Danielle Godard-Livet | La ville souterraine

« construire une ville avec des mots », les contributions

Écrivaine, photographe, biographe, généalogiste...mais surtout passionnée par les histoires de vie des gens que je raconte sur mon blog les mots justes.
proposition n° 1

Il revient, elle l’entend. Il descend, avec des béquilles, marche après marche, ça cogne. Pas facile sans doute. La pente est raide, les marches nombreuses et la lumière pauvre. Elle l’entend par dessus le ressac de la mer et les cris des oiseaux. Que lui est-il arrivé depuis sa dernière visite ? Une chute ou une de ces crampes invalidante qu’elle voit monter chaque fois qu’il l’interroge. Il est déformé par une double scoliose et souffre sans doute aussi d’arthrose et puis son poids ne l’aide pas. Pourquoi revient-il quand même ? Pourquoi tient-il à conduire personnellement ses interrogatoires inutiles ? Elle ne sait rien. Le lieu, elle en a bien une vague idée mais c’était dans la ville souterraine et elle avait les yeux bandés. Et depuis elle n’a rien vu d’autre que ce cachot froid et profond. Il ouvrira la porte et posera toujours la même question : Dis-moi ce dont tu te souviens, tout compte, les bruits, les odeurs, s’il faisait chaud ou froid, si tu étais seule ou non, comment tu étais venue, tout, je veux tout savoir.

proposition n° 2

C’est profond comme un puits, mais ce n’est pas un puits. Très haut, à cinq mètres, dix mètres, plus peut-être il y a une lucarne fermée de barreaux sur un côté du mur. Plutôt une citerne de pierre comme on en trouve dans certaines ruines romaines. La mer n’est pas loin et une activité de pêche, sinon il n’y aurait pas tant d’oiseaux. Il fait frais mais pas froid. Pas d’eau non plus pour le moment, mais des serpents parfois. Obscur, inquiétant. On y accède par un escalier de pierres mal taillées, au bas duquel s’ouvre la porte de fer par où passent les gardiens.

proposition n° 3

Quand elle l’entend descendre, elle reste toujours face à la porte. Le reste du temps, elle essaie de s’échapper en se retournant face au mur. Parfois, elle a tout juste le temps de faire volte-face pour ne pas être surprise ; certains gardiens sont très discrets ; heureusement ce sont les plus gentils. La petite lucarne ne l’aide pas, trop haute et qui ne laisse même pas passer un coin de ciel. C’est sur les sons qu’elle se concentre, la mer et les oiseaux. Elle imagine des plages, d’autres plages qu’elle a connues, toutes sortes de plages. Des plages désertes, des plages bondées, du sable ou des rochers, des promenades en bord de mer dans des villes vivantes ou des plages isolées de bouts du monde. Elle a toujours aimé la mer. Des plages immaculées ou des plages sales jonchées de déchets et de détritus. Des criques, des anses ou des immensités à perte de vue. C’est fou ce qu’il y a comme plages, elle en a maintenant tout un répertoire qu’elle se récite, son catalogue des plages. Aux sons, elle s’efforce aussi de deviner le temps et l’heure bien qu’elle soit de plus en plus persuadée d’être dans un désert où la mer n’est soumise qu’aux alternances du vent de terre et du vent de mer. Quand se lève le vent de terre, elle perçoit mieux ce ressac plus fort et plus vif qui la rafraîchit. Les oiseaux laissent peu à peu la place aux chauves-souris.

proposition n° 4

Ne pas s’éloigner de l’ici et maintenant, ne pas imaginer l’avenir, ne pas revenir sur le passé, juste ne pas sombrer dans le désespoir, rester vivante et saine d’esprit. C’est difficile de fixer ses pensées. Elle se permet d’imaginer les plages, de les classer, de se les rappeler, d’en réciter la liste. Les situer précisément, se remémorer les chemins d’accès, la durée des trajets, la qualité de l’environnement, reconstruire des cartes. Il ne faut pas aller au-delà. Au-delà , c’est dangereux ; ce qu’elle y a vécu, avec qui elle était, les odeurs, les bruits en dehors du bruit de la mer, toutes les sensations et les émotions sont dangereuses. Les odeurs surtout. Elle a de plus en plus d’illusions olfactives et sait que ce n’est pas bon ; elle plonge et risque de se noyer dans la mélancolie. Elle revient alors à sa construction de cartes et de listes, un monde plat, objectif et rassurant, immobile.

proposition n° 5

Elle met longtemps à remarquer le profit qu’elle peut tirer de l’observation de ses gardiens, des pieds de ses gardiens, car elle évite de les regarder en face. Il y a les pieds nus et enfantins du jeune garçon qui apporte la soupe du soir, ou les tongs de son remplaçant à peine plus âgé, parfois mouillés ou pleins de sable comme s’ils sortaient tout juste d’une baignade ou d’un jeu sur la plage. Leurs jambes nues, leur manque de sérieux dans l’accomplissement de leur mission ; une fois sur deux, ils renversent une partie de l’écuelle dans laquelle ils la servent. Ils sont si légers néanmoins qu’elle ne les entend pas toujours arriver. Il y a les Nike éblouissantes de celui qui ne passe que pour voir comment elle va, silencieux, inquiétant ; il sent le tabac, elle le soupçonne de fumer en descendant l’escalier, peut-être en cachette. Le plus dangereux, elle n’aimerait pas qu’il l’interroge. Il y a les béquilles et les pieds usés et lourds de celui qui la questionne, des pieds déformés et calleux, larges et plats aux ongles épais qui débordent des sortes de claquettes qu’il porte. Cet homme a beaucoup marché nu-pied. À chaque visite, elle ne peut s’empêcher de penser qu’il devrait être mieux chaussé pour emprunter un escalier aussi raide dans son état. Ce sont les pieds d’un brave homme et cela la rassure de penser qu’il est le vieux chef. Souvent, elle a le réflexe de les cadrer comme si elle possédait encore un objectif : la lumière sur les dernières marches et leurs pieds comme des portraits de ses gardiens.

proposition n° 6

Le nom de ses gardiens, elle ne le connaît pas ; elle leur a donné des surnoms « pied nu », « tong », « Nike » et « le vieux ». Ses compagnons d’aventure, elle ne les a pas revus depuis l’araisonnage.

Le bâteau s’appelait Furyo et le skipper ne l’aimait pas, elle qui avait émis dès le départ des doutes sur le nom de l’embarcation. Les marins sont supersticieux. N’empêche qu’elle est maintenant prisonnière de « pirates » dans la citerne de ruines romaines abandonnées, sans doute entre Sfax et Gafsa. Le bateau faisait route vers Sfax et après sa capture ils avaient roulé quelques heures par une assez bonne route. Son beau-père avait possédé une ferme dans ces lieux, à Maknassy exactement. Il l’avait appelée Ksar el Amar du nom du lieu-dit où s’élevaient les ruines. Il venait de mourir à 106 ans après avoir terminé les six tomes de son histoire de colon. Mille hectares d’un lieu sans eau, 200 à 300 mm par an, où il avait fallu forer à plus de trois cent mètres de profondeur pour irriguer les abricotiers ! Elle n’y était allée qu’une fois ; elle avait découvert avec stupeur les restes à peine visibles de ce qui avait été un lieu de la colonisation française. Les souvenirs de son mari, pas les siens. Et pourtant, c’était bien elle qui était prise en otage.

proposition n° 7

Les abricotiers étaient encore là ; certains au moins, les rangées comptaient beaucoup de vides. Les oliviers gagnaient du terrain. La maison était là, cachée dans un bosquet de faux-poivriers ; la terrasse où les parents écoutaient Katleen Ferrier, qui désormais ne chantait plus. Impossible pour elle qui n’avait jamais vécu là de s’imaginer la vie des colons. En revanche, elle sentait bien ce grand décalage (comment l’appeler autrement ?) de gens qui avaient choisi l’isolement dans ce pays aride tout en gardant toutes leurs attaches en France où ils rentraient toutes les bonnes années et où ils avaient envoyer leurs enfants faire leurs études supérieures. Etranges vies dont elle n’avait qu’une vague idée à travers sa fréquentation de quelques expatriés dans divers pays du monde. Elle ne ressentait aucune culpabilité (contrairement à ses enfants) d’avoir partie liée avec la colonisation. Tant de familles françaises avaient trempé dans l’affaire. Non, juste le sentiment de la fragilité des entreprises humaines et des situations qu’on peut croire inamovibles.

proposition n° 8

« Avec seulement 13 millimètres de pluie, septembre ne répondait pas aux espoirs qu’avaient fait naître les pluies exceptionnelles des derniers jours d’août. Cependant, ni la chaleur revenue ni les coups de sirocco ne parvenaient à entamer notre certitude que l’année nous serait favorable. L’absence de tempête de sable, la rapide poussée de l’herbe sur la totalité de la propriété renforçait notre confiance dans l’avenir. » Elle repense aux écrits de Richard et se demande ce que ce doit être d’attendre l’eau quand on en dépend pour nourrir ses brebis, faire pousser son blé et son avoine et sauver les jeunes arbres que l’on vient de planter. En dépendre absolument comme elle dépend de ses gardiens aussi imprévisibles que la survenue de la pluie en zone aride. Richard et sa famille s’en sont sortis malgré tous ces caps difficiles à passer. Elle s’en sortira aussi. Ses souvenirs ne sont pas revenus pour rien.

proposition n° 9

Elle s’aperçoit qu’elle n’entend plus le bruit de la mer ni les oiseaux. Depuis quand ? Quand ce bercement rassurant a-t-il été remplacé par cette sorte d’acouphène persistant ? Ce qu’elle entend quand elle met des boules quies, le bruit de son intérieur qui lui fait peur ! Torturant, continu, angoissant. Si seulement cela pouvait être un son extérieur, le son d’un engin, d’une pompe, d’un moteur comme on ressent parfois une mauvaise odeur qui n’est que celle du lieu que l’on traverse et non pas le signe d’un accident mécanique ou corporel imminent. Elle produit ce bruit, son intérieur le produit, comme l’exécrable odeur de sueur qu’elle se met à dégager. Répugnante, la sueur de la peur toute crue.

proposition n° 10

Elle a maintenant ce goût âcre dans la bouche. Une haleine putride produite par sa propre décomposition. En cause la mauvaise nourriture, mais, elle le sait bien, la plus mauvaise évacuation encore qui tord ses boyaux et fait gonfler et durcir son ventre. La peur qui paralyse tout son intérieur. Les massages abdominaux comme on en fait en gymnastique chinoise, la respiration ventrale. Rien n’y fait, il faudrait qu’elle se détende. L’occlusion intestinale jusqu’à vomir de la merde, ça existe ! Jusque dans sa tête maintenant, elle est comme remplie d’excréments, prête à exploser. Comment leur dire qu’elle ne survivra pas sans laxatif. Elle n’est pourtant pas sujette à la constipation sauf après les longs voyages. Mais là cela fait plus d’une semaine. Elle n’aurait jamais imaginé qu’elle serait sa pire ennemie par tous ses sens affolés dans la camisole de son corps. Sa ville souterraine devient folle.

proposition n° 11

La rue du disque et la rue du Javelot sont des rues souterraines sous la dalle des Olympiades. Il faut les emprunter pour accéder aux parkings sous les tours. C’est là aussi que sont entreposées les poubelles des immeubles et que passent les camions qui les ramassent. Il n’est pas interdit de les parcourir à pied, mais c’est inquiétant, sale et nauséabond. Et elles sont longues et tortueuses. On y voit aussi des camions de livraison et des livreurs, des diables et des cartons. On imagine des trafics louches entre pousses de soja, sacs de riz et viandes pour les Pho. Pas de lampadaires ? des appliques comme dans les caves ? Peut-être ! La rue Watt en comparaison, qui passe sous les voies ferrées d’accès à la gare de Tolbiac et où l’on ne va que pour éprouver la distance entre soi et Léo Malet (quai de la gare) est un jardin à ciel ouvert. Aux ciels bétonnés des rues du Javelot et du disque courent des tuyauteries parfois suintantes. Il y a maintenant une station de métro Olympiades et le quartier a beaucoup changé vers la très grande bibliothèque, mais pas les rues du disque et du javelot et leurs activités souterraines.

proposition n° 12

Au 37 de la rue du disque se trouve l’entrée d’un temple bouddhiste. Cela ressemble à une entrée de parking qui serait encombrée de poubelles (les gros conteneurs des poubelles collectives d’immeubles), un diverticule de la rue du disque fermé par un portail métallique peint en rouge. Seule indication réconfortante, des lanternes chinoises rouges allumées , une inscription en doré sur fond rouge Autel du culte de Bouddha en alphabet latin et en écriture logographique en dessous et quelques plantes vertes en pot (rachitiques). La spiritualité et la ferveur se moquent du décor de travées de béton brut, de tubulures, de canalisations et de gaines apparentes ; de tout ce gris souterrain, souligné à hauteur d’homme de bandes plus sombres (grises ou noires) comme on en voit dans les couloirs anciens de bâtiments à usage collectif. Il faut regarder le 37 de la rue du disque comme on regarde le couvent de la Tourette pour découvrir la taie qui aveugle nos yeux. On accède au temple par un escalier jaune de quelques marches ou par un monte-charge extérieur. A l’intérieur, la profusion de lumières, d’objets et d’offrandes accueille ceux qui veulent bien franchir le seuil du temple. Des dragons, des dorures, la statue d’un bouddha et un tronc sur lequel il est écrit en français "votre don est souhaitable pour que Bouddha vous bénisse" signe que les résidents en France d’origine indochinoise permettent à tous d’entrer et de se recueillir auprès de l’autel. Pas très loin, mais au-dessus de ce temple souterrain, un autre existe sur la dalle des olympiades, celui de l’amicale des Teochew, plus grand, orné de plus de statues grandes et petites, mais toutes dorées. Deux temples si proches qui font désormais partie des circuits touristiques du triangle chinois du 13e arrondissement de Paris.

proposition n° 13

Elle a vécu là, il y a longtemps. Elle se souvient. 50 rue du disque, c’était son adresse postale et l’entrée de son parking. Elle habitait au 10e étage de la tour Helsinki, il y a longtemps. Pourquoi y repense-t-elle maintenant ? On disait la communauté chinoise rescapée des boat people fuyant les guerres du Vietnam et du Cambodge et les régimes communistes après la défaite des États-Unis. Est-ce cette histoire de bateaux qui la ramenée là ? Elle avait vu le quartier changer, les boulangeries et les boucheries disparaître, les cafés se transformer, les terrains vagues se construire. Vingt ans. La première fête du Nouvel An chinois, les dragons qu’on nourrissait de salade, les pétards ; quand il n’y avait pas encore foule pour suivre le cortège. Elle aimait les restaurants ; Hawaï, surtout juste en dessous de chez elle. Et Tang frères et ParisStore où elle n’achetait jamais rien (sauf de la sauce de soja, des nems et de la salade), mais où elle aimait trainer au milieu des fruits exotiques et des odeurs étranges. Elle ne croit pas qu’elle aimerait y retourner.

proposition n° 14

Mais tout serait mieux que d’être ici, dans le cachot de la citerne. Revoir ses compagnons de bateau !

Arno, le skipper qui ne l’aimait pas, mais avec qui elle parlait volontiers. Un grand connaisseur de l’âme humaine ! Le métier ! Quand on fait profession d’être au service des autres, mieux vaut les comprendre au premier regard. Elle le soupçonnait de préférer les garçons aux filles et trouvait amusant qu’il demandât toujours s’il pouvait se baigner nu, comme si sa queue était le point focal de tout le bateau. C’est lui qui avait, dès le premier soir, qualifié en privé Caroline de fille de notaire de province (ce qu’elle était vraiment, de Bourges exactement). Caroline n’existait que dans le regard des autres. Jeune et jolie sans aucun doute, mariée à un courtier en assurances très catholique, qui avait fait d’elle une mère de famille nombreuse malgré des diplômes bien plus élevés que les siens, ce qui lui tenait lieu de statut. Un charmant petit couple insignifiant, lui fier de sa femme ingénieur et mère au foyer, elle charmée d’avoir une particule à son nom. Elle s’entendait bien avec le photographe qui n’arrêtait pas de faire son portrait. Pierre, ce gros homme sanguin et sans grâce, uniquement préoccupé de ses boitiers et de ses objectifs, qu’il aurait sauvés avant un homme à la mer. Un ancien arbitre de football et assureur de son métier, en fin de carrière. Lui et le mari de Caroline, il ne fallait pas les laisser discuter ensemble, sinon c’était la guerre assurée ; ces grosses colères de Pierre qui hurlait et devenait tout rouge, la violence physique à fleur de peau, mais sa voix doucereuse lorsqu’il avait besoin d’aide ! En revanche, Pierre et Caroline faisaient des projets, déjà dans le futur, dans les portraits des enfants que Pierre ferait au retour. Caroline se piquait de les faire poser pour des publicités. Elle racontait sans honte ses équipées longues et fastidieuses pour les conduire à des castings. Pierre avait une femme, Claudine, une sorte de souris geignarde, qui disait pis que pendre de son mari, mais acceptait tout de lui depuis trente ans. Drôle d’équipage, comme souvent les inconnus rassemblés par une activité commune, mais sans réelles affinités. Elle, la célibataire, Pierre l’avait classée dans les vieilles et moches, objet non photographiable ; il ne l’avait pas dit ainsi, mais presque. Caroline et son mari l’ignoraient. Claudine se servait d’elle comme confidente pour soigner son âme, ses coups de soleil et le mal de mer. Au fil du temps, Arno l’acceptait et commençait à développer cette complicité qu’ont les gays avec les filles quand elles n’ont pas la vie facile. Elle devenait peu à peu, comme Arno, le larbin des autres. Comme ce jour où elle avait préparé des fruits à leur remontée de plongée et qu’ils les avaient engloutis sans un remerciement pour son attention. Comment vivaient-ils leur captivité ces navigateurs d’infortune ? Pas plus préparés qu’elle, toujours dans des projets pour après ! Là, difficile d’imaginer l’après !

proposition n° 15

Je te regarde et je te plains, tu n’en mènes pas large depuis que tu es toute seule, tu dépéris chaque jour ; tu attends mes visites, tu ne réponds pas à mes questions, ce n’est pas grave, je sais qu’il n’y a pas de réponse ; l’autre solitaire, dans la cage à côté, c’est ton copain, le blond, le beau gosse ; les quatre autres, on les a laissés ensemble, trop dangereux de faire autrement ; le gros porc a hurlé quand on lui a pris ses appareils, on a cru qu’il allait claquer, le mari de la starlette a essayé de négocier, leurs deux femmes, elles pleuraient incapables de parler ; pourquoi tu es là, tu commences à le comprendre, les gamins t’ont entendu rêver de Ksar el Amar et puis de souterrains ! Tu rêves beaucoup, tu sais ; toute ta vie, bientôt tu vas pouvoir en faire un roman ; parfois, je me dis que cet enfermement tu l’attendais, l’isolement aussi, c’est comme si vous aviez besoin de ces pauses dans la vie que vous menez, des pauses pour vous recentrer sur l’important, tu vas peut-être y arriver au cœur de ton être, au cœur de ta colère, au cœur de ta vérité... si cela dure assez longtemps ; pas sûr cette fois, on a pris des assureurs, une excellente affaire pour nous (la chance, le destin), pour toi ça pourrait être un peu court, cela dépendra de ce que vous pesez dans leurs calculs de risque de survenue de l’événement ; mais j’ai bon espoir pour toi et pour moi, tu devrais avoir juste le temps ! Tu sais que ce n’est pas toujours facile après, pour toi je veux dire, certains en sortent vivants, morts en dedans, même l’écriture ne les sauve pas ! Pourtant, vous écrivez presque tous ! ça devient l’aventure de vos existences toutes tracées, assurées, pesées, anticipées ! J’ai su que les gamins ont joué à te lancer des bêtes par la lucarne, je leur ai dit d’arrêter que c’était trop dangereux pour toi et pour nous, tu n’as pas appris à te défendre dans la vraie vie, vous n’êtes pas faits pour l’imprévu !

proposition n° 16

Le mari de la starlette s’inquiète pour le bateau, le bateau qui est au fond de l’eau, tu t’en moques, tu n’en a rien à faire du bateau, tu as des préoccupations nobles sur les causes premières et finales, tu philosophes au-dessus des bruits du monde, tu l’as trouvée ta chambre à toi. Il était à qui ce bateau ? Pas au photographe qui pleure son matériel, sa femme essaie de le calmer. Il est dangereux celui-là, il tente de soudoyer les garçons pour être libéré seul, il prétendait pourvoir activer les négociations, un menteur et une pourriture ! La starlette voudrait un miroir et pouvoir se laver et ses crèmes, elle pense à son apparence sur la photo de votre délivrance, l’innocente qui ignore qu’il faudra bien des jours et des nuits, elle y perdra son bronzage et bien plus que ça. Le grand blond, il est angoissé , comme tous les employés quand ils comprennent que leur patron ne va pas leur pardonner les risques qu’ils ont ordonné de prendre ; il plaît aux petits, je ne les laisse pas l’approcher. Tu vois, moi aussi j’ai mes problèmes ! Je vous plains d’être torturé par des anxiétés dérisoires au moment où le pire pourrait vous arriver. La mort, s’ils ne payent pas ! Vous disparaitrez comme le voilier. Mes garçons ont pour instruction de vider et de couler. Leur rétribution, c’est ce qu’ils peuvent emporter : vos ordinateurs, vos téléphones, vos papiers, vos médocs et l’argent qu’ils trouvent, bien sûr. Tout ce qui peut se vendre. Tout le reste doit se perdre. Ils ont interdiction de boire votre alcool, votre nourriture et vos vêtements les dégoutent (sauf les chaussures et les lunettes de marque, ils en sont fous et je laisse faire,). Tout vous sera remboursé, comme vous, que nous monnayons aux assureurs, si tout se passe bien. Pas tout peut-être, car ces gens-là sont retords et pointilleux et lents, mais quelle importance. Ce n’est pas une guerre, juste de l’argent qui change de mains. Heureusement vous n’aviez pas d’armes ni de héros à bord par cette nuit sans lune, pas de poète non plus, ces illuminés qui rêvassent sur les ponts et n’engendrent que la panique en donnant l’alarme. Je n’aime pas le danger pour mes gars, mais on ne sait jamais ce qu’on va trouver. Tous vos bateaux se ressemblent et vous connaissez les risques, c’est écrit sur tous les sites de vos ambassades, les zones de piraterie sont notées en rouge, orange ou jaune, mais vous adorez l’aventure, le frisson, l’interdit. Toi, quel challenge poursuivais-tu en embarquant ? Qu’est-ce qui te semblait si désirable ? Qu’est-ce que tu fuyais ? La monotonie, un chagrin d’amour, un deuil ? Pour un frémissement, un exploit, un reportage, des photos sur Instagram, la notoriété ? On a pris comme ça un journaliste qui voulait témoigner de nos conditions de vie, du pourquoi et du comment. Le pauvre, il est devenu célèbre, comité de soutien, et tout et tout, avec des artistes, articles dans les journaux, communiqués à la radio et à la télévision, longues négociations (quatorze mois, il a enduré), il en a fait un livre et s’est suicidé quelques jours après sa parution ; sur la couverture, l’éditeur avait mis le portrait que lui avait dédié un auteur de BD à succès. Témoigner, il n’avait que ces mots à la bouche, « je suis des vôtres, je vous comprends, je veux le faire savoir », mais son récit, il l’a titré « Otage en méditerranée », plus vendeur ! Des convictions, des arguments, des réflexions ? Pas du tout ! ce qu’il mange, quand il se lave, où sont les toilettes, comment il dort, les manies de chacun de ses gardiens, la quantité de cigarettes qu’on lui donne, voilà tout ce qu’il a rapporté ! C’est le problème avec vous, dès que vous oubliez vos soucis ridicules pour les choses, l’apparence ou les rapports de pouvoir ou de séduction, il ne reste que les détails d’une vie de bête. Il n’a pas témoigné, ça l’aurait peut-être sauvé ; tu y crois, toi ? Qu’est-ce que tu rapporteras de ton cachot, de ces jours face à toi-même ? La folie ou la révélation, les deux sont possibles. Tout cela va se jouer avec ce que tu as dans les tripes et j’espère pour toi qu’elles sont solides. Ça existe, même parmi ceux qui n’ont pas de Dieu. Tu m’as l’air assez résistante et je te remettrai peut-être avec les autres pour que tu les calmes. J’hésite encore. Il va falloir tenir, peut-être plusieurs mois, six mois c’est la moyenne, parfois plus, parfois moins. As-tu l’étoffe ? je ne sais pas. Tu ne réponds pas à mes questions, je vais te donner de quoi écrire, l’écriture c’est ce qui manque le plus aux gens comme toi, certains la troqueraient contre la liberté.

proposition n° 17

Elle est dans l’escalier de ciment, raide et pentu, qui descend à la cave, dans le noir, derrière la porte. Parce qu’elle ne mange pas sa soupe de légumes... Elle a six ans, elle n’est même pas sûre que ce soit vrai, ses parents n’étaient pas des monstres et cette punition est monstrueuse, disproportionnée, honteuse...

C’est si difficile de parler de la honte... elle en est toute prostrée, tête basse, cœur au bord des lèvres, pleine de dégoût, la honte n’est pas un sentiment poétique.

C’est le même escalier ici, comme ce sont les mêmes pierres brutes et rugueuses des murs de la maison de ses grands-parents dont elle avait honte, maison de paysans mal équarris, isolés dans un hameau sauvage et perdu de montagne, vivant au milieu de leurs bêtes et presque comme elles.

Les pieds de ses gardiens la ramènent aux jambes de son père étrangement vêtues d’un pantalon de cheval dont le bas était couvert par des chaussettes de laine et des bottillons lacés, alors que des bottes cavalières s’imposaient. Un accoutrement pauvre, minable.

Avant la peur et l’humiliation, elle ressent la honte de sa situation, ce que l’on cache au plus profond de soi. Le dire n’est pas libérateur. Souvenirs que l’on évite jusqu’à les croire faux ou, un jour, trouver le moyen de changer de point de vue sur eux. Les blocs de granit et les jambes de son père sont sa force aujourd’hui, la force de ceux qui ont déjà expérimenté les milieux et les gens rudes.

La punition de la soupe, elle en aura honte jusqu’à son dernier souffle ; la violence de sa mère, l’indifférence de son père, sa propre faiblesse de toute petite fille têtue, mais encore incapable d’affronter un adulte. Elle n’en a jamais parlé à personne ; elle sait expliquer qu’elle n’aime pas la soupe de légumes et que cela vient du plus profond de son enfance, mais de la punition jamais elle ne parle, trop honteuse.

Il faut qu’elle se lève, si elle continue à regarder le monde, assise à hauteur de ses six ans, elle redevient minuscule et faible, un être méprisable, sans valeur, sans force, sans place. Elle n’a pas peur de la cave, même dans le noir, ni des araignées, ni des souris ; il y a du charbon, des bouteilles, des confitures, rien d’effrayant. Elle n’est pas humiliée, le regard de ses petits frères est angoissé, mais jamais réjoui ou narquois. Elle est ce rien qui n’aime pas la soupe de légumes, qui déteste le lait ou le beurre que sa mère y ajoute, qui pleure et ne la mangera pas ni chaude, ni froide, mais n’en tirera aucune victoire, pas de rébellion, seulement l’anéantissement de tout son être. La colère froide de sa mère, elle la ressent encore comme une partie d’elle-même. Un gouffre à la place de soi.

Elle a honte d’être prisonnière comme elle aurait honte d’une maladie. Ce dont elle n’est en rien responsable, mais dont elle est coupable. Ça la rend faible alors qu’elle a besoin d’être combattive.

proposition n° 18

La honte n’est pas un sentiment poétique. Qu’est-ce qui lui prend de vouloir écrire poétique, de vouloir bégayer ? Tâtonner, approcher ? D’accepter d’être obscure, incomplète, fragmentaire, sans logique ? La honte de ses écrits face à ceux des autres, la honte d’avoir écrit sur ses hontes, la honte d’écrire trop vite, la honte de sa paresse à relire, la honte de ne pas être distinguée, adoubée, la honte de se sentir exclue.

Vertige de ressentir sans pouvoir dire. Rougir, cacher, se cacher, se taire, en avoir des sueurs froides d’être découverte, et comme ce goût de boue, collante et visqueuse, marécage. Être à la fois la mouche et l’araignée, sans issue. Écœurement de soi. Dissimuler, ruser, cacher et avoir honte de cacher. Spirale infinie. Impasse de la honte, de l’ouverture du paquet ficelé, petit paquet bien ficelé dont l’ouverture ne libère pas, du dire qui ne parle pas, ou trop. Engloutissement, ne plus penser qu’à ça.

C’est quoi la honte ? Ténue et fugace, omniprésente, globale, inavouable, accentuée par le déni, imbroglio du dire et du ne pas dire.

« La honte est reconnue comme facteur dans l’apparition et le maintien de la consommation problématique d’alcool, tandis que la culpabilité apparaît comme un facteur protecteur ».

Honte cause et conséquence, honte répétition, honte addiction, addiction à la honte, avouer une faute serait moins difficile, l’enlisement de la honte d’être soi, comment se le faire pardonner ? Pas de pardon pour la honte. Individus sujets à la honte... du fait de leur mauvaise régulation émotionnelle. Se méfier des sujets à trop bonne régulation émotionnelle, des drogués aussi !

Taire la honte et la détourner dans la fiction, honte historique, honte de soi, honte pour soi, honte pour l’autre, honte de soi en tant qu’autre, honte de l’autre en tant que soi, honte d’avoir honte, honte de ne pouvoir être l’autre…

Honte à l’égard de la laideur particulière que l’on ressent de soi, historique et singulière, intime et collective, pâleur, tremblements, rougir et ne pas dire, se cacher, raser les murs, se cacher de soi-même et des autres, s’affubler de masques, marcher en crabe, approcher à pas de loup, vérifier de loin.

Injonctions contradictoires, honte d’un refus, honte d’une disgrâce, honte de sa paresse, peur du ridicule, n’ayez pas de fausse honte, toute honte bue, faire honte à l’autre, j’en ai honte pour vous, ne-plus-avoir-à-rougir-de-rien, inépuisable honte. Impasse de la honte dans la cure analytique, aliénation du sujet honteux dans l’espace social. Même Freud, honte du père qui n’a pas défendu sa judéité, qui a accepté l’humiliation. Victime de sa honte, honte d’être victime.

Dire la honte jusqu’à l’impudeur et l’obscénité, étaler son luxe sans honte, clamer ses monstruosités pour s’en absoudre, les oublier, se consoler.

Dire la honte, jusqu’à en triompher, les chevaux, les cauchemars et les livres reculent quand on les regarde en face, entre la honte et la gloire, les signes s’échangent ; tragiquement seule et démunie, sentir le fil ténu par lequel elle continue à se sentir humaine.

Cahuzac à Camopi, Cahuzac à Canossa, Cahuzac à Cayenne comme un bagnard, Cahuzac en Guyane comme un médecin.

Savoir se débrouiller avec la honte, la sienne et celle des autres, être attentif à ce point de basculement où la honte cesse d’être le vertige de la mort pour devenir un appel à la vie.

Continuer à écrire, honte ressort puissant de la littérature. Se pardonner.

proposition n° 19

Un lieu clos où l’on accède par un escalier : une cave, un grenier, un appartement en étage ou en sous-sol, une tranchée, un mobil-home. Elle y revient toujours pour enfermer ses personnages dans la démence. Elle a beau chercher ce que cela signifie, elle ne trouve pas. Y-a-t-il des psychiatres dans la salle pour le lui dire ? Pourquoi cette attirance pour l’enfermement ? les récits d’otages la fascine, elle en fait collection. Collection de prisons, de drames, de vies brisées, d’exécutions, de folies. Préfiguration de la tombe et de ce qui la précède. Pour mieux ressentir le bonheur d’être vivant, d’être libre, de jouir de grands espaces, la liberté fondamentale d’aller et de venir ? Peut-être.

proposition n° 20

J’ai traversé le boulevard Masséna pour te retrouver au cimetière d’Ivry. Il n’y avait personne, il faisait trop chaud. Des renardeaux jouaient à se poursuivre sur les tombes. Un, puis deux, puis trois qui escaladaient les caveaux, chutaient, se ramassaient, s’escaladaient, retombaient et repartaient. Attentifs, aux aguets et insouciants. Grassouillets comme de beaux bébés bien nourris. Les oiseaux chantaient, les renardeaux roulaient sur la pelouse. On était au mois de mai.

proposition n° 21

Petite webcam aux allures d’extra-terrestre, aujourd’hui tu es connectée avec le monde ! Je mets le son ! je mets l’image ! Bien quinze ans que tu trônes sur mon bureau ! Ta tête sphérique orientable est surmontée d’un bouton poussoir (qui sert à quoi ?). Ton objectif caché par un post-it comme dans les séries américaines (qui n’arrête pas de se décoller). Oeil minuscule, tout rond, qui m’observe. Petit cyclope unijambiste posé sur le dosseret du bureau auquel ton câble USB est scotché (tu tombais toujours derrière). Juste à côté de l’écran. Cadeau lors d’un départ outre-Atlantique.Tu n’as jamais servi ou presque, et maintenant j’ai abandonné Skype pour Whatsapp, les rendez-vous devant l’ordinateur pour les appels sur smartphone. D’ailleurs on coupait toujours l’image. Trop de gène dans la connexion. Je recolle ton post-it plusieurs fois en écrivant. Mais pas aujourd’hui. Avec tes huit LED allumées, tu es vraiment funky et élégant comme dit ton descriptif sur amazon. Car tu es toujours en vente pour 9,99 € (j’ai vérifié). Megapixel 10x Digital zoom f=3 85mm écrits en cercle autour de ton oeil. Vision en écrivant, vision en survol qui n’atteint pas mes synapses. Tu me regardes mon doudou. Aujourd’hui je te vois.

proposition n° 22

J’habitais rue Broca comme dans les contes. J’avais vingt ans, à peine plus et m’équipais aux puces de la porte de Clignancourt. Le frigo était orange, peint à la bombe. Les étagères en carton, vert fluo. Mes meubles les plus solides étaient une étagère en bois blanc et une commode à tiroir, peints en bleu, blanc, orange (une couleur pour chaque tiroir, une couleur pour chaque plateau). Ils m’ont suivi dans tous mes déménagements. La commode est partie chez donnons.org il n’y a pas très longtemps et l’étagère redécorée par un autre artiste familial (en surimpression sur mes couleurs) a été convoitée par deux des enfants de mon mari (et même disputée). Elle a connu bien des styles d’habitation : tour, maison à la campagne, appartement en ville et même un temps en yourte. C’est le garçon qui l’a maintenant. Elle doit être dans les environs de Poitiers après avoir beaucoup voyagé. Jolie vie des objets de peu de valeur, mais de grande utilité qui nous suivent, nous poursuivent et nous construisent. Échec à la nostalgie par le recyclage !

proposition n° 23

Elle était pensive hier soir quand il est descendu. Elle regardait la caméra fixement comme si elle venait tout juste de repérer le petit oeil noir qui la fixe même dans la pénombre. Pas d’endroit pour se cacher. aucun des coins de la citerne n’est à l’abri du grand angle bien réglé. même le plus sombre grâce aux infra-rouges.

Si elle pouvait sentir le vent du soir, elle aimerait sûrement. Le balancement des palmes ; le bruit des rigoles entre les grenadiers ; l’ouverture des canaux et toutes ces odeurs de légumes qu’on cueille à la fraiche ; et qui exhalent au simple froissement de leurs feuilles. C’est une terrienne ; ça se sent à la manière dont elle mange sans dégoût. Elle veut vivre de toutes les fibres de son corps comme un animal qui se résout et s’adapte.

Il rêve de montagne en été ; de ciels purs, de prairies pleines de fleurs, de ruisseaux, de fraicheur, de sons de cloches dans les pâturages, de foins coupés, de cascades, de névés sous le soleil, de gentianes bleues, de trolls jaunes, de rumex et d’orties et de bouses près des chalets, tout plutôt que ce désert. Il ne tiendra pas. Un abreuvoir taillé dans un tronc d’arbre et le filet d’eau qui grelotte au bout de la goulotte. Il a laissé s’ouvrir la trappe à rêve, ce n’est pas la bonne solution. Il va mourir de soif.

La colère ne le quitte pas. Elle l’habite, elle le tue. La tête contre les murs, les cris contre la dureté du ciment et du silence. Si seulement. Il donnerait tout pour ne plus être là, entravé, enchainé, empêché. Pas capable de penser à autre chose. Sa tête va exploser de tant d’injustice.

Respirer calmement, puis s’entrainer à l’apnée. Ce serait plus facile dans l’eau, mais il progresse. Le souffle et la lenteur, la tête vidée de tout. La détente et le calme du relâchement absolu. Le cœur ralenti et la posture princière pour bien laisser la place à la colonne d’air qui irrigue jusqu’à la plus intime de ses cellules. Il progresse, il le sent, il le mesure et en retire une douce fierté.

Ça l’excite tout ça. Au début elle a pleuré, beaucoup, mais maintenant qu’elle n’a plus peur, que tout se passe bien, qu’ils sont gentils et n’attendent qu’une rançon, elle jubile intérieurement. Qui pourra dire qu’il a vécu ça ? Elle, elle l’aura vécu ! quelque chose d’exceptionnel, quelque chose qui n’arrive qu’aux gens exceptionnels par sa violence et sa soudaineté. Jackie Kennedy à Dallas, Anne Sinclair à New York, quand le destin frappe un grand coup. Elle se sent le courage des héroïnes, la dignité, l’aplomb pour traverser l’aventure en Jeanne d’Arc. Elle n’en dort plus d’imaginer cette libération triomphale, les photos, sa silhouette au sommet de la passerelle avec les journalistes en bas.

Je viens de m’apercevoir qu’ils me filment. Depuis je bouge moins. Je voudrais me souvenir du moment où ça a dérapé. Imperceptiblement. Le débarquement de Steph, l’arrivée du photographe et de sa femme. Tout l’équilibre du groupe de départ s’en est trouvé changé. Des détails. Rien de frappant. Mais plus la même ambiance. Quelque chose qui devenait orienté vers un but. Plus du tout la croisière au gré des vents du projet de départ. Une efficacité coupable qui nous a conduits dans ce cul de basse-fosse. j’ai laissé dériver les choses. Les indices, je les vois maintenant. Coupable, honteuse.

proposition n° 24

Si seulement tu pouvais me voir par le petit œil de la caméra ! Toi, pas eux ! ton avatar s’afficherait, avec ce hamac sur la véranda de cette maison des tropiques où tu n’habites plus, j’enlèverais le post-it et je te verrais. Même une mauvaise connexion me suffirait. Je te demanderais de me faire voir le temps qu’il fait dehors, derrière l’arbre et j’entendrais sonner le clocher de Ste Madeleine. Tu me parlerais des ravages des écureuils et je te dirais ma pénombre. Es-tu allée au parc Outremont ? La piscine J.F. Kennedy au bout de la rue est-elle ouverte ? Fait-il chaud ? Sais-tu que j’ai presque froid ! Par quel improbable, les images de leur surveillance pourraient-elles être captées ou au moins localisées ? Je suis sous cet œil idiot et pour une fois j’aimerais qu’il me mette en contact avec le monde ! J’aurais dû être plus présente sur les réseaux sociaux, plusieurs fois par jour pour y raconter mes listes de courses, mes siestes, mes sorties, mes menus, que j’allais me déconnecter, commenter tout ce qui paraît dans les secondes qui suivent... j’aurais dû avoir ma chaine YouTube pour qu’on sache bien qui je suis lorsque paraitra une vidéo preuve de vie et qu’on voit bien que je ne suis pas dans mon état normal... J’aurais dû faire de mon blog le vrai baromètre de mes humeurs les plus infimes, j’aurais dû abandonner plus vite les journaux intimes façon seize ans que l’on cache sous le lit, j’aurais dû bannir Philippe Lejeune de mes pensées... S’alarmerait-on de ma disparition ? me chercherait-on ? Sortir de la grotte de l’anonymat pour stagner dans la citerne de l’otage ? J’aurais dû... j’avais remarqué que de plus en plus au moment des vacances les gens annonçaient qu’ils s’absentaient, qu’ils avaient besoin repos... comme on s’excuserait de sortir de table en plein repas ; cela m’avait paru tellement drôle ; plus vraiment maintenant !

proposition n° 25

que cherchait-elle, l’aventure, le voyage, la découverte, l’Afrique, se prendre pour Mungo Park ou René Caillé, écrire l’exploration, changer d’air, laisser des vents nouveaux aérer le moisi de sa tête, rêver, voir le monde, autrement, puiser des forces nouvelles dans les paysages nouveaux, ne plus jamais voir ni les matins ni les soirs d’un pays convenu, entendre et sentir autre chose, les arbres immenses, le soleil inconnu, les déserts, oublier les villes besogneuses et découvrir les espaces infinis, respirer enfin, goûter des saveurs étranges et prenantes, parler sans les mots, dormir sous le ciel, imaginer ce que pouvait ressentir les colons, l’empire colonial, l’aventure coloniale, comment et pourquoi partait-on, comment était-ce d’être le maître, d’avoir des servantes, des esclaves, vivre sa vie de blanc dans des habits de blancs au milieu de peuples dévoués et asservis, démultiplier la distance avec le pays natal, connaitre ce qui ressemblait le plus au jardin d’éden, vivre au paradis en regrettant l’autre monde, arroser des gazons dans des pays sans eau, boire de l’alcool au pied des mosquées, se baigner nu dans des piscines interdites, habiter des palais climatisés quand tout le monde vit dans des cases, prendre l’avion là où tous marchent à pied, écouter la voix de Katleen Ferrier se mêler aux sons des darboukas ou des tam-tam, comment était-ce, et les terreurs lors des premiers frémissements des indépendances, et l’incapacité à voir le monde changer, puis éprouver la nostalgie de la fin d’un monde, comment auraient-ils imaginé après un siècle, deux siècles immobiles, être chassé du paradis comment le vit-on, est-ce cela le trauma, à partir de quand garde-t-on dans son corps la trace des douleurs éprouvées, connaître la honte, les regrets de l’aveuglement, les remords des forfaits, rentrer fou du Vietnam ou d’Afghanistan ou des Aurès ou du Tibesti, ou de Beyrouth ou de Bagdad ou de Tchétchénie, que faut-il avoir vu ou endurer pour en conserver la marque indélébile, ne plus dormir, sursauter au moindre bruit, vérifier compulsivement tout ce qui vous entoure, avoir des pensées obsessionnelles d’assassinat ou de défenestration, ou mourir d’un cancer, gardera-t-elle l’empreinte de la grotte

proposition n° 26

Elle a mis longtemps à comprendre que la problématique ville-campagne ne lui était pas personnelle. Des années, des lectures, des expériences. Des sociologues, des politiques, des historiens. Il a fallu cet urbain de Proust et les aubépines de Combray pour la convaincre qu’il n’était pas honteux d’aimer la campagne. Que malgré la haine des marxistes pour les paysans, il y avait de la grandeur pour ce qui n’était pas la ville. Dans les villes d’ailleurs elle n’aime que les jardins, les cafés (certains cafés de certaines villes) ; les ponts aussi. Avant, les librairies et certaines salles de cinéma. Mais pas les trottoirs sales, pas la circulation, pas les commerces (de plus en plus de choses à manger, comme si manger était la principale activité urbaine), pas les abords hideux de ces mégalopoles répandues à n’en plus finir où même les taxis circulent au GPS. La ville fait-elle toujours rêver comme aux temps des exodes ruraux ? Se passer de la ville, une utopie ? Des voies rapides, des communications via internet et en finir avec ces entassements urbains des siècles passés, voilà ce dont elle rêve. 65 % de la population mondiale sera urbanisée en 2050 !

proposition n° 27

Bien sûr qu’elle rêvait de la ville la petite interne venue de la campagne ! Elle choisissait ses amies exclusivement parmi les externes, pas même les demi-pensionnaires ; les vraies urbaines qui ne portaient pas le sceau infamant de la ruralité campagnarde. Jamais invitée chez elles ; pour les fins de semaine, elle rentrait au village et les externes vivaient leur vie heureuse entre la place Delille et le jardin Lecoq. C’est Damienne Mage qui la première l’invita à dormir chez elle, une grande d’une classe supérieure, une copine plus qu’une amie. Petit appartement dans un HLM, ascenseur, couloirs, cages d’escalier pour la sortie de secours, local à poubelles, chambre minuscule. La ville c’était donc ça, l’entassement dans des immeubles laids et sales, les parkings, les pelouses râpées, les arbres miteux, les voisins qu’on croise sans les saluer, les vitres brumeuses comme seules échappées vers dehors vu d’en haut. C’était donc ça aussi la ville, un piège à pauvres.

proposition n° 28

Metro, tunnel, lumière artificielle, panneaux publicitaires, annonces de sécurité, avertissement de fermeture des portes, tchak-tchack, souffle du départ, couloirs, escaliers, ascenseurs, tchak-tchak, les gens qui montent et descendent, tchak-tchak, escaliers très très longs, quais vides ou bondés, rien pour s’asseoir, tchak-tchak, poubelles, balayeuses qui nettoient, des gens qui attendent, qui courent, qui se bousculent, bordures de sécurité, agents pour empếcher les bousculades, plans sur les quais et dans les rames, cartes, tickets, automates de contrôle, automates pour l’achat des cartes et des tickets, queues, gens qui font la queue. Déplacer le maximum de gens dans un minimum de temps. Une certaine uniformité de fonctionnement dans toutes les villes du monde nécessitant un minimum de temps d’apprentissage des règles, mais des plans qui dépasseraient la complexité que peut gérer notre cerveau pour trouver le meilleur chemin d’un point à un autre. Se perdre dans les métros les plus fréquentés du monde : Shangai, Pékin ,Canton, Hong Kong, Mexico City, Paris, Moscou, Séoul, Tokyo, New York et divaguer dans les autres

proposition n° 29

Deviner ce qu’il fait, où elle va, quelle vie ils mènent, rencontrer des vies dans le métro. Choisir les moins voyants, les plus ternes et imaginer leur histoire. S’aider des vêtements, des coiffures, des chaussures, du maquillage, des bijoux, des mains, des sacs que tiennent les mains ou que portent les dos, des dos sportifs ou voussés, de la taille et de la corpulence, de l’âge, observer leur activité (écouter, lire, parler, rien ou autre chose) et leur comportement (connaissance du trajet ou regards inquiets sur le plan et le nom des stations), fatigués ou pimpants, les voir descendre et en prendre d’autres. S’apercevoir qu’on ne saura jamais rien d’eux et recommencer. Se dire que d’autres voyageurs vous observent et essaient eux aussi d’imaginer qui vous êtes. Et rester silencieux comme dans le métro de Tokyo. Expérience de la foule anonyme et de ces milliers de vie, autres que la sienne.

proposition n° 30

Oublions pour toujours les courses de Noël, ces énormes paquets démesurés qu’il faut placer entre les valises des touristes en transhumance. Le grand rituel comme si se déplacer et acheter des choses étaient devenues les principales occupations qui donneraient du sens à nos vies (le travail cet autre frande raison des déplacements ne lui en donnant plus du tout). Plus de place, ni assise, ni debout. Encombrement. Embouteillage. Ralentissement. Bouchons. Infinie complexité. Puis viendront les poubelles, les égouts débordants, les étranglements, les refoulements, les rats, les goélands, les ratons laveurs. Voir Beyrouth ou Naples croulant sous leurs ordures. Faire le cauchemar d’être le responsable du service de nettoyage d’une mégalopole. Vivre avec un dératiseur. Penser à Henning Mankell qui au bout de son cancer écrivait sur l’impossible évacuation des déchets nucléaires. Rêver d’étendues blanches et vierges et y voyager par la pensée.

proposition n° 31

Ville-Marie Hochelaga est une ville-île entourée par trois grands fleuves. En son milieu une montagne, visible de partout. On l’appelle simplement la montagne et il est interdit de construire un bâtiment qui la dépasserait en hauteur. La montagne ne mesure que 234 m à son sommet le plus haut , à peine une colline dans d’autres contrées.Une moitié de sa superficie est occupée par deux cimetières, l’autre est un grand parc urbain, à peine plus petit que central park ou la High Line de New York mais beaucoup plus abrupt. Sur les pentes, universités et quartiers résidentiels prisés côtoient les cimetières. La montagne est un grand jardin où l’on vit, étudie et meurt. Une promenade, la promenade d’une vie.Ce qu’il reste de nous. Ce qu’il reste de la folle entreprise que fut la construction de cette ville, la folle entreprise de rester vivant.
Ici, ils ont les monuments aux morts ; dans chacun du moindre des villages. Listes de noms (souvent bien longues pour des communes aujourd’hui désertées), listes de dates par grande guerre du 20eme siècle (14-18, 39-45, Indochine, Algérie), statuaire passée de mode (de soldats triomphants ou de mères éplorées), monuments désuets célébrés une fois l’an par obligation républicaine. Monuments au cœur de la cité, monuments qu’ on déplace désormais quand l’urbanisation le nécessite ; cent ans cette année, que cette grande guerre est finie ! Cent ans, c’est le temps qu’il faut pour disparaître vraiment ! Comme les tombes des gens de peu qu’on supprime (comment cela se passe-t-il ?), on transforme, on agrandit, on cherche de la place, on rationalise, on hygiènise. Il faut avoir été bien important et avoir des descendants bien combatifs pour échapper au déménagement lorsqu’un conseil municipal l’a décidé. Dans son village, seuls les « de quelque chose » ont conservé leurs places près de l’église lors de la construction du nouveau cimetière. Bourgeois enrichis et anoblis, ils avaient acheté leurs châteaux comme résidences secondaires et vivaient à Lyon toute l’année mais tous avaient été maires de la commune rurale dont la plupart des habitants étaient à leur service. Est-ce pour leur tenir compagnie qu’on a transféré, quelque temps après, derrière l’église, le poilu-poing-levé du monument aux morts ? Pour l’occasion, on a redoré son bronze.

La commune recèle aussi des morts plus secrets et moins célébrés, comme les quelques 4000 morts d’une des dernières défaites de Napoléon contre les autrichiens qui dorment dans les ravins du bois d’Ars. La mémoire populaire en avait conservé le souvenir au lieu-dit « croix des autrichiens » mais il a fallu un maire passionné d’histoire pour qu’une plaque rappelle, deux cents ans après, la bataille de Limonest de mars 1814. La centaine de suppliciés du bataillon de tirailleurs sénégalais engagés contre l’avance allemande vers Lyon en 1940 a aussi sa nécropole. Les allemands interdirent de toucher aux cadavres des soldats noirs, un maire courageux leur donna une sépulture en 1942, c’est l’étrange « tata sénégalais » de la commune voisine où dorment Peuhls, Bambaras, Malinkes, venus du Sénégal, du Gabon, du Dahomey, de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Soudan, paysans noirs embarqués pour servir la France. Des murs de terre ocre qui rappellent Tombouctou, des alignements de stèles muettes au milieu des vergers de poiriers.

Si plus personne ne se rappelle des guerres et des batailles que l’on commémore, si tout le monde a oublié qui sont les morts qui gisent sous les pierres (même les descendants au bout d’une ou deux générations), les cimetières sont pourtant des lieux très fréquentés. Postez-vous à une porte de cimetière et observez l’intense activité : porteurs de fleur et d’eau, petits jardiniers des tombes, écrivains, poètes, peintres, historiens, rêveurs, généalogistes, étudiants, dépressifs, promeneurs, curieux, saoulés de bruit et de vitesse, amoureux du silence et de la lenteur.. .L’ ami Landru (c’est son vrai nom) a même créé un site internet « cimetières de France et d’ailleurs » (www.landrucimetières.fr) pour promouvoir le patrimoine funéraire et vous faire visiter les cimetières.

La mort n’est jamais loin lorsqu’on écrit. Réfléchissez et vous trouverez. Elle connaît parfaitement Le mort qui l’ a fait écrire, la morte qui l’ a autorisée à écrire, sa propre mort qui lui commande d’écrire ; ce qu’il restera d’elle !

proposition n° 32

Ce qu’elle voit par la lucarne en haut du mur de son cachot, elle n’est même pas sûre que ce soit le ciel, sans doute un bout de ciel et d’autre chose, lumineux, aveuglant, indistinct. Elle est enfermée dans un caisson de privation sensorielle primitif. Ce qu’elle préférait en bateau, c’étaient les quarts de nuit pendant les traversées : foncer dans le noir sous la voute étoilée, une expérience de voyage intersidéral comme au cinéma, périls de collision compris avec les monstres sombres des porte-containers, le frisson des temps d’orage, d’éclairs et de foudre. Le vrai danger c’est maintenant qu’elle le connait, l’isolement, la terre brute sur laquelle elle marche en évitant la compagnie des millepattes, iules, scolopendres, scutigères et autres rampants. Tout est gâché par l’angoisse sourde qui ne la quitte pas. Cette anxiété qu’elle ressentait dans son appartement autrefois quand elle se sentait coupée de la vision du ciel (comme souvent en ville) et du passage des saisons. L’espace, croyait-elle, la libérerait. Elle ne parvient plus à l’imaginer. La nuit, c’est encore pire, des images de ciels d’incendies, d’explosions volcaniques, de nuages atomiques, la hantent ; elle perçoit sur sa peau les souffles et la poussière, cauchemars terrifiants de mort dans un brasier. Une mort lente par étouffement après un embrasement subit dont les bestioles ne l’auraient pas prévenue. Ne font-elles pas partie des êtres qui survivront à la combustion de la planète ? Ses idées qui ne la quittent pas, de voitures piégées et d’immeubles en feu. Attentats, les tours jumelles détruites, le cratère laissé par l’explosion du convoi de Rafic Hariri, les essais nucléaires français dans le désert algérien, pas si loin d’ici. Elle a beau se dire qu’elle n’est enfermée pour rien d’autre qu’une histoire de rançon, rien ne l’aide à atteindre la sensation rassurante qu’il lui faudrait, d’une aube fragile et lumineuse dans une campagne en paix, la fraicheur d’un lever de soleil entre les deux cimes du mont Hymette. Retrouver Châteaubriant au cap Sounion, Camus à Tipasa, elle ne peut pas, le monde a tellement changé. Au mieux, des couchers de soleil aux ciels incendiés, des paysages brulants où ronflent toute la journée les climatiseurs et la réverbération de l’eau sur les piscines désertes. Rien de plus apaisant ne vient, c’est la crise de panique ! Hors d’atteinte de toute rationalité ! Juste la certitude que tous devraient frémir comme elle pour un monde qui va à son irrémédiable perte, qu’un gigantesque aveuglement protège les autres, qu’elle est la seule à être lucide et consciente. Elle tremble de terreur. Ce n’est pas la première fois, elle sait que ça va passer. Elle n’a pas ses petites pilules pour l’aider. Elle en éprouve la fierté de faire face, comme une victime expiatoire à la folie des hommes.

proposition n° 33

Le vieux est redescendu ce matin. Cela faisait un long moment que je ne l’avais pas vu, il n’avait plus de béquilles, mais marchait encore difficilement. Il m’a tendu un téléphone en disant « You tell them that the blond is sick, that it must be done quickly, that he does not go to look after him and that they will be responsible for his death if they do nothing ». Comme nous parlons aussi mal anglais l’un que l’autre, je peinais à comprendre ce qu’il voulait. Que j’appelle, que je me prenne en photo ? Il a déclenché l’enregistrement et j’ai parlé. Dans l’ombre, il contrôlait qu’on voyait bien mon visage sur l’écran. Je tremblais, et je bafouillais, c’était mauvais. Il m’a fait recommencer. Puis il a repris le téléphone et l’ascension du grand escalier. Done, c’était fait. Je n’avais même pas demandé ce qu’avait Arno, si je pouvais le voir. Sidérée d’avoir eu dans les mains ce petit objet familier dont j’étais privée depuis si longtemps.

La pensée de ma mère qui m’appelait vingt fois par jour de sa maison de retraite à la fin de sa vie s’est imposée et une grande tristesse. Insondable, immense, déraisonnable. Ma mère était morte depuis plusieurs années. Mon téléphone toujours allumé avec le volume de la sonnerie au maximum avait été notre dernier lien, aussi misérable et privé de sens que tous les échanges que nous avions eus pendant toute sa vie. C’était ma maman pourtant, celle qui m’avait donné la vie ; et celle que je n’aurais pas appelée si j’avais pu téléphoner. Bien avant sa mort, elle ne pouvait plus rien pour moi. Moi, je pouvais la rassurer, j’étais encore quelque part et vivante, je lui donnais des preuves de vie. C’est ainsi que j’appelais mes réponses à ses appels dont la durée n’excédait pas quelques secondes, mais qui s’égrenaient tout au long de la journée. Preuves de vie que j’aurais bien aimé envoyer à l’extérieur aujourd’hui. Ma tristesse a duré longtemps, progressivement remplacée par une grande inquiétude pour Arno. L’esprit est ainsi fait qu’il est rarement en repos.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 14 août 2018.
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