Juliette Cortese | Le sol tangue un peu

« construire une ville avec des mots », les contributions

À tâtons dans la langue, qu’écrire ? Sur Facebook, sur Twitter, et le blog Des nouvelles de Juliette.
proposition n° 1

On arrive par une matinée d’été, avec au ventre un peu d’excitation. De crainte. Là, déjà, le parvis de la gare est décevant. Il faut prendre un souterrain pour rejoindre le parc des glacis. S’est-on demandé à l’époque pourquoi c’était « parc des glacis » ? Aujourd’hui la question se pose. Ou peut être pas. Qu’importe, les pelouses, elles, sont fidèles. Par là-bas, en contrebas, il doit y avoir une petite aire de jeux où longtemps on s’était embrassé dans le froid, debout sur un tourniquet. L’autre avait des mains chaudes, on fabriquait une haleine de langues mélangées, une douceur de muqueuses où s’engouffrer à deux, les yeux fermés. Le baiser avait duré le temps de toute la chanson Stairway to Heaven, de Led Zeppelin, et on se demande s’il faut s’en étonner aujourd’hui. Un slow sur un tourniquet. Les paupières fermées, si proches, les cils en gros plan, à chaque fois qu’on ose un regard. Et d’autres choses, plus secrètes si l’on est pudique.

De la gare, le parc est en descente. On n’y croise personne. Les allées sont lisses, comme avant, et on finit par rejoindre la rue Battant. Passer devant ce bar – une sorte de PMU à l’époque, plein de vieux qui doivent être morts depuis – où, chose étonnante entre toutes, on passait des mercredi après-midi entiers à jouer au tarot. Oui, au tarot. Bande d’adolescents jouant au tarot dans un PMU, buvant des blancs-pomme ou éventuellement quelques bières. C’est aussi de là qu’on vient, ne pas oublier ce fragment de l’histoire. Ni la taille des cartes, rectangulaires et allongées, ni les images sur les atouts, ni le dos lisse et rayé – blanc sur rouge, ni l’usure aux coins.
En bas de la rue Battant, l’esplanade surprend, ou pas, elle n’a pas changé. La rivière est là, grosse des pluies du printemps, marronnasse, et un Jouffroy d’Abbans de bronze la regarde passer. Bon. Le tram tout neuf. Le pont Battant. L’église de la Madeleine. Comme ces mots semblent loin, ils sonnent étrangers, à les écrire maintenant !
Une incertitude de la perception ne cesse de tarauder.

Passer le pont. Au milieu, la vue sur les quais. La sensation d’avant revient et à la fois elle n’est plus là. C’est précisément cela : sentir que la sensation qui a existé, n’est plus. Mais quand on sent que quelque chose n’est plus, on sent aussi ce quelque chose, non ? C’est comme une connaissance qui naît de l’absence.

Après le pont, tourner à gauche. Ne pas emprunter la grande rue et ses boutiques (elles doivent être fermées – ces zones commerciales au loin, comme partout). Ne pas chercher du regard, parmi les jeunes gens, des amis (ils n’ont plus seize ans, peine perdue). Ne pas croiser, non plus, le vieil homme un peu fou qui tendait une main tellement tremblante que si l’on avait voulu on aurait peiné à y mettre une pièce. On le croisait si souvent. Ou est-il aujourd’hui, vraiment ? Pensée pour des gens qui vieillissent maltraités au fond de lieux sordides. Pensée qui n’existait pas, à l’époque du long baiser du tourniquet.

On débouche alors sur la place. Ce n’est pas une claque, non, on sait qu’il y a eu des travaux. C’est d’abord une très légère fissure intérieure, pas une franche douleur, juste une lame amère qui vient du fond de soi, monte et se charge de tristesse. La fontaine de pierre calcaire n’est plus là. On ne peut même pas la décrire, on ne s’en souvient pas assez. On ne se souvient plus de l’aménagement de la place du marché. On sait seulement qu’il y avait là des halles, un marché où l’on avait acheté, une fois, des fraises. A la place c’est une grande étendue vide, et il ne reste presque rien dans la mémoire pour reconstruire. Le bar où l’on ne venait jamais – et où pourtant on avait fêté le bac, vomissant force tequila dans les toilettes – est toujours là, avec l’écran géant, le gazon, les types en short. Et puis le conservatoire. Mais ses marches en pierre on disparu. Le passé est parti avec le calcaire. Il a raviné, le temps, tout sur son passage. Et on est toujours là, debout, en train de songer, de laisser venir ces remontées de la mémoire qui disent une chose : l’écart, l’étrangeté de l’écart, l’insaisissable différence et similitude entre le soi de ce jour-là et le soi de ce jour-ci. Du présent on ne sait pas quel passé on habite. La ville est en écho. Le sol tangue un peu.

proposition n° 2

Les lignes de fuite, dans le sens du courant. La rivière grosse. Le quai en pierre, colossale façade jusqu’à la rue, parapet pour ne pas laisser tomber le piéton à l’eau. Les pavés du quai, avec les herbes qui poussent entre. Au loin la cité universitaire, l’autre pont. Tout ce gris, et le ciel qui menace. A gauche les terrasses, dix mètres au dessus de l’eau ; café, restaurant, les tables et les chaises au dehors l’été. Des gens attablés boivent des bières ou d’autres boissons à bulles, sous des parasols publicitaires. Les arcades, en pierre encore. Puis les toits, rouges. Les petites tuiles sur les grands pans des toits. Les chiens assis, leurs petites toitures qui s’avancent. Le long de la rivière, les bâtiments longs, perspectives et rectitude. Façades, fenêtres, toujours ce gris clair et doux, lumineux. L’orage va commencer.

Derrière, dans le dos, il y a le passé, et la rivière qui descend. Si on se tourne sur le côté, on est dans l’entre deux.

proposition n° 3

Le pont, exactement au milieu de la boucle du Doubs, mène à un carrefour, entre le quai Veil Picard et celui de Strasbourg. Séparé de l’église par la rue d’Arènes, un bel immeuble : quatre étages, un balcon qui fait tout l’angle, au quatrième – la vue sans doute grandiose. A bien y regarder, l’angle de l’immeuble est coupé, en biais, avec une fenêtre de plus, à chaque étage, dans l’angle. La pierre, presque blanche, étonne. La façade de l’immeuble doit être simplement princière, au rez-de-chaussée cinq portes en arcades, cinq fenêtres à chaque étage, au deuxième un balcon de pierre soutenu par deux statues de femmes, rien que ça. Devant l’immeuble, sur l’esplanade, une terrasse de café, et une de ces colonnes peintes en vert foncé avec des affiches de cinéma. Des tas de vélos, garés là, attendent que des gens les promènent dans cette ville qu’on voit soudain si blanche. Après la terrasse, l’église lance ses deux clochers vers le ciel bleu, son toit fait le gros dos, couvert de motifs zébrés vert et jaune. Colonnes, fronton, la totale. A ses pieds, le début de la rue de la Madeleine, qui devient ensuite la rue de frères Mercier, où l’on a habité, deux belles années. Un bus et un camion de livraison. Au bas de la rue Battant, l’immeuble d’angle, d’un gris un peu plus foncé, arcades en rez-de-chaussée, toit fier, bien pentu pour la neige, avec d’élégants chiens-assis. Sur le pont, là, à quelques mètres, le poteau portant le drapeau français nous barre la vue, les panneaux de signalisation coupés en demi-cercles. Nombreux chasses-roues les longs des trottoirs de bitume rouge, et une soudain une étrangeté. A côté de la pharmacie, au dessus de la boutique de vêtements « Sophie Boutic », l’immeuble se termine par une largeur de mur sans fenêtre. Jusqu’à la pharmacie, il suit sagement, l’immeuble, l’alternance rythmique des espaces et des fenêtres… Quoique. Non... Il y a déjà, au dessus de la première vitrine de la pharmacie, et au dessus du Disque bleu (le tabac qui ouvrait tard la nuit), un premier hoquet : deux arrêts, deux pauses, deux espaces de mur sans fenêtre, comme un lai de papier peint qui n’aurait pas de motif et ce jusqu’au dessus du bâtiment puisque même le chien-assis sur le toit gris est absent. Un longue descente de gouttière avec un angle justifie le premier manque, sans doute de la tuyauterie à l’intérieur aussi. Autant de fenêtres, ce n’est pas si simple, si l’on y pense. Mais au bout, là où l’immeuble se termine, juste avant l’angle droit, on dirait seulement qu’il manquait quelques dizaines de centimètres pour mettre une fenêtre dans la largeur, à chaque étage, ou qu’il fallait absolument prolonger l’immeuble jusque là, question de courtoisie géométrique. Alors quelqu’un a choisi, parce que c’était la mode, de masquer cet inconfort visuel avec des colonnes en surimpression sur la façade et un fronton de style néoclassique, au dernier étage. Un siècle plus tard, on contemple avec perplexité cette incongruité qu’on est seul à voir.

Derrière, dans le dos, il y a le passé, et la rivière qui descend. Si on se tourne sur le côté, on est dans l’entre deux.

Et si on regarde, derrière, le passé nous dit reflets dans l’eau changeante, moire du soleil sur les surfaces, nous dit vert feuillage dont la lumière s’ébroue, nous dit quais, pelouses, pavés, colossale façade jusqu’à la rue, parapet pour ne pas laisser tomber le piéton à l’eau, encore les toits, le passé nous dit les petites tuiles sur les grands pans des toits, rectitudes, perspectives et similitudes, et toujours ce gris clair et doux, lumineux. Le passé nous dit l’avenir ; l’arrière, le devant. Le temps est passé sous le pont. Hop.

proposition n° 4

Soudain on décolle. Les yeux quittent le pan de mur sans fenêtre, décontenancé d’être ainsi abandonné par le marcheur sur le pont. Bascule et virevolte, le vertige. Et puis la rivière prend forme, se courbe, dans un arc de cercle d’abord, puis, à mesure qu’on s’élève, l’arc se replie, se referme, jusqu’à embrasser dans son intérieur toute la vieille ville, cette meute de chiens-assis aboyant sur leur toits rouges et pentus, qui regardent passer le voleur avec leurs grandes dents baveuses tendues vers le ciel, cette accumulation de rues presque parallèles mais pas vraiment, de rues perpendiculaires mais pas tout à fait, et ces boutiques de toc, ces places à terrasses, places à cafés, places à églises en pierre à perte de vue, ses fontaines où tremper les pieds quand il fait trop chaud, pour faire comme des italiens, ses cours d’immeubles anciens où se tenir serré contre quelqu’un d’autre, en cachette, et regarder ces escaliers incroyables, en bois, rampes belles sans besoin d’être enjolivées, juste la symétrie des marches et la palpitation des hauteurs, le bois, le bois sombre des forêts du haut, anciens grands arbres descendus là par d’ardents ouvriers d’un siècle derrière au moins. La montée continue, quittons les cheminées, seul demeure le plan, le gravure des rues et ruelles dans la chair tendre du calcaire, et puis le rouge des toits, tuiles d’une autre chair. On est assis sur la Citadelle.

proposition n° 5

En bas, à l’angle de la ruelle, avant que commencent les pavés, à cet exact endroit d’où l’on peut observer le point de fuite des murs – le blanc contre le gris – refermant la ruelle qui fait un petit écart sur la gauche puis sur la droite, comme si elle avait trop bu, le passant qui s’ennuie peut s’arrêter pour lire la descente de gouttière, archive à ciel ouvert, libertaire, alternative, radicale, extrême et tout le reste. Collées à la va-vite sur le tuyau en zinc, elles signent le passage de ces cohortes d’anonymes porteurs d’autocollants, les affiches et les autres choses à dire. STOP PUB perdu petit chat noir non aux OGM Marée populaire rachète votre véhicule d’occasion EN L’ÉTAT. Comment le temps passe-t-il sur la gouttière ? Où sont les affichettes de 1994, le meeting d’Arlette Laguiller salle Battant ? Qui a fait disparaître les yeux de Charles Pasqua, dessinés par Charlie Hebdo, qui un beau matin étaient partout sur les murs de la ville ? Qui s’adonne aujourd’hui au collage sur gouttière ? Et surtout qui décolle ? Plus haut, fatigués, dans un mélange d’eau de pluie et de plusieurs sortes de colles, poings dressés SOS méd...rr..ée remettre la Fra..e en ordre je suis charlie ...férence P..re Rab.. salle Battant ..rdi 12 m.rs, pendant que hiéroglyphes urbains à l’état de traces font œuvre collective absurde et terriblement contemporaine, derrière eux, au loin dans la pensée du passant qui n’y pense pas, la silhouette rouge sur fond blanc jetant pavé, la beauté est dans la rue, plane l’ombre d’autres révoltes. Le langage du monde coule des gouttières.

proposition n° 6

La place du marché, celle qui portait la fontaine aujourd’hui disparue, a été forcée de s’appeler par son nom d’épouse, place de la révolution, lorsqu’elle est devenue esplanade. Ça sent le sens commun contrarié, cette appellation, personne n’y arrivera, jamais, avait dit quelqu’un, un jour de retour, au fond d’un café. Et on s’était tu, songeant à l’ironie du langage. A la surface resurgit soudain un collège oublié du Val-de-Marne, un matin « Guy Moquet nique tout ! » avait été écrit à la bombe de peinture bleue sur le fond beige du portail d’entrée du parking. Les toponymes ont l’air de s’être engouffrés comme les eaux trop abondantes d’une pluie de fin d’été, dans une bouche avide, sous un trottoir de la mémoire. Le pianiste aurait-il fréquenté la population de la rue Chopin ? L’écart toujours l’écart entre le monde intérieur et celui du signifié dans les autres mondes.

proposition n° 7

Le prof de piano, son père était mort pendu dans le grenier. Il vivait dans une mansarde, une mansarde avec piano. Des cours d’impro jazz, à seize ans, c’était peut-être ambitieux. A l’époque du tourniquet, on s’embrassait longtemps sur le pas de la porte, à l’heure du cours, on arrivait avec sur les lèvres une odeur de bouches, et au moins dix minutes de retard. Il y avait cette porte vitrée, en bas, à l’entrée d’un couloir en pierre. C’était près d’une boutique. Laquelle. Pas très loin du marché, de la fontaine disparue, de l’angle de la rue où on achetait des jeans. C’était vraiment près de ce Bar de la Poste où on passait des heures sur des banquettes en skaï, à se couper la parole et à briller des yeux. Ça brûle, on a envie de dire. Mais on passe devant sans doute et les yeux sont aveugles. Impossible de retrouver la porte vitrée. C’est comme si on l’avait rêvée, vue en rêve ; on peut passer cent fois et à chaque fois le cœur part un peu dans tous les sens et dit celle-là ? non, là ! non… et puis ça refroidit, la désillusion, l’espoir, la désillusion, et une sorte de rage bête. Un peu comme s’il fallait foncer, droit dans la façade, traverser la pierre, pour faire apparaître une porte vitrée, une porte étouffée par le temps, vieille porte recouverte, pauvre petite porte prise dans la poussée des grands murs, alors que rien n’a l’air de changer, jamais.

proposition n° 8

Il pleut. Écrire la pluie en marchant dans la rue. Dans la flaque qui s’étale au milieu de la rue. Dans le bruit plus sonore de la ville mouillée. Dans l’épouvantable procession des bottes. Dans les reflets des vitrines sur chaque pierre, chaque bitume, chaque bordure de trottoir même. Dans la ville kaleïdoscopée par l’eau tombée du ciel. Dans la pluie d’été, dans la pluie d’hiver, dans toutes les pluies de nos mémoires, et dans ces odeurs d’eau qui brument et font chatoyer les autres odeurs. Juste après la pluie, dans la ruelle aux pavés luisants, on entend la voix de celui qui dit, marchant derrière, que le parfum est tellement bon. Et devant elle rit, dans une vieille veste en cuir. A Granvelle, sous les arbres, on reçoit une grosse goutte échappée d’une feuille, grosse goutte coulée longtemps sur les autres feuilles, chue de l’une à l’autre dans un périple de goutte, se nourrissant de ses sœurs rencontrées en route, dialoguant avec l’écorce de l’arbre tout au long du chemin, jusqu’à se jeter avec délectation dans le cou du passant pressé, impatient d’un abri et remontant son col. Cette fraîcheur simple qui monte avec la pluie. Ces échos de voitures qu’on entend dans le petit matin, quand on sait sans ouvrir les yeux qu’il pleut. Et les dalles de la place Saint Pierre qui deviennent tant glissantes que de vieilles dames grommellent des insultes pour le maire, à chaque averse. Et puis dans la rue des Granges, devant le Bar de la Poste, on s’arrête au risque d’être repéré, on se fixe là sous la pluie, dans une immobilité de cheval. A travers la vitre, soudain écarquillé dans tout son intérieur, on regarde ces images sur l’écran, d’un orang-outang qui se bat avec une machine à couper des arbres. Le grand singe roux revient à la charge, n’abandonnera pas devant la machine. La scène dure quelques minutes. Les vieux attablés somnolent. La gouttière achève de décoller ses affiches, et fait sa toilette. Les pavés coupés, plats et glissants, quoique plus petits dans cette rue, continuent de luire. La ville s’essuie doucement. On repart songeur, rêvant d’être soi-même un Don Quichotte animal.

proposition n° 9

Il a plu toute la nuit. L’eau est montée, on l’entend au souffle de la rivière. Derrière une fenêtre entrouverte , une chorale répète une vieille chanson, en canon. Le bus démarre au feu verdissant, on s’attend à ce bruit de tonnerre, très agressif, le moteur ou on ne sait quoi au dedans. Mais le bus passe et il fait à peine un chuintement – gaz, électricité – le mastodonte est moins effrayant sans son barrissement, il en perd presque sa qualité de mastodonte. Évidence du tapis sonore de ce coin de rue, dans le petit matin humide, les voitures qui croisent les ding ding du tram, un moteur qui accélère dans un grognement long et sec, tellement courant qu’on ne sait même pas l’écrire, et le bourdonnement d’une vespa. Plus haut, dans la rue de la Madeleine, l’épicier et le propriétaire du couscous parlent en arabe, hèlent un ami, rient. C’est tellement mêlé, la ville, et tellement calme à la fois, ça fait bruit blanc, constance auditive. Toile nue. On pourrait s’asseoir, fermer les yeux et la contempler infiniment. Soudain, un raffut. Gros son sucré, une vieille boîte à musique qui n’a plus de pile et par dessus une voix faussement enjouée qui grésille. Une voiture bariolée débouche de la rue d’Arènes, traverse le carrefour, son haut-parleur postillonne pour tous les enfants du samedi matin qu’il y a un cirque à voir là-haut sur le grand parking du côté du Fort Griffon, écorche les tympans présents, s’éloigne. En descendant, les oreilles qui sifflent ne notent pas l’absence des mouettes, une absence ça ne se remarque pas, et puis des mouettes à Besançon franchement. Au croisement, un tout petit garçon aux yeux d’un bleu très clair, on ira voir papi le cirque s’il y a des lions. Alors on voudrait pouvoir écouter la gouttière, le ventre de la gouttière, la digestion liquide de la gouttière. Elle a tant à dire la gouttière en zinc, aussi sa sœur avec son crépi abîmé, mais elles restent silencieuses, oubliées dans le grand maelstrom sonore de la ville, comme les poteaux à mi-hauteur, qui eux aussi n’ont que leurs autocollants pour se faire entendre. Écouter aussi dans le ventre des murs, les chuchotements des portes vitrées et les cris silencieux des orangs-outangs. Plus bas, sur la terrasse devant l’immeuble, la brasserie où l’on passait les soirs d’été avec de grandes bières belges à la pression, retrouver les conversations qui s’entrechoquent, le mec tu vois quoi le marché c’est jusqu’à quelle heure tu travailles lundi toi une bière ce soir non mais n’importe quoi Macron c’est dur quand ils partent on n’a plus le temps de se voir quelle expo bof non je sais pas hé mate le cul de la serveuse non mais putain arrêtez vous êtes relou vient on va fumer chez toi. Les gens passent, le présent parle avec le passé, on s’accroche au bruit rassurant des cuillères contre les tasses à café. Le séisme n’est plus très loin.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 16 juin 2018.
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