Christine Jeanney | Je reviens

« construire une ville avec des mots », les contributions

Christine Jeanney est écrivain et traductrice, ainsi qu’artiste visuelle. On retrouvera l’ensemble de ses travaux sur son site Tentatives. On peut aussi la suivre sur Facebook et sur Twitter. Elle est très active au sein de l’équipe publie.net, qui accueille plusieurs de ses livres, dont le plus récent : Yoko Ono dans le texte.
proposition n° 1

La porte d’entrée grande ouverte : ça sent le vieux, le ciment frais. Le carrelage au sol, on ne sait plus. Possible des arabesques turquoise, ou des liserés rouges, d’un rouge atténué, terni, foncé, peut-être grenat. De toute façon, c’est appelé à disparaître, poussières, carrés éclatés en leurs centres ou fragmentés aux angles. Avec une masse peut-être. On n’était pas là quand le carrelage a été cassé à la masse. Lui y est. Surveille l’avancée des travaux. Chaussures beiges très soignées et pli du pantalon tout droit. Ses clés, ses lunettes à monture dorée, sa chevalière. La poutre. On n’a pas vu s’emmancher au plafond la poutre de métal qui sert à compenser le mur porteur qu’il fait enlever. Un palan ? Il raconte que c’était compliqué. Il y a un espace prévu pour le cylindre de béton qui fera cheminée, tout est prévu. Prévu que ses dessins à lui (té, papier millimétré, rotring) deviennent des vérités et ouvrent une fenêtre là où il n’y en a pas. La cuisine mord sur le jardin. Longtemps que les photos coincées dans les vitrines du buffet sont parties. Eux, ceux d’avant – ceux du buffet – on ne sait pas très bien, ils ont signé, déménagé, sûrement leurs photos du buffet sont avec eux, ailleurs. Pas très futés. Un peu rapaces. C’était tout sombre ici, et pas de salle de bain. Lui (ses clés, les plis du pantalon bien droits) en impose une, pragmatique. Et des murs blancs. La mère reste dehors, devant la porte ouverte, à tournoyer comme un poulet sans tête. Elle ne veut rien, ni le blanc, ni fenêtre ni rien. Et elle s’empêche de regarder le carrelage brisé – même sachant qu’il sera remplacé par des dalles bien nettes (le pli tout droit), ça ne la console pas. Elle s’empêche de regarder pour s’empêcher de ramasser les débris minuscules, de rassembler, méticuleuse, avec la pelle en fer, la balayette, ce sentiment informulable qui ressemble à l’amour, celui qu’elle a pour les choses obsolètes, disparues. Il y en a eu bien trop (elle ne le dit pas, on croit comprendre). Elle ne s’habitue pas aux extinctions, dissolutions, n’a jamais su, c’est pour ça qu’elle n’en parle pas. Parce que la parole se dissout. Et lorsqu’elle parle parce qu’obligée, pour ça qu’elle répète, répète, pour lester la seconde qui passe de sa jumelle, de ses semblables, répliques en nombre, nombreuses, qu’elles fassent poids. Une balance impossible à rééquilibrer – pour ça qu’elle tourne aussi. À l’intérieur, il y a lui et ses clés, organisé. Entre la rue et les deux marches du palier, entre la fenêtre neuve et le cou de poulet affolé, il y a quelqu’un d’autre, une troisième personne qu’on ne nommera pas ici, en tout cas pas maintenant, prise dans ces sortes de flottements d’un genre inexplicable, des lamelles d’air superposées qui s’effilochent et dont la texture est complexe, peut-être douloureuse, parfums de mauvaises herbes, cuir mouillé, ciment et bois coupé.

proposition n° 2

Des plantes vertes devant le rideau, des yuccas, plusieurs assemblés côte à côte, avec l’écorce de leurs tiges qui part en pétales à pointes rêches repliées, parfois si jaunes, si sèches, qu’on les coupe au ciseau, un trait net. La table basse carrée, en fait un bloc d’un seul tenant, plein et sans pieds, avec sur le côté un pan qui fait bascule et s’ouvre pour ranger la télécommande. Et puis une prise électrique aussi à cet endroit, sertie dans le revêtement de skaï, ça peut servir. La banquette, collée à cette table carrée, est ventrue, couverte d’un tissu d’ameublement épais qui cache les fissures. Ensuite le fauteuil inclinable à élastiques à été retiré et rangé, il n’y est pas, c’est pourtant là sa place. Plus loin la grande table où l’on mange, faite à la main (le carrelage, des pièces arrondies de plusieurs tailles, ça ne se voit plus mais ça s’en vient comme des feuilles de papier très lourdes, une sorte de treillis plastique qui fait support, on les pose sur la colle en les juxtaposant, puis grâce aux joints on fait disparaître ce qui tenait dessous tous les morceaux ensemble). Chaises confortables, couvertes de molleton au tissu agrafé sous l’assise (il est bien outillé). Le tapis, sous toute la surface de la table et des chaises, est compliqué. Il ne vient pas d’ici. Il a été gagné à un concours radiophonique, ça lui donne une sorte d’aura bonus, comme si sa gratuité faisait qu’on ne croit pas à son décor. Le bar, assorti à la table, avec sur lui le téléphone à grosses touches qu’elle ne décroche pas. Près de lui un calendrier en forme de petit cadran solaire (en bronze ?). Il suffit le matin de changer de place un petit embout rond (un pour le jour, un pour le mois) autour d’une tête de soleil perpétuelle. Puis la cuisine et la table roulante, assortie au bar, assortie à la table de la salle à manger, comme tout est bien coordonné. Derrière l’évier, la fenêtre et ses barreaux blancs pour se protéger des intrus. Entre eux on peut voir le jardin (avec des coqs et des poules de ferraille qui n’ont rien à faire là dirait-il, ou peut-être pas). Et du lilas.

proposition n° 3

Un vertige. Ça aspire. Une longue rue, les bâtiments mangés de flous, de distorsions. Les voitures garées, deux rubans longs, et leurs détails exagérés, fondus par la fuite de l’œil, phares, serrures de coffres, autocollants déformés et dont les graphismes, triangles, logos, s’attrapent, se soudent, se coulent ensemble dans la même tresse de chaque côté, aspiration. S’il reste des structures elles sont ancrées dans la continuité rigide des trottoirs, la permanence des cadres, portes, fenêtres, volets qui hachent la visée en rythme, un rythme dur, comme des coups de bâton ou le geste saccadé d’un chef d’orchestre en rage. Le bout de la rue n’est pas une fin. C’est une surface de papier calque et un immeuble posé dessus comme un drapeau palpite. Derrière, il n’y a rien derrière. Ou alors c’est bien trop. Les champs. C’est vallonné de riens. De petites buttes abandonnées et de grillages. Blocs de stations d’épuration, tourelles et pigeonniers comme des phares égarés loin de la mer. Tentaculaires, les forêts dont les bras entourent les sillons bruns, le jaune colza. Un camion décélère, change de voie, une nationale identique à ses sœurs dans le plan où elles s’entrelacent toutes, à peine ralenties par les panneaux barrés de rouge des sorties de villages – quelque part dans l’un d’eux (il n’y est plus, ça a fermé depuis) le fronton d’un troquet avec, dominant la placette qui épouse le virage, une statue d’Elvis, dorée, grandeur nature, sa guitare et sa mèche, noires, rutilantes sous la pluie, et les lettres géantes cernées de spots MEMPHIS CAFÉ maintenant englouties dans une quelconque décharge, ou bien récupérées par un couple bourgeois pour décorer l’ancienne ferme qu’ils rénovent. Et derrière les marais de la Somme, plus loin que les caravanes de pêcheurs et les joncs, presque au début, planté comme une épingle sur la carte, un cerisier aux fruits trop jaunes, trop petits et trop durs et un vieillard dessous, dans son bleu de travail. À ses pieds des galoches qui ressemblent vraiment, jusqu’aux fétus de paille collés, à celles qu’on peut voir le dimanche au Van Gogh Museum à Amsterdam.

proposition n° 4

Il ne restera rien. Il ne reste plus rien. Une petite fille, visage rond. Un marché, des bananes. Une vieille qui tricote des chaussettes en vendant ses légumes (sans se tromper jamais, sans manquer une seule maille). Rien. C’est que ça brasse. Ça s’est brassé. Ça s’est fait avaler par des villes d’ici, par des villes d’ailleurs, des carrioles à chevaux et des trains, certains dont les locomotives fumaient, bestiales, bestiaires à la Gabin des films en noir et blanc. Ne reste rien. Ne restera rien. Une petite bonne femme immobile près des yuccas. Cet effacement progressif. Les yeux ouverts, on veut garder les yeux ouverts, parce que c’est lutter qu’il faudrait, et puis non. On a envie de les fermer aussi, les fermer avec elle. Et tout disparaîtrait d’un coup. La brume. Le blanc. Oui, mais cette fièvre au fond. Ne pas se laisser faire. Faire de grands gestes dans l’air tout embué. Se tordre. D’un coup revenir à côté, être tout près, à côté d’elle. Toucher sa main.

(ou bien c’est hypocrite : on n’est jamais parti, jamais revenu, toujours resté ; c’est pris dans les cellules nerveuses, de petites boîtes carrées empilées comme les Lego d’enfants, une question d’enracinement d’une si grande puissance que même la plante aux pieds coupés sent sous la terre, profond, l’eau s’infiltrer, les changements de lumière)

proposition n° 5

La même adresse ailleurs : quatre fenêtres, deux en haut, deux en bas et une porte au milieu qui fait bouche, dessin d’enfant ; au sol une bande grise, chinée, le trottoir réparé ; la cheminée, large de face, fine de profil – comme dans cette ville où les places (Grand Place, place des Héros) avec les arcades répétées ressemblent à un décor de cinéma, contreplaqué tenu par des équerres et peint ; le jardin à l’arrière ; le lampadaire à cou plié qui émerge des feuillages bicolores, rouges et verts, signe que deux sortes d’arbres sont plantés ici (mais on ne sait pas leurs noms). La même adresse ailleurs : des troènes bas, taillés à la hauteur des cuisses et déplumés ; de petits pieux en bois à bouts ronds, plantés régulièrement dans le sol ; les racines bousculent le vieil asphalte ; une voiture est garée en pente devant une barrière en forme de tilde ; une grille bleue à rosaces près d’une porte en fer qui masque un compteur électrique ; le muret est couvert de pointes (pour les pigeons, les éloigner ? ou éloigner d’autres menaces, humains qui enjamberaient ?) ; volets fermés au rez-de-chaussée, rayures horizontales, puis rayures verticales du revêtement des murs, les angles droits protègent ; de la fenêtre ouverte on n’entend aucun son. La même adresse ailleurs : résidence AZUR ; type, foyer logement ou résidence autonomie pour seniors, établissement non médicalisé, accueil, oui, résidence sécurisée 24/24h, oui, restaurant, oui, repas à emporter ou portage de repas, oui, parking, non, chambre d’hôtes, oui, blanchisserie, non, services d’aide à la personne, non, salon de coiffure, oui, espace beauté, oui, accueil des animaux de compagnie, oui, pôle santé à proximité (médecin, infirmières, pharmacie, kiné…), oui, animations, oui, espace club, oui. La même adresse ailleurs : petite porte blanche coincée entre deux montants de béton où l’on pourrait poser des jardinières, mais il n’y en a pas ; la boîte aux lettres minuscules, assortie à la taille de la porte ; la maison comporte un étage, s’étend au-dessus de l’agence immobilière qui vend des solutions et met toutes les garanties de votre côté ! avec ses conseillers experts de proximité ayant une connaissance approfondie du marché local, capables de vous accompagner dans la réussite de votre projet immobilier ; grands travaux ou petites astuces, on vous dit tout pour plus de confort et moins de frais. La même adresse ailleurs : un chalet de bois sous les arbres ; à cheval sur la rambarde en bois de la petite terrasse, un camion rouge aux yeux jaunes ; par terre des quilles et la forme torsade d’un parasol replié ; derrière le portillon et sur la gauche, une plaque de tôle ondulée rouillée, un linge blanc, un oreiller éventré dont la mousse de rembourrage montre des plumets d’ocre et de bleu délavés. La même adresse ailleurs : un immeuble, des balcons ; au 1er, des nappes de raphia masquent ; au 2ème, étendoir (où sèchent t-shirts, pantalons, chaussettes), des bambous en pot et, des rideaux blancs (la porte-fenêtre est ouverte), des rideaux blancs couverts de masses blanches, de grosses fleurs d’hortensia. Des fleurs énormes vraiment. Grosses et rondes. Aussi grosses et rondes que des astres. Rondes comme des constellations. Capables de s’enrouler en fractales. De se déployer au-dessus de la Terre. Spatiales. Nocturnes. Infinies. Immenses. Capable de rétrécir à taille humaine, taille raisonnable. On pourrait les tenir entre deux mains, comme un visage.

proposition n° 6

Dans un petit panier caché dans un recoin de l’escalier du sous-sol, rue de Verdun, il y a un chaton. Difficilement amadoué, récupéré avec l’espoir de le garder. On l’a installé comme il faut, sur un lainage tout neuf, donc plus moelleux. La mère parcourt la rue Paul Hantz (en forme de fer à cheval) et toque aux portes pour s’en débarrasser. Le chaton disparaît, terminé – et Paul Hantz, quand on tente de savoir qui c’était, on ne trouve rien. Voie sans issue. L’école rue de Dakar est dirigée par madame Lavieille nommé très justement ainsi. C’est mystérieux : est-ce qu’elle s’appelait comme ça petite ? (la "petite Lavieille") ou s’était-elle mariée avec Levieux ? Pas d’attendrissement cependant, la règle en bois tombe sur le bout des doigts (à un rythme régulier sinon juste ; et puis une autre, dans cette école, s’appelait madame Duguesclin, sorte de chevalier à talons plats et blouse turquoise, chignon serré mais équitable, une paladine. Chez elle pas de règle en bois). Au bout de la rue du commandant Dumetz (lui aussi, comme Paul Hantz, n’est personne, rien d’identifiable, terminé) il y a l’église, la messe, le cimetière en capuche noire, la pluie, les papiers à signer auxquels on ne comprend rien. On a envie de demander et le chat ? Qui l’a pris ? Dans quelle famille aux pulls usagés l’a-t-on laissé ? La messe, le cimetière, l’autre chaton, tout blanc, qu’il tenait dans ses mains, avec précautions, avec une joie tremblante presque (ses mains tremblaient, il était dans le fauteuil pliable, rangé depuis, déjà, et déjà maigre). Ça en fait des chats et des noms. Les petits noms aussi, ma poule, mon chaton, ça en fait des gentillesses (perdues, disparues, terminé). Le collège, c’est Adam de la Halle. Ses murs disjoints, même neufs. Sa cour carrée, les pylônes de béton pour se cogner. Pylônes répétitifs. Adam de la Halle quand on le cherche on trouve : adepte des fatrasies ("Cet amoncellement de phrases aux sonorités particulières cache parfois des critiques ou des pamphlets du pouvoir en place"). Son portrait : un bas rouge, l’autre jaune, un bonnet compliqué sur la tête. La complication, les nuances, les replis, rides, dédales traversent tout. Toutes les cartes et tous les retours. Filets de pêche qui recouvrent sans masquer, et dans les commissures, des peaux. Lorsqu’elle va, avec son cabas à roulettes rue Delétoille (Arthur Delétoille, né le 27 octobre 1853, manufacturier – fabrique de bonneterie –, faisait-il des bonnets compliqués ?) jusqu’au centre commercial, qu’est-ce qu’elle laisse comme morceaux de peau sur le grand panneau bleu qui dit "À bientôt, nous vous remercions de votre visite". Comme si c’était une visite, le beurre, le riz, les pommes de terre. Une visite amicale, merci d’être venus à cette messe, dans ce cimetière, à cette caisse ce dimanche, acceptez-vous le sans contact ? Une visite de sortir ses lunettes pour vérifier si les sardines sont comme elle aime, à l’huile d’olive. Petit Navire, petite vieille, petit chaton.

proposition n° 7

On ne sait plus. Le rosier sur la table ronde, en plein milieu, la table du repas. Non, pas un rosier. Un panier d’osier pâle, décoratif, avec une plante à l’intérieur, à feuilles très ramassées, vert foncé, et de petites boules oranges (pommier d’amour ?). Il représente la chance. Il représente le futur. Il représente la solitude. Il représente les deux chambres côte à côte, chacune un velux au plafond. Non, pas un velux, plutôt ce qu’on appelle un puits de lumière. Mais ce n’est pas un puits de lumière, non, pas deux puits de lumière, plutôt deux trous carrés et blancs, profonds, qui montent jusqu’à une plaque dépolie, à moitié transparente, lumineuse, obscurcie, spectrale. On ne regarde jamais dedans. Il pourrait y avoir, dedans, dessus et sous le ciel, des choses terribles. C’est un appartement meublé. On ne sait plus avec quoi. Deux fenêtres dans la pièce principale, cuisine salle de séjour, donnent sur la rue sans nom. Sur la gauche en entrant, il y a la porte de la salle de bain, petite, et des toilettes. En face de chacune des fenêtres se trouvent les portes, deux, qui donnent sur les chambres, deux, qui donnent chacune sur son trou carré. Au fond, les murs. Appartement aveugle. Dans le couloir commun à tous les locataires, le voisin du dessus qu’on n’a jamais croisé laisse parfois son vélo. Parfois de la musique s’égrène depuis le haut, c’est lui peut-être. C’est comme la rue, la rue de cet appartement, de la chance, du futur, de la solitude, on ne sait plus où elle se trouve. Près du marchand de piano. Elle devrait être en face de l’église Saint Géry, mais non. Un bâtiment si grand, si pâteux, accablant, on s’en souviendrait. Le chat s’est sauvé un jour dans le parking d’en face (il y avait donc un parking en face), il n’est pas revenu. On l’appelé. Le nombre de chats qui manquent. Aussi grand que le nombre de rues sans noms. Les rues sans domicile et sans propriétaire se regroupent la nuit, quand personne ne s’en souvient qu’en rêve. On marche. Il y a des panneaux sans écritures, des couloirs sans destinations, des visages lisses, sans traits, et on traverse les foules immobiles de la nuit sans savoir qu’on est au milieu de la ville des rues fortuites, des rues bancales, des rues oubliées. Elles changent de place. Elles communiquent avec d’autres rues rêvées par d’autres. Le matin, on ne sait plus rien d’elles, mais on marche dans une sorte de flottement, l’indice du rêve, poisseux, avec ses déchiquetures là autour. Ses insignifiances. On se dit que ça ne sert à rien de les décrire et le frôlement s’éloigne.

proposition n° 8

Sur le trottoir devant la porte du garage ouverte, il y a de grands sacs d’herbe coupée. Il fait sec. Il fait beau. Lui, pantalon de travail, pousse la tondeuse. Il suit un chemin très construit. Des lignes verticales, allers, retours, qui s’arrondissent autour des troncs. Lorsqu’on recule, c’est un effet parcours de golf (ou Wimbledon – qu’on ne regarde pas vraiment, car c’est sur terre battue que les balles de tennis se voient mieux). Les lignes verticales, horizontales, reflètent à l’identique le circuit imprimé d’une pensée rationnelle, la sienne (dessins à l’encre de Chine, plans méthodiques méthodiquement tracés). En poussant la tondeuse, il couvre le paysage en réduction qu’est le jardin (le monde) de ses schémas logiques. Le paysage de la mère, au contraire, est écervelé. Agitation aléatoire. Elle va, repart, baissée, relevée, elle disparaît, comme si elle n’était pas venue. Elle revient encombrer les lignes droites (involontairement), leur faire barrage, elle bouscule tout avec ses boucles. Elle traîne, déplace, empressée, les sacs qu’elle gorge jusqu’à ras. Ça sent bon. Il fait beau. L’herbe doucement va sécher et continuer de le faire lentement, devant, sur le trottoir, en attendant que les services de la voirie viennent nous en débarrasser. Le jardin sera propre. Propre. Taillé. Nettoyé. Que ce soit grâce à la rigidité méthodique que lui impose, ou aux attaques surprises qu’elle lance en guérillas. Tous les deux n’iront pas dehors se reposer au pied du cerisier, prendre un café. Ce serait absurde. Dans le jardin, c’est la saleté et les insectes. C’est dangereux. L’herbe n’est pas désinfectée, dit-elle. Les fleurs non perpendiculaires, dit-il. Il fait beau. La fille lit, dans le fauteuil, volets baissés, il se passe quelque chose avec les mots, qui la surprend, quand ailleurs les constructions visibles, disciplinées ou chaotiques, débouchent toutes sur le même résultat.

proposition n° 9

[...] la guerre entre Bagdad et Téhéran prend des proportions inquiétantes, hier je vous annonçais que le centre atomique de Tamuz près de Bagdad avait été bombardé, un centre de recherche mis en place par les techniciens français, pas de victimes, mais bien des questions, c’est en effet la première fois que pendant une guerre on recourt à cette méthode de dissuasion en quelque sorte, alors bien sûr, tout le monde se pose des questions sur les risques, George Leclerc essaie d’y répondre, la France ne semble pas en odeur de sainteté en Iran, vives critiques contre Paris sur radio Téhéran, cette méfiance bien entendu envenime la méfiance des Soviétiques qui redoutent de voir les États-Unis intervenir dans cet incendie du Moyen Orient, une enquête de François Cornet, frégates patrouilleurs, transports de troupes, navires-ateliers, ravitailleurs et un avion de chasse anti-sous-marine, leur mission ? la surveillance des voies de circulation des pétroliers à destination de l’Europe et la sauvegarde de l’intérêt économique de la France dans l’océan Indien, deuxième point chaud dans le monde la Pologne, alors Jean Alfredo, on a envie de vous demander est-ce que c’est déjà le temps de la mise au pas ? un Jacques Chirac qui s’est placé au-dessus des partis comme candidat présidentiel, de Strasbourg Danielle Brenne, contrairement à ces jours derniers, les débats ont été houleux cet après-midi, si nous restons unis en préfiguration du grand sursaut national qui se prépare et mûrit, j’en suis sûr, les Français demain sauront que l’homme, quel qu’il soit, qui se lèvera de nos rangs, sera bien le seul capable de répondre au destin de la France, et voici ce soir avec Patricia Charnelet un petit rappel historique de ce que fut la planification en France depuis la Libération, mais les plans seront de plus en plus difficiles à faire, elle doit aujourd’hui faire la preuve de son adaptation à la crise et aux bouleversements du monde, l’Allemagne, vous le savez, vote dimanche, eh bien ce soir c’est la Bavière que nous vous présentons, Michel Meyer, l’église au centre du village, le village bien ancré dans une carte postale, ici le monde est encore en ordre et, ici, on se dit que cet ordre il faut à tout pris le préserver contre des communistes trop rouges, on se dit fièrement conservateur, la religion joue encore ici un rôle central, ce n’est pas un cas particulier mais une situation un peu répandue où le dialogue, avouons-le, entre parents et enfant est un peu difficile, les premiers rapports, vous lui en parlerez d’abord et puis s’il y a un refus vous irez, oui j’irai, pis on n’est pas encore une grande personne, dans cette toute puissance illusoire de l’adolescence, voilà les lois physiologiques de la féminité, demain sur le Nord et sur l’Est le temps sera nuageux, dernier journal Hervé Claude vers 23 heures [...]

proposition n° 10

Il n’aime pas les odeurs. Aucune. La mère s’affole quand le chou-fleur sent le chou-fleur. Ce qui est inodore est plus moderne, plus évolué, plus raisonnable – dans la cuisine la mère aère, repousse les effluves armée de son torchon pendant que lui maugrée et peste. Ce qui n’est pas odeur de nourriture est discutable, sujet à questionnement et à validation. Il fronce le nez devant la rose, le muguet, le lilas, les accepte dans le salon s’il en est le propriétaire (c’est mon lilas, mon muguet, mon rosier). Lorsqu’il est malade, une fois par an – la grippe –, les odeurs se vengent toutes en profitant de sa faiblesse. Il est au fond du lit, immobile, mais l’odeur de malade s’étend, s’épanche sous la porte qu’on ouvre seulement pour les médicaments. Inquiétude. Dès qu’il est rétabli, elle se désintègre à nouveau. La normalité et la quiétude, ça ne sent rien.

Les draps de coton tirés, tirés jusqu’à un point de perfection ultime. "Gaby n’aime pas les plis", ce désamour de la vieille dame (qu’on ne rencontre que deux fois par an dans sa maison de retraite, loin, près de Paris, et on passe devant les murs de meulière, que la mère prononce Molière) se propage, contagion, devient une norme. C’est dur et lisse, comme une texture (plexiglas, polymère ou élastomère) moderne. Même les fronces des housses sont repassées, lissées, lestées. "Ça ne fait pas un pli" : l’expression d’une grande réussite.

Le goût. Le goût est un problème. La fille ne veut pas manger. Rien. À part du pain. Et des rondelles de saucisson, très fines, sans blanc, sans poivre (il faut les décortiquer). Pour l’obliger, on la prive de tartines. Elle les vole et les cache sous son oreiller, d’où sa faim insatiable de pain rassis qui reste. Un jour ses larmes salent l’assiette de riz. Mathématiques où un repas égale une tête baissée ajoutée à un non têtu et muet.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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