Alain Chanteraud | Ruffec

« construire une ville avec des mots », les contributions

Des Charentes jusqu’aux rives de la Loire, de la boulangerie à l’industrie, puis à l’enseignement et l’administration de l’Éducation nationale... Alain Chanteraud tourne, rumine, et n’envisage pourtant pas de vivre sans écrire, sans publier. Mais rien de sérieux depuis plus de 50 ans. Il est grand temps que cela change, avec un peu de courage, un peu d’audace, de volonté. Alors qu’un roman est presque prêt (Fernand, c’est le titre), un blog est oublié, ou en jachère, ou bien caché. Alors que les jours s’y prêtent désormais, il vient trouver l’élan. Ici.
proposition n° 1

Les salles étaient aussi vastes qu’un gymnase, si ce n’était la hauteur des plafonds, il aurait été possible de lancer ici des balles, des jeux, des parties animées du cri des efforts, des gains, des essais manqués. Pourquoi cette métaphore sportive dans ce lieu d’étude, sans doute les apprentissages techniques valent-ils ces comparaisons avec l’esprit d’équipe, les erreurs constructives, expériences et tentatives. Dans ces 3 salles, celle des cours à proprement parler avec les vieux PC installés tout le long des 3 murs, l’atelier, plus sombre à cause des fenêtres hautes qui ne permettaient aucune vision sur l’extérieur, les herbes folles et le verger du voisin, le jardin des SEGPA, puis la petite pièce du fond qui regorgeait des trésors de la technologie depuis sa création et même avant du temps de l’éducation manuelle et technique avec platines électriques, outils aux manches de bois, bois ouvragés par des mains malhabiles, fers aux cordons de soudures plus épais les uns que les autres et même, sous la poussière et des paquets de cours ronéotypés, des TO7 abîmés, échoués en décharge mais si intouchables tant qu’ils restaient dans l’inventaire. Les salles de technologie apparaissaient alors comme une annexe nécessaire mais sans valeur, occupation des sols obligée, tolérée, parfois utile tant ces fils de paysans ou ces filles tout juste bonnes à garder des enfants ne comprenaient rien à Madame Bovary ou même à Pythagore. Il fallait bien les occuper, qu’ils sachent au moins taper une pauvre lettre dans un logiciel de traitement de textes, qu’ils connaissent au moins l’intérêt d’un logiciel de traitement de textes, qu’ils laissent un peu le reste du collège respirer le temps qu’ils passerait à l’autre bout de ces hectares de la cité scolaire. Déjà, il y a près de 15 ans, ce bâtiment était zone inconnue, ou interdite, ou mystérieuse, rien ne transparaissait de ce que l’on pouvait y apprendre, comment parfois des enfants, des adolescents s’y laissaient surprendre par l’innovation et la liberté. C’est cela, c’est juste cela que le nouvel enseignant imaginait jour après jour depuis sa nomination ni extremis, car personne ne voulait être nommé ici, sauf les débutants qui n’avaient pas le choix, les contractuels qui voulaient travailler. Il avait commencé à faire un cours dehors, assis dans l’herbe avec les élèves parce que d’abord il faisait trop chaud dedans, cela sentait le moisi des mois d’été fermés, on n’avait pas trop envie non plus, en septembre, de retourner s’asseoir et rangés sages face au blanc du tableau du savoir. Ils avaient parlé du travail, de la modernité du travail, de l’évolution de la technologie, du développement de la société, du développement du travail, du développement durable, du développement durable du travail dans la société, de la nécessité de travailler pour vivre, qu’est-ce que c’était que de vivre en travaillant. Puis ils avaient parlé d’un projet qui durerait toute l’année, quelque chose qui permettrait de construire un machin technologique en accord avec les programmes officiels, obligés, mais qui laisserait tout le monde libre de produire une idée, un essai, un gain. Et durant des années, le professeur avait animé des mini-entreprises humaines, ils avaient inventés ensemble, une maquette de toit végétalisé avec récupération des eaux de pluie, une éolienne à pédales, une horloge comme un cheval à bascule, un prototype de véhicule solaire comme un triporteur pour promener les vieux de l’EHPAD à côté, un calculateur électronique de calories pour bouteilles de soda...

Et voici que l’inspecteur revient dans ses lieux de mémoire. Et qu’il ne trouve pas tant de changement, mais comment est-ce possible, que même la peinture sur les murs il s’en souvient, les petites plaques carrées de l’isolation au plafond, plus jaunes sans doute et mouchetées de boulettes de papiers mâchés avec des constellations d’encre bleue. Mais le reste, écrans plats désormais, une fraiseuse supplémentaire offerte par le Conseil départemental qui n’est plus général, le même agencement, le même mobilier, le même ennui sans doute, pour peu. L’inspecteur marche doucement dans les allées, peut-être ne pas éveiller tout ce qui dort encore, ces enfants devenus adultes aujourd’hui, parents eux-mêmes qui ont tout oublié de ces heures passées ici pour quelles vocations, quels métiers aujourd’hui, quels bonheur de leur vie travaillée, pour quels espoirs, et leurs propres enfants, reviendraient-ils ici, ce ne serait pas même surprenant. En cherchant bien au fond de l’armoire métallique dans la pièce du fond, l’inspecteur retrouverait ses propres écrits d’enseignant, ces petites innovations pédagogiques rêvées, ces heures de sourire et ses désespoirs qui le poussèrent un jour à partir. Il aurait pu y rester lui-aussi, là-bas, cette campagne délaissée, ce bâtiment de bannis toujours placé au fond des espaces. Pourquoi ne pas avoir transformé ces trois salles en laboratoire de mathématiques, il n’aurait pas été possible de transférer les mathématiques sans les traiter dans un laboratoire mais même, pourquoi ne pas l’avoir fait et placer ensuite la technologie et autres sciences industrielles appliqués, qui font aussi la philosophie, et la littérature, et l’histoire ou la géographie, au cœur du bâtiment principal ? L’inspecteur pense alors au seul pouvoir possible de la persuasion, voir le nouveau principal du collège, voir les enseignants. Ah ! Certains sont des anciens collègues, après quinze ans, ils ne se reconnaîtront plus, ils ne se sont connus jamais.

proposition n° 2

Pour rejoindre la salle des professeurs à l’étage, il faut prendre l’escalier extérieur, béton plaqué sur le pignon avec la main courante en acier parsemé d’écailles de rouilles, puis, décrochement sur le mur Nord, ou petit balcon, palier et la porte vitrée qui claque dans le vent car elle ferme mal. Il doit exister un escalier intérieur, mais il est peu emprunté, réservé aux élèves pour l’accès à une salle audiovisuelle annexe meublée de chaises en plastique, d’un poste de télévision à tube cathodique. La salle des professeurs n’a pas changé, la moquette peut-être, bien que toujours râpée dans un marron fait de traces de chaussures, débordements des cafés et des thés Sencha, kaki de papiers trempés. Au fond les casiers comme des boites à serviettes, autocollants syndicaux, portes ouvertes sur des liasses de copies perforées à grands carreaux gribouillés, certaines feuilles notées d’un chiffre rouge, quelques phrases dans un rectangle laissées. Et ce coin de fauteuils Emmaüs entre la fenêtre et le radiateur, le réfrigérateur qui ronronne comme à la maison, les mouches prises au piège des rideaux de Tergal, l’ennui ne vieillit pas et se fond dans les murs, il devient même la couleur des murs, il fait l’ambiance et à moins de raser le bâtiment, il est facile de dire que le temps se déroule ici sans surprise. Sur le panneau de liège piqué d’aiguilles Vaudou, portraits et articles de la Charente Libre, circulaires ministérielles, arrêtés rectoraux, le courrier du maire aussi à propos du stationnement et des amendes probables, l’affiche enfin de la bourse aux livres, vide placards, distribution des diplômes. C’est à la fois la couleur et le son, celles de l’incognito revenant visé par les anciens traqueurs, célèbres ex-quelque choses banalisés depuis, que seules les anciennes amours sauraient reconnaitre. Quel élève si doué a dessiné cette vignette de pleine page, format raisin au bleu, puis à l’encre de Chine et la couleur, gouache, ordinateur, quel concours l’a poussé à produire sans savoir ni du texte ni du thème, autour, sans savoir l’impression chez Minofset en ville, sans savoir rien de ce que l’on verrait, de là où on placerait l’affiche, ras du sol sur la porte du bureau de tabac, collage sauvage sur garage au feu rouge, place de la mairie sur l’ancien cinéma caviardé couvert encore de campagne électorale, dans la salles des professeurs du collège. On regarde, on plonge dans les détails, tout signifiant, l’image est telle qu’elle était jadis et pourtant si neuve parce que justement, on est là à la regarder, seul, parmi ceux qui passent.

proposition n° 3

Il y eu des drames ici, de ceux qui montent le rouge aux joues ou qui montent les haines basiques de ces besoins primaires d’en découdre coute que coute pour une idée, pour un mot. Tout comme enfant on défendait un frère plus frêle, un gringalet de muscles mais un frère tout de même que des brutaux secouaient à cause d’un pantalon trop grand, d’une veste élimée, d’une simple casquette suffisamment exotique pour ne pas dépareiller dans un tiroir de slips de bains tricotés, mais un frère à défendre, comme un honneur. Le drame venait surtout du métier, confiance rompue à nouveau comme tout petit jadis, ici encore un professeur qui juge et qui insulte, qui bouscule et qui pousse le jeune stagiaire, sous contrat même, moins que rien, dans une discipline mineure mais il aurait agi de la même manière avec un musicien, artiste peintre, peut-être aussi avec le collègue précieux d’espagnol et plus encore avec les instituteurs de SEGPA, si loin du grand seigneur maître des lieux et seulement bi-admissible à l’agrégation, mais tout de même, le plus gradé céans. Le drame était le mépris de la classe du bas, de ceux qui voulaient enseigner alors qu’ils ne venaient que du bas, et ce regard de bigot pour un prêtre ouvrier lançait bien plus que de condescendance, c’était le blanc sur le noir, la raison du plus fort, le plus sûr d’être fort, et force était de constater combien le suivaient ce leader, dominant les lettres classiques comme toujours la tête baissée, l’éducation physique et sportive qu’il hélait gymnastique, au trot, au trot, l’histoire qui n’apprenait rien et la géographie inutile à qui saurait trouver du travail ici. Ici, lieu de drame, la science certaine des nombres et des calculs probants écrasait tout entre les casiers à serviettes et le café froid dégoulinant sur la moquette grasse. Il y eut des drames, et ce fut d’abord une injure répliquée, la première fois sans doute, une belle et franche injure qui mit le silence entre les murs, tant de silence que l’on entendait enfin les enfants jouer dans la cour, le sifflet d’un arbitre amateur dans une partie de foot à vingt buts marqués entre les piliers du préau, la comptine du saut à l’élastique, l’écho des poursuites sous le porche interdit, tous tus sur les ondes de l’injure qui durent encore un peu, et la main levée des mathématiques sur la technologie mais la réplique évidente du poing dans la gueule de l’autre qui se prend le nez et les pieds dans le tapis, récupéré, puis, rien, le silence à nouveau, et la psychologue de passage qui dit qu’il l’avait bien cherché, que cela devait arriver, un jour. Alors revient l’instant du premier instant d’enseigner aussi violent qu’un premier jour d’école avec l’étonnement, le besoin aussi de résister, les yeux dans la glace des toilettes avec cet air de dire, quand je me regarde j’ai peur, quand je me retourne, je suis fier.

proposition n° 4

Enlacer un arbre, sa joue contre l’écorce, le vent du bois aux bruissants sifflements des feuilles, ça donne l’effet de zoom arrière, si longue focale du sol au ciel, très vite, accéléré jusqu’à l’azur et le vertige dans la tête de cette ascension qui n’en finit tant elle file en vitesse depuis la ville, depuis le lieu dit vers la source de tous les maux. On remonte la rue de la chaîne, la rue de Plaisance vers Condac ou Rejallant, nationale 10, Mansle au sud, vers le sud, vers le sud, le temps est petit, il rajeunit, on passe l’inauguration avec le Maire et les adjoints, la course à vélo, le parking du Super U et le concours de belote, prix des maisons fleuries, brocante et fête des écoles, MJC d’hier ou zumba d’aujourd’hui, les tables de pique nique près du fleuve, l’herbe verte, les prairies vertes, le blé en herbe, le blé et toutes les cultures vertes, la terre rouge aux chaussures, les bois mouillés avec des stères montés, champignons, feuillards ou châtaigniers, chemins secrets, noisetiers, et la basse ville au pied du château, moulin mouillé moisi oublié humilié, la rue des tanneurs, le collège à nouveau, l’autre à raconter : celui des mathématiques importantes plus fortes que la musique ou la littérature, Sudret mariée avec l’ingénieur-chimiste de l’usine, tout le monde savait, sa maison sur les coteaux aux grandes baies vitrées sur parc paysagé, on écoutait le Lac des cygnes, Roméo et Juliette, Prokofiev et Ravel, gagner du temps sur l’exercice en écoutant sur l’électrophone quelques vinyles obligés des programmes. On écoutait la musique d’abord, on se faisait traiter de rêveur qui n’arriverait à rien sans travail ou sans sueur, sans peiner sur les maths. Pis encore, la prédiction du fils d’ouvrier qui serait ouvrier, comme ton père, oui comme ton père, mais avec Ravel, et même avec Schoenberg s’il le faut, qu’elle ne connaissait même pas Sudret, qu’elle n’imaginait pas le rêve et les images que cela faisait le concerto pour piano et orchestre, quand l’équation s’écrivait sur papier à musique comme portée par un espoir de note si nouveau, si beau.

proposition n° 5

Même les vitres fermées, léprosées de pollens bruns, de sépales séchés, insectes scotchés à l‘envers aux pattes cassées, on entendait encore les Fenwick électriques à plateau chargés des rouleaux de tissu Krilor ou de feutres, les flancs ouverts sur des batteries en fils, le conducteur debout tel un gondolier d’usine au chant du cygne, noir. Ils passaient sans nous voir mais nous, nous plongions nos doigts au soyeux des poils du tissu synthétique et pourtant aussi doux que des peluches de frairie, de celles gagnées au tir à plomb, épais angoras à l’odeur de plastique ou de carton bouilli, et les feutres quant à eux exquis comme la laine et si mous sous le film enveloppant transparent, kilomètres sortis des machines à passer, de l’atelier Zimmer à l’atelier de Taracole par les rues, comme si l’usine était la rue continuée. Partout le goût de la bourre et dans l’air les flocons invisibles de morceaux minuscules en mille chatons stériles et blancs qui faisaient dans le ruisseau des trottoirs un duvet continu d’une pelouse fausse que le vent des chariots chassait plus loin, puis reposait. Les nids des oiseaux en étaient faits, nos maisons aussi étaient faites de ces longueurs de papiers tissés qui passaient, des lais de plus d’un mètre de large côtelés comme de vrais velours et contrecollés pour tapisser les murs, des grenats, des amandes, des gris souris. Là encore on caressait de la main au-dessus de la tête de lit au gout de pantoufle neuve, où l’on piquait pourtant de punaises invisibles des images plus rock n’roll les unes que les autres. Et puis revenir à la fenêtre sale, avec pour seul plaisir désormais d’appliquer lentement la bille d’un stylo sur un papier quadrillé, non pas pour des nombres sans âme, mais pour écrire du plus bel effet les lettres de mots longs comme des jours sans fin, les plus longs possibles, locomotives, recommandations, manutentionnaires, sucés en bouche jusqu’à les tracer le plus proprement du monde, exercice vain décalé, si bien fini que le temps passait.

proposition n° 6

A Saint-Pierre des Corps, l’avenue Stalingrad conduit des ouvriers vers la rue des Ateliers mais juste en face du Technicentre SNCF, il manque quelque chose à la rue de la Liberté, à celle de l’Égalité. Les camarades doivent passer par l’Avenue de la République pour gagner la rue de la Fraternité. La rue du collège quant à elle s’appelle Villebois-Mareuil, elle s’ouvre aux vents d’ouest comme son titulaire teigneux militaire de Cochinchine et du Transvaal mais en fait, on entre par le passage Jules Ferry, qui est une impasse. Il faut se demander ce que voient les travailleurs scolaires tous les jours sur le trajet qui les mènent ici. De l’ouest justement, cet air humide qui les pousse et leur cache sans doute le sang des abattoirs et l’esprit du vin dans la Centrale d’achat des Leclerc, l’odeur de la ferrite et des fontes peintes en vannes et robinets de la SNRI, la gare aux herbes folles en ligne directe avec Saint-Pierre, en pierres de Sireuil et horloge Bodet, petite boîte aux lettres jaunes encore en façade. C’est aussi le chemin du professeur chaque matin, le TER de 6 heures 35 qui arrive ici à 7 heures, ou le suivant pour 8 heures 03, le transformateur EDF à droite et après, vers le sud sur la D26 nommée aussi Boulevard de Verdun comme un quai le long d’un lac asséché sur lequel meure l’hôtel-restaurant rongé déjà par le lierre et les tuiles qui tombent par terre, avec encore le mot ENTREE peint sur la porte d’entrée. Mais on n’y croit pas et longer les entrepôts de la manufacture de chaussures, puis l’ex-carrosserie, c’est la direction de Veillemorte. Ou bien prendre en face la véritable rue de la Gare, avec à jamais oubliés les tilleuls et les bars, puis devant les remorques Gaubert on suit le mystère de la rue de l’Ordaget. De l’autre côté de la ville la rivière La Péruse engendre Le Lien au détour de la rue de Plaisance entre la rue de l’Abreuvoir et la rue des Fontaines dans un canal en eaux qui relie le fleuve. Avant, le Family s’ouvre sur un bassin, souvent on a vu ici des rendez-vous pour tant baisers de cinéma sous la pluie et puis des roses dans les potagers de part et d’autre du Lien, prairies tranquilles en été bien loin de l’industrie, du commerce, de la Nationale 10 déviée boursoufflée évitée de cette agglomération. Dans l’autre ville, celle des mathématiques, le coupe Raby accueillait souvent un garçon pour lire des livres neufs à peine sortis des cartons livrés à la librairie, assis sur le linoléum ivre des encres fraiches, Tarandol, Julien, Vendredi ne parlaient pas d’école.

proposition n° 7

Au commencement du métier d’enseigner, à Montendre, à Cognac, à Saintes… était cette idée qu’il devait être possible de faire autrement, laisser les traces anciennes reproduites et sempiternelles. Peut-être même que dans les premiers jours, ces premières heures de cours qui servent surtout à se découvrir pour s’apprivoiser les uns les autres, le professeur avait parlé de la tuilerie abandonnée, à peine liquidée mais ouverte encore et dans laquelle les gamins roulaient en vélo, la trace de leurs pneus dans la cendre grise avec les dérapages au bas des rampes de bois. Poussière de soie si fine des argiles, ils ressortaient vieillis mais riants, ressuscités sous le soleil de la peur d’être surpris dans l’usine, dans le four tunnel, entre les claies de séchage et les tessons de tuiles. Les grands bâtiments marquaient le paysage, les cheminées se voyaient de loin depuis les champs et signaient parmi la berce et les orties les deux côtés de la route sur plusieurs centaines de mètres, dessinaient les maisons alentours depuis les murs des jardins maçonnés de chiens jusqu’aux toits orange et verts et les murs de briques à peines crépis. Il les prenait comme cela les élèves, dans une fabrique éteinte et froide qui laissait choir les espoirs et ne travaillait plus que pour les meilleurs, autonomes et sans besoin mais ailleurs. Il les voyait pris ainsi dans un cheminement de la glaise au matériau solide et sec, de celui qui sert à bâtir et qui dure dans le temps. Vue d’ici, l’école reproduisait alors sa propre expérience d’enfant, à quelques détails près, elle classifiait, répertoriait, bien alignés briquettes et carreaux, jusqu’à faire des palettes entières filmées et chargées pour être livrées. Mais dans la tuilerie d’intrépides gamins grimpaient dans la benne d’un Berliet Stradair jaune moutarde ou la cabine encore ouverte d’un Mercedes-Benz L 911B, c’était écrit et chromé près de la porte du conducteur, ils jouaient aux chauffeurs en fumant la liane comme une Gitane Maïs. Dans la classe ils entraient en silence et en ligne, ils s’asseyaient en rangées face au maître, ils mangeaient un crayon de bois lorsqu’ils réfléchissaient, ils écrivaient, ils lisaient, ils exerçaient, ils récitaient, ils recommençaient. La poudre de craie volait comme avant l’argile, le cours ronronnait imperturbablement dans la crainte et la peur, jamais l’enfant n’invoquait une question dans un désir d’apprendre, toujours il attendait la question, la peur de ne pouvoir répondre. Et puis après l’école, encore, les gamins montaient sur les toits de tuiles plates, la nuit même ils regardaient les étoiles allongés sur les tuiles encore chaudes, l’air était au chèvrefeuille ou au tilleul, ils se demandaient où se trouvait cachés les voies lactées de leurs destins, ce qu’ils feraient ensemble, ils aimeraient puis, grisés du vol et de la course, ils apprendraient sans le savoir.

proposition n° 8

Briques parfois friables sous les enduits cloqués, les flaques aux miroirs irisés éclaboussent les pas, on marche plus vite depuis le bâtiment du fond remontant les rigoles courantes en sorties de gouttières qui dégueulent l’eau blanche et les feuilles pourries. Tous les toits sont plats au collège, les constructions gardent la tête basse même sans la pluie, alors, lorsqu’il pleut, le ciel semble tomber comme un sac sur les épaules vite mouillées. C’est ce pays qui veut cela, habitué aux bruines à cagouilles qui n’arrêtent pas les vieilles en cagoule de plastique comme si déjà leur esprit leurs cheveux leurs lunettes étaient froids serrés dans un sac pour congélateur. La pluie ne dure pas, en général, un gros d’eau qui monte, cela ne doit entraver ni la vie dans les rues là-bas ni les couloirs extérieurs du collège, cette longue allée entre les immeubles principaux recouverte d’un toit de tôle, on garde cette impression de ponton posé à l’envers sur les eaux vastes d’un lac, un peu comme ces charpentes à forme de bateau renversé dans des églises normandes. On vaque dessous, sous la mitraille des gouttes et le trop-plein qui gargouille en cascade sur les côtés du fragile passage. On craint le courant d’air seulement, embruns qui portent au visage l’idée du frais d’un invisible océan, les joues rosies, qui nous réveillent à l’envers, luisants. Un couple est là les bras ballants, lui en K-way turquoise et elle en jupe sous un parapluie à fleurs, les jambes éclaboussées par l’averse, ils semblent chercher à se repérer sur le panneau de bois à peine protégé par un Plexiglass sale et rayé. Depuis le passage couvert le professeur les appelle, ils se détournent et courent à sa rencontre. La peau grêlée ils demandent où se trouve le bureau de la principale, c’est un rendez-vous pour des parents inquiets mais on ne sait pas où est l’enfant, ce qu’il fait ici, ce qu’il apprend, vous le connaissez, non, il n’a pas toutes les classes. Sur le terrain de sport en arrière-plan les joueurs de foot se mettent à l’abri dans le gymnase, les portes n’arrêtent pas de claquer avec les entrées, portes à peine retenues par des chaussures à crampons métalliques qui claquent plus fort que la pluie sur la tôle ondulée, alors qu’une ambulance sort en sirène d’alerte du centre de secours tout proche, au-delà du stade, on distingue à peine l’enseigne bleue du Leclerc dans un nuage de brumes. La principale est en retard, retenue encore par une réunion à l’Inspection académique, elle aurait dû être présente à l’heure mais la circulation est ralentie sur la nationale à cause de la pluie, un accident aussi, elle a téléphoné, mais les parents ne veulent pas entrer et préfèrent attendre sous le porche pour fumer. Quelqu’un a ouvert la lumière dans la salle des professeurs, c’est un lieu sec et chaud d’où personne ne sortira tant que la pluie tombera. On pense que c’est un lieu sec et chaud, ce n’est pas comme dans les rues du centre à 18 heures passées où déjà on se presse pour prendre le magazine ou le programme de la télévision, la baguette de pain glissée sous la veste salie, pourquoi mettent-ils de la farine sur le pain, la poste est fermée, la banque est fermée, la mairie est fermée à cette heure-ci, les caniveaux bavent jusqu’au milieu de la chaussée des marées montantes projetées par les voitures sur les passants devant le distributeur automatique de billets. A l’étage de la pharmacie, un homme en gilet tire sur une pipe électronique en regardant dehors, il est chauve, il a l’air triste, il voit quelques clients du Loto sortir de la Maison de la presse et constate que déjà, on replie la terrasse du Pénalty, les tables basculantes rangées contre le mur ruisselant malgré la bâche, les chaises en pailles synthétiques empilées enchainées cadenassées, avant les dernières bières du jour à l’intérieur du bar. Il pleuvra peut-être toute la nuit mais de plus en plus finement, des bulles qui s’évaporent au fur et à mesure que le sommeil gagne, on dormira ainsi avec ces rigoles qui pleurent et vont grossir enfin le fleuve, jusqu’à Rochefort et Port-des-Barques, jusqu’à la mer magnanime pour si peu.

proposition n° 9

Depuis la LGV, les trains qui traversent la gare à deux cents kilomètres à l’heure emportent les suies et les graisses de l’histoire ferroviaire d’ici, transforment en virevoltants d’amarantes la moindre tige sèche des chardons. Sur la nationale 10, toute l’Europe des camions stocke en roulant les maux de la consommation, un vrombissement continu fond sous le vent d’Ouest à peine filtré par les bâtis de la zone industrielle et commerciale. Parfois ce cordon ininterrompu forme une ligne d’exode sans arrêt avant Bordeaux ou vers Paris, routes du Nord, route de l’Espagne et du Portugal, même la nuit sur l’aire de repos vers le quartier Villessot, les groupes frigorifiques apportent encore la fureur de la route et l’odeur de la gomme. C’est le monde qui passe, face au pays qui reste dans ses murailles disparues. Dans la ville aux feux rouge, la joie et les cris des cours de récréation sont vite étouffés par des Clio Mustang diesels aux vitres ouvertes, d’où débordent les publicités d’une vibration de radio, promotion canapés à la sortie de la ville, saucissons Tour de France, haut-parleur Zavatta. Un chien s’étrangle contre une grille rouillée alors que la caravane passe, les automobiles s’engouffrent dans les ruelles vers la Mairie où le passage en convoi de flat-twins et de six cylindres tournent rond sur la place, sortie de club moto aux chromes chéris, alors qu’au milieu s’étale encore le marché aux légumes et aux fruits, quelques stentors à la voix de camelots, le poissonnier gouailleur, le fromager d’ici ou le portrait de ses chèvres, sosie d’Yvette Horner juchée sur un cabriolet. Elle joue bien, on dirait la vraie, en équilibre, deux passantes esquissent une valse sur le trottoir d’en face. A vingt minutes au Sud-Est, Le Son rejoint La Sonnette pour former à Ventouse, La Sonsonnette. C’est un ruisseau à écrevisses bercé en juin par le chant des étourneaux-sansonnets qui portent ensuite, après la confluence avec le fleuve, les amours de Schubert pour les Meunières de Verteuil, de Barro, et jusqu’au Moulin enchanté de Condac qui est à présent une discothèque « club-house » où la jeunesse se relâche à raison dans une profusion de décibels. Les oiseaux passent leur chemin, remontent Le Lien, arrivent en ville et s’installent sur les pierres de Saint-André. Ils restent là sur les voussures romanes du mur à pignon, dans les niches du porche, dans les arbres de la place, et s’envolent tous en nuage aux coups de dix heures qui résonnent dans la rue de la Cloche. Plus haut, l’orage a raviné la rue des Salines où le matin le marteau pneumatique pique déjà sous les relances du compresseur. Une benne déverse à reculons des bips répétés les tonnes de graviers de rivière emportés par les eaux. C’est par la rue du Four qu’il perçoit un jeu hésitant de la suite pour violoncelle numéro un en Sol majeur échappée d’un jardin. Puis, parvenu à l’adresse, il entre sans sonner, la porte étant ouverte, au terme d’un long couloir dans la cuisine elle aussi en longueur, une femme est assise face au mug vide du café qui finit de passer, renâclant dans un remugle de machine électrique. Dehors, un balai d’ouvriers armés d’exosquelettes à moteur thermique s’enquièrent de souffler quelques feuilles mortes déjà. L’enfant n’est pas là. Et dans l’instant, le silence vient.

proposition n° 10

Bien sûr que c’est petit. Il n’y a qu’une seule bande à scooters débridés ici, un seul quartier des HLM, deux ou trois pauvres types qui dorment où ils peuvent, squattent un sous-sol humide sauf un qui ne se sépare jamais d’un caddy de supermarché et qui préfère plutôt un mobil-home ancré dans un roncier griffant de framboisiers et le crépon de roses trémières. C’est minuscule, ici. Ce n’est pas Marseille, ce n’est pas Paris, ni même Los Angeles ou Manchester et ce ne sont pourtant pas les anglais qui manquent mais ils vivent dans une communauté qui dispose désormais d’un plombier, d’un dentiste, de l’agence immobilière Maureen. Ils n’ont pas besoin de nous. Mais c’est une ville, vue des alentours, tous les habitants alentour viennent ici en ville et se regroupent sur une histoire commune, toujours le château, le temple et la paroisse, les remparts, les principaux commerces et les banques, l’offre de soins, le siège de la gendarmerie et des services de secours, le siège de l’autorité, les écoles, les collèges, les lycées, les bars, les cafés, le cinéma. C’est petit. On en fait vite le tour, beaucoup passent sans même s’arrêter. Ceux qui vivent là ne rêvent que de partir, ou bien ils vieillissent, ou bien ils meurent déjà.

On avait interrogé les marginaux d’abord, par hasard, le premier dans son imperméable raide et sucré des alcools renversés, il nous regardait de ses yeux bleus aux paupières tombantes, des yeux mouillés dont parfois semblait s’écouler une larme salée, on ne voyait plus dans son visage que sa barbe rêche maculée jusqu’aux pommettes rouges de jaune d’œuf et de brioches industrielles périmées piquées dans les poubelles de la distribution. Puis on avait trouvé le deuxième, le plein d’ammoniac à l’entre-deux jambes mouillé jusqu’à la ceinture en ficelle cirée par la bière mayonnaise, celui qui parlait si peu mais qui voyait toujours tout, caché dans les recoins à pisser, dans les caisses à poisson du marché, avec son chien qui trouvait encore le moyen de se rouler dans une charogne ou la souille encrottée des sangliers aux faubourgs de la ville. On n’avait pas trouvé le troisième. Puis on était passé chez le charcutier que l’on avait interrogé aussi alors qu’il pétrissait la chair à saucisse de ces deux mains solides, sans cesser d’étrangler les boulettes de viandes, de malaxer les herbes et le gras fondant, il répondit qu’il ne sortait pas de son laboratoire, qu’il ne voyait rien de la vie, qu’il travaillait, tout comme la pâtissière vue dans les Saint-Honoré et les Paris-Brest qu’elle plaçait en vitrine, décolleté sur le marbre, de la crème Chantilly jusque dans les cheveux, qu’elle ne le connaissait même pas ce gamin puisqu’il ne venait pas pour les oursons guimauves en chocolat ou les crocodiles acides, les fraises Tagada ou les Chupa Chups au miel. On était entré dans la froideur de l’église, soulevé le lin vert de l’autel comme si l’enfant sous la table à cache-cache méditait une farce, une prière. A la Maison de la presse, un homme roulait entre ses doigts gourds une cigarette-pain d’épice, veste et casquette aux odeurs boisées de cèpes et de fougères, mais il n’avait rien vu, en ville. A l’intérieur, on fouilla dans les albums à colorier et les pâtes à modeler, les bandes dessinées tout juste imprimées, les papiers glacés glissants, au fil des pages tranchantes comme des lames de rasoirs. La quincaillerie non plus n’avait rien vu, ni dans les caoutchoucs des bottes ou des tuyaux d’arrosage, dans les boîtes ferrées de pointes de Cent que l’on vendait encore au poids, ni au rayon des drogues entre le souffre et le cuivre de la Bouillie bordelaise. Rien. On était allé ensuite vers les courants, on voyait le fond de la Péruse et du Lien mais vers le fleuve, on chercha les pas dans la terre humide, les traces de pas dans la glaise, on se risqua aussi dans les feuilles abrasives des roseaux aux fleurs veloutées, des bambous cannelés, et des herbes de la pampa dont parfois les enfants aimaient les épillets soyeux. Rien non plus.

De son côté le professeur était retourné au collège, dans la salle de cours, l’atelier de technologie. Il faisait le tour des locaux, sa manière à lui de réfléchir, marcher en laissant aller la main sur des objets frôlés, caressés comme les parements si lisses des tables de travail, si doux pour tant de dureté dans l’étude et la production savante. Les établis de bois antiques et vénérables étaient plus rugueux, marqués des coups percés, martelés, découpés, aux échardes faciles, aux éclats provoqués. L’envers des cartes électroniques avec les pics de la brasure à l’étain, le fumet même de la brasure au fer à souder qui revenait si acre, les bavures non ébarbées des coupes de polyméthacrylate de méthyle et de PVC aux odeurs de plastiques fondus à la scie circulaire, ou la thermoplieuse, les tôles froides, les cartons humides, ces matériaux inertes prenaient soudain la couleur de l’absence. Des enfants venaient ici mais l’un d’entre eux manquait aujourd’hui. La gorge sèche et les mains moites, angine sèche, apeuré, main collante et huilée qui marque de ses empreintes le miroirs du téléphone en silence, on sent la sciure synthétique et même la graisse mécanique dans la perceuse à colonne, le pinceau aux copaux dégouline de lubrifiant, copaux d’aluminium, limaille de fer, on aimerait les prendre pour jouer, les lisser, les tisser, mais il manque, le goût de parler, le goût de changer, le goût d’enseigner.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
Cette page a reçu 175 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).