... Alain Chanteraud tourne, rumine, et n’envisage pourtant pas de vivre sans écrire, sans publier. Mais rien de sérieux depuis plus de 50 ans. Il est grand temps que cela change, avec un peu de courage, un peu d’audace, de volonté. Alors qu’un roman est presque prêt (Fernand, c’est le titre), un blog est oublié, ou en jachère, ou bien caché. Alors que les jours s’y prêtent désormais, il vient trouver l’élan. Ici.
proposition n° 1

Les salles étaient aussi vastes qu’un gymnase, si ce n’était la hauteur des plafonds, il aurait été possible de lancer ici des balles, des jeux, des parties animées du cri des efforts, des gains, des essais manqués. Pourquoi cette métaphore sportive dans ce lieu d’étude, sans doute les apprentissages techniques valent-ils ces comparaisons avec l’esprit d’équipe, les erreurs constructives, expériences et tentatives. Dans ces 3 salles, celle des cours à proprement parler avec les vieux PC installés tout le long des 3 murs, l’atelier, plus sombre à cause des fenêtres hautes qui ne permettaient aucune vision sur l’extérieur, les herbes folles et le verger du voisin, le jardin des SEGPA, puis la petite pièce du fond qui regorgeait des trésors de la technologie depuis sa création et même avant du temps de l’éducation manuelle et technique avec platines électriques, outils aux manches de bois, bois ouvragés par des mains malhabiles, fers aux cordons de soudures plus épais les uns que les autres et même, sous la poussière et des paquets de cours ronéotypés, des TO7 abîmés, échoués en décharge mais si intouchables tant qu’ils restaient dans l’inventaire. Les salles de technologie apparaissaient alors comme une annexe nécessaire mais sans valeur, occupation des sols obligée, tolérée, parfois utile tant ces fils de paysans ou ces filles tout juste bonnes à garder des enfants ne comprenaient rien à Madame Bovary ou même à Pythagore. Il fallait bien les occuper, qu’ils sachent au moins taper une pauvre lettre dans un logiciel de traitement de textes, qu’ils connaissent au moins l’intérêt d’un logiciel de traitement de textes, qu’ils laissent un peu le reste du collège respirer le temps qu’ils passerait à l’autre bout de ces hectares de la cité scolaire. Déjà, il y a près de 15 ans, ce bâtiment était zone inconnue, ou interdite, ou mystérieuse, rien ne transparaissait de ce que l’on pouvait y apprendre, comment parfois des enfants, des adolescents s’y laissaient surprendre par l’innovation et la liberté. C’est cela, c’est juste cela que le nouvel enseignant imaginait jour après jour depuis sa nomination ni extremis, car personne ne voulait être nommé ici, sauf les débutants qui n’avaient pas le choix, les contractuels qui voulaient travailler. Il avait commencé à faire un cours dehors, assis dans l’herbe avec les élèves parce que d’abord il faisait trop chaud dedans, cela sentait le moisi des mois d’été fermés, on n’avait pas trop envie non plus, en septembre, de retourner s’asseoir et rangés sages face au blanc du tableau du savoir. Ils avaient parlé du travail, de la modernité du travail, de l’évolution de la technologie, du développement de la société, du développement du travail, du développement durable, du développement durable du travail dans la société, de la nécessité de travailler pour vivre, qu’est-ce que c’était que de vivre en travaillant. Puis ils avaient parlé d’un projet qui durerait toute l’année, quelque chose qui permettrait de construire un machin technologique en accord avec les programmes officiels, obligés, mais qui laisserait tout le monde libre de produire une idée, un essai, un gain. Et durant des années, le professeur avait animé des mini-entreprises humaines, ils avaient inventés ensemble, une maquette de toit végétalisé avec récupération des eaux de pluie, une éolienne à pédales, une horloge comme un cheval à bascule, un prototype de véhicule solaire comme un triporteur pour promener les vieux de l’EHPAD à côté, un calculateur électronique de calories pour bouteilles de soda...

Et voici que l’inspecteur revient dans ses lieux de mémoire. Et qu’il ne trouve pas tant de changement, mais comment est-ce possible, que même la peinture sur les murs il s’en souvient, les petites plaques carrées de l’isolation au plafond, plus jaunes sans doute et mouchetées de boulettes de papiers mâchés avec des constellations d’encre bleue. Mais le reste, écrans plats désormais, une fraiseuse supplémentaire offerte par le Conseil départemental qui n’est plus général, le même agencement, le même mobilier, le même ennui sans doute, pour peu. L’inspecteur marche doucement dans les allées, peut-être ne pas éveiller tout ce qui dort encore, ces enfants devenus adultes aujourd’hui, parents eux-mêmes qui ont tout oublié de ces heures passées ici pour quelles vocations, quels métiers aujourd’hui, quels bonheur de leur vie travaillée, pour quels espoirs, et leurs propres enfants, reviendraient-ils ici, ce ne serait pas même surprenant. En cherchant bien au fond de l’armoire métallique dans la pièce du fond, l’inspecteur retrouverait ses propres écrits d’enseignant, ces petites innovations pédagogiques rêvées, ces heures de sourire et ses désespoirs qui le poussèrent un jour à partir. Il aurait pu y rester lui-aussi, là-bas, cette campagne délaissée, ce bâtiment de bannis toujours placé au fond des espaces. Pourquoi ne pas avoir transformé ces trois salles en laboratoire de mathématiques, il n’aurait pas été possible de transférer les mathématiques sans les traiter dans un laboratoire mais même, pourquoi ne pas l’avoir fait et placer ensuite la technologie et autres sciences industrielles appliqués, qui font aussi la philosophie, et la littérature, et l’histoire ou la géographie, au cœur du bâtiment principal ? L’inspecteur pense alors au seul pouvoir possible de la persuasion, voir le nouveau principal du collège, voir les enseignants. Ah ! Certains sont des anciens collègues, après quinze ans, ils ne se reconnaîtront plus, ils ne se sont connus jamais.

proposition n° 2

Pour rejoindre la salle des professeurs à l’étage, il faut prendre l’escalier extérieur, béton plaqué sur le pignon avec la main courante en acier parsemé d’écailles de rouilles, puis, décrochement sur le mur Nord, ou petit balcon, palier et la porte vitrée qui claque dans le vent car elle ferme mal. Il doit exister un escalier intérieur, mais il est peu emprunté, réservé aux élèves pour l’accès à une salle audiovisuelle annexe meublée de chaises en plastique, d’un poste de télévision à tube cathodique. La salle des professeurs n’a pas changé, la moquette peut-être, bien que toujours râpée dans un marron fait de traces de chaussures, débordements des cafés et des thés Sencha, kaki de papiers trempés. Au fond les casiers comme des boites à serviettes, autocollants syndicaux, portes ouvertes sur des liasses de copies perforées à grands carreaux gribouillés, certaines feuilles notées d’un chiffre rouge, quelques phrases dans un rectangle laissées. Et ce coin de fauteuils Emmaüs entre la fenêtre et le radiateur, le réfrigérateur qui ronronne comme à la maison, les mouches prises au piège des rideaux de Tergal, l’ennui ne vieillit pas et se fond dans les murs, il devient même la couleur des murs, il fait l’ambiance et à moins de raser le bâtiment, il est facile de dire que le temps se déroule ici sans surprise. Sur le panneau de liège piqué d’aiguilles Vaudou, portraits et articles de la Charente Libre, circulaires ministérielles, arrêtés rectoraux, le courrier du maire aussi à propos du stationnement et des amendes probables, l’affiche enfin de la bourse aux livres, vide placards, distribution des diplômes. C’est à la fois la couleur et le son, celles de l’incognito revenant visé par les anciens traqueurs, célèbres ex-quelque choses banalisés depuis, que seules les anciennes amours sauraient reconnaitre. Quel élève si doué a dessiné cette vignette de pleine page, format raisin au bleu, puis à l’encre de Chine et la couleur, gouache, ordinateur, quel concours l’a poussé à produire sans savoir ni du texte ni du thème, autour, sans savoir l’impression chez Minofset en ville, sans savoir rien de ce que l’on verrait, de là où on placerait l’affiche, ras du sol sur la porte du bureau de tabac, collage sauvage sur garage au feu rouge, place de la mairie sur l’ancien cinéma caviardé couvert encore de campagne électorale, dans la salles des professeurs du collège. On regarde, on plonge dans les détails, tout signifiant, l’image est telle qu’elle était jadis et pourtant si neuve parce que justement, on est là à la regarder, seul, parmi ceux qui passent.

proposition n° 3

Il y eu des drames ici, de ceux qui montent le rouge aux joues ou qui montent les haines basiques de ces besoins primaires d’en découdre coute que coute pour une idée, pour un mot. Tout comme enfant on défendait un frère plus frêle, un gringalet de muscles mais un frère tout de même que des brutaux secouaient à cause d’un pantalon trop grand, d’une veste élimée, d’une simple casquette suffisamment exotique pour ne pas dépareiller dans un tiroir de slips de bains tricotés, mais un frère à défendre, comme un honneur. Le drame venait surtout du métier, confiance rompue à nouveau comme tout petit jadis, ici encore un professeur qui juge et qui insulte, qui bouscule et qui pousse le jeune stagiaire, sous contrat même, moins que rien, dans une discipline mineure mais il aurait agi de la même manière avec un musicien, artiste peintre, peut-être aussi avec le collègue précieux d’espagnol et plus encore avec les instituteurs de SEGPA, si loin du grand seigneur maître des lieux et seulement bi-admissible à l’agrégation, mais tout de même, le plus gradé céans. Le drame était le mépris de la classe du bas, de ceux qui voulaient enseigner alors qu’ils ne venaient que du bas, et ce regard de bigot pour un prêtre ouvrier lançait bien plus que de condescendance, c’était le blanc sur le noir, la raison du plus fort, le plus sûr d’être fort, et force était de constater combien le suivaient ce leader, dominant les lettres classiques comme toujours la tête baissée, l’éducation physique et sportive qu’il hélait gymnastique, au trot, au trot, l’histoire qui n’apprenait rien et la géographie inutile à qui saurait trouver du travail ici. Ici, lieu de drame, la science certaine des nombres et des calculs probants écrasait tout entre les casiers à serviettes et le café froid dégoulinant sur la moquette grasse. Il y eut des drames, et ce fut d’abord une injure répliquée, la première fois sans doute, une belle et franche injure qui mit le silence entre les murs, tant de silence que l’on entendait enfin les enfants jouer dans la cour, le sifflet d’un arbitre amateur dans une partie de foot à vingt buts marqués entre les piliers du préau, la comptine du saut à l’élastique, l’écho des poursuites sous le porche interdit, tous tus sur les ondes de l’injure qui durent encore un peu, et la main levée des mathématiques sur la technologie mais la réplique évidente du poing dans la gueule de l’autre qui se prend le nez et les pieds dans le tapis, récupéré, puis, rien, le silence à nouveau, et la psychologue de passage qui dit qu’il l’avait bien cherché, que cela devait arriver, un jour. Alors revient l’instant du premier instant d’enseigner aussi violent qu’un premier jour d’école avec l’étonnement, le besoin aussi de résister, les yeux dans la glace des toilettes avec cet air de dire, quand je me regarde j’ai peur, quand je me retourne, je suis fier.

proposition n° 4

Enlacer un arbre, sa joue contre l’écorce, le vent du bois aux bruissants sifflements des feuilles, ça donne l’effet de zoom arrière, si longue focale du sol au ciel, très vite, accéléré jusqu’à l’azur et le vertige dans la tête de cette ascension qui n’en finit tant elle file en vitesse depuis la ville, depuis le lieu dit vers la source de tous les maux. On remonte la rue de la chaîne, la rue de Plaisance vers Condac ou Rejallant, nationale 10, Mansle au sud, vers le sud, vers le sud, le temps est petit, il rajeunit, on passe l’inauguration avec le Maire et les adjoints, la course à vélo, le parking du Super U et le concours de belote, prix des maisons fleuries, brocante et fête des écoles, MJC d’hier ou zumba d’aujourd’hui, les tables de pique nique près du fleuve, l’herbe verte, les prairies vertes, le blé en herbe, le blé et toutes les cultures vertes, la terre rouge aux chaussures, les bois mouillés avec des stères montés, champignons, feuillards ou châtaigniers, chemins secrets, noisetiers, et la basse ville au pied du château, moulin mouillé moisi oublié humilié, la rue des tanneurs, le collège à nouveau, l’autre à raconter : celui des mathématiques importantes plus fortes que la musique ou la littérature, Sudret mariée avec l’ingénieur-chimiste de l’usine, tout le monde savait, sa maison sur les coteaux aux grandes baies vitrées sur parc paysagé, on écoutait le Lac des cygnes, Roméo et Juliette, Prokofiev et Ravel, gagner du temps sur l’exercice en écoutant sur l’électrophone quelques vinyles obligés des programmes. On écoutait la musique d’abord, on se faisait traiter de rêveur qui n’arriverait à rien sans travail ou sans sueur, sans peiner sur les maths. Pis encore, la prédiction du fils d’ouvrier qui serait ouvrier, comme ton père, oui comme ton père, mais avec Ravel, et même avec Schoenberg s’il le faut, qu’elle ne connaissait même pas Sudret, qu’elle n’imaginait pas le rêve et les images que cela faisait le concerto pour piano et orchestre, quand l’équation s’écrivait sur papier à musique comme portée par un espoir de note si nouveau, si beau.

proposition n° 5

Même les vitres fermées, léprosées de pollens bruns, de sépales séchés, insectes scotchés à l‘envers aux pattes cassées, on entendait encore les Fenwick électriques à plateau chargés des rouleaux de tissu Krilor ou de feutres, les flancs ouverts sur des batteries en fils, le conducteur debout tel un gondolier d’usine au chant du cygne, noir. Ils passaient sans nous voir mais nous, nous plongions nos doigts au soyeux des poils du tissu synthétique et pourtant aussi doux que des peluches de frairie, de celles gagnées au tir à plomb, épais angoras à l’odeur de plastique ou de carton bouilli, et les feutres quant à eux exquis comme la laine et si mous sous le film enveloppant transparent, kilomètres sortis des machines à passer, de l’atelier Zimmer à l’atelier de Taracole par les rues, comme si l’usine était la rue continuée. Partout le goût de la bourre et dans l’air les flocons invisibles de morceaux minuscules en mille chatons stériles et blancs qui faisaient dans le ruisseau des trottoirs un duvet continu d’une pelouse fausse que le vent des chariots chassait plus loin, puis reposait. Les nids des oiseaux en étaient faits, nos maisons aussi étaient faites de ces longueurs de papiers tissés qui passaient, des lais de plus d’un mètre de large côtelés comme de vrais velours et contrecollés pour tapisser les murs, des grenats, des amandes, des gris souris. Là encore on caressait de la main au-dessus de la tête de lit au gout de pantoufle neuve, où l’on piquait pourtant de punaises invisibles des images plus rock n’roll les unes que les autres. Et puis revenir à la fenêtre sale, avec pour seul plaisir désormais d’appliquer lentement la bille d’un stylo sur un papier quadrillé, non pas pour des nombres sans âme, mais pour écrire du plus bel effet les lettres de mots longs comme des jours sans fin, les plus longs possibles, locomotives, recommandations, manutentionnaires, sucés en bouche jusqu’à les tracer le plus proprement du monde, exercice vain décalé, si bien fini que le temps passait.

proposition n° 6

A Saint-Pierre des Corps, l’avenue Stalingrad conduit des ouvriers vers la rue des Ateliers mais juste en face du Technicentre SNCF, il manque quelque chose à la rue de la Liberté, à celle de l’Égalité. Les camarades doivent passer par l’Avenue de la République pour gagner la rue de la Fraternité. La rue du collège quant à elle s’appelle Villebois-Mareuil, elle s’ouvre aux vents d’ouest comme son titulaire teigneux militaire de Cochinchine et du Transvaal mais en fait, on entre par le passage Jules Ferry, qui est une impasse. Il faut se demander ce que voient les travailleurs scolaires tous les jours sur le trajet qui les mènent ici. De l’ouest justement, cet air humide qui les pousse et leur cache sans doute le sang des abattoirs et l’esprit du vin dans la Centrale d’achat des Leclerc, l’odeur de la ferrite et des fontes peintes en vannes et robinets de la SNRI, la gare aux herbes folles en ligne directe avec Saint-Pierre, en pierres de Sireuil et horloge Bodet, petite boîte aux lettres jaunes encore en façade. C’est aussi le chemin du professeur chaque matin, le TER de 6 heures 35 qui arrive ici à 7 heures, ou le suivant pour 8 heures 03, le transformateur EDF à droite et après, vers le sud sur la D26 nommée aussi Boulevard de Verdun comme un quai le long d’un lac asséché sur lequel meure l’hôtel-restaurant rongé déjà par le lierre et les tuiles qui tombent par terre, avec encore le mot ENTREE peint sur la porte d’entrée. Mais on n’y croit pas et longer les entrepôts de la manufacture de chaussures, puis l’ex-carrosserie, c’est la direction de Veillemorte. Ou bien prendre en face la véritable rue de la Gare, avec à jamais oubliés les tilleuls et les bars, puis devant les remorques Gaubert on suit le mystère de la rue de l’Ordaget. De l’autre côté de la ville la rivière La Péruse engendre Le Lien au détour de la rue de Plaisance entre la rue de l’Abreuvoir et la rue des Fontaines dans un canal en eaux qui relie le fleuve. Avant, le Family s’ouvre sur un bassin, souvent on a vu ici des rendez-vous pour tant baisers de cinéma sous la pluie et puis des roses dans les potagers de part et d’autre du Lien, prairies tranquilles en été bien loin de l’industrie, du commerce, de la Nationale 10 déviée boursoufflée évitée de cette agglomération. Dans l’autre ville, celle des mathématiques, le coupe Raby accueillait souvent un garçon pour lire des livres neufs à peine sortis des cartons livrés à la librairie, assis sur le linoléum ivre des encres fraiches, Tarandol, Julien, Vendredi ne parlaient pas d’école.

proposition n° 7

Au commencement du métier d’enseigner, à Montendre, à Cognac, à Saintes… était cette idée qu’il devait être possible de faire autrement, laisser les traces anciennes reproduites et sempiternelles. Peut-être même que dans les premiers jours, ces premières heures de cours qui servent surtout à se découvrir pour s’apprivoiser les uns les autres, le professeur avait parlé de la tuilerie abandonnée, à peine liquidée mais ouverte encore et dans laquelle les gamins roulaient en vélo, la trace de leurs pneus dans la cendre grise avec les dérapages au bas des rampes de bois. Poussière de soie si fine des argiles, ils ressortaient vieillis mais riants, ressuscités sous le soleil de la peur d’être surpris dans l’usine, dans le four tunnel, entre les claies de séchage et les tessons de tuiles. Les grands bâtiments marquaient le paysage, les cheminées se voyaient de loin depuis les champs et signaient parmi la berce et les orties les deux côtés de la route sur plusieurs centaines de mètres, dessinaient les maisons alentours depuis les murs des jardins maçonnés de chiens jusqu’aux toits orange et verts et les murs de briques à peines crépis. Il les prenait comme cela les élèves, dans une fabrique éteinte et froide qui laissait choir les espoirs et ne travaillait plus que pour les meilleurs, autonomes et sans besoin mais ailleurs. Il les voyait pris ainsi dans un cheminement de la glaise au matériau solide et sec, de celui qui sert à bâtir et qui dure dans le temps. Vue d’ici, l’école reproduisait alors sa propre expérience d’enfant, à quelques détails près, elle classifiait, répertoriait, bien alignés briquettes et carreaux, jusqu’à faire des palettes entières filmées et chargées pour être livrées. Mais dans la tuilerie d’intrépides gamins grimpaient dans la benne d’un Berliet Stradair jaune moutarde ou la cabine encore ouverte d’un Mercedes-Benz L 911B, c’était écrit et chromé près de la porte du conducteur, ils jouaient aux chauffeurs en fumant la liane comme une Gitane Maïs. Dans la classe ils entraient en silence et en ligne, ils s’asseyaient en rangées face au maître, ils mangeaient un crayon de bois lorsqu’ils réfléchissaient, ils écrivaient, ils lisaient, ils exerçaient, ils récitaient, ils recommençaient. La poudre de craie volait comme avant l’argile, le cours ronronnait imperturbablement dans la crainte et la peur, jamais l’enfant n’invoquait une question dans un désir d’apprendre, toujours il attendait la question, la peur de ne pouvoir répondre. Et puis après l’école, encore, les gamins montaient sur les toits de tuiles plates, la nuit même ils regardaient les étoiles allongés sur les tuiles encore chaudes, l’air était au chèvrefeuille ou au tilleul, ils se demandaient où se trouvait cachés les voies lactées de leurs destins, ce qu’ils feraient ensemble, ils aimeraient puis, grisés du vol et de la course, ils apprendraient sans le savoir.

proposition n° 8

Briques parfois friables sous les enduits cloqués, les flaques aux miroirs irisés éclaboussent les pas, on marche plus vite depuis le bâtiment du fond remontant les rigoles courantes en sorties de gouttières qui dégueulent l’eau blanche et les feuilles pourries. Tous les toits sont plats au collège, les constructions gardent la tête basse même sans la pluie, alors, lorsqu’il pleut, le ciel semble tomber comme un sac sur les épaules vite mouillées. C’est ce pays qui veut cela, habitué aux bruines à cagouilles qui n’arrêtent pas les vieilles en cagoule de plastique comme si déjà leur esprit leurs cheveux leurs lunettes étaient froids serrés dans un sac pour congélateur. La pluie ne dure pas, en général, un gros d’eau qui monte, cela ne doit entraver ni la vie dans les rues là-bas ni les couloirs extérieurs du collège, cette longue allée entre les immeubles principaux recouverte d’un toit de tôle, on garde cette impression de ponton posé à l’envers sur les eaux vastes d’un lac, un peu comme ces charpentes à forme de bateau renversé dans des églises normandes. On vaque dessous, sous la mitraille des gouttes et le trop-plein qui gargouille en cascade sur les côtés du fragile passage. On craint le courant d’air seulement, embruns qui portent au visage l’idée du frais d’un invisible océan, les joues rosies, qui nous réveillent à l’envers, luisants. Un couple est là les bras ballants, lui en K-way turquoise et elle en jupe sous un parapluie à fleurs, les jambes éclaboussées par l’averse, ils semblent chercher à se repérer sur le panneau de bois à peine protégé par un Plexiglass sale et rayé. Depuis le passage couvert le professeur les appelle, ils se détournent et courent à sa rencontre. La peau grêlée ils demandent où se trouve le bureau de la principale, c’est un rendez-vous pour des parents inquiets mais on ne sait pas où est l’enfant, ce qu’il fait ici, ce qu’il apprend, vous le connaissez, non, il n’a pas toutes les classes. Sur le terrain de sport en arrière-plan les joueurs de foot se mettent à l’abri dans le gymnase, les portes n’arrêtent pas de claquer avec les entrées, portes à peine retenues par des chaussures à crampons métalliques qui claquent plus fort que la pluie sur la tôle ondulée, alors qu’une ambulance sort en sirène d’alerte du centre de secours tout proche, au-delà du stade, on distingue à peine l’enseigne bleue du Leclerc dans un nuage de brumes. La principale est en retard, retenue encore par une réunion à l’Inspection académique, elle aurait dû être présente à l’heure mais la circulation est ralentie sur la nationale à cause de la pluie, un accident aussi, elle a téléphoné, mais les parents ne veulent pas entrer et préfèrent attendre sous le porche pour fumer. Quelqu’un a ouvert la lumière dans la salle des professeurs, c’est un lieu sec et chaud d’où personne ne sortira tant que la pluie tombera. On pense que c’est un lieu sec et chaud, ce n’est pas comme dans les rues du centre à 18 heures passées où déjà on se presse pour prendre le magazine ou le programme de la télévision, la baguette de pain glissée sous la veste salie, pourquoi mettent-ils de la farine sur le pain, la poste est fermée, la banque est fermée, la mairie est fermée à cette heure-ci, les caniveaux bavent jusqu’au milieu de la chaussée des marées montantes projetées par les voitures sur les passants devant le distributeur automatique de billets. A l’étage de la pharmacie, un homme en gilet tire sur une pipe électronique en regardant dehors, il est chauve, il a l’air triste, il voit quelques clients du Loto sortir de la Maison de la presse et constate que déjà, on replie la terrasse du Pénalty, les tables basculantes rangées contre le mur ruisselant malgré la bâche, les chaises en pailles synthétiques empilées enchainées cadenassées, avant les dernières bières du jour à l’intérieur du bar. Il pleuvra peut-être toute la nuit mais de plus en plus finement, des bulles qui s’évaporent au fur et à mesure que le sommeil gagne, on dormira ainsi avec ces rigoles qui pleurent et vont grossir enfin le fleuve, jusqu’à Rochefort et Port-des-Barques, jusqu’à la mer magnanime pour si peu.

proposition n° 9

Depuis la LGV, les trains qui traversent la gare à deux cents kilomètres à l’heure emportent les suies et les graisses de l’histoire ferroviaire d’ici, transforment en virevoltants d’amarantes la moindre tige sèche des chardons. Sur la nationale 10, toute l’Europe des camions stocke en roulant les maux de la consommation, un vrombissement continu fond sous le vent d’Ouest à peine filtré par les bâtis de la zone industrielle et commerciale. Parfois ce cordon ininterrompu forme une ligne d’exode sans arrêt avant Bordeaux ou vers Paris, routes du Nord, route de l’Espagne et du Portugal, même la nuit sur l’aire de repos vers le quartier Villessot, les groupes frigorifiques apportent encore la fureur de la route et l’odeur de la gomme. C’est le monde qui passe, face au pays qui reste dans ses murailles disparues. Dans la ville aux feux rouge, la joie et les cris des cours de récréation sont vite étouffés par des Clio Mustang diesels aux vitres ouvertes, d’où débordent les publicités d’une vibration de radio, promotion canapés à la sortie de la ville, saucissons Tour de France, haut-parleur Zavatta. Un chien s’étrangle contre une grille rouillée alors que la caravane passe, les automobiles s’engouffrent dans les ruelles vers la Mairie où le passage en convoi de flat-twins et de six cylindres tournent rond sur la place, sortie de club moto aux chromes chéris, alors qu’au milieu s’étale encore le marché aux légumes et aux fruits, quelques stentors à la voix de camelots, le poissonnier gouailleur, le fromager d’ici ou le portrait de ses chèvres, sosie d’Yvette Horner juchée sur un cabriolet. Elle joue bien, on dirait la vraie, en équilibre, deux passantes esquissent une valse sur le trottoir d’en face. A vingt minutes au Sud-Est, Le Son rejoint La Sonnette pour former à Ventouse, La Sonsonnette. C’est un ruisseau à écrevisses bercé en juin par le chant des étourneaux-sansonnets qui portent ensuite, après la confluence avec le fleuve, les amours de Schubert pour les Meunières de Verteuil, de Barro, et jusqu’au Moulin enchanté de Condac qui est à présent une discothèque « club-house » où la jeunesse se relâche à raison dans une profusion de décibels. Les oiseaux passent leur chemin, remontent Le Lien, arrivent en ville et s’installent sur les pierres de Saint-André. Ils restent là sur les voussures romanes du mur à pignon, dans les niches du porche, dans les arbres de la place, et s’envolent tous en nuage aux coups de dix heures qui résonnent dans la rue de la Cloche. Plus haut, l’orage a raviné la rue des Salines où le matin le marteau pneumatique pique déjà sous les relances du compresseur. Une benne déverse à reculons des bips répétés les tonnes de graviers de rivière emportés par les eaux. C’est par la rue du Four qu’il perçoit un jeu hésitant de la suite pour violoncelle numéro un en Sol majeur échappée d’un jardin. Puis, parvenu à l’adresse, il entre sans sonner, la porte étant ouverte, au terme d’un long couloir dans la cuisine elle aussi en longueur, une femme est assise face au mug vide du café qui finit de passer, renâclant dans un remugle de machine électrique. Dehors, un balai d’ouvriers armés d’exosquelettes à moteur thermique s’enquièrent de souffler quelques feuilles mortes déjà. L’enfant n’est pas là. Et dans l’instant, le silence vient.

proposition n° 10

Bien sûr que c’est petit. Il n’y a qu’une seule bande à scooters débridés ici, un seul quartier des HLM, deux ou trois pauvres types qui dorment où ils peuvent, squattent un sous-sol humide sauf un qui ne se sépare jamais d’un caddy de supermarché et qui préfère plutôt un mobil-home ancré dans un roncier griffant de framboisiers et le crépon de roses trémières. C’est minuscule, ici. Ce n’est pas Marseille, ce n’est pas Paris, ni même Los Angeles ou Manchester et ce ne sont pourtant pas les anglais qui manquent mais ils vivent dans une communauté qui dispose désormais d’un plombier, d’un dentiste, de l’agence immobilière Maureen. Ils n’ont pas besoin de nous. Mais c’est une ville, vue des alentours, tous les habitants alentour viennent ici en ville et se regroupent sur une histoire commune, toujours le château, le temple et la paroisse, les remparts, les principaux commerces et les banques, l’offre de soins, le siège de la gendarmerie et des services de secours, le siège de l’autorité, les écoles, les collèges, les lycées, les bars, les cafés, le cinéma. C’est petit. On en fait vite le tour, beaucoup passent sans même s’arrêter. Ceux qui vivent là ne rêvent que de partir, ou bien ils vieillissent, ou bien ils meurent déjà.

On avait interrogé les marginaux d’abord, par hasard, le premier dans son imperméable raide et sucré des alcools renversés, il nous regardait de ses yeux bleus aux paupières tombantes, des yeux mouillés dont parfois semblait s’écouler une larme salée, on ne voyait plus dans son visage que sa barbe rêche maculée jusqu’aux pommettes rouges de jaune d’œuf et de brioches industrielles périmées piquées dans les poubelles de la distribution. Puis on avait trouvé le deuxième, le plein d’ammoniac à l’entre-deux jambes mouillé jusqu’à la ceinture en ficelle cirée par la bière mayonnaise, celui qui parlait si peu mais qui voyait toujours tout, caché dans les recoins à pisser, dans les caisses à poisson du marché, avec son chien qui trouvait encore le moyen de se rouler dans une charogne ou la souille encrottée des sangliers aux faubourgs de la ville. On n’avait pas trouvé le troisième. Puis on était passé chez le charcutier que l’on avait interrogé aussi alors qu’il pétrissait la chair à saucisse de ces deux mains solides, sans cesser d’étrangler les boulettes de viandes, de malaxer les herbes et le gras fondant, il répondit qu’il ne sortait pas de son laboratoire, qu’il ne voyait rien de la vie, qu’il travaillait, tout comme la pâtissière vue dans les Saint-Honoré et les Paris-Brest qu’elle plaçait en vitrine, décolleté sur le marbre, de la crème Chantilly jusque dans les cheveux, qu’elle ne le connaissait même pas ce gamin puisqu’il ne venait pas pour les oursons guimauves en chocolat ou les crocodiles acides, les fraises Tagada ou les Chupa Chups au miel. On était entré dans la froideur de l’église, soulevé le lin vert de l’autel comme si l’enfant sous la table à cache-cache méditait une farce, une prière. A la Maison de la presse, un homme roulait entre ses doigts gourds une cigarette-pain d’épice, veste et casquette aux odeurs boisées de cèpes et de fougères, mais il n’avait rien vu, en ville. A l’intérieur, on fouilla dans les albums à colorier et les pâtes à modeler, les bandes dessinées tout juste imprimées, les papiers glacés glissants, au fil des pages tranchantes comme des lames de rasoirs. La quincaillerie non plus n’avait rien vu, ni dans les caoutchoucs des bottes ou des tuyaux d’arrosage, dans les boîtes ferrées de pointes de Cent que l’on vendait encore au poids, ni au rayon des drogues entre le souffre et le cuivre de la Bouillie bordelaise. Rien. On était allé ensuite vers les courants, on voyait le fond de la Péruse et du Lien mais vers le fleuve, on chercha les pas dans la terre humide, les traces de pas dans la glaise, on se risqua aussi dans les feuilles abrasives des roseaux aux fleurs veloutées, des bambous cannelés, et des herbes de la pampa dont parfois les enfants aimaient les épillets soyeux. Rien non plus.

De son côté le professeur était retourné au collège, dans la salle de cours, l’atelier de technologie. Il faisait le tour des locaux, sa manière à lui de réfléchir, marcher en laissant aller la main sur des objets frôlés, caressés comme les parements si lisses des tables de travail, si doux pour tant de dureté dans l’étude et la production savante. Les établis de bois antiques et vénérables étaient plus rugueux, marqués des coups percés, martelés, découpés, aux échardes faciles, aux éclats provoqués. L’envers des cartes électroniques avec les pics de la brasure à l’étain, le fumet même de la brasure au fer à souder qui revenait si acre, les bavures non ébarbées des coupes de polyméthacrylate de méthyle et de PVC aux odeurs de plastiques fondus à la scie circulaire, ou la thermoplieuse, les tôles froides, les cartons humides, ces matériaux inertes prenaient soudain la couleur de l’absence. Des enfants venaient ici mais l’un d’entre eux manquait aujourd’hui. La gorge sèche et les mains moites, angine sèche, apeuré, main collante et huilée qui marque de ses empreintes le miroirs du téléphone en silence, on sent la sciure synthétique et même la graisse mécanique dans la perceuse à colonne, le pinceau aux copaux dégouline de lubrifiant, copaux d’aluminium, limaille de fer, on aimerait les prendre pour jouer, les lisser, les tisser, mais il manque, le goût de parler, le goût de changer, le goût d’enseigner.

proposition n° 11

Inspecter n’est pas censurer. Il existe beaucoup de phantasme sur l’inspecteur et le professeur, l’inspecteur qui vient dans la classe, qui se place au fond au même niveau que les élèves, en apparence, il chausse ses lunettes, ouvre un ordinateur ou un bloc-notes et il travaille comme si de rien n’était, comme si les personnes autour de lui n’existaient pas, comme si elles vivaient un instant de leur vie complètement détaché du métier d’inspecter. Pour peu, lui-même n’existe pas. Il observe et analyse, il cherche le différentiel entre ce qu’il voit, ce qu’il entend, et les textes officiels, sa référence dite, tout au moins sera-t-il vu ainsi. Mais il ne voit que ce que l’on veut bien qu’il voie. Il entendra les mots clés attendus puisque c’est le jeu qui veut cela et, lorsqu’il feuillètera les documents de la classe, cahier de textes, carnet d’appel, classeurs des élèves, il retrouvera la norme édictée par ses pairs et par son administration. Sinon, le professeur n’a rien compris. Sinon, l’inspecteur sera surpris. Les élèves quant à eux sont en classe. Ils sont classés par calibres en seconde ou en première catégorie, c’est parfois une classe d’âge dont le professeur recherche encore l’homogénéité, par innocence ou par naïveté, ou par crédulité, ou par faiblesse, bref, c’est parfois une classe nivelée, ou ni la poésie, ni le caractère ne trouvent de place appropriée. La classe est parfois une caste dans le collège, le lycée, cela reste flagrant entre lycée général et lycée professionnel, entre collège et SEGPA. Il existe ceux du haut, et ceux d’en bas. D’ailleurs les enseignants eux-mêmes se partagent ces castes en fonction de leur rang, de leur grade, de leur ancienneté parfois. Ne verrons-nous jamais un professeur agrégé en SEGPA, ce serait un gâchis de réserver tant de sciences et de savoir pour des enfants délaissés. Sera-t-il possible de voir un professeur de lycée professionnel faire part de son expérience dans une classe scientifique et technologique, c’est une antilogie qui troublera jusqu’au ministère. Un sociologue du quotidien, nous en voyons, un psychologue des jours sans fins, parfois, un philosophe de l’ennui en classe, cela est rare mais peut arriver. Pourtant la classe est un lieu violent pétri de codes et de faux sentiments où chacun joue dans le meilleur des cas, mais c’est aussi un lieu où bien des drames se jouent en miroir, réponses tragiques aux attaques les plus viles, aux absences de toute considération, aux préjugés les plus éculés. La vue de l’inspecteur est tronquée mais il peut apprendre lui aussi, aussi bien de la jeune fille réservée que du fanfaron, aussi bien de la réaction du premier rang, que de la sollicitude de ce garçon isolé à qui personne ne s’adresse d’habitude. La Société se construit ici pour longtemps entre la fabrique de la frustration et les encouragements à flatter, dans tous les sens selon les gouts et selon les couleurs. En fait, rien n’est plus vivant que la classe d’une école, d’un collège, d’un lycée. Prenons le collège par exemple ; chacun y vient avec l’odeur de sa famille et de son habitat, sa culture familiale ou sa religion, c’est comme cela, comme avant, chacun vient avec son passé, ses angoisses, son tarot ou la réussite de son père marquée sur son front. Il n’existe aucun autre lieu à la fois plus filtré et si troublant, si troublé que même l’inspecteur peut passer à côté, comme le professeur qui ne fait pas son métier, passer à côté de la perversité, de l’amour ou bien de la guerre, la vraie. La classe est un lieu mouvant dans lequel, pour ne pas se perdre, il convient de développer une stratégie adaptée mais personnelle, un espace de conquête ou de réclusion dans lequel il faut conclure des pactes, un moment de vie, puisque tous ceux-là sont plein de vie, parfois une année dite scolaire, un instant qui griffe au fer ou à sang des esprits adultes qui un jour à leur tour, telle une reproduction, ils feront des enfants.

proposition n° 12

Même ici un surveillant, contrôler des entrées, pas un vigile mais on a peur d’un fou armé d’un sac d’explosifs ou de produits chimiques, et pour éviter la voiture-bélier, la ville a placé un chapelet de potelets de béton. Aux heures les plus chaudes, les policiers municipaux rôdent aussi mais ils ne descendent pas de voiture, ils se montrent juste, force de dissuasion, preuve d’action, ils rassurent. Ils ne voient pas ni les dragues ni les drogues, ils ne s’intéressent pas aux conversations tendancieuses, ils restent sourds aux harcèlements, aux menaces à peine voilées, aux errances, à ceux qui se perdent, ce n’est pas leur problème, ils ne peuvent pas tout faire, les policiers ne sont pas des assistantes sociales. Aux heures les plus chaudes, les bus chargent ou déchargent les uns à la suite des autres une foule uniforme, qui monte ou qui descend des wagons. Peu de sourires finalement sur le trottoir. Rarement des passants s’aventurent. Les passants viennent à d’autres moments, ils évitent les heures de sortie ou de rentrée du collège, du lycée. Quant aux obligés, contraints, forcés, ils apparaissent aux portes du sanctuaire en trainant les pieds, engagés volontaires et condamnés résolus, le choix du trottoir, le sens de la marche, le rythme même restent imposés par l’horloge, ils auront tout le temps ensuite de vivre autrement et sans aucun doute, parce que c’est l’enfance, la jeunesse, le présent qui comptent, ils auront le temps ensuite de se revoir heureux. Ils deviendront heureux lorsqu’ils auront quarante ans, à cette idée, mais pour l’heure ce sont des enfants. Des groupes se ferment à l’écart, quatre ou cinq assis sur les marches d’un immeuble délabré à cent mètres, mais on peut voir de là-bas l’entrée, les mouvements, derniers appels de gardiens. C’est un lieu protégé ces marches, le lieu de la petite bande reconnue par les habitants, acceptée par les habitants, c’est la bande de l’immeuble F de la rue d’en face. Il n’existe aucun banc dans la rue. Une fille s’est assise sur l’asphalte chaud le dos au mur juste sous l’inscription badigeonnée Interdiction d’afficher, elle se montre, deux garçons debout face à elle qui n’osent approcher, elle a descendu son large tee-shirt sur ses épaules nues, encourager, mais histoires de prendre le soleil, histoires de profiter un peu avant l‘ombre, le sombre, le nombre. D’autres fument entre les autos stationnées, et celles qui s’arrêtent à peine, la porte avant-droite qui s’ouvre et se referme promptement, personnes livrées à l’adresse puis redémarrent en vitesse, respect, ne s’attardent pas, ne gênent en rien, ni les gens, ni la circulation. Tous volontaires pour y aller, sauf les virés qui paradent, pétaradent en moto, cylindrées minables et noire et piquantes, moteurs acides, roues arrière parfois comme un cheval cabré le casque à la main pour saisir le danger. Tous volontaires, tous conscients. Est-ce ainsi que les hommes apprennent, l’école est aussi dehors que dedans de part et d’autre les grillages, c’est juste l’instant qui diffère entre la liberté de la salle, la mise en scène imposée, côté cour, côté jardins. Ils finissent tous par entrer distillés via le sas de la conciergerie, ils abandonnent en ville pensées civiles et actes manqués, ils se préparent à la norme, ils sont d’accord, ils acceptent. C’est comme ça.

proposition n° 13

Comme tout était délabré et que le toit perdait deux ou trois poutres de longueur, les acheteurs avaient décidé de raser l’ensemble vide pour reconstruire immeuble plus prometteur. Un panneau présentait les parties prenantes au chantier, maître d’œuvre, maitre d’ouvrage, puis par lot successifs, l’ensemble des corps de métiers concernés. Vue du ciel, un large trou noir s’ouvrait dans la couverture, un trou de bombe envahi par le lierre, un Padirac urbain dans lequel versait au goutte-à-goutte des eaux de karst, où fondaient des monticoles de roches, des aigrefins, toutes sortes d’oiseaux mercantis. En dessous, et du trou pendaient une treille vulgaire, l’azur imposait sa couleur en contraste avec l’ombre du dedans. Les deux pieds sur la dalle de béton, on marchait dans des gravas datés faits de briques abîmées, de fers plats orange et de plantes rudérales. On marchait aussi dans les boîtes de conserves vides ouvertes au couteau, aux étiquettes limacées, on fixait le regard dessus, en pensées pour celui qui avait connu ici la viande grasse et la saucisse molle, cassoulet, haricots blancs farineux, sur un feu de n’importe quoi dont subsistait un charbon de bois. Quelques bouteilles de bières étaient mortes ici et formaient dans un coin de caisses et de palettes un stand de tir à la pierre, mais aussi sur un matelas de laine pourrie, combien d’illusions, combien de sourires, combien de rêves et de voyages perdus à Castelnaudary. Les adventices aux fleurs de liserons, les ambroisies étaient reines des lieux, grimpaient aux murs, suintaient des anciens escaliers et de la mezzanine métallique de laquelle on avait jeté des armoires de tôle pour entendre le son résonné lorsqu’elles tombent. En des îlots du carreau originel, ciments décorés d’un Pompéi industriel, on retrouvait parfois des cartes de visite aux adresses absentes, des affichettes fluorescentes, des communions solennelles toutes nées des presses KS Cylinder qui vivaient ici du temps des typographes, Original Heidelberg 38 x 52 de 1960, vieilles lunes des ouvriers du livre, champions de l’orthographe et de la composition. Partis avec le reste ; partis dans la musique des rotatives que l’on garda pourtant en tête, noires comme les téléphones qui sonnaient par-dessus tout, du bureau vitré, vigie au centre de l’atelier, dont il ne subsistait que le soubassement maçonné, dégrafé, tagué. Comme tout était délabré et que l’imprimerie n’était plus qu’un mot dans un dictionnaire de papier, quelques pages volantes dans les courants d’air, tous les noms propres évacués, Garnaud, Gestraud, Guillebaud, il convenait vraiment de tout couper des sureaux en lieu et place des piliers de fonte, arracher la morelle noire de mauvais augure, raser ces murs travestis ; et vite. Bientôt trôneraient ici un salon de coiffure et d’esthétique, une onglerie, comme il était écrit à la main sur la pancarte, supermarché de cosmétiques pour jeunes gens avertis.

proposition n° 14

Lorsque la gestionnaire sort du collège à la fin de son service, elle porte un dossier sous le bras, une serviette de cuir noir à la main, un sac à dos carapace. On la confondrait avec une professeure de lettres, est-ce les lunettes, la coiffure noire et bouclée, le ras-de-cou orange au collier chiné de perles en bakélite blanche, elle a pris du poids, elle s’essouffle un peu en marchant si vite, elle dégouline alors jusqu’au centre de la ville pour suivre sa journée dans deux ou trois associations, on ne le dirait pas mais elle était parvenue au premier kyū d’Aïkido. Elle aimerait bien s’occuper des étrangers qui cherchent asile, mais il n’y en a pas encore ici, elle gère aussi les finances du club de basket. Aussi, elle danse folk en costume, c’est bon pour le cœur. Elle croise la boudeuse en short un peu court, c’est normal pour un short mais ici, il est presque trop court tant le vêtement dessine les cuisses musclées, débardeur ample et léger, petit chapeau rose de paille tressée, elle semble flotter vers le baby-sitting du jour. Sans doute une lycéenne du privé, peut-être vers l’auto-école, un rendez-vous, trop coquette pour une simple ballade. Elle est pourtant entrée dans les ruines de l’imprimerie, auparavant, sans rien savoir de l’imprimerie mais elle a suivi, elle ne serait pas entrée seule dans cet endroit sauvage. Elle a pourtant posé ses sandales pailletées entre les spinelles de quartz des blocs éclatés par le gel, dans les sentes lisses aménagées par des centaines de passes ou de traversées, elle a suivi, sans intérêt, sans un regard pour la petite histoire, tout juste un espoir pour l’avenir commercial mais encore, quand reviendra-t-elle. Il n’y a plus que des sursis pour habiter ici, elle disposera bientôt d’une voiture pour partir souvent vers d’autres bruits de ville, d’autre lumières. Car tous les gens d’ici sont de trop peu d’ambition, trop peu de classe ou de manière, ils se ressemblent et c’est pour ça qu’ils restent ensemble. Un chat, un chien, valent un habitant, êtres vivants parmi les vivants. Les rats, on les voit moins souvent, les pigeons nous observent, les insectes se cachent, parfois, on se prend les cheveux dans une toile d’araignée, cheveux d’ange en suspension que l’on craint comme s’ils étaient des chauve-souris, emmêlées, silhouettes mélangées du quotidien que nous ne voyons plus. Même le chien jaune se traîne dans les murs, vieux labrador de la famille des enfants grandis, ils étaient petits, avant, et ils jouaient avec lui. Il entre dans le bar, pas plus loin que la deuxième rangée des carreaux de ciment, affalé sur le flanc il n’ouvre plus qu’un œil sur les chaussures des passants, escarpins féminins, espadrilles en été ; jamais plus haut. Alors respirent le vernis, le cuir, la corde. Sur un des tabourets l’autre s’est assis, toujours une caresse au chien en entrant, et toujours le journal des sports au comptoir sur un Sancerre ou un Quincy, Pouligny-saint-pierre si besoin. Cette casquette de marin de la Loire, le bleu de chauffe, qui lui donnent sagesse et autorité. Il sait parler de la pêche dans le fleuve, tout au moins, de ce qu’il en était. Il parle surtout au passé parce que le bar regarde de travers les ruines, cela commence à bien faire, pas bon pour le commerce cette misère ; quelle misère dit le pêcheur qui n’est qu’un ancien ouvrier de l’usine de vannes et de robinets, quelle misère de laisser aller à vau-l’eau un tel bâtiment ouvert à la marge. Puis il sort rallumer son mégot. Ses yeux plissés filtrent tout l’univers, la place publique quasi-déserte sous le soleil de cette fin d’après-midi. Cela bouge un peu dans les ruines, le vent dans le mouron des oiseaux. Alors qu’une petite femme un peu ronde trottine sur le trottoir, aux airs empressés.

proposition n° 15

Je n’étais pas certain de t’avoir reconnu parce qu’un corps en mouvement n’est jamais aussi accordant que celui que l’on regarde en face, je n’étais pas sûr d’avoir bien vu aussi, de loin à plus de deux-cent mètres tu semblais être pressé, tu marchais vite alors que tu t’engageais dans cette courte rue, une impasse presque, nommée Passage de l’Ancienne Fonderie que je pourrais rejoindre vite et t’y croiser incidemment, mais je ne t’y trouvai pas, la rue était vide sauf à noter un chat allongé au soleil, je ne t’ai pas trouvé ici mais par hasard je t’aperçus à nouveau Avenue de la Libération lorsque tu traversas et que tu t’engageas toujours d’un air aussi décidé dans la Rue de la Cloche puis, avant que je puisse te rejoindre, tu tournas à droite dans la Rue Boitant où tu courais presque malgré le handicap de ton sac sur le dos, un dos vouté d’ailleurs qui t’entrainait dans l’en-avant de tout ton être mais parfois tu te redressais en marquant une pause devant une fenêtre, une porte, il me sembla que tu parlais à quelqu’un et tu me fis penser alors à ces touristes qui se renseignent auprès d’un habitant à propos d’un chemin, d’une destination, d’une adresse inconnue mais déjà, avant toute réponse sans doute, tu repris ta course à grandes enjambées en descendant cette rue plus longue afin de bifurquer encore à gauche dans le Chemin des Vallées ; tu te mis à courir, je ne pouvais suivre ton rythme et je te perdis au carrefour avec la route départementale mais comme je te vis prendre à gauche vers le Centre de secours, je pensai que je trouverais là-bas des témoins pour me dire, mais que leur demanderais-je, je n’en savais rien, je ne savais même pas pourquoi je courais ainsi après toi si ce n’était l’idée de la disparition certes, qui devait inquiéter tout le monde, mais je n’étais pas plus concerné après tout, mais j’aurais aimé t’en parler tout de même lorsque j’arrivai au supermarché de l’Avenue du Professeur Girard, j’ai connu un professeur Girard dans une autre ville, bon enseignant d’ailleurs qui connaissait le génie mécanique aussi bien que la psychologie, et je jouai mon va-tout dans le magasin en espérant que peut-être tu cherchais là-aussi, pourtant je ne te vis pas dans les fruits et légumes, ni dans les rayons frais des charcuteries industrielles et de la crèmerie, rien non plus dans la droguerie qui sentait la cire et la bougie parfumée, tandis que je te reconnus sans façon à l’autre bout de la ligne des caisses lorsque que tu échangeas avec une femme blonde qui dodelinait de la tête en t’écoutant mais toi tu fis non de la tienne et tu rangeas quelque chose dans la poche intérieure de ton blouson pour te lancer à nouveau, en courant, vers les portes automatiques et le parking des voitures, je dus d’ailleurs forcer le cordon des chariots et des paniers à roulettes pleins à craquer pour rester bloqué derrière une barrière interdite, j’ai bien failli sauter par-dessus à ce moment-là, comme un vulgaire fraudeur des transports en commun, mais j’ai tout de même suivi la consigne de la sortie sans achat et c’est comme cela que je t’ai perdu vraiment et c’était mieux ainsi car je n’étais pas chaussé pour une course-poursuite et je me fatiguai de ce jeu de cache-cache inutile : sans plus d’espoir je suis remonté sur la départementale et je te vis à cent mètres presque devant la grille du lycée privé, tu lisais quelque chose, ou tu parlais à quelqu’un quand d’un seul coup tu pivotas pour reprendre une marche rapide et finalement retraverser la route au mépris de la circulation, en direction des pavillons de la Poultrie, les diverses rues des grands savants de la médecine qui ont fait tant de découvertes utiles à l’humanité tout entière.

proposition n° 16

Les arbres avaient grandi, leurs racines formaient maintenant de multiples réseaux qui craquelaient le bitume de manière anarchique, en tapis d’ondes silencieuses du décollage prochain des fuseaux, des boules, des cônes de diverses essences plantés là depuis des lustres. Des troncs de vieux éléphants à mémoire séculaire se rappelaient sans doute les courses de milliers d’enfants et les comptes à rebours des jeux de colin-maillard le bras appliqué contre l’écorce poudrée des poussières scolaires, griffée des coups de canifs, en douce, imprimée de tant de secrets inavoués, et les étés délaissés de la solitude vide. Leurs cimes doublaient tous les bâtiments alentour et quelques hautes branches léchaient parfois selon le vent, quelques gouttières aux eaux troublées de feuilles mortes et d’épines de résineux emportées par les tourbillons des jours. Tilleuls à danser, ifs aux secrets, grand marronnier de justice, si le décor avait changé, orné, retouché, ce n’était pas tant au fil de nos années que par le temps qui marquait ainsi d’une toise dominante les cernes des croissances intérieures. Nous étions plus âgés mais nous étions petits. Et nous avions oublié ce qui avait meurtri parfois un quotidien trainé dans l’ennui, les heures grises, n’importe quelle illusion déçue d’un rêve vain que personne d’autre ne voyait. Le monde adulte et concupiscent nous fabriquait un avenir radieux fait de beaux métiers, de belles familles et d’argent, il fallait croire parce que c’était plus facile, les bons élèves étaient déjà de bons soldats, mais créer était bien plus difficile, alors que les artistes étaient plains et ménagés. Seuls les arbres étaient vrais, leurs réponses restaient sans tabou et sans fard, ils décidaient eux-mêmes de croitre ou de péricliter. Ainsi, tout le collège n’était que mensonge dans sa construction même et dans ses habitants, de l’usage des bâtiments aux titulaires des salles numérotées vers lesquelles, toutes les heures, tournaient des processions d’enfants courbés sous les charges d’un savoir artificiel. Nous vieillissions lentement entre des murailles impossibles quand la seule hypothèse de fuite restait dans les arbres, grimper au plus haut des branches, apercevoir l’horizon, imaginer la mer peut-être, rester en l’air le plus longtemps possible.

proposition n° 17

Collé à la chaise et sans possibilité de mouvement, de discours, de rêverie, l’exercice est un devoir contraint qui se conçoit bien, forcément, vu de la tyrannie, mal énoncé pourtant pour qui ne comprend rien de ces mots abstraits, abscons, abscisses désordonnés, données inconnues à droites sécantes ou circoncises, calculs de rien, pour quoi faire, sans repère ou bien, orthonormé et figé. Une production de signes à graver dans la pierre dure, marteau sur les doigts mais parfois même il est arrivé à Sudret d’user d’une règle de métal comme d’une badine et de tringler sur un bras, un claquement de la barre aluminium et sonore sur la Belle au bois dormant qui du coup sursaute et découvre effrayée l’équation en suspens dans le vide à combler. Sa voix résonne encore, du fond de la classe au perchoir du bureau, ses talons sur les planches de l’estrade sont les pas d’un bourreau qui s’avance, menaçant les coupables de mauvaise volonté, fainéants héritiers, fruits gâtés de la dégénérescence programmée. Et la tête encore en enfance de se dire que oui, sans doute, c’est là tout ce qu’il faut, dans ce travail forcé à casser les cailloux du problème imposé, sans doute est-ce ainsi que l’on apprend, passages obligés qui ne meuvent personne. C’est ici que naît l’institution de l’école, avec sa hiérarchie huilée et son besoin de statistiques. Mais il y en avait toujours quatre ou cinq bien élevés pour donner le la, sixièmes sons d’une gamme pour premiers de cordée, et les autres à suivre sur une échelle d’échoués, jusqu’aux plus inaudibles invisibles, irrécupérables. Indécrottables, disait Sudret, incapables disait-elle dans un conseil de classe acquis à sa cause, quand ceux qui ne comprenaient pas le sens de ses mathématiques ne pouvaient plus prétendre à quel secours que ce soit. Elle finissait par limiter le volume de sortie sur l’électrophone, on n’entendait plus la musique, et c’était l’exercice numéro 273 de l’épais ouvrage kaki d’un éditeur qui par ailleurs aurait pu tout aussi bien fabriquer les Pepito, sombre exercice 273 à remettre avant la sonnerie sur copie double, dont la première de couverture réserverait un rectangle rouge normalisé de quelques centimètres carrés pour la note et l’appréciation, sous peine de rester poursuivre durant le temps de la récréation, qui ne recréait rien ainsi, sans musique encore, seul dans une pièce froide dans laquelle ne résonnait plus que la pendule au-dessus du tableau, à contresens, compter les coups, couper les ponts. Il me semble que ce fut le premier barrage avant l’Atlantique, ma digue maudite pour ne pas voir la mer, la retenue qui s’annonce, annihile, décourage. J’étais seul. Abandonné avec l’exercice 273 que je ne comprenais pas comme enfermé dans un sac plastique en manque d’air ou de perspective, les yeux embués et mouillés. Je n’ai pas su à l’instant ce qui me faisait peur, de la science ou de l’enseignante, de son regard ou de son problème, le problème était aussi son regard et je m’abimais alors dans une forêt de doutes dont je calculais pourtant l’aire et le temps perdu. J’étais seul, alors que les autres vivaient, je ne vivais plus que pour fuir.

Et plus tard face au jury d’un concours capital dans la ville lumière, ce jour-là, chaud comme un chaudron au couvercle de fonte pesant, je revoyais alors dans le regard examinateur le sens de la censure et de la critique blessante. Le projet présenté était bâtard mais c’était un projet d’étude travaillé et préparé durant des mois, avec ce prototype si ridicule soudain fait de tôles vissées, une carte électronique échevelée dont les composants se tordaient eux-mêmes, voir les condensateurs surdimensionnés, les transistors basiques et de résistance en résistance, la fourniture d’un signal mauvais à peine mesurable. Debout avec l’objet éventré sur la table, je ne voyais plus ici qu’une carte de New-York, une ville en photo vue du ciel, je planais sur les réservoirs et les blocs en terrasses, je divaguais au gré des pistes argentées jusqu’à Manhattan mais plus je parlais et plus dans l’Hudson, je me noyais. Jamais enseignant comme jadis, jamais, il semblait impossible à mes juges que mes doutes puissent produire quel bénéfice que ce soit, un jour. Leur certitude formait alors un mur nouveau, épais, le sens même du béton armé. Alors que je parlais d’échanges humains, ils revenaient sans cesse sur des savoirs techniques, alors que je citais mes propres errances, l’essentiel de mes recherches, ils restaient de marbre, statues boulonnées aux socles du pouvoir de dire non, alors que dans le fond je descendais jusqu’à me fondre dans la vase nauséeuse de l’Hudson, ils restaient les pieds au sec sur une jetée stérile. Au retour de Paris, je roulai sur les levées de la Loire et rien n’était pire que ces paysages tranquilles dans le soleil couchant, une gabarre du côté de Chaumont, à bord des enfants joyeux, une famille peut-être, canoés glissants plus loin, je savais les jardins du château magnifiques des art floraux, et à Amboise Léonard, l’ombre du génie qui imprègne les lieux, j’eu soudain l’irrésistible besoin de m’arrêter, face à la Loire, m’arrêter et pleurer.

Je me suis longtemps demandé de quelle intelligence définie par Gardner je pourrais me revendiquer. Pas d’esprit logicomathématique chez moi, certes, mais sans doute existait-il un mix de deux ou trois autres tout aussi utiles à ma vie. J’ai longtemps pensé également qu’une accumulation de savoirs et d’études ferait de moi un type écouté avec force autorité. En fait, l’autorité ne sera reconnue que par des imbéciles sans aucun caractère, certains encore de la justesse des modèles que l’on aura semé dans leur plus jeune esprit, comme si un enfant de chœur se devait de croire à jamais. La connaissance qui n’est que le cumul de ses lectures n’a rien à voir avec le talent de la création ; la connaissance qui n’est que le refrain de sa culture n’entend plus rien aux autres, étrangers, différents, anormaux. Et si l’intelligence profite des expériences passées, elle n’est rien sans la libre tentative d’innover. Ainsi j’ai cru que les grands hommes étaient des hommes honorables, respectables, admirables même, parce qu’ils étaient issus des grandes universités et que cela seulement justifiait ma confiance ou ma reconnaissance. Je devais donc en conscience, leur confier la conduite de mon quotidien et parier sur leur raison quant à mon avenir, à celui de mes enfants. C’était une erreur, à l’évidence, car rien ne prouve qu’un enseignant soit plus intelligent qu’un apprenant sur le seul fait qu’il aura étudié, réussi un concours, et qu’il lui sera aisé de parler en public. De grandes bêtises sont dites en public et bien des dirigeants par le Monde mènent des politiques catastrophiques légitimés par un vote démocratique. Alors que des enfants se taisent, muselés par la loi du plus fort. Seul le caractère importe, forgé par des années de doute, de questionnement, d’invention. On apprend en retournant la question, on apprend toujours, non pas en répondant mais en questionnant ; on apprend par le jeu. Je préfère la cabane dans les arbres aux calculs imposés et abstraits, j’aime mieux construire une compétence par la recherche et le partage communs que noter une performance basée sur la mémoire ou la répétition conforme : apprendre n’est pas restituer fidèlement un texte, une formule ; c’est aimer, concevoir, prendre avec ce que l’on est. Souvent, seuls des enfants marginaux pouvaient admettre cela. Rarement je me suis trouvé en accord avec cette idée dans la salle des professeurs du collège. Ou bien quelques minutes seulement avant que la sonnerie ne retentisse, pour rappeler à la reprise des cours. Les dernières minutes accordées au condamné.

proposition n° 18

Même les vitres fermées, léprosées de pollens bruns, de sépales séchés, insectes scotchés à l‘envers aux pattes cassées, on entendait encore les Fenwick électriques à plateau chargés de rouleaux de tissu Krilor ou de feutres, les flancs ouverts sur des batteries en fils, le conducteur debout tel un gondolier d’usine au chant du cygne, noir. L’usine était partout dans la ville, prégnante au possible elle étendait sa carcasse par blocs successifs et sa respiration donnait le rythme général. Même les vitres fermées on la savait présente autour de nous, inévitable et vitale. On ne voyait plus la poussière les jours de sécheresse ni la tristesse des jours de pluie, léprosées aussi ses propres vitrages d’ateliers rongés dehors vers le bois du château par le vert des mousses, le pollen des chênes, comme en dedans par des scories des laines qui venaient se coller contre l’humidité chaude des verres cathédrale. Les fleurs étaient sauvages le long des murs, envahissaient la ville par cercles successifs depuis le cœur de Taracole, lançant des sépales secs en rouges confettis qui parfois recouvraient aussi le pare-brise des voitures stationnées, patchworks colorés des toiles d’araignées entre les barreaux du parapet sur le pont, insectes scotchés à la merci du vent et des hirondelles de l’ancienne porte-donjon. Les Fenwick électriques étaient eux-mêmes d’immenses fourmis, seul le son des pneus lisses sur l’asphalte lisse et ce souffle du démarrage puis de la montée en vitesse de croisière à quarante kilomètres à l’heure sur la Place Saint-Florent puis dans la côte de la rue sans nom vers La Chabanne, plateau chargé de rouleaux de toiles, de tissus, dans leurs emballage de plastique transparent sur lequel se devinaient des textes illisibles au feutre marqueur comme autant de hiéroglyphes techniques, adresses de destination, nom de clients tunisiens, égyptiens. Parmi eux le Krilor gardait notre préférence à cause des décentes de lit et des couvertures si douces au toucher, les longs poils angoras faisaient tant de caresses aux peaux des enfants, on en faisait des capes de roi, on en faisait des huttes préhistoriques, tissu tendu comme une trop longue nappe sur une table et nous, cachés dessous, on en faisait des tapis volants à voyager jusqu’à Persépolis. Krilor recouvrait les lits et les banquettes à l’arrière des voitures, il recouvrait le fond des tiroirs, colorés de vives ou à motif panthère. les Fenwick électriques à plateau chargés de rouleaux ou de feutres, portait ainsi l’imaginaire et leurs flancs ouverts sur des batteries en fils qui pendaient parfois comme de vulgaires cordons faisaient à chaque passage renaître le rêve : de quelle planète venaient-ils ces robots rampants, de quelle énergie se nourrissaient-ils, où était la tête, où était la queue quand certains modèles possédaient des phares et des feux aux deux extrémités du plateau, de petits yeux de lumière qui formaient un visage différent à l’aller, au retour, le crochet d’attelage et de traction comme des sourires figés. Et par-dessus tout, le conducteur debout, en gondolier d’usine, le père ou l’oncle de tel ou tel camarade de l’école, sérieux dans son habit bleu foncé, la cigarette au bec du cygne noir qui n’existe qu’ici, dans cette ville, au vol imprévisible, indispensable. Le temps semblait immuable et pourtant ; le conducteur aux pattes cassées, les flancs ouverts sur les vitres fermées des fils en batteries, on entendait un même au chant du cygne les Fenwick électriques, tel gondolier à plateau d’usine encore debout, insectes scotchés à l‘envers, léprosés de pollens bruns, de sépales noir séchés, chargés de rouleaux de tissu Krilor ou de feutres. Ce temps semblait immuable et pourtant, ce temps semblait immuable, il balbutiait.

proposition n° 19

Ma ville est ailleurs ; je dis ma ville parce que parfois je la pose en vitrine dans une boule à neige de verre, elle se trouve prisonnière de cette sphère minuscule, je la regarde comme un chat joue d’une fourmilière, et je secoue, il neige, je retourne toute la ville sous mes yeux myopes, je la tiens au creux de ma main, il neige. Tout une en hiver ma ville Chicoutimi, où je remonte givré la rue Racine jusqu’au front du Saguenay de la même manière qu’ici je descends vers le fleuve, où je rejoins la rue du Hâvre dans le soleil de l’ouest et c’est le même que de ce côté-ci de l’océan, les murs sont les mêmes, les mêmes dessins à la bombe, les mêmes tags, les mêmes poubelles dans les flaques d’eau du dégel. Sauf le Saguenay que je peux naviguer mais le fleuve, ici, c’est pareil et plus loin vers la mer, c’est la même mer, des cordes de Rochefort jusqu’au pétrole d’Anticosti, de l’île Madame à Baie-Sainte-Catherine d’où l’on voit sauter les baleines et briller l’argent des oiseaux de l’île Blanche. Il neige sur ma ville comme à Chicoutimi, c’est facile de glisser sur la Terre lorsque l’on tient dans sa main une ville sous verre. A l’automne, elle est Magdeburg mais c’est la même campagne en Saxe-Anhalt, les animaux qui paissent sous les éoliennes d’Enercon descendent des nôtres sous les moulins, ou bien c’est l’inverse qui dépend du vent de l’histoire. Oui, le tramway dans la rue de la Gare, oui l’air du Maritim et puis Tokio Hotel restent dans ma tête en musique et c’est pour cela que j’y pense ici, comme partout l’histoire des fonderies des tuyaux et des vannes, des trafics ferroviaires, ce sont les mêmes idées, le même temple aussi pour y croire dur comme fer. Sauf l’Elbe dont je choisis le sens, alors qu’ici le fleuve s’écoule toujours vers le large, je prends Magdeburg pour les monts des Géants ou par Hamburg la brume avec la Mer du Nord. En été je suis à Santarém où le Tage se cache à Caneiras aux canisses des mêmes broussailles de bambous que le fleuve de ma ville. Sur les trottoirs aux pavés calcaires qui sont comme ici les cœurs de vieilles filles, petits cônes de pierres enfoncées au maillet dans de la terre battue, on marche vers le Parc Jardim das Portas do Sol d’où l’on domine à perte de vue des bancs de sables ligériens dans des maïs irrigués. Sauf que l’avenue du 5 de Outubro (1910) est une révolution de poussières pour une république fragile alors que je ne sais toujours pas pourquoi existe d’autre part une rue du 8 octobre (1972) qui ne célèbrerait donc, sans le savoir, que mon neuvième anniversaire. Et puis au printemps, ma ville ne vaut pas mieux que des rues éventrées et vidées d’Angoulême au pied de ses remparts en mousse, quand c’est le même fleuve au sens du courant, quand des rues ne servent à rien, ici. En fait, à bien y réfléchir, ma ville est partout mais elle n’existe pas, elle s’invente l’air de rien alors que rien ne la retient, entre mes mains. L’eau des fleuves ne la porte même pas. Elle passe sertie de mes voyages mais elle n’existe pas plus que mes récits que j’oublie, sauf à penser que j’écris-là comme je dessine, je crée à la craie sur un galet si roulé, que l’on oublie toujours les villes où l’on renaît.

proposition n° 20

Le terme de l’année est une saison fanée. C’est l’instant des bagages de savoirs, des ultimes rangements de la connaissance, c’est l’instant du départ quand les placards se ferment pour des semaines sur les livres précieux, outils pédagogiques, projets techniques, maquettes dites didactiques, ces tics qui bégayent durant des mois auparavant. Objets unanimes inanimés désormais, solitaires mais si solidaires dans le silence de cette immense récréation, c’est le monde à l’envers cette saison des vacances espérée ; et lorsqu’elle advient, on reste interdit dans l’étonnement ou la paix. Les ordinateurs sont fermés, d’ailleurs on les débranche puisque aucune page ne sera plus imprimée, aucun courriel n’arrivera plus aux adresses indiquées, on ne risque pas de manquer l’information capitale venue du ministère. Ils prendront la poussière qui lentement se déposera, elle entrera jusque dans les composants électroniques par les ouïes des boîtiers, elle enlacera chaque touche du clavier comme une gangue de sable sur le pied du professeur assis sur la plage. Perdu sur le front de l’été, il ne se doute pas du désert à l’arrière, l’absence, la déshérence de l’atelier, recrudescence des toiles d’araignées, les mouches mortes sous les toiles de serge rouge délavées ; couleur fraise écrasée. Alors d’un côté la salle de cours avec les chaises sur les tables lavées, le tableau est passé à l’alcool, les vitres aussi, on se dit que le personnel de service doit avoir quelques secrets pour nettoyer aussi vite dans les effluves de White spirit et de vinaigre blanc. Le sol aussi est impeccable : ils ont sorti tout le mobilier avant de cirer les carreaux de PVC. Si une fourmi s’avance ici, bientôt on l’entendra glisser sur ses lames d’écailles, une vaste patinoire de plastique rayé que le disque ponceur de la cireuse ne parvient jamais à rattraper complètement. C’est agaçant, à la fin. Comment le rai de soleil qui s’infiltre entre les rideaux construira-t-il sa course le 14 juillet ou le 15 août, par exemple où sera-t-il placé, exactement, le 4 août à 13 h 45, au beau milieu de la sieste du Clos des pins à Longeville-sur-mer, quelle partie de la classe va-t-il éclairer en tout premier lieu puis, vers quels tampons de caoutchouc à vis cruciforme décidera-t-il de chauffer, ce qui changera peut-être, mais de manière imperceptible, l’odeur générale du local. Impossible à savoir sauf à installer une webcam. Le dernier cahier de texte de la dernière classe entrée ici restera sur le bureau. Il ne sortira pas. Tout comme les livres précieux Memotech et Chevalier avec toutes les références dedans, les tiges filetées, les écrous dessinés, hachures des vues en coupe, les calculs mécaniques, liaisons glissante et pivot dans le livre, mais tout le monde s’en fiche désormais. Les livres devraient parler ensemble en été, chacun à se raconter sa table de matières, son sommaire personnel, et glossaire ensemble à la fin. Pour le cahier de texte, toutes les séances de l’année, le programme entier, l’officiel et le vrai, celui qui fut évoqué, du moins ce qui est écrit de ce qui fut évoqué et ce que les jeunes ont entendu, quand ils ont échangé sur la notion abordée, les exercices qu’ils ont réalisés pour s’entraîner. Un des posters se détachera sur un coin, il piquera du nez par ennui faute de spectateur, voire il tirera tant et tant sur la punaise de laiton qu’il s’arrachera d’ici, carrément. C’est l’éclaté de l’A 320 qui tombera par terre victime d’une force d’attraction invisible, de la masse du carton glacé, ou bien c’est la photo dédicacée prise par Thomas Pesquet lors de son séjour dans l’espace, la Terre vue de là-bas, nous sommes peu de chose quand la classe est fermée. Tout à côté dans l’atelier, c’est un monde périmé qui n’attend rien, ni le bruit d’un moteur électrique, les allers-retours du plateau martyr de l’imprimante 3D, ni le goût d’une sciure métallique, ni l’odeur d’une graisse bronzée à paliers, récupération d’usine à stagiaire. On a jeté de l’absorbant neuf sous les carters brillants d’huile verte, la table de la perceuse est recouverte d’un papier gras et tous les outils retournés au râtelier sauf un marteau et une pince multiprise, portées disparues, dont ne subsistent que les formes dessinées au noir sur le contre-plaqué. Chaque chose à sa place et chaque place a sa chose ; c’est écrit sur le mur de l’atelier, miniature. Mais à deux cents mètres c’est l’usine entière qui s’est vidée pour un mois d’été. Fermés les robinets, fermées les vannes, la nuit aussi étouffée que la journée, du parking désert à la porte close de l’entrée, de l’entrée des fournisseurs invisibles, du quai de chargement délaissé, une remorque ouverte sur rien dans l’odeur de bâche chauffée par l’été. On y entre pourtant par une fenêtre des sanitaires restée entrouverte à l’arrière du bâtiment industriel, puis le vestiaire avec des casiers cadenassés, des vestes accrochées, des casques de chantiers posés sur des étagères. La lumière est faible ici, c’est mieux dans l’atelier au zénith de verre et les vitres hautes par lesquelles entre la lune. Et c’est une armée de robots alignés et stoïques qui fait face, il suffirait d’un ordre électrique pour que tout redémarre, réinitialiser les systèmes avec les diodes vertes ou rouges de la mise en tension. Mais elles sont toutes au repos les machines, vulnérables pour un temps, la main peut glisser au-delà des limites de sécurité, elles ne mordront pas, elles ne planteront pas les dents des fraises et les pointes des forets dans aucune peau d’aventure. Au contraire, elles ronronnent ensemble, elles dorment tranquilles. Un instant l’une d’entre-elles remue un contact dans un cycle d’horloge électromécanique, une autre répond, machinalement peut-être, certaines se soutiennent en copines d’emboutissage puis de convoyeurs, une bande toujours prêtre pour une ligne. Elles sont là sur trois rangées alignées entre les couloirs peints de la circulation des humains qui eux sont partis, fidèles compagnes de l’industrie encore nichées dans cette ville où le commerce règne. Sous les capotes translucides apparaissent quelques bacs de pièces usinées à peine entreprises, elles partiront un jour mais pour le moment, elles attendent, la fin de la coupure estivale, la fin du repos forcé. Les machines sont refroidies, leurs espoirs sont douchés, tous les outils remisés dans des servantes roulées sont désormais sous clé. Plus loin, un écran resté bleu, un bureau Windows garde en vie un automate métrologue dans une pièce climatisée ; c’est drôle la photo de la petite famille près du calendrier, et la carte postale d’Ibiza, et le ballon de football qui sert de pot à stylos, à stylets, à réglets. C’est une fin de monde quand plus personne ne produit, la lune n’éclaire que l’invention technique des humains expirés dans l’art de la fonderie et de la productique, usage des alliages dans l’usinage à grande vitesse, stéréo-lithographie, fabrication additive par couches successives de métaux frittés. Les inventions, les brevets, les marques déposées, tout ce qu’il faut de sciences physiques et de lectures techniques, construire, produire, imaginer, dessiner, créer, tout impose, mais tout en pause l’espace d’un été. Ainsi dans la ville vide ne reste que culture ; puis à la fin, la nature emplie nous revient.

proposition n° 21

Un enfant jouait à saisir le monde par un tube en plastique qu’il tenait collé contre son œil directeur, tel un commandant de vaisseau pointant sa longue-vue sur l’horizon. L’attention et l’œil entier éclipsés par le trou circulaire lui tordait la bouche et découvrait ses dents en lui donnant l’air gourmand, il pointait le tube de-ci de-là avide de goûter aux images détaillées, grossies par sa vision des choses, mise en exergue de l’ensemble des meubles ou d’objets dans lequel nous vivions. Que vois-tu je demandai, les pièces du puzzle pour relever plus tard l’image de l’instant, pixel après pixel, chaque détail venant composer la mémoire, ce qu’il faudrait retenir. C’est à peu près ce qu’il dit. Et je me souviens de cet échange comme d’un sublime moment de doute, de ceux qui nous laissent sans vent au milieu de nulle part, en panne comme jamais, dans l’espoir d’un signe qui nous pousse à nouveau, pour repartir. Et de me fabriquer aussi un cadre avec les pouces et les index, à la Godard, comme Guédiguian, comme Truffaut, pour voir la photo mais aussi le mouvement, le plan, ce qui reste à l’intérieur si l’on oublie le reste. Alors je cherchai les matériaux, quelques brindilles de métaux à piquer pour construire un nid, parfiler l’écheveau des objets et de chacun de ces fils tisser la vie essentielle. Je poussai jusqu’à la métallographie de la coque de l’écran, de même pour le téléphone, je vis les cellules de la matière inerte de mon espace, comme les parcelles d’une campagne au cadastre, des brins de silicium dans des grains d’aluminium, puis je vis les tiges en acier pour pendre aux cimaises des murs les cartes de géographie, les toiles, les affiches, puis la grenaille du radiateur en fonte, puis la patte patinée du lion en bronze posé en trophée sur la table, puis la fine lame en inox du coupe-papier au manche de corne, puis la serrure de laiton et par le trou de la serrure je pouvais encore m’évader dans la pièce à côté ou alors, à l’opposé de la porte et par l’autre serrure de la baie vitrée, partir au dehors, libre dans la nature folle, puis je m’approchai de la charnière du coffre marqueté de nacre et d’ébène, puis je touchai du regard le porte-clés brillant, petit avion stylisé, en vol entre mes doigts puérils mais attaché par une chaîne à la maison, à ses clés, à la Terre, même pas de moteur, puis j’observai l’ancienne plaque en cuivre verdi de cette chambre du Lido où nous nous étions rencontrés, puis près de la lampe du bureau au pied chromé cabossé d’avoir vécu cent ans mais empli de billes de plomb et qui ne doit pas bouger, idéalement orientée à gauche pour écrire, au nord, nord-ouest, la petite monnaie orange et jaune avec le Louis d’or Napoléon fétiche au profil romain, puis le cadre brossé des portraits familiers, cartes de visite TopSolid, câble de la connectique pour le vidéoprojecteur, cube de craie bleue pour la canne de billard, deux rondelles de fer blanc épaisses et creusées (on dirait de minuscules donuts), trombones, aiguille à ballon, mode d’emploi du dérailleur Shimano, nouvelle carte de fidélité, livre en bois, lot de fadettes chiffonnées, CD de Rostropovitch (Bachianas Brasileiras), boîte en fer avec des Stabilo Boss dedans, petit carnet de moleskine, crayon Col-erase 1276 Blue non taillé (avec une gomme au bout), chiffonnettes à lunettes, facture EDF, papier d’Arménie triple (désodorise et parfume), cordon avec sifflet à ultrason, permanent marker (store horizontally), pile de chemises à rabat, bourse en maroquin mauve, mauves séchées dans un cendrier, puis dans un coin de la pièce la statuette rouillée de la reine-guerrière Yaa Asantewaa en lame de faux, houe, pics à râteau, ses yeux noirs de femme résolue, puis enfin, la bague argentée et gravée d’un Dupont antique posé sur une page encore blanche de toute espèce d’invention.

proposition n° 22

Je me plus à écrire, avant l’âge de dix ans, dans la cuisine de la maison neuve où ma mère restait la plupart du temps, rédactions devoirs quand les mots bien tracés faisaient sur le cahier un portrait magnifique. J’aimais la page blanche, j’aimais cette promesse, tout pouvait arriver et l’inconnu même arriverait qui ferait, quelques minutes plus tard, juste avant l’heure du dîner, une page écrite d’une histoire inventée. Je voyais jusqu’à l’encre s’écouler fluide du stylo, à peine j’usais d’un buvard pour la sécher tant il me plaisait aussi de la voir coaguler sous l’effet de l’air ambiant, de la température. Rien d’autre n’arrivait ici que cette ambiance maternelle et le devoir d’écrire qui n’était que plaisir inavoué, joie-même d’être caché au cœur de la maison, caché sous la table ou dans le placard aux idées, caché du futur où tout grandirait mais qui, pour l’heure, n’était que de retarder le moment de clore l’exercice d’écriture. Et si d’aventure je terminais plus tôt, tout autour était encore écriture. Tout revenait, tout m’imprégnait. Radioscopie, la musique du générique, la voix de Chancel, Julien Clerc, Gilbert O’Sullivan ou les Alessi Brothers, la Cocotte-Minute dont la soupape crachotait, la toile cirée à grandes fleurs orange pour commencer, et au sol, les carreaux du carrelage moucheté, posé près de la place du père, un paquet de Gitane maïs sans filtre avec des cigarettes jaunes, voire une cartouche entière entamée, le coquillage de l’Ile de Ré, réfrigérateur Philips et poste à transistors Radiola, quelques exemplaires du Reader Digest, chaises aux pieds de fer et aux assises en Skaï, horloge aux aiguilles rouges de la cuisinière turquoise, boîte d’allumettes et allume-gaz sur le rebord de la hotte aspirante, sur la table encore, couronne en Inconel comme un dessous de plat, surtout, l’odeur caramel de la pattemouille sur table à repasser bleue métallisée, porte vitrée avec un verre armé fait d’une multitude de petits carrés bombés d’un côté et concaves de l’autre, meubles sur-mesure en contreplaqué suspendus aux murs et recouverts de Formica imitation bois fabriqués par le menuisier Petit de Taponnat ; les mêmes posés sur le sol avec dans un angle le tourniquet aux apéritifs, les bandes de champs qui se déroulent et l’odeur de la colle Pattex, un torchon pour la vaisselle, essuie-mains accroché près de la fenêtre composée de trois parties au-dessus de l’évier double bac avec égouttoir. L’une des parties de la fenêtre est un châssis fixe. Le chauffe-eau Saunier-Duval à la veilleuse bleue toujours allumée, sauf en cas de courants d’air entre la porte d’entrée et la fenêtre ouverte, cafetière électrique Moulinex, pot à lait comme un bidon en aluminium et à poignée de bois, passoire Tupperware légèrement fondue par endroit, anti monte-lait Pyrex, napperon au crochet amidonné dans la niche du buffet, la coupe à fruits de verre par en dessus, et dedans la coupe, les pommes tavelées du jardin avec des feuilles kaki, 604 Majorette avec le crochet d’attelage et le capot qui s’ouvre, la jeep de Tintin fabriquée en Lego, un stylo Bic quatre couleurs avec un portemine Criterium argenté, une gomme rose et bleue, Tout l’Univers en porte-à-porte et Tom Sawyer en feuilleton et moi, j’écris, les premières fois, j’écris assis ici.

proposition n° 23

Direction départementale des territoires en toutes lettres sur le bâtiment, mais parking réservé DDE écrit sur le mur (le E de Environnement est devenu le T de Territoires, ou bien l’inverse), voitures rangées devant sur le parking, puis Passage Jules Ferry indiqué en blanc dans un rectangle bleu émaillé fixé par un collier sur la patte gauche de la pancarte sur laquelle est marqué Collège d’enseignement secondaire (le mot Collège en plus gros caractère), avec en arrière-plan la chambre funéraire puis la haie dégarnie du pied qui sépare des pavillons neufs à côté, devant le mur une poubelle jaune, une autre au couvercle gris, ou vert, le panneau rond qui interdit l’accès aux véhicules motorisés, sauf ceux du personnel, en face la promenade sous les arbres qui sépare les deux voies à sens unique, des frênes chétifs, des érables anémiques, après les plots peints arc-en-ciel uniquement pour les gens, les vélos, les voitures d’enfant, ils jouent au foot avec une balle de tennis fluo, plus loin dans cette rue Villebois-Mareuil, le chantier chronique d’une autre basse-ville antinomique, Les Chênes Verts, puis de l’autre côté le bassin extérieur de la piscine d’intérêt communautaire derrière le grillage abîmé avec le vaste champ de foire, de fête, d’exposition, carré, ouvert, orné d’herbes jaunes et de prunus grenats ; enfin plus bas, en poursuivant vers le centre et toujours en suivant l’allée inégale de graviers calcaires et de poussières blanches, de plus belles maisons, de plus beaux parcs, de plus beaux arbres vers le Passage du Docteur Fays, les écoles avec les platanes anciens face à l’EHPAD des Boutons d’or dont on ne voit rien.

proposition n° 24

Je regarde la piscine dans laquelle on peut se noyer. Je ne vois que l’extérieur ; les jours d’été la lumière éclate sur les dalles et les margelles mais à l’heure bleue, l’eau est inerte et refroidie, elle reste en demi-sommeil à peine troublée par les premières lueurs de la rue, les phares des voitures qui croisent sous la tonnelle de la contre-allée. Jusqu’à ce que des gamins franchissent la clôture et viennent bien après minuit, ils se baignent nus en se glissant lentement, silencieux, dans le grand bain interdit. Parfois hissés sur les pavés de la plage, ils boivent au goulot dans l’ombre des murs, ils prennent sur des draps de bains sombres un soleil en rêve, la peau chaude cependant d’un plaisir rouge. Ils sont maîtres de la ville aveugle lorsque tout est permis, à eux, ils abusent avec insolence de l’invincibilité de leur âge, ils nagent dans l’infini comme ils ne parlent même pas d’immortalité, comme ils ne parlent pas. Ils jouent, ils se frottent, ils se chamaillent, ils se poussent, ils se tirent, ils refusent tout de l’ordre, ils abusent, ils restent là dans la nuit d’été pour profiter du présent sans plus d’idée que de jouer. Ils ont raison. Demain la piscine sera propre et livrée à nouveau aux familles ou aux sportifs du cinquante mètres-brasse en zigzag, la rue résonnera des cris de fillettes en brassards et bouées roses, il sera pénible aux grand-mères d’entrer dans le livre de poche emporté dans un cabas avec gouter au chocolat et bouteille d’eau minérale, les mots fléchés mouillés, les doigts poisseux de la crème solaire sur des lunettes noires. La rue jaillira des bombes mimées des garçons, des courses poursuites et glissantes du bout des pieds nus, du sifflet de police des maîtres-nageurs qui ne nagent plus du tout, mais la ville semblera des plus normales à qui n’entend rien de l’extraordinaire. Pourtant il s’est vu ici des moments de grâce, et des instants cachés, inimaginables. Moi, j’ai vu par exemple la vieille assise dans un fauteuil près du grand bassin vide, une couverture jetée sur ses jambes elle regardait le vide mais elle seule voyait ses plongeons de championne passée, les courses en dos crawlé et en papillon lorsqu’elle était musclée dans sa plastique olympique, comme sur la photo du journal avec la médaille plaqué-or et sa mèche de cheveux encore collée sur le front, elle était fière alors, qu’elle avait débuté. J’ai vu également Michel ou Karim, ou Alexandre qui balayait les feuilles puis à quatre pattes sur le bord, tenter d’attraper je ne sais quel jouet coulé à l’aide d’une épuisette trop courte. Il est fatigué de l’entretien, Michel ou Karim, ou Roxanne, du passage de la brosse emmanchée au traitement chimique de l’eau, et cette odeur de chlore dans le local technique en parpaings inondé à cause de la fuite qu’on ne peut juguler, et le grillage à réparer parfois au petit matin à cause des gros rustauds qui ne savent pas passer par-dessus sans peser de tout leur poids sur les picots de métal plastifié. J’ai vu un maçon-carreleur à genoux pour réparer la plage. J’ai vu des canards amerrir en hiver comme dans une mare à canards. J’ai vu des pompiers pomper l’eau de la piscine, j’ai vu Monsieur le Maire inspecter je ne sais quoi alentour avec près de la moitié de son conseil municipal, j’ai vu une jeune femme seule en maillot mesurer la profondeur du bain, j’ai vu un type en gabardine jeter un poisson vivant par-dessus le grillage et sans doute le poisson était-il assez conséquent car on entendit clairement un splash lorsqu’il a touché l’eau, le poisson, puis l’homme a jeté un grand sac en plastique dans une poubelle, j’étais là aussi lorsqu’un camion qui roulait trop vite, et pour éviter un cycliste à contre sens, le camion dans le grillage presque dans le grand bassin et le cycliste en fuite, très vite, j’ai vu un gamin en pleurs sous les reproches d’un homme qui aurait pu être son père, mais qui n’était pas son père, il lui reprochait de ne pas faire d’effort pour apprendre à nager, comment nager, comment apprendre, j’ai vu la piscine dans laquelle on peut se noyer mais je n’ai pas vu si quelqu’un s’est noyé, c’est peut-être arrivé, un jour, une nuit, mais je n’étais pas présent ce jour-là ou bien cette nuit-là, ou je n’étais pas né ; je n’ai rien vu arriver. Je ne sais même pas ce qu’il s’est passé.

proposition n° 25

Ce qui fait qu’une ville mérite d’être vécue, hôtel sur la plage ou place à l’opéra, premiers sens éveillés lorsque le jour paraît, ce qui fait qu’une ville vaut la peine d’être vécue, ce pourquoi nous partons la gagner toujours à vouloir la dompter en grimpant sur son dos, voire, et prendre l’horizon jusqu’où il peut mener, de cet observatoire les voies, capillaroscopées, seraient-elles plus vives que les chemins de contrebande, le boomerang de la mémoire, ce qui fait qu’une ville est désirée pour le plaisir qu’elle procure, l’idée que l’on se fait de ce plaisir-là, pourquoi le besoin de l’impression, de la photo, de la peinture, pourquoi ce besoin impressionné, étonné, surpris, pourquoi ce besoin d’avoir peur la nuit, ce qui fait que l’on voudrait traîner au port dans le brouillard la nuit, est-ce qu’il faut y vivre toujours, alors qu’il faut partir, s’en souvenir puis revenir, c’est une maison bleue, New-York, New-York, Nathalie, il pleuvait sans cesse sur Nantes ce jour-là Barbara, et de Shangaï à Bangkok, Amsterdam ou Deauville (sans Trintignant), Toulouse ou Montréal, René à Villeneuve quand Georges est à Sète, Monsieur Poirier à Saint-Florent qui est une très petite ville, aussi, et ce qui fait qu’elle mérite sa chanson, la ville, est-ce à cause des fleuves, des océans, de l’eau qui descend, des sons de cette eau, ce que l’on y ressent, le toucher de la pierre sur les ponts, quel goût avait-il ce café, je veux dire, quel gout en particulier avait-il, ce qu’il faut faire de détours pour en arriver ici à supplier le temps de ne rien oublier, si seulement, ce qui fait qu’une ville doit être vécue en parfait isolement ou qu’elle doive se partager, absolument, partagée, je suis seul à Florence car je ne crois pas qu’il existe quelqu’un capable de prendre avec moi, comprendre comme moi, l’ensemble du choc et l’ensemble de la question, mais saurais-je l’aimer aujourd’hui de la même manière Florence, de quel air était-il animé le ciel, de quels vents d’insouciance ou de liberté à ce moment-là, quels étaient sa langue, son accent, la musique des mots que l’on entendait en écho, et de quelle ville aurions-nous pu nous passer jadis, quelle autre d’entre-elles irons-nous sacrifier, lâcher aux épines des ronces rouquines, aux pics contaminés des barbelés rouillés, le jour où nous ne pourrons habiter Ayutthaya ni Babylone, Zachiversk, Okuma ou Prypiat, Doel, Valdeluz, urbex est orbi à la fin, ce qui fait qu’une ville mérite d’être vécue, que font les gens dedans, la valse, le mouvement, prendre un sourire et le jeu, saisir le rire d’un enfant, comme un cadeau, un don, le présent et tous ces gens dedans, qu’est-ce que l’on sait de l’émotion.

proposition n° 26

La ville cannibale se nourrit des hommes qui la forment, tous les jours elle absorbe des milliers de vies, elle recrache des os, des quartiers entiers avec des pépins et c’est pareil pour les petites qui tuent autant de ragots et d’empoisonnements de voisinages. C’est pour cela qu’elle a besoin d’eau, elle a soif à la fin, on parle de villes d’eaux mais on devrait parler de villes de sang, on parle d’une rivière ou d’un fleuve, d’un étang qui arrosent la ville mais c’est qu’elle a soif surtout. Il lui faut du passage, du renouvellement de marchandises, il lui faut du trafic de corps, des naissances et des morts, des assassinats, des attentats, des guerres civiles ou pas, il lui faut des massacres à tour de bras et des trésors d’inventions pour animer tout ça. Il lui faut des institutions pour organiser par le menu la valse des malentendus, des uniformes régaliens puisque tout est prévu, le faire semblant d’éviter ou le contrôle des débordements, les vomis, les dégueulades, les excès, mais c’est juste du bicarbonate de sodium, l’antispasmodique de base, du Citrate de bétaïne, de quoi traiter la bête en somme, qu’elle ingurgite encore, qu’elle bouffe et qu’elle se taise à la fin ; puis qu’elle dorme, enfin, qu’elle dorme quelques heures. Seulement le répit reste de courte durée, elle recommence dès le petit déjeuner et elle rote en confiance, la garce, elle klaxonne, elle trompette à pleins poumons, elle pète comme un monocylindre calaminé de rien capable de réveiller dix mille personnes en traversant Paris, elle pisse dans l’eau du fleuve que nous boirons ensuite, elle nous enfume sur les boulevards périphériques, elle nous incommode de ses odeurs d’œuf pourri à six heures à Auber, elle nous tracasse et nous attrape et nous cuisine. Déjà chez le pédopsychiatre Meynadier de la rue Beaupeyrat, l’odeur de sa méridienne de cuir olivâtre aux clous de laiton, l’enfant allongé, ausculté, tâté jusque-là pour savoir si déjà le Distilbène ne laissait pas de traces et le bruit de la ville dehors qui attend impatiente que l’on ressorte pour nous prendre, les trolleybus gris-tuyau de poêle Vetra comme des sauterelles avec les perches branchées aux doubles caténaires et les phares ronds, étonnés, et qui sentaient encore la guerre, à l’intérieur, jusqu’aux Bénédictins. La ville est monstrueuse dans ce qu’elle promet et ce qu’elle ne tient pas, dans ce qu’elle trahit, dans ce qu’elle ment. Pareil vingt ans plus tard dans la Gare centrale de Montréal sous l’hôtel, le vrai décor de la télévision cerné d’immeubles plus hauts que mes châteaux forts, promesse de New-York par le train de dix heures et même pas, un car vers l’Ouest, la ville à l’envers dessous et même dans le sens du voyage, du faux, je ne connais pas New-York. Pareil Gare du Nord vers Bruxelles ou Amsterdam, et je partais pour Londres dormir à Battersea Park entre les canards du lac et la centrale électrique à charbon, la même sur la pochette Pink Floyd. Je ne suis jamais allé ni à Bruxelles, ni Amsterdam. La ville est un monstre dans ce qu’elle exige de sacrifice, dans ce qu’elle coûte aux sens premiers, ce qu’elle vide de richesses et déconstruit. Elle vend le sommeil comme elles vend la chaleur des gens, elle vend l’amour, elle vend les corps, elle oublie vite, ensuite, jusqu’à la violence elle oublie, les arts devenus froids ne sont que le marché des spectacles à la mode, seule la rue peut-être, la manche au Cirque d’hiver, Speakers’ Corner, ou le voyage interrompu des réfugiés sous les poutrelles de Barbès-Rochechouart ; à condition de les voir. Justement de Rochechouart, de son clocher tors, des pavés paysans, j’aurai aimé fuir vers l’océan pour suivre mes aïeux, savoir en rêve la fin de la ville qui repousse sur la grève où se trouvent les riches villégiatures d’Arcachon ou de Royan, loin du front, loin du front. J’aurais eu de l’espoir, alors. Il faut savoir vieillir pour se passer d’elles. Ou bien se souvenir. C’est l’expérience, c’est l’analyse, c’est le savoir qui portent. Pas le travail qui enferme dans les villes, pas l’ambition, pas la vitrine ni la raison. La raison va vers le calme et le silence, de fait, le luxe devient l’espace et l’horizon. Et puis je me méfie de l’histoire qui marche, de celle qui, dans un mouvement de foule, s’élance pour écrire des pages definitives sur les crises de mai, de juillet, de septembre et d’octobre, toute l’année marquée par des anniversaires sanglants et toute l’année risquée de dérapages meurtriers, de meurtres en commun comme autant de transports regrettés des lieux agglomérées. Au terme de la rue de la Croix-Faubin, ils jouent désormais dans le square sans rien savoir ni des assassinés ici, ni des enfants prisonniers. Tout comme j’étais heureux de mon entrée dans cet hôtel particulier du quai d’Anjou, le grand escalier de bois ciré, de forgé, de cuivres, les bureaux ouatés du Syndicat, une adresse pour un travail rue Mozart, pareil un peu plus tard chez Twistex à Villiers, et je savais les codes des lourdes portes cochères, des portes blindées, rue de Constantinople, Quartier de l’Europe et la rue de Rome, depuis La Modification je ne connais pas Rome non plus, ni les gourmandes chez Lenôtre et à Saint-Lazare, ni les promesses de la mer au passage du Havre, promesse de la pluie ; j’étais heureux alors comme un enfant dans un magasin de jouets tandis qu’on le tire par la main, que l’on empêche à Noël. J’étais au centre d’une gigantesque maquette animée dont je cherchais les clés à remonter. Mais la ville est un monstre, elle me mord, elle me mange. Lorsque je cherchais l’air aussi, que je cherchais à partir, au début je louais une voiture pour fuir vers le Sud-Ouest comme toujours, mes sources à portée de cailloux ou de fronde, le plein de colères, le plein de fatigues à travailler la nuit, je partais à Clairefontaine, à Dampierre, à Lévis, je marchais à Port-Royal des Champs, Chemin de Racine et plus au Sud presque l’A10, Rochefort, car la Bretagne en Terre, car sur la mer en souvenirs ou en pleurs, promesse d’une pluie la plus pure. Je cherchais des jardins et ne trouvais que Père Lachaise, un banc pour écrire ou sur la tombe d’Alain dans un coin dépouillé sans ombre, sans relief. Je cherchais un jardin à l’endroit où le monstre semble dormir, une roseraie à l’Haÿ, un Robinson, un parc de Sceaux, un bois de Verrières à ciel ouvert loin d’un centre, d’un carrefour, d’une cité ; mais partout la rage, partout la brûlure, partout le silence écrasé. L’Hydre hideuse qui m’épouvantait restait indomptable. Jamais je n’aurais imaginé vivre avec elle des années durant, et développer ainsi sans le savoir un syndrome de Stockholm pétri de sentiments si contradictoires faits de haine et de gloire. Peut-être juste la solution pour survivre un peu plus, être avalé plus tard, résister, devenir si dur que j’en serais infect, répugnant, indigeste, comme tous les autres qui réussissent deviennent insensibles à la douleur. Maintenant je suis aux fenêtres de l’Ambassade de France, je regarde la porte de Brandebourg avec ce qu’elle fut, ce qu’elle est devenue, l’enfer et le renouveau avec le parc derrière, les allées de promenades, tranquille résilience des arbres libres encore quand toutes les pierres sont en cendres des hommes suffisants.

proposition n° 27

On arrive par terre en marchant, le chemin descend doucement et l’on découvre en parterre les toits des maisons neuves partout, ils chapeautent les vignes sous le soleil, les vergers de pruniers et de pommiers, les herbes jaunes de juillet, c’est presque le même paysage à Birkenau ville jumelle, après Ludwigshafen, Manheim, Viernheim, Weinheim, puis pareil aussi en suivant jusqu’à la Klingenhofstraße chez Reinhold Becker, ici de la même façon pour la ferme François, les mêmes matériels John Deere, américains. On marche en suivant le chemin, on sent la marque des pneus de tracteurs agricoles sous les pieds, la terre est séchée par l’été, de la paille abandonnée par terre, puis les rosiers, les thuyas, les haies avec les barrières blanche en PVC, des géraniums aux fenêtres exactement comme dans l’Odenwald. Mais l’odeur de l’eau est différente, le fleuve apparaît vite derrière les peupleraies, calme et tout en douceur. L’eau est différente, verte atlantique déjà. On arrive en voiture par l’ancienne Nationale 10, celle qui traverse encore les villages déviés, large comme une piste d’atterrissage désormais meublée de jardinières de parpaings et béton posées là au milieu pour empêcher les gamins de jouer au ballon, ou des bandes de galets décoratifs mais qui sont désolants de minéralité, aucun arbre planté sauf des platanes oubliés le long de la bande d’arrêt d’urgence en sortie et en entrée, boulangeries inutiles, parkings de relais des routiers déserts où même les nids de poules deviennent verts, comme l’eau que rien n’éclabousse. Quand on arrive en voiture on voit l’ancienne route droite qui traverse la ville du Sud au Nord comme du Nord au Sud, station-service transformée en commerce puis en drive-in de laveries automatiques ou distributeurs de pizzas froides, de baguettes chaudes à toute heure, de lait frais entier, de pommes de terre coupées, d’huitres de Marennes-Oléron, à la queue leu-leu les voitures ne roulent plus que pour appuyer sur des boutons. L’entrée de la ville n’est plus qu’un panneau et on donne dedans. Arriver en camion n’existe plus, en auto, ça n’existe pas. Les gens partent mais lorsqu’ils reviennent, de la capitale où des grandes villes étrangères, ils reviennent en train. Je suis venu une fois à vélo. Une autre fois je suis venu à moto. On laisse couler la bécane dans la descente vers la vallée où s’est formée la ville et seul, alors, le vent de la course crée l’idée d’un mouvement vivifiant. Sauf en moto ou c’est juste le vent sur le blouson, par l’ouverture du casque. On n’arrive pas en avion ici, pas vraiment, ou bien il faut atterrir à Brie, trouver un taxi, faire du stop, avoir de la chance. On survole parfois la ville en ULM, en autogyre artisanal, en hélicoptère de la gendarmerie ou du SAMU mais on ne vient pas ici comme on va à Narita avec le mont Fuji au fond. Il n’y a pas de montagne, pas de volcan. Seules les collines du Nord et du Sud, en fait le plateau vu du fond, vu du niveau de l’eau guère plus haut que celui de la mer. L’Ouest est ouvert toujours. Je suis parti vers l’Ouest aussi, un jour d’été, à pied. J’étais resté longtemps sur le pont de la gare à regarder le premier TGV. On y vient par le train ici. Mais il n’y a plus de TGV, ou si peu. C’est la logique de la rentabilité et du temps à gagner qui décident de cela. Mieux vaut joindre Bordeaux au plus vite, qui est une vraie ville d’avenir, plutôt que de s’arrêter encore ici. Et puis tout le monde roule sur les routes. Vu de Paris, tout le monde aime rouler sur l’asphalte des routes, les affaissements de bitume, les trous du dégel, les flashes, la lecture de la signalisation routière, le souci des assurances, des routes à péages, des carburants, des particules fines qui sont dans l’air et que l’on respire sans savoir, les coussins berlinois et les ralentisseurs de toutes sortes. Reste la gare par où on arrive ici. Et d’abord l’écheveau des rails abandonnés, des dizaines de voies de garage fermées par les herbes folles, les arbustes fous, des détritus sauvages. Au fil des années qui suivirent la construction du beau bâtiment normalisé Paris-Orléans, même architecture même plan même matériaux parfois sur toute la ligne, la gare était le centre du monde. Comme une maison de maître avec son toit d’ardoises et ses œils-de-bœuf ou ses chiens-assis, toutes sortes d’animaux en partance sur les quais, toujours un employé qui pousse une large brouette de tubes avec des paquets bruns dessus, étiquette beige à œillet carmin et qui vole au vent, la sonnerie du poste d’aiguillage, l’équipe du chef de gare, l’un d’entre eux qui va à la manœuvre jusqu’aux leviers à contrepoids qui commandent les signaux en amont, la position des rails, avant le tout relais à transit souple, avant le tout relais à câblage géographique, avant l’électromécanique, avant le TGV qui ne s’arrête plus. Monsieur Duquerroy était chef de gare et nous nous étonnions toujours qu’il ne soit pas responsable de la gare du Queroy qui s’appelle maintenant Mornac-Pranzac, plus loin dans la forêt près des grottes du même nom que venaient visiter les enfants d’Angoulême, et nous nous étonnions encore de ne pas voir pousser sur le haut de son crâne, alors qu’il se penchait derrière l’hygiaphone au moment de viser les billets en carton, voir venir un bourgeon de dague ou des andouillers de velours comme il se doit aux chefs de gare mariés dans la littérature. Ou bien cachés sous sa casquette bleue SNCF. Monsieur Duquerroy ne m’a pas reconnu et m’a recommandé d’utiliser l’automate mais je lui ai dit que puisque qu’il était là il pouvait tout aussi bien me servir, mais il a répondu que la consigne de la direction était d’inciter les clients à se servir des automates car son poste ne serait pas reconduit après son départ définitif dans quelques jours, que c’était comme ça et puis c’est tout. Il a repris son journal. Un train est passé à grande vitesse sans s’arrêter, même pas une annonce de haut-parleurs, des sacs de plastiques qui volent et se gonflent encore sous la verrière de longues minutes après la disparition de la rame. On n’arrive pas ici ; on en repart, on revient pour un temps de vacances par exemple, on passera.

proposition n° 28

Samira travaille désormais dans une agence d’import-export à Sumatra, bien loin de la Vallée de Chevreuse, Stéphane poste sur Instagram une photo de la nuit à Sihanoukville, on y voit des scooters avec des passagers, une fille qui attend sur un trottoir devant un casino, le tout dominé en arrière-plan par des enseignes au néon jaune-poussin qui se reflètent dans une flaque d’eau posée en diagonale dans le sens de la lecture sur près de la moitié de l’image, Jérôme voyage encore dans un train made in Japan mais au sud de Taïwan, il est parti de la gare centrale de Taipei qui est telle une cathédrale de bronze à la verrière industrielle sur six étages de vide mais emplie tant du mouvement des voyageurs qu’elle en résonne tout entière d’Asie, il a ensuite passé tout le trajet au départ de Taïtung à la fenêtre, le nez au vent, après Zhiben il regardait la Mer des Philippines sans cesse, Ainhoa revient quant à elle d’un reportage dans une plantation de thé vue à Saõ Miguel des Açores, Fabrice et Laure visitent Islay sur leur 1200 GS neuve chargée comme une mule de sacs de couchage et de whiskys tourbés, Eugénie Brun, que tout le monde ici appelle La Génie, se demande encore ce matin comment elle fera pour monter la côte de la Gagie jusqu’au Netto pour y faire ses courses en trainant son caddy à motifs écossais. Elle vient d’avoir 77 ans et les déplacements, ce n’est plus son fort. Comme le jardin qu’elle abandonne, comme le ménage qui ne sent plus chez elle la cire d’abeille de la fin de semaine, comme l’inflation des anti-inflammatoires et des granules de couleur dans un pilulier en plastique thermoformé, elle abandonne La Génie, elle n’a plus de goût à rien. Elle a souvent croisé le Brian en rollers, celui qui roule sur ses Converse sans amasser de mousse, c’est lui qui le dit, avec un casque audio sur les oreilles, il lui fait bonjour en passant, il s’est proposé parfois pour l’aider mais on ne sait ce qu’il perçoit des conversations tant le volume de la musique déborde du casque, on ne sait même pas s’il en a beaucoup, de la conversation, mais il est bien serviable Brian. Elle n’aime pas trop le bus scolaire qui la dépasse parfois sur la route, avec ces petits singes qui grimacent et semblent se moquer d’elle derrière la vitre arrière du car qui en plus, ce qu’il pue le gasoil à plein nez, c’est une infection ce machin-là, la compagnie Thoreau doit faire des économies sur ses véhicules du service quotidien, une grande maison très ancienne de la ville pourtant, la fille des patrons s’était mariée avec le fils héritier du notaire, maison connue dans tout le département et qui devait déjà conduire des gens au temps des diligences. Il existe d’ailleurs un service de transport à la demande proposé par la municipalité pour les personnes comme Eugénie, mais il faut téléphoner, faut réserver, faut surtout se taper la parlotte avec les mémés et leurs histoires de cancer, de constipation, de coût de la vie qui n’intéressent personne, et leurs romans avec les petits enfants, parfois même arrières petits-enfants, pas de quoi être fière d’engendrer autant de citoyens pour tant de psychopathes qui nous gouvernent. Parfois dans son jardin, on entend la trompe du TER de 6 h 45 qui doit partir vers 6 h de Poitiers ; combien de voyageurs descendent ici, on n’en sait rien, quelques perdus, des perdants, des collégiens perdus ou des lycéens perdants de cette ligne de banlieue campagnarde. La longue rue Julien Gracq longe le fleuve sur quelques centaines de mètres et c’est une agréable promenade tout empreinte de rêveries, mais pas pour qui traîne un sac de conserves et de bouteilles en verre sur le retour du Netto. Le pire ce sont ceux qui s’arrêtent, finalement. Le jeune Karim une fois, bien gentil ma foi, et très cultivé mais au volant de la balayeuse municipale, non, merci bien. Ou la jeune Karin l’infirmière, sans e, aussi sur le chemin de sa tournée matinale. Ou la factrice mais sans doute aurait-il fallu payer le service du voiturage et de la causerie du service social. Le mieux serait sans doute une Chevrolet ou une Ligier, sans permis, avec un bruit de motoculteur ou de brouette à moteur mais avec une malle pour les courses. En attendant, elle marche La Génie, elle marche dans les cartes postales de sa boîte aux lettres, en Charentaises, ou elle surfe en robe de chambre en pilou et bouloches sur l’Internet pour les nuls comme l’a dit avec humour le vendeur du Leclerc, dont elle ne connaît pas le nom.

proposition n° 29

J’ai reconnu La Génie au moment où j’aurais pu la tuer, elle, surgissant depuis le trottoir et les énormes touffes de bambous ou de gauras, et moi, en équilibre précaire à petite vitesse sur les dos d’âne des passages pour piétons en Guzzi bien trop haute. C’est à peine si elle m’a regardé d’abord mais comme j’ai ensuite rangé la moto pour lui venir en aide, il m’a semblé qu’elle trouvait dans cette rencontre un événement acceptable.

— J’ai eu l’impression d’avoir face à moi comme un énorme bloc de glace fondant sous une coiffe de cheveux blancs avec la part d’invisible dessous, dedans.

Jamais je ne pourrai me détacher de cette vision de femme à la fois chamane et sorcière, grand-mère à broyés du Poitou collés dans une boite en fer, ourse asociale en image pour quelques livres d’heures. La brousse de ses sourcils cachait à demi des lunettes rondes, et les pommettes aux pétales « Pierre de Ronsard » mandant la bise malgré les piquants naissants sur les joues et le fil noir incrusté tout autour de ses lèvres. Le regard métallique et trempé jugeait d’un trait, lumière ouverte ou laser, il renvoyait au décor ou bien accueillait à bras ouverts comme si de rien n’était. Elle vous prenait alors dans ses bras enserrant pleinement, ses doigts gentiment tapotaient, et pour peu que l’on s’abandonnât un peu, on plongeait vite dans l’édredon de chairs molettes faites de satins et de soies où parfois on dormait une seconde ou deux ; puis dans le parfum capiteux, on remontait le cours du temps en pensant que le bonheur n’était que l’instant. Rien d’autre ne pouvait plus arriver ici, la vision était la fiction, le cadeau était le présent. Je découvris que des enfants venaient aussi, mais comment elle faisait pour les rendre confiants, comment elle faisait pour les rendre au dehors ensuite avec leurs secrets communs, comment elle faisait pour les encourager, leur parler, je me doute un peu mais je ne l’ai pas observé. C’est quoi le bonheur, pour eux ? Pour quoi rient-ils, pourquoi ils sourient ?

— Les enfants sont heureux quand ils jouent, elle disait. C’est tout : s’ils ne jouent pas, c’est que quelque chose cloche chez eux.

Un oiseau posé sur une branche de catalpa tweete à tout va, d’autres lui répondent. Je regarde vivre La Génie comme bien peu de passants peuvent la voir dans la ville, parce qu’ils restent à courir justement dans leurs événements et la nécessité absolue d’être remarqués avant d’être remarquables. Ils marchent vite dans la rue, parfois ils plaisantent, ils parlent fort, parfois ils pleurent en pleine rue face caméra, puis ils zappent sur une autre affaire qui va vite encore et qui les désespère autant. Elle est dans son jardin à cueillir des petits pois, princesse de sang cachée sous des effets de misère, et j’ai rarement rencontré autant de sagesse dans si peu de fierté. Les enfants venaient, prévenus par quelques signes invisibles aux adultes, ils entraient par le fond qui donne sur une petite rue de rien à l’opposé du boulevard. La grille était ouverte toujours, assez du moins pour le passage d’un corps simple et délié, ils avançaient d’abord par bonds successifs d’un tronc de tilleul au massif des rosiers, puis des rosiers jusqu’au bassin. Alors La Génie sortait sur le perron, elle les reconnaissait, tous.

— Ah, c’est toi mon petit (ou ma petite) X ou Y ? Approche, tu as bien fait de venir...

Je n’imagine pas les enfants créer eux-mêmes une conversation comme le feraient des adultes en société, je ne les vois pas parler de choses et d’autres autour d’un verre de lait, d’un biscuit, d’un carré de chocolat, juste pour construire une relation factice, un échange de façade. Il leur faut du solide, des réponses plausibles, voire de nouvelles connaissances à se mettre sous la dent et pour construire après, de l’énergie, des rêves, des découvertes majeures. Ils sont curieux, les enfants, parce que l’on n’empêche pas l’impertinence d’ordinaire. Un jour La Génie m’a donné une cause.

— Que peuvent-ils comprendre tout seuls, que devons-nous leur apporter ? C’est dans l’espace placé entre ces deux points qu’ils apprennent, finalement.

Je m’explique mieux alors les catalogues Manufrance et de n’importe quel pépiniériste, le gros livre sur la gynécologie et même l’obstétrique, les dictionnaires de toutes sortes, les outils exotiques, les bocaux de verre et les herbiers de plantes sauvages et rares, les pierres précieuses et les planisphères, les photographies de la ville avant, ce qu’elle était, et celles des autres villes, ce qu’elles sont devenues ou ce qu’elles feront de nos utopies, les livres ouverts à l’envers avec un crayon dedans pour marquer ou pour noter, la chaîne Hi-Fi avec les disques vinyles, Satie, Debussy, Ravel et les textes chantés aussi, Aragon, Béranger ou Brassens ou Dylan, et aussi l’ordinateur portable aux touches plus claires au centre du clavier, érudit mélange dans l’odeur de la confiture de fruits rouges en été, le papier d’Arménie, le papier des journaux, ensuite les fauteuils où se lover, deux près de la cheminée avec des couvertures de laine, deux sous la véranda au plus sombre des plantes vertes, dessus, dedans, canopée onirique sur une pelouse vraie en mosaïques de verts et de toutes les couleurs, refuge végétal aux odeurs si puissantes lorsqu’il pleuvait sur le toit.

proposition n° 30

On y pensait des jours à l’avance à cette chance obligée qui revenait tous les ans, l’après-midi tout entier passé avec les parents, peut-être même cette année la soirée. Il fallait s’habiller d’abord, porter des chaussures cirées différentes de l’ordinaire, prendre une écharpe inutile et tricotée bien que je ne garde aucun souvenir d’avoir eu froid un seul de ces samedis-là. Silencieux sur le siège arrière de la Citroën familiale, nous descendions en ville comme disait ma mère. Par la suite, je n’ai jamais pu considérer une ville comme dominante en regard d’un lieu de vie. La ville apparaît toujours en creux d’un relief, le fait du fleuve ou d’une rivière sans doute, alors que nous avons toujours habité sur une colline, un plateau, un endroit d’où les eaux descendaient et n’entreraient jamais dans la maison sauf par un toit arraché. Sans doute y avait-il plus d’eau à cette époque ; en descendant de La Gagie pour aller en ville, la route longeait un moment un ru nommé Le Goret qui s’écoulait beaucoup en emportant vers la rivière le filet de ses sources placées à quelques centaines de mètres, l’écoulement des vignes et des prés, le drainage des routes, de la voie ferrée. Nous trouvions cela cocasse après avoir vu nos parents le samedi précédent, avec les voisins, avec les oncles, tuer un ou deux cochons énormes, une truie attachée sur une échelle et redressée contre le mur de la grange, la cuisiner en une centaine de boudins, des chapelets de saucisses, des andouilles enflées comme des chaussettes de laine grise et les grillons qui mijotaient des heures à fondre la graisse, nous nous dirigions encore vers la fête en suivant Le Goret, prémices du vrai Noël familial. Pour l’heure nous arrivions dans la rue Thibaud et nous prenions notre place dans la queue formée à l’entrée de la salle des fêtes parmi cette foule familière aux parents, où je reconnaissais parfois Myriam ou Frédérique, plutôt des copines qui étaient à l’école. Ma mère donnait un ticket à l’entrée, elle en gardait d’autres dans son porte-monnaie, et nous pouvions enfin fouler le plancher de la vaste salle avec à droite la rangée des étals pour les filles, face à la lumière filtrée des hautes fenêtres de la salle, et à gauche les tables alignés à l’ombre pour les garçons dont les âges étaient indiqués sur le mur au dessus de palettes entières de jouets en tous genres. Il fallait juste donner le ticket correspondant, et un simili père Noël à fausse barbe et bleu de chauffe droit sorti d’un atelier comme celui de mon père vous donnait en souriant un énorme camion de pompier sous blister, ou un jeu de fléchettes dans un carton carré, un déguisement de Zorro dans un autre carton à fenêtre plus grand que moi, avec un pistolet argenté brillant, un puzzle sous film plastique ou un jeu de Monopoly scotché. On traînait ensuite le jouet de l’usine durant toute la durée du goûter que l’on prenait gêné dans la cantine de l’école située juste derrière la salle Thibaud, d’abord les madeleines et les mandarines, puis le sachet de pralines roses et enfin, le meilleur sans doute, le grand bol de chocolat servi à la louche depuis des faitouts hauts de vingt mètres, au moins. Ensuite tout le monde discutait de choses et d’autres, nous devions rester assis à attendre sans même pouvoir toucher au cadeau sauf à jouer avec le carton en le faisant glisser sur le plancher. La salle était décorée de guirlandes en papier, de lampions de toutes les couleurs, certains montaient sur la scène et jouaient à cache-cache dans le lourd rideau cramoisi. Nous étions interdits mais heureux, impatients cependant de remonter à la maison pour déballer l’objet encombrant, voir comment il irait avec les autres jouets, sortir de cet espace qui sentait à force de passages le parfum à la rose, la laque Elnett et la gauloise sans filtre. Après le dîner aux lentilles avec échine de porc, nous redescendions à la salle pour filer un coup de main et surtout pour le bal. C’était alors le cadeau des parents et l’ennui des enfants qui les regardaient danser sur les chansons des Michel et des François des variétés repris par Patrick Lasalle et son orchestre vêtus de blanc sur la scène. Nous regardions un temps les pieds noirs battre la mesure, le menton posé sur le rebord de la scène entre deux caissons vibrait des pas et des basses. C’est bien plus tard que j’appris le terme de bal populaire, ce qu’il représentait d’attentes et de joies, de mélancolie, de rêve, d’illusions. Ce bal était parfois visité par Monsieur Jacques, le gendre de Monsieur André, le patron, qui serrait quelques mains, souriait beaucoup, tapait parfois dans le dos d’un homme comme s’il était candidat en campagne pour les départementales, et quelques-uns aussi avaient la chance de danser avec Mademoiselle Eliane, la secrétaire de Monsieur André, sous les applaudissements de quelques collègues admiratifs car l’exploit n’aurait plus aucune chance de se reproduire après les fêtes de fin d’année une fois le travail repris. Les frontières étaient plus floues dans le noirs des boules à facettes et des spots orangés, on parlait fort durant les chansons sans forcément comprendre tout. Près de la buvette, se tapait sur le coude, on échangeait un regard, on désignait untel d’un signe de tête. Les enfants restaient sur les bancs tout autour de la salle à boire des Orangina près du sac de leurs mères et dans les effluves de leurs fourrures synthétiques. Au retour d’une danse, ils avaient droit à un baiser poudré et s’agaçaient des traces de rouge sur leurs joues qui faisaient se moquer les filles et rire les parents.

proposition n° 31

Souvent j’ai vécu dans les cimetières pour y lire ou pour écrire. Ce sont des lieux fantastiques où la foule silencieuse bruisse de tous les signes de la nature dont elle est partie quand l’onde du vent comme celle des feuilles mouillées rapportent ensemble les évènements passés aussi sûrement qu’un souvenir incertain, furtif. Les morts sont en nous, nous les portons sur notre dos, dans des brouettes en colonne d’exil, dans des charrettes chargées de remords et de joies, des trains entiers de nos morts, nous les pilotons avec nous le long de notre propre voie. Ils parlent en nous comme avant ils ne nous parlaient pas, nous engageons des dialogues impossibles qui sont la vérité d’avant, nous avançons pour comprendre et nous les comprenons enfin, de ce qu’ils voulaient dire, ce qu’ils ont fait, du malheur que nous leur avons apporté, du plaisir que nous leur donnions. Les cimetières sont des villes de nuit sans lumière et sans fard, où seuls subsistent les véritables histoires gravées bien plus qu’aux rayons des bibliothèques endormies, les histoires d’ici ne sont que des succès passionnants de vies surannées. Chacun ici mérite un récit, chacune de ces vies allongées est en accéléré un bout de notre humanité. Il faut savoir entendre les murs de ces morts, toucher la pierre pour remonter les corps, rencontre des torts si la raison du plus fort n’est pas celle qui reste debout. La raison du plus mort n’est pas perdue du tout. Il reste un nom, un prénom, des dates gravées. Une femme par exemple qui m’a instruit, la première, ce n’était pas ma mère, c’était Louise Verdun, c’est écrit là sur cette tombe. C’est elle qui la première à lu pour moi les récits imaginaires faits de voyages et de loups, les bois sombres, les sorciers, c’est elle qui me faisait rêver, elle inventait le rêve, elle est toujours en moi, comme ma mère. Et je ne la connais pas. Elle avait épousé Edmond, l’un des fondateurs de l’usine, et c’est pour ça que mon père a trouvé du travail après avoir fait maçon dans d’autres cimetières avec son frère, c’est pour ça que ma mère a été embauchée au service du château chez les patrons de l’usine, c’est pour ça que j’étais protégé en tout dans ma petite enfance. Elle s’appelait Louise Verdun, je ne sais même pas où elle est née mais je sais qu’elle renaît souvent ici. Dans cette ville aux rues étroites, interdites aux chiens et aux véhicules à moteur, minuscule Pompéi de campagne réduite en cendres ou pourrie depuis le temps, mais les mêmes quartiers réservés, les mêmes monuments pour les dernières demeures qui se repèrent de loin. Le caveau de la famille de Louise est magnifique dans sa construction et la taille du calcaire. A quelques pas, un jardin de rosiers et de buis pour les patrons de l’usine, et au milieu pose le plus beau marbre noir, du jamais vu de mémoire de tristesse. Toute la ville a vu, toute la ville est passée, ceux qui les ont connu comme ceux qui voulaient voir aussi, ou bien ils détournent le regard mais il n’empêche, ils sont là. Une école porte leur nom, une rue aussi avec des plaques émaillées, leur nom, en dessous le métier, entrepreneur, des dates encore. Alors que l’on descend en ville, on monte au cimetière lentement, en procession quasiment, il est à l’écart du boulevard, à l’écart du bruit de la circulation, la route pratiquement ne mène nulle part sauf aux champs et aux bois au delà des murailles si hautes. Il ne faudrait pas qu’ils s’échappent, les morts, il ne faudrait pas qu’ils sortent et viennent à se mélanger les abattis aux maladies des vivants. Et de cette colline du cimetière, si l’on se place de dos au caveau des patrons, on voit la carcasse rouge de l’usine dévastée elle aussi d’avoir trop travaillé, mais ses os sont solides, elle verdit même parfois sous les ronces, sa carcasse finie mais solide, elle repose en paix pour l’exemple dans l’ensemble des monuments gravés à jamais dans le paysage de la ville vieille.

proposition n° 32

Ciel de traîne démarié de l’été, ciels d’orage de juillet au sol de paille déchaumés à peine et si on lève le nez, les lambeaux blancs, l’éventail des nuages soufflés par le vent. C’est le vent d’Ouest surtout qui vient de l’Atlantique, celui de l’ombre ou celui des pluies, c’est le vent de l’eau verte qui arrose, le vent qui ose jusqu’à casser des chênes ou des châtaigniers centenaires jusqu’au soir alors que tout s’apaise, au loin le rose appelle encore le temps du vent pour demain. Et puis parfois, rien, le calme de la chaleur sourde tombe sur les habitants qui se cachent aux volets clos. Ils fuient le feu de l’astre au désastre des villes, ils courent de peur d’être touchés d’un rayon invisible et mortel dans la lumière crue de la vérité du ciel. C’est l’eau qui fait miroir et renvoie dans l’air les résurgences des Tardoire et Touvre, sur le Bandiat qui disparaît, la Bonnieure, la Bellone, le Lien ne tiennent plus sous la température, le ciel plaque tout le vivant sur la terre battue, impitoyable et sec. Il ne pleure pas, il ne sait pas, ses yeux restent d’un bleu barbeau qui ne changera pas. Nous serons donc patients à l’observer chaque matin dans le carré de la fenêtre, dans la longue langue au toit de la Grand’Rue, entre les feuilles mouvantes allongé sous un cerisier fané. Au fil du temps, il deviendra ardoise, azur, électrique, horizon, lapis encore, lavande peut-être et bien entendu, marin, de noeuds et de voiles, outremer, pervenche, de poudre comme de Prusse, ce sera la guerre au ciel, bleu pétrole parce que bleu roi. Ce ciel nous gouvernera, il imposera notre âge comme il décide déjà de nos jours. Enfin la nuit, les étoiles reviendront nous tirer par la manche, on cherchera le Nord brillant, un rouge clignotant laissera dans le noir une ligne invisible, quelque chose en bas du cadre qui file puis, au zénith du moment, au firmament, apparaîtront les esprits disparus des grandes inventions immenses et belles de cet infiniment petit. Le ciel est un envers et l’on se tient dedans, nous regardons dessous, nous imaginons tout ce que nous ne comprenons pas lorsque nous sommes enfant, parce que nous sommes enfants, que nous croyons en la bonté des gens, nous regardons les dessous qui envoûtent et nous goûtons l’interdit. C’est l’espace qui aspire et qui emporte loin, qui lance l’à venir comme une promesse, une trace à tracer, une ligne à écrire. Personne n’a jamais dit que le ciel était fini, personne n’a jamais dit qu’il était unique et propre à la ville d’ici. Au contraire il invite, on prend au vol un oiseau et de fil en nuée nous voyageons de l’autre côté de la Terre, on vole vers d’autres territoires et surtout d’autres villes, devenons libres de vivre partout sans frontière. Mieux que la vague amère qui ne porte qu’ici, nos ciels apportent des ailes, s’évadent la nuit. La ville alors n’est plus rien sans la possible vue de son ensemble, les routes qui arrivent, les trains qui s’échappent, tout ce qui tombe dessus et tout ce qui se jette depuis, il arrive parfois que l’air se respire de si haut que seuls les dieux sont puissants, ou des humains mutants, ou des êtres déviants, ou des élus de vent, de ceux qui seront emportés un jour de la surface du temps.

proposition n° 33

Le blé est froid comme un meunier. Ce qui n‘est pas le cas de l’orge ou de l’avoine. On y conserve le melon charentais en été aussi sûrement que l’on plonge les fromages et le beurre au fond d’un sceau métallique dans le puits. Et lorsque le niveau est trop bas, on va tirer à la fontaine de La Simarde de quoi rafraichir le vin, la crème. C’est cette fontaine qui nourrit celle des Cloux qui elle-même génère Le Petit Champniers qui se jette ensuite dans l’Argence. L’Argence va alors grossir le fleuve qui se jette à l’océan entre Fouras et Port-des-barques. Et il existe là trois mille personnes au moins qui voient passer cette eau. Enfin, c’était ainsi. Tout est sec aujourd’hui, les réfrigérateurs ou la climatisation viennent encore ajouter aux pollutions des sols, c’est indirect mais efficace, rien ne dépasse. Les moteurs vrombissants chauffent l’atmosphère, même les orties des fossés deviennent jaunes. Fernand est ici qui laboure son champ comme il semble qu’il le laboure toujours, ou bien qu’il reste toujours ici à attendre quelque chose de sa vie qui se répète semblable, peut-être n’attend-t-il que le moment d’agir en héros à l’instant où il faudra quelqu’un ici pour prendre le risque de sauver une vie, ce sera lui. Mais l’aventure ne viendra pas. A deux cents mètres derrière le mur du cimetière, Jean et Alphonse construisent un caveau de marbre ou de pierres taillées, selon le client. Alphonse a passé la nuit à préparer les pierres dans une cabane de planches, le dos courbé cassé sur un banc à taper au burin sur le calcaire de La Rochette transporté à la brouette, pratiquement. Et les escarbilles de pierre dans les yeux fatigués. Et le client est mort, il ne paiera pas. A trois cents mètres plus loin, dans cette rue où sont les horlogers Gallut avant Lafarge à la devanture de fer, de ceux qui réparaient les comtoises à l’oreille, de la famille de Louise qui habite avec Edmond à côté de la Poste au numéro 42, puis juste en face le garage Lacombe avec les Peugeot alignées sous le porche, étroit tunnel qui débouche plus large de l’autre coté sur le boulevard, le pâtissier-confiseur Brun dont ne subsiste rien de ses Pichottes originelles après la vente de la marque et juste à côté, la devanture de la chapellerie Bas qui existe encore (la devanture) tout comme Bruyas (le magasin), côté femmes et côté hommes dans l’unique vitrine, puis le photographe Cixous en noir et blanc, la boucherie carrelée jaune et noire au numéro 29 mais ce n’est pas la rouge de Rolland, plus loin, Bouchaud le champion des coiffeurs aux diplômes punaisés sur les murs et branché tout le jour durant sur RTL, le poste Radiola vendu par Hardy de l’électro-ménager, et son réveil acheté chez les bijoutiers Tilly qui remontent les montres et vendent l’or au prix, au poids, comme le quincailler Poisvert pèse les clous de tapissier, les vis à bois, la banque Genty, qui n’existe pas, les transactions cryptographiées au lieu d’un magasin de jouets aux maquettes Heller et aux trains Jouef, le bureau de tabac de Madame Ducroquet pour les pochettes Panini, on pousse la porte vitrée par la poignée en forme de pipe en bois, de l’autre côté de la blanchisserie-teinturerie Elegido, aussi le café des sports du coté flippers et baby-foot, puis Éric qui pétrit la pâte qui formera le pain du jour vendu au marché sur la place de l’église. Il le fait avec sueur, avec amour, une recette à lui, faite d’un mélange de farines de meule, un peu d’épeautre pour le levain, du bel ouvrage pour le goût, de la saveur dont tout le monde se fiche bien. Un bon pain est un pain vendu. Celui-ci parviendra via le panier de Mélanie jusque sur la table de Maître Norbert qui n’en prendra qu’un morceau, puis il ne gardera que la mie à peine trempée dans la sauce acide de son ragout de poule. Il n’a pas très faim Norbert, il vieillit, il doit aussi chasser les fermes et percevoir les loyers. Ce n’est pas un métier facile, cette charge, l’héritage n’est pas aisé parfois pour qui rêve d’être Victor Hugo en campagne. Et les dessous-de-table ne sont plus ceux de son père. On jette les restes aux chiens. Et Vincent les vole car il a faim plus encore que les chiens, des jours qu’il dort dans sa voiture sous le pont de l’autoroute, ils ne donnent rien au supermarché où ils préfèrent arroser les poubelles de détergents qui éclaboussent parfois sur les gens qui s’approchent, plutôt que de donner. D’ailleurs, l’eau de Javel est trois fois moins chère que le pain. Mais Vincent n’a plus de travail, la chaîne est brisée, il rend service parfois pour rien. Il est brisé Vincent jusqu’à se jeter dans une citerne ou dans le fleuve au plus profond. Si un Fernand n’est pas là ce jour-là, il mourra trop tôt, il mourra au fond. Et Mélanie sera triste aussi, comme tous ici désormais.

proposition n° 34

Paris est au Nord par la gare d’Austerlitz, Louise Verdun y habite, rue de l’innocente Épée de bois, elle est née ici avec la Tour Eiffel, elles ont le même âge. Pas de bagarre ici, pas de loi, pas besoin de faire admettre la loi puisque tout va bien déjà. C’est une rue résidentielle peuplée de petits chefs et d’employés de l’administration, de petites gens montées à Paris pour y construire un métier. La fenêtre de sa chambre donne sur le soleil couchant, elle vit au deuxième étage parmi les livres et les journaux, elle lit, Louise. C’est sa passion, le rêve du cinéma aussi mais le bruit du monde également, la justice, le Droit, les chiffres vrais. Et des sciences de l’Homme, celles de Cujas, de Buffon, de Bertillon. Tous les matins elle marche jusqu’au Bon Marché de la rue de Sèvres, souvent par les jardins du Luxembourg dont on lui ouvre les grilles à son heure. Elle travaille au rayon des fourrures dirigé par Edmond. Les clientes sont difficiles, compliquées, elles ne discutent pas le prix mais veulent la certitude de ne jamais avoir froid. Le soir arrive vite cependant et elle repart en passant par Le Sauvignon ou, souvent, le 8 de la rue du Cherche-Midi, et prendre un quart de miche chez Pierre-Léon. Elle s’arrête enfin chez Corti, un livre pour les jours qui suivent, à couper tranquillement près du poêle à charbon.

Edmond a préféré le Sud. Toujours il s’est tourné vers le Sud, vers Bordeaux par exemple et toutes les routes qui peuvent y parvenir. Loin des pins landais, il est pourtant parti humer l’air de la capitale, puis les gaz à Verdun, obligé bien sûr, puis le retour ici pour s’arrêter en 36 dans un bureau de la Chambre de commerce et d’industrie du département, y déposer les statuts de l’usine naissante, qui n’était plus à cette époque la fabrique qu’elle est était trente ans plus tôt avec les Chaignaud et Lamoine (après Fourgeaud père et fils), mais l’idée était là, la grande idée : à Louis et à son fils André l’ingénierie, l’innovation technique, pour Lamoine encore un peu le capital matériel et les bases, déjà les feutres, à lui surtout, le développement commercial. Il n’aura pas connu le temps des 300 mètres au quotidien de tissus bleu horizon, mais cette économie qui avait une odeur alors, une musique, une vibration qui n’existaient pas à Paris, il la voulait à lui aussi. Après, ils vivaient avec Louise dans la maison en ville près de la Poste, mais aussi pour celle de la campagne où l’on voyait passer le 15 août depuis la glycine, la course des cyclistes de la fête au village. Il faisait bon le soir sur la terrasse ombragée, boire un verre de menthe ou de pineau frais en pensant que Paris était bien froid, bien loin, bien étranger.

Cette ville contient 17 lieux-dits, 3 allées, 4 avenues, 12 boulevards, 17 chemins, 2 faubourgs, 10 impasses, 12 places, 3 ponts, 7 routes, 52 rues et 4 squares. Il existe donc ici 143 désignations différentes des moyens de prendre le large, de mettre le cap à l’Ouest. C’est la direction de Royan, Saint-Georges-de-Didonne, Meschers-sur-Gironde, c’est cette direction-là qui fait rêver, Ouest ou légèrement Sud-Ouest. On y va en camion bâché, sur une moto Peugeot, à pied même, en auto-stop, en Simca 1000 bleu-ciel, à vélo mauve Mercier, en tandem, mais on y va pour voir la mer, toute la famille, la première plage, de la photographie posée dans des draps de bain du sable crissant, la première bouée-canard et la première tasse dans les vagues brunes sur des rivages mouvants. Et le reste des 360 jours restants, on lève le nez au vent qui vient de là-bas du côté du soleil sur l’horizon, par où la pluie arrive toujours, là où cela sent l’eau de la fin de l’été jusqu’au mois de mai et la saison des foins à couper. Entre Malakoff et Pontaillac en retrait du front de mer dans les pins, par l’Avenue Louise et le Boulevard Bellamy on parvenait jusqu’à la maison de l’Avenue Madeleine pour prendre le thé chez d’honnêtes voisins, le notaire de Mansle qui s’appelait Proust.

Vers l’Est à vol d’oiseau, le Limousin d’où viennent les sources, où sont les racines des familles, les Martin Nadaud de la Creuse qui ont fait les Jean et les Alphonse dans leurs cabanes de bois à tailler le calcaire d’ici. On part très loin lorsque l’on part de Guéret, de Rochechouart, d’Oradour, on quitte les granits même pour des steppes de Causse Méjean ou d’ailleurs, on vise la Mongolie tant qu’à faire, la route l’Oulan-Bator toute droite en face de Guéret et qui passe par la Crimée, par Malakoff. C’est de là que tout provient, la honte et la nécessité, la faim peut-être qui poussait dehors. C’est ici que tout a commencé, le besoin et le désir de découvrir les autres cieux, de la curiosité, de l’invention même de la curiosité, de la revendication, dussent-ils y laisser leur peau dans une guerre à Salonique ou dans les Dardanelles mais qu’ils y aillent au moins voir où le soleil levant, le plus loin possible et pour dix générations de temps. De tant de questions et de tant de doutes, sont nés des caractères de terre arrachée, trempés à l’eau salée, des fiers qui ne se retournent jamais. Et maintenant, leurs enfants sont là, ils vivent ici des industries en sursis, des villes délaissées, puis laissent ainsi les rêves de leurs pères pour les leurres de leurs fils, croire que rester fait grandir mais c’est bon pour un chêne, ça, pas pour un empire, pas cet empire-ci.

proposition n° 35

Paris est au Nord par la gare Montparnasse, Louise Verdun est morte rue de l’innocente Épée de bois alors que la Tour Eiffel vit toujours, elles auraient eu le même âge aujourd’hui. Quelques bagarres ici, la loi du plus fort lorsque les ressources s’épuisent, mais c’est une rue résidentielle peuplée de bobos et de cadres de l’administration, de petits héritiers nichés à Paris pour y parfaire un nom. La fenêtre de ma chambre donne sur le soleil couchant, je vis au deuxième étage parmi les tablettes et les objets connectés, je lis, je pense à Louise. C’est une passion, le rêve des images animées mais le son du monde également, les crises de la justice, le Droit qui s’efface, les chiffres arrangés. Et des sciences de la femme et de l’homme, celles de Jacquard, de Hawking, de Rabhi mais aussi Kwolek. Tous les matins je marche jusqu’au Bon Marché de la rue de Sèvres, parfois par les jardins du Luxembourg lorsque les grilles sont ouvertes à l’heure. Je ne travaille pas, j’observe les allées et venues dans les rayons de la mode. Les clientes semblent difficiles, compliquées, elles ne discutent pas le prix mais veulent la certitude de ne jamais avoir honte. Le soir arrive vite cependant et je repars en passant par Le Sauvignon, à condition d’avoir réservé, ou plus souvent je m’arrête chez Poilâne. Puis chez Corti, un livre pour des jours à venir, à couper tranquillement au soleil d’un balcon. Le mari de Louise préfère le Sud et souvent il nous parle de Bordeaux par exemple, quand toutes les LGV pour y parvenir méritent selon lui la plus grande attention. Loin des pins landais, il vit pourtant dans l’air de la capitale, au plus près de Louise, obligé bien sûr, mais il prépare un retour ici avant 36 et dans un bureau virtuel de la Chambre de commerce et d’industrie, il déposera les statuts d’une SAS pour la reprise de l’usine, certes sur les ruines de jadis mais l’idée est bien là, la grande idée : à deux amis gadzarts l’ingénierie, l’innovation technique, pour un fonds d’investissement chinois un peu du capital matériel, à lui surtout, le développement mercatique et la communication. Il se moque bien de l’histoire du site comme de celle de la ville, et de celle du site dans la ville, mais cette nouvelle économie du néo-rétro à une odeur, une musique, une vibration qui n’existent plus à Paris. Après, ils vivront avec Louise dans une maison de ville près de l’hyper-centre, mais aussi dans une autre près de cette campagne où l’on respire mieux en août sous la glycine plus que centenaire, y boire un mojito ou du Cognac-tonic glacé en pensant que Paris est surchauffé, bien trop près, trop familier. Cette ville d’ici contient 1 lieu-dit, 23 allées, 44 avenues, 32 boulevards, 7 chemins, 10 impasses, 32 places, 14 ponts, 122 rues et 9 squares. Il existe donc ici 294 désignations différentes des moyens de prendre le large, de mettre le cap à l’Ouest. C’est la direction de New-York, et si l’on pousse un peu, de Dubaï, de Singapour, c’est la direction qui fait rêver, Ouest ou carrément de l’autre côté de l’Ouest. On y va en Airbus Beluga XL, sur une moto en réalité augmentée, on y va en dormant, en Charter-stop, en catamaran bleu-ciel avec un skipper du Vendée Globe, en croisière publicitaire Mercier, en couple ou en solitaire, mais on y va pour voir la ville avec un grand V, toute la famille y va, au dernier étage de la première tour au-delà des nuages, pour le selfie posé dans des draps cousus d’or, pour la première bouée-caviard dans la piscine d’un Carlton ou d’un Ritz, c’est du pareil au même, pour une tasse de Da Hong Pao dans les vagues turquoise ou des rivages moussants. Et le reste des 300 jours restants, on lève le nez au vent qui vient du côté du soleil sur l’horizon, par où l’argent arrive toujours, là où cela sent le business toute l’année. Entre Sydney et Taipei, on rit des poètes que certains citent encore, comme autant de maximes gravées dans la pierre d’un mur depuis longtemps disparu. Vers l’Est à vol d’oiseau, le Limousin d’où viennent les sources, où sont peut-être les racines des Martin Nadaud de la Creuse qui ont fait les Jean et les Alphonse de l’Histoire dans leurs cabanes de bois à tailler tout le calcaire indien. On part très loin lorsque l’on part de Guéret, de Rochechouart, d’Oradour, on quitte les granits oubliés pour créer des boulangeries françaises mongoles tout droit en face de Guéret ou à 4 heures à peine de Malakoff. C’est de là que tout provient, la honte d’être attaché et la nécessité de partir, la faim des gloires en réseaux peut-être qui pousse dehors. C’est ici que tout a commencé, le besoin de reconnaissance et le désir de plaire, celui de découvrir d’autres marchés, de la curiosité des prospects, de l’invention même de la curiosité, de la publicité, dussent-ils y laisser leur peau dans une guerre commerciale en Grèce ou en Turquie mais qu’ils y aillent au moins voir où le fric coule à flot, le potentiel à venir, le plus possible et pour dix générations de temps. De tant de paris et de tant de certitudes, sont nés des égos prétentieux de terre inutile, trempés au Champagne tiède ; les arrogants ne se retournent pas. Mais leurs enfants sont là, ils vivent du commerce célébré des villes magnifiées, puis laissent ainsi le souvenir de leurs mères pour les leurres de leurs filles, croire que partir les rend libres mais c’est bon pour un pollen, ça, pas pour apprendre, ni même pour écrire.

proposition n° 36

La Ville est au Nord par la gare Europa, L. V. y habite, dans La Paix-de-Bois, elle est née ici avec la Tour Ffelei en Kevlar, elles ont le même âge. Pas d’attentat ici, pas de loi martiale, pas besoin de faire admettre la loi puisque tout va bien pour qui respecte les codes. C’est une rue dortoir habitée le soir par les chefs et les cadres de l’Administration, des méritants autorisés à vivre en La Ville dans l’honneur de la bâtir. Le mur vitré de la chambre de L. V. donne sur un soleil de troisième catégorie, elle vit au vingt-deuxième étage parmi les codes et les programmes officiels, elle lit, L. V. C’est sa raison d’être, pas de rêve ni de cinématique inutile mais le bruit de l’étude et la recherche de plus de justice, plus de droit, le contrôle des chiffres. Et des sciences pour l’humanité, psychologie, mathématique, chimie. Tous les matins elle marche jusqu’au Grand Magasin Des Serfs, souvent par les jardins suspendus auxquels elle accède grâce à sa clé personnelle. Elle travaille au quartier des utopies dirigé par Edmund. Les reines sont difficiles, exigeantes, elles ne discutent pas le coût mais veulent la certitude de ne jamais être trompées. Le soir arrive vite cependant et elle repart en passant par Le Sauvignon ou, souvent, le 8 du Quatorze-heure, y prendre des miettes énergétiques. Elle s’arrête enfin au Musée Corti, un numérique pour les jours qui suivent, à penser tranquillement près d’un sensuel rayonnant.

Edmund a préféré le Sud. Toujours il s’est tourné vers le Sud et vers ses cités que l’on dit protégées par leurs bulles tempérées. Ce sont les végétaux qui permettent cela sous les serres ; il est pourtant parti humer l’air de La Ville, et les gaz de la confrontation à V., obligé bien sûr, puis le retour ici pour se projeter dans le cloud de la C.I., y déposer les statuts de son affaire naissante, largement inspirée d’une idée de matériaux souples composites pour marcher sans être entendu de nulle part ni d’aucun être vivant. L’idée est là, la grande idée, à l’époque des déplacements furtifs et d’un monde sans trace : à Lui d’organiser la consommation, à ses propres enfants de programmer la mise au point technique, au Parti finalement de tout financer. Cette économie libérée garde une odeur, une musique, une vibration qui n’existent nulle part ailleurs et grâce à ce gouvernement, il peut en profiter lui aussi. Après, ils vivront peut-être avec L. V. dans une autre case plus vaste de La Ville, près du Central, mais aussi dans une secondaire au Sud tapissée de glycines sans âge. Il y fera bon le soir contre les parois teintées, boire un verre d’eau ionisée en pensant que les villes de jadis étaient bien tristes, bien isolées, bien trop fragiles.

Cette ville ne contient que des noms de lieux-dits qui prennent la forme d’un millier de voies en corridors. Elles ont toutes une destination, c’est obligatoire ; il existe cependant quelques sites plus ou moins ouverts de formes circulaire ou bien carrée. Des bacs transpondeurs permettent aussi le franchissement du fleuve. Il existe donc plus de 1000 moyens différents de prendre le large, de mettre le cap à l’Ouest. C’est la direction des autres cités inconnues, illicites, en construction. C’est cette direction-là qui fait rêver, Ouest ou légèrement Nord-Ouest. On y va en tube logistique, via une capsule à hydrogène, en rêve même, en Stratostop, en simple supersonique bleu-ciel, en ballon Mercier si l’on n’est pas pressé, mais souvent seul à cause des contrôles sanitaires. On y va pour voir le niveau des mers, on y retrouve de la famille, la première plateforme d’observation, de la photogénie proposée sur des draps de soie imprimée du sable crissant, la première bouée en apesanteur et le premier excès d’O3 dans les vagues blanches sur des nuages errants. Et le reste des 200 jours restants, on lève le nez au vent qui vient du côté du soleil numéro 1, par où la pluie arrive parfois, là où cela sent l’eau de la fin de l’été jusqu’au mois de juillet. Entre Secteur 3 et Quartier 20 en retrait du front dans les murs insecticides expérimentaux, on observe parfois la réminiscence d’un habitat englouti à la texture molle, à la saveur sucrée.

Vers l’Est en fusée commerciale, le stock des sources et des racines ancestrales, les traces du passé qui ont fait les esprits fertiles d’aujourd’hui. On part très loin lorsque l’on part de ces quartiers, on quitte les bases solides même pour des terrains stériles, on vise la Lune tant qu’à faire, la route Mare Undarum toute droite en face de La Ville et qui passe par la Station internationale, par Spumans. C’est de là que tout provient, la honte ou la nécessité, la prétention peut-être qui poussait dehors. C’est ici que tout a commencé, le besoin et le désir de découvrir les autres planètes, de la curiosité, de l’invention même de la curiosité, de la révolution, dussent-ils y laisser leur peau dans une conquête de Charybde et Scylla mais qu’ils y aillent au moins voir où le soleil les tue, le plus loin possible et pour dix générations de temps. De tant de questions et de tant d’amertume, sont nés des caractères de terre arrachée, trempés à l’eau oxygénée, des fiers qui oublient. Et maintenant, leurs enfants sont là, ils vivent ici de rêves prohibés, d’amours impossibles, puis laissent aller ainsi les chimères héritées, croire que grandir c’est conquérir mais c’est bon pour Alexandre, ça, pas pour le sage, pas pour l’écrire.

proposition n° 37

On raconte que dans la vieille ville les souterrains du château étaient si larges et si étendus que les habitants en avait fait des caves. Ainsi, tout au long de la rue, côté pair, à 4 où 5 mètres sous terre, chacune des maisons et commerces disposait d’un escalier de pierre descendant vers une cave de 30 à 40 mètres carrés séparée de sa voisine dans la partie la plus ancienne par une simple maçonnerie de mauvais moellons ronds. Le reste creusé par les divers occupants au fil du temps. Ces caves disposaient toutes de trésors inconnus, pièces de monnaies perdues, piles artisanales datant de l’occupation, pavés gravés, graffitis de divers prisonniers. Parfois, il aurait suffit d’appuyer un peu fort du plat de la main sur l’une de ces cloisons branlantes, et de l’une à l’autre, on aurait découvert dans sa longueur le passage du château à l’église, au moins. Il aurait été facile également de passer par les toits, les greniers. La maison de l’ancien quincailler était exemplaire de la cave à son dernier étage avec ses possibles passages. Maçonnerie de terre abîmée au sous-sol, portes faîtières condamnées en pignons mais toujours visibles dans le linteau de chêne et les jambages taillés. Il devait être possible un jour de vaquer de maison en maison par les hauts, peut-être ainsi de redescendre dans les appartements jusqu’aux commerces des rez-de-chaussée. Désormais isolées, jonchés de vieux journaux ou de laine de verre, de sacs de noix, de landaus aux linges peuplés de puces et de toiles d’araignées, quelques cageots pleins de bocaux vides, des fils de fer pour les lessives lourdes tendus entre les poutres, des malles entières de vieux bouquins dans le grenier de la pharmacie, catalogues dans le grenier d’à côté, stock de boites en carton chez le charcutier, cordes de papier, étal parfaitement vide au dessus de la banque qui gardait tout dans les coffres plus bas. Et par dessus tout ça, un vasistas entrouvert parfois, mais qui montait jusqu’ici pour manœuvrer la tige trouée sur le piton d’ancrage, cette personne chargée du couvert prenait-elle le temps alors d’observer les toits de la ville avec les chats, les pigeons, regardait-elle un autre coucher de soleil ou le halo bleu de la nuit, venait-elle ici pour le plaisir de la rêverie solitaire, des enfants curieux venaient y jouer parfois. Juste en dessous, entre cave et grenier, exactement sur les 2 ou 3 niveaux intermédiaires, s’entendaient toute la ville, les cris du soir ou les pleurs des nourrissons, ce qui se passait de drames familiaux, ce qui se passait de drames conjugaux, ce que l’on cachait le matin au marché mais que l’on avait senti la nuit de l’autre côté, ce que l’on ne disait pas et que chacun savait, au moins les voisins de par et d’autre des deux cloisons concernées, le bricolage humain, la cuisine intérieure, les amours et les guerres, les cauchemars, le piano, la machine à écrire, la machine à laver, la machine à écouter le monde causer, toujours les mêmes fadaises, les mêmes envies, les mêmes vies minuscules que seuls les animaux, les chats, les insectes ou les rats, de maison en maison, transportaient de l’intérieur de la ville.

proposition n° 38

« Il était une ville » : Au fil des années passées, ce qui faisait la vie de la ville se délite, elle se liquéfie, la ville s’autolyse, psychanalyse des lieux dont rien ne disparaît vraiment.

« Un cinéma » : C’est un dépotoir Emmaüs, au mieux c’est une école de danse, on a gardé la scène et les fauteuils de velours rouge et ce sont d’autres films qui passent.

« Voiries » : Une ville est faite de voies dites de communication, de desserte locale, de services urbains. Au fil des rues et des boulevards, un promeneur voyage, il rêve.

« Passages » : C’est en observant les passages-piétons que l’on comprend les gens, par leur manière de marcher mais aussi leur façon d’attendre, les regards, les solitudes, sollicitudes.

« Rue des écoles » : Apprendre au fil des déambulations dans la ville, sur un plan mathématique, une recherche d’auteurs, les marques de l’histoire, ou de la géographie.

« Des ombres » : Aux heures extrêmes, ne marcher qu’à l’ombre et laisser la vue s’adapter, regarder ce qui ne se voit d’ordinaire, ce que l’on veut cacher ou ceux qui se cachent.

« A neuf » : Il faut voir combien la ville se renouvelle ou comment elle lutte contre la mort, voir ce qui revit ou ce qui se construit, voir pourquoi demain, les efforts entrepris.

« Huit plus un » : Petites histoires aux numéros 9 des rues de la ville, pris au hasard mais comme le hasard n’existe pas, pousser la porte et comprendre les odeurs du neuf.

« Ce regard triste » : Une suite à distance comme une filature indiscrète, de diverses personnes perçues dans la rue comme visiblement tristes et ce, jusqu’au premier sourire.

« Néons » : La ville la nuit, attiré comme un papillon par des lumières vives, enseignes commerciales, vitrines ardentes, qui veut s’afficher, qui veut montrer sa puissance, sa fierté.

« Travail nuit » : Visite exhaustive des travailleurs de nuit, les veilleurs, les collecteurs, les fabricants, les disponibles, les fournisseurs, les clandestins, les conducteurs et les sauveurs.

« Férié » : Le moment de la fête ne dure pas. La fête est préparée, elle est attendue, elle se défait le lendemain, elle s’efface jusqu’à la prochaine fois, elle est réussie, elle est manquée.

proposition n° 39

Il émane du chantier un air poissant et moite fait de la sueur humaine, de poudre de ciment mêlée aux sables et graviers des rivières, une odeur de béton frais dans l’appareil moulé que l’on sent là entre les coffrages de pin dont l’humidité emporte aussi au plus profond des Vosges ou des Landes de Gascogne, aussi sûrement qu’un souvenir de promenade dans un matin d’octobre. Le silence règne enfin. Plus ces moteurs Bernard de brouettes autoportées, plus les Briggs et Stratton des bétonnières, plus les fraises ou les disques à diamant, plus l’électrique des câbles dans les grues haut perchés, plus les monte-charges à crémaillère et par-dessus tout, ils hurlent dans quelle langue, les appels depuis les étages ouverts, alertes des manœuvres en recul, quelqu’un qui frappe au marteau sur un étai, un serre-joint, une barre à mine. Le silence enfin. Le repos aussi pour tous ces absents retournés par le bus ou bien serrés à quatre dans le camion du dépôt et comme ça, par chance, jusqu’à la fin du contrat de chantier, au moins la fin du gros œuvre lorsque tout l’immeuble sera monté, les dix-huit étages à la fin avec les terrasses au top. Le silence le soir et le silence la nuit derrière les grillages à peine éclairés d’une lanterne orangée. Des couples pourtant traversent, ils pénètrent au flash de leur téléphone, ils se perdent dans les caves du sous-sol sans portes aucune, dans les prémices d’un parking glissant de poussières grises, qu’ils ne voient pas, mais ils jettent alors des matelas de fortune, par terre, ils les jettent et ils se jettent dessus. C’est de la laine de roche, c’est du polystyrène, agglomérat doublé d’une plaque de plâtre, c’est un sandwich de cartons, des sacs de chaux abîmés. Les lumières s’effacent peu à peu, on ne dit rien, on se tait, puis on échange de la main à la main, on bien on se touche la nuque, on se rapproche, on se serre, on s’enlace, on s’embrasse peut-être, on fume, c’est ainsi que l’on joue avec l’interdit, avec le danger, avec le danger de l’interdit du chantier. Et ce n’est plus le chantier, ce n’est plus la construction de la ville avec la construction de la vie ici, ce n’est plus le chantier interdit ; c’est la nature même, celle des pins et des rivières avec les bancs de sables comme des plages chaudes encore à minuit, c’est l’odeur des arbres au travers desquels on peut voir les étoiles, les mêmes qui seront sur les terrasses là-haut, que l’on ne verra jamais d’un lit confortable par les fenêtres de toit mais qui sont là cependant, les courant d’air sont des courants de la mer en été, la brise est douce sur les joues, dans les cheveux elle souffle, c’est l’odeur des arbres d’où l’on voit les étoiles, elles appartiennent à tous les étoiles, ceux du chantier, les ouvriers, les clandestins, amis du squat et de la sueur. Un cri soudain, de plaisir ou de mort, le chantier devient froid alors, d’un seul coup se referme ainsi sur le noir l’invisible du vice, les non-dits du caché.

proposition n° 40

La ville me porte au-delà du raisonnable, elle me tient, elle m’attrape par la manche et me retient la ceinture, je garde une corde élastique fixée au dos quand plus je m’avance, plus elle me happe, elle me capte, elle me colle, elle me garde. Le trottoir semble se terminer un jour, inachevée conception qui n’enfante de rien après l’asphalte lisse du centre-ville, ou le granit des places, le ciment gris des boulevards, ou le goudron des avenues boursouflé des racines de platanes en tilleuls anémiques, après les graviers des zones de ces pavillons abimés et cloqués, après les faluns brillants sous la pluie mais si glissants, blanchissants, semés d’herbes folles en été, jaunes de lichens et de mousses, le trottoir se termine sur rien, un semblant de campagne, c’est tout. Mais encore ce n’est pas la campagne puisque je suis là au terme de cette allée de moins en moins protégé les deux pieds dans la terre originelle, ce n’est pas la campagne puisque la ville m’appelle, me hèle, me rappelle sans cesse d’où je viens, de sa musique, de sa chaleur, de son humeur, vagabonde. La ville n’en finit pas de ne pas se terminer, elle erre toujours parmi ceux qui l’ont vue, tous ceux qui l’ont vécue s’en souviennent si bien qu’elle participe de leur être en entier, qui sans s’en souvenir ne sont rien dans leur visage, ni de leur pensée, ni même pour créer ils ne le peuvent plus. Et moi elle m’accroche de ses doigts goutteux aux ongles cassés d’avoir tant griffé le béton des cités, elle me déraille même pour m’empêcher de fuir, emporter tous les rêves d’espaces, le désir de vivre libre et nu dans le vent pur, le désir d’un livre nu au levant pur, l’envie même d’y croire un peu, que c’est possible encore avant la fin annoncée. Et le trottoir se perd dans la berge des routes, le silence des animaux, reliefs des sources, histoires de l’histoire passée, les fours, les canaux, les chênes centenaires. La ville me retient, plastique, mécanique, élastique, j’avance mais c’est de pire en pire, je vais moins vite et je m’essouffle, je souffre, je siffle, je transpire tant que je reste dans ses bras, elle me mord, alors. La ville n’en finit plus de me plaire, elle me transforme et m’enferme volontaire dans ses voies solitaires et seul je lâche le lest de temps en temps. La ville ne finit plus, la fin de ce trottoir n’est qu’un leurre pour l’heure dans l’attente de suivre mes pas qui me portent et me ramènent quoi que je fasse, invariable je mens, ils me ramènent à mon corps défendant vers tous les maux humains, là où restent tous ceux qui meurent de ne pouvoir plus loin.

proposition n° 41

Même les vitres fermées, léprosées de pollens bruns, de sépales séchés, insectes scotchés à l‘envers aux pattes cassées, on entendait encore les Fenwick électriques à plateau chargés de rouleaux de tissu Krilor ou de feutres, [1], les flancs ouverts sur des batteries en fils, le conducteur debout tel un gondolier d’usine au chant du cygne, noir. L’usine était partout dans la ville, prégnante au possible elle étendait sa carcasse par blocs successifs et sa respiration donnait le rythme général [2]. Même les vitres fermées on la savait présente autour de nous, inévitable et vitale, [3]. On ne voyait plus la poussière les jours de sécheresse ni la tristesse des jours de pluie, léprosées aussi ses propres vitrages d’ateliers rongés dehors vers le bois du château par le vert des mousses, le pollen des chênes, comme en dedans par des scories des laines qui venaient se coller contre l’humidité chaude des verres cathédrale [4]. Les fleurs étaient sauvages le long des murs, envahissaient la ville par cercles successifs depuis le cœur de Taracole, lançant des pétales secs en rouges confettis qui parfois recouvraient aussi le pare-brise des voitures stationnées, patchworks colorés des toiles d’araignées entre les barreaux du parapet sur le pont, insectes scotchés à la merci du vent et des hirondelles de l’ancienne porte-donjon, [5]. Les Fenwick électriques étaient eux-mêmes d’immenses fourmis, seul le son des pneus lisses sur l’asphalte lisse et ce souffle du démarrage puis de la montée en vitesse de croisière à quarante kilomètres à l’heure sur la Place Saint-Florent puis dans la côte de la rue sans nom vers La Chabanne, plateau chargé de rouleaux de toiles, de tissus, dans leurs emballages [6] transparents sur lequel se devinaient des textes illisibles au feutre marqueur comme autant de hiéroglyphes techniques, [7], [8], noms de clients tunisiens, égyptiens. Parmi eux le Krilor gardait notre préférence à cause des décentes de lit et des couvertures si douces au toucher, les longs poils angoras faisaient tant de caresses aux peaux des enfants, on en faisait des capes [9], on en faisait des huttes préhistoriques, tissu tendu comme une trop longue nappe sur une table et nous, cachés dessous, on en faisait des tapis volants à voyager jusqu’à Persépolis, [10]. Krilor recouvrait les lits et les banquettes à l’arrière des voitures, il recouvrait le fond des tiroirs, colorés de vives ou à motif panthère, [11]. les Fenwick électriques à plateau chargés de rouleaux ou de feutres, portait ainsi l’imaginaire et leurs flancs ouverts sur des batteries en fils qui pendaient parfois comme de vulgaires cordons faisaient à chaque passage renaître le rêve : de quelle planète venaient-ils ces robots rampants, de quelle énergie se nourrissaient-ils, où était la tête, où était la queue quand certains modèles possédaient des phares et des feux aux deux extrémités du plateau, de petits yeux de lumière qui formaient un visage différent à l’aller, au retour, le crochet d’attelage et de traction comme des sourires figés, [12]. Et par-dessus tout, le conducteur debout, en gondolier d’usine, le père ou l’oncle de tel ou tel camarade de l’école, sérieux dans son habit bleu foncé, la cigarette au bec du cygne noir qui n’existe qu’ici, dans cette ville, au vol imprévisible, indispensable, [13]. Le temps semblait immuable et pourtant ; le conducteur aux pattes cassées, les flancs ouverts sur les vitres fermées des fils en batteries, [14], on entendait [15] au chant du cygne les Fenwick électriques, tel gondolier à plateau d’usine encore debout, insectes scotchés à l‘envers, léprosés de pollens bruns, de sépales noir séchés, chargés de rouleaux de tissu Krilor ou de feutres [16]. Ce temps semblait immuable et pourtant, ce temps semblait immuable, il balbutiait, [17].

proposition n° 42

Cette certitude de ne plus jamais être seul, se savoir non pas vu mais observé pour une seconde, une minute volée, un œil électronique au moins me regarde au bord du carrefour, je suis immobile à l’exacte limite de la zone des piétons et de la voie des automobiles, comme un futur nageur au moment du plongeon, j’attends, et l’œil électronique seul fixe mon hésitation, ma réticence, il l’a devine, ma peur, il l’a renifle de tous ses capteurs connectés dans les poteaux ou les sols de la ville, sidéré, je suis sidéré par cette foule qui avance et qui m’enserre sans même me toucher, cela aussi il le sait. Une porte est ouverte dans un étroit passage près de ce carrefour de Shibuya, elle est blanche un peu jaunie par le temps et les mains sales, on peut voir au travers un hublot de verre. Elle est ouverte, la porte, sans doute pour aérer une cuisine, une salle chaude. On l’a maintient ouverte à l’aide d’un portant de couturière vêtu d’un tablier de travail rayé dans toute sa longueur de larges bandes écrues et mauves. L’objet ne fait pas le poids face à l’inertie de la lourde porte, à chaque coup de vent, elle gagne quelques millimètres de fermeture en faisant glisser du pied le portant sur le pavé lisse du passage. Juste à côté de la porte, dans la lumière crue du carrefour, presque dehors déjà, un vélo de ville est appuyé contre le mur, la roue avant repliée comme un coude replié sur le visage du passage, sur le passage entier, la roue du vélo forme une barrière qui n’incite pas à passer. Le reste du passage est sombre, à peine animé par les bruits de cuisine qui proviennent de ce que l’on ne voit pas. C’est cela que je regarde vide et que personne ne voit, sauf peut-être l’œil électronique qui opère un mouvement latéral en suivant mon regard. J’aimerais traverser pour entrer dans le chaud du travail, au delà de la porte. Deux cuisiniers sont là-bas affairés à la découpe d’un thon de plus de deux mètres. Ils manient un couteau long sabre de samouraï, découpent entre de véritables côtes rouges la chair qui sera dévorée crue. On mangera cette bête comme on dévore le bœuf de Kobé, en remerciant le ciel d’être vivant pour encore vivre ça. La foule ainsi traverse le temps en zébra, je suis invisible au trottoir fiché droit dans un bitume chaud, la peau qui recouvre la ville, son cuir, bat sous mes pieds, commande de marcher sans jamais m’arrêter.

proposition n° 43

Je n’ai pas vu tous ces gens, les femmes, les hommes, les enfants, je n’ai pas vu ces personnes qui peuplent ma mémoire, pas en suffisance, pas assez, j’aurais aimé les observer de près, les voir plus longtemps, ces ouvriers aux mains brûlées, ces regards de femmes volés, et les enfants qui courent malgré tout comme courent des enfants qui jouent, j’aurais aimé parler de leurs rêves, rester avec eux puisque je viens de chez eux, puisque j’y suis né. J’aurais pu en parler mieux, j’aurais pu revivre les matins dans la terre battue, ces après-midis sans fin de solitude sous un ciel vide, dans le silence de l’outil qui bat, l’odeur du bois, celle du fer ou de la pierre, la matière brute que l’on ne sent même plus dans l’habitude du travail mécanique. Je n’ai pas dit la honte, et cette humilité face au destin qui choisit contre le talent, je n’ai pas su traduire la peine, à peine aurai-je parlé de la mort qui mord d’un coup, et puis qui passe, un aléa, une misère, une poussière dans l’œil. Ils pleurent en douce, intimes sentiments que l’on ne montre pas, même aux enfants, qui sentent tout pourtant et portent ensuite des secrets enfouis durant trois générations. Je dis que je ne les ai pas vus mais en réalité, je les ai mal regardé. J’étais sur moi, focalisé, embarrassé, j’étais sur moi, égoïste. Alors que j’aurais pu dire leur colère, et leurs regrets, alors que j’aurais pu citer leurs propres mots plutôt que dire mon impression, je trahissais la confiance en voulant les traduire, cette prétention, quand la seule et belle façon était de vivre avec eux, à nouveau, revenir ici où tout a commencé. La ville alors n’est plus qu’une apparence, elle tord les caractères qui ne sont pas d’ici, elle exacerbe ou elle enterre, elle transforme comme toujours. Ils ne sont pourtant pas venus ici par plaisir, qui soutiendrait cette idée, les racines restent en surface en ville, prisonnières de sols si durs et stériles, les racines sont ailleurs, dans l’histoire de ces gens, la construction même de leur personnalité, des dizaines d’années, parfois des siècles. Personne ne dit cela, personne, les gens nobles, les parias, tous aux mêmes origines et tous qui se battent pour survivre entre eux. J’aurais dû retourner au plus creux, du quotidien faire un nouveau voyage plus sincère et plus vrai, ne rien renier de notre passé commun, et mieux dire alors ce que je partageais. Ceux qui restent ici perdent la mémoire, ou bien ils sont trop fiers, encore ils n’osent plus. Peut-être la ville leur a tapé dessus, un coup de chaleur, un coup de bambou, ils ne sont plus naturels, ils sont d’ici, de tel pays, de telle industrie, de tels amas de civilisation. J’aurais aimé être capable de parler mieux de ce temps vécu sans conscience, faire ce voyage pour eux qui restent désormais si démunis, arrivés, parvenus, immobiles dans les prémices de l’oubli. Et l’impuissance des hommes, l’exigence des femmes, ce qui forge la colère des unes ou engendre peut-être le regret des autres, les peines qui s’aiment, la désolation, sont plus tristes si on ne comprend pas. Chacun se tourne le dos sans oser une parole, on laisse filer ainsi vers la fin de l’histoire ce qui pourtant faisait le sel de nos saisons.

proposition n° 44

Dans cet état d’esprit des portes se sont ouvertes, d’autres s’ouvrent encore, le meuble d’ici renverse au précédent par sa fonction d’usage et par les émotions des chaises caressées, des tableaux aux murs si longtemps regardés, on voit les habitants, la longue succession de ceux qui ont vécu ici, on les voit décider, on les voit choisir de tel objet de telle couleur selon quelle idée qui les inspire, le caché du placard ou la mémoire du lit, le café gris d’une nuit de maladie et le silence, on l’entend aussi le silence, qui permet l’écriture qui permet la conscience qui permet la rêverie, on pousse la porte sur l’inconnu du temps, sur ce qui s’est passé lorsqu’on était absent, on pousse le temps sur l’inconnu qui porte, et on se prend à rester là des heures avec pour seul regard celui de nos parents, l’endroit même où ils vivaient plus qu’une trace seule dans un cahier abimé.

C’est pourtant en marchant, en écrivant, carnets entiers de mots intérieurs en fuite des pays traversés, sitôt oubliés au sommet d’une côte, au plus frais d’un vallon à la recherche de l’eau, lorsque le souvenir s’aiguise à chaque pas posé au grand chemin sans cesse repris, habité, labouré même, une sorte de suivi de lignes qui jour après jour comme page après page aux senteurs multiples, aux impressions froissées d’une vie aboutie ou d’un voyage à faire, le transport du corps dans le récit d’un arbre qui marche sans se soucier ni du sol ni de l’air, ni des autres dans ce retour solitaire, on laisse aller une pensée sauvage de par ces voies étendue de la Terre, alors, c’est en marchant, en écrivant, que l’on découvre les plus belles phrases étendues en bouche si longtemps qu’à la fin elles nourrissent, s’écrivent pour toujours les signes invisibles et le lacis nerveux de toute création.

Mais je pleurai contre la vitre de la voiture mouillée de l’extérieur par la pluie de décembre, la buée aussi en dedans chaude de notre excitation des cadeaux à recevoir, et mes pleurs étaient secs mais lucides, car sans doute je vis à l’instant que j’écrirai cela un jour de la même manière, que je m’en souviendrais toute ma vie de l’enfance passée à bâtir des rêves comme on construit des châteaux de sable que la marée dévore, ou bien de ces peurs de perdre un amour, une conduite, une promesse de découverte que pourtant plus tard je perdis dans ma propre décision de partir, de laisser, d’abandonner, parce que c’est le mot qu’il fallut employer, les désirs, lorsque je disais que tout était possible à qui resterait curieux ou pour ceux qui sauraient faire la part de l’inutile, du merveilleux, je pleurai de savoir un jour les désirs saccagés de mes propres enfants adorés.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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[1des fûts larges comme des troncs que l’on enlaçait la joue posée sur le film plastique protecteur et mou, le sein chaud et soyeux d’une mère

[2comme un autre de ces battements de cœur, régulier, et le flux des ouvriers qui coulait de l’usine dans la débauche d’un signal de sirène

[3elle imprégnait tout, des odeurs de la ville, de l’écorce des arbres et sans doute, le goût même des eaux brunes du fleuve

[4qui donnait parfois l’impression du confort dans une crèche de Noël

[5combien de moutons, autant de fleurs, de peines, de joies

[6de plastique

[7kabbales d’Algérie

[8adresses de destination

[9de roi

[10dont nous étions les rois, nous en étions les fils

[11certains dedans aussi riches qu’en des fourrures vraies

[12quel en était le sens caché, à la fin

[13et qui ne doute pas de ce qu’il charrie

[14en attente, en élevage, en charges à venir

[15un même

[16en couleur

[17il s’arrêtait, partait à l’envers, recommençait, puis repartait dans un hoquet de parenthèses fanées