Brigitte Célérier | En tournant ce coin de rue

« construire une ville avec des mots », les contributions

Brigitte Célérier vit à Avignon. Elle est l’auteure du légendaire blog paumée.
proposition n° 1

En tournant ce coin de rue, ce matin là, il a reconnu... un éclair, une surprise. C’était la première fois, il le pensait, qu’il infléchissait ainsi ce trajet presque habituel, et pourtant... Oh ce n’était rien de particulier, la rue qui s’ouvrait devant lui, qui se pressait toute droite vers un ailleurs, n’était qu’une longue ligne tracée dans un tissu banal, mais il y avait eu, soudain, cette sensation de familiarité. Arrêté là, au coin, il a cherché. Et oui, c’était ça, cette façon dont une fenêtre, presque à l’angle, enfouie dans des plantes grimpantes, avait brillé, fait signe à l’œil qui la balayait, c’était elle, oubliée mais venue de la brume d’un temps ancien, d’une strate négligée de son passé. Il a regardé la fuite de la rue entre les façades vers de lointains feuillages, a secoué mentalement une tentative de naissance d’images floues, peut-être aussi sa tête s’est-elle imperceptiblement redressée, et il a continué son chemin.

proposition n° 2

Dans la rue principale de ce quartier, qui montait en pente douce entre deux rangées de platanes chenus, boursouflés, et joyeusement paré de bouquets de feuilles que le vent rendait musicales, du côté gauche, un peu après l’église, dans la rangée de petits immeubles de pierre qui n’avaient de noble que la beauté, l’harmonie, de leurs percements, et des quelques portails de jardins qui s’y intercalaient, s’ouvrait, en biais, discrète, une petite rue assez peu fréquentée. L’immeuble d’angle, celui qui suivait cette petite béance, présentait un angle arrondi, encore adouci par un épais manteau de vigne vierge, et l’oeil curieux qui s’attardait sur lui, en début d’après-midi, était arrêté une seconde par l’éclat du soleil qui, profitant de l’interruption de la ligne de platanes, venait frapper, à mi-hauteur, la vitre d’une toute petite fenêtre presque engloutie dans les plantes. Mais ce n’était finalement pas elle, ni la grande baie horizontale, assez inhabituelle pour le quartier, qui perçait la suite de la façade, là où la vigne s’arrêtait pour laisser apparaître un crépi d’un beige ocré, qui marquaient la mémoire des enfants, ou des passants sensibles, ou rêveurs, et donnaient à cette petite rue un air vaguement inquiétant, un peu étrange, mais les deux fenêtres de la maison qui leur faisait face, aux vitres voilées de rideaux de mousseline défraîchie, un peu grise, ou plutôt les vagues histoires, venues d’on ne sait quand, évoquées évasivement, et toujours en chuchotant un peu, qui parlaient de mouvements entraperçus par des passants isolés, surtout le soir, et qui n’étaient certainement pas provoqués par des mouvements d’air – l’un des vantaux était très légèrement ouvert – mais par... et l’on ne disait pas quoi. Bien sûr en racontant cela on souriait un peu, en l’écoutant on en riait, et puis on parlait d’autre chose, mais ça restait là, dans un recoin du crâne de certains qui ne se l’avouaient pas et qui avec les années l’oubliaient ou le croyaient.

proposition n° 3

Et derrière celui qui maintenant n’avançait plus guère, il y avait, l’ancrant dans le presque familier, cette grande rue du bourg, cette grande rue ou route parcourue souvent parce qu’elle était une des sorties de la ville, mais demeurant encore pour quelques kilomètres rue principale du gros village devenu quartier de la cité, sans perdre sa personnalité et son nom, rue déserte en ce milieu de matinée avec ses rangées de platanes sans âge, ses maisons sages, l’église romane derrière le petit espace laissé vide pour former une place avec deux bancs, un massif de fleurs champêtres et le panneau racontant l’histoire de la construction de l’église et du temps où le bourg était l’égal de la ville qui l’a maintenant englobé, la grande brasserie flanquée d’une petite pizzeria et d’un marchand de journaux, à l’allure très citadine, comme transplantés du centre. Et puis, un peu plus loin encore, le pavillon noble, entouré d’un parc qui est maintenant le jardin municipal, l’école déserte en cette saison de vacances et le moment où la rue redevient route, perdant ses platanes, passant le long de deux cités, de villas endormies derrière leurs petits jardins d’où débordent des buissons de lauriers ou de bignone, un ou deux terrains vagues avec des ferrailles ou un mur croulant sous des plantes, un étang, traversant cette couture entre la ville et l’ancien bourg, cette zone qui ne porte comme nom que l’appellation vague de « vers X » avant un rond-point, un cyprès et un micocoulier étonnamment vivace au centre, et autour un garage, un restaurant de chaîne, des jardinières étiques et le retour des platanes pour l’entrée dans le cœur de la ville.

proposition n° 4

L’éclat du soleil sur ce bout de vitre avait réveillé, dans l’indécision du souvenir, la chaleur lourde, solide, des midis ou des après-midi d’été en leur naissance sur cette ville, quand les platanes filant dans la direction du soleil restaient nus, ne projetaient aucune ombre bienfaisante où se couler, en passant d’une tache de fraicheur à l’autre, et que c’était un long ruban calciné qui reliait ce coin de rues aux portes de la ville, qui continuait ensuite, juste un peu atténué par quelques murailles en biais, plus hautes, assez pour, à mesure que les heures inclinaient la lumière, créer l’amorce de plages d’ombre amenées à s’étendre, à donner l’illusion d’un soulagement — même si les pierres surchauffées lâchaient encore un peu de touffeur — à ceux qui n’avaient pas la ressource de connaître les trajets détournés empruntant un dédale de petites rues que leur orientation baignait d’une pénombre délicieuse, jusqu’à descendre vers le pré brillant sous la lumière pour cueillir le jeu des petites taches claires sur la coulée sombre, puissante, rafraîchissante, au moins pour l’esprit, du fleuve, là où la ville s’achevait.

proposition n° 5

Le trottoir, très étroit comme presque toujours dans la ville – les rues étant conçues pour de petites charrettes ou fines calèches, les piétons s’écrasent comme jadis contre le mur lors du passage d’un véhicule, mais on a ajouté l’idée d’un abri en hommage à la rapidité des automobiles – manque à l’angle et au début de la petite ruelle, remplacé par des débris divers, fragments de pierres provenant du trottoir détruit et d’une petite borne brisée, branches cassées, quelques bouts d’écorce et des feuilles qui finissent de se décomposer, comme si l’endroit avait été voué, implicitement, à leur servir de réceptacle ; à la limite du pan de mur envahi de feuilles, juste avant que démarre le trottoir, sur un peu moins de trois mètres de longueur, une petit aile en retrait s’intercale avant la maison au crépi ocre, créant un minuscule jardin borné par une palissade de planches peintes d’un bleu gris qui s’écaille sur laquelle croulent les branches d’un étique laurier rose qui pose courageusement de douces notes vertes et roses devant le bout de façade couvert d’un enduit gris désastreux. Une porte étroite s’ouvre sur ce bout de jardin dans la maison d’angle, celle de la vitre enfouie sous les feuilles.

proposition n° 6

Il a fait quelques pas dans la petite rue, les yeux sur la verdure là-bas, tout au bout, quelques pas alentis par un doute. Il n’avait pas compris, on ne lui avait pas dit, que la médiathèque Beckett (il a murmuré pour le plaisir médiathèque Beckett, en faisant claquet les « ke ») était entourée d’un jardin, ou d’une esplanade boisée... Il doutait même, malgré le clin d’oeil du soleil sur la vitre, que cette rue soit la bonne... butait autrefois sur les maisons d’une rue transversale. A tourné sur lui-même, cherchant, trouvant, sur la maison aux rideaux sales, à sa gauche, une plaque mentionnant carreiroun dou remoulinado -– sentier du tourbillon... Un soulagement, un grand sourire qui réveillait l’étonnement ironique d’antan, et à pas lents, ses yeux glissant, attentifs, sur les deux rangées de façades, à la recherche de souvenirs, il a commencé à suivre la longue ligne droite que dessinait la rue vers ce brouillamini vert. Et cela revenait avec la même lenteur, une maison à sa gauche, un peu plus loin, une grille prétentieuse, un ami perdu, comment s’appelait-il déjà, Frédéric ou Vincent, le fils de Monsieur Roux le coiffeur de la place aux herbes, devant l’église -– non, Vincent, c’était le petit maigrichon aux belles agates, le père Vinachier, le restaurateur de la grande place devant la gare, avait de l’argent –- ... il devait y avoir, un peu après, mais ne le reconnaissait pas... ralentissement, hésitation à nouveau, négligée... l’immeuble où habitaient les filles Ricordi, le sourire des yeux de Mariette. Oui, bien sûr -– un mouvement de triomphe intérieur -– la rue finissait alors face à cette vieille bâtisse ruinée qui avait gardé le nom d’hôtel du Roi René. C’était cela, il avait dû être racheté par la municipalité, détruit et dans le jardin qui le remplaçait on avait construit la petite médiathèque de quartier... Oui, sûrement, c’était le bon chemin et son pas est devenu plus rapide. Restait, rodant sous l’attente de la rencontre au devant de laquelle se pressait, la trace de ces histoires, ces légendes sur les maisons du début de la rue, la recherche du nom des habitants de la bâtisse aux rideaux sales.

proposition n° 7

L’île proche, face à la ville, un portail croulant, quelques roseaux au bord d’un ancien bras du fleuve canalisé, quelques vieux ceps dans une vigne envahie d’herbes, et, dans un fouillis broussailleux, une petite clairière et la grande demeure noble, sa carcasse résistant à la dévastation, les parquets dégradés, un grand trou dans un mur là où il y avait eu sans doute une cheminée de marbre et puis eux, surtout, qui en avaient fait leur domaine secret, Mariette Ricordi et sa petite sœur, les garçons, leur groupe, ces images se superposaient aux maisons et immeubles de la petite rue pendant qu’il avançait lentement vers ce rendez-vous qui l’ennuyait de plus en plus –- lui semblait absurde soudain ce besoin de s’engager, cette honte de la vacance dans laquelle il se complaisait depuis son arrivée dans cette ville où il ne connaissait plus personne – et réveillaient le souvenir de ces deux années de découvertes, de rires, de projets, d’amitié, la fin de son, de leur adolescence, il y avait si longtemps, peut-être la raison, il le réalisait, du choix de cette ville pour trancher avec sa vie d’adulte... Il avait cessé de guetter des yeux une trace de la maison des sœurs Ricordi, il se souvenait de sa recherche du domaine perdu, quelques mois après son arrivée et de la haie tressée, du portail si merveilleusement vieilli, de la plaque discrète, sur lesquels il avait buté, de cette découverte, furtivement navrée, en cherchant sur le web : leur royaume était devenu restaurant discrètement luxueux avec chambres d’hôtes charmantes, un endroit délicieux, qui savait si parfaitement préserver le caractère de la région, selon ce qu’annonçait le site, juste avant d’afficher les prix qui le mettaient hors d’atteinte des actuels habitants de ladite région, ou du moins de la plupart d’entre eux.

proposition n° 8

Il avançait, et sous l’idée du domaine perdu qui, au rythme de ses pas, avait pris la place de ce rendez-vous vers lequel il allait, se glissait vaguement la conscience de l’accumulation lente des couches grises qui, depuis le matin, jouaient à se rapprocher, se superposer, s’écarter pour filtrer le soleil ou, parfois, laisser passer de francs ruisseaux de lumière comme celui qui, tout à l’heure, avait frappé la vitre entre les feuilles. Peu à peu les nuages s’étaient amassés, et le brouillard vert des arbres au bout de la rue était maintenant dominé par une colline sombre sous-tendue par un rayon doré. La lumière s’était faite morne jusqu’à mourir et au moment où il levait les yeux une goutte, seule, grosse et lente, est venue s’écraser sur sa main, suivie d’une seconde sur la manche de sa veste de toile bleue, puis d’autres, de plus en plus serrées. Il a regardé la rue qui filait toute droite entre les portails et les portes fermés, a hâté le pas vers un jardin un peu plus grand, à deux cents mètres environ sur sa gauche, et le micocoulier qui sortait de la limite assignée pour installer, au dessus de la bande de pierres constituant trottoir, un petit abri freinant les gouttes qui maintenant se pressaient. Il est resté là un moment, sa grimace instinctive se muant en sourire pour aller avec la musique de l’eau sur les feuilles, l’amorce de petit ruisseau qui suivait une pente, presque imperceptible jusqu’alors, vers un perron dégradé de l’autre côté de la rue, et puis comme faiblissait l’intensité de l’averse, il est reparti, se sentant absurdement jeune, dansant presque d’un plaisir animal, cherchant à retrouver l’air de singing in the rain, avec un manque d’originalité qui le réjouissait.

proposition n° 9

Il est reparti, son mocassin claquant très doucement sur le macadam humide en descendant de la pierre... une branche d’arbuste débordant du jardin s’est redressée en éparpillant de fines goûtes quand son épaule, qui la retroussait, s’est éloignée, et il a cru entendre, en contrepoint de ses premiers pas, un brusque murmure de fouet, l’écrasement minuscule des gouttelettes. Comme si le chant de la pluie, en cessant, avait, dans l’air nettoyé, réveillé la rue, tous les infimes et rares bruits de la vie... Un bourdonnement, le souffle d’une voiture, là-bas au loin, dans la rue perpendiculaire, devant cette médiathèque vers laquelle il allait.. Il s’arrêta, regarda son jean presque sec, la manche trempée de sa veste, et voilà que son geste éveillait un son d’humidité froissée. Il hésitait – pas vraiment envie de sortir de sa solitude, d’ailleurs ce n’était pas vraiment un rendez-vous... Un trottinement sur du gravier et un brusque aboiement, jappement plutôt, dans son dos. Venu du jardin ? Le souffle, peut-être, du chien, en arrêt tendu – non plutôt en repos, essoufflement de vieillesse. D’ailleurs il y avait la barrière. Un trille, une petite musique cristalline, il ne savait où, quelque part, devant, et puis dans son dos, dans le jardin sans doute, un rire de femme, un appel, le trottinement du chien qui s’éloignait, rejoignait un bruit de sandales faisant crisser le gravier, et la tension qui l’habitait depuis une heure, celle qu’il avait refoulée par la recherche des souvenirs, qui l’avait figé involontairement sous le jappement, s’est dénouée. La rue qu’il croyait jusque là silencieuse, prenait vie, et vie aimable à base de légers sons. Et même les répons entre un portail secoué, la vibration d’un grillage, le claquement lointain d’un volet de bois, dans le petit vent qui se levait maintenant, devenaient musique. Oui, la rue s’animait, et venait vers lui un chuintement de roues sur l’humidité, le cycliste lui adressait, en le dépassant, d’une voix où l’accent chantait avec trop d’assurance, un salut incompréhensible... derrière lui, le bruit léger d’une fenêtre qui s’ouvrait et l’entrain velouté d’une voix de mezzo. Il s’est retourné. L’arbre cachait la fenêtre, et ses feuilles bougeaient lentement en appui du chant.

proposition n° 10

Il restait là, dans l’odeur lourde, délectable, comme une soupe de vielles pommes caramélisées, qui s’élevait de la terre mouillée et il écoutait, sans envie de repartir, la voix de la femme, chaude et abricotée, velours d’orange mêlé de rose, avec cette suavité ferme qui se dissout, se fait purée de saveur parfumée dans la bouche et l’emplit, ne s’efface que lentement. Il restait là, sans pensées, les sens éveillés par le contact assez désagréable de la manche humide sur la peau de son bras qui se rétractait et s’éveillait, se singularisait, s’alliait à l’odeur du sol à celle plus aillée, tonique, des feuilles du micocoulier, à l’idée liquide de l’air rafraîchi par l’ondée que le vent naissant posait comme une lotion sur son visage. Il a essuyé, instinctivement, une main sur son jean... le contact un râpeux de l’étoffe, et puis en s’attardant, dans son absence de pensée, la main glissant en suivant les fils de la trame, jouant de leur imperceptible relief. Il restait là dans le cocktail d’odeurs du jardin, du macadam, un vague relent de crottes, figé dans l’envie de voir le visage de cette femme, et il s’appuyait sur la rambarde de bois, le vernis humide sous ses doigts, la caresse rude d’une branche hérissée de larges aiguilles d’un arbuste inconnu que la brise plaquait sur le dos de sa main. Il s’est dégagé, a fait quelques pas vers l’origine de la rue, s’est arrêté à nouveau devant la maison voisine, dans une odeur de chèvrefeuille fané, odeur qui s’évanouissait, perdait de sa puissance enivrante, devenait désagréable, prenait un goût d’anis mal dosé, et se retournant il voyait maintenant, par une fenêtre ouverte, sans l’obstacle de l’arbre, une pièce, une cuisine sans doute, et la femme, la laideur lourde de son visage, curieusement assortie pourtant à cette voix mélodieuse et chaude comme un fruit ensoleillé, accompagnés par une odeur ronde et épicée de café, qui lui a donné faim. A mis une main dans sa poche, a senti à travers un peu de poussière, de bribes de tabac, le rond contact poisseux d’un bonbon oublié. Un goût articiel, un peu médicamenteux, un semblant de sucre chimique, une fausse saveur de réglisse, travestissement exécrable de la profondeur sombre attendue. Il l’a recraché, a extirpé, petit cylindre de papier doux, vague odeur qui a réjoui son nez, une cigarette d’un paquet de gauloises sorti de sa poche, et avant de l’allumer, pour se nettoyer la bouche, a cherché, trouvé, sur le bord de la fenêtre close devant laquelle il se tenait maintenant, des petits cailloux, que sa main, dans cette vacance, cette absence de volonté qui était la sienne, a testés, caressés pour en choisir un, assez petit, assez rond, assez frais et lisse, un peu marmoréen, et l’a porté à sa bouche. L’a fait tourner un peu sous sa langue, retrouvant son enfance, la saveur fraîche, une douceur légèrement aillée, l’a coincé, avant de marier à cette clarté l’âcreté de la gauloise. Et sa langue caressant les brins de tabac compressés, cédant à son envie de régression, il est revenu vers le bout de la rue, la fenêtre dans les feuilles, la brasserie de la place, une envie de chocolat, doux, sucré, chaud.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
Cette page a reçu 339 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).