Michel Brosseau | Là que tout avait commencé (titre provisoire)

« construire une ville avec des mots », les contributions

Né en 1966 à Cholet, habite la région orléanaise depuis ses 24 ans. Lis, enseigne, joue de la guitare et écris. Plusieurs ouvrages publiés chez Terre de Brume et chez publie.net. Tiens depuis fin janvier 2018 un journal vidéo. Site : à chat perché.
proposition n° 1

Il aurait pu tuer le temps dans un bistro près de la gare. La prochaine correspondance n’était que dans un peu plus d’une heure. Il avait préféré marcher. Avait traversé le parking de la gare, jeté un coup d’œil aux poilus du monument aux morts, puis entamé la descente du boulevard qui menait au centre. Il savait où le menaient ses pas. Vers cette maison où il avait vécu trois ans à peine. Et dont l’accès lui était désormais interdit. Vendue depuis plus de trente ans. Même alors il n’y était pas retourné. Le regrettait. L’impression qu’il aurait pu y retrouver un peu de son enfance. Réactiver au contact des lieux une mémoire ancienne, enfouie. Là qu’il avait fait ses premiers pas. Ouvert les yeux sur le monde. Là que tout avait commencé.

proposition n° 2

Une façade aux volets clos, crépi blanc et sous-bassement de pierre, porte d’entrée au centre, battant métallique où glisser le courrier, porte du même bleu que la portail du garage à droite – en haut de celui-ci quatre ouvertures vitrées rectangulaires, opaques –, une seule fenêtre au rez-de-chaussée, à gauche de l’entrée, volet roulant abaissé comme pour les fenêtres de l’étage, du moins celles de gauche et du centre, cette dernière de même hauteur que les autres mais plus étroite, comme d’une salle de bains, encadrant l’autre fenêtre, au-dessus du garage, des rideaux, de ceux qu’on dit doubles, puis un toit de tuiles romaines sur lequel glisse la lumière, le ciel est dégagé, un air de vacances, fugitive impression d’ailleurs – une image glisse, la campagne toscane derrière la vitre d’un train –, c’est ici et c’est loin dans la mémoire, rue du chemin vert, numéro 59, un peu plus loin sur la gauche ce mur de pierres longé dans les rêves, les branches des arbres passent par dessus, la lumière rasante sur la pierre nue, l’apaisement d’un monde lavé.

proposition n° 3

La rue du chemin vert formait un coude avant de rejoindre le boulevard Faidherbe. Au débouché. Son père demandait qu’on ralentisse chaque fois qu’on passait en voiture. Il jetait un œil sur la façade. Notait les changements. Commentait la poussée du sapin voisin. Parlait humidité parce que l’ombre projetée sur la toiture, gouttière encombrée d’aiguilles. Point focal cette maison qui ne lui appartenait plus. Et ignorait tout ce qui autour.

Sa mémoire avait hérité de ce cadre. Sans jamais en déborder. Il n’avait jamais remarqué cette même pierre pour le sous-bassement et les murets autour. La maison derrière lui ? il n’en avait gardé aucune image. S’étonnait presque de la trouver là. Parallélépipède blanc. Colonne. Sous-sol en partie enterré. Chambre sous les toits. Couverte d’ardoises... C’était aux tuiles romaines qu’il se savait rentré. Et par les lumières derrière la vitre du train.

proposition n° 4

Sa mémoire de la ville n’était que parcellaire. Il aurait pu mentalement dévaler le boulevard Faidherbe jusqu’au centre. La place de la République, ce trop d’espace, ce vide. Imitation absurde de la place de l’Étoile, victoire aillée sur un socle – il pourrait retrouver les notes qu’il avait prises, sur le disque dur externe, au fond de son sac. La place Travot, l’ancienne mairie devenue brasserie, le théâtre qui n’en est plus un, la Poste fermée et dont on n’a toujours rien fait, l’ancien bar de la Poste – il a dû changer de nom –, la caisse d’épargne, la mairie aux allures de machine à écrire, les ruines du château devenues jardin public du mail, la médiathèque façade bois et verre, le béton sale du complexe commercial mail 2, la Moine qui coule derrière, rivière étroite, eau sombre, le parking des halles où la marché du samedi, esplanade vide quadrillé blanc, puis la patinoire, la piscine, quelques pavillons, la campagne. De l’autre côté la gare, la rocade ensuite – on les appelait boulevards extérieurs au début –, l’aérodrome, le marché aux bestiaux, esplanade quadrillée de tubulures grises, l’abattoir, la zone industrielle, rejoindre la nationale par un rond-point, prémices de la zone commerciale des pavillons devenus restaurant asiatique et cabinet d’assurances, la maison où habite encore sa mère, îlot fragile parmi les magasins à tôles gaufrées, sur l’emplacement de la station-service voisine un loueur de véhicules, puis l’entrée de l’autoroute, une nouvelle zone commerciale –- ici comme ailleurs.

proposition n° 5

Il avait traversé la rue. Curieux du nom de ceux qui habitaient là désormais. Dans l’espace rectangulaire de la sonnette électrique, avant le bouton rond et blanc, des lettres noires tracées au feutre fin, M. et Mme Delvaux. Parcourant la dalle du seuil, la ligne brisée d’une fissure. Quelques millimètres de profondeur. Mais ça devait suffire pour qu’on accroche, qu’on bute. Pour que le pied s’habitue, le corps apprenne cet accident sous la semelle. On en venait sans doute à la chercher, vérifier qu’elle était encore là. Parce que rentrer chez soi c’est aussi ça, raccorder son corps à l’espace, aux détails du lieu, rentrer dans la mémoire de tous ces presque rien : eux qui tissent nos jours.

proposition n° 6

Delvaux. Ça ne lui disait rien. Pas croisé ce nom-là de la maternelle au lycée. Pêle-mêle des listes de classe. De temps en temps il écrivait un de ces noms dans le rectangle Google. Christophe S., Fabrice C., Christian M., Philippe B. Suite de syllabes auxquelles souvent ne plus même associer de visage. Au plu une impression. Une ébauche de souvenir.

À chaque nom ses parents associaient une terre. Un lien de parenté. Ou une fonction. Ils parlaient des Séchet de la petite Bédinière – expropriés pour la construction de l’A85. Lointains cousins. Des Cousseau de la haute Savardière – chez qui se fournir en volailles. Les Ménard de Saint-Laurent-les-Septiers – à l’origine d’une brouille qui avait divisé la branche maternelle. Eux aussi noms sans visages pour la plupart. Pas même sûr qu’il les ait rencontrés. Revenait la silhouette floue d’une femme en tablier attrapant un lapin dans un clapier, l’approchant du visage de l’enfant, tenu par les oreilles – un mouvement convulsif. Moins des êtres réels que des personnages nés de la parole des adultes. Tout comme ceux qui peuplaient les récits pendant les repas de famille. Apparaissaient au gré des souvenirs de ceux d’avant. Peut-être déjà morts quand résonnaient leurs noms autour des tables. Réduits aux sons mâchés d’une langue vieille.

Faidherbe, lui, c’était différent. Pas un gars du coin. Un militaire. Figure de la guerre de 70. Puis général administrateur du Sénégal. Où il avait multiplié les plantations de coton. Il relirait ses notes dans le train tout à l’heure. L’industrie textile avait besoin urgent de matière première. Parce que la guerre de Sécession, la crise du coton qu’elle entraîne... La gare avait été créée à cette époque. Un industriel du Nord de la France devenu maire. Et ces boulevards larges de quinze mètres, façon Haussmann. Convergeant vers cette place de l’Étoile démesurée. Il s’agissait de faciliter la circulation des marchandises, depuis et vers la gare.

proposition n° 7

Il ne franchira pas le seuil. N’appuiera même pas sur le bouton de la sonnette. Il dirait quoi ? Expliquerait comment ? Il demeurera le passant. Celui qui se tient devant la porte. Pas même devant. Celui qui se tient de l’autre côté de la rue et fixe la porte. Parcourt du regard la façade. D’être là n’aide pas. Au contraire peut-être. Habitué à revenir mentalement. Ou depuis un écran. Il en faisait des captures. Une vue aérienne du jardin. Le camélia qui n’est plus là comme sur les photos de l’album. Sa mère posant devant avec un nourrisson dans les bras, l’arbuste en fleurs. Mais là, démuni devant ces murs. Il reste si peu, mais l’émotion qui s’en dégage. Forme blanche et mouvante – le rideau de la chambre. Le bruit métallique du battant, puis le son mat du courrier qui s’abat au carrelage de l’entrée. Et ce cri la nuit. Ce rêve qui longtemps lui était revenu. Il marchait dans la rue, le long du mur de pierres – les branches des arbres dépassent, se balancent – il n’y a personne en vue. Il se réveillait au moment du cri.

C’est pour ce cri qu’il est ici. Ce cri de derrière le mur là-bas. Ce mur qu’on ne voit pas d’ici. Après le tournant. Un peu plus loin sur la gauche.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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