Danielle Godard-Livet | La ville souterraine

« construire une ville avec des mots », les contributions

Écrivaine, photographe, biographe, généalogiste...mais surtout passionnée par les histoires de vie des gens que je raconte sur mon blog les mots justes.
proposition n° 1

Il revient, elle l’entend. Il descend, avec des béquilles, marche après marche, ça cogne. Pas facile sans doute. La pente est raide, les marches nombreuses et la lumière pauvre. Elle l’entend par dessus le ressac de la mer et les cris des oiseaux. Que lui est-il arrivé depuis sa dernière visite ? Une chute ou une de ces crampes invalidante qu’elle voit monter chaque fois qu’il l’interroge. Il est déformé par une double scoliose et souffre sans doute aussi d’arthrose et puis son poids ne l’aide pas. Pourquoi revient-il quand même ? Pourquoi tient-il à conduire personnellement ses interrogatoires inutiles ? Elle ne sait rien. Le lieu, elle en a bien une vague idée mais c’était dans la ville souterraine et elle avait les yeux bandés. Et depuis elle n’a rien vu d’autre que ce cachot froid et profond. Il ouvrira la porte et posera toujours la même question : Dis-moi ce dont tu te souviens, tout compte, les bruits, les odeurs, s’il faisait chaud ou froid, si tu étais seule ou non, comment tu étais venue, tout, je veux tout savoir.

proposition n° 2

C’est profond comme un puits, mais ce n’est pas un puits. Très haut, à cinq mètres, dix mètres, plus peut-être il y a une lucarne fermée de barreaux sur un côté du mur. Plutôt une citerne de pierre comme on en trouve dans certaines ruines romaines. La mer n’est pas loin et une activité de pêche, sinon il n’y aurait pas tant d’oiseaux. Il fait frais mais pas froid. Pas d’eau non plus pour le moment, mais des serpents parfois. Obscur, inquiétant. On y accède par un escalier de pierres mal taillées, au bas duquel s’ouvre la porte de fer par où passent les gardiens.

proposition n° 3

Quand elle l’entend descendre, elle reste toujours face à la porte. Le reste du temps, elle essaie de s’échapper en se retournant face au mur. Parfois, elle a tout juste le temps de faire volte-face pour ne pas être surprise ; certains gardiens sont très discrets ; heureusement ce sont les plus gentils. La petite lucarne ne l’aide pas, trop haute et qui ne laisse même pas passer un coin de ciel. C’est sur les sons qu’elle se concentre, la mer et les oiseaux. Elle imagine des plages, d’autres plages qu’elle a connues, toutes sortes de plages. Des plages désertes, des plages bondées, du sable ou des rochers, des promenades en bord de mer dans des villes vivantes ou des plages isolées de bouts du monde. Elle a toujours aimé la mer. Des plages immaculées ou des plages sales jonchées de déchets et de détritus. Des criques, des anses ou des immensités à perte de vue. C’est fou ce qu’il y a comme plages, elle en a maintenant tout un répertoire qu’elle se récite, son catalogue des plages. Aux sons, elle s’efforce aussi de deviner le temps et l’heure bien qu’elle soit de plus en plus persuadée d’être dans un désert où la mer n’est soumise qu’aux alternances du vent de terre et du vent de mer. Quand se lève le vent de terre, elle perçoit mieux ce ressac plus fort et plus vif qui la rafraîchit. Les oiseaux laissent peu à peu la place aux chauves-souris.

proposition n° 4

Ne pas s’éloigner de l’ici et maintenant, ne pas imaginer l’avenir, ne pas revenir sur le passé, juste ne pas sombrer dans le désespoir, rester vivante et saine d’esprit. C’est difficile de fixer ses pensées. Elle se permet d’imaginer les plages, de les classer, de se les rappeler, d’en réciter la liste. Les situer précisément, se remémorer les chemins d’accès, la durée des trajets, la qualité de l’environnement, reconstruire des cartes. Il ne faut pas aller au-delà. Au-delà , c’est dangereux ; ce qu’elle y a vécu, avec qui elle était, les odeurs, les bruits en dehors du bruit de la mer, toutes les sensations et les émotions sont dangereuses. Les odeurs surtout. Elle a de plus en plus d’illusions olfactives et sait que ce n’est pas bon ; elle plonge et risque de se noyer dans la mélancolie. Elle revient alors à sa construction de cartes et de listes, un monde plat, objectif et rassurant, immobile.

proposition n° 5

Elle met longtemps à remarquer le profit qu’elle peut tirer de l’observation de ses gardiens, des pieds de ses gardiens, car elle évite de les regarder en face. Il y a les pieds nus et enfantins du jeune garçon qui apporte la soupe du soir, ou les tongs de son remplaçant à peine plus âgé, parfois mouillés ou pleins de sable comme s’ils sortaient tout juste d’une baignade ou d’un jeu sur la plage. Leurs jambes nues, leur manque de sérieux dans l’accomplissement de leur mission ; une fois sur deux, ils renversent une partie de l’écuelle dans laquelle ils la servent. Ils sont si légers néanmoins qu’elle ne les entend pas toujours arriver. Il y a les Nike éblouissantes de celui qui ne passe que pour voir comment elle va, silencieux, inquiétant ; il sent le tabac, elle le soupçonne de fumer en descendant l’escalier, peut-être en cachette. Le plus dangereux, elle n’aimerait pas qu’il l’interroge. Il y a les béquilles et les pieds usés et lourds de celui qui la questionne, des pieds déformés et calleux, larges et plats aux ongles épais qui débordent des sortes de claquettes qu’il porte. Cet homme a beaucoup marché nu-pied. À chaque visite, elle ne peut s’empêcher de penser qu’il devrait être mieux chaussé pour emprunter un escalier aussi raide dans son état. Ce sont les pieds d’un brave homme et cela la rassure de penser qu’il est le vieux chef. Souvent, elle a le réflexe de les cadrer comme si elle possédait encore un objectif : la lumière sur les dernières marches et leurs pieds comme des portraits de ses gardiens.

proposition n° 6

Le nom de ses gardiens, elle ne le connaît pas ; elle leur a donné des surnoms « pied nu », « tong », « Nike » et « le vieux ». Ses compagnons d’aventure, elle ne les a pas revus depuis l’araisonnage.

Le bâteau s’appelait Furyo et le skipper ne l’aimait pas, elle qui avait émis dès le départ des doutes sur le nom de l’embarcation. Les marins sont supersticieux. N’empêche qu’elle est maintenant prisonnière de « pirates » dans la citerne de ruines romaines abandonnées, sans doute entre Sfax et Gafsa. Le bateau faisait route vers Sfax et après sa capture ils avaient roulé quelques heures par une assez bonne route. Son beau-père avait possédé une ferme dans ces lieux, à Maknassy exactement. Il l’avait appelée Ksar el Amar du nom du lieu-dit où s’élevaient les ruines. Il venait de mourir à 106 ans après avoir terminé les six tomes de son histoire de colon. Mille hectares d’un lieu sans eau, 200 à 300 mm par an, où il avait fallu forer à plus de trois cent mètres de profondeur pour irriguer les abricotiers ! Elle n’y était allée qu’une fois ; elle avait découvert avec stupeur les restes à peine visibles de ce qui avait été un lieu de la colonisation française. Les souvenirs de son mari, pas les siens. Et pourtant, c’était bien elle qui était prise en otage.

proposition n° 7

Les abricotiers étaient encore là ; certains au moins, les rangées comptaient beaucoup de vides. Les oliviers gagnaient du terrain. La maison était là, cachée dans un bosquet de faux-poivriers ; la terrasse où les parents écoutaient Katleen Ferrier, qui désormais ne chantait plus. Impossible pour elle qui n’avait jamais vécu là de s’imaginer la vie des colons. En revanche, elle sentait bien ce grand décalage (comment l’appeler autrement ?) de gens qui avaient choisi l’isolement dans ce pays aride tout en gardant toutes leurs attaches en France où ils rentraient toutes les bonnes années et où ils avaient envoyer leurs enfants faire leurs études supérieures. Etranges vies dont elle n’avait qu’une vague idée à travers sa fréquentation de quelques expatriés dans divers pays du monde. Elle ne ressentait aucune culpabilité (contrairement à ses enfants) d’avoir partie liée avec la colonisation. Tant de familles françaises avaient trempé dans l’affaire. Non, juste le sentiment de la fragilité des entreprises humaines et des situations qu’on peut croire inamovibles.

proposition n° 8

« Avec seulement 13 millimètres de pluie, septembre ne répondait pas aux espoirs qu’avaient fait naître les pluies exceptionnelles des derniers jours d’août. Cependant, ni la chaleur revenue ni les coups de sirocco ne parvenaient à entamer notre certitude que l’année nous serait favorable. L’absence de tempête de sable, la rapide poussée de l’herbe sur la totalité de la propriété renforçait notre confiance dans l’avenir. » Elle repense aux écrits de Richard et se demande ce que ce doit être d’attendre l’eau quand on en dépend pour nourrir ses brebis, faire pousser son blé et son avoine et sauver les jeunes arbres que l’on vient de planter. En dépendre absolument comme elle dépend de ses gardiens aussi imprévisibles que la survenue de la pluie en zone aride. Richard et sa famille s’en sont sortis malgré tous ces caps difficiles à passer. Elle s’en sortira aussi. Ses souvenirs ne sont pas revenus pour rien.

proposition n° 9

Elle s’aperçoit qu’elle n’entend plus le bruit de la mer ni les oiseaux. Depuis quand ? Quand ce bercement rassurant a-t-il été remplacé par cette sorte d’acouphène persistant ? Ce qu’elle entend quand elle met des boules quies, le bruit de son intérieur qui lui fait peur ! Torturant, continu, angoissant. Si seulement cela pouvait être un son extérieur, le son d’un engin, d’une pompe, d’un moteur comme on ressent parfois une mauvaise odeur qui n’est que celle du lieu que l’on traverse et non pas le signe d’un accident mécanique ou corporel imminent. Elle produit ce bruit, son intérieur le produit, comme l’exécrable odeur de sueur qu’elle se met à dégager. Répugnante, la sueur de la peur toute crue.

proposition n° 10

Elle a maintenant ce goût âcre dans la bouche. Une haleine putride produite par sa propre décomposition. En cause la mauvaise nourriture, mais, elle le sait bien, la plus mauvaise évacuation encore qui tord ses boyaux et fait gonfler et durcir son ventre. La peur qui paralyse tout son intérieur. Les massages abdominaux comme on en fait en gymnastique chinoise, la respiration ventrale. Rien n’y fait, il faudrait qu’elle se détende. L’occlusion intestinale jusqu’à vomir de la merde, ça existe ! Jusque dans sa tête maintenant, elle est comme remplie d’excréments, prête à exploser. Comment leur dire qu’elle ne survivra pas sans laxatif. Elle n’est pourtant pas sujette à la constipation sauf après les longs voyages. Mais là cela fait plus d’une semaine. Elle n’aurait jamais imaginé qu’elle serait sa pire ennemie par tous ses sens affolés dans la camisole de son corps. Sa ville souterraine devient folle.

proposition n° 11

La rue du disque et la rue du Javelot sont des rues souterraines sous la dalle des Olympiades. Il faut les emprunter pour accéder aux parkings sous les tours. C’est là aussi que sont entreposées les poubelles des immeubles et que passent les camions qui les ramassent. Il n’est pas interdit de les parcourir à pied, mais c’est inquiétant, sale et nauséabond. Et elles sont longues et tortueuses. On y voit aussi des camions de livraison et des livreurs, des diables et des cartons. On imagine des trafics louches entre pousses de soja, sacs de riz et viandes pour les Pho. Pas de lampadaires ? des appliques comme dans les caves ? Peut-être ! La rue Watt en comparaison, qui passe sous les voies ferrées d’accès à la gare de Tolbiac et où l’on ne va que pour éprouver la distance entre soi et Léo Malet (quai de la gare) est un jardin à ciel ouvert. Aux ciels bétonnés des rues du Javelot et du disque courent des tuyauteries parfois suintantes. Il y a maintenant une station de métro Olympiades et le quartier a beaucoup changé vers la très grande bibliothèque, mais pas les rues du disque et du javelot et leurs activités souterraines.



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1ère mise en ligne 9 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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