Philippe Castelneau | Cette histoire qui remontait

« construire une ville avec des mots », les contributions

Sa mère, professeure de danse, à l’adolescence il se rêva directeur de revue. Finalement, ayant aussi le goût des livres, il contribua à créer une revue littéraire. Accessoirement, il écrit et prend des photos. Son site : philippe-castelneau.com

proposition n° 1

Un parfum. Son parfum. Il avait oublié le nom du parfum. Un parfum sans prétention ; un parfum sans qualités, sinon celle d’avoir été porté par une jeune fille, en un lieu et un temps qu’il avait traversé autrefois. Il était dans un magasin où il travaillait, son cœur s’est serré — expression toute faite, mais cette histoire qui remontait, le souvenir de la jeune fille et de ce lieu, il avait voulu l’idéaliser au risque de la caricaturer—, son cœur s’est serré, oui, et la voix féminine au fort accent américain avec les années aurait pu être la sienne, comme le parfum était le sien. Le parfum l’emportait sur la voix, il se retourna, tremblant (cette fois, c’était vrai, pas un cliché), et ce n’était pas elle, mais celle-là qui parlait, sans le savoir, charriait avec elle, dans son parfum, le rappel d’un territoire, non pas oublié, mais rangé dans un coin de mémoire, et cet endroit tout à coup, dans le parfum de cette femme, se déployait dans le temps et l’espace — il était de retour dans cette ville moyenne du Midwest, il sentait à nouveau sa main dans la sienne, pressant ses doigts dans le froid piquant de l’hiver, il avait dans sa bouche le goût de métal de l’air glacé qui brûlait ses poumons alors qu’ils marchaient le long des larges avenues pour rentrer chez elle, il sentait sur sa peau sa peau nue, leurs corps enlacés dans son lit dans la petite chambre où ils s’efforçaient de faire l’amour sans bruit pour ne pas réveiller sa mère somnolant devant la télé dans la pièce à côté, il sentait sur ses lèvres un baiser échangé en face du lycée après une violente dispute à la toute fin du printemps dans l’odeur des pins, il la sentait étreignant son corps dans ses bras à l’été sur un parking désert, attendant le bus qui l’arracherait à elle. Les scènes défilaient, les lieux ; l’odeur du parfum ravivait des odeurs qui n’étaient pas là, des sensations, des sentiments : c’était comme une bulle fragile qui l’enveloppait, l’isola du monde quelques instants, le transporta dans cet ailleurs si lointain, naguère si proche, avant d’éclater et de tout simplement disparaître.

proposition n° 2

Le ciel est un ciel d’automne, bleu gris sans aucun nuage. Un bleu Pantone 2905, disons. Les rues, larges, sont faites de petits pavés rouge brique. Une allée en béton court sur chaque trottoir, entre deux grandes bandes de terre battue parsemées de pelouse. Les arbres, plantés à intervalles réguliers, ont perdu leurs feuilles. Leurs branches projettent des ombres fantasques sur le sol. Avant et après le carrefour, de chaque côté de la rue, des maisons en bois à étages de belles tailles datant des années 1930. Sur le trottoir de gauche qui fait l’angle, un poteau électrique en bois, surmonté d’un lampadaire. Sur celui de droite, un panneau signalétique, deux plaques vertes qui se croisent indiquant le nom des rues : SW Western Ave, SW 7th St.

proposition n° 3

SW Western Ave, SW 7th St. Un pas, un autre encore. SW 8th St.? Il n’en est pas sûr. Il ne croit pas avoir bougé. Non, il n’a pas bougé, il en est certain, pourtant les pavés de briques rouges si joliment disposés s’effacent sous ses pieds, grignotés par l’asphalte gris clair zébré d’un gris plus foncé recouvrant d’anciennes fissures. Il tourne la tête vers sa droite, à droite ce sont des masses informes, tâches claires sur décor vide. Il n’y a rien là dont il se souvienne. Il voudrait faire demi-tour, mais comment revenir sur ses pas quand il sait qu’il n’est pas venu jusqu’ici ? Il n’a pas marché le long de l’avenue, personne ne l’a conduit jusqu’au carrefour. Il est là, c’est tout. Ce qu’il croit savoir : derrière lui, l’avenue pavée de rouge, le terrain de sport, au loin la tour de granite du lycée, de style faussement gothique. Mais peut-être a-t-il peur de ce qu’il y a derrière ? Ou de ce qu’il n’y a pas. La mémoire joue des tours. Il tourne lentement la tête vers la gauche, sans qu’il sache tout à fait où se trouve son corps. Stop motion. Images floues. Les yeux recouverts de verre dépoli. Tâches rouge, grises, vertes, bleu-turquoise. Ça n’est pas un rêve : de ce qu’il sait, on ne rêve pas en couleurs. Travelling avant. Focus. Les tâches s’organisent. Îlot urbain, un block, six maisons alignées, précédées de leurs frontyards, jardins ouverts traversés d’une allée conduisant au garage, et derrière les backyards aux palissades en bois abritant le barbecue, les rondins proprement empilés, des outils, les chaises et la table d’extérieurs. L’image ondule, il tourne la tête et la tête lui tourne, il glisse, vertige, comme au moment du décollage de l’avion quand il se laisse aller dans son siège… Il se laisse aller… aller lentement dans la fabrique à fiction…

proposition n° 4

Un block, deux blocks. Le lycée effectivement, plus loin le Capitole. La ville soudain plus dense. Bus scolaires, transports publics, voitures, feux rouges suspendus au milieu des carrefours. Les bâtiments plus hauts. Old Town d’un côté — immeubles de briques, appartements insalubres, liquor shops, 7 Eleven —, downtown ici : buildings, bureaux, JC Peney’s, la gare routière. Ensuite, plus loin encore, les panneaux publicitaires de plusieurs mètres de haut, les motels, restaurants, concessionnaires automobiles des deux côtés de Kansas avenue, qui semble ne jamais finir. Enfin, ailleurs, les beaux quartiers. Des écureuils dans les arbres, l’odeur des pins, les piscines privées, les parcs, les belles voitures, les belles maisons aux jardins verdoyants. Le sous-sol aménagé en salle de jeu. Canapé, télévision, MTV. La belle vie.

proposition n° 5

On y retourne ? On se retourne. En 2016, le gazon devant la maison est définitivement cramé. La terre : dure et rousse, envahie de cailloux. On a planté là, à quelques mètres de la bâtisse, ce qui ressemble à une cabane à oiseaux, sauf que ce sont des livres qui sont dedans. La boîte est blanche, surmontée d’un petit toit pentu. Porte vitrée, armature en bois peint, bleu, beige et rouge. Sur une vue plus ancienne, trois ans plus tôt, l’herbe devant la maison est drue, un joli tapis vert parsemé de fleurs jaunes. La boîte à livres n’y est pas encore. En 2007, au mois d’août, il y a un trou dans la route, près du trottoir, les pavés rouges ont été jetés en tas sur le gazon. Zoom arrière sur la rue, travelling latéral, les images défilent par années, mais il n’existe pas de vues plus anciennes. Retour au mois de janvier 2016, et là, à gauche de la maison, une ruelle qu’il n’avait pas vu précédemment, des bâtiments de deux étages qui font face à quelques vieilles maisons, les poteaux électriques de chaque côté, les voitures stationnées en bataille, c’est là, ce qu’il cherche est là, mais rien à faire, la rue n’est pas documentée, il ne peut pas s’y engouffrer et suivre ce que lui souffle son instinct. Cependant, 2016 ? Ou même 2007. Il faudrait pouvoir remonter plus loin encore, bien plus loin pour en avoir le cœur net. Il n’existe pas d’outil pour ça. Mais il y a toujours ce même ciel bleu gris qui le trouble.

proposition n° 6

L’espèce humaine en expansion. Le réchauffement climatique. L’extinction massive d’espèces animales et végétales. Trop de gens, sur trop peu d’espace. La même histoire, déjà, il y a 9000 ans. Les grandes plaines. La terre, vaste et verdoyante. C’est parce qu’elle est accueillante et riche en gibiers que les hommes se regroupent ici. Ils chassent pour se nourrir, ils en viennent à chasser par jeu ; enfants cruels et aveugles, ils ne voient pas disparaître la diversité ni se clairsemer la faune. Avec eux disparaissent les mammouths, les chameaux camelops, les paresseux terrestres, les chevaux (le cheval du Mexique, le cheval du Yukon, d’autres encore : 15 espèces s’éteindront).

Plus tard, bien plus tard, des hommes traversent la mer et envahissent le continent. Ils avancent vêtus de cuirasses étincelantes, montés sur d’étranges montures qui les font ressembler à des centaures : ceux qui vivent là ont oublié les chevaux, comme ils ont oublié les mammouths et les camelops. En 1541, près de la grande boucle d’une rivière que les indiens sioux appellent « acansa », qui signifie « lieu en aval », Francisco Vázquez de Coronado rencontre les ancêtres du peuple Wichita. Les Wichita combattaient les Wazházhe, ou Ouasash, qu’on appellera plus tard, par déformation, les Indiens Osage. Les Wazházhe, « enfants de l’eau du milieu », entretiennent des liens étroits avec la tribu Kaw, le « peuple du vent du sud ». Les Kaw, ou Kanza en langage sioux, donneront bientôt leur nom aux grandes plaines. Il y a un territoire, ici, particulièrement propice au travail du sol. Ils l’appellent Tó Ppí Kˀé : « un bon endroit pour planter des pommes de terre ».

Wichita est la plus grande ville du Kansas, située dans le centre-sud, sur la rivière Arkansas. Son aéroport est le plus grand de l’État. Depuis l’Interstate 35, il faut un peu plus de deux heures pour rejoindre Topeka en voiture, en passant par Osage City.

proposition n° 7
Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Étais-je où tu n’étais pas

— Louis Aragon

Il a scruté les cartes, fatigué ses yeux sur les vues satellites ; il s’est promené virtuellement dans le quartier, il a regardé des vidéos aériennes prises par des drones, mais il n’a jamais retrouvé la rue ni le block. Il se souvient pourtant rejoindre downtown en bus, l’arrêt en face des buildings abritant Macy’s et la Power & Light co., emprunter, derrière la gare routière, les petites rues jusque chez Mari.

Macy’s a disparu. La Power & Light co. s’appelle aujourd’hui Westar Energy Inc., toujours au 818 S Kansas Ave., mais il ne reconnaît rien. SW 6th Ave, SW 7th Ave, SW 8th Ave ? Non. SW Western Ave ? SW Willow Ave ? Pas plus. Ni l’immeuble où vivait Mari, ni le petit pavillon où habitait Donna, à quelques centaines de mètres de chez elle. Donna et son fils trisomique. Il n’a pas oublié les discussions avec cette femme qui élevait seule son gamin, qui leur laissait son fils et sa maison les week-ends, serveuse dans des lieux improbables avec des horaires impossibles. La maison, typique, avec son porche en bois, un fauteuil à bascule, la moustiquaire sur la porte d’entrée. À l’intérieur, la cuisine, tout de suite à droite, donnait sur une arrière-cour, minuscule et envahie par les mauvaises herbes ; à gauche, le séjour, quelques chaises autour d’une table, où s’entassaient les papiers : factures, brochures et coupons de réduction découpés dans le journal et regroupés en tas. Tout de suite à droite en entrant dans le séjour, il y avait la chambre. À peine la place pour le lit, et les volets jamais ouverts : Donna part avant le jour et rentre à la nuit tombée, et tous les week-ends, quand le gosse fait sa sieste, Mari et lui font l’amour dans ce lit.

Certaines nuits en semaine il dort chez Mari, et la mère inquiète ne sait plus comment gérer sa fille, elle a peur qu’elle fasse comme l’autre, la demi-sœur, enceinte à 16 ans, mère-fille et sa vie foutue, et lui, bien sûr qu’elle l’aime bien, la mère de Mari, et elle le croit sérieux quand il lui dit qu’il veut épouser sa fille, ça l’a fait sourire, mais elle sait aussi qu’il doit repartir : un jour tu ne seras plus là, elle lui dit, et lui il dit : pas si j’épouse Mari. Si je l’épouse, je reste, et Mari elle s’agace, elle dit ça suffit, on a école demain, maman, et elle l’entraîne dans sa chambre et claque la porte, et la mère crie depuis son fauteuil dans le salon : be nice, kids, try to be nice, mais déjà ils ne l’entendent plus, déjà Mari est nue et il se jette sur elle.

Parfois, il se réveille la nuit, et il sort sur le perron. Il ne faut pas, lui dit Mari, tu sais que c’est dangereux. Il sort quand même et il s’assoit en haut des marches, il fume une cigarette en regardant passer les gens qui sortent du liquor store au coin de la rue, pressant le pas lorsque la plainte de la sirène d’une voiture de patrouille vient déchirer la nuit. Un soir, il entend un coup de feu, et tout de suite après, deux voitures les gyrophares et la sirène hurlante passent en trombe sous ses yeux. Voilà : ça, c’est l’Amérique ! il se dit.

Le dimanche matin, parfois, il regagne seul le centre-ville à pied, traversant le quartier, les gamins jouent dans la rue au baseball, une voi-ture est montée sur des parpaings, capot ouvert et le propriétaire s’extirpe de dessous au moment où il passe, jean sale, t-shirt blanc avec roulé dans la manche son paquet de cigarettes. Sans doute que des gamins jouent toujours dans la rue, le dimanche matin. Un type doit bien réparer sa voiture, quelque part. Certains soirs, les flics s’élancent toujours, sirène hurlante. Il n’a pas retrouvé la rue ni le block, ni rien reconnu du quartier. Ni la maison de Donna, ni l’appartement de Mari. Mari n’est plus là, de toute façon. Mais ça n’a pas d’importance. Au fond de lui, il sait. Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie.

proposition n° 8

Tornado Alley : l’allée des tornades… la zone la plus active est la région des Grandes Plaines, entre les Rocheuses et les Appalaches. Le ciel, assombri par les nuages, pèse sur Topeka. L’entonnoir se forme à la base des cumulonimbus : un tourbillon, le cisaillement des vents dans la basse atmosphère. La nuit s’ouvre en plein jour ; un jour noir pour un monde sans espoir. Les cellules orageuses se déchaînent. Accélération du signal électrique vers les zones synaptiques : l’esprit s’ouvre à la rêverie en contemplant le ciel qui se déchire. Quand la vraie nuit rejoint enfin la part noire du jour, il faudrait s’abriter au sous-sol, mais le ciel trace une voie magique. Des choses volent qui ne devraient pas voler. L’univers se retourne. Densité absolue : pour un instant, l’âme est au diapason du monde.

Derrière la lune, dit-on, au-delà de la pluie, il y a une terre où les rêves se réalisent. Il faut attendre encore, il y a un chemin à trouver. Un pas, deux, sur la route, face aux vents violents, regarder le couvercle qui s’apprête à sauter et ce qui s’en échappera recouvrira les murs noirs d’un bleu gris beau comme un ciel d’automne sans aucun nuage. Un ciel d’automne en plein été.

Un ciel d’espoir.

I have a feeling we’re not in Kansas anymore.

proposition n° 9

Mari s’était levée, lui avait signe de la suivre. Lui, assis dans le salon, faisait mine de s’intéresser au film, seul moyen à sa connaissance de communiquer avec sa mère, coincée dans son fauteuil. Plus tard, il ne se souviendrait pas l’avoir jamais vue ailleurs que dans ce fauteuil. Il s’était levé malgré tout, passant devant elle sans qu’elle semble même le remarquer. Mais elle avait monté le son du poste avec sa télécommande. Mari l’avait entraîné dans sa chambre. Elle avait claqué la porte, blam ! éteint la lumière, l’avait poussé sur le lit. On entendait toujours la télé : It is like five miles from here ! … drrr drrr drrr… quelque part, dans l’immeuble, un téléphone s’est mis à sonner sans que personne daigne répondre… sh-h-h… Ferme les yeux, elle lui dit… hmmm… il aimait quand elle lui passait la main dans ses cheveux, quand elle l’embrassait dans le cou… whoosh… froissement des draps, les peaux nues, leurs corps glissent… Boom… ils sont par terre… Ouch !… Be nice, kids, try to be nice ! La voix haut perchée de sa mère, depuis le salon, et toujours la télé : The store opens next week, mate… sh-h-h… Ne ris pas ! Leurs bouches se rencontrent dans le noir… Ils rient sans bruit, leurs dents s’entrechoquent, ils s’embrassent, le parquet craque, une voiture passe, vrooooom, elle est déjà loin, awooga ! Coup de klaxon, coup de frein et boom ! et quelques minutes à peine après : wee-woo, wee-woo, la sirène d’une voiture de police… He just won the race !… thump thump thump son cœur bat à tout rompre… Toi aussi, elle lui dit à l’oreille. Moi quoi ? Tu as gagné la course, idiot !

proposition n° 10

La voiture se dirigeait vers Kansas Avenue, les vitres ouvertes, et l’odeur des pins, mêlé à la fraîcheur des nuits d’été, a envahi l’habitacle. Coby, perdu dans ses pensées, conduisait sans rien dire, se laissant porter par la voix de David Lee Roth à la radio. Le jeune homme à ses côtés regardait la route défiler sous ses yeux. Il agitait distraitement sa main devant lui au rythme de la chanson. Il a alors senti, encore sur ses doigts, l’odeur de musc et d’angélique aux échos troubles de lichen et de fougère du sexe de Mari.

Un peu plus tôt, ils étaient chez Yvonne, ils jouaient aux cartes, tous les quatre assis dans le salon. Sa main caressait les cuisses de Mari sous la table. Il sentait sous ses doigts le tissu rêche de sa jupe, le soyeux de sa peau se modifier soudain par piloérection. Il resta un long moment ainsi, laissant ses doigts glisser sur sa peau, effleurant les petits grains qui se formaient à la surface de l’épiderme par la contraction du muscle arrecteur des poils, réaction inconsciente de l’organisme lié à l’excitation.

Avant d’aller chez Yvonne, ils sont chez Wendy’s, à l’angle de SW Gage Boulevard et SW Huntoon Street, entre Mcalister parkway et Westboro. Ils s’embrassent à pleine bouche entre deux bouchées de hamburgers, s’étouffant à moitié, riant, crachant, ils mordent dans le pain et la viande, mordillent leurs lèvres, leurs langues se mêlent, ils mordent encore, la chair élastique de la bouche de Mari dans sa bouche, et regardez-les qui se dévorent l’un l’autre : ils ont soif de sang, ils ont faim, faim de leurs corps, ça roule sous les langues, baisers, morsures, tout pareil.

proposition n° 11

C’était un Dillon’s, ou un Wallgreens, ou plus probablement une autre enseigne aujourd’hui disparue. Un drugstore ouvert 7 jours sur 7, tôt le matin et jusque tard la nuit, en bordure du centre-ville. On y venait, le jour, pour les médicaments sur ordonnances, la presse, la boulangerie ou pour y déposer des pellicules photos à développer ; le soir, pour un pack de bières, des sacs de glace, un en-cas, des confiseries, des préservatifs ou un test de grossesse, une brosse à dents, des cigarettes, de l’aspirine, une boîte ou deux d’Alka-Seltzer, bref tout produit de première nécessité. Un écran de surveillance derrière le comptoir diffusait sans fin les images en noir et blanc de populations bigarrées se croisant sans se voir dans les allées encombrées.

proposition n° 12

Qui se souvient du centre commercial de White Lakes, à SW 37 th St. et SW Topeka Blvd. ? Le mall a ouvert au milieu des années 60. C’était le premier du genre dans le Midwest, l’un des tout premiers du pays. Avec un magasin Sears d’un côté, et un JC Penney à l’autre bout, on y trouvait tout ce qu’on voulait, et White Lakes a poussé à la faillite presque tous les commerces du centre-ville de Topeka. — Elle dit : je me souviens, il y avait une petite boutique où je me suis fait percer les oreilles. Et il y avait un type qui jouait de l’orgue dans le magasin de musique à côté de Sears. — Lui dit que le Walgreens avait la forme d’un L, et il y avait deux entrées, l’une était à gauche au bout du corridor. — Tout à fait à la sortie du centre, juste à côté de Sears, il y avait un petit pont au-dessus d’un bassin où il y avait des poissons. C’est là qu’ils installaient chaque année la scène pour le spectacle de marionnettes de Noël. Elle dit que c’est un de ses plus beaux souvenirs. — Elle, sa mère tenait The Gallery, une petite boutique à côté de Sears qui vendait des bijoux. — Quelqu’un se souvient du restaurant Town and Country ? La meilleure soupe à l’oignon que j’ai jamais mangée ! On n’y accédait que depuis l’extérieur du centre, il était situé du même côté que le Walgreens. — À une époque, il y avait un petit café à l’entrée du Walgreens, et il y avait un magasin de jouets, aussi, sur la gauche. Il y avait une colline à l’arrière du parking près de Sears, qui menait au cinéma FOX. — Lui, il habitait Kansas City, et sa famille venait pour toute une journée ici au moment de Noël. — Qui se souvient du Hat Box ? Elle demande. — Ma sœur était serveuse au Windjammer Inn, et j’ai travaillé pendant des années à la librairie Town Crier. J’aimais bien les marionnettes de Noël. — Quelqu’un se souvient du château d’Aladin ? Avec les fontaines, c’est mon souvenir le plus prégnant. — Elle, sa famille était propriétaire du Hat Box et du Hat Box II. Elle dit que c’était là qu’on venait se faire percer les oreilles, juste à côté du Brass Rail, du côté de Sears. Sa grand-mère, Helen Gish, avait démarré l’affaire. Elle était la toute première locataire du centre ! Son frère, Keith Meyers, était promoteur et copropriétaire du centre commercial et son beau-frère, Tom Martin, était propriétaire de l’entreprise qui a construit le centre commercial. Sa mère à elle a commencé à travailler là-bas peu après sa naissance. Elle y a travaillé aussi tout du long de ses années de collège, de lycée et d’université. Pendant dix ans, trois générations d’entre eux ont travaillé là, elle dit. — Et lui, il se souvient qu’à gauche de Sears, il y avait dans une petite allée un coiffeur et une salle d’arcade. À une époque, il y avait même une épicerie, le Falleys Grocery Store, ce qui n’était pas courant dans ce genre de lieu. L’épicerie était sur la gauche, près de l’entrée principale, mais on pouvait y accéder sans passer par le centre. — Lui, il a grandi en allant dans cette salle d’arcade, chez Orange Julius et impossible d’oublier non plus la boutique de sandwich Little Kings !, il dit — À l’étage inférieur, c’est là où il y avait l’épicerie, Orange Julias et Merle Norman. Et aussi le magasin de disque Joe Henry’s, et Zerchers Photos, un de ces kiosques qui proposait le développement des pellicules photos et les clés minute ; les deux étaient pas très loin de Sears… Il y avait un restaurant aussi à l’entrée du Sears, non ? — Je me souviens avoir vu Wizzo le Clown ici, et mon Dieu ! comme il m’a fait peur quand je l’ai vu de près ! — Il dit que l’entrée du centre donnait directement dans le magasin Sears, et tout à coup le plafond s’ouvrait sur plusieurs étages, et c’était dément, il y avait suspendu le long des murs ces animaux géants, entre la peluche et la piñata, qui semblaient te regarder bizarrement, et lui, ça lui fichait la trouille à chaque fois. — Vous vous souvenez de Darla, qui travaillait comme serveuse au restaurant Sears ? Elle travaille toujours pour eux, mais au West Ridge Mall maintenant. —The Brass Rail, il dit, un restaurant situé près de la sortie, vendait les meilleurs tacoburgers de la ville ! — Elle, elle a pris des cours de couture dans le cadre des ateliers qu’organisait JC Penney. Les fontaines au milieu du centre étaient très belles, elle dit qu’elle se souvient de ça. — Il n’y avait pas une école de mannequins là-bas ? Elle dit qu’à l’époque courrait une rumeur selon laquelle une jeune femme y avait été tuée, mais elle, elle dit : oui, il y avait une école de mannequin dans la partie basse de White Lakes, ça s’appelait Barbazon School of Modeling, et ça a fermé à la fin des années 80, mais personne n’a été tué ici. — Lui dit qu’une élève de l’école de mannequinat a été assassinée sur le parking devant le Windjammer Inn. Elle s’est disputée avec son petit ami et il lui a tiré dessus. La police est arrivée, et a ouvert le feu. Le type est mort peu après de ses blessures. — Walgreens avait un restaurant avec des tables qui donnaient dans le mall, et vous pouviez voir tous ceux qui rentraient et on discutait avec les potes qui venaient. À l’époque, on avait le droit de fumer dans les lieux publics. — Lui dit que White Lakes était le lieu ou être et être vu. Les gens venaient ici de Kansas City, de l’Iowa et même du Nebraska. Mais des années plus tard, le quartier s’est transformé, la délinquance a explosé et le coin est devenu le terrain de jeu de bandes rivales. — Depuis la fin des années 90, White Lakes est à l’abandon, il dit. — Tous, ils trouvent ça triste. Tant de souvenirs, ils disent.

proposition n° 13

Le jour se lève à peine. Une pluie fine tombe sur le bâtiment du Capitole. Au sommet de la tour Jayhawk, la silhouette de l’oiseau imaginaire du même nom, mascotte des équipes sportives de l’université du Kansas, un mélange entre le geai bleu et le faucon, illumine le ciel de ses néons bleu, rouge et jaune. Plus bas, un couple fait l’amour, la fenêtre ouverte. Dans l’appartement voisin, un homme dort avec une arme chargée sous son lit. Un gardien de nuit qui a terminé son service pousse la porte de Classic Bean, sur South Kansas Avenue. Il est 8 h. Il commande un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. À 11 h, au 118 SW 8th Ave., le serveur du Celtic Fox dresse les tables pour le service de midi. Un homme sort d’un taxi. Dans un bureau un type fait prévenir sa femme qu’il rentrera tard, après dîner. Puis il appelle sa maîtresse et l’invite le soir chez Lupita’s, le restaurant mexicain. Une voiture freine brusquement en face du Landon State Office Building. Un homme suit une fille dans la rue. Deux jeunes garçons passent en skateboard. Il est 15 h, une femme pleure devant l’immeuble du Kansas Legal Services, un cabinet d’avocats à but non lucratif qui aide les personnes à faible revenu. À 18 h, il ne pleut plus. Les gens sortent des bureaux et envahissent les trottoirs. La circulation se fait plus dense. Il est 21 h et il pleut à nouveau. L’orage gronde au loin. Un éclair zèbre la nuit. Un couple finit de dîner en silence chez Lu-pita’s. Ils vont se séparer le lendemain. Une voiture grille un feu. Un type ivre passe devant le restaurant, un sac en papier à la main. Il sort du liquor store au coin de la rue. Assis en surplomb en haut des marches d’un immeuble voisin, un jeune homme le regarde passer en fumant sa dernière cigarette. Sa petite amie lui demande de rentrer. Une voiture de police passe en trombe, sirène hurlante. La pluie a cessé. Un nuage sombre vient cacher la lune.

proposition n° 14

Ça le rendait dingue, tous ces noirs qui s’affichaient avec des blanches qu’il croisait dans la rue. Et ces putains de latinos, pareil. Leur faute s’il était au chômage et que ça durait ; leur faute aussi si Grace l’avait quitté il y a deux ans. Faudrait pas qu’ils le chauffent de trop, tous ces types. C’est pour ça que son flingue, il l’avait toujours sur lui, même quand il dormait : la fenêtre de sa chambre donnait sur la rue, et il avait le sommeil léger.

En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer. Elle se leva, fit glisser sa robe de chambre, se regarda dans le miroir de la chambre à coucher : cheveux blonds, les yeux noisette, le nez en trompette, elle n’avait rien perdu de son charme d’alors ; quelques rides au coin des yeux, d’accord ; les seins trop lourds, les hanches un peu trop larges ? Pour lui peut-être, mais bien des hommes se retournaient encore sur son passage ; des cernes, oui, mais à qui la faute ? Non, décidément, elle ne pleurerait pas cette fois : elle s’habilla, ramassa le téléphone et passa deux coups de fil, le premier pour prendre rendez-vous l’après-midi même avec un avocat du Landon State Office. Un homme a des besoins, c’est ce qu’il se disait. 45 ans, merde ! Un bon boulot, l’argent qui rentrait : c’était lui. Pas sa faute si ce qui faisait le charme des hommes de son âge, c’est ce qui le gênait maintenant chez elle. Un homme a des besoins et il prend maîtresse. Ça ne prête pas à conséquences, alors inutile d’en faire une montagne, voilà ce qu’il se disait. En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer : elle se doutait pourtant qu’elle savait, pour elle et lui. Même lui s’en doutait, il lui avait dit qu’il faudrait qu’ils en parlent tout à l’heure, au restaurant. Elle fixa son reflet dans la vitre, ses yeux en amande, ses cheveux bouclés, sa belle peau brune. C’est ça qu’il aimait, bien sûr qu’elle avait raison : non pas elle, mais le parfum de nouveauté, l’exotisme qu’elle dégageait, pas encore gâché par l’habitude. Mais elle n’allait pas lui laisser le temps de s’habituer : ce soir, elle le quitterait.

Il regarda le sac en papier brun dans sa main, s’appuya contre le mur pour ne pas tomber. Il en tenait une bonne, cette fois. Une fois de plus. Un couple était assis dans le restaurant mexicain, il les voyait derrière la vitre : plus tôt, c’est d’une vie comme la leur dont il aurait eu envie ; une vie dont il s’était privé. Maintenant, il s’en foutait. L’alcool faisait ça ; l’alcool l’aidait à oublier qu’au fond, il était déjà mort.

proposition n° 15

Tu peux bien faire des manières, jeune homme, je sais bien ce que tu as dans la tête ; Mari elle dit que tu n’es pas comme les autres, et c’est vrai que tu n’es pas comme les autres, et ton accent nous fait fondre — nous les filles on est comme ça —, et c’est bien le pire, parce que derrière les courbettes que tu fais pour me plaire et ton accent irrésistible — soi-disant irrésistible —, tu es pareil que les autres, pareil que celui qui m’a mise enceinte de Denise, la demi-sœur de Mari, pour me quitter aussitôt ; pareil que le salaud qui a mis enceinte ma Denise quand elle avait 16 ans à peine, parti lui aussi (et c’est pas plus mal, il est en prison maintenant, ce salaud — pour braquage ! —, et tu imagines si ma fille était restée avec lui ?) et pareil aussi que le père de Mari ; c’est vrai, il est resté, lui, il m’a épousée, il a attendu que la petite vienne au monde, mais après il est parti comme les autres : soi-disant que j’étais folle, que je devrais me faire soigner, bouger mon cul de mon fauteuil et arrêter de gueuler, il a dit — mais qui l’a élevée, en définitive, Mari, hein ? Moi ! Moi toute seule, et son père, elle ne saurait même pas le reconnaître dans la rue, tellement ça fait longtemps qu’elle ne l’a pas vu —, alors je sais, je sais, merde, je sais ce que tu as dans la tête, jeune homme, je sais que tu ne penses qu’à une chose, une seule chose, et cette chose te ronge le cerveau : la seule chose à laquelle tu penses, c’est baiser ma fille ; tu fais bonne figure, assis avec moi dans le salon, tu fais mine de t’intéresser à moi, au film qu’on regarde ensemble à la télé, à notre vie de merde, à Mari et à moi, mais moi j’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi, j’ai pas besoin qu’on fasse semblant, moi j’ai besoin d’un homme qui m’aime, mais ça n’existe pas un homme qui aime, et tu peux bien me raconter ce que tu veux, que tu vas l’épouser ma fille, arrête, arrête un peu jeune homme, dans deux minutes vous allez vous enfermer dans la chambre, et je sais que je vais devoir monter le son de la télé pour couvrir les cris de ma fille, cette petite salope qui ne se rend même pas compte de tout ce que j’ai sacrifié pour elle, ah non, elle croit que c’est un dû, mais j’ai foutu ma vie en l’air pour elle, moi ; moi je suis restée, je ne l’ai pas abandonnée comme son père a fait, comme a fait le père de Denise, je les ai élevées mes filles, comme j’ai pu, et elles, elles font quoi, je te le demande, hein, elles, elles s’envoient en l’air avec le premier salopard venu, elles ne pensent qu’à ça ; enfin, Denise, elle en est revenue, elle est mère-fille maintenant, elle peut courir pour se trouver un homme qui veuille bien la baiser — ne serait-ce que ça, tu vois : la baiser, vite fait bien fait, parce qu’on a des envies, nous aussi ; vous croyez quoi : nous aussi, on aime ça, nous aussi on veut baiser —, et Denise elle va finir comme moi et elle ne mérite pas mieux, mais Mari j’avais espoir, elle a de bonnes notes à l’école, ma Mari, elle est belle, et moi aussi j’étais belle quand j’étais jeune, le père de Mari disait que j’étais belle, que j’étais sa princesse, il m’avait même promis de m’emmener chez toi, tient, dans ton pays si romantique, paraît-il, mais il est parti tout seul après m’avoir baisée, il m’a fait une môme, c’est tout ce qu’il a fait, et pourtant il avait des manières, lui aussi, il était pas comme les autres, non, mais au fond, il était un homme, et un homme ça ne vit que pour courir après le cul des filles, et ma Mari, je sais que tu ne penses qu’à ça, son cul, et après tu vas partir et elle restera seule, et si tu lui colles un polichinelle dans le tiroir, tu feras comme les autres, tu disparaîtras aussitôt, encore plus vite, et plus loin encore, plus loin même que les autres, je sais, et Mari ça sera bien fait pour elle, allez, cette petite écervelée, cette petite conne, elle peut bien faire la belle, elle peut bien parader avec toi à son bras, je sais moi ce qu’elle a derrière la tête, elle veut se faire baiser par toi, et y’a rien d’autre qui compte, c’est une salope ma fille, comme sa demi-sœur Denise, et elle finira comme Denise et moi, pareil, coincée dans un fauteuil à ne même plus pouvoir pleurer, à attendre que ça passe sans pouvoir oublier qu’elle s’est fait baiser, par toi et par la vie.

proposition n° 16

Méfie-toi, jeune homme, cette Amérique que tu regardes, tu ne la vois pas telle qu’elle est. Tu as la belle vie ici, une vie sans enjeux véritables : tu vis sans risque. Ton Amérique, c’est du folklore. Topeka, tu peux l’idéaliser autant que tu veux, revenir aux Indiens si ça te chante, les indiens représentent à peine plus d’un pour cent de la population désormais. Tó Ppí Kˀé, « un bon endroit pour planter des pommes de terre » ? Il n’y a que la mauvaise graine qui pousse ici de nos jours. Les voitures de police qui filent dans la nuit, sirènes hurlantes, tu les regardes passer avec un frisson d’excitation, mais pour moi ça veut dire qu’un crime de plus vient d’être commis. Il y a un braquage et deux agressions sexuelles perpétrés chaque jour dans cette ville, un meurtre tous les 20 jours... Près de neuf pour cent des familles qui habitent Topeka — plus de douze pour cent de la population ! — vivent sous le seuil de pauvreté. Ça fait dix-sept pour cent de ceux qui ont moins de 18 ans, et huit pour cent de ceux qui ont 65 ans et plus ! Tu ne me crois pas ? Je sors pas ça d’un chapeau, hein ! Je l’ai lu dans le journal local, pas plus tard que ce matin.

Il n’y a rien à faire à Topeka, et rien à l’horizon. Il n’y a même plus de place pour les rêves. Toi, jamais tu ne feras ta vie ici : ta vie est ailleurs, elle est chez toi, de l’autre côté du monde. Au fond de toi, tu le sais, et c’est pour ça qu’ici tout te semble permis. Mais de rien de tout cela n’est réel. C’est un décor, un film dans lequel tu peux jouer le rôle de ton choix, mais lorsque le film sera fini, quand tu auras tourné la page, rangé cette histoire dans un tiroir, nous, nous serons toujours là, dans cette ville perdue au milieu de nulle part, et il faudra bien que d’une manière ou d’une autre on continue à vivre. Allez, profite de ton rêve, jeune homme, mais tâche de ne pas être dupe.

proposition n° 17

Son prénom l’avait fait rire. Chez lui, c’était un prénom daté, mais ici, il restait populaire : Renee (avec un accent), c’est le prénom de ma mère, mais quand je te vois, je ne vois pas ma mère, il avait dit.

Elle avait ri : idiot, ta mère n’est pas noire, que je sache !

Il partageait quelques cours avec Renee, et toujours elle s’asseyait à côté de lui. Elle prenait le temps de lui expliquer ce qu’il ne comprenait pas. Elle se moquait gentiment de ses maladresses et de son accent, et lui la trouvait toujours plus irrésistible. Ce qui n’était qu’un jeu tourna rapidement au flirt, le flirt à quelque chose de plus fort : derrière les rires échangés pointait une certaine gravité. Un jour, il glissa sa main sur la sienne, et elle se laissa faire. Mais le lendemain, elle le prit à part. Ils parlèrent un long moment seul à seul au fond d’un couloir du lycée. Il lui disait qu’elle se trompait. Il s’en foutait, du regard des autres. Il pouvait bien perdre les quelques amis blancs qu’il s’était faits, s’ils ne pouvaient pas comprendre. La belle affaire !

Un jeune noir qu’il connaissait de vue s’est approché de lui. Le ton monta sans qu’il comprenne pourquoi. Renee s’est interposée. Le type est parti, en maugréant. Tu vois, fit Renee. C’est plus compliqué que tu ne l’imagines. Tu n’es pas à New York, ici. Ou à San Francisco : ici, c’est le Kansas ! Bienvenue en Amérique ! Et elle éclata de rire. Elle lui prit la main, la serra fort et déposa furtivement un baiser sur sa bouche. Restons amis, elle lui dit. Et restons-en là.

Jamais ils ne s’étaient disputés aussi fort. Ils auraient voulu partir chacun de leur côté, et c’était terminé, seulement ils étaient obligés de marcher dans la même direction, elle pour rentrer chez sa mère, et lui pour rejoindre l’arrêt de bus. Il faisait chaud, ils marchaient depuis un bon moment, à un mètre l’un de l’autre, sans un mot, ruminant leurs colères. Ils débouchèrent sur une place. Il y avait un banc, à l’ombre. Il alla s’asseoir. Il avait près de 20 minutes à tuer avant le prochain bus, de toute façon. Elle s’assit à l’autre bout du banc. Chacun regardait devant soi, mais dans la même direction. Au bout de la rue, une vieille dame s’avançait. Plus elle s’avançait, et plus il leur semblait qu’elle venait vers eux. Elle déboucha sur la place, et au lieu de tourner dans l’avenue qui la conduirait vers le centre-ville, qui était certainement sa destination première, elle s’arrêta à moins d’un mètre d’eux. Elle posa son sac, s’essuya le front et les joues avec un mouchoir qu’elle remit aussitôt dans sa poche. Mais, plutôt que reprendre son chemin, elle restait là, à les fixer. Ses yeux passaient de l’un à l’autre, elle souriait. Il y avait de la place sur le banc, néanmoins il se leva et lui proposa de s’asseoir. Non, non, non, elle fit. Restez assis, jeune homme, je vous regarde, c’est tout… Vous êtes beaux, tous les deux, vous savez ça ? Vous êtes beaux, ensemble. N’allez pas gâcher ça, hein ? Elle s’éloigna. Ils la regardèrent passer. Imperceptiblement, sa main glissa pour prendre la sienne posée sur le banc.

Un an a passé. Il était rentré dans son pays, le voilà de retour. Il attend, assis sur les marches en haut de l’escalier qui mène chez elle. Il l’attend et elle ne le sait pas. Il a voulu lui faire une surprise, il a demandé à ce qu’on le dépose là, trop loin de chez lui pour qu’il rentre à pied. Il sait qu’il peut dormir chez elle, mais elle n’est pas là. Elle devrait déjà être rentrée. Les minutes passent, qui deviennent des heures. Il faisait encore jour lorsqu’il s’est assis, il est maintenant dans le noir. Enfin, une voiture s’arrête. La porte côté passager s’ouvre, il la voit qui s’apprête à descendre, se ravise, se tourne vers le conducteur. La lumière du plafonnier éclaire d’une lumière sale le baiser qu’ils échangent. Lui, depuis l’escalier, voit tout. Il voit tout et ne bouge pas. Elle claque la portière et s’élance sur les premières marches. Elle s’arrête net quand elle le voit, assis en silence. Elle sait. Elle sait qu’il ne peut pas ne pas avoir vu. Elle sait qu’il a compris. Pourtant il ne dit rien. Il la regarde, c’est tout. Puis il se lève, la rejoint et l’embrasse sans un mot. Il ne dit rien, ne pose aucune question. Plus tard, ils se glissent dans son lit. L’amour s’éteint, les corps s’étreignent. Passion rugueuse. Ils jouissent forts tous les deux. Au levé du jour, elle dort encore, il s’habille et sort sans bruit. Ils ne se reverront plus.

proposition n° 18

Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie. Pas elle : la mélancolie. La mé. lan.co.lie. La colère aussi. Ça colle aux doigts, la colère. Pas ça qu’il aime. Pas la colère, ni elle : son absence. Son absence. SON ABSENCE, merde ! C’est ça qu’il aime : une blessure légère qu’on agace. Une gerçure. Comme le sel sur les lèvres. Ça pique, l’absence. Le définitif. Ça pique un peu. Ça dérange le quotidien. Ça mouille un peu les yeux, la mélancolie. Les rues d’autrefois parcourues à l’envers sont faites de son absence définitive. Les lieux rebattus dessinent un territoire retourné à l’imaginaire. Chauffée à blanc la mémoire cristallise les souvenirs sous forme solide ; billes multicolores : agate, araignée, œil de chat, qui roulent sur des pistes étrangères suivant des tracés flous.

proposition n° 19

Cette ville ressemblait à toutes les villes de ce côté-ci du continent américain : des villes climatisées, aseptisées, aux larges avenues perpendiculaires nommées par un numéro et une indication géographique. Un centre-ville construit suivant un plan orthogonal à mailles carrées, où chaque quadrilatère formé par l’intersection des rues constitue un bloc, et chaque bloc équivaut à un quartier.

Downtown, le Central Business District ou quartier d’affaires. Immeubles de bureaux, grands magasins et bâtiments publics ; une ruche le jour, la nuit une ville morte qui tourne en mode automatique : serveur informatique, data center, climatisation, signalétique, enseignes et éclairage public. Tout à côté, le quartier intermédiaire, où vivent les minorités et populations pauvres : immeubles d’habitations anciens de taille moyenne, friches industrielles et entrepôts désaffectés ou réhabilités, commerces de proximité. Puis en périphérie, les suburbs, banlieues résidentielles pour classes moyennes. Quartiers pavillonnaires, environnement boisé, terrains gazonnés et clôturés à l’arrière, un arbre avec l’allée asphaltée à l’avant.

Cette ville, une ville comme toutes les autres villes : downtown, des bâtiments en briques, comme à Dunkerque, Londres ou Flagstaff ; comme à Flagstaff, New York ou à San Francisco, dans les bars les enseignes lumineuses Coors ou Budweiser éclairent d’une lumière tamisée les banquettes et les tables. Une ville où l’on vit et meurt chaque jour, dans le va-et-vient des activités humaines. Une ville comme toutes les autres, un monde d’avenues, un plan en damier, comme dans les citées antiques, une ville comme Alexandrie ou Pompéi. Une ville avec des nuits de pleine lune, des soirs d’été, des fins d’après-midi où des couples marchent serrés dans le froid mordant de l’hiver. Cette ville ressemblait à toutes les villes. Ce lieu était partout. Ce lieu était nulle part : cette ville ne ressemblait à aucune autre.

proposition n° 20

Central Business District. Dès 18 h, les populations migrent en masse vers les suburbs. Les bureaux se vident. Les grands magasins ferment. La nuit tombée, il n’y a plus âme qui vive dans le quartier des affaires. L’humanité fait place aux machines. La nuit le Central Business District est une ville morte qui tourne en mode automatique, bercé par le bourdonnement des climatiseurs. Vraiment ? Est-ce que les arbres qui tombent dans la forêt font du bruit, quand il n’y a rien ni personne pour les écouter ? La lumière du soleil est elle blanche s’il n’y a personne pour l’observer ? Au cinquième étage, le couloir en face de l’ascenseur dessert-il encore des bureaux aux portes en verre fumé ? Derrière la porte de la pièce du fond, la machine à écrire posée sur la table de travail ronronne-t-elle toujours, parce que la secrétaire a oublié de l’éteindre en partant ? Il y a deux feuilles glissées dans le rouleau, séparées par un papier carbone. Posés sur la table, une pile de feuilles noircies d’une écriture serrée, un livre. Un cadre avec une photo de famille. Les feuilles bougent doucement sous l’effet du souffle en provenance du climatiseur. La feuille du dessus glisse imperceptiblement. Il y a dans la corbeille à papier un gobelet en carton dans lequel stagne un fond de café froid. À côté du bureau, une armoire, dedans sont classés des cartons d’archives. Au fond de la pièce, une double porte vitrée abrite la salle informatique. Des lumières clignotent depuis les racks sur lesquels sont fixées les machines. Dans la salle, la température est basse, l’espace sonore envahit du cliquetis des ordinateurs, bourdonnement sourd et bruits blancs. Craquements. Crissements. Climatisation. Serveur informatique. Dossiers suspendus, cartons d’archives. Machines à écrire et feuilles carbone. Café froid. Corbeille. Feuilles volantes. Que devient ce dont on parle quand il n’y a plus personne pour le dire ? Quand il n’y a personne pour le voir ? Qu’est-ce qu’un lieu vide, la nuit, sans les hommes ? Faut-il qu’il y ait quelqu’un qui observe ou écoute pour que la feuille s’envole du bureau ? Pour que tournent les machines ? Pour que le bruissement du serveur soit une réalité ? Faut-il une présence humaine pour faire exister les choses ? La nuit, au cinquième étage d’un immeuble du Central Business District, le couloir disparaît quand se referme la porte de l’ascenseur, avalé par la moquette, avalé par la nuit, avalé par le vide. Plus de portes, plus de machine à écrire, d’ordinateurs, de serveurs, plus de bourdonnement, plus de cliquetis, plus rien, tout flotte, un monde en suspens, en attente. Un autre monde, un monde en état de superposition qui cesse d’exister sous le regard des hommes ; les hommes qui n’apportent que décohérence.

proposition n° 21

Andy Warhol. Elvis, deux fois. Moi, deux fois. Un singe, un robot, un tigre. William Blake. Alan Moore. Singe en bronze du Ghana. Robot mécanique en métal, tôle et fer blanc agrafé. Tigre de papier : the tiger, écriture manuscrite. Cadre noir. Nemo, Promethea. Bois plaqué chêne. Poussière grise. Ruban rouge. Pochette en papier blanc (rayures bleues), soigneusement pliée. Bleu (bleu nuit, turquoise, bleu roi, bleu clair), noir, vert, marron, blanc, rouge (et jaune et orange et bleu encore). Agrafes. Comics. Six crânes mexicains. Batman, en lego et en peluche. Un grigri japonais.

proposition n° 22

Une pièce rectangulaire, huit ou dix mètres carrés, à gauche en haut de l’escalier (l’escalier recouvert d’une moquette foncée, dominance rouge et bleu, avec motif floral). Une porte en bois, peinte en blanc. Murs blanc-ivoire. Parquet. Un placard encastré à droite en entrant, porte coulissante, bois brun clair, étagères en bois. Un lit, en face, contre le mur, près de la fenêtre. (Le lit en bois blanc.) Dessus de lit jaune. Fenêtre à guillotine. Rideaux bleu-pastel. Moustiquaire. Bloc de climatisation sous la fenêtre. Une petite table dans l’angle, à gauche (en bois également). Un stylo. Un bloc-notes. Quelques pièces de monnaie. Un billet d’avion. Un passeport. Sur le lit, une valise ouverte.

proposition n° 23

Le Capitol se détache dans la nuit, sur Jackson Street, au fond de la 9e. À l’angle de la 9e et Kansas Avenue, en face de la Core First Bank & Trust, une vieille horloge en fonte à quatre faces marque 8 h 33. Toujours, ici, de larges avenues. Kansas Ave., une deux-fois-deux-voies, séparées par un terre-plein central, traverse le centre-ville. Une voiture à l’arrêt. Le feu rouge en face. Le bitume après la pluie luit doucement sous la lune. À droite, une boîte bleue US Postal Service posée sur ses quatre pieds, devant l’entrée en verre d’un immeuble de plusieurs étages. De chaque côté, à intervalles réguliers, des places de parking en épis. Quelques arbres régulièrement plantés. Les bâtiments défilent, alternant ancien et moderne. Pierres ou briques rouges, bois et verre. Les enseignes se succèdent le long du trottoir, 3 flowers (metaphysical treasures), Maricels boutique, Express Cash Payday Loans, Christian Science Reading Room, Leaping Hamas, US Bank, H&R Block, Lupita’s, d’autres encore. Toujours de petits bâtiments carrés de deux étages, surmontés d’un toit plat. Derrière, un parking aérien et ensuite, le dos d’immeubles plus anciens se devine, en briques rouges recouvertes de chaux blanche. Vue d’en haut, l’avenue semble ne jamais prendre fin, elle se noie dans les lumières du lointain. Les premiers immeubles sont de tailles modestes, mais plus on regarde loin, plus ils semblent s’élever. L’avenue est baignée de lumière et quelques bureaux et le grand parking aérien sont restés éclairés. Au-dessus, la nuit a recouvert les toits, faisant ressortir, à gauche, l’enseigne lumineuse de Capitol Federal, au loin à droite, la silhouette de néon du Jayhawk sur sa tour, devant le dôme éclairé du Capitol building. Depuis le ciel, l’avenue fait comme une trouée de lumière qui irriguent les immeubles qui ont poussé tout autour. La ville ailleurs est plate, qui s’étale de chaque côté de cette échappée, chaque maison dans le lointain une luciole brillant doucement dans le soir.

proposition n° 24

South Kansas Avenue. JC Penney. Une fois par mois, quand il touchait son argent de poche, il venait ici, au rayon menswear du grand magasin. A. et A. venaient avec lui, ravies d’avoir sous la main un garçon soucieux de sa garde-robe. À Noël, alors que le soir tombait, ils aimaient remonter l’avenue illuminée jusqu’au parking, les bras chargés de sacs.

En juillet, lorsque le bus le déposait downtown, il remontait l’avenue à pieds pour rejoindre l’appartement de Mari, écrasé par la moiteur des jours d’été. Passant devant l’entrée du JC Penney, il sentait le souffle glacé de la climatisation jusque sur le trottoir.

En décembre 2012, le conseil municipal de Topeka a approuvé un projet d’amélioration de plusieurs millions de dollars le long de l’avenue, entre les 6e et 10e avenues. Quatre années durant, l’avenue n’a plus été qu’un vaste chantier à ciel ouvert. Les travaux ont pris fin en 2016.

L’avenue est passée à trois voies, avec une voie centrale de virage. Les trottoirs ont été élargis, pour offrir plus de passage aux piétons et permettre aux restaurants de créer des terrasses. La firme Weststar Energy s’est installée dans l’immeuble qui abritait autrefois JC Penney.

proposition n° 25

Revenir. Visiter les lieux d’autrefois. La ville est vivante. Les souvenirs se sont fossilisés. La ville s’est transformée sans nous attendre. Y retourner quand même. Fouiller sans cesse. Archéologue sans autres outils que le mental et une feuille de papier. Pas même une feuille. Un traitement de texte. Retranscrire l’incertain en virtuel. Se confronter à la désillusion. Y retourner. Tout ce qu’on connaissait serait devenu poussière. Des particules coincées dans le prisme d’une lumière hésitante entretenue par une mémoire assez peu fiable. Une ombre vacillante projetée sur le mur des nuits blanches. Plus rien n’existe ailleurs que dans la tête. Ce qui surgit à force de creuser n’a même pas valeur de document. Plus rien n’est vrai et il n’y a plus rien qui subsiste de tangible. On peut s’interroger sur ce qui a bien pu l’être dans ce que reconstruit à son avantage le mental soumis à rude épreuve. Les rues ne sont pas là où elles devraient être. Les maisons ont disparu. Les kilomètres avalés. Les façades ravalées. Les gens. Les souvenirs. Déplacés. Disparus. Même les visages s’effacent. Pourquoi reconstruire sinon pour se perdre. Fuir quand il n’y a rien à fuir. Se sont les années qui ont fuis. Soi-même on pensait s’être resté fidèle. Bien sûr qu’on s’est trahi. On regarde en arrière et il n’y a rien derrière. Une ville. Des souvenirs. Rien ne s’emboîte. La page blanche. Le réel. Un mur sur lequel on se jette à pleine vitesse. Encore et encore. Jusqu’à creuser une brèche. Au risque de s’abîmer. Sublimer. Écrire. Au moins ça. Écrire.

proposition n° 26

Un jour, j’ai senti vibrer la ville ; je l’ai sentie vivante. À la manière de Jack Hawksmoor, le personnage fictif imaginé par Warren Ellis, je me suis senti lié à la ville. Aux villes. Les villes tentaculaires, chargées d’histoire(s). Un lien viscéral, organique : sitôt dans la ville, je me lance dans les rues au hasard, j’attends le basculement, comme une oscillation légère de la réalité qui vient dès les premières minutes. Alors la ville me parle. Les enseignes lumineuses envoient des avertissements, les brèches sur le trottoir indiquent de nouvelles directions. Un chat miaule sous une voiture pour m’attirer dans une ruelle qui n’était pas là l’instant d’avant. Une ville nouvelle se dessine. Une ville souterraine, invisible et pourtant traversée par les mêmes rues, les mêmes métros. Quand ai-je pris conscience de ce lien particulier ? C’était déjà Paris, lorsque j’étais enfant. Londres, certainement, à peine un peu plus tard. Ou New York, Chicago, Los Angeles. Ou Barcelone ?

C’était peut-être le premier soir à Tokyo que j’en pris véritablement conscience, peut-être parce que ce voyage arrivait longtemps après les autres. Le dimanche 13 mai 2008 exactement, vers minuit ou une heure, depuis la fenêtre de l’hôtel Intercontinental, tandis je contemplais la baie s’étendant sous mes pieds quinze étages plus bas. Un nouvel éveil. Le flux incessant des bateaux, juxtaposé à l’enchevêtrement incroyable des voies d’autoroute sur ma droite (qui m’évoqua un dessin de Escher), et la ville illuminée, en fond, qui semblait s’étendre à l’infini. Ou le trajet en monorail, une ou deux nuits plus tard, depuis la gare de Shimbashi jusqu’à l’île d’Obaida : j’étais absolument seul dans le wagon, au cœur d’une ville surpeuplée et la ville m’appelait avec insistance. C’est peut-être enfin de me perdre dans les rues étroites en descendant n’importe où au gré des stations de la ligne circulaire de surface JR, qui me révéla vraiment la ville comme corps vivant, indépendamment des hommes qui la peuplaient. Il m’avait fallu me perdre pour me retrouver. La ville me révélait à moi-même. Des liens distendus, longtemps ignorés, se resserraient soudain : tout faisait sens. J’étais dans la ville et la ville était une et je faisait partie de ce tout.

proposition n° 27

L’aérogare, portes automatiques, voies circulaires, escaliers, escalators, lobby, baies vitrées, plantes vertes. Derrière les vitres le tarmac, le ballet des avions. Les douanes. Zip-zap des fermetures éclair. Passeport biométrique. Couloirs sans fin. Tapis roulants. Chariots à bagages. Personnel de maintenance. Hôtesses. Micro. Cabine crew. Boutiques duty-free. Salles de prières. Salon. Salles d’attente. Ici, le lieu avant le lieu. Le lieu de tous les possibles. Le lieu où le temps s’étire à l’infini, au gré des impatiences et des jetlags. La vie en time-lapse. La vie en stop-motion. Fast forward. Stop. Play. Rewind. Play again. Joue encore… Et encore. Un dollar en poche et le cœur gros. Étranger en transit. Embarquement. Le hublot plutôt que le couloir. Toujours les papillons au ventre au moment du décollage. Frisson intérieur. Petit plaisir secret. Du ciel à perte de vue. Du bleu traversé de nuages. Jet-stream. Légère turbulence. Les plaines du Midwest parfaitement dessinées 6000 mètres plus bas lorsque l’avion commence sa descente. À perte de vue, des champs impeccablement tracés. Figures géométriques. Vert clair, foncé, brun, jaune. Figures rondes ou carrées. Des rectangles. « Prepare for landing ». Trains sortis. Touchdown. Spoilers. Inversion de poussée. L’avion avale la piste. Se stabilise. Parking. Passerelle. Couloirs. Dehors, l’odeur des pins.

proposition n° 28

1685 miles. Nous étions partis de Santa Monica juste avant l’aube, le 26 décembre. Un jeudi. Nous nous sommes arrêtés quelques minutes le long de la plage et j’ai couru jusqu’à la mer. Je suis resté un moment à regarder le jour se lever sur l’horizon, l’eau fraîche sur mes pieds nus. Puis j’ai rejoint la Buick, une Skylark de 72, et nous avons roulé jusqu’à Barstow. Los Angeles semble ne jamais finir quand on veut la quitter, la voiture avale les kilomètres d’autoroute et la ville est toujours là, qui défile devant mes yeux scotchés à la vitre arrière, mais tout à coup c’est le désert, et Barstow, enfin. Une nuit sur place, on repartira demain pour Phoenix. Je me souviens vaguement de Barstow, une brocante où Jeff m’emmène avec lui chiner des livres, un ventilateur qui tourne, la chaleur écrasante. Au petit déjeuner, un bol de Cherrios avalé en regardant un dessin animé avec la fille de Jeff. De Phoenix, je me souviens de la maison immense et de la piscine donnant sur le désert. J’avais marché plusieurs centaines de mètres droit devant moi. J’étais seul. J’avais laissé derrière moi les éclaboussures de l’eau, les éclats de voix, les rires, la fête. Je me suis assis et j’ai attendu. J’ai fermé mes paupières. Mon corps vibrait. Je fus pris de vertige. Quand j’ai rouvert les yeux, la nuit s’ouvrait dans une pluie d’étoiles. Des choses glissaient autour de moi, sans que cela m’effraie. Je me levais. La maison, loin derrière, n’était plus qu’une tache lumineuse. Le désert m’attirait comme un aimant. Enfin, je pouvais me perdre. Je fis un pas, deux, puis je fis demi-tour.

Une nuit encore, et nous sommes repartis. Quand on voyage en train et que le train va vite, les poteaux se courbent. Dans le désert, c’est le temps qui fléchit. Le moteur à beau rugir, les roues tournent et s’usent, mais le décor reste figé, il n’y a pas d’ombre pour lever la monotonie et l’horizon est un mirage inatteignable. La route défilait en vain derrière le rectangle de ma fenêtre. J’étais calé à l’arrière de la Buick. Le corps tantôt droit, tantôt avachi. Endormi, en boule, les écouteurs sur les oreilles. Il y eut d’autres arrêts dont je ne me souviens pas. Enfin, j’ouvris les yeux et la neige avait tout envahi. Profitant d’un arrêt, je me précipitais dehors, le froid vif me saisit. Je marchais un moment dans la neige, comme j’avais marché la veille dans le désert, l’avant-veille le long d’un océan. Deux jours, 1685 miles traversés. Deux fuseaux horaires. Un demi-continent.

proposition n° 29

La mère d’A. m’avait à nouveau serré dans ses bras. « Je suis tellement contente de te revoir », m’avait-elle dit la veille en m’embrassant, lorsque je la rencontrais pour la première fois. Elle me glissa dans les mains un paquet. « Joyeux Noël, mon garçon ». Je l’embrassais en retour, la remerciant pour le puzzle en bois 32 pièces.

Des années plus tard, A. me dira que c’est ce jour-là qu’ils avaient compris qu’elle perdait la tête. John et Grace, on savait tous qu’ils n’étaient déjà plus tout à fait avec nous. Le 25 décembre au matin, nous étions chez la grand-mère, mais le soir nous avions dormi chez eux.

John faisait les cent pas dans son jardin, une hache sur l’épaule. J’allais pour le saluer, il me jaugea du haut de ses presque deux mètres, grommelant dans la barbe qu’il portait longue, et s’éloigna avant que j’aie pu arriver jusqu’à lui.
« Mon Johnny, c’est un ours… Il aurait voulu être bûcheron. » Me dit Grace en me tirant par le bras. Elle me conduisit dans une pièce un peu en retrait de la maison. « C’est la chambre de mon fils ». Elle tira le couvre-lit pour moi. « Je n’ai pas changé les draps depuis qu’il est mort l’an dernier… C’est pour le garder encore un peu avec moi, tu comprends ? » Elle caressa la couverture après l’avoir pliée. « Mais ça ne me dérange pas si tu dors dedans toi aussi. »
Sitôt Grace partie, je me calais tant bien que mal dans le fauteuil, mais ne réussis que brièvement à dormir. La télé dans le salon était restée allumée, le volume trop fort pour pouvoir l’ignorer. À quatre heures, on frappa à ma porte. B. glissa un œil. « Tu es réveillé, fils ? Quittons cette maison de fous, maintenant ! » Je pris ma valise, et me dirigeais vers la Buick. John était dehors, il coupait du bois. Il ne se retourna pas.

proposition n° 30

Halloween, ça ne voulait strictement rien dire pour moi. Depuis un mois on ne me parlait que de ça ici, les citrouilles à l’effigie de Jack-o’— lantern avaient envahi les fenêtres des maisons aux façades décorées de toiles d’araignées. Toute la ville s’était mise aux couleurs de la fête, jusqu’aux feuilles mortes ramassées en tas aux pieds des arbres.

Le jour venu, les enfants du quartier piaffaient d’impatience, étouffant à moitié sous leurs costumes bariolés. On m’avait chargé de les accueillir. Je me tenais près de la porte d’entrée que j’ouvrais d’un coup sec, me précipitant dehors à leur rencontre dès que retentissait la sonnette. Enveloppée dans une cape noire, muni de dents de vampire du plus bel effet, j’espérais leur faire peur, mais il en fallait plus pour effrayer ces gamins rodés depuis toujours à l’exercice. Ils m’accueillaient d’un « Trick or treat ! » collectif et menaçant, et, vaincu, je remplissais leurs sacs de bonbons acidulés et de chocolats.

Mais à mesure que la nuit tombait, les ombres s’allongeaient et les figures qui sonnaient aux portes se faisaient plus inquiétantes. Les adultes avaient pris la place des enfants, les bières remplaçaient les friandises, les corps se frottaient dangereusement, la fête païenne pouvait commencer. Il devait être pas loin de minuit quand Mel proposa d’aller voir la femme albinos au cimetière de Rochester. « Il y a longtemps, une femme albinos habitait North Topeka, » m’expliqua Mel. « Elle vivait seule, à l’écart du monde, et les gens l’évitaient lorsqu’ils la croisaient. Bientôt elle prit l’habitude de ne sortir qu’à la nuit tombée, traînant sans but du côté de Rochester. Comme on te l’a peut-être dit, et aussi étrange que cela puisse paraître, le cimetière est un lieu de rendez-vous pour les jeunes couples d’ados, qui viennent ici faire l’amour à l’arrière des voitures, à l’abri des regards. Une légende urbaine raconte que le fantôme de la femme albinos vient parfois frapper aux carreaux pour les effrayer. Nous avons tous fait des excursions là-bas dans le but de la voir, sans grand succès ! »

Nous étions dans le salon des parents de Mel, qui nous avaient laissé la maison pour la soirée. Mari était blottie contre moi. Il y avait Laura, Jennifer, Ron, Andy, et peut-être aussi Wes et Plantman, je ne me souviens plus. On a traîné un peu avant de finalement partir. Mel conduisait le break El Camino de son père, j’étais avec Mari à l’arrière. Andy et Lynn nous suivaient en moto. La route était mauvaise et nous avions tous bu, et Mel a fait une embardée et la voiture a fini dans un fossé, nous projetant Mari et moi dans le coffre. On est tous sortis pour pousser la voiture, et enfin, nous sommes arrivés à Rochester. Nous nous sommes séparés en trois groupes, chacun partant dans une direction opposée. Le cimetière était plongé dans le noir, les arbres projetaient des ombres inquiétantes sur les tombes. À un moment, profitant d’être seuls Mari et moi, nous avions voulu faire ce que font les couples adolescents lorsqu’ils viennent au cimetière de Rochester, mais Mel a surgi à côté de nous sans prévenir, nous fichant une peur bleue qui stoppa net nos ardeurs. Nous repartîmes peu après, finalement soulagés de n’avoir vu aucun fantôme.

proposition n° 31

Chaque année, Halloween est aussi l’occasion pour les morts de venir se mêler aux vivants pour s’assurer discrètement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur présence est réelle. Simplement, ils font en sorte qu’on ne les reconnaisse pas. Un regard bienveillant de leur part, un geste de la main, parfois à peine esquissé, suffisent à apaiser bien des peines. Ils reviennent pour prendre soin des vivants et personne ne le sait. D’autres reviennent pour se venger, et de ceux-là on en parle. Ils font l’objet de croyances, et sont le sujet de bien des films projetés les soirs d’Halloween. Les plus téméraires, souvent des adolescents, vont à leur rencontre, et il n’est pas de lieu plus propice pour ces rendez-vous que les vieux cimetières.

Celui de Rochester se trouve dans la banlieue nord-ouest de Topeka. C’est ici que repose toute ma famille depuis des générations, et ce sera là ma dernière demeure et celle de ma femme Deborah. On prétend que ce cimetière est hanté. Cette histoire de fantôme prend ses racines au début des années 60. Il y avait ici, à Rochester, une femme albinos qu’on voyait traîner la nuit dans le quartier et qui la journée regardait avec insistance passer les enfants sur le chemin de l’école. Les adultes l’évitaient et les gamins du voisinage la traitaient de tous les noms lorsqu’ils la croisaient. Elle vivait seule, ayant perdu ses parents très tôt, et les anciens se souvenaient qu’enfant, elle était déjà la cible de terribles moqueries de la part de ses camarades de classe comme des parents et même des professeurs.

C’était une très vieille femme lorsqu’elle mourut en 1963, mais elle partit dans des circonstances étranges et jamais élucidées. Peu après, les gens du quartier commencèrent à signaler la présence d’une silhouette luminescente qu’ils voyaient errer dans les rues, plus particulièrement près des berges du ruisseau Shunganunga Creek. Or, la femme albinos (dont le nom s’est perdu avec les années) avait été enterrée au cimetière Rochester, dans le carré des indigents, près de là où passe le cours d’eau.

Aujourd’hui encore, des ouvriers de l’usine Goodyear, située tout près, disent la voir régulièrement, et certains habitants du quartier prétendent la croiser au moins une fois par semaine. Moi-même, je l’ai rencontré deux fois, mais je n’ai plus peur d’elle maintenant, et je vais vous raconter pourquoi.

La première fois que je l’ai vue, c’était au mois d’août 1964 et j’étais occupé à essayer des vêtements dans la cabine d’essayage au second étage du grand magasin JC Penney où travaillait ma grand-mère. La rentrée scolaire était proche, et il était temps de me rhabiller. Je m’apprêtais à rentrer en primaire. Soudain, la porte de la cabine s’est ouverte et devant moi se tenait une grande femme maigre, entièrement vêtue de noir. Un voile recouvrait son visage, mais je discernais ses yeux rouges qui me fixaient alors qu’elle tendait vers moi une main gantée. La chair de son bras entre sa manche et le gant était très pâle, presque bleutée. Je poussai un cri et elle se figea dans son mouvement. Je vis apparaître derrière la grande silhouette effrayante ma grand-mère, qui cria à la femme de partir : « vous n’êtes pas la bienvenue ici ! » La femme voilée fit demi-tour et, alors que ma grand-mère lui intimait à nouveau l’ordre de partir et de ne plus revenir, elle se glissa lentement jusqu’aux escaliers avant de disparaître comme elle était venue. Je devais apprendre bien plus tard que la femme que j’avais vue surgir devant moi dans la cabine était morte un an plus tôt. Et ce n’est que quatre ans plus tard que je sus pourquoi elle était venu me chercher ce jour-là.

Une nuit de 1968, le gardien du cimetière de Rochester et sa femme, eux aussi, virent de près son fantôme. Alors qu’ils s’apprêtaient à garer leur voiture devant leur maison, ils aperçurent une ombre qui courait au milieu des tombes. Ils crurent qu’il s’agissait d’un gamin qui leur faisait une blague, et le gardien tourna sa voiture de manière à l’éclairer avec les phares, au moment où la silhouette s’agenouillait devant une stèle. Lorsque le gardien sortit de sa voiture et s’approcha, la forme se leva d’un bond et le fixa d’un air mauvais, avant de disparaître dans les allées du cimetière. Le gardien appela aussitôt la police, mais les agents eurent beau patrouiller tout le cimetière, ils ne trouvèrent rien.

Au fil du temps, le spectre de la femme albinos réapparaissait à intervalle régulier. Il suivait un parcours toujours identique, si bien qu’un type du quartier put l’observer à loisir, certains soirs, qui passait sur sa pelouse lorsque la nuit était claire. Peu à peu, disait-il, le fantôme commençait à marquer des pauses de plus en plus longues, de plus en plus près de la maison, jusqu’à ce qu’un soir, il s’approche de la fenêtre qui donnait sur la chambre des enfants et s’arrête pour les regarder. L’homme fut pris d’une peur panique, mais le fantôme ne fit rien de plus que regarder dormir les enfants. Ce ne fut pas la seule maison où le fantôme de la femme albinos s’arrêta pour regarder à l’intérieur les enfants assoupis…

Par une chaude nuit de l’été 1968, je somnolais dans ma chambre, mon lit avait été rapproché de la fenêtre entre-ouverte pour m’apporter un peu de fraîcheur (ma famille avait peu de moyens, et nous n’avions pas la climatisation). Quelque chose gratta à la fenêtre qui me réveilla. Encore dans un demi-sommeil, je crus d’abord que c’était mon chat, Blue boy qui cherchait à rentrer. J’ouvris les yeux, mais Blue Boy se tenait devant moi, le poil hérissé. Derrière la vitre, la femme albinos me fixait de ses yeux rouges. Je hurlais et me précipitais hors de ma chambre, manquant de renverser ma mère qui arrivait en courant, alertée par mes cris. Lorsqu’elle vit l’apparition à la fenêtre, à ma très grande surprise, elle n’eut pas peur. Au contraire, elle s’approcha et, comme si elle la connaissait, elle s’adressa à la femme en lui demandant de nous laisser en paix. « Je suis désolé, d’accord. Je suis désolé, maintenant, s’il vous plaît, laissez-nous tranquilles ! », dit-elle à la silhouette qui se tenait toujours devant la fenêtre. Puis ma mère me prit dans ses bras et m’entraîna hors de la chambre en claquant la porte derrière elle. Elle me raconta cette nuit-là que lorsqu’elle était enfant, elle habitait déjà dans le quartier et avait bien connu la femme albinos. Ma mère et ses amies faisaient partie de ceux qui se moquaient de la pauvre femme chaque fois qu’ils la croisaient, en partant pour l’école, et le soir en rentrant. Les excuses de ma mère ce soir-là ont-elles suffi ? Je n’ai plus jamais croisé la femme albinos. Mais on raconte qu’elle rôde encore la nuit dans la forêt qui s’étend à l’intérieur du cimetière de Rochester. Chaque année, Halloween est l’occasion pour les morts de venir se mêler aux vivants pour s’assurer discrètement qu’ils vont bien. Personne ne les remarque, mais leur présence est réelle. La femme albinos, elle voudrait simplement qu’on lui demande pardon pour le mal qu’on lui a fait autrefois.

proposition n° 32

9 août 2018. Nous roulions depuis deux jours. Aux confins de l’Arizona, la Californie n’était déjà plus qu’un lointain souvenir. Autour de nous, dans toutes les directions, le désert s’étendait à perte de vue. Mais l’ouragan de flammes qui ravageait les forêts loin derrière nous semblait avoir contaminé le ciel, attisé par la sécheresse et les chaleurs caniculaires, poussé par les vents violents qu’on appelle ici les Diablo winds. La Californie brûle, mais c’est l’Amérique qui est en feu, me disais-je.

Je levais les yeux, et je vis un ciel nouveau. Une vision lumineuse. Un horizon alchimique, étang brûlant de braises et de soufre. Des flammes logeaient entre les nuages sombres. L’atmosphère frémissait. La pupille irradiée, je contemplais une étendue d’ocre rouge, de cuivre et de terre d’ombre, d’oxyde de chrome et de cobalt, striée d’altostratus, nappes fibreuses gris cendre comme tracées au couteau. Dans le frémissement de l’atmosphère et de la lumière, je me perdais un instant dans cette chimère d’un monde transfiguré quand, alors que nous zigzaguions dans les montagnes des réserves indiennes, l’horizon devint tout à fait noir, le ciel s’ouvrit et la terre disparut, engloutie sous une pluie d’enfer.

proposition n° 33

Aucun de nous ne sait ce qu’est la ville. On avance dans les rues au hasard, et j’avance dans l’écriture du livre. Une vision poétique. La ville dans le soir est un ballet flottant de couleurs fragiles dans une mer de lumière. La gare routière a son entrée sur la grande avenue. Les bus Greyhound vont et viennent. Les gens vont et viennent. Les gens se croisent. Pour la plupart, ils ne se connaissent pas. Ils ne se parlent pas, mais ils sont chacun une partie d’un même tout. Chacun, avec ses ruminations, ses souvenirs, ses connaissances, dépositaire de sa vie, est dépositaire de la ville. Pour chacun d’eux, c’est sa ville. Mais c’est la même ville. Le type perdu dans ses pensées, le clodo défoncé au crack emporté par ses visions : c’est la même hallucination. La ville est un rêve collectif, le patchwork de nos espoirs et de nos spéculations.

Le type perdu dans ses pensées, appelons-le Rob. Rob a l’habitude de déjeuner au restaurant tous les midis. Son médecin lui a dit de lever le pied sur les déserts. Il sait bien que tout ce surpoids, il finira par le payer. Mais c’est toujours après qu’il y pense, le soir en sortant du bureau quand pèse le poids de la journée. Ce midi encore, il a déjeuné avec un dénommé John D. Déjeuner professionnel. Contrat. Dollars. Intéressements. Le désert, le café, c’est pour lever le stress. Ils se sont quittés sur une poignée de main. Satisfaits tous les deux. Sans doute que l’un a plumé l’autre, mais ils ne savent pas encore qui. John D., en quittant le restaurant, est passé rapidement au grand magasin un peu plus bas sur l’avenue, y retirer une commande pour sa femme. En sortant, un type l’a bousculé sans le faire exprès, qui s’est excusé en ramassant la commande tombée par terre. Deux minutes après, John D. avait tout oublié du type, s’il était jeune ou vieux, grand ou maigre. Le type s’appelle Jason. Il a 30 ans, il est brun, de taille moyenne. Deux heures plus tôt, il faisait l’amour avec Joanna, la femme de Rob que Rob ne voit plus quand il rentre exténué le soir, après avoir traversé la ville sans non plus la voir.

proposition n° 34
NORD

Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, laisser derrière soi les immeubles, la tour Jayhawk, le Capitol, les groupes de lotissements ; passer la rivière Kaw, là ou South West Topeka boulevard devient North West Topeka boulevard, quand les habitations se font rares et que les trottoirs ont laissé place à des étendues de terres plantées d’arbres et de poteaux électriques en bois ; il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester.
Deux cents ans plus tôt, avant que commence officiellement à partir de 1854 la colonisation du vaste territoire qu’on appelait alors « les états », et qui désignait tout ce qui s’étendait à l’est du Missouri, le Kansas était une zone extrêmement dangereuse, aux mains des tribus indiennes. Dès 1821, ceux qui s’y risquaient, voulant rejoindre la piste de Santa Fe, conduisant au Nouveau-Mexique, traversaient le territoire à leurs risques et périls dans des caravanes bâchées.

Lorsqu’on arrive aujourd’hui à Rochester, un panneau indique que le cimetière est ouvert depuis 1850. C’est quatre ans avant le début officiel de la colonisation : les premières tombes, aujourd’hui disparues, étaient les sépultures de fortune de ces premiers pionniers, tués au cours de la traversée.
L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres, souvent rares pour la région : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. On raconte que le lieu est hanté, mais ce sont des légendes inventées par des adolescents en mal de sensations fortes le soir d’Halloween.

SUD

Au petit matin dans la banlieue de Topeka, il était sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody.

Le ciel était bleu. Il s’était assis pour fumer une cigarette et il regardait les volutes de fumée dans la lumière du jour qui se levait à peine. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’avait rejoint dehors et s’était blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement, parce qu’il lui faudrait partir bientôt. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi.

EST

On t’a parlé de Rochester ? Tu as cru à cette histoire de fantôme ? Ne me dis pas que tu y as cru ? Attends, tu veux du frisson ? Allez monte, je t’emmène voir les ruines de l’église de Stull. Si on part maintenant, on arrivera juste avant la nuit. Aujourd’hui en ruine, on dit que c’est l’une des sept portes de l’enfer ! Ne me demande pas où sont les six autres, hein, j’en sais fichtre rien ! Mais bref, Stull… La légende dit que c’est l’un des deux lieux sur terre où le diable en personne se manifeste deux fois par an, en mars, pour l’équinoxe de printemps, et à nouveau quand vient Halloween. L’autre coin, c’est une plaine désolée au cœur de l’Inde, mais Stull serait son lieu de villégiature préféré… Un trou paumé du Kansas, tu parles ! Stull se pose là, dans le genre carte postale bucolique ! Enfin, Stull… Stull s’appellerait en fait SKULL, crâne, mais on aurait changé une lettre pour couvrir le fait que c’est un lieu de magie noire ! L’église aurait été bâtie à l’endroit même où a été commis un crime de sang. Bon, en vrai, y reste plus grand-chose de l’église, deux murs, des pierres et le cimetière attenant, et un vieil arbre. C’est aux branches de cet arbre qu’on pendait les sorcières, à l’époque ! On a reconstruit une église en face, de l’autre côté de la route, là où se trouve le village. À peine quelques maisons, une vingtaine d’habitants peut-être… Enfin, ça, c’est le décompte des vivants ! Pour ce qui est des créatures maléfiques, les soirs comme ce soir, c’est la 5e avenue aux heures de pointe, à ce qu’on dit !

Y a des dizaines d’histoires étranges sur cette église. Deux types ont été terrifiés par un vent glacial et puissant qui semblait venir de l’intérieur de l’église ! Ils ont couru à leur voiture, et la voiture avait changé de place. On raconte aussi que quand il pleut, il ne pleut pas dans l’église… alors que ça fait longtemps qu’il n’y a plus de toit. Me demande pas comment je sais tout ça, mais je te jure que c’est vrai !

Tiens, l’histoire la plus étrange, et c’était même dans Time magazine à l’époque, à ce qu’on dit : Quand Jean Paul II est venu aux USA, alors qu’il se rendait au Colorado, il a fait changer le plan de vol de son avion pour éviter tout l’est du Kansas. Il ne voulait pas survoler une terre prétendument impie : c’était écrit noir sur blanc dans Time, vrai de vrai, mon ami.

OUEST

Floyd Robbins a un ranch et un crochet. La prothèse, il la porte à la place de sa main droite. Le ranch se trouve à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake, la ville la plus proche à l’ouest de Topeka, depuis la route US 24.

À l’origine, Silver Lake fut bâtie le long de la rive nord de la rivière Kaw. Depuis, le cours de la rivière a changé et se trouve désormais 400 mètres au sud de la ville. Pas de lac à Silver Lake, et à peine une rivière. Floyd, sur sa propriété, a, sinon un lac, du moins un point d’eau suffisamment vaste pour y organiser des parties de pêche. Certains dimanches, aux beaux jours, nous nous retrouvons là-bas à plusieurs, en famille, et Floyd fait des glaces maison absolument délicieuses. Le ranch n’est pas très grand, et les pièces sont remplies de bibelots à la gloire du King. Elvis est partout : cadres, tentures, drapeaux, fanions, disques d’or, figurines : il y en a même une dans le salon qui remue de la tête, comme ces chiens qu’on trouvait autrefois à l’avant des voitures. Floyd est un drôle de type. La semaine, dans son costume cravate, l’air grave, il impressionne. Pas le genre de gars à qui on voudrait chercher des noises. Le week-end, dans sa salopette en jean, affairé dans la cuisine, c’est l’homme le plus jovial qu’on puisse rencontrer. Il est aussi démonstratif que sa femme est discrète. Peut-être parce qu’il prend toute la place, aussi bien physiquement que métaphoriquement parlant. On la remarque a peine, cette femme de moins d’un mètre soixante, cinquante kilos, derrière son homme d’un mètre quatre-vingt-quinze, cent vingt kilos, affichant en permanence un sourire communicatif, qu’il porte aussi largement que son embonpoint.

proposition n° 35
NORD

Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, passer la rivière Kaw. Il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Mais dès l’automne, lorsque les arbres perdent leur feuillage, et lorsque tombe le soir, les ombres des branches nues projetées sur les tombes font ressurgir les peurs enfouies, et gare au fantôme de la femme Albinos !

SUD

Au petit matin, il est sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody. Le ciel était bleu. Il s’est assis pour fumer une cigarette. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’a rejoint dehors, s’est blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi. Bientôt, elle frissonna et sans un mot, se leva et regagna la maison. Il resta encore un long moment seul sur le porche, à fixer le ciel. Ce moment était bien.

EST

Nous avons fait le tour de l’église, nous nous sommes assis au milieu du cimetière, avons attendus en vain : rien. Cette histoire ne valait pas grand-chose. Enfin, je voulais bien reconnaître avoir eu un petit frisson d’excitation et de peur mêlée en arrivant, en voyant l’ombre menaçante des ruines de la sulfureuse église se découper dans le jour déclinant. Mais maintenant, à par le froid qui montait du sol et qui me gelait les os, aucun picotement le long de mon échine. Je finis ma bière et proposais à Jason de rentrer. Nous rejoignîmes la route. Je regardais la voiture, à une centaine de mètres sur la droite, tournée vers l’ouest. « On s’était pas garé de l’autre côté, et dans l’autre sens ? »

Jason restait interdit. « Putain, mec ! Filons ! »

Nous courûmes à la voiture et partîmes sur les chapeaux de roues.

OUEST

Floyd Robbins a un ranch, à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake. Nous y étions encore l’été dernier. Mais maintenant, c’est fini, nous n’irons plus y passer les dimanches en famille. À l’intérieur, Elvis dodeline toujours de la tête, mais plus personne ne le regarde et ne s’en amuse. La femme de Floyd est assise dans son fauteuil, les yeux dans le vide. Floyd est toujours le même type bonhomme, mais il n’a plus le temps pour les glaces maison ou les parties de pêche. Il doit s’occuper d’elle à plein temps. Ceux qui la connaissent bien disent qu’elle a toujours été discrète, et ils n’ont rien vu venir. Floyd lui a fini par se rendre compte que quelque chose clochait. Le diagnostic fut sans appel : Alzheimer.

proposition n° 36
NORD
NORD (LOINTAIN)

Au loin, la ville coule à pic dans l’arborescence des réseaux électriques. Avec ses habitations illuminées le soir, bordées d’ormes et de cèdres, la ville lointaine est un phare qui prévient des périls lorsqu’on y revient à pied. Pourtant, le peuple des caravanes hésite à emprunter la piste rouge : la piste est hantée dit-on ; du sol surgissent les indiens morts plusieurs siècles plus tôt dont on a jeté là les corps sans même prendre la peine de les porter en terre. La rivière, en contrebas, sert de cimetière aux disparus. De rares voitures passent à tombeau ouvert sur la route de terre, avant de se fondre dans la nuit, en direction de la ville inventée. Je me croyais seul. Au bout d’un moment, quelqu’un m’appela depuis la forêt touffue qui précède la vallée des sépultures, le territoire fantôme. L’automne, me dit la voix, est ici propice à la méditation et à la médiation entre les vivants et les morts. Je quittais mon chemin, me dirigeais au nord, là où la terre est nue, où s’incarnent les légendes. Là d’où venait la voix de mon compagnon d’infortune.

SUD (LOINTAIN)

Il a croisé son regard en quittant la chambre enfumée. « Le temps file et le vent m’appelle », il a dit. Il préparait sa sortie. Les mots sonnent différemment suivant qui les prononce. Il savait qu’il risquait de la blesser. Il ignora ses larmes. Dehors, il s’est assis sur le porche, devant la maison. La ville dérivait au loin. Ils s’étaient réfugiés ici dans les friches, pour la nuit. Il alluma une cigarette. Les volutes de fumée s’élevaient vers le ciel. Le soleil perçait le jour, qui semblait s’ouvrir pour lui, comme s’ouvrent les bras d’un ami. La peur disparaîtra, la peur disparaît toujours, se dit-il, comme on finit toujours par oublier ceux qu’on aimait jadis. Sur le moment il avait froid, mais bientôt elle l’avait rejoint. Elle portait au poignet le bracelet indien qu’il lui avait offert. Sa robe était froissée, leurs vêtements poissés de leurs sueurs mêlées. Ils se sont serrés l’un contre l’autre, face à la lande. Leurs corps enlacés, blottis dans un moment d’oubli au milieu d’une terre aride. Plus tard, il allait regagner la ville, quitter le sud, la banlieue de leurs vies en jachère. Il se leva enfin. Une voiture arrivait, qui allait l’emporter. Le ciel était d’acier. La campagne était nue. La nuit se refermait.

EST (LOINTAIN)

Nous vivons une époque impie et la saison des crimes nouveaux arrive. Des créatures fantômes surgissent de la nuit quand vient l’équinoxe de printemps. Des bêtes étranges volent en cercle au-dessus de nos têtes, et il pleut des grenouilles sur le toit des églises. Ici, dans l’est lointain, même au printemps le froid glace le sang et les os. Un paysage de carte postale, la campagne luxuriante et des habitations en bois, c’était comme ça, autrefois. Depuis, la magie s’est emparée des lieux et les âmes des défunts errent en peine. C’est le règne de l’étrange et des histoires qu’on se raconte tout bas. Les rares voitures qui passent par là accélèrent quand elles traversent ces terres. Ici, les arbres tremblent et les pierres parlent. L’ombre a tout envahi, jusqu’au jour qui ne se lève presque plus sur ces lieux maudits. Le sang coule dans les ruisseaux et se fige dans nos veines. Une bile noire sort de la bouche des morts qu’on croise au détour des ruelles. Les morts nous ignorent cependant, comme nous feignons de ne pas les voir. La peur elle-même s’est enfuie. Quiconque se risque en cet endroit sait qu’il ne s’en retournera pas. Toi qui t’es aventuré jusqu’ici, courbe l’échine et salue ton maître : ici, c’est la maison du diable.

OUEST (LOINTAIN)

C’était les jours de peine. La terre était rude. On y vivait de la pêche. Mais la rivière était dangereuse. Des chiens sauvages vous regardaient de loin, l’air mauvais. Il y avait une propriété au détour d’un chemin où vivait une femme. Une femme discrète. La peau tannée par les années. Elle parlait peu, s’agitait parfois, sans raison ; vous fixait longuement du regard. Il y avait un point d’eau sur son terrain. Elle nous y laissait pêcher. Des amis venaient le week-end. On était bien, le temps comme suspendu. Un type jovial nous rejoignait parfois. Il parlait aux chiens qui semblaient l’écouter. Les chiens s’approchaient, certains allaient jusqu’à poser leur tête contre sa jambe. La femme a disparu, un jour, sans que personne sache où elle était partie. Quelque chose clochait chez elle. Depuis longtemps, disait-on. Le type est resté, mais il ne parlait plus aux chiens. Il ne parlait presque plus, de manière générale. On a continué à venir, un peu. Puis plus du tout : le cœur n’y était pas. Il arrive aujourd’hui qu’on parle entre nous de ce temps-là, de cette maison, la maison hors du temps. La maison de l’éternel été : c’est ainsi qu’on en parle. On se souvient du type bonhomme qui parlait aux chiens. On a presque tout oublié de la femme, sa peau de parchemin, ses gestes étranges, ses yeux perçants où brillait le feu qui embrase les terres.

proposition n° 37

C’est la nuit. À la fenêtre du second appartement du premier étage, il y a un chien (un Yorkshire). L’appartement est dans le noir. À la fenêtre du quatrième appartement du cinquième étage, il y a un chien, pas très grand non plus (peut-être un Carlin). Lui aussi, il est dans le noir. Au quatrième, à la fenêtre du premier appartement, il y a un chien : race indéterminée, taille moyenne. Il se tient à la fenêtre du salon. En dépit de l’heure tardive, le plafonnier est allumé. Dans le canapé, son maître lit un livre de Don DeLillo. Point Omega (édition Picador). Au troisième, aux fenêtres, il n’y a rien : pas un chat. Dans la chambre du deuxième appartement, on n’y voit rien. Dehors, maintenant, il pleut. On entend la pluie taper sur la vitre. Quelqu’un, un homme, se retourne dans son lit. Une femme, pieds nus, traverse dans le noir le couloir qui conduit à la cuisine, un étage plus bas et deux immeubles plus loin. Elle pousse un cri en glissant sur un jouet oublié par son fils. Elle éclate de rire aussitôt. À travers la cloison, dans l’appartement voisin, elle entend d’autres cris, un couple qui fait l’amour. On sonne à l’interphone, au même étage, mais de l’autre côté de la rue. C’est le livreur de pizza. Une Peppina (sauce tomate, mozzarella, champignons, oignons, poivrons mélangés, olives noires, tomates fraîches, origan), une commande au nom de Leard. Monsieur Leard déclenche l’ouverture de la gâche électrique. Le hall s’illumine lorsque le jeune homme entre et se dirige vers l’ascenseur. Au deuxième, monsieur Leard cherche son portefeuille. Une voiture s’arrête au feu 300 mètres plus loin. Les bureaux de l’immeuble à l’angle de la rue sont restés allumés. À l’intérieur, l’équipe chargée du ménage s’apprête à partir. Le gardien de nuit les salue distraitement. Il pense déjà au petit déjeuner qu’il prendra tout à l’heure chez Classic Bean, un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. Il jette un œil dehors : dehors, il pleut toujours.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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