Christine Jeanney | Ça secoue terrible

« construire une ville avec des mots », les contributions

Christine Jeanney est écrivain et traductrice, ainsi qu’artiste visuelle. On retrouvera l’ensemble de ses travaux sur son site Tentatives. On peut aussi la suivre sur Facebook et sur Twitter. Elle est très active au sein de l’équipe publie.net, qui accueille plusieurs de ses livres, dont le plus récent : Yoko Ono dans le texte.
proposition n° 1

La porte d’entrée grande ouverte : ça sent le vieux, le ciment frais. Le carrelage au sol, on ne sait plus. Possible des arabesques turquoise, ou des liserés rouges, d’un rouge atténué, terni, foncé, peut-être grenat. De toute façon, c’est appelé à disparaître, poussières, carrés éclatés en leurs centres ou fragmentés aux angles. Avec une masse peut-être. On n’était pas là quand le carrelage a été cassé à la masse. Lui y est. Surveille l’avancée des travaux. Chaussures beiges très soignées et pli du pantalon tout droit. Ses clés, ses lunettes à monture dorée, sa chevalière. La poutre. On n’a pas vu s’emmancher au plafond la poutre de métal qui sert à compenser le mur porteur qu’il fait enlever. Un palan ? Il raconte que c’était compliqué. Il y a un espace prévu pour le cylindre de béton qui fera cheminée, tout est prévu. Prévu que ses dessins à lui (té, papier millimétré, rotring) deviennent des vérités et ouvrent une fenêtre là où il n’y en a pas. La cuisine mord sur le jardin. Longtemps que les photos coincées dans les vitrines du buffet sont parties. Eux, ceux d’avant -– ceux du buffet -– on ne sait pas très bien, ils ont signé, déménagé, sûrement leurs photos du buffet sont avec eux, ailleurs. Pas très futés. Un peu rapaces. C’était tout sombre ici, et pas de salle de bain. Lui (ses clés, les plis du pantalon bien droits) en impose une, pragmatique. Et des murs blancs. La mère reste dehors, devant la porte ouverte, à tournoyer comme un poulet sans tête. Elle ne veut rien, ni le blanc, ni fenêtre ni rien. Et elle s’empêche de regarder le carrelage brisé – même sachant qu’il sera remplacé par des dalles bien nettes (le pli tout droit), ça ne la console pas. Elle s’empêche de regarder pour s’empêcher de ramasser les débris minuscules, de rassembler, méticuleuse, avec la pelle en fer, la balayette, ce sentiment informulable qui ressemble à l’amour, celui qu’elle a pour les choses obsolètes, disparues. Il y en a eu bien trop (elle ne le dit pas, on croit comprendre). Elle ne s’habitue pas aux extinctions, dissolutions, n’a jamais su, c’est pour ça qu’elle n’en parle pas. Parce que la parole se dissout. Et lorsqu’elle parle parce qu’obligée, pour ça qu’elle répète, répète, pour lester la seconde qui passe de sa jumelle, de ses semblables, répliques en nombre, nombreuses, qu’elles fassent poids. Une balance impossible à rééquilibrer – pour ça qu’elle tourne aussi. À l’intérieur, il y a lui et ses clés, organisé. Entre la rue et les deux marches du palier, entre la fenêtre neuve et le cou de poulet affolé, il y a quelqu’un d’autre, une troisième personne qu’on ne nommera pas ici, en tout cas pas maintenant, prise dans ces sortes de flottements d’un genre inexplicable, des lamelles d’air superposées qui s’effilochent et dont la texture est complexe, peut-être douloureuse, parfums de mauvaises herbes, cuir mouillé, ciment et bois coupé.

proposition n° 2

Des plantes vertes devant le rideau, des yuccas, plusieurs assemblés côte à côte, avec l’écorce de leurs tiges qui part en pétales à pointes rêches repliées, parfois si jaunes, si sèches, qu’on les coupe au ciseau, un trait net. La table basse carrée, en fait un bloc d’un seul tenant, plein et sans pieds, avec sur le côté un pan qui fait bascule et s’ouvre pour ranger la télécommande. Et puis une prise électrique aussi à cet endroit, sertie dans le revêtement de skaï, ça peut servir. La banquette, collée à cette table carrée, est ventrue, couverte d’un tissu d’ameublement épais qui cache les fissures. Ensuite le fauteuil inclinable à élastiques à été retiré et rangé, il n’y est pas, c’est pourtant là sa place. Plus loin la grande table où l’on mange, faite à la main (le carrelage, des pièces arrondies de plusieurs tailles, ça ne se voit plus mais ça s’en vient comme des feuilles de papier très lourdes, une sorte de treillis plastique qui fait support, on les pose sur la colle en les juxtaposant, puis grâce aux joints on fait disparaître ce qui tenait dessous tous les morceaux ensemble). Chaises confortables, couvertes de molleton au tissu agrafé sous l’assise (il est bien outillé). Le tapis, sous toute la surface de la table et des chaises, est compliqué. Il ne vient pas d’ici. Il a été gagné à un concours radiophonique, ça lui donne une sorte d’aura bonus, comme si sa gratuité faisait qu’on ne croit pas à son décor. Le bar, assorti à la table, avec sur lui le téléphone à grosses touches qu’elle ne décroche pas. Près de lui un calendrier en forme de petit cadran solaire (en bronze ?). Il suffit le matin de changer de place un petit embout rond (un pour le jour, un pour le mois) autour d’une tête de soleil perpétuelle. Puis la cuisine et la table roulante, assortie au bar, assortie à la table de la salle à manger, comme tout est bien coordonné. Derrière l’évier, la fenêtre et ses barreaux blancs pour se protéger des intrus. Entre eux on peut voir le jardin (avec des coqs et des poules de ferraille qui n’ont rien à faire là dirait-il, ou peut-être pas). Et du lilas.

proposition n° 3

Un vertige. Ça aspire. Une longue rue, les bâtiments mangés de flous, de distorsions. Les voitures garées, deux rubans longs, et leurs détails exagérés, fondus par la fuite de l’œil, phares, serrures de coffres, autocollants déformés et dont les graphismes, triangles, logos, s’attrapent, se soudent, se coulent ensemble dans la même tresse de chaque côté, aspiration. S’il reste des structures elles sont ancrées dans la continuité rigide des trottoirs, la permanence des cadres, portes, fenêtres, volets qui hachent la visée en rythme, un rythme dur, comme des coups de bâton ou le geste saccadé d’un chef d’orchestre en rage. Le bout de la rue n’est pas une fin. C’est une surface de papier calque et un immeuble posé dessus comme un drapeau palpite. Derrière, il n’y a rien derrière. Ou alors c’est bien trop. Les champs. C’est vallonné de riens. De petites buttes abandonnées et de grillages. Blocs de stations d’épuration, tourelles et pigeonniers comme des phares égarés loin de la mer. Tentaculaires, les forêts dont les bras entourent les sillons bruns, le jaune colza. Un camion décélère, change de voie, une nationale identique à ses sœurs dans le plan où elles s’entrelacent toutes, à peine ralenties par les panneaux barrés de rouge des sorties de villages – quelque part dans l’un d’eux (il n’y est plus, ça a fermé depuis) le fronton d’un troquet avec, dominant la placette qui épouse le virage, une statue d’Elvis, dorée, grandeur nature, sa guitare et sa mèche, noires, rutilantes sous la pluie, et les lettres géantes cernées de spots MEMPHIS CAFÉ maintenant englouties dans une quelconque décharge, ou bien récupérées par un couple bourgeois pour décorer l’ancienne ferme qu’ils rénovent. Et derrière les marais de la Somme, plus loin que les caravanes de pêcheurs et les joncs, presque au début, planté comme une épingle sur la carte, un cerisier aux fruits trop jaunes, trop petits et trop durs et un vieillard dessous, dans son bleu de travail. À ses pieds des galoches qui ressemblent vraiment, jusqu’aux fétus de paille collés, à celles qu’on peut voir le dimanche au Van Gogh Museum à Amsterdam.

proposition n° 4

Il ne restera rien. Il ne reste plus rien. Une petite fille, visage rond. Un marché, des bananes. Une vieille qui tricote des chaussettes en vendant ses légumes (sans se tromper jamais, sans manquer une seule maille). Rien. C’est que ça brasse. Ça s’est brassé. Ça s’est fait avaler par des villes d’ici, par des villes d’ailleurs, des carrioles à chevaux et des trains, certains dont les locomotives fumaient, bestiales, bestiaires à la Gabin des films en noir et blanc. Ne reste rien. Ne restera rien. Une petite bonne femme immobile près des yuccas. Cet effacement progressif. Les yeux ouverts, on veut garder les yeux ouverts, parce que c’est lutter qu’il faudrait, et puis non. On a envie de les fermer aussi, les fermer avec elle. Et tout disparaîtrait d’un coup. La brume. Le blanc. Oui, mais cette fièvre au fond. Ne pas se laisser faire. Faire de grands gestes dans l’air tout embué. Se tordre. D’un coup revenir à côté, être tout près, à côté d’elle. Toucher sa main.

(ou bien c’est hypocrite : on n’est jamais parti, jamais revenu, toujours resté ; c’est pris dans les cellules nerveuses, de petites boîtes carrées empilées comme les Lego d’enfants, une question d’enracinement d’une si grande puissance que même la plante aux pieds coupés sent sous la terre, profond, l’eau s’infiltrer, les changements de lumière)

proposition n° 5

La même adresse ailleurs : quatre fenêtres, deux en haut, deux en bas et une porte au milieu qui fait bouche, dessin d’enfant ; au sol une bande grise, chinée, le trottoir réparé ; la cheminée, large de face, fine de profil – comme dans cette ville où les places (Grand Place, place des Héros) avec les arcades répétées ressemblent à un décor de cinéma, contreplaqué tenu par des équerres et peint ; le jardin à l’arrière ; le lampadaire à cou plié qui émerge des feuillages bicolores, rouges et verts, signe que deux sortes d’arbres sont plantés ici (mais on ne sait pas leurs noms). La même adresse ailleurs : des troènes bas, taillés à la hauteur des cuisses et déplumés ; de petits pieux en bois à bouts ronds, plantés régulièrement dans le sol ; les racines bousculent le vieil asphalte ; une voiture est garée en pente devant une barrière en forme de tilde ; une grille bleue à rosaces près d’une porte en fer qui masque un compteur électrique ; le muret est couvert de pointes (pour les pigeons, les éloigner ? ou éloigner d’autres menaces, humains qui enjamberaient ?) ; volets fermés au rez-de-chaussée, rayures horizontales, puis rayures verticales du revêtement des murs, les angles droits protègent ; de la fenêtre ouverte on n’entend aucun son. La même adresse ailleurs : résidence AZUR ; type, foyer logement ou résidence autonomie pour seniors, établissement non médicalisé, accueil, oui, résidence sécurisée 24/24h, oui, restaurant, oui, repas à emporter ou portage de repas, oui, parking, non, chambre d’hôtes, oui, blanchisserie, non, services d’aide à la personne, non, salon de coiffure, oui, espace beauté, oui, accueil des animaux de compagnie, oui, pôle santé à proximité (médecin, infirmières, pharmacie, kiné…), oui, animations, oui, espace club, oui. La même adresse ailleurs : petite porte blanche coincée entre deux montants de béton où l’on pourrait poser des jardinières, mais il n’y en a pas ; la boîte aux lettres minuscules, assortie à la taille de la porte ; la maison comporte un étage, s’étend au-dessus de l’agence immobilière qui vend des solutions et met toutes les garanties de votre côté ! avec ses conseillers experts de proximité ayant une connaissance approfondie du marché local, capables de vous accompagner dans la réussite de votre projet immobilier ; grands travaux ou petites astuces, on vous dit tout pour plus de confort et moins de frais. La même adresse ailleurs : un chalet de bois sous les arbres ; à cheval sur la rambarde en bois de la petite terrasse, un camion rouge aux yeux jaunes ; par terre des quilles et la forme torsade d’un parasol replié ; derrière le portillon et sur la gauche, une plaque de tôle ondulée rouillée, un linge blanc, un oreiller éventré dont la mousse de rembourrage montre des plumets d’ocre et de bleu délavés. La même adresse ailleurs : un immeuble, des balcons ; au 1er, des nappes de raphia masquent ; au 2ème, étendoir (où sèchent t-shirts, pantalons, chaussettes), des bambous en pot et, des rideaux blancs (la porte-fenêtre est ouverte), des rideaux blancs couverts de masses blanches, de grosses fleurs d’hortensia. Des fleurs énormes vraiment. Grosses et rondes. Aussi grosses et rondes que des astres. Rondes comme des constellations. Capables de s’enrouler en fractales. De se déployer au-dessus de la Terre. Spatiales. Nocturnes. Infinies. Immenses. Capable de rétrécir à taille humaine, taille raisonnable. On pourrait les tenir entre deux mains, comme un visage.

proposition n° 6

Dans un petit panier caché dans un recoin de l’escalier du sous-sol, rue de Verdun, il y a un chaton. Difficilement amadoué, récupéré avec l’espoir de le garder. On l’a installé comme il faut, sur un lainage tout neuf, donc plus moelleux. La mère parcourt la rue Paul Hantz (en forme de fer à cheval) et toque aux portes pour s’en débarrasser. Le chaton disparaît, terminé -– et Paul Hantz, quand on tente de savoir qui c’était, on ne trouve rien. Voie sans issue. L’école rue de Dakar est dirigée par madame Lavieille nommé très justement ainsi. C’est mystérieux : est-ce qu’elle s’appelait comme ça petite ? (la « petite Lavieille ») ou s’était-elle mariée avec Levieux ? Pas d’attendrissement cependant, la règle en bois tombe sur le bout des doigts (à un rythme régulier sinon juste ; et puis une autre, dans cette école, s’appelait madame Duguesclin, sorte de chevalier à talons plats et blouse turquoise, chignon serré mais équitable, une paladine. Chez elle pas de règle en bois). Au bout de la rue du commandant Dumetz (lui aussi, comme Paul Hantz, n’est personne, rien d’identifiable, terminé) il y a l’église, la messe, le cimetière en capuche noire, la pluie, les papiers à signer auxquels on ne comprend rien. On a envie de demander et le chat ? Qui l’a pris ? Dans quelle famille aux pulls usagés l’a-t-on laissé ? La messe, le cimetière, l’autre chaton, tout blanc, qu’il tenait dans ses mains, avec précautions, avec une joie tremblante presque (ses mains tremblaient, il était dans le fauteuil pliable, rangé depuis, déjà, et déjà maigre). Ça en fait des chats et des noms. Les petits noms aussi, ma poule, mon chaton, ça en fait des gentillesses (perdues, disparues, terminé). Le collège, c’est Adam de la Halle. Ses murs disjoints, même neufs. Sa cour carrée, les pylônes de béton pour se cogner. Pylônes répétitifs. Adam de la Halle quand on le cherche on trouve : adepte des fatrasies ("Cet amoncellement de phrases aux sonorités particulières cache parfois des critiques ou des pamphlets du pouvoir en place"). Son portrait : un bas rouge, l’autre jaune, un bonnet compliqué sur la tête. La complication, les nuances, les replis, rides, dédales traversent tout. Toutes les cartes et tous les retours. Filets de pêche qui recouvrent sans masquer, et dans les commissures, des peaux. Lorsqu’elle va, avec son cabas à roulettes rue Delétoille (Arthur Delétoille, né le 27 octobre 1853, manufacturier – fabrique de bonneterie –, faisait-il des bonnets compliqués ?) jusqu’au centre commercial, qu’est-ce qu’elle laisse comme morceaux de peau sur le grand panneau bleu qui dit "À bientôt, nous vous remercions de votre visite". Comme si c’était une visite, le beurre, le riz, les pommes de terre. Une visite amicale, merci d’être venus à cette messe, dans ce cimetière, à cette caisse ce dimanche, acceptez-vous le sans contact ? Une visite de sortir ses lunettes pour vérifier si les sardines sont comme elle aime, à l’huile d’olive. Petit Navire, petite vieille, petit chaton.

proposition n° 7

On ne sait plus. Le rosier sur la table ronde, en plein milieu, la table du repas. Non, pas un rosier. Un panier d’osier pâle, décoratif, avec une plante à l’intérieur, à feuilles très ramassées, vert foncé, et de petites boules oranges (pommier d’amour ?). Il représente la chance. Il représente le futur. Il représente la solitude. Il représente les deux chambres côte à côte, chacune un velux au plafond. Non, pas un velux, plutôt ce qu’on appelle un puits de lumière. Mais ce n’est pas un puits de lumière, non, pas deux puits de lumière, plutôt deux trous carrés et blancs, profonds, qui montent jusqu’à une plaque dépolie, à moitié transparente, lumineuse, obscurcie, spectrale. On ne regarde jamais dedans. Il pourrait y avoir, dedans, dessus et sous le ciel, des choses terribles. C’est un appartement meublé. On ne sait plus avec quoi. Deux fenêtres dans la pièce principale, cuisine salle de séjour, donnent sur la rue sans nom. Sur la gauche en entrant, il y a la porte de la salle de bain, petite, et des toilettes. En face de chacune des fenêtres se trouvent les portes, deux, qui donnent sur les chambres, deux, qui donnent chacune sur son trou carré. Au fond, les murs. Appartement aveugle. Dans le couloir commun à tous les locataires, le voisin du dessus qu’on n’a jamais croisé laisse parfois son vélo. Parfois de la musique s’égrène depuis le haut, c’est lui peut-être. C’est comme la rue, la rue de cet appartement, de la chance, du futur, de la solitude, on ne sait plus où elle se trouve. Près du marchand de piano. Elle devrait être en face de l’église Saint Géry, mais non. Un bâtiment si grand, si pâteux, accablant, on s’en souviendrait. Le chat s’est sauvé un jour dans le parking d’en face (il y avait donc un parking en face), il n’est pas revenu. On l’appelé. Le nombre de chats qui manquent. Aussi grand que le nombre de rues sans noms. Les rues sans domicile et sans propriétaire se regroupent la nuit, quand personne ne s’en souvient qu’en rêve. On marche. Il y a des panneaux sans écritures, des couloirs sans destinations, des visages lisses, sans traits, et on traverse les foules immobiles de la nuit sans savoir qu’on est au milieu de la ville des rues fortuites, des rues bancales, des rues oubliées. Elles changent de place. Elles communiquent avec d’autres rues rêvées par d’autres. Le matin, on ne sait plus rien d’elles, mais on marche dans une sorte de flottement, l’indice du rêve, poisseux, avec ses déchiquetures là autour. Ses insignifiances. On se dit que ça ne sert à rien de les décrire et le frôlement s’éloigne.

proposition n° 8

Sur le trottoir devant la porte du garage ouverte, il y a de grands sacs d’herbe coupée. Il fait sec. Il fait beau. Lui, pantalon de travail, pousse la tondeuse. Il suit un chemin très construit. Des lignes verticales, allers, retours, qui s’arrondissent autour des troncs. Lorsqu’on recule, c’est un effet parcours de golf (ou Wimbledon – qu’on ne regarde pas vraiment, car c’est sur terre battue que les balles de tennis se voient mieux). Les lignes verticales, horizontales, reflètent à l’identique le circuit imprimé d’une pensée rationnelle, la sienne (dessins à l’encre de Chine, plans méthodiques méthodiquement tracés). En poussant la tondeuse, il couvre le paysage en réduction qu’est le jardin (le monde) de ses schémas logiques. Le paysage de la mère, au contraire, est écervelé. Agitation aléatoire. Elle va, repart, baissée, relevée, elle disparaît, comme si elle n’était pas venue. Elle revient encombrer les lignes droites (involontairement), leur faire barrage, elle bouscule tout avec ses boucles. Elle traîne, déplace, empressée, les sacs qu’elle gorge jusqu’à ras. Ça sent bon. Il fait beau. L’herbe doucement va sécher et continuer de le faire lentement, devant, sur le trottoir, en attendant que les services de la voirie viennent nous en débarrasser. Le jardin sera propre. Propre. Taillé. Nettoyé. Que ce soit grâce à la rigidité méthodique que lui impose, ou aux attaques surprises qu’elle lance en guérillas. Tous les deux n’iront pas dehors se reposer au pied du cerisier, prendre un café. Ce serait absurde. Dans le jardin, c’est la saleté et les insectes. C’est dangereux. L’herbe n’est pas désinfectée, dit-elle. Les fleurs non perpendiculaires, dit-il. Il fait beau. La fille lit, dans le fauteuil, volets baissés, il se passe quelque chose avec les mots, qui la surprend, quand ailleurs les constructions visibles, disciplinées ou chaotiques, débouchent toutes sur le même résultat.

proposition n° 9

[...] la guerre entre Bagdad et Téhéran prend des proportions inquiétantes, hier je vous annonçais que le centre atomique de Tamuz près de Bagdad avait été bombardé, un centre de recherche mis en place par les techniciens français, pas de victimes, mais bien des questions, c’est en effet la première fois que pendant une guerre on recourt à cette méthode de dissuasion en quelque sorte, alors bien sûr, tout le monde se pose des questions sur les risques, George Leclerc essaie d’y répondre, la France ne semble pas en odeur de sainteté en Iran, vives critiques contre Paris sur radio Téhéran, cette méfiance bien entendu envenime la méfiance des Soviétiques qui redoutent de voir les États-Unis intervenir dans cet incendie du Moyen Orient, une enquête de François Cornet, frégates patrouilleurs, transports de troupes, navires-ateliers, ravitailleurs et un avion de chasse anti-sous-marine, leur mission ? la surveillance des voies de circulation des pétroliers à destination de l’Europe et la sauvegarde de l’intérêt économique de la France dans l’océan Indien, deuxième point chaud dans le monde la Pologne, alors Jean Alfredo, on a envie de vous demander est-ce que c’est déjà le temps de la mise au pas ? un Jacques Chirac qui s’est placé au-dessus des partis comme candidat présidentiel, de Strasbourg Danielle Brenne, contrairement à ces jours derniers, les débats ont été houleux cet après-midi, si nous restons unis en préfiguration du grand sursaut national qui se prépare et mûrit, j’en suis sûr, les Français demain sauront que l’homme, quel qu’il soit, qui se lèvera de nos rangs, sera bien le seul capable de répondre au destin de la France, et voici ce soir avec Patricia Charnelet un petit rappel historique de ce que fut la planification en France depuis la Libération, mais les plans seront de plus en plus difficiles à faire, elle doit aujourd’hui faire la preuve de son adaptation à la crise et aux bouleversements du monde, l’Allemagne, vous le savez, vote dimanche, eh bien ce soir c’est la Bavière que nous vous présentons, Michel Meyer, l’église au centre du village, le village bien ancré dans une carte postale, ici le monde est encore en ordre et, ici, on se dit que cet ordre il faut à tout pris le préserver contre des communistes trop rouges, on se dit fièrement conservateur, la religion joue encore ici un rôle central, ce n’est pas un cas particulier mais une situation un peu répandue où le dialogue, avouons-le, entre parents et enfant est un peu difficile, les premiers rapports, vous lui en parlerez d’abord et puis s’il y a un refus vous irez, oui j’irai, pis on n’est pas encore une grande personne, dans cette toute puissance illusoire de l’adolescence, voilà les lois physiologiques de la féminité, demain sur le Nord et sur l’Est le temps sera nuageux, dernier journal Hervé Claude vers 23 heures [...]

proposition n° 10

Il n’aime pas les odeurs. Aucune. La mère s’affole quand le chou-fleur sent le chou-fleur. Ce qui est inodore est plus moderne, plus évolué, plus raisonnable – dans la cuisine la mère aère, repousse les effluves armée de son torchon pendant que lui maugrée et peste. Ce qui n’est pas odeur de nourriture est discutable, sujet à questionnement et à validation. Il fronce le nez devant la rose, le muguet, le lilas, les accepte dans le salon s’il en est le propriétaire (c’est mon lilas, mon muguet, mon rosier). Lorsqu’il est malade, une fois par an –- la grippe -–, les odeurs se vengent toutes en profitant de sa faiblesse. Il est au fond du lit, immobile, mais l’odeur de malade s’étend, s’épanche sous la porte qu’on ouvre seulement pour les médicaments. Inquiétude. Dès qu’il est rétabli, elle se désintègre à nouveau. La normalité et la quiétude, ça ne sent rien.

Les draps de coton tirés, tirés jusqu’à un point de perfection ultime. « Gaby n’aime pas les pli »", ce désamour de la vieille dame (qu’on ne rencontre que deux fois par an dans sa maison de retraite, loin, près de Paris, et on passe devant les murs de meulière, que la mère prononce Molière) se propage, contagion, devient une norme. C’est dur et lisse, comme une texture (plexiglas, polymère ou élastomère) moderne. Même les fronces des housses sont repassées, lissées, lestées. « Ça ne fait pas un pli » : l’expression d’une grande réussite.

Le goût. Le goût est un problème. La fille ne veut pas manger. Rien. À part du pain. Et des rondelles de saucisson, très fines, sans blanc, sans poivre (il faut les décortiquer). Pour l’obliger, on la prive de tartines. Elle les vole et les cache sous son oreiller, d’où sa faim insatiable de pain rassis qui reste. Un jour ses larmes salent l’assiette de riz. Mathématiques où un repas égale une tête baissée ajoutée à un non têtu et muet.

proposition n° 11

Oui, je la connais bien, elle se débrouille, très vaillante, toujours active, on la voit passer sans arrêt, mais elle veut pas qu’on l’aide, ça non, vous voyez, ça fait vingt ans que je travaille ici, elle m’a connue toute jeune, j’étais encore pas mariée, là, mes enfants sont grands, elle, ses enfants, on ne les voit pas, quand elle commande des compléments, des gélules pour l’arthrose, ça arrive qu’elle dise « je ne pourrai pas venir demain les prendre, parce que ma fille vient à la maison », ou bien son fils, c’est rare, ils habitent pas tout près, au moins une fois par jour, elle passe, elle prend le bus, l’arrêt est juste au coin, alors c’est forcé, je la vois, toujours un signe, c’est sa voisine qu’on ne voit plus par contre, elle, elle a fait un avc, d’ailleurs, elle m’en parle souvent, parce qu’elle a peur pour sa tension, qu’elle soit trop haute, et que ça lui fasse la même chose, la semaine dernière elle rentre, son tensiomètre ne marchait plus, panique à bord, j’ai vu tout de suite que c’était rien, il fallait juste changer les piles, je l’ai fait, moi ça ne me gêne pas, j’en avais, là, derrière, je lui ai changé, elle, elle voit plus très bien et moi ça ne me gêne pas, à force, vingt ans, je la connais, elle veut pas se faire aider par contre. Les bidons blancs et les bébés dessus, la ribambelle toute brinquebalante de coupe-ongles sous plastique, les pinces à épiler, les ciseaux à bouts ronds, les tétines, physiologiques et non-physiologiques, l’hiver devant la caisse les promotions, des baumes à lèvres au miel, et aussi des tarifs l’été sur les crèmes solaires, un carton plat à découpe arrondie contre la vitre, au recto une femme à peau soyeuse qui regarde dehors, au verso une autre à ventre plat qui regarde dedans, le rayon animaux, les vermifuges, les huiles essentielles, flacons violets, flacons bruns, flacons roses, l’étagère rouge et or, l’étagère bleu foncé, maux de tête, états fiévreux, les chaussures blanches alvéolées à la voûte plantaire adaptée, les béquilles, les bandages d’immobilisation pour les épaules, pour les poignets, on a aussi une pochette avec le nom de la pharmacie, l’adresse, et un sac assorti pour repartir chez soi avec les traitements. Dehors, juste au-dessus de l’entrée, ça défile, en continu. Jusqu’à tard dans la nuit. L’heure, la croix verte, la température, l’heure, la croix, etc.

proposition n° 12

Le marché du mercredi est moins étendu que l’autre. Une seule rue, souvent couverte d’adolescents, tous en gilet fluo, ou en veste brodée à l’emblème de leur école. Leurs sacs à dos les lestent à peine, ils sont vifs, tout en nerfs, un temps d’arrêt, s’amassent devant l’homme qui poinçonne dans le cuir leurs prénoms à l’emporte-pièce sur des bracelets. Ils essayent des casquettes, commentent, se séparent en groupes restreints, deux, trois, puis se rassemblent, un adulte montre du doigt quelque chose (l’ancien lavoir, la roue à aubes, le pont) et leur explique. Ils n’écoutent pas tous, la tête plongée dans des porte-monnaie minuscules, emmenés exprès pour l’occasion, achetés dans une grande surface de Glasgow ou de Coventry. Ils frôlent une vieille dame, trébuchent, traversent des familles qui se reforment derrière eux -– mains occupées de téléphones et d’appareils photo, guides, flyers soulignés de logos. Too expensive ! ils jettent, ils fouillent ce qui leur reste de pièces, ou bien des rires, ou ils s’attrapent la manche pour aller regarder plus loin, un autre étal, pas celui du poisson, des charcuteries, des légumes bio, ça ne les intéresse pas, ni les cageots empilés à l’arrière, du passage, de ce passage (des ficelles et des fils électriques empêchent qu’on s’y engage, et puis pourquoi le feraient-ils, eux c’est la rue, une seule, celle du marché, qu’ils investissent). Ce passage là, c’est juste une porte-cochère : deux panneaux repoussés, encombrés de cagettes, salades, melons le mercredi, et l’entrée de l’hôtel où les adolescents ne dorment pas -– ils sont venus en bus, repartiront sans doute ce soir. Bien sûr, d’autres qui passent là, sous ce porche savent. À n’importe quelle heure, et pas seulement le mercredi, on se reconnaît, lorsqu’on est deux à se croiser, on sait que l’autre sait. On repère d’un coup d’œil, pas de cabas à fleurs, une valise à roulettes, que l’autre est ou n’est pas un client. Il suffit d’une seconde. Le passage fait petit tunnel qui s’ouvre. À l’étage un balcon avec des jardinières, on marche en contrebas. De chaque côté des vasques en pierre, et des plantes poussées là par hasard, sans but décoratif. À gauche, l’entrée, une plaque ovale avec 1 - 12, qui mène aux chambres. À droite le hall, avec la salle de restaurant vitrée, bois sur les murs, une horloge, deux fauteuils crapaud placés sous La Goulue et Aristide Bruant, l’ombre d’Hercule Poirot devrait se tenir là, avec sa canne, consulter journal en attendant le capitaine Hastings parti en excursion. On le voit à chaque fois. D’ailleurs l’hôtel, dans ce passage, ne porte pas de nom, on l’appelle simplement l’hôtel d’Hercule Poirot. Ensuite, ça s’ouvre en terrasse fleurie, horaires, tarifs, des tables et des chaises assorties en fer blanc ajouré, puis on sort, on a traversé. En franchissant la ville ici, on peut couper en direction de l’hôpital, ou rejoindre le parvis de la poste, les parkings, quelques pavés, le balancement de la marche, on reste encore un peu avec l’idée de la porte-cochère là derrière, on se fait croire qu’on mangera un jour ici. La vue sur le passage, un croissant, un café, le journal, Toulouse-Lautrec, le capitaine Hastings, les vitres. On dormirait au 12, la chambre qui donne sur le balcon, on rangerait dans sa poche le porte-clé géant, ambré, numéroté, on enjamberait les sacs de draps qui partent en blanchisserie. On croiserait les habitués, les gens d’ici. On comprendrait vaguement qu’ils ne sont pas clients, il y aurait ces marques subtiles d’appartenance sur les visages. L’air étonné, l’air absorbé, contemplatif ou affairé. On pourrait devenir, en passant là, une silhouette fictive, un habitant, un étranger. Parfois, la porte-cochère est fermée, le passage interdit, on est un peu frustré. C’est comme longer de grands possibles -– le sol ne serait pas à niveau, derrière les grands panneaux, les vasques, les tables, tout serait disloqué ou agencé différemment, un multivers comme dirait le petit. Disponible, prêt à l’emploi. Pliable, ou déplié comme une carte des intuitions, prétendument rêvées.

proposition n° 13

Le maillage est très lâche. Très serré aussi. Ça se distend, ça se chevauche à d’autres points, on ne sait pas expliquer pourquoi. Si on s’assoit, qu’on réfléchit, on ne peut pas organiser de pensées cohérentes qui suivraient un chemin bien charpenté, comme si ce maillage-là (celui qu’on examine – ou on le croit, on croit l’examiner mais qu’est-ce qu’on voit ?), comme si ce maillage-là, par la vue qu’on en a, faisait acte de contagion. Progressivement, on pense comme lui. C’est lâche, c’est serré. Une pensée passe à une autre, puis enjambe le blanc sur la carte, se bute à une intersection sans savoir où aller. Ça vient re-raconter, réorganiser le mental à sa manière, avec ses outils propres : des resserrements, des vides, des agglomérations. Quand c’est serré, c’est que c’est sûrement rempli d’histoires (c’est ce que tu penses, sans soupçonner que l’esprit du maillage commence à faire effet). Ensuite, tu devrais en déduire que lorsque ça s’évide c’est par manque d’histoires, par rareté ; les endroits creux, ou immobiles, il ne s’y passe pas grand-chose, c’est ce que tu devrais croire, si le maillage ne se révélait pas, ne te déplaçait pas. Alors, tu te surprends à te dire que lorsque les mailles se desserrent, ce n’est par manque d’histoires. C’est parce qu’à ces endroits, les histoires sont passées lentement. Comme des processions, interminables. Les battements qui rythmaient la marche se sont répétés là dans un ensommeillement -– ou cet engourdissement jute avant qu’on s’endorme ; entre deux tempos lents sont passées des moissons et des saisons entières, peut-être même des générations.
Les mailles, ça fait de grands filets posés sur la carcasse du sol. On s’en approche, on comprend mieux qu’on n’y comprenait rien du tout. Un bosquet, la statue de la vierge peinte en bleue, un bout de pigeonnier pris dans les chaumes, ce n’est pas vide. Les histoires ont coulé ici discrètement. Le monument aux morts. L’école transformée en maison, mais qui garde ÉCOLE DE FILLES au-dessus de l’entrée, et son jardin en forme si caractéristique de cour carrée. Les publicités sur le versant des granges, qu’on ne voit que depuis la nationale, couleurs passées, et la peinture de "DUBONNET" s’en va par plaques.

S’il existe un endroit où tu peux réellement ressentir tout cela, le maillage, dense, serré, lâche, étiré, distendu, c’est l’autoroute. Sur une de ces lignes qui font tenir ensemble tous les nœuds, en laissant traîner le regard parce que c’est monotone, tu peux mieux voir l’usine et son parking, la tôle orange, les éoliennes rangées qui suivent le relief presqu’à équidistance, les immeubles amassés les uns contre les autres et le béton noirci, la mosaïque des balcons, des rideaux, le linge qui pend, ou bien les champs, un toit, rarement, un bec de machine agricole isolé, rien que des champs. Ce n’est pas seulement du paysage. Là où c’est distendu, là dans les creux, se tiennent, latentes, les mêmes peurs, les mêmes troubles et les mêmes chocs que lorsque tout paraît inextricable. Juste que ce tempo-là a sa propre rythmique. Tu ne t’en rendais pas compte. Et là, sur l’autoroute, parfois saisi par l’assemblage confus des villes ou la vue sur la plaine, ses rebonds, ses déserts, tu fais lien. C’est comme une unification géante. Tu ne peux pas l’expliquer. Par d’autre mot que celui-là, "maillage", pour dire l’ensemble. Comme c’est tentaculaire. Construit par des hasards, des circonstances, naissances, intrigues et petites épopées maigrelettes qui n’ont pas eu la force de faire du bruit. Les indices sont cachés sous la terre, griffés par les silex et les tiges de métal qui servent aux fondations. De l’"archéologie du moindre", disait Maryse Hache. Mais pas de préséances. Un rythme n’est pas meilleur qu’un autre, ça ne se concurrence pas, les émotions. Et même larvé, même souterrain, que ce soit à coup de silences, de saccades agitées, c’est là, ça monte vers le ciel, comme les plantes. Ça trace dans ta tête les liens entre une chose et une autre. Tu penses que te fies à ça. Que ça te crée.

proposition n° 14

De loin, ça semble compact, un groupe aux détails vestimentaires similaires. Bras et jambes croisés ou décroisés. Agenouillés ou à l’indienne. Le plus âgé, grand, ça se voit, même s’il s’est assis bas, calé contre le mur. Son tablier, une bretelle a glissé, sa vapoteuse, il rit. Elle, dos courbe face à lui, il rit, elle rit aussi, tête penchée sur l’écran de son téléphone qu’elle tient de ses deux mains, par les pouces. Sa voix monte, courbe aussi, comme son dos. Juste à côté, accroupi puis se lève un autre, debout, très mince, le pantalon trop court. Et le tissu amidonné du tablier lui fait comme un plastron. Menton piqueté de noir, son catogan s’agite lorsqu’il secoue la tête, qu’il fait des gestes, sa cigarette et son gobelet tenus ensemble d’une seule main. Il s’adresse au dernier, assis complètement à gauche, mais celui-ci reste silencieux, jambes allongées, collées contre le sol, bien parallèles. Une main sur le genou comme si ça le faisait souffrir. Visage étale pourtant, sans marques. Un calot de cuisine autour du front, il contemple le sol. L’heure de la pause.

proposition n° 15

Les pointes des yuccas sont coupées. La bordure de la feuille qui reste est marron. Moi je sais qu’il est question ici de rancissement, de destruction. Elle part en fermant bien à clé, triples verrous, la porte derrière elle. Elle fait très attention en descendant les marches, de ne pas tomber, de ne pas être hospitalisée. La pièce est vide. Tu es là. Tu n’es pas très vindicative. Tu te contentes de flotter. Une brume qui passe du bol à liseré rouge au diffuseur électrique d’huiles essentielles, ta vapeur se colle aux choses pragmatiques, j’allais dire aux choses sérieuses, c’est sérieux, comment laver, à quelle température, comment éplucher, comment cuire, comment repasser, aérer, à quelle heure, comment ranger ce qui doit être rangé éternellement, le bol pour l’éternité à sa place au-dessus du frigo, peu importe le jour il reste et sera là demain, les jours suivants, calé dans un plateau à la hauteur des yeux au-dessus du cube blanc – lorsqu’elle l’ouvre, tu t’emmanches vapeur avec elle, tu suis son bras, pas grand-chose dans ce frigo-là, tu constates qu’elle vit seule. Tu constates que tu vis dans cet entre-deux là où elle te pose, gentiment, cruellement. Ensuite, il n’y a plus qu’à marmonner car tu n’as pas ton mot à dire. Les lauriers sont coupés, nous n’irons plus. Les yuccas sont coupés, nous ne dirons pas. Il n’y a rien d’extraordinaire. Tu penses que c’est mieux ainsi. Que l’ordinaire a une valeur en soi. Tu as sans doute raison. Ou bien c’est de la simple acceptation, parce qu’il aurait fallu danser et monter sur les tables, allumer des chandelles le jour, se fabriquer des pieuvres, chanter (elle n’a plus de voix, elle ne peut plus chanter), courir (elle ne peut pas courir, "faut pas qu’y ait le feu" elle répète), sortir dehors, vraiment sortir, fracasser la maison portative qu’on emmène partout, ne plus laver les vitres une fois par mois, s’en aller au hasard, sans prescriptions et sans itinéraire, sans horaires, sans vêtements de rechange, yeux ouverts grands (elle ne voit plus très clair, ses lunettes sont des loupes achetées à la pharmacie). Tu ne t’avoueras pas tout ça, tous ces regrets. À ta façon, tu fermes aussi les yeux derrière tes loupes, yuccas coupés.

proposition n° 17

Près du téléphone qu’elle ne décroche pas, face au calendrier perpétuel en forme de face de lion, se trouvent deux tabourets. Là on est à hauteur. Dans la vitre, derrière les étagères qui supportent les verres décoratifs, on aperçoit les hauts des crânes. Il y a de la nourriture, mais quoi, on ne s’en souvient plus. Il y a des boissons, sans doute des boissons simples, jus de fruits, sodas, café, thé peut-être. Les mains qui se saisissent des objets sont floconneuses. Les cous sont penchés. Têtes inclinées. Parfois les yeux captent quelque chose qui ne se présente pas à eux, ça les prend, comme un rire incrédule ou nerveux. Les vêtements sont noirs. Les voix, on ne sait pas. Monocordes peut-être, ou affairées, ou concernées, sérieuses ou bien craquelées, ce qui craque dans une voix lorsqu’on n’est sûr de rien, parce que demain n’est plus une entité réelle, réellement abordable, un trou, considérable. On est allés au même endroit, on en revient, il faisait froid. On dit "Tu es venu ?", avec un ton plaintif. On n’attend pas de réponse. Évidemment, il n’y en a pas. Juste des gestes précis, réduits au minimum. Marcher. Se taire. Écouter. Parfois on s’est serrés dans les bras l’un de l’autre, mais on n’a eu beau serrer fort, serrer le plus possible, jusqu’à ressentir tous les muscles en soi et toute la masse chaude de l’autre en entier contre soi, on ne serrait rien. Que des mouchoirs. Tête penchée, en hauteur et cloué sur son crucifix, le visage de plâtre est comme nous, il ne sait pas la tessiture des choses, mais pour lui c’est normal, nous on découvre.

On va bientôt partir. On devrait. La pendule l’indique, entre cuisine et salon, au-dessus d’une grande lampe sur pied, un abat-jour qui semble posé par terre, en forme de cylindre. Juste à côté, une dame-jeanne, le ventre rempli de feuillages en plastique et de roses de tissus, certains embouts manquants, nous dit aussi qu’il est temps de partir. Parce qu’il y a de l’amour et de l’agacement, peut-être dans les mêmes proportions, beaucoup, de part et d’autre. "Il va être tard, vous devriez y aller les petits." Nous ne sommes pas petits, et nous ne devrions pas, nous se sommes pas obligés, c’est ce qui arrive pourtant. Les mots articulés ne correspondent ni avec les mots pensés ni avec les actes apparents. Sous la pendule et l’abat-jour comme dans le reste de la pièce, il y a des myriades de petits éclairs, comme ceux qu’on voit sur les panneaux DANGER ÉLECTRICITÉ, mais notre système oculaire n’est pas capable de les percevoir, tout comme nous ne voyons pas les micro&macro-ondes, les infrarouges, toutes ces lignes qui traversent les corps et l’air silencieusement. "Il n’existe rien en dehors de cette pièce", affirme-t-elle pourtant. Et pour ce qui est de ces éclairs elle lèverait un sourcil avec un "non, il n’y a rien", en conclusion. On part. On la laisse fermer à clé derrière soi, après un signe de la main sur le trottoir – jusqu’à l’angle, on se penche, jusqu’à qu’il n’y plus moyen de voir sa silhouette –-, la pendule et la dame-jeanne organisent tranquillement la suite, tours complets, ventre intact, et le mouvement de la trotteuse factice, ça joue à un deux trois soleil sans fin, rien ne bougera.

Parfois, on s’est tenues côte à côte devant la fenêtre de la cuisine, à regarder dehors à travers les barreaux, ensemble. Là aussi ce qu’on a dit n’avait pas d’importance, ne coïncidait pas avec ce qui était pensé, ni agi. Elle a parlé du cerisier qu’elle voudrait faire tailler. Je dis pourquoi, il ne gêne personne, et puis il risque d’en mourir. Tu as raison, elle répond. C’est un échange qui se répète à chaque fois que nous sommes côte à côte, à la fenêtre de la cuisine (le même dialogue sur le même cerisier), à observer. Elle, à observer comment mettre le dehors en ordre, roses figées, ventre de verre. Moi à observer des reflets que je suis incapable de nommer -– si je ne les dis pas, ils n’existeront pas du tout, c’est le danger, panneau jaune, électricité.

proposition n° 18

Les pointes des yuccas sont coupées. Les pentes, les piques les pointes, les iambes, les youks, les jambes, les cuts, les coupes, les crames, les crèvent. Les pointes des yuccas, les piques, les pointes crèvent, les crevures, les découpes, les écorchés, écorche, écorce, épointes écrèvent, et coupes coupures, les lénifiant liant lien liant ligne aligne, aligné au poteau d’exécution, exécutés, coupe écorche et coupe, coupés les yuccas sont lé pé té dé yé ké sé ké pé alignés tous pour un les pires, les pires des pires, yuccas coupe, coupe, coupe-coupe, machette, entaille, machette en taille, mâché entaille, mâche tes entailles, pointes des yuccas quand tu creuses tu te fermes les yeux parce que tu ne veux pas voir ce qu’il y a dessous, dessous coupe dessous crève, dessous coupe les pentes, les pointes, dessus vire s’arrache vire, ça s’arrache les pointes, avec le doigt, avec un petit couteau, avec une plaie, une plaie marron, s’arrache-toi, c’est ce qu’il faudrait réparer, fixer, fixer les pointes, fixer plantes plantées en pointes et piques, baume, du baume, vite baume, c’est trop douleur dit la mère.

proposition n° 19

Eh bien non, je n’y arriverai pas. Je préfère coller des petits bouts de papier sur du carton. Je préfère faire des vagues avec l’encre de Chine. Je ne peux pas porter ce ballon ni avec mes mains tendues, ni sur mes épaules. Parce que si je regarde cette pièce rectangulaire aux murs pâles, avec yuccas, calendrier perpétuel, tapis à arabesques et fenêtre à barreaux, si je l’envisage comme délivrée du sol et délivrée du temps, délivrée de l’espace, si je l’autorise à flotter au-dessus de moi, si je pousse cette construction silencieuse à s’écarter et de moi et du sol, cela ne se disloquera pas, ça ne volera pas en morceaux, et pour un regard extérieur ce sera simple, comme lorsqu’on voit une branche bouger, un moment simple, un oiseau qui piétine sur des graviers, simple et pas remarquable, un regard extérieur ne verra rien. Moi je saurais. La pièce n’est plus une pièce. Des miroirs la recouvrent. Ils renvoient toutes les images du monde que je ne peux pas supporter, supporter au sens propre, tout ce qui est inadmissible. Cruel. Tout ce qui attrape le cœur et les poumons et les retourne. Tout ce qui est inhumain. Peut-être que cette pièce fait barrage. Peut-être que cette pièce fait protection. Peut-être qu’elle est la cécité. Peut être que grâce à elle je n’éclate pas en sanglots à chaque seconde, que je ne suis pas fusillée de désespoir, en boucles, ressuscitée et fusillée sans cesse, le corps tombé continuellement, écartelée sisyphe, continuellement, dévastée de brasiers incessants, ou bien ces braises cachées et enfouies dans le sol de cette ville rouge qui brûle depuis des décennies, peut-être que ce que les miroirs de la pièce reflètent, simplement, comme une branche d’arbre qui bouge, c’est cette ville rouge de fumées toxiques qui de loin ressemble à un paysage comme tant d’autres mais qui est invivable. La pièce fait paravent. Derrière c’est invivable. Ils ont des jambes trop petites pour que leurs pieds touchent le sol au tribunal. Ils ont le même visage que mes enfants. Il reçoivent des grenades, ils explosent. Ils ne comprennent pas ce qui arrive, parce qu’il n’y a rien à comprendre. L’enfer est là, derrière cette pièce. La perdition. La longue déliquescence. Il n’y a pas d’autre mot que destruction pour dire la destruction. Pourtant il y en a de toutes les sortes. Il n’y a pas d’autre mot que construction pour dire qu’on ne veut pas se laisser faire, qu’on se débat, qu’on ne veut pas être fusillé tout le temps, mais qu’on va perdre. La pièce n’évoque pas cette conclusion pourtant simple. Nous perdons. Une danse sur un tapis roulant qui mène à la crevasse. Une danse d’encre de Chine en vagues et de collages sur du carton. Une danse de poumons retournés, les membres tout douleur. Ne crains rien, dit la pièce retrouvant sa place initiale. J’ai ôté les miroirs. Je coupe les pointes des yuccas pour que la pourriture ne les atteigne pas et je répète les mêmes mots qui n’ont pas d’importance, comme fait le charmeur de serpent avec sa flûte. Nous ne serons pas piqués ni mordus ni empoisonnés, dit la pièce. Ici, nous sommes préservés. Et elle reprend sa rue, son muret et sa boîte aux lettres à la porte disjointe, et elle reprend la pharmacie qu’elle place bien droite à l’angle, puis la passerelle au-dessus de la gare, elle redessine tout ce qui fait accalmie, tout ce qui indispose mais repose. Elle agace avec des petits riens. Mais elle ne dérange pas. C’est un soulagement de la retrouver là. Pour ça que je reviens. Elle prend la place de l’impossible, ça aussi c’est un mot qu’on ne peut pas remplacer. Pas d’autre mot pour dire ce qu’on ne sait pas supporter sans mourir, régulièrement. La mort, ça n’arrive pas qu’une fois, à chaque visage qu’on ne peut pas sauver, c’est là.

proposition n° 20

Le souffle d’un diffuseur de parfum, régulièrement ; le voyant lumineux lorsqu’il se met en route, dix secondes toutes les seize minutes ; le voyant vert de la télévision en veille ; le voyant vert du magnétoscope que plus personne ne sait utiliser, mais qui reste branché ; le voyant jaune du diffuseur d’insecticide à hauteur de la prise électrique, longeant la plinthe ; la découpe d’un coffre assez bas, utilisé pour ranger les nappes qui ne servent pas ; le reflet aluminium de la plaque de cuisson qui miroite dans l’obscurité ; plus haut, la forme sombre de la hotte habillée de fausses portes de placard ; un faux tiroir aussi ne s’ouvre pas, mais sert à caler les torchons dans sa poignée ; le tic-tac des pendules, trois : une grande au-dessus de la lampe sur pied, une plus petite dans la cuisine, et la dernière en haut de l’escalier, déguisée en montre géante -– il lui a fabriqué un faux bracelet de skaï, un faux fermoir et un faux remontoir de bois, avant de peindre le tout en bronze ; les marches de l’escalier couvertes de moquette, le chêne dessous craque par instants ; un perroquet de bois, tête encollée de fausses plumes, accroché au plafond, ne dit rien –- sans doute un problème de piles, car avant, il parlait, une voix aiguë, des mots baragouinés, les mêmes, deux fois par heure ; de l’autre côté de la fenêtre de la cuisine, un visage de chat en fer tinte quand le vent le rabat contre le bord d’une jardinière, un vent sans périodicité ni régularité. Les pointillés dorés entre les lames des volets, à cause du lampadaire dehors, se posent un peu partout, et restent. Sur le tissu de la banquette. Sur les gravillons ronds qui recouvrent la terre des plantes. Sur le carrelage à grands carreaux un peu marbrés. Sur les tiroirs en teck du living-room. Sur le baromètre miniature en forme de banjo. Sur le cadre assez large du tableau de l’entrée, un paysage de montagne signé Morandi. Les points dorés se suivent sur les murs du chalet, sur les aplats grisés travaillés au couteau pour donner du relief aux rochers. Se parsèment dans le ciel, régulièrement, dans les tourbillons blancs et les pans bien lissés de bleu de Sèvres. Les pointes des sapins, qui ne sont pas vertes, mais noires, luisent, comme de la vraie lumière.

proposition n° 21

Alignées une échelle, une boîte, une planète terre. Alignés une échelle, un cadre bleu, un sac de courses, une planète terre. Un pont noir arrondi qui enjambe fermement un froissé blanc. Un ovale, un peu corné, sa pointe verte faisant museau, et son corps colorié d’orange, de rouge, de jaune. Il porte des lettres rouges et écrites à la main, Je t’ I love you. Un rouleau très serré et une tige de métal ; le gris de la tige et l’intérieur très sombre du rouleau s’accordent parfaitement. Une arabesque de laine marron dont l’une des boucles se repose sur un plan triangulaire. La mer est encadrée à l’intérieur. Sous elle, des feuilles dépassent. Une petite carte blanche qui gondole un peu, portant Nom Rendez-vous Avec Lieu MOTIF RENDEZ-VOUS, chaque injonction suivie d’une écriture qui n’est pas familière. L tout parsemé de taches brunes couleur café qui font robe de guépard. Un cercle métallique, translucide. Son centre nacré, cerné du noir épais d’un joint de caoutchouc et entouré d’un autre cercle, plus large, du plastique, lisse, brillant ; le reflet d’une épaule à l’intérieur. Une bande noire, allongée, est surmontée de grands aplats de blanc qui font tulle, ceux-ci bordés de lamelles verticales, serrées et miroitantes. Là-haut, des fronces. À première vue très régulières, mais en regardant mieux c’est l’anarchie, une anarchie discrète, silencieuse, présente sans proclamation. Une anarchie soyeuse, souple, pacifique. C’est beau.

proposition n° 22

Le plateau de la table blanc, écaillé. Le rose violent des pois de senteur qui font ployer le grillage. Le gris souris, le gris foncé sur la bordure des touches avec chacune une majuscule. Le ruban rouge et noir usé. La roue qui claque joliment pour faire tourner le gros cylindre noir, très noir, très dense. Les pieds qui ne touchent pas le sol. La bassine verte – vert usé, râpé, rayé, strié de fines lignes blanches, comme des animaux, des larves minces, vermisseaux au travail, queue de lucioles, traînantes, un fil parfois un seul, et quand il forme un angle abrupt, c’est qu’il s’est passé quelque chose de rude, un choc – où se tremper quand il fait chaud. Le plateau carré métallique du pied de la balançoire, on voit les marques de soudure, de boursouflures, comme des larmes fossiles. Le papier blanc, des feuilles en tas, introduites une à une dans la machine à écrire jouet (à partir de dix ans) – ne plus se souvenir d’où ce papier venait, ce n’était pourtant pas usuel ce genre de matériel, dans cette maison-là, à cette époque-là. Le prénom GEORGES en majuscules en début de ligne, puisque c’est du théâtre et puisqu’il est le personnage. Ça vient tout seul. Quand le ruban n’imprime plus je le tire en tournant la mollette à la main, je m’en colle plein les doigts. Je ne dis pas à madame Duguesclin que j’écris quand je suis à la maison, dans le jardin. D’autant que c’est l’été, il n’y a pas classe. Mes sandalettes à lanières me cisaillent le dessus du pied, et je porte un chapeau parce que maman m’oblige. Il n’y a personne dans ma rue. Un chien errant parfois. Derrière moi les camions de l’usine qui passent régulièrement. Plus loin la voix ferrée, le train, que ceux qui viennent nous voir entendent (ils s’arrêtent net, l’index levé, dialogue interrompu, T’entends ?, oui, c’est le train, nous on ne l’entend plus, à force, puis la conversation reprend). Entre deux camions, deux trains, le désert. Je suis assise devant la vieille table en bois de la cave, un peu branlante, qu’on a placée dans le jardin pour moi, pour que je puisse jouer avec la machine à écrire que j’ai eue pour mon anniversaire. Désert. Sur toute l’immensité du monde, il n’y a personne.

proposition n° 23

Des lamelles blanches frôlent une armature de briques rouges, la frise de lattes de bois comme celle du cahier d’écolier entre deux dates, deux dictées. La passerelle, disparue, dis, quand c’est arrivé, pourquoi tu n’as rien dit, la passerelle disparue, j’attendais de la voir, de la revoir, elle se lançait lacet au-dessus des rails, elle n’est plus là, elle passait par-dessus la voie ferrée qui s’en va loin, plus loin que l’aplat d’horizon, jusqu’à la virgule des camions, là-bas, quand j’ai six ans, je savais dessiner tout ça, et la passerelle c’était simple, un serpent à la gueule carrée, plat et rayé de barres comme je savais faire pour les zèbres, c’était facile, quand c’est arrivé, quand est-ce qu’on l’a effacée, et qui ? Une boîte de métal hachurée de deux sortes de gris aluminium. Elle surgit là, près des escaliers, les vitres savent s’enfoncer et, ou, réapparaître, un ascenseur, bien propre. On ne surplombera plus les rails. Un grand cou rond, plat et posé, c’est en sens interdit. Le béton, ses arêtes hexagones, et la ligne supérieure des fenêtres,serrées, là où c’était chimie, blouses de coton et éprouvettes, et le bac en plastique où on a étudié un œil de vache (c’était si beau, si rond, une planète tombée, si majestueux, c’était la mort). Des grilles bleues – je n’en ai pas souvenir – des arbres non plus, le chantier disparu, et le préau hostile. Des rideaux rouges, des rideaux blancs, un toit en pente doucement, et le nom de la rue n’est plus, on l’a changé, dis, ma rue, ma rue n’existe plus, dis quand est-ce que c’est arrivé, on ne m’a pas prévenue, ça n’a même pas fait le bruit du papier qu’on déchire, j’aurais compris si j’avais entendu, c’est comme arriver tard, trop tard, après un enterrement, la capuche et la pluie, cette histoire de ligne du temps n’est pas du tout scientifique, pas du tout expérimentale, parce que sur soi, quand la ligne on la cherche, c’est ficelle, c’est petit, c’est usé, c’est rompu, et ce qu’on savait effiloché, perdu.

proposition n° 24

« Parce qu’on écrit toujours avec de soi ». Sur la rambarde bleue, assise jambes pendantes en haut des escaliers, j’attends –- on récupère les graines des œillets d’Indes dans de petits sachets qu’on gardera dans la nuit du sous-sol, puis on les replantera l’année d’après, des lignes droites au milieu des cailloux -– on se garera le long, dans la descente, parce qu’on sera revenus de Gentilly et de l’immeuble où tous les paliers communiquent –- c’est inquiétant ces portes d’entrée collées les unes aux autres et ce balcon commun à tous –- on ira d’autres fois à La Teste, on passera dans la salle à manger sans s’arrêter, les meubles sont couverts de plastique, on mangera dans l’arrière-cuisine et on vivra deux jours dans le garage transformé en pièce de vie, pendant qu’à la cuisine, la vraie, le robinet d’évier n’a connu l’eau que lorsque le plombier l’a installé et vérifié les canalisations, il restera neuf, il l’est encore -– attendre en regardant dans la cour les pigeons dans leur maison grillage, près du costume de chasse dans l’appentis, attendre en regardant les volutes rouges faites au crochet des poupées espagnoles dans la vitrine – attendre en regardant au loin d’autres jardins, assise sur la rambarde bleue, jambes pendantes, personne ne joue plus loin – attendre d’être prise en photo dans une robe de marin aux coutures très rigides, la main sur la rambarde –- mettre le feu dans les toilettes (dont la fenêtre se voit sur la photo), pour essayer –- la mère renifle une drôle d’odeur mais ne devine rien, les adultes ne savent pas tout – à l’opposé des toilettes c’est la chambre – jouer de la guitare, certaine que la porte fermée arrête les sons, étanche -– écouter la radio la nuit, clandestinement -– la nuit aussi garde les bruits -– descendre la rue Anatole France pour prendre l’autobus – ça fait une grande pente, avec vers le milieu une borne ronde, très ancienne, plus vielle que tout ce qu’on connaît, et puis des hortensias -– on passe devant la mairie, sur la place qui sert de parking, là où les manèges s’installent (on n’y est pas allé, c’est sale, c’est interdit, c’est dangereux) -– on dépense son premier billet pour un quarante-cinq tours, la vie normale, et pourtant c’est particulier, un disque moiré tourne sans arrêt, c’est une normalité sans la conscience de l’être, on ne saisit pas qu’elle est normale ni extraordinaire, on n’y pense pas –- en ville, on se déplace très peu, on se repère grâce à la rue unique qui dessert toutes les autres en arête de poisson, rue Saint-Aubert –- elle renommera toutes les rue uniques d’ailleurs (dès qu’on arrivera dans une ville traversée par une rue principale, on l’appellera rue Saint-Aubert, pour dire que tout est repérable si on y met les mots) –- on chantera dans la voiture en attendant, parce que c’est long -– puis on ne chantera plus – on conduira -– on s’inquiétera -– on mélangera les panneaux, les feux rouges, les tracteurs à doubler, les sorties d’autoroute avec son inquiétude –- on ne verra plus les œillets d’indes –- et les cailloux, on décidera d’en prendre une poignée pour en dessiner chacun d’eux, parce que tous ils sont différents -– nous ne sommes rien, et ce n’est ni normal, ni extraordinaire, juste que ce rien prend la place des poumons, de la gorge, un rien capable d’envahir partout et là, la zone de l’inquiétude ou du soulagement, cet endroit du milieu qu’on ne sait pas nommer, ou qu’on appelle attendre.

proposition n° 25

Est-ce que je suis de dos. De face. Est-ce que ça va à reculons. Pourquoi pas là, ou là. Ailleurs. Et pourquoi pas la ville en pointe entre deux mers. L’isthme ça s’appelle. Pourquoi pas revenir dans une maison creusée entre deux autres et puis les volets s’ouvriraient sur une troisième car ça fait un recoin et de chaque côté qu’on descende c’est la mer. Pourquoi ça ne pourrait pas être là revenir. Une place en hauteur de la ville qui fait plateau et tu regardes. Et devant c’est la mer. Et derrière c’est la mer. Pourquoi je ne savais pas que cette ville existait. Pourquoi j’ai attendu si longtemps. Ou au contraire. Pourquoi je reviens là toujours. Si peu lucide. Comme si ça n’avait pas creusé ces lignes. Juste des dessins. Comme si j’avais seulement fait des dessins. C’est des tranchées. C’est ça. C’est creusé loin comme l’isthme découpe l’eau. Une pointe. Et pourquoi renoncer. Pourquoi renoncer à l’isthme alors qu’il arrive maintenant. Pourquoi le remplacer par des pointes de yuccas et une banquette usée. Une pharmacie. Une passerelle disparue. Pourquoi c’est laminage le mot qui vient. Un laminoir. Le vocabulaire de l’usine. La fonderie. Pourquoi les deux rouleaux qui pressent en continu et qui fabriquent des tubes qu’on coupe ou qu’on martèle surgissent maintenant. Pourquoi je n’ai pas vu que c’était là avant. Que c’était là tout le temps. Et pourquoi j’ai fermé les yeux. Sans doute que j’avais mal. Alors de dos. Je suis de dos.

proposition n° 26

Aux heures inhabituelles, un goût de papier dans la bouche. La grisaille d’avant le jour. Les gestes familiers transformés, et nous, somnambules décidés. Pas un mot de trop, chaque geste absolu. Soit c’était le dernier, soit ce geste combiné aux suivants prenait sa part dans la mécanique supérieure. Préparé de longue date. Nous suivions une pièce écrite, déjà jouée, comme le souffleur suit dans sa fosse l’enchaînement des péripéties, avec la conscience de l’après, ou la conscience de l’avant, rien au présent. Sans doute (même s’il faut écrire ici et maintenant tout cela au passé) ça s’écrivait au passé pendant qu’on le vivait. Comme des tiroirs, des étagères qu’on superpose, ça se construisait à mesure, un bloc sur l’autre. Les sacs placés méthodiquement dans le coffre, la clé à triple tour, volets bloqués et verrouillés de l’intérieur, et l’eau coupée pour éviter tous les dérèglements. On partait. Les champs avec les coquelicots pas encore rouges. Les arbres pointus d’une nationale parallèle, puis de plus en plus nombreux les murs, les toits, ça avançait par vagues. De longues vagues de riens, quelques pâtures. Une forêt. Une ferme esseulée, des bidons, personne. Quelques aplats de gris foncés, par paquets plus moins moins serrés. Hésitants d’abord, puis en domination. Comme si le gris prenait les choses en main, un gris plus lourd, plus bruyant que le reste. Comme si c’était à lui, après le vert, le brun et le mauve du ciel de l’aube, de fabriquer la terre. Peu à peu tous les autres arrivaient, réveillés comme nous. Ils conduisaient des camionnettes, des voitures de la poste, ils sortaient de chez eux pour aller au travail, redémarraient aux stops, se détournaient d’un jardinet, de sa balançoire vide. On avançait encore, et quelque chose s’ouvrait dedans. Des entrepôts aux tôles anciennes des messages surgissaient, des signatures en peinture noire. Des taches violentes. Du papier décollé. Les stations-service en pleine ville (on n’en avait pas l’habitude, chez nous elles se perdaient entre les champs, les buttes) et les vitrines géantes et les parkings. Des étages, des balcons, tant d’étages et tant de balcons, tous différents mais indifférenciables, sauf là, du raphia, ou plus loin une plante oblique. Un vélo accroché en cage d’oiseau. Ensuite, de courts tunnels contournaient les croisements. À chaque fois qu’on remontait à la surface une voie s’ajoutait à la nôtre pendant qu’une autre s’écartait. On sentait bien que vu d’avion ça dessinait le cœur et les poumons de la mécanique du matin, quand on était encore dans la cuisine. Avec des circonvolutions intelligentes, obscures, ça s’agençait, on restait concentrés. Ça n’était pas charnel comme les parois de la montagne, ça n’était pas de l’émotion quand toutes les rues s’ouvrent sur le bleu de la mer. On était pris dans une sorte de machinerie, ni vivante, ni sensible, et le goût du papier dans la bouche venait de là, de nous trois, avançant résolus dans le décor. Laissant les doutes derrière, évitant les culs-de-sac. On arrivait. On marchait tout en bas des tours. Des tours partout, toutes blanches du blanc qui a vécu et qui garde des traces permanentes, fanées. En rez-de-chaussée des magasins, ça c’était incroyable. Certains fermés, les grilles taguées, mais d’autres fonctionnaient parfaitement. On pouvait, sous les appartements qui montaient jusqu’au ciel, comme empilés sur pilotis, acheter des médicaments, ou le journal, ou même de la laine Pingouin chez ma tante (elle vivait là). C’était normal. Normal l’ascenseur qui n’en finissait pas, portes en alu, autocollants et la saleté. On pouvait vivre ici (ma tante vivait ici), en haut presque sans se rendre compte qu’on habitait ce haut, puis redescendre, debout bien droits dans la cage fermée, passer dans des sous-sols, une porte, une autre, et rejoindre la ville brutalement tracée au sol. Là haut, on l’oubliait. On jouait aux cartes en l’oubliant. Un chat passait, sa clochette sous le cou, qui n’avait jamais connu l’herbe, un chat hors-sol. Un jour il sauta du balcon. Il avait survécu, on ne sait pas comment, plus que huit vies on avait dit. La nuit, il regardait tout s’allumer derrière les vitres. On aurait dit qu’il aspirait autant la ville que nous on l’oubliait, et moi je ne savais pas tomber.

proposition n° 27

Ça ne s’était pas passé depuis longtemps et pourtant rien n’a changé. Le portillon a été remplacé à l’identique, c’est ainsi, c’est capable de réussir à se modifier sans changer et il n’existe aucune formule verbale qui définisse cela, l’évolution en boucles silencieuses, redondantes et étanches, ou alors c’est une révolution, l’itinéraire en rond qui retrouve sa place initiale, un tour complet, point de départ, rien n’a changé. De petites traces pourtant, petites rides, petites pliures supplémentaires, rien n’a changé. Petites taches sur les mains, les miennes, les siennes. Une autoroute neuve a été allongée au-dessus de l’inchangé et sur un grand écran se voit le char de Mars sortant des eaux, retransmis en direct par un drone, on pourrait croire que les progrès techniques existent, mais pas ici, ils sont arrêtés par des murs (ou par le portillon tout neuf et si semblable au vieux), rien n’a changé. Tu vas prendre chaque kilomètre un par un et tu vas les revivre. Péage, ronds-points et nationales, jusqu’à la pharmacie, tu tournes à droite, c’est là. Ça pourrait sembler merveilleux, cette résistance aux éléments, la maladie, l’enterrement et la cérémonie n’ont rien changé. Ce serait un lieu enveloppé d’une gangue étonnante qui repousse les interactions, en bouclier. Et quand tu sors de la voiture, que tu prends dans le coffre le sac pour le cadeau, ça y est, tu y es, il ne se passera rien. Ce sera merveilleux et poignant. Un soulagement tragique. Tu peux oxymorer tant que tu veux, perdu d’avance, c’est comme le sable, enfant. Tu hurles quand il te glisse entre les doigts et qu’il ne reste rien.

proposition n° 28

On se demande à quoi ça tient les déplacements et si tout n’est pas contenu dans un détail infime, ce qui se passe avec le cercle blanc d’un vieil autocollant oublié là, sur la terrasse, dérivant là, hasardeux là, ou bien trois pétales verts espacés très régulièrement qui sortent des cailloux. Là-bas, à l’autre bout de la ligne droite dessinée sur le plan, il y a une marionnette sicilienne, les jambes de bois couvertes de velours, la garde de son heaume levée sur une paire de moustaches d’encre noire en guidon de vélo comme en 1920. Les objets racontent des choses, bien sûr, c’est évident. L’évidence, c’est comme la surface de la mer de Supervielle, "quand nul ne la regarde". Est-ce qu’elles sont toujours évidentes ces évidences quand personne ne cherche à soulever leur pellicule. Un feu rouge, un carrefour, une croix verte, une image pieuse dans le tiroir d’une table de chevet, ils s’en viennent de partout ces détails qui nous constituent tous, ça pourrait nous unir, parfois je suis trop fatiguée pour tout noter. C’est pourtant l’essentiel, ça me relie à d’autres, d’autres panneaux, à d’autres marionnettes souriantes aux yeux écarquillés suspendues dans l’entrée, à d’autres bacs où des plantes immobiles poussent, besogneuses, vers la lumière. Il faudrait savoir faire comme elles, écrire dans la besogne du rendre compte. Ou ce n’est pas besogne le mot qu’il faut, ni peine, mais résistance. Petite, bien sûr, c’est l’évidence. Chacun à sa mesure, sans doute. Debout sur les tables et ça crie, ça se voit, fuyant entre deux barbelés, ou caché, anonyme, près d’un banc, d’un tronc d’arbre, d’un message gentil qu’une main a tracé sur le mur. C’est dommage que le mot résister puisse dire tant de choses qui ne communiquent pas entre elles. Des choses incomparables. Très graves ou très futiles. Dommage qu’il n’y ait pas de limite placée judicieusement à l’intérieur d’un mot entre tout ce qu’il dit et qui ne se ressemble pas. Lui n’aimait pas parler. Sans doute à cause de ça, de sa méfiance envers les mots à sens double, à sens triple. Les mots non mécaniques, à engrenages fluctuants. Là-bas les rayons de soleil pivotent. Là-bas dans la cuisine ils frappent le sol en le rayant, c’est à cause du plafond : deux chapes de plaques transparentes qui font verrière. Entre elles un store horizontal qu’on actionne à l’aide d’une molette crantée, à visser ou à dévisser. Les lames orientent le jaune. Lui qui l’avait conçu, dessiné, installé. Les rayures au bout de ses doigts habillent le sol, longtemps après sa mort, changeantes selon l’heure du jour. On note ce qui reste avec des mots, et les objets à leur façon gardent les traces. Hier j’ai su qu’un homme recherchait un tableau volé par les nazis, un paysage de Klimt. Retrouvé. Son "combat" disait-il. Revendu, Sotheby’s, des millions. Ce vacarme des traces. Dans les touches de couleur d’un vert particulier d’une vue du lac de Garde, des traces. Les traces d’une chambre d’hôtel avec balcon où Klimt a peint. Dans les millions de livres sterling, des traces. Les traces manquantes de ceux qui n’ont rien eu à retrouver, ils n’avaient rien, leur "combat" invisible. Comme si ce qui restait n’était jamais que la surface. La mer secrète dessous. Comme si l’écrire c’était y embarquer. On navigue. La brume recouvre les berges du lac. On se projette sous la surface, mentalement, pour tenter de saisir, oh, même pas de comprendre, mais d’attraper, un reflet, un mince fil d’herbe qui flotte, une tache luisante et blanche qui file plus profond. Peut-être qu’on se trompe du tout au tout. Peut-être qu’on regarde de travers ou très mal. Peut-être qu’on invente les traces. Qu’on écarte celles qui sont tangibles pour en pourchasser d’autres plus fictives. Peut-être que nous choisissons volontairement quelles traces fouiller. Et volontairement dans le passé les temps qui viendront nous hanter. Peut-être qu’en se postant au carrefour (le feu rouge, la croix verte, l’image pieuse dans le tiroir de la table de chevet) on fabrique, on trie et on efface, sans même s’en rendre compte. Ce que tu garderas ne ressemblera pas à ce que je conserverais. Sous la pellicule de la mer, comme sous les peaux secrètes de nos corps, il n’y a pas de savoirs éclairés ni de frontières. C’est peut-être la solitude qui se joue là, elle qui s’empare du rôle titre. Je peux écrire des mots, des tonnes de mots, des paragraphes entiers, et même des livres, et dans chaque phrase chercher le tout, ou l’essentiel, ou bien le point focal, le point central. Et si c’était un point aveugle, le point aveugle de ma langue muette, que je traquais. Et je n’en aurais pas conscience. Parfois juste un écho réveillerait une sorte de souvenir flou, épinglé un instant dans le hasard d’un cercle blanc posé au sol, un gravillon. Le point aveugle de ma langue muette me suit. Silencieusement, les nuages couvrent les prés avec leur ombre. Ce lieu glisse, lamelles de jaune, de gris. Les nuages et le point aveugle se déplacent. Ils connaissent les intempéries, les retrouvailles, comme on se serre, comme on ne se comprend pas, ce qu’on ne sait pas dire.

proposition n° 29

Entrez, entrez, ses yeux ne sont pas fous. Ses cheveux plus longs que d’habitude, plus pâles que d’habitude, plus clairsemés. Sa tête ovale penchée, elle se redresse, Je me tiens droite, elle dit. Ses bras qui semblent rétrécis et ses mains plus friables. Sa démarche plus lente, comme ensommeillée, ou comme on se déplace à peine réveillé, en tâtonnant ses jambes, en tâtonnant ses hanches, englué, ce qui se passe au milieu de la nuit quand on se lève, mais elle c’est tout le jour qu’elle marche de cette façon. À peine on entre qu’on se précipite sur la télécommande de la télé pour baisser le son, Je ne suis pas sourde, elle dit. Et tu dors bien avec cette canicule ? Oui, toutes les fenêtres ouvertes, elle répond. Comme elle laisse la radio marcher toute la nuit, le son très fort, on imagine que sa rue, pourtant calme, pourtant déserte, est submergée de voix le soir. Des voix qui viennent de loin, féminines, masculines, qui échangent, qui annoncent, qui déclarent, qui commentent, mieux manger, s’assurer. Penser à comparer les prix, télécharger disent les voix pendant qu’elle dort, des rires. Des questions, des réponses, des témoignages se développent, s’infiltrent, voyagent au-dessus des appartements obscurs, des érables du Japon tous grisés dans le noir, de l’allée aux garages alignés où les tagueurs viennent signer des formes indéchiffrables, et jusqu’à la maison du prêtre au discours oublié, tout au haut de la rue, sa façade pourtant si bien carrelée que les voix pénètrent. C’est elle qui envahit l’espace la nuit, elle n’en sait rien, elle n’entend pas. Ses volets électriques se lèvent à six heures du matin, elle ne voit rien, elle dort. Puis elle déjeune au milieu des voix journalistiques, informatives, tout ce flux et ce flot de paroles organisées (parfois je note ce flux tel qu’il m’arrive, pointilleuse, sans doute que moi je veux entendre quand elle ne le peut plus). Son visage, sa silhouette si petite, c’est une histoire de voix, de sons. Ceux qu’elle appelle, ceux qu’elle repousse. Ceux qu’elle crée automatiquement. Ceux qui passent. Je suis venue en train. La voie ferrée longe la maison où je dormais enfant. J’ai longé la maison où je dormais enfant. La nuit, j’entendais les trains s’approcher de loin, la tête collée contre le mur, et leurs battements en accélération me provoquaient des cauchemars, des visions de petit tambour, blond comme les blés, à la tête d’une armée, s’approchant, martelant ses bâtons, imparable, destructeur comme la mort. C’est moi le bruit que j’entendais enfant et qui me faisait peur.

proposition n° 30

Je change les meubles de place en ce moment. En quatre jours ils ont changé trois fois de place. Je pense que c’est dû à ce que j’écris, à cet endroit, à ce lieu qui condense comme dit Woolf « un liquide brûlant et jaune ». J’ai envie de dire un liquide furieux. Je gesticule, je gigote, c’est ma manière de m’opposer. Ou ma façon de réfléchir à comment rendre compte de ce lieu, de ce temps. C’est une pelote tout emmêlée. Dans les interstices du lieu, le temps est pris, il est entré, ou c’est comme la pâte feuilletée lorsque le beurre est étiré et déplacé et se sépare du reste et envahit le reste à chaque nouveau mouvement de pétrissage, le lieu pétrit le temps, ou c’est l’inverse. Je ne sais pas qui je trompe avec mes métaphores de pelotes, de cuisine. Je change les meubles de place comme on donne des coups de coude au réel. Comme on dit, et on tape du pied en le disant, on pourrait même faire une grimace, yeux secs, yeux colériques, parce qu’on a cinq ou six ans et qu’on est en colère, "je ne suis pas comme vous". À cet âge-là, tout le monde — et même soi — croit que la colère est due à autre chose, une frustration, une déception, une désillusion, un caprice, c’est un caprice dit-on et elle a un sale caractère, mais longtemps après on se retourne et on remarque les bricoles sur les murs, une pendule en forme de montre, une marionnette sicilienne, une tête de soleil en bronze qui fait calendrier, et on comprend que la colère c’était "je ne suis pas comme vous". Je change les meubles de place. Là-bas, rien ne change et tout est pareil. Les mêmes horaires, les mêmes voyages, les mêmes préparatifs toujours. Toujours manger à la même heure. Les trains qui m’effrayaient si fort passaient toujours à la même heure. Ils rassuraient ces autres qui n’étaient pas comme moi. Ils s’en trouvaient repus. Repus de rythmes sous contrôle. Les manquements, les glissades, les épines qui auraient pu tout bousculer de cet échafaudage construit et contrôlé étaient gommés, comme moi je gomme un mot écrit au crayon de papier. Noël, les séances de diapositives, la Toussaint, les vacances à la mer, le samedi, le dimanche, rien ne dépassait. Tout était habituel parce que tout était modelé en forme d’habitudes. Comment j’ai fait pour mettre cinquante ans à réaliser que toute cette structure figée, ce moustique pris dans l’ambre volontairement et conservé qu’était cette vie, cette maison et le monde tout autour, tracé par elle et avec elle, ces traits réguliers, ces hachures, ces étapes répétées, identiques, qu’on aille voir le pigeonnier et le costume de chasse, qu’on aille au pied des tours où se vend de la laine Pingouin, qu’on coupe les pointes des yuccas pour ne pas qu’ils flétrissent, tout ça c’étaient des habitudes forgées par la terreur. La terreur du changement. Nous n’étions pas si différents, c’était la peur qui nous menait, chacun son pas. Je change les meubles de place. La belle structure si bien organisée se meurt. Ou alors je la fais survivre en croyant la combattre. Il y a des inversions inutiles. Le négatif d’une photo, c’est la photo quand même. En criant "je ne suis pas comme vous" avec mes yeux et mon visage de maintenant, j’aplanis, je dissous les détails techniques. Et plus je prends de la distance, plus la loupe grossit. Plus je crois m’éloigner et plus l’image est nette. Je les retrouve. Je leur ressemble. Mon visage de maintenant, c’est eux.

proposition n° 31

Ses mains sont partout. Parce qu’elles expliquent le monde, mon monde. De si belles mains a dit le chirurgien. Au Havre, dans des machines dont je ne sais rien. Dans la table basse, ses pieds d’aluminium brossés par lui, et son plateau carrelé par lui, ses mains. Dans la cheminée qu’on n’allume pas parce que c’est salissant. Dans le grenier où tous ses outils sont restés, et les copeaux de bois au sol tombent de ses mains. Dans le bureau qu’il a construit et placé face à la fenêtre. Dans la lumière des stores sous le plafond de verre. Dans mes mains qui ressemblent à ses mains. Ses ongles bien taillés, carrés, et il contrôle mes petites mains d’enfant régulièrement, il les étale sur le tissu de son pantalon de travail pour vérifier leur propreté. Il écrit des légendes, des modes d’emploi. Il écrit des itinéraires. Il écrit des kilométrages. C’est lui qui tient le grand dictionnaire des distances. Il écrit des horaires. C’est lui qui lisse le temps avec sa paume. Sur le volant de la voiture qu’il a couvert d’une bande de cuir lacée ses mains décident du rythme, et il s’arrête à la hauteur des feux en glissant doucement, sans freiner. C’est ample. C’est apaisant. Et ça n’a pas fini de rassurer. De ses mains il construit l’espace à chaque nouvelle minute qui passe. Elle dit qu’elle ne peut pas partir à cause de ça. C’est difficile, c’est ce qu’elle dit. Elle dit qu’elle ne peut pas tourner le dos en laissant derrière elle ce que ses mains ont assemblé avec dextérité, avec patience. Elle dit : c’est comme s’il était là. Elle dit : il nous manque. Elle dit : au début j’allais bien, je prenais des médicaments, le docteur tu sais il est gentil, sa mère est italienne, il m’a donné je ne sais plus quoi, j’allais bien, ah c’est drôle tu sais comme j’allais bien, je partais en voyage, qu’est-ce que j’ai voyagé avec intergénérations, j’allais partout, j’étais dans une sorte de, une sorte de, je ne sais pas, c’était comme ça, j’allais bien, j’aurais dû m’en aller tu crois ? maintenant il est trop tard non ? c’est difficile, si difficile. Elle avance à pas comptés dans la cuisine sous les stores du plafond de verre qu’elle oriente lorsqu’il fait trop chaud. Elle installe un poêlon de cuivre dans l’âtre de la cheminée avec une bougie allumée l’hiver, pour que ça fasse vivant. Elle commence toutes ses phrases par ton père, même celles qu’elle ne prononce pas : il m’avait dit, tu sais c’était la fin, je le vois là (dans le fauteuil abominable et inclinable qu’on a plié, rangé), je le revois, il a regardé tout autour de lui et il m’a regardé, il a dit tu vends tout, la maison, tout, avec les meubles dedans (elle dit les mobles), je ne l’ai pas fait, j’ai eu tort tu crois ? Elle me questionne mais elle n’attend pas de réponse. J’ouvre la bouche, elle n’entend pas (de plus en plus sourde elle devient) et ma réponse et ma venue s’effritent et se dispersent, on dirait presque que le fantôme c’est moi.

proposition n° 32

Ce matin des plumes sont tombées du ciel. Quatre plumes collées ensemble. Gris souris à l’endroit où elles se rejoignent et, là où elles s’écartent les unes des autres et s’élargissent, des lignes sable et des bandes noires. Les pennes font comme des directions cassées. Elles indiquent quatre endroits à la fois, au milieu de la table de la terrasse. C’est possible (puisque tout est possible) que la plus vaillante, celle qui paraît encore intacte, montre du doigt le lieu où les yuccas se coupent. Mais c’est au sol. Tout est au sol. Des bandes de petits cailloux bordées d’œillets d’Inde, régulièrement, l’aplat du sable mouillé fraîchement ratissé en lignes parallèles des vacances, les dalles moussues autour du pigeonnier, les pois de senteurs alourdis de leur masse qui tordent le grillage, tout est au sol. Je n’ai pas de ciels d’enfance. Nous ne levions jamais les yeux. C’est maintenant qu’ils sont là. D’abord tous noirs. Ceux des premières soirées d’adulte où je pouvais marcher dehors après l’heure des volets fermés (volets fermés, nous ne sortions plus, c’était étanche et préservé). Les premiers déplacements la nuit quand les lumières de l’autoroute prennent la place des étoiles. La mer la nuit. Puis c’est venu progressivement. Lever les yeux n’est pas une évidence. Le ciel métal, nébuleux, passager, intrépide là où je vis s’arrange toujours pour qu’on ne s’attende pas à lui. L’inverse de l’habitude. L’habitude, j’y suis née, je connais, alors c’est un grand chaud et froid. Une ligne de démarcation. Le ciel maintenant visible est comme la preuve que j’ai grandie. Je peux être fière de moi. Je lève la tête, petit vertige, je contemple. Toutes ces formes de nuages dont je ne sais pas les noms, comme un pays supplémentaire avec ses paysages là-haut, crevasses, montagnes et lacs, ça se dissout et ça se reconstruit sans cesse, une perpétuelle évolution. Donc moi aussi j’ai évolué, puisque je vois, là-haut, comme c’est bleu, comme c’est blanc, comme c’est teinté de rouge et d’orangé, je vois bien, je peux être fière, de moi et fière de regarder. Je rentre. Je prends du papier calque. Une poignée de graviers. Je les dessine au crayon de papier. Ils sont tous différents. Pour ça que je les prends je crois. Ils sont tous anodins. Pour ça qu’ils sont à remarquer et remarquables je crois. Ils proposent tous un monde en soi. Pour ça qu’ils sont précieux je crois. Je voudrais croire, je pense croire, concept, notion intellectuelle. Ou alors c’est charnel, je les prends, je les dessine, je les contemple parce qu’ils viennent du sol et qu’ils y restent. C’est ma façon de regarder derrière, les ciels passés sans existence, mes ciels tombés, mes ciels d’en bas.

proposition n° 33

Il existe (dans ce lieu qui m’occupe) des lignes très précisément agencées, des coulées d’air plutôt, que chacun emprunte et possède, des sortes de tunnels remplis d’espace et donc indiscernables à l’oeil, avec leurs territoires définis. Vers la cave, un tunnel de cinq marches, pas plus (elle va chercher des pommes de terre), qui oblige à placer le pied droit d’une certaine façon, et puis le gauche, tout en se tenant à la clé sur la porte (une grosse clé) pour ne pas risquer de tomber. C’est un tunnel très court, surveillé par les araignées. Un autre, plus distendu, traverse la maison de part en part et d’est en ouest, de l’évier sous la fenêtre à la banquette, avec un coude à hauteur du frigo (celui-là, elle le prend plusieurs fois par jour). Un troisième s’élève vers l’étage et la chambre à coucher. Il est lent. Et plus la nuit avance, plus il est lent. Soit la fatigue qui la prend, soit la prudence. Je peux tracer cette ligne-là les yeux fermés. Je peux aussi tracer, en m’appliquant un peu, la ligne de la chambre d’à côté qui part du sommeil du voisin jusqu’à la Compagnie des Eaux où il travaille. Et la ligne d’en face, rétrécie sur elle-même, fauteuil roulant, bras replié, à cause de l’avc. La ligne qui s’éloigne vers la pharmacie n’est qu’un début, un rameau au milieu des branchages, elle part rejoindre d’autres lignes éclatées dans plusieurs directions (certaines jusqu’en banlieue vers des maisons semblables aux autres maisons identiques). Le tunnel de madame Richard (sa ligne passe par la pharmacie) est plus serré, plus dense. C’est qu’elle est regardante (elle ne chauffe pas l’hiver et cache ses diamants dans la poubelle). Depuis le haut (au-dessus de la ligne de l’oiseau que je peux également tracer les yeux fermés, entre deux plans, des objets en ferraille, coq et poules du jardin, au toit transparent de la cuisine) et si on y met des couleurs, ça ressemble à un plan de métro. Les arrêts sont toujours les mêmes. Mon tunnel personnel ne bouscule rien, je fais bien attention. C’est peut-être mon problème. Qu’est-ce que je gagne à bien faire attention. Ce matin, une bande adhésive se décollait. Un rectangle. Et le coin supérieur à l’angle droit, je pouvais le voir à l’œil nu se détendre, perdre son adhérence, centimètre par centimètre, encore un peu, et sous son poids tout le rectangle allait tomber en formant une belle vague arrondie, en expansion. Étrange à regarder, car c’était beau, et hypnotique, et en même temps ça ne pouvait mener qu’à une chute, une fin certaine. J’ai fait le lien avec les lignes et les tunnels. Ceux dont le revêtement se décolle par plaques, comment les retrouver plus tard. Je ne sais pas. Je note, yeux fermés, yeux ouverts, je note et je vais chercher l’escabeau, je monte recoller le rectangle qui tombe. J’accompagne. Moi aussi je surveille, comme les araignées à la cave. Elles, elles savent tracer des lignes qui se voient. C’est leur pouvoir. Il faut juste qu’elles se tiennent éloignées des bourrasques. Ça elles le savent (et moi pareil).

proposition n° 34
NORD

C’est la rocade qui décide de tout. Elle disperse, elle réunit. Elle s’empare des maisons endormies et les gens passent le long de tranchées aménagées, la brume n’est pas encore levée sur les arêtes blanches du mémorial, les joggeurs ne courent pas encore sur les vestiges de la guerre de 14. La rocade aspire, fait office d’accélérateur. Entre deux trouées d’arbres, on a à peine le temps de voir le monument pour se repérer qu’on arrive déjà, terrils et chevalets, le stade de foot comme une excavation derrière des palissades, la ville au ras du sol, encerclée par les restes du travail du charbon qui font reliefs. D’autres reliefs, des silos, des collines jusqu’à la mer, la Belgique. Entre temps des marais, du cresson, et des barques en photo sur les cartes postales. Une odeur de moisi, d’eau rancie, après celle du fer chaud, de la fumée. Sur la carte, ça pourrait être écrit en grand "n’espérez rien". Ou bien, "travaillez toujours plus". "Faites des crêpes à la chandeleur, faites les sauter, un louis d’or dans la main droite, puis conservez la première au-dessus du buffet. Elle deviendra comme du carton, ne vieillira jamais. Un charme. Un sortilège qui fige le temps. Tous les ans surveillez, regardez là, montrez là aux voisins. Cachez votre violon en refermant votre visage, dites à tous que vous respectez trop la musique pour mettre les mains sur l’instrument qui est pourtant le vôtre. Puis d’un ton distancié, parlez des leçons au conservatoire, c’était loin". "Donnez des cours de chant le mercredi. Faites écouter à vos élèves l’air d’Olympia, les oiseaux dans la charmille / dans les cieux l’astre du jour / voilà la chanson gentille, et puis rentrez chez vous entre les pâtures et les éoliennes qui regardent plus loin, qui regardent dehors, grises la nuit, impondérables statues de Tinguely."

SUD

Paris et le jardin du Luxembourg, il se laisse enfermer. Sur son vélo il est coursier pour l’Opéra. Il surveille le violon de Yehudi Menuhin un soir (stradivarius), et le paiement qu’on lui donne en échange vaut plus que deux mois de son salaire. Il nous emmène plus loin que les tours où se vend de la laine Pingouin et nous nous arrêtons à Bonneville derrière les lamelles des stores, les phares oranges passent sans discontinuer sur ma rétine. Le tunnel du Mont-Blanc est long de onze kilomètres (ou plus ?), au milieu (ou pas tout à fait) tous les trois nous disons Ça y est, c’est l’Italie. Nous jouons au poker menteur près de la mer, les sièges sont faits de fils tendus caoutchoutés et colorés sur une armature noire, quand on se lève on a la marque derrière les cuisses.

EST

Là-bas, une ville engoncée dans la terre tient ses épaules resserrées on dirait. On ne s’en rend pas compte en arrivant. La route est sur la crête, on a l’impression de tout dominer et que la ville se peint. Des murs rouges sortent du sol. Des murs d’un brun rosé. Et tout en bas, l’air a cette qualité particulière d’humidité et de froideur, qu’il conserve même l’été où des souffles de froid viennent s’enrouler autour des cous. Une fois au centre de cette ville, en bas, on est comme pris sous un couvercle. Celui d’une boîte à musique, vieillotte, à laquelle il manquerait des notes, personne ne saurait reconnaître sa mélodie. On imagine pourtant (il suffit de peu de choses) des calèches en villégiature au casino, et Napoléon III qui donna son nom à une glace. On s’éloigne des bâtiments fauves, on remonte sur les hauteurs dans un parc plein de statues, de sangliers derrière des grilles. Et c’est seulement de bien plus loin, d’encore plus loin, qu’on sent la ville petite et faible, rétrécie sur elle-même et ses épaules recroquevillées. Comme un homme moribond qui voudrait se manger le visage. Pour compenser le resserrement, et parce qu’on a maintenant la place, on regarde au plus large, on trouve des loups, des rangées de sapins métalliques découpées sur le ciel, on ne revient jamais.

OUEST

L’Ouest c’est là sans qu’on le réalise. Un peu comme les mains. Sa main gauche, sa main droite quand on n’est pas blessé, qu’on a la chance d’en avoir deux, on n’y pense pas. Elles sont là, on s’en sert. L’Ouest, c’est une main, doigts écartés. Chaque doigt le cherche, s’en va vers lui, mais ce n’est pas voulu. Ça passe par des déclivités de verts, et ces arbres dont l’envers des feuilles vibre de blanc. Ça passe par des chevaux immobiles. La route monte. D’un seul coup la barre bleue. Jamais du même bleu. Ardoise. Ou gris. Ou clair, turquoise. Un triangle posé dessus. On s’assoit sur l’horizontal qui ne finit pas. Les doigts emmènent comme les racines cherchent l’humidité. Un enfant fait un soleil sur le sable. La jetée, les couleurs des bouées, des filets, les goélands au bec criard qui savent voir de haut un monde plus vaste que le nôtre. Des senteurs, des cris et la musique des mâts quand le vent rabat les cordages et les cogne. Le chuintement des chars à voile. On est au bout, devant ce qui ne finit pas, au bord, non pas du vide, mais du plein. Il paraît qu’encore plus loin (là où on ne peut qu’imaginer car c’est si loin), une balançoire est accrochée sous les piliers d’une autoroute. On ne sait pas trop là-bas, comme les couleurs se vrillent ensemble ou se débattent, les tragédies possibles. Mais ce sont des tracés, des crevasses effilées qui nous atteignent. Pendant qu’on les reçoit, ou bien qu’on rêve, d’autres oiseaux prennent le soleil ou se délassent. Ils déambulent sur leurs reflets. À l’intérieur de soi, on avale ce qu’on peut de ce qui n’est que la surface. Les langues de sable, les éclats jaunes, les signes que font les algues en se tordant, se desséchant. Puis quand le moment de revenir arrive, on renonce. On tourne le dos malgré soi dans un geste raté, ce retour n’a aucune logique. On se sent en échec, dépossédé, et on se console comme on peut. Par exemple un filet à crevettes qui ne sert pas, on le pose contre un mur, en sorte de talisman. Chaque fois qu’on le regarde, on se dit que c’est l’Ouest pris dans les mailles.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 20 août 2018.
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