Brigitte Célérier | En tournant ce coin de rue

« construire une ville avec des mots », les contributions

Brigitte Célérier vit à Avignon. Elle est l’auteure du légendaire blog paumée.
proposition n° 1

En tournant ce coin de rue, ce matin là, il a reconnu... un éclair, une surprise. C’était la première fois, il le pensait, qu’il infléchissait ainsi ce trajet presque habituel, et pourtant... Oh ce n’était rien de particulier, la rue qui s’ouvrait devant lui, qui se pressait toute droite vers un ailleurs, n’était qu’une longue ligne tracée dans un tissu banal, mais il y avait eu, soudain, cette sensation de familiarité. Arrêté là, au coin, il a cherché. Et oui, c’était ça, cette façon dont une fenêtre, presque à l’angle, enfouie dans des plantes grimpantes, avait brillé, fait signe à l’œil qui la balayait, c’était elle, oubliée mais venue de la brume d’un temps ancien, d’une strate négligée de son passé. Il a regardé la fuite de la rue entre les façades vers de lointains feuillages, a secoué mentalement une tentative de naissance d’images floues, peut-être aussi sa tête s’est-elle imperceptiblement redressée, et il a continué son chemin.

proposition n° 2

Dans la rue principale de ce quartier, qui montait en pente douce entre deux rangées de platanes chenus, boursouflés, et joyeusement paré de bouquets de feuilles que le vent rendait musicales, du côté gauche, un peu après l’église, dans la rangée de petits immeubles de pierre qui n’avaient de noble que la beauté, l’harmonie, de leurs percements, et des quelques portails de jardins qui s’y intercalaient, s’ouvrait, en biais, discrète, une petite rue assez peu fréquentée. L’immeuble d’angle, celui qui suivait cette petite béance, présentait un angle arrondi, encore adouci par un épais manteau de vigne vierge, et l’oeil curieux qui s’attardait sur lui, en début d’après-midi, était arrêté une seconde par l’éclat du soleil qui, profitant de l’interruption de la ligne de platanes, venait frapper, à mi-hauteur, la vitre d’une toute petite fenêtre presque engloutie dans les plantes. Mais ce n’était finalement pas elle, ni la grande baie horizontale, assez inhabituelle pour le quartier, qui perçait la suite de la façade, là où la vigne s’arrêtait pour laisser apparaître un crépi d’un beige ocré, qui marquaient la mémoire des enfants, ou des passants sensibles, ou rêveurs, et donnaient à cette petite rue un air vaguement inquiétant, un peu étrange, mais les deux fenêtres de la maison qui leur faisait face, aux vitres voilées de rideaux de mousseline défraîchie, un peu grise, ou plutôt les vagues histoires, venues d’on ne sait quand, évoquées évasivement, et toujours en chuchotant un peu, qui parlaient de mouvements entraperçus par des passants isolés, surtout le soir, et qui n’étaient certainement pas provoqués par des mouvements d’air – l’un des vantaux était très légèrement ouvert – mais par... et l’on ne disait pas quoi. Bien sûr en racontant cela on souriait un peu, en l’écoutant on en riait, et puis on parlait d’autre chose, mais ça restait là, dans un recoin du crâne de certains qui ne se l’avouaient pas et qui avec les années l’oubliaient ou le croyaient.

proposition n° 3

Et derrière celui qui maintenant n’avançait plus guère, il y avait, l’ancrant dans le presque familier, cette grande rue du bourg, cette grande rue ou route parcourue souvent parce qu’elle était une des sorties de la ville, mais demeurant encore pour quelques kilomètres rue principale du gros village devenu quartier de la cité, sans perdre sa personnalité et son nom, rue déserte en ce milieu de matinée avec ses rangées de platanes sans âge, ses maisons sages, l’église romane derrière le petit espace laissé vide pour former une place avec deux bancs, un massif de fleurs champêtres et le panneau racontant l’histoire de la construction de l’église et du temps où le bourg était l’égal de la ville qui l’a maintenant englobé, la grande brasserie flanquée d’une petite pizzeria et d’un marchand de journaux, à l’allure très citadine, comme transplantés du centre. Et puis, un peu plus loin encore, le pavillon noble, entouré d’un parc qui est maintenant le jardin municipal, l’école déserte en cette saison de vacances et le moment où la rue redevient route, perdant ses platanes, passant le long de deux cités, de villas endormies derrière leurs petits jardins d’où débordent des buissons de lauriers ou de bignone, un ou deux terrains vagues avec des ferrailles ou un mur croulant sous des plantes, un étang, traversant cette couture entre la ville et l’ancien bourg, cette zone qui ne porte comme nom que l’appellation vague de « vers X » avant un rond-point, un cyprès et un micocoulier étonnamment vivace au centre, et autour un garage, un restaurant de chaîne, des jardinières étiques et le retour des platanes pour l’entrée dans le cœur de la ville.

proposition n° 4

L’éclat du soleil sur ce bout de vitre avait réveillé, dans l’indécision du souvenir, la chaleur lourde, solide, des midis ou des après-midi d’été en leur naissance sur cette ville, quand les platanes filant dans la direction du soleil restaient nus, ne projetaient aucune ombre bienfaisante où se couler, en passant d’une tache de fraicheur à l’autre, et que c’était un long ruban calciné qui reliait ce coin de rues aux portes de la ville, qui continuait ensuite, juste un peu atténué par quelques murailles en biais, plus hautes, assez pour, à mesure que les heures inclinaient la lumière, créer l’amorce de plages d’ombre amenées à s’étendre, à donner l’illusion d’un soulagement — même si les pierres surchauffées lâchaient encore un peu de touffeur — à ceux qui n’avaient pas la ressource de connaître les trajets détournés empruntant un dédale de petites rues que leur orientation baignait d’une pénombre délicieuse, jusqu’à descendre vers le pré brillant sous la lumière pour cueillir le jeu des petites taches claires sur la coulée sombre, puissante, rafraîchissante, au moins pour l’esprit, du fleuve, là où la ville s’achevait.

proposition n° 5

Le trottoir, très étroit comme presque toujours dans la ville – les rues étant conçues pour de petites charrettes ou fines calèches, les piétons s’écrasent comme jadis contre le mur lors du passage d’un véhicule, mais on a ajouté l’idée d’un abri en hommage à la rapidité des automobiles – manque à l’angle et au début de la petite ruelle, remplacé par des débris divers, fragments de pierres provenant du trottoir détruit et d’une petite borne brisée, branches cassées, quelques bouts d’écorce et des feuilles qui finissent de se décomposer, comme si l’endroit avait été voué, implicitement, à leur servir de réceptacle ; à la limite du pan de mur envahi de feuilles, juste avant que démarre le trottoir, sur un peu moins de trois mètres de longueur, une petit aile en retrait s’intercale avant la maison au crépi ocre, créant un minuscule jardin borné par une palissade de planches peintes d’un bleu gris qui s’écaille sur laquelle croulent les branches d’un étique laurier rose qui pose courageusement de douces notes vertes et roses devant le bout de façade couvert d’un enduit gris désastreux. Une porte étroite s’ouvre sur ce bout de jardin dans la maison d’angle, celle de la vitre enfouie sous les feuilles.

proposition n° 6

Il a fait quelques pas dans la petite rue, les yeux sur la verdure là-bas, tout au bout, quelques pas alentis par un doute. Il n’avait pas compris, on ne lui avait pas dit, que la médiathèque Beckett (il a murmuré pour le plaisir médiathèque Beckett, en faisant claquet les « ke ») était entourée d’un jardin, ou d’une esplanade boisée... Il doutait même, malgré le clin d’oeil du soleil sur la vitre, que cette rue soit la bonne... butait autrefois sur les maisons d’une rue transversale. A tourné sur lui-même, cherchant, trouvant, sur la maison aux rideaux sales, à sa gauche, une plaque mentionnant carreiroun dou remoulinado -– sentier du tourbillon... Un soulagement, un grand sourire qui réveillait l’étonnement ironique d’antan, et à pas lents, ses yeux glissant, attentifs, sur les deux rangées de façades, à la recherche de souvenirs, il a commencé à suivre la longue ligne droite que dessinait la rue vers ce brouillamini vert. Et cela revenait avec la même lenteur, une maison à sa gauche, un peu plus loin, une grille prétentieuse, un ami perdu, comment s’appelait-il déjà, Frédéric ou Vincent, le fils de Monsieur Roux le coiffeur de la place aux herbes, devant l’église -– non, Vincent, c’était le petit maigrichon aux belles agates, le père Vinachier, le restaurateur de la grande place devant la gare, avait de l’argent –- ... il devait y avoir, un peu après, mais ne le reconnaissait pas... ralentissement, hésitation à nouveau, négligée... l’immeuble où habitaient les filles Ricordi, le sourire des yeux de Mariette. Oui, bien sûr -– un mouvement de triomphe intérieur -– la rue finissait alors face à cette vieille bâtisse ruinée qui avait gardé le nom d’hôtel du Roi René. C’était cela, il avait dû être racheté par la municipalité, détruit et dans le jardin qui le remplaçait on avait construit la petite médiathèque de quartier... Oui, sûrement, c’était le bon chemin et son pas est devenu plus rapide. Restait, rodant sous l’attente de la rencontre au devant de laquelle se pressait, la trace de ces histoires, ces légendes sur les maisons du début de la rue, la recherche du nom des habitants de la bâtisse aux rideaux sales.

proposition n° 7

L’île proche, face à la ville, un portail croulant, quelques roseaux au bord d’un ancien bras du fleuve canalisé, quelques vieux ceps dans une vigne envahie d’herbes, et, dans un fouillis broussailleux, une petite clairière et la grande demeure noble, sa carcasse résistant à la dévastation, les parquets dégradés, un grand trou dans un mur là où il y avait eu sans doute une cheminée de marbre et puis eux, surtout, qui en avaient fait leur domaine secret, Mariette Ricordi et sa petite sœur, les garçons, leur groupe, ces images se superposaient aux maisons et immeubles de la petite rue pendant qu’il avançait lentement vers ce rendez-vous qui l’ennuyait de plus en plus –- lui semblait absurde soudain ce besoin de s’engager, cette honte de la vacance dans laquelle il se complaisait depuis son arrivée dans cette ville où il ne connaissait plus personne – et réveillaient le souvenir de ces deux années de découvertes, de rires, de projets, d’amitié, la fin de son, de leur adolescence, il y avait si longtemps, peut-être la raison, il le réalisait, du choix de cette ville pour trancher avec sa vie d’adulte... Il avait cessé de guetter des yeux une trace de la maison des sœurs Ricordi, il se souvenait de sa recherche du domaine perdu, quelques mois après son arrivée et de la haie tressée, du portail si merveilleusement vieilli, de la plaque discrète, sur lesquels il avait buté, de cette découverte, furtivement navrée, en cherchant sur le web : leur royaume était devenu restaurant discrètement luxueux avec chambres d’hôtes charmantes, un endroit délicieux, qui savait si parfaitement préserver le caractère de la région, selon ce qu’annonçait le site, juste avant d’afficher les prix qui le mettaient hors d’atteinte des actuels habitants de ladite région, ou du moins de la plupart d’entre eux.

proposition n° 8

Il avançait, et sous l’idée du domaine perdu qui, au rythme de ses pas, avait pris la place de ce rendez-vous vers lequel il allait, se glissait vaguement la conscience de l’accumulation lente des couches grises qui, depuis le matin, jouaient à se rapprocher, se superposer, s’écarter pour filtrer le soleil ou, parfois, laisser passer de francs ruisseaux de lumière comme celui qui, tout à l’heure, avait frappé la vitre entre les feuilles. Peu à peu les nuages s’étaient amassés, et le brouillard vert des arbres au bout de la rue était maintenant dominé par une colline sombre sous-tendue par un rayon doré. La lumière s’était faite morne jusqu’à mourir et au moment où il levait les yeux une goutte, seule, grosse et lente, est venue s’écraser sur sa main, suivie d’une seconde sur la manche de sa veste de toile bleue, puis d’autres, de plus en plus serrées. Il a regardé la rue qui filait toute droite entre les portails et les portes fermés, a hâté le pas vers un jardin un peu plus grand, à deux cents mètres environ sur sa gauche, et le micocoulier qui sortait de la limite assignée pour installer, au dessus de la bande de pierres constituant trottoir, un petit abri freinant les gouttes qui maintenant se pressaient. Il est resté là un moment, sa grimace instinctive se muant en sourire pour aller avec la musique de l’eau sur les feuilles, l’amorce de petit ruisseau qui suivait une pente, presque imperceptible jusqu’alors, vers un perron dégradé de l’autre côté de la rue, et puis comme faiblissait l’intensité de l’averse, il est reparti, se sentant absurdement jeune, dansant presque d’un plaisir animal, cherchant à retrouver l’air de singing in the rain, avec un manque d’originalité qui le réjouissait.

proposition n° 9

Il est reparti, son mocassin claquant très doucement sur le macadam humide en descendant de la pierre... une branche d’arbuste débordant du jardin s’est redressée en éparpillant de fines goûtes quand son épaule, qui la retroussait, s’est éloignée, et il a cru entendre, en contrepoint de ses premiers pas, un brusque murmure de fouet, l’écrasement minuscule des gouttelettes. Comme si le chant de la pluie, en cessant, avait, dans l’air nettoyé, réveillé la rue, tous les infimes et rares bruits de la vie... Un bourdonnement, le souffle d’une voiture, là-bas au loin, dans la rue perpendiculaire, devant cette médiathèque vers laquelle il allait.. Il s’arrêta, regarda son jean presque sec, la manche trempée de sa veste, et voilà que son geste éveillait un son d’humidité froissée. Il hésitait – pas vraiment envie de sortir de sa solitude, d’ailleurs ce n’était pas vraiment un rendez-vous... Un trottinement sur du gravier et un brusque aboiement, jappement plutôt, dans son dos. Venu du jardin ? Le souffle, peut-être, du chien, en arrêt tendu – non plutôt en repos, essoufflement de vieillesse. D’ailleurs il y avait la barrière. Un trille, une petite musique cristalline, il ne savait où, quelque part, devant, et puis dans son dos, dans le jardin sans doute, un rire de femme, un appel, le trottinement du chien qui s’éloignait, rejoignait un bruit de sandales faisant crisser le gravier, et la tension qui l’habitait depuis une heure, celle qu’il avait refoulée par la recherche des souvenirs, qui l’avait figé involontairement sous le jappement, s’est dénouée. La rue qu’il croyait jusque là silencieuse, prenait vie, et vie aimable à base de légers sons. Et même les répons entre un portail secoué, la vibration d’un grillage, le claquement lointain d’un volet de bois, dans le petit vent qui se levait maintenant, devenaient musique. Oui, la rue s’animait, et venait vers lui un chuintement de roues sur l’humidité, le cycliste lui adressait, en le dépassant, d’une voix où l’accent chantait avec trop d’assurance, un salut incompréhensible... derrière lui, le bruit léger d’une fenêtre qui s’ouvrait et l’entrain velouté d’une voix de mezzo. Il s’est retourné. L’arbre cachait la fenêtre, et ses feuilles bougeaient lentement en appui du chant.

proposition n° 10

Il restait là, dans l’odeur lourde, délectable, comme une soupe de vielles pommes caramélisées, qui s’élevait de la terre mouillée et il écoutait, sans envie de repartir, la voix de la femme, chaude et abricotée, velours d’orange mêlé de rose, avec cette suavité ferme qui se dissout, se fait purée de saveur parfumée dans la bouche et l’emplit, ne s’efface que lentement. Il restait là, sans pensées, les sens éveillés par le contact assez désagréable de la manche humide sur la peau de son bras qui se rétractait et s’éveillait, se singularisait, s’alliait à l’odeur du sol à celle plus aillée, tonique, des feuilles du micocoulier, à l’idée liquide de l’air rafraîchi par l’ondée que le vent naissant posait comme une lotion sur son visage. Il a essuyé, instinctivement, une main sur son jean... le contact un râpeux de l’étoffe, et puis en s’attardant, dans son absence de pensée, la main glissant en suivant les fils de la trame, jouant de leur imperceptible relief. Il restait là dans le cocktail d’odeurs du jardin, du macadam, un vague relent de crottes, figé dans l’envie de voir le visage de cette femme, et il s’appuyait sur la rambarde de bois, le vernis humide sous ses doigts, la caresse rude d’une branche hérissée de larges aiguilles d’un arbuste inconnu que la brise plaquait sur le dos de sa main. Il s’est dégagé, a fait quelques pas vers l’origine de la rue, s’est arrêté à nouveau devant la maison voisine, dans une odeur de chèvrefeuille fané, odeur qui s’évanouissait, perdait de sa puissance enivrante, devenait désagréable, prenait un goût d’anis mal dosé, et se retournant il voyait maintenant, par une fenêtre ouverte, sans l’obstacle de l’arbre, une pièce, une cuisine sans doute, et la femme, la laideur lourde de son visage, curieusement assortie pourtant à cette voix mélodieuse et chaude comme un fruit ensoleillé, accompagnés par une odeur ronde et épicée de café, qui lui a donné faim. A mis une main dans sa poche, a senti à travers un peu de poussière, de bribes de tabac, le rond contact poisseux d’un bonbon oublié. Un goût articiel, un peu médicamenteux, un semblant de sucre chimique, une fausse saveur de réglisse, travestissement exécrable de la profondeur sombre attendue. Il l’a recraché, a extirpé, petit cylindre de papier doux, vague odeur qui a réjoui son nez, une cigarette d’un paquet de gauloises sorti de sa poche, et avant de l’allumer, pour se nettoyer la bouche, a cherché, trouvé, sur le bord de la fenêtre close devant laquelle il se tenait maintenant, des petits cailloux, que sa main, dans cette vacance, cette absence de volonté qui était la sienne, a testés, caressés pour en choisir un, assez petit, assez rond, assez frais et lisse, un peu marmoréen, et l’a porté à sa bouche. L’a fait tourner un peu sous sa langue, retrouvant son enfance, la saveur fraîche, une douceur légèrement aillée, l’a coincé, avant de marier à cette clarté l’âcreté de la gauloise. Et sa langue caressant les brins de tabac compressés, cédant à son envie de régression, il est revenu vers le bout de la rue, la fenêtre dans les feuilles, la brasserie de la place, une envie de chocolat, doux, sucré, chaud.

proposition n° 11

Fatigue, faim, déception de ces souvenirs flottants ou remords de son renoncement au rendez-vous et à un engagement même léger, il a bu trop vite, s’est presque étranglé, a attendu un moment, yeux humides fixés sur l’arrêt de bus entre la brasserie et l’église, et puis a laissé la seconde gorgée de chocolat s’épanouir dans sa bouche, pendant que s’évanouissaient le remords, le regret, et que son esprit revenait à sa quotidienneté ; il a pensé : devrais en profiter pour finir le petit meuble – avec une vague culpabilité parce que, là, c’était céder à ce qu’il aimait, qui prenait de plus en plus d’importance, ses mains, le bois, entre sensualité, calcul, application et, comme le disait en riant un retour à l’ancêtre calfat et au grand oncle menuisier – et pour cela passer chez Roques, en rentrant en ville... il a peut-être reçu le vernis commandé, ce vernis fétiche de l’ami Jacques, le charpentier retapeur de coques du Palyvestre. A terminé sa tasse, posé quatre pièces sur la table, est sorti avec un grand geste en direction du garçon, et s’est planté à côté de l’abri-bus, savourant le premier cigarillo du jour et le plaisir anticipé de son passage dans l’antre aux merveilles de Roques. Une boutique étroite dans le quartier des halles, un bandeau indiquant en sages droites lettres noires sur un fond beige, « Roques » et en plus petit : « produits domestiques et autres », une vitrine exhibant deux rideaux l’un de lanières multicolores, l’autre de petites boules de liège enfilées sur cordage, laissant entre eux un espace libre pour qu’un peu de lumière passe vers le boyau éclairé par d’ingrats tubes de néon, une porte toujours ouverte, une marche de seuil un peu casse-cou encombrée en partie par une grande bassine de zinc emplie d’éponges naturelles sur lesquelles trônait une grande feuille enroulée, à la belle épaisseur mate vert olive, de savon de Marius Fabre, et puis quand on pénétrait dans la boutique, un régiment contre le mur de droit de panier à roulettes, en osier, ou pliables en toile de toutes couleurs, et des couffins empilés les uns dans les autres, avec anses de corde ou de cuir, des cabas de fine paille, immenses ou assez petits pour servir de sac à main, des paniers ronds au gros tressage en tranches multicolores, face à un long comptoir encombré de petits flacons d’essence de parfum, de savonnettes diverses toujours de Marius Fabre, ou celles, rares, de lait d’ânesse venant d’un fermier d’Ardèche, de savons d’Alep, de brimbrions étranges mais utiles, certainement utiles, de lampes à huiles parfumées, derrière lequel Madame Roux donnait ses conseils, envoyant un commis ou le client à la pêche au trésor, comparant les avantages des produits qu’elle vendait bien sûr, il fallait bien, ceux que l’on trouvait dans tel ou tel supermarché, aux avantages plus évidents de telle boite de pâte pour l’argenterie importée d’Angleterre, des différents bidons ou boites de cire d’abeille dites pour antiquaire, ou de telle vieille recette faisant intervenir du vinaigre blanc, du brou de noix, de l’écorce de marron ou du bicarbonate de soude, surtout du bicarbonate de soude, et là il y avait toujours un des deux ou trois clients qui stagnaient en attendant leur tour, pour donner son avis et la conversation pouvait durer jusqu’à ce que quelqu’un, parti s’aventurer au long des trois rangées de présentoir, casiers etc... qui s’alignaient dans les deux longues pièces traversant les rez-de-chaussée de deux petits bâtiments, reviennent pour s’étonner de ne pas trouver ce qu’il désirait, tel modèle de scie, telle prise de courant, ou demander laquelle des deux éponges, des deux boites de vis de même taille qu’il ramenait de son expédition était préférable, soumettre un nouveau problème, présenter une serpillère dont l’achat urgent ou présenté comme tel méritait que tout s’interrompe, quérir l’aide d’un des deux commis pour le choix, le transport, ou la mise en réserve de planches, de pots de peinture, de bidons de solvants...

proposition n° 12

Debout, hésitant, sur le seuil de la boutique des Roux, il regardait la pluie d’orage qui, à nouveau s’abattait sur la ville, mais avec cette fois une violence qui rejaillissait sur les dalles blanches, créant une minuscule couche de brouillard flou au ras du sol. Un homme est arrivé en courant, il s’est écarté pour le laisser entrer et comme l’autre, en s’ébrouant, l’éclaboussait un peu, du moins il en avait l’impression, avec l’entrain d’un jeune chien, comme la force de la pluie faiblissait légèrement, il a levé le bras pour saluer et s’est jeté sous l’averse, tournant rapidement, au risque de glisser sur le flot humide qui courait sur les pierres, dans un petit boyau, pour s’arrêter un peu plus loin, dans un îlot de calme, sous la haute voute étroite du tunnel creusé dans un des immeubles dix-huitième de la rue de la grande boucherie, tunnel de pierre nue, à l’exception de deux portes de service s’ouvrant face à face à mi-longueur, tunnel employé depuis toujours, comme celui qui s’ouvrait de l’autre côté dans les maisons-soeurs, pour passer de l’un à l’autre des trois axes parallèles dessinés par les rues, tunnel quasi vide à cet instant, si ce n’étaient, riant en secouant leurs jupes, leurs cheveux et les cabas qui leur tenaient lieu de cartables, deux gamines qui se sont resserrées légèrement et bien inutilement pour lui faire place. Regardant le déchaînement de la pluie, poussée en biais maintenant par une rafale de vent, il a pris conscience, flatté un peu, agacé surtout, des petits rires, des chuchotements des adolescentes, et, prenant son élan, il a traversé en courant la largeur de la rue, enjambant le ruisseau qui s’était créé dans la rigole centrale, vers l’autre tunnel, un peu plus long celui-là -– les maisons de cette rangée étaient plus importantes, leurs façades plus ornées -– et qui se terminait à l’angle d’une terrasse de café sous la banne de laquelle il s’est arrêté un moment en compagnie d’une minuscule foule hétéroclite, avant de reprendre sa course jusqu’à la rangée d’arcades bordée de boutiques, un peu plus loin, et tout au long de cette fuite il songeait avec un regret amusé au passage Choiseul, parcouru régulièrement pendant des années, dans sa vie d’avant

proposition n° 13

Il restait là, immobile, à l’abri sous les arcades, regardant les dernières gouttes de l’averse. Il restait là, le petit sac de plastique contenant le vernis acheté aux Roques à bout de doigts, regardant l’absence de pluie, les pieds éclaboussés au passage des voitures qui profitaient pour accélérer - court plaisir d’un peu de vitesse - de la portion, inhabituellement large pour la ville, de la rue qui s’élançait en deux grandes courbes contrariées depuis la grande place vers l’une des sorties de la ville mais butait, là, à ce carrefour, après la grande horloge sur un pied de fonte qui en marquait le centre, sur l’étroitesse de la rue des Augustins, l’ancien axe... rue de gros bourg, aux façades lépreuses, nobles parfois comme la première à gauche, après l’esplanade de galets derrière l’église, avec ses belles fenêtres moulurées, dont depuis des années, semblait-il, la béance était virtuellement fermée par de grands croisillons de sapin. La ville reprenait vie et il n’avait pas envie de bouger. De la rue piétonne à sa droite émergeaient un adolescent aux sourcils froncés, deux jeunes filles rieuses portant des cabas en papier siglés de boutiques de mode, un homme aux larges épaules penché sur une poussette que suivaient des gamins, un couple à serviettes de cuir, lui en costume bleu, elle en tailleur noir ouvert sur un chemisier de dentelle, plongés dans une discussion sérieuse, évidemment sérieuse, et s’écartant pour laisser un minuscule bus électrique s’engager silencieusement sur la calade, et il balançait son sac, sans plus aucune envie de rentrer chez lui, sûr d’y retrouver l’ennui morne sur lequel il s’était levé, sans autre perspective que ce bricolage qui lui semblait maintenant idiot. Une femme est sortie de la boutique de linge de maison à l’entrée de la petite rue transversale, pour enlever les feuilles de plastique posées sur des étals. Face à lui, de sous les vieux platanes bosselés qui bornaient la rue des halles, sortait en trottinant un vieux couple, dépassé par quatre mobylettes qui jouaient à se dépasser, leurs conducteurs criant des injures dont le manque d’importance se noyait dans des rires. Il se sentait seul, égoïste, il se reprochait vaguement, maintenant, d’avoir abandonné l’idée de la rencontre prévue, il regardait les gens qui sortaient du bar, un vélo taxi qui roulait vers les halles, le grand bus bleu, presque aussi large que la rue des Augustins, qui traversait le carrefour, et puis, émergeant de la petite place de l’église, une grande fille rieuse qui l’a salué en souriant, qu’il a reconnu comme sa pharmacienne, à laquelle il a répondu par une amorce de révérence, ce qui les a fait rire un moment, et il se disait qu’il se mentait, qu’il ne se reprochait rien, au fond. Ils ont échangé des « vous allez bien ? Quel temps hein ! » sans importance. Il a levé les yeux, le long des cyprès sur lesquels rebondissaient la tour de l’église, sa flèche, au dessus desquelles se crevait la grisaille pour un petit peu de lumière bleue, et il a marché jusqu’au bar.

proposition n° 14

La terrasse du café s’était vidée de ceux qui s’y étaient réfugiés pendant l’averse, mais cinq ou six tables étaient occupées à l’intérieur. Il en a choisi une près de la grande vitre qui faisait de la salle une annexe de la rue, pour se sentir à l’écart de la vie, de l’animation, virtuellement dissimulé, mais témoin distrait ; il a tourné la tête vers le patron, jeune gars noiraud au torse moulé dans un tee-shirt blanc – peut-être plutôt un garçon en fait, ou le fils du patron — qui discutait mollement avec un dos en veste de toile bleue, sans doute un habitué, a demandé un café et c’est la veste bleue qui s’est retournée, l’a regardé, toisé rapidement, a demandé « stretto ? », a répercuté son hochement de tête affirmatif vers le patron qui attendait devant sa machine, et puis est venu lui apporter la tasse, les jambes louvoyant sur une musique inaudible, les yeux sur la rue. Il a retenu la main qui voulait enlever le journal abandonné sur la table, avec un « vous permettez ? » auquel l’autre a répondu en lui tournant le dos, repartant vers le comptoir, le patron accoudé qui attendait de renouer leur dialogue. Il a lu trois lignes sans que leur sens lui parvienne, a levé les yeux, en quête de distraction, attendant que lui revienne l’envie de renouer avec cette journée ; la rue, maintenant, était vide, à l’exception d’un homme beige et usé, sans âge, en pantalon et chemise beiges, qui passait en tirant derrière lui un diable, son visage illuminé par un sourire intérieur. Un moment de vide. A débouché, derrière le chevet de l’église, la haute et fine silhouette d’une très jeune femme brune, s’arrêtant au bord du trottoir, pour attendre que la rejoigne son troupeau de touristes aux cheveux blancs, tenues bariolées et petits chapeaux -– apparition saluée par un « regarde, qu’elle est belle ! » d’un adolescent à la table voisine. Un gamin démesurément et maladroitement grand, un peu avachi comme s’il ne savait toujours pas que faire de ses longues jambes, de sa voix aussi qui avait fait trompetter son souffle admiratif, regardé avec une ironie amicale par son compagnon, père, frère aîné ou plutôt maître à penser puisque, tournant les yeux vers la jeune femme qui maintenant traversait vers la synagogue en parlant dans sa petite boite, suivie par son troupeau plus ou moins docile, il a constaté, voix plate et presque déçue, « ah ! Claudine ! ta cousine ? Elle a trouvé du travail ? Tu as raison elle est très jolie, mais ce n’est pas nouveau » « Si ». Tout en parlant, donnant les renseignements que quelques-uns, sans doute, écoutaient... elle les a cherché du regard et a fait un petit signe de la main discret.

proposition n° 15

Oh tu sais, cet après-midi, en sortant de la pharmacie où j’attendais patiemment que cesse la dernière ondée — le déluge oui — en débouchant sur le carrefour, il était là, sous la première des arcades après l’église, l’homme -– désolée je n’ai pas retenu son nom — dont nous parlions cette nuit, en rentrant, celui que nous avions croisé, sur lequel Pierre s’était retourné, dans l’escalier des Isnard, leur cousin disparu, que j’avais trouvé si banal que ne l’avais remarqué sans vraiment le voir que parce qu’il s’était collé au mur pour nous laisser passer, celui dont le retour intriguait et a agité un moment ses anciens amis, et cela, ce retour et ce qu’il avait de surprenant, t’avait suffisamment intéressé -– tu es toujours courtois — pour que tu participes, pendant que j’aidais ou dérangeais Catherine dans sa cuisine, à la courte conversation le concernant, et pour qu’en rentrant tu essais de reconstituer les quelques éléments que tu avais cueillis et ce que tu croyais deviner, ne me parlant que de cela, pendant que je t’écoutais en silence, un peu agacée, tu sais, je peux bien te le dire maintenant parce que oui, je crois que j’ai saisi, arrêtée une seconde pour le reconnaître, continuant à le regarder, dissimulée plus ou moins derrière la grande jardinière au coin de la rue commerçante, avec une curiosité naissante, ce qu’il pouvait avoir d’intéressant — votre faute bien sûr, mais pas uniquement —, et peu à peu, sous l’apparence du quinquagénaire installé, discret non par décision mais par détachement que j’avais vu tout d’abord, plutôt beau – ne hausse pas les sourcils, il l’est, plus petit bien entendu que l’avais cru, mais ferme, large, sans graisse, il doit s’entretenir, ou avoir nature à ça, je pense, je ne l’imagine pas coquet ou très secrètement, et puis la belle architecture de ce visage, la grande bouche... — bon sous cet aspect à la normalité aimable mais banale, il y avait dans la façon dont il se tenait un peu voûté, relâché, comme s’il s’absentait, dans le balancement machinal qu’il donnait à un petit sac de plastique contenant je ne sais quoi, quelque chose d’un gamin – attends, tais toi, je cherche mes mots – si, un gamin que l’on a envoyé faire des courses et qui pour une raison ou une autre hésite sur le chemin du retour, pas un Petit Chose, bien sûr, mais presque, ne ris pas, tu sais... mon imagination... n’empêche que j’aimerais que nous fassions sa connaissance, je suis sure que... oh bien entendu je doute qu’il accepte, mais il semblait si seul... par Pierre peut-être, ah non tu ne penses pas, bon j’espère, la ville n’est pas si grande...

proposition n° 16

Lui sourire, lui dire que oui, peut-être le rencontrerons nous plus tard... enchaîner sur ses souhaits pour cet été, la voilà lancée... De fait, pour le peu que j’ai cru deviner je ne pense pas qu’il soit – qui le serait d’ailleurs ? -– franchement disposé à laisser une femme, charmante peut-être, mais totalement inconnue, et un rien envahissante, parce qu’elle l’est facilement la pauvre chérie, se déclarer son amie, se pencher sur lui et tenter de mettre fin à sa sauvagerie supposée ou son éventuelle tristesse. Pas sûr non plus que le lien puisse se faire par l’intermédiaire de Pierre, qui était juste un peu plus jeune que, comment a-t-il dit, déjà... ah oui... que la bande de la rue des foins, et entendant ces mots je leur ai trouvé, à travers la brume des ans, un côté familier, Isnard s’en est rendu compte et m’a fait une grimace. Nous n’en faisions pas partie, tous les deux de cette bande, même si nous avions en gros le même âge, les rencontrions pour danser chez l’un ou l’autre des parents, ou pour un cinéma, Isnard faisait de l’aviron avec l’un d’eux, Vincent Vinachier, le futur avocat, mais ils faisaient bloc, ils se connaissaient presque depuis l’enfance, ils n’allaient pas au même lycée que nous d’ailleurs, eux c’était René Char dans le quartier derrière la gare, et ils habitaient tous le bourg, sauf lui qui venait d’un des villages proches, mais oui il m’est arrivé d’avoir envie d’être admis dans leur groupe, à cause de la petite Louise surtout. Il y avait, voyons, Frédéric Roux le frère aîné de Pierre, le Vincent bien sûr, et lui, ah un Jacques aussi, qui était muet et transparent — drôle qu’il soit devenu Conseiller Général celui-là —, et puis Louise qui n’est pas restée, son père a été muté dans le Var, et les soeurs Ricordi bien entendu. Mais n’étaient pas si liés en fait... bon, Frédéric Roux et lui on disait qu’ils étaient comme des frères mais je me souviens : un soir, en parlant avec Frédéric, je sentais qu’il ne m’écoutait pas, il regardait Mariette Ricordi, lumineuse encore plus que d’habitude, qui dansait avec lui, ce revenant –- fichue mémoire : ils m’ont rappelé son nom, l’ai déjà oublié... faut dire qu’il était beau alors, je crois, en tout cas les filles le trouvaient beau -– il semble qu’il en reste quelque chose puisque ma julie... — et puis il leur semblait un peu mystérieux, souriait, se taisait, comme souvent les timides, et plus encore les timides qui sont populaires sans le vouloir ou sans comprendre pourquoi - en le comprenant peut-être un peu d’ailleurs, dans son cas, parce que ses parents étaient riches, ou menaient « grand train » comme disaient Madame Roux et ma mère. Et quand elles le disaient, ça ne semblait pas un compliment. Oui il y avait des menaces de fissures, juste des menaces et que le temps aurait pu effacer, dans leur bande, et l’amitié de leurs parents n’était pas aussi grande que l’affichaient. D’autant qu’il y avait l’histoire des terrains... j’ai pas très bien compris, je dois dire que ça ne nous passionnait guère, mais il me semble que son père à lui était propriétaire, on l’a découvert, de terrains, achetés peu à peu, discrètement, qui, depuis le voisinage de la médiathèque actuelle, s’étendaient parallèlement à la rue des foins jusqu’au niveau du petit immeuble où habitaient Madame Ricordi et ses filles – l’était à lui cet immeuble aussi d’ailleurs et c’est pour cela qu’il y a eu brouille entre le père et le fils et qu’il est parti – et qu’il avait un grand projet d’aménagement, mais que Monsieur Roux qui était bien avec le maire ne voulait pas de ce projet, ou pas ainsi. Lui ça l’insupportait de penser qu’on l’appréciait pour cela, ce qui était faux ou pas tout-à-fait vrai.. En fait, ce qui lui était surtout intolérable, c’était d’être le fils de ce père, je crois ; peut-être en savait-il plus que nous, même si, semble-t-il, il y avait des bruits... Et quand il a découvert que l’immeuble des Ricordi devait être démoli, il y a eu une algarade entre eux, vraisemblablement, pas forcément violente, ce n’était pas le genre, mais sérieuse ; en tout cas il est parti faire son droit ou je ne sais quoi chez ses grands parents à Paris. Nous a fait ses adieux à tous, en bloc, pendant la fête de fin d’année scolaire chez mes parents... la Mariette a souri, tête levée, sous le regard de Frédéric et le mien, et il est parti, un peu avant que le scandale éclate en fait. Il y a eu un jugement. Les terrains ont été rachetés par un groupe de gens de la ville dont Monsieur Roux, et un an après Mariette et Frédéric se sont mariés (trois ans plus tard c’étaient Pierre et la troisième des soeurs)... Le temps a passé, j’aimerais assez le rencontrer vraiment, si ma julie accepte de ne pas faire son bien.

proposition n° 17

Restait là, sans notion du temps, regardait la rue, regardait le fond de sa tasse que salissait un reste de café, pensait furtivement à ce qui l’entourait, pensait vaguement, en refusant résolument de s’y attarder, à ce qu’il devrait faire des heures à venir, laissait venir des instants de son cheminement abandonné vers son rendez-vous, de sa redécouverte de la petite rue, mêlant comme toujours les différents niveaux, temps, sujets. Conscient –- ne se guérirait jamais – de sa façon de flotter un peu à la surface du monde, de rester figé, profondément attentif jusqu’à se perdre dans un détail, de pousser la curiosité jusqu’au besoin de s’approprier ou de se fondre dans une image, un instant, mais d’effleurer ou d’ignorer ce qui aurait dû avoir de l’importance, ce regard sur les choses qui, lorsque le reflet dans la vitre lui avait rendu son ancienne familiarité avec la rue des foins – dont il avait depuis longtemps oublié le nom –, l’avait amené, insensiblement, à repousser dans une inconsistance futile ce qui était son but au départ... et tiens, oui, il y avait cette incapacité à retenir certains noms qui avaient eu de l’importance, incapacité qui lui faisait frôler l’impolitesse. Par exemple tout à l’heure, il était entré dans la boutique, persuadé du plaisir de retrouver, vieillis, la famille qui la tenait, pensant j’entre chez les Roques, mais après que la recherche du vernis ait fait revenir le chantier du Palyvestre, après son arrêt devant une éponge naturelle en écoutant le dialogue sur les vertus du bicarbonate de soude qui lui avait rappelé une amie qui en prônait l’utilisation comme celle des châtaignes qu’elle posait sur le sol des chambres de sa grande maison pour faire fuir les araignées, il avait en sortant, désireux d’être aimable, salué la marchande d’un « merci et au revoir Madame Roux », réalisant son erreur trop tard... espérant que sa voix s’était noyée dans les conversations, se consolant par l’idée que cette incapacité à retenir les noms était une tradition familiale.

Mais ce qui était bien de lui c’était la curiosité qui l’avait poussé à chercher à voir la femme qui chantait, la curiosité qui faisait qu’il y pensait encore, qu’il avait envie de vérifier si vraiment elle était si laide, de trouver l’accord entre cette voix et ce visage, de goûter sa cuisine, d’en arriver au moment où la générosité qu’il lui attribuait à cause de sa voix et du parfum de son café lui rendrait évidente sa beauté. Peut-être même de savoir si elle était amie avec sa voisine rieuse au chien consciencieusement aboyeur. Seulement, bien sûr, il savait d’avance que rentrer dans sa familiarité entraînerait presque certainement un désir de fuite, comme lorsqu’il avait pris bien soin de ne pas remarquer la blonde qui l’examinait tout à l’heure, à demi-cachée la pauvre, et qu’il avait bien reconnue pour l’avoir croisée dans l’escalier des Isnard, agacé par ce que cet examen laissait deviner de curiosité, de désir peut-être de rencontres futures, d’intrusions.. ce qui l’avait conduit, pour s’en libérer, pour la libérer aussi elle-même de cette posture un peu ridicule derrière son buisson, à entrer dans le café. Pourtant cette voix et ce visage restaient en lui comme un manque.

Restait aussi la disparition de l’immeuble des Ricordi, ou sa possible disparition, qui ne correspondait pas au projet de rue menant au lotissement que voulait créer son père, puisque la ligne des maisons, façades, jardins ne s’interrompait pas, restait qu’il n’avait pas su découvrir en quoi, exactement, la rue des foins, les maisons qui la bornaient s’étaient métamorphosées, et d’une façon générale son acceptation des modifications, conservations, détournements des rues, des bâtiments, boutiques, sauf peut-être pour le « mobilier urbain », de la ville qui, même si elle était un peu engluée dans son côté dans son patrimonial, parce que c’était sa richesse (sa charge aussi parce qu’elle était maintenant plutôt pauvre), parce que surtout ses habitants y étaient attachés, était vivante et avait subi bien des modifications, des restaurations plus ou moins réussies. Et une fois encore il s’est reproché de ne pas prendre le temps d’étudier son histoire pendant les trente dernières années.

proposition n° 18

Comme il ne se décidait pas encore à reprendre le fil de sa journée, il s’est penché par dessus mon épaule, a jeté un coup d’oeil, a lu « de sous les vieux platanes bosselés qui bornaient la rue des halles, sortait en trottinant un vieux couple, dépassé par quatre mobylettes qui jouaient à se dépasser » a grimacé. A cherché... un vieux couple bousculé par quatre mobylettes qui jouaient à se dépasser... un couple dépassé par quatre mobylettes qui jouaient à se heurter... un couple dépassé par quatre mobylettes qui criaient et se heurtaient.. un couple effrayé par quatre mobylettes qui se heurtaient et hurlaient... un couple renversé par quatre mobylettes qui jouaient... un vieux couple joueur devant quatre mobylettes qui se heurtaient.... Il a ri... j’ai écrit : un vieux couple frôlé par quatre mobylettes qui jouaient à se dépasser. Il a fait la moue, l’épisode était clos.

proposition n° 19

Et devant son second café s’en revenait vers la petite rue hors la ville, la petite rue qui alignait ses maisons de maçon cachant leurs jardins secrets, ses façades nues, sans les quelques moulures qui garnissaient les bâtisses, plus hautes d’un ou deux étages, bordant les rues qui sortaient de la ville, avant la zone intermédiaire des cités et ateliers, façades belles de leur simplicité comme celles qu’ils longeaient, dans son enfance, en suivant la route Napoléon se faufilant, avant le temps des détournements et des autoroutes, dans les gros villages entre Toulon et les vacances savoyardes, maisons semblables comme des soeurs et pourtant différentes par la fraîcheur plus ou moins grande des enduits, par les percements qui exprimaient leur importance, la taille et l’aisance des familles, mais sans les petites boutiques habituelles ou –- quel était donc le nom de ce gros village ou petit bourg, et qu’étaient-elles devenues les boutiques maintenant que la route le négligeait –- celles qui s’ornaient, acclamées par les enfants, de merveilleux bouquets de plumeaux multicolores –- et le père cédait rituellement, s’arrêtait pour qu’on en choisisse un ou deux, après hésitations et débat véhément, étaient tous très véhéments après ces heures de route ennuyeuse. La petite rue et ses alignements parallèles, -– qui évoquaient tout autant ceux des gros bourgs dont il avait croqué les façades, campant et roulant en bande joyeuse avec ce qu’il fallait de rivalités, amitié orageuses, application et petits plaisirs cueillis, dans une vieille traction-avant à travers la Grèce intérieure, lors d’un voyage d’été aux temps lointains de son court passage en école d’archi –- ; alignements interrompus de temps en temps par de grands portails muets camouflant les jardins et demeures, ou hangars et maison de maître, traces d’activité retrouvées dans les régions de riche agriculture ou vignobles, là où peu à peu les petits exploitants dont les terres sont regroupées font place aux simples ruraux, anciens ou néo, alignements où s’insérait également ce petit immeuble, souvenir d’une époque où le village avant d’être englobé dans l’agglomération, s’était voulu petite ville, immeuble aux balcons arrondis, à la modénature marquée par les années 30, frère de ceux qui avaient remplacé vers la même époque les plus opulentes villas au long de la route littorale qu’il suivait, adolescent, serviette sur l’épaule, des palmiers aux gros troncs arrondis aux buissons épineux, dans une forte odeur alliant un peu de mer et la pisse des chiens, comme on disait. Mais surtout, pendant qu’il regardait le fond de sa seconde tasse, lui revenaient les quelques maisons précédées d’un petit jardin, les murets, les arbres débordant, les buissons de laurier qui répondaient aux rosiers d’un chemin dans un hameau de la Sarthe, chez sa tante, et surtout celle où une femme chantait, une femme au visage ingrat.

proposition n° 20

La nuit est tombée sur la ville, s’est installée, et au plus creux, vers trois heures du matin, l’heure où ceux qui travaillent depuis la veille sur un texte, un dessin, une charrette dit-on dans les ateliers, connaissent une brusque lourdeur de chacun de leurs membres et laissent leur cerveau en roue libre, les halles, au bout de la rue de ce bar où il songeait tout à l’heure devant une tasse vide, se recueillent avant qu’au petit matin les hommes viennent les agresser avec leur activité. Depuis que, vers une heure, une dispute violente accompagnée de coups contre le rideau de tôle fermant l’accès au sas de droite –- le petit vestibule qui mène à la rue et aux escaliers vers les étages de parking qui surmontent le grand hall —, ait fait vibrer l’obscurité, le silence n’est troublé que par de rares bruits de circulation, faisant ressortir avec une évidence agaçante les goutes d’un robinet mal fermé... non dans l’un des grands bacs longeant les étals des poissonniers mais dans le petit évier du bureau vitré planté au centre du stand d’un des charcutiers, et l’esprit des lieux, celui qui les garde et veille sur la paix vient de sursauter quand une trompe de remorqueur a vibré, légèrement assourdie, a insisté trois fois avant de se taire, sans doute un téléphone mobile oublié. Dans le grand espace noir que n’éclairent qu’une dizaine de panneaux lumineux indiquant les sorties, et quelques veilleuses de sécurité proches du sol – l’une révèle, sur l’unité du carrelage d’un grège rosé, une grande marre humide que le grand nettoyage de fin de marché a laissé dans une dépression usée près des marches de l’entrée, à l’arrière – les étals dorment comme de grands animaux tapis sous des bâches de toile, mosaïque de grands rectangles dont on distingue à peine les beiges, écrus ou verts sombres, et les quelques ornements des stands vedettes ne sont que silhouettes vaguement inquiétantes. Une paix savoureuse s’étend, baigne le moindre objet comme si le hall retenait son souffle dans l’attente du bruit de l’ouverture des portes, des premiers pas, des voix, du roulement des diables, un peu avant l’aurore.

proposition n° 21

Revenu chez lui, assis avec une vague idée d’étude de dossier devant sa table, reprenait conscience du réel, en ses moindres détails, l’arrondi blanc du cul de la souris sur un fragment d’une serviette en papier, duveteuse à force de passages — une grande feuille verte et un soupçon de blanc se découpant sur le cuir vert usé — le bas d’un cylindre très étroit, blanc mat, sur lequel la fin d’une inscription aligne des lettres noires minuscules, illisibles — la tranche d’un épais cahier coiffée d’un trait rouge qui sort de la précision de son regard — l’angle d’un rectangle métallique percé d’une fente noire - une feuille imprimée, repliée sur elle-même, avec un grand F, tête en bas — les petits motifs bruns sur un fond blanc glacé d’un carnet effleuré par la lumière — le bas d’une boule duveteuse bleue coupée par l’écran — les portions de deux câbles très fins dessinant un jeu de courbes emmêlées autour des deux petits embouts blancs pour oreilles — une inscription évasive, reprise en un tracé plus ferme : « code » sur du papier kraft épais — en bas d’un cahier, entre deux arcs métalliques de la spirale, 7 11 et la mention à — sur la bordure dorée de la table, débordant sur une minuscule surface d’acajou, un lacet brun - entre des touches du clavier, la saleté infiltrée, semble incrustée – une horizontale devant une verticale entre lumière et bois foncé -– les crans de couleur d’un stylo blanc contre l’élastique bleu d’un carnet –- une bande noire, l’écran, devant trois dos de livres de poche en plan éloigné –- un chiffre sur un bout de l’arc noir de l’objectif d’un appareil photo –- une fleur dorée entre cuir vert presque noir et le sombre acajou brillant - un peu de cotonnade bleue à petites fleurs blanches et vertes, surpiqué comme un boutis, et le bout rouge d’un crayon qui dépasse – un peu flou car éloigné un noeud dans le bois du volet intérieur — une petite surface légèrement dégradée de l’acajou de la table –- la bosse d’une veine gonflée au dos d’une main –- une petite boite verte (un P blanc) pliée, repliée, déformée pour faire un petit cylindre avec lequel il a joué à observer.

proposition n° 22

Il a eu faim, s’est levé, a fait quelques pas, se tenait dans la porte de sa petite cuisine fonctionnelle, regardant les placards qu’il savait quasiment vides, se sentait vacant, plus incapable encore qu’en ces temps très lointains, avant qu’une femme le prenne en charge... sauf que s’en sortait alors, se nourrissait et pourtant... le coin écaillé de l’émail blanc du petit réchaud à un feu, le grès brun brûlé les deux assiettes, et l’éclat familier de celle qu’il utilisait, le bleu pale des quatre dalles de lino un peu rayées, usées, familières à ses pieds nus, mais les petites fleurs bleues dans l’angle des carreaux posés sur l’étagère, et le souvenir de la cuisine de la ferme des grands-parents, le manche en bois tourné d’une vieille poele, mais le beau rouge sombre de la fonte, l’émail gris de la casserole, le couteau pliable et son abeille, et puis les six couverts d’argent roulés dans du feutre, le cube de bois peint blanc brillant posé à terre pour la vaisselle, le bord rongé d’une grande cuillière de bois et la belle vannerie d’un blanc presque doré du casier pour les conserves et le café, le grand couffin et l’enroulement de la paille qu’il regardait en méditant à ce que pourrait faire des trois légumes, la grande tasse de faïence jaune, l’assiette ancienne au mur et la couverture en toile ciré du petit carnet où sa mère avait noté quelques conseils de base. L’idiote nostalgie qui lui venait là... a reposé le téléphone et au lieu de commander un plat chinois est entré dans sa cuisine.

proposition n° 23

Café en main, dans le brouhaha qui montait de la rue, regardant, par l’entrebâillement des volets, les pierres nobles, les fenêtres sages des façades noyées dans l’ombre projetée par les deux étages de sa rangée de maisons, les bannes colorées des boutiques de souvenirs, fuyant vers l’arche parfaite de la porte classique ouverte dans les remparts pour que quelques touristes flâneurs accèdent au fleuve, au castelet, il pensait qu’il aimait de plus en plus cette ville, quittée comme ennuyeuse en son adolescence, retrouvée pour s’y blottir... l’aimait dans son ancienneté, la robustesse de son ancrage dans le passé de la région qu’aucune modification ne pouvait maquiller, pour les traces des âges anciens, périodes d’opulence ou d’abandon, qui se juxtaposaient en longue fraternité. Les coquilles roses des façades de la rue dessinée au dix-huitième siècle à la gloire des maîtres bouchers que ses yeux caressaient avec tendresse, au dessus des ferronneries des petits balcons et des rez-de-chaussée de pierre plus classiquement blanche quand, comme tout à l’heure, en attendant que cesse la pluie, il les découvrait découpées par la haute ouverture en demi-cercle d’un des passages transversaux. Le carrefour, marqué par l’absurde horloge plantée en son centre sur un haut pilier de fonte, qui réunissait la large courbe de la rue venant de la grande place, avec ses très hautes maisons nues de la fin du seizième ou du dix-septième siècle, austères et calmes, venant buter là, au coin de l’église hérissée vers le ciel entre ses cyprès, la petite rue en calade débouchant depuis la place ombragée sur le côté de l’abside, le prolongement, brusquement rétréci, de l’axe vers la sortie de la ville du côté des bourgs, des cités déshéritées et de la campagne avec la maison dont la parfaite façade en réfection ouvrait au dessus des passants ses fenêtres condamnées par des croisillons de bois, la rue commerçante qui débouchait face à lui, planté, hésitant, auprès de l’église, la ruelle perpendiculaire avec ses fanions colorés au dessus des étals s’ouvrant à côté d’une façade en encorbellement avec des traces de pans de bois, et puis la place qui s’élargissait, vide, sous les platanes, la synagogue appuyée sur les pierres usées des bâtisses de pauvres gens, le café, la rue vers les halles, et la façon dont tous ces éléments se mariaient. La façade sobre de la grande église romane du bourg, sur sa grande place vide, le pin si vieux et tourmenté qu’un pilier de pierre soutenait son bras ou sa plus grosse branche, ce mélange d’ennui vacant et de beautés qu’il regardait vaguement depuis la brasserie où il s’était réfugié après avoir renoncé à son rendez-vous. Et puis, surtout, pour le passé, vrai ou faux, qu’elle avait réveillée en lui, cette maison au coin de la petite rue, le manteau ondulant de la vigne vierge, la fenêtre sertie parmi les feuilles et le reflet sur la vitre.

proposition n° 24

Les coquilles roses de la façade, vue en léger biais, découpée par la haute ouverture en demi-cercle d’un des passages transversaux, dans l’enfilade de la rue offerte au dix-huitième siècle à la gloire des maîtres bouchers, coquilles de pierres grassement dessinées que ses yeux caressaient toujours avec tendresse, au dessus des ferronneries des petits balcons et des piles de pierres plus classiquement blanches qui encadraient, au rez-de-chaussée, les grandes ouvertures d’un café de si bonne bourgeoisie urbaine qu’on l’aurait cru là depuis toujours, avec la minuscule terrasse sans autre marque que l’empiètement de deux rangées de tables allongées et de leurs chaises sobres en bois foncé sur les dalles ivoires, rythmées de bandes d’un rose de sang qui s’efface, terrasse assez réduite, comme ses voisines, ou les quelques petits étals ou panneaux indicateurs de magasins, pour ne pas gêner le large espace destiné à la marche des piétons, à ce qui avait peut-être été dans des temps plus anciens un flot aussi ininterrompu qu’une procession vouée aux achats. Ces coquilles dominant les arcs où se logeaient les porte-fenêtres du premier étage, les petites fenêtres carrées du second, les balcons, le rez-de-chaussée commercial, cette organisation de façade, immédiatement reconnue comme aimée, familière, alors que dans son adolescence, les pierres étaient uniformément noircies, assombries par l’âge, le manque d’entretien, que seul le coffrage blanc et bleu clair de la partie droite éclaircissait, sous le grand bandeau indiquant « le bon lait » qui masquait le balcon... la partie gauche occupée par un commerce dont il avait oublié la destination, qui ne le concernait sans doute pas, masquant balcon et bandeau indicateur sous une banne de couleur imprécise, quelque chose comme un rouge tant délavé qu’il n’était plus que sang séché, la rue étant alors une succession de boutiques alimentaires ou de petit outillage, quelque bazars aussi sans doute, de part et d’autres de la même coulée de dalles qu’aujourd’hui avec sa petite rigole centrale qui semblait venir de temps immémoriaux. Pourtant, sur une photo à peine plus ancienne d’une dizaine d’années – il était debout au premier plan, sa main tenue fermement par sa mère — entre les boutiques aux coffrages peints de frais ou en déliquescence, c’était une large chaussée aux petits pavés réguliers posés en biais qui avançait entre de petits trottoirs, si exigus qu’inutilisables... Restaient toujours ces deux façades se faisant vis à vis, un peu avant les passages transversaux, derniers restes du projet d’origine –- il se disait toujours qu’il devrait chercher à voir, peut-être étaient-ils aux archives municipales, les plans de l’architecte qui avait ouvert cette rue au dix-huitième siècle, à travers un des plus importants hôtels particuliers de la ville que la municipalité (si cela s’appelait ainsi à l’époque, la commune peut-être plutôt) avait acquis pour ouvrir cette allée quasi triomphale -– un peu plus loin une grande boucherie aux portes surmontées de têtes d’animaux en pierre sculptée faisait face à un autre temple alimentaire – allant vers l’espace où se déversaient anarchiquement depuis toujours les produits des campagnes environnantes, pour lesquelles, un peu plus tard, le fils du premier architecte avait créé une place entourant une halle à piliers de pierre : les étals de légumes et leurs couleurs opulentes emplissant alors disait-on toute la place autour de cette ébauche de halles et la rue-allée qui y menait. Etaient-ils couverts de ces mêmes grandes bannes plantées sur de longs poteaux en biais, comme le dais au dessus du trône de l’évêque disait son arrière grand-père, quand il évoquait l’importance, la richesse de cette rue, la multitudes des femmes en chignons, jupes et tabliers simples ou tournures et chapeaux qui s’y pressaient, du moins dans son souvenir peut-être en partie fantasmé ? L’incessante modification de ce coin de ville, avec l’ancrage, depuis leur construction, de ces deux façades en vis à vis.

proposition n° 25

Et sous cette rêverie aux différents aspects de ces façades à travers les siècles que cherchait-il ? Cette quête du passé de cette rue et des coquilles roses pourquoi lui venait-elle à la pensée avec une force que ne justifiait pas la seule envie de jouer avec son esprit pour user le temps ? Un besoin de connaître ce qui avait été pour mieux se couler dans ce qui était là et qu’il ne reconnaissait pas ou dans ce qui ne l’avait pas reconnu. L’envie de trouver un ancrage dans la longue coulée des siècles qui avaient transformée la ville depuis la bourgade blottie sous le rocher puis le poste avancé de la grande ville romaine futur riche carrefour commercial des routes de la montagnette avant de devenir cité principale. Se situer à la fin de ces transformations lentes qui l’avait faite riche puis oubliée. Comprendre la pulsation entre les temps où elle éclatait dans ces remparts et les temps des friches remplaçant les riches jardins des abbayes ou des maisons nobles. Y trouver sa place maintenant dans cette ville au coeur déplacé aux vieilles maisons encore splendides ou dégradées coincées entre remparts et fleuve mais s’étendant bien au delà en éventail à travers quartiers de maisons petites-bourgeoises cités plus ou moins déshéritées et petits villages engloutis. Se sentir en être assez pour se plaire à inventer à sa famille des ancêtres mêlés aux temps plus anciens comme un clerc dont il saluerait la mémoire en passant sous une maison appuyée au chevet d’une église comme si elle voulait y pénétrer ou un commis qui aurait galopé dans la rue aux dalles blanches en tirant un diable débordant de produits de la terre de son patron à moins que ce soit un poète en redingote un peu élimée et moustaches spirituelles admis dans le salon d’une amie du roi des poètes.

proposition n° 26

Peut-être simplement s’éloigner, pour s’installer vraiment dans l’idée d’une ville, de sa dernière ville, dépasser l’accord sensuel avec les pierres, les petites touffes de verdure qui s’insinuaient entre elles et parlaient de la campagne si proche, les jeux de lumière et d’ombre, le passé à toucher des yeux, cette tendresse qui avait accueillie sa fatigue grande et, renouant avec l’histoire dont elle était riche, la poser à côté, comme une petite soeur de ce qui restait sa ville. Là où il avait découvert une autre dimension du mot, lui qui n’avait presque jamais connu, sauf vacances avec ce que cela représentait de léger ennui, la campagne, mais ces petits villages citadins, quelle qu’en soit la taille des bâtisses, qui sont l’univers des enfants, des vieillards, de beaucoup d’habitants de ce qu’on appelle ville, quelle qu’en soit la taille, et qui, après le petit monde de la rue du Printemps la mal nommée, noire de la fumée des trains du Pont-Cardinet proche, et de la rue de Tocqueville et de son marché, qui l’avaient abrité un temps dans son enfance, par delà les années des villes portuaires, avait soudain reçu la grandeur, le plaisir sensuel de la vue s’élançant vers un infini de la ville depuis l’arc du Carrousel, la courbe de la Seine depuis le pont Royal et la façon dont elle se divise pour embrasser la place Dauphine, la saveur des noms comme celui de la Putte y muse, la belle fausse intimité de la cour de Rohan, et le poids et la goût des siècles qui y avaient vécu, cet amour qu’il avait eu longtemps pour cette ville arpentée les jours où désertait l’école d’architecture ou les jours de loisir, cette ville connue plus profondément plus tard, sous l’image un peu lisse, avec ce qui subsistait de mélange de populations, d’opulence, de bourgeoisie en peine et de précarité, pauvreté extrême, pendant toutes ces années où son métier le menait à passer, en quelques heures d’un logement si dégradé que les fers du plafond étaient dénudés, dans une des rues débouchant sur le boulevard de la Chapelle, aux adieux de cette petite famille rencontrée en sortant d’un immeuble de la rue de La Trémoille, avec le gamin pris en charge par une voiture avec chauffeur, la mère enfourchant son vélo et la superbe carrosserie emmenant le père. S’ancrer donc, faire sienne, cette vieille cité, comme une petite soeur qui mariait la beauté des pierres, faute d’avoir été modelée autrement que, parfois maladroitement, au dix-neuvième siècle, une histoire, plus limitée, mais riche, et ce parfum de campagne dont les siècles n’étaient pas venu à bout.

proposition n° 27

Peut-être pour lui rendre sensible le fait que, même pour lui, la ville avait un passé, lui est revenu son étonnement, son désarroi fugitif lors de son arrivée, de son retour, même si bien sûr il savait que... mais ne l’avait pas réalisé – vrai qu’il flottait un peu à la surface de la vie, alors, ne retenant que l’indispensable – en mettant les pieds sur le ciment lisse, net, de ce quai très légèrement courbe, entre une sorte de palissade qui supportait le bleu fort du ciel et un mur de verre sous un auvent... l’impression d’arriver il ne savait où, très loin de la ville, très loin des voutes soutenues par jambages de fonte, de la longue façade ocre, des quais écornés entre les voies, du souvenir, chaque fois, d’un tableau de Monet enfumé, et des annonces tonitruantes dont on ne saisissait que l’accent qui étaient autrefois le signe de son entrée imminente dans le paysage de la ville. Impression qui s’est renforcée, le mur de verre franchi, presque sans s’en rendre compte, en suivant les autres valises à roulettes, en se trouvant au centre de cette claire et gigantesque tranche de citron ou plutôt de melon d’eau, en longeant les poufs de faux cuir noir parfaitement proportionnés qui s’appuyaient aux vitres, en suivant les lattes de bois délavées du sol, dignes d’une galerie d’exposition, qui descendaient en pente douce jusqu’à la dégringolade, la bande de béton rêche qui, revenant sur ce premier cheminement, l’a emporté vers le rez-de-chaussée, pendant qu’il prenait conscience de cette évidence, les bruits, roulements et heurts des bagages, conversations rebondissant sous la voute, voix enregistrées – même si ces dernières manquaient de l’accent qui lui aurait souhaité bienvenue, et ajoutaient chaque fois une traduction en anglais, retrouvant alors un accent mais qui avait, cette fois, une saveur un peu trop locale –, étaient bien d’une gare, quelques affiches aussi, le long du mur extérieur, mais elles étaient si conformes à l’esthétique la plus récente, si discrètement évasives, qu’elles ramenaient fugitivement l’idée d’une galerie. Et là, parvenu en bas, en regardant la grande esplanade sur laquelle s’ouvraient des portes, face à un couloir qui conduisait à d’autres portes vitrées sur des taches de verdure, il s’était demandé vaguement où diable était passée la ville, de quel côté la chercher, puisque, bien sûr il le savait, elle n’était pas là, ou plutôt elle avait chassée la gare loin d’elle, elle qui pourtant un siècle et demi plus tôt, ou davantage, avait été si folle d’enthousiasme pour le rail qu’elle avait pensé lui faire l’honneur d’une gare sur le fleuve, en lui sacrifiant ses remparts. Il a entendu des annonces qui, comme dans toute gare était presque complètement incompréhensible, il a retrouvé, pendus à mi hauteur les petits panneaux indiquant taxis, toilettes, parkings, il s’est senti découragé, absurdement, flottant... et puis comme il y avait, sous la galerie, les mêmes cubes vitrés avec les mêmes enseignes diversement colorées que dans toutes les gares, pour proposer souvenirs – curieusement cela semblait consister surtout en calissons et petits savons dits de Marseille, quelques bouteilles aussi – lectures et tabac ou buvette, il s’est assis sur un tabouret tournant au cuir aimablement usé, pour attendre que s’intéresse à lui une jeune femme juste assez distraite par sa conversation pour qu’il reprenne pied dans le réel, a obtenu un café trop chaud et parfaitement nul, s’est senti rassuré parc ce retour du familier, à écouté vaguement ce que disaient les groupes qui passaient contre lui, a demandé comment rejoindre la ville, a emprunté le couloir, longeant autre librairie, autre bar, vers la sortie qui semblait être sortie de derrière, un peu d’herbe sous le soleil, quelques marches, un groupe de voyageurs qui attendaient un car.

proposition n° 28

Et puis, dans la ville, le plaisir immédiat, et qui s’était accentué, les forces lui revenant, de la marche, plaisir si longuement entravé, gêné depuis une dizaine d’années dans la capitale, plaisir de la marche rêveuse, distraite, pour le seul bonheur des muscles et de leur mouvement freiné – l’amusement secret qu’il avait à esquisser de temps à autre un pas de danse dont lui seul était conscient, le pied lentement lancé un peu en dehors, l’autre glissant juste au dessus du sol pour le rejoindre, les yeux frôlant, avec une fausse indifférence qui était contact à distance, les pierres ensoleillées et les taches d’ombre. Marche rêveuse et marche gourmande aux yeux ouverts, effleurement du cadre mouvant au gré de son avancée, rencontre soudaine d’une géométrie saisissante, d’une éloquence, ou brusque remord – la tête retournée vers l’arrière pour cueillir une sensation fugitive. Savourer la superposition de pignons, le coude brusque d’une rue et le pan coupé empli par une porte cochère discrètement opulente avec les sculptures grasses de son bois fauve, un chef d’oeuvre de menuisier derrière un tas de sacs à ordures transparents, la découpe d’un ciel bleu si intense que sombre entre les façades qui filent en se rapprochant et un petit nuage rond flottant au centre, dans le lointain, la bigarrure d’une calade que ses yeux cueillent juste au moment où les plantes de ses pieds dans des sandales épousent la rondeur irrégulière des galets, une branche de figuier s’élançant miraculeusement vers la rue en émergeant d’un mur au dessus d’une fenêtre, la perfection simple des percements d’une façade et de celles, légèrement différentes, qui suivent, un haut cactus en paille tressée dans une vitrine et, en levant les yeux, deux aigles qui s’affrontent, bec contre bec, sur un fronton. Et même quand la fatigue venait, quand il trébuchait, le soutien de la présence, le frôlant, des murs amicaux. Bien entendu, puisqu’il avait pris un travail à mi-temps, en attendant sa retraite, il y avait la nécessité, parfois, pour sortir des remparts, d’emprunter le scooter commun du cabinet, et la vision moins précise, plus vive, des villas ou paquets d’immeubles, mais si cela aurait pu représenter un changement, la nécessité de ce déplacement effaçait tout le goût qu’il aurait pu y prendre, gommait tout le paysage sauf les indications essentielles. D’ailleurs ses trajets réguliers de piéton lui offraient toujours des aspects variés, et puis il y avait encore tant d’endroits dans l’enclos de la vieille ville où se cachaient des surprises ou le plaisir calme d’avancer dans une neutralité ennuyeuse. Quant à la campagne, dont il avait depuis longtemps oublié les jouissances qu’elle aurait pu lui donner, il y avait les jardins, les images contemplées paresseusement chez lui, ou la vision fouettée, griffée qu’il en avait à travers les vitres plus ou moins propres des trains qu’il prenait parfois, rarement, pour aller à la rencontre d’une des petites villes des environs, retrouvant alors la vieille gare de ses souvenirs adolescents.

proposition n° 29

Il y avait dans l’air ce matin là une petite alacrité, ou était-ce encore les bienfaits de sa profonde absence au monde dans la nuit, il avait retrouvé son pas de l’ancienne ville, mais peu à peu, parce qu’il croisait des marcheurs paisibles, ou songeurs, ou las, parce qu’il était en avance, ses jambes ont retrouvé, insensiblement, le plaisir de l’avance freinée, du pied glissé un peu en dehors, de l’ébauche de danse, et ses yeux leur errance, juste à la limite de l’attention, et c’est ainsi qu’il l’a vu, cette silhouette à la sveltesse jeune, ou encore jeune, dont la netteté, la fermeté, discrètement évocatrice d’une idée d’autorité, juste une ébauche d’autorité qui ne s’affirmait guère parce que persuadée d’être incontestable, s’adoucissait d’une souplesse légère ou de traces d’une possible souplesse et agilité, un peu comme... il a pensé : comme un prince de l’église, poteur de souvenirs guerriers, quelque chose comme un templier, ou un prieur dominicain, habile en controverses, joutes d’idées et de verbe, peut-être à cause de la haute muraille lisse de grandes pierres nobles – reste du temps où la ville s’était constituée de livrées et couvents – sur laquelle cet homme, à l’arrêt, projetait une partie de son ombre, silhouette qui l’a retenu, le temps de déplorer la coupe du petit olivier d’ornement qui aurait pu le dissimuler, une des dernières victimes des aménagements en cours, qui l’a retenu à la recherche d’un souvenir fugitif, de l’idée d’un souvenir, d’une familiarité ancienne qui se refusait à sortir du flou depuis lequel elle lui avait fait signe. De toutes façons, l’autre ne le voyait pas, qui a repris sa marche, qu’il a suivi, qui a été abordé par un gars vaguement inquiétant, sortant de l’arrière boutique du boucher, renvoyé d’un mot jeté, sans que lui, compte tenu de la distance et de la façon dont cet échange avait été marmonné, en coin de lèvres tordues, comprenne un mot de ce qui s’était dit... l’autre, cet homme, cette silhouette qui se précisait un peu – complet de bonne coupe, aux fentes dansant dans le petit vent, un peu usé cependant, seconde peau pour jour ordinaire, et nuque rasée à la mode des quartiers – pendant qu’involontairement il gagnait sur lui, homme-silhouette qui a été interpelé par un ouvrier, le chef d’équipe sans doute, sortant souplement de la tranchée de terre rouge rejoignant la rue des ferronniers, dans laquelle s’engloutissaient, penchés sur leur tâche, ses compagnons. Un échange de questions, une phrase au ton tranchant, et l’homme s’est penché au dessus du trou, a semblé observer mais sans que soit perceptible une trace d’attention précise aux travaux, pendant que l’autre plaidait, plutôt que protestait, à mots rapides, calmes et insistants, assez pour que le regard se reporte vers lui, le regard et l’écoute... une hésitation, une ébauche de réflexion, une question, une décision en trois mots et un sourire, un départ un peu raide, plein de la fierté de s’être affirmé, pendant que le chef d’équipe redescendait avec un petit sourire triomphal dans sa tranchée. Il a salué muettement cet apparent triomphe de la raison. Un passant, croisé, a dit « tiens Moussouni qui inspecte » et il a su que sa première impression furtive était trompeuse, cet homme n’avait aucun rapport avec celui qui émergeait lentement de sa mémoire, ce Cartier qui était si ambitieux et dont personne ne semblait savoir ce qu’il était devenu.

proposition n° 29 (bis)

Une fête d’anniversaire dans un village cossu, au delà du fleuve. La douceur d’un jardin où s’installait la nuit, des voix joyeuses, sans excès, des rires sur une terrasse, quelques errants dans les allées, entre les buissons, sous les arbres, dont lui, qui s’ennuyait agréablement. Il a vu la maîtresse de maison se diriger vers lui, accompagnée d’une femme qui, émergeant de la pénombre, lui a paru un peu déplacée dans cette assemblée, un peu trop âgée, ou pas assez pour prendre rang dans le clan des duègnes plus ou moins joyeuses, un peu trop blonde, un peu trop lourde pour les ramages violents de sa robe et la profondeur du décolleté voilé en partie par une veste de dentelle, les yeux un peu trop petits dans une débauche de couleur– de près ils se sont montrés à la fois brillants, interrogatifs et peut-être légèrement craintifs, faisant regretter la vulgarité qui les enchâssait. Une femme que son amie ou hôtesse d’un soir voulait lui présenter « parce qu’elle vous a reconnu » et la surprise de la voix grave, harmonieuse, où l’accent se faisait léger, mettait quelques notes chantantes. « oh je suis désolée, ça m’a échappé. Je ne voulais pas vous déranger. Simplement j’ai été surprise. C’est aujourd’hui, vous savez, avant l’orage, je décrochais des vieux rideaux – la maison de ma tante, en vente – et vous étiez là, seule présence dans le sentier du Tourbillon, juste sous moi, vous regardiez la maison d’en face, celle envahie par les feuilles, et puis vous avez avancé dans la rue, vous sembliez hésiter, chercher quelque chose, une idée, ou un souvenir, peut être simplement une adresse, ça m’a intriguée, vaguement... après, il y a eu la pluie et vous êtes parti, oublions cela ». L’hôtesse insistait, s’il s’agit de vendre une maison, pourquoi ne pas s’adresser à lui,.. alors, bien obligés, ils ont commencé à en parler de cette vente, aussi réticents l’un que l’autre. « Oui c’est bien la maison aux rideaux volants, celle dont on disait... mais c’était des ragots, des histoires sans aucun sens, des rumeurs imprécises, et puis c’est oublié depuis longtemps ». Oui elle en savait ce que lui racontait son père, mais ce n’était pas chose à retenir et encore moins à répéter. Et pour la vente, oui, elle aurait aimé.., mais bien entendu ce n’était pas si facile comme le lui a dit son cousin géomètre – oui elle avait fait relever les plans – elle est grande mais sans le confort que demanderaient des acheteurs capables d’envisager de payer un tel prix – quel prix ? elle ne savait pas exactement, tout de même le quartier est calme, pas à la mode mais calme – , elle est vieille mais pas ancienne, juste de la fin du dix-neuvième siècle, il y a un jardin mais s’ils veulent une piscine il ne leur restera plus guère de terrain, et puis tout de même le quartier n’a pas la vogue des villages... alors la diviser en appartements, peut-être, et l’hôtesse intervenant, « mais qu’en dit ton frère ? » « je ne sais pas, je ne crois pas qu’il soit d’accord pour vendre, il voudrait.. oh je ne sais pas » « mais alors pourquoi en parler ? Tu ne changera jamais ». Se sont retrouvés seuls, face à face... elle avait brusquement l’air d’une vieille petite fille grondée par une amie brillante, alors pour ça, pour sa voix, pour la retenue de ses attitudes, le choix de ses mots, tout ce qui faisait un si plaisant contraste avec son apparence, il lui pris la main, ils se sont assis sur un banc et ils ont cherché à trouver des souvenirs communs pour faire revivre le sentier du Tourbillon.

proposition n° 30 (bis)

Il n’avait pas pu, bien entendu, y assister en direct.. mais dès le lendemain matin – et tant pis s’il connaissait le résultat, d’ailleurs prévisible, ce n’était pas ce qui comptait – décidant que ce délai, tout comme la distance, pouvait être négligé – était, se voulait, capable de participer, au moins autant qu’un spectateur un peu assommé par la fatigue et installé sur un gradin un peu trop éloigné du coin de stade où se déroulait ce summum, ce point aigu des jeux Olympiques – ... il a allumé son ordinateur, cherché la vidéo, bu une gorgée de Bourbon – ce qu’il n’aurait pu faire sur place – regardé le coin de piste bleue, la rangée de plots rouges devant le panneau vert qui, au ras du sol, annonçait, à côté des anneaux, Rio 2016, et puis les huit corps alignés un genou en terre devant les plots blancs, les bras musculeux et les têtes penchées entre les fortes épaules, et, sans prendre le temps de vérifier qui était qui, il a pointé sa souris sur le petit triangle blanc, appuyé... l’image est restée fixe pendant qu’un bruissement de voix témoignait qu’il était devant la vie, les corps ont basculé vers l’avant, et quasi simultanément il y a eu le coup de révolver, des clameurs, un estomac qui se crispe, une très brève confusion, un jaillissement noir et jaune et c’était fini... ses muscles se sont relâchés, il a baissé le menton, repris son souffle, content d’avoir sacrifié à ce qui était Son rite (quasi unique) de spectateur sportif. Et même si le résultat était prévisible, l’émotion était la même que quatre ans, que huit ans, auparavant, la même que, pour ses spectateurs, chaque finale de la course des courses depuis la nuit des temps. Et il a repassé la vidéo en appuyant frénétiquement sur sa souris pour la lancer, l’arrêter, la relancer et d’arrêts en arrêts, déguster la beauté de ces corps en mouvement.

proposition n° 31 (bis)

Comme, en marchant dans les rues de cette ville croissait son désir de se sentir partie de ses murs, de ses rues, des vierges et macarons et des jardins à demi-cachés, cousin lointain de ceux qui les avaient arpentées, regardées, qui en avaient accepté, refusé, ou constaté avec indifférence les modifications à travers le temps, pour ceux du moins qui avaient eu accès à la mémoire des lieux, mais qu’il était bien incapable d’une recherche approfondie, il se plongea, avec un plaisir grandissant au fil de sa lecture, dans la réédition d’un gros livre, entre thèse et vulgarisation, publié dans les années cinquante, qui lui avait été conseillé, séduit dans le survol de l’histoire de la ville par lequel l’auteur introduisait la description détaillée de l’évolution de tel ou tel quartier par ce qui s’infiltrait de vie, au détour d’une citation, ou par le choix d’un mot désuet, dans le style neutre, un peu professoral. Et bien vite, peut-être parce que rien ne parle mieux de la vie d’une communauté que ses morts, il pista de page en page les cimetières qui, ici, comme souvent, étaient anciennement dans la ville, autour des nombreuses églises, si familièrement inclus que parfois une tombe s’échappait de l’espace réservé aux morts pour se retrouver, un peu plus loin, entre deux maisons, et que tel cimetière avait longtemps servi également de marché aux bestiaux... et puis il en arriva à l’époque où, sortant d’une de ses périodes d’affaiblissement, la ville redevenue riche et puissante, s’était transformée, organisée, quand les hôtels des nobles et riches bourgeois avaient remplacé ce qui restait des livrées cardinalices et des couvents, quand l’on avait tracé la rue des façades aux coquilles rouges, planté de plusieurs rangées d’arbres, ormeaux ou autre essences, les promenades créées autour des remparts, là où maintenant un flot de voitures et camions s’écoulait, et après avoir détruit les cimetières proches des églises et le cimetière des juifs, regroupé les sépultures dans une plaine un peu trop inondable ou entre les restes de constructions sur le rocher qui dominait la ville... avant, près d’un siècle plus tard, de tracer une allée de muriers vers le très grand terrain laissé par un ancien couvent, et de faire de celui-ci, à distance de la ville – et même si maintenant elle l’avait rejointe, sa taille et le mur de clôture lui laissait son caractère d’île paisible -– un des plus beaux cimetières qui soit, « plein d’oiseaux, de soleil, d’ombrages épais, de profondes verdures... » selon un pseudo poète célèbre en son temps. Arrivé là, il a redressé la tête, lui l’ancien habitué des après-midi de paresse au Père Lachaise, lui qui aimait flâner avec juste un petit arrière-goût de mélancolie en avançant entre les tombes de frères humains inconnus, ce petit goût qui ralentit le pas, qui lui donne saveur tendrement amère, mais n’allait jamais visiter les tombes familiales qui d’ailleurs étaient hors d’accès, auraient nécessité un voyage plus ou moins compliqué, comme pour vérifier que les aimés étaient là rangés, ne gardant d’ailleurs des enterrements que les quelques souvenirs poignants de la peine maîtrisée des survivants -– la vision d’une jeune femme et de cinq enfants se tenant par la main devant une tombe et le sanglot étranglé de son voisin, le mort n’étant plus pour un temps que l’absence planant sur leur groupe. Et dès qu’il l’a pu, a fait le court trajet en bus, est descendu là où la rue, qui n’était plus depuis longtemps bordée de muriers, dessinait une ébauche de place arrondie, entre trois bureaux et hangars de pompes funèbres (avec devant l’un d’eux quelques échantillons de sculptures) et la porte qui s’ouvrait dans la longue muraille, sous une profusion, en effet, de branches, est entré avec un mélange de respect et de curiosité, pour être saisi, au bout de quelques pas, par le plaisir de circuler sans but sous les arbres, le mélange de tons, de formes des feuillages, les yeux errants sur les chapelles orgueilleuses – refoulant d’un sourire l’ironie qui pointait parfois – avec leurs colonnes aux ordres improbables et les pleureurs ou anges si merveilleusement lisses, convenus et émouvants (tant et tant que ne l’étaient plus, émouvants, sauf légèrement quand la pierre portait usure ou lichens) entre les concessions qui, ici, étaient découpées à angles droits, de tailles assez égalitaires, si ce n’est que les tombes les plus simples – et parmi les plébéiennes dalles de pierre ou de marbre rouge sombre, l’émotion d’une simple butte de terre où s’alignaient, plantées dans le sol, de minuscules plaques ex-voto et des fleurs en fil métallique, et il était resté là gorge nouée murmurant, ou le croyant, des noms qui n’avaient sens que pour lui et renvoyaient à d’autres lieux, d’autres simplicités, ou pour certains à d’injurieuses opulences imposées. Mais ce qui dominait ici c’étaient les arbres, les merveilleux arbres, leur vieillesse robuste, les troncs multipliés comme en faisceaux des énormes cyprès, l’infinie variété de cette vie végétale regroupée là, protégeant les morts et semblant en tirer force, se les assimiler pour que l’essence des corps abandonnant le ciment du caveau, se hissant au dessus de l’humus sur lequel les visiteurs glissaient, au dessus des énormes racines contre lesquelles se tordaient les chevilles, se balancent dans le mistral, boivent les pluies d’orage, se baignent dans le bleu et se libèrent de cette dalle que l’on fleurit pour eux ou abandonne, s’en moquent bien les morts... stupidités qui le faisaient sourire, un peu, auxquelles il aimait croire un instant, pris d’un besoin de se sentir frère de ces morts inconnus, dans la navrance résignée de constater leur abandon, ou le sourire attendri d’un objet, d’un bouquet frais, en circulant sans rencontrer personne dans les allées, avec le plaisir aussi de se sentir aussi merveilleusement vivant que le vent qui se levait et faisait danser lentement les hautes branches des conifères.

proposition n° 32 (bis)

Il est revenu du cimetière vers les remparts, a traversé la ville, sous un amas en bataille de nuages gris, grandes masses sombres glissant sur grisaille mouvementée, se fuyant se heurtant, se mariant, un tumulte ralenti qui survolait la ville en grand élan, assez haut pour ne pas être menaçant, un spectacle venant comme une distraction après des jours de calme bleu, mais avec des blancheurs lumineuses faisant irruption entre les boursouflures, se déformant, s’effaçant, recouvertes pour renaître un peu plus loin, qui lui faisaient espérer que ne s’installerait pas cette couverture grise, douce et humide que les habitants saluaient un temps avant de se lamenter devant sa persistance, l’impression d’être enfouis sans fin dans cette morne neutralité, espérer que ce serait uniquement une pause dans l’autorité, l’évidence implacable de la lumière bleue qu’ils maudissaient certains jours de chaleur pesante et qui faisait leur fierté, comme si elle n’avait pas été le lot partagé avec les villages, les bourgs, les campagnes. Espoir renforcé par le vent qui se levait dans les hauts du ciel, l’oblique fouet délicat des minuscules gouttes d’une averse passagère, les masses noires qui s’amenuisaient peu à peu, s’effilochaient en haillons sombres ou d’un gris palissant. Et ce fut, le soir, depuis sa fenêtre, une fuite de nuages, légers, une dentelle si délicate que les yeux y trouvaient joie, une gamme du blanc le plus pur à l’or finement ocré, un amas de mousseline, avant qu’un rose de chair illuminée, une condensation de lumière en adieu se répande, se diffuse dans le gris tendrement bleuté comme une aisselle de tourterelle, l’accompagne dans son naufrage... le salut matinal d’un bleu de vierge florentine, que des lambeaux de nuages blancs, étirés et légers, parcouraient paresseusement, un jour tendre, un ciel sans violence, ciel d’affiche ou de dessin, juste un peu trop chargé de mauve, l’air devenu visible pour donner alacrité aux esprits et aux jambes, un bleu presque pur, prenant au fil des heures force et profondeur, sous les bourrasques ; et les jours suivants, après que le mistral ait balayé les arbres, les couches de l’air, se soit brisé avec rage contre les murs, le retour de leur ciel d’un bleu improbable, saturé, profond, plombé, immobile, implacablement, la plaque rayonnante entre indigo et lavande, l’intensité de la lumière qu’aucune humidité ne filtrait, cette intensité qui s’effaçait en regardant vers le soleil dont la puissance annulait toute couleur, dardé sur la ville, brûlant les pierres. Ces jours où on ne peut regarder la violence de cette lumière qui abolit le ciel, affaiblit l’azur, sa sereine ironie, quand le sang bat sous les paupières.

proposition n° 33 (bis)

Pendant que le ciel se déchaînait sur la ville, et que redevenu petit animal primitif –- il accentuait un peu son muet tremblement intérieur pour noyer sous la dérision ce que cette idée avait de réel –-, il se tassait, tremblant, devant sa table, et tentait de recréer avec des mots ce qu’avait de somptueux, terriblement somptueux, le bleu glorieux qui faisait leur orgueil, il retrouvait, dans ce suspens, dans un calme revenu que déchirait soudain le cri d’une voiture de pompiers, son besoin grandissant de mieux la connaître cette ville qu’il voulait sienne. En son enfance et son adolescence, elle n’avait été que le cadre entourant la bulle familiale dans laquelle se baignait puis contre laquelle il s’était rebellé, il n’en avait gardé peut-être que l’amour des pierres. Cet amour qu’il avait retrouvé, dégusté, approfondi, recherché depuis son retour. Mais la beauté d’une ville n’est que parure secrétée par les rêves, les désirs de ceux qui l’ont construite, parure abîmée, ravivée par les générations suivantes, les périodes où tout se noyait dans les rapports économiques avec son entourage et entre ses populations, sans que meure complètement le souvenir de ce qui l’avait faite, jusqu’à ce que se recrée, sous les divergences, luttes, ignorances réciproques, à travers le tissage de liens plus ou moins forts, avec ces noeuds où se rencontraient, se nouaient, se disputaient, les idées de la ville, une beauté, une unité baroque, d’où naissait, différente, déformée, l’image qu’elle présentait à ses visiteurs. Et parce qu’elle était cachée, mouvante, elle lui était manque et il la recherchait dans les signes qui surnageaient de sa vie secrète. Comme, si l’on sortait du coeur encore battant et des quatre ou cinq rues qui se croisaient, alignant des commerces disparates, libraires, marchands de café, de matériel de cuisine, club de couture et lecture, marchands de couleurs ou bazars, boutiques de chaussures démarquées et échoppes de créateur, un teinturier face au réduit minuscule où travaillait un très raffiné petit bijoutier asiatique, bistrots vieillissants et restaurants branchés, chocolatier, etc... dont les propriétaires et employés se rendaient visite aux heures creuses -– ou du moins certains, on devinait des micro-sociétés plus ou moins conscientes –-, il avait appris peu à peu que presque toutes les professions médicales qui n’avaient pas migré dans les quartiers, y créant des noeuds de cliniques, maisons de retraite, centres de santé réunissant des médecins de toutes spécialités, laboratoires etc... s’étaient peu à peu regroupées le long d’une avenue qui, bordée de platanes parmi les plus beaux de la ville, allait buter sur le rempart du côté de la campagne. Comme les rues autrefois bordées de commerces populaires qui se dirigeaient vers les portes, devenues peu à peu des rues dortoirs aux rideaux métalliques tirés et vitrines peintes en blanc, qui avaient lentement repris vie, depuis quelques années, avec l’arrivée de gens d’outre-rempart et outre-mer, l’ouverture de cybercafés, de petits bars, d’épiceries, que peu à peu rejoignaient des graphistes, un brocanteur, un magasin de producteurs de légumes, la boutique d’une jeune modéliste, une galerie de peinture, qui n’avaient pas trouvé place dans la rue branchée proche, amorce plus ou moins forcée d’un mélange, l’aube d’une nouvelle vie. Les petits signes plus ténus aussi, la rencontre chez le teinturier d’un membre d’une troupe amie venu faire nettoyer les tentures d’un spectacle repris, et la conversation joyeuse et légère où les avaient rejoints les autres clients, cet échange de regards involontaire, complice, dans une réunion publique, avec une des silhouettes croisées dans son quartier, où se lisaient mêmes idées et mêmes visions, la douceur de l’ombre du platane en éventail, l’agacement des voitures abandonnées devant l’entrée de l’hôtel en attente d’un voiturier, un peu de vie commune.

proposition n° 34 (bis)

Dans sa découverte de la ville il y a eu un petit élan donné par un dîner chez son cousin, accepté pour le plaisir de rencontrer le fils prodige, l’aîné, avec lequel, à Paris, s’étaient tissées au fil des ans des relations à la fois distantes –- leurs âges et occupations le voulant – et assez intimes pour que à chaque rencontre sans beaucoup de temps et de mots, en phrases brèves, gestes, silences, se dessinent un intérêt commun, un sujet de débat. Ce soir là, au détour d’une phrase quelconque, était passée sa frustration, malgré ses virées dans le quartier de l’ajustadour, qui en se développant devenait incontournable, de ne jamais l’avoir vu cette rencontre des flux ni même d’ailleurs la rivière, de ne jamais avoir pu suivre le ressar... le garçon lui avait répondu : « oui, l’est trop haute de la digue, l’est trop large le galcis entre le petit canal et le fleuve, on ne la voit, la rivière, que du pont qui traverse en biais, là où la bouche s’élargit, ponctuée par des îles... mais, si tu veux, je t’emmène, un peu plus haut dans son lit, à l’endroit de la vieille route et de l’autre pont, juste dans notre sud.... il y a un petit caboulot, comme on dirait dans le nord, et un chemin dit de la digue, qui suit de près la rivière – on la sent à défaut de la voir –- à la toucher, c’est un endroit merveilleusement neutre, tu t’y ennuiera à loisir... nous pourrons parler » il a ri et cru comprendre que les derniers mots n’étaient pas les moins importants. Rendez-vous a été pris pour le lendemain après-midi, et il s’est retrouvé, casque en tête, à l’arrière d’un scooter, longeant les Célestins, sortant des remparts, et filant le long de la vieille route nationale, émergeant des villas et cités pour, entre l’emprise du Centre Hospitalier et cette zone en partie vierge, en partie maraîchère, que la ville respectait encore, gagner le pont haubané qui marquait la fin de la commune et du département. Le petit caboulot annoncé avait un air abandonné, ils ont garé leur bécane dans son parking, et traversant la route, se sont mis, après les panneaux plantés au dessus d’un petit espace de roche affleurante et de terre ravinée parsemé de papiers, de boites de conserves et de quelques brimborions, pour interdire d’allumer du feu ou de déposer quelque ordure que ce soit et d’extraire du gravier sans autorisation, à suivre le chemin de la digue, ruban goudronné entre un petit mur de soutènement en ciment blanc et, du côté de la rivière, un talus couvert d’herbes folles, de buissons piquants – son ignorance totale ne lui permettait pas, et s’en moquait bien, de mettre des noms dessus – dominés par une échevelure de roseaux qui devait marquer le sommet de la digue, lui regardant, s’arrêtant parfois pour tourner sur lui-même afin de ne rien perdre du charme banal de l’endroit, en écoutant le garçon qui tâtonnait pour évoquer désir d’ailleurs, avenir... et ils sont arrivés, au bout de deux cents mètres environ, à un endroit où le chemin, à force de s’en rapprocher, devenait digue et dominait un arbre et une très mince bande de terre bordant la petite crique que la rivière, basse et sage en cette saison, avançait vers eux –- un banc de sable herbu et ce qui semblait l’ébauche d’une jetée de pierrailles coupant le calme de l’anse en deux douces mares d’eau sablonneuse, avant d’offrir au courant, en avançant vers le centre de son lit, le plaisir d’un tout petit saut à l’écume légère comme un sourire furtif. Ils sont restés là un moment, lui fumant, l’autre sifflotant, avant de reprendre leur monture, de passer le pont et de rouler jusqu’à un bar sur la place d’un gros bourg agricole dont le nom chantait dans les vieux contes... et devant un café frappé pour lui, une bière pour le garçon, il l’a écouté organiser sa pensée, tentant par un mot, une mimique, un grognement, un geste, de l’aider à accoucher d’un début de décision.

Quelques jours plus tard, après avoir consulté les horaires, il a marché, dans la douceur du lundi en fin de matinée, oubliant son refus ennuyé de l’examen médical auquel se rendait comme à un rite ayant perdu tout sens, jusqu’à l’alignement de bus près de l’ancienne gare, en se souvenant qu’accroché derrière le garçon lui était venue, dans son besoin constant de mettre un peu d’inutilité joyeuse dans sa vie, l’idée de profiter de ses nombreux moments de loisir pour saluer les quatre points cardinaux . Sans regarder, par la fenêtre du bus, les villas, la rocade, les cités, il a roulé en s’enfonçant à l’est dans l’espace de ce qui était toujours la ville, jusqu’au « Mélange des eaux », le rond-point, la clinique, le marché en plein air au milieu duquel il est descendu et le petit centre commercial entourré d’autos. La corvée expédiée avec une patience appliquée, est ressorti en hennissant presque de plaisir, a salué la grande roue exhibée comme un vestige dans un petit espace que laissait libre la dalle du parking, et au bout de celle-ci, après une des bretelles de la route, a descendu une volée de marches en ciment dégradé, et, négligeant une vague odeur de pisse et quelques boites de conserves et chiffons abandonnés, a retrouvé le mince canal du fleuve à l’endroit où une petite sorgue canalisée qui, le dominant légèrement, coulait parallèlement à son mince et sage lit, se jetait brusquement en lui, en une mousse écumante, une brume d’eau qui étincelait dans le soleil, et il est resté là, comme chaque fois, aussi émerveillé qu’un enfant, dos au mur couvert de lierre et de chèvrefeuille fané, regardant entre des herbes folles ce tourbillon joyeux, cette petite chanson vivante.

Debout devant sa fenêtre, dominant la rue, les quelques touristes, la porte vers le fleuve, il s’est dit que, pour l’ouest, il ne bousculerait guère sa tendance à la paresse. L’est donc descendu, a franchi la porte, traversé un groupe massé devant l’entrée du châtelet, est passé sous le pont-levis maintenant fixe qui le reliait au pont, a suivi un moment la promenade sous les remparts puis le rocher, jusqu’à la blancheur ensoleillée flottant sur un vert tapis de lentilles d’eau de l’embarcadère pour l’île... Pour atteindre la limite ouest de la ville, il a guetté l’arrivée de la navette mais comme l’attente se prolongeait, comme parmi les langues bienheureusement incompréhensibles s’était glissée une conversation qui chatouillait l’humeur honteusement chagrine dont il cherchait justement à se défaire, il a décidé que la ville s’arrêtait au fleuve, a traversé la route entre deux flots de voitures pour entreprendre – avec un petit sourire de travers en remerciement ironique à la gracieuse et souple vierge qui, depuis sa niche dans le mur de soutènement du premier degré, l’encourageait à la négation joyeuse de sa fatigue chronique – la montée des degrés qui, depuis la terrasse en haut du rocher, dégringolaient en serpentant vers lui – s’est arrêté à mi-hauteur pour jouir de la vue sur les toits des quelques vestiges de bâtiments appuyés au rempart, sur la navette qui émergeait sous le vert lumineux d’un micocoulier, sur le fleuve que le soleil maquillait de bleu sombre, les feuillages et une guinguette autrefois blanche sur la rive de l’île surmontés des arbres et toits en tuiles roses ou grises grimpant, au delà du fleuve, vers les tours qui couronnaient une colline, avant de reprendre l’ascension, de s’appuyer avec un soupir de soulagement à la belle rambarde de pierre de la terrasse supérieure, admirant le lointain, la courbe que le courant traçait autour du rocher, les écluses à demi cachées des canaux qui redessinaient dans l’île l’emplacement des îlots qu’elle avait avalés, et de faire les deux pas qui le séparaient de la grande table de pierre où étaient gravés, avec les points cardinaux, les noms des monuments dressés de l’autre côté du fleuve et des montagnes bleutées à l’horizon, de sourire alors, de murmurer « mais oui », de décider, ludique pour ludique, de modifier la règle de base et, jouant sur la position décentrée du coeur de la ville enclos dans ses remparts au sud-ouest de l’agglomération, de constater qu’en levant les yeux, après en avoir lu le nom, vers telle ou telle croupe noyée par la distance au dessus du fleuve lequel, son détour achevé, filait droit vers elles, il faisait face au nord. Et, en redescendant à travers le jardin et les rampes en pente douce vers la ville, il souriait, vaguement honteux et ravi d’éviter ainsi les deux énormes centres commerciaux qui s’étalaient au nord de l’agglomération avec leurs routes et bretelles emmêlées, hostiles aux piétons et leurs grands magasins et galeries marchandes qui avaient transformé le coeur en désert.

Dans la paresse lumineuse du lendemain il a repris plus rigoureusement son chemin vers l’ouest, en une brève marche vers l’aval, le pont faisant face à une grande brèche du rempart, un bus pour franchir le large bras du fleuve et traverser l’île, bus qu’il a quitté, seul, à l’arrêt situé à l’amorce du franchissement du second bras, à la limite de la commune. Quelques marches de ciment, un passage tagué comme il se doit sous la large route transversale, et un cheminement méditatif, dans la douceur ennuyeuse d’un dimanche solitaire, au dessus du vif courant bleu sombre, yeux sur les maisons et cafés qui apparaissaient sur l’autre rive entre les troncs des arbres, longeant en l’ignorant soigneusement, le grand parking presque déserté, cherchant et bien entendu ne trouvant pas un endroit où s’asseoir sur une herbe absente pour savourer la marche des heures.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 19 août 2018.
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