Philippe Castelneau | Cette histoire qui remontait

« construire une ville avec des mots », les contributions

Sa mère, professeure de danse, à l’adolescence il se rêva directeur de revue. Finalement, ayant aussi le goût des livres, il contribua à créer une revue littéraire. Accessoirement, il écrit et prend des photos. Son site : philippe-castelneau.com

proposition n° 1

Un parfum. Son parfum. Il avait oublié le nom du parfum. Un parfum sans prétention ; un parfum sans qualités, sinon celle d’avoir été porté par une jeune fille, en un lieu et un temps qu’il avait traversé autrefois. Il était dans un magasin où il travaillait, son cœur s’est serré — expression toute faite, mais cette histoire qui remontait, le souvenir de la jeune fille et de ce lieu, il avait voulu l’idéaliser au risque de la caricaturer—, son cœur s’est serré, oui, et la voix féminine au fort accent américain avec les années aurait pu être la sienne, comme le parfum était le sien. Le parfum l’emportait sur la voix, il se retourna, tremblant (cette fois, c’était vrai, pas un cliché), et ce n’était pas elle, mais celle-là qui parlait, sans le savoir, charriait avec elle, dans son parfum, le rappel d’un territoire, non pas oublié, mais rangé dans un coin de mémoire, et cet endroit tout à coup, dans le parfum de cette femme, se déployait dans le temps et l’espace — il était de retour dans cette ville moyenne du Midwest, il sentait à nouveau sa main dans la sienne, pressant ses doigts dans le froid piquant de l’hiver, il avait dans sa bouche le goût de métal de l’air glacé qui brûlait ses poumons alors qu’ils marchaient le long des larges avenues pour rentrer chez elle, il sentait sur sa peau sa peau nue, leurs corps enlacés dans son lit dans la petite chambre où ils s’efforçaient de faire l’amour sans bruit pour ne pas réveiller sa mère somnolant devant la télé dans la pièce à côté, il sentait sur ses lèvres un baiser échangé en face du lycée après une violente dispute à la toute fin du printemps dans l’odeur des pins, il la sentait étreignant son corps dans ses bras à l’été sur un parking désert, attendant le bus qui l’arracherait à elle. Les scènes défilaient, les lieux ; l’odeur du parfum ravivait des odeurs qui n’étaient pas là, des sensations, des sentiments : c’était comme une bulle fragile qui l’enveloppait, l’isola du monde quelques instants, le transporta dans cet ailleurs si lointain, naguère si proche, avant d’éclater et de tout simplement disparaître.

proposition n° 2

Le ciel est un ciel d’automne, bleu gris sans aucun nuage. Un bleu Pantone 2905, disons. Les rues, larges, sont faites de petits pavés rouge brique. Une allée en béton court sur chaque trottoir, entre deux grandes bandes de terre battue parsemées de pelouse. Les arbres, plantés à intervalles réguliers, ont perdu leurs feuilles. Leurs branches projettent des ombres fantasques sur le sol. Avant et après le carrefour, de chaque côté de la rue, des maisons en bois à étages de belles tailles datant des années 1930. Sur le trottoir de gauche qui fait l’angle, un poteau électrique en bois, surmonté d’un lampadaire. Sur celui de droite, un panneau signalétique, deux plaques vertes qui se croisent indiquant le nom des rues : SW Western Ave, SW 7th St.

proposition n° 3

SW Western Ave, SW 7th St. Un pas, un autre encore. SW 8th St.? Il n’en est pas sûr. Il ne croit pas avoir bougé. Non, il n’a pas bougé, il en est certain, pourtant les pavés de briques rouges si joliment disposés s’effacent sous ses pieds, grignotés par l’asphalte gris clair zébré d’un gris plus foncé recouvrant d’anciennes fissures. Il tourne la tête vers sa droite, à droite ce sont des masses informes, tâches claires sur décor vide. Il n’y a rien là dont il se souvienne. Il voudrait faire demi-tour, mais comment revenir sur ses pas quand il sait qu’il n’est pas venu jusqu’ici ? Il n’a pas marché le long de l’avenue, personne ne l’a conduit jusqu’au carrefour. Il est là, c’est tout. Ce qu’il croit savoir : derrière lui, l’avenue pavée de rouge, le terrain de sport, au loin la tour de granite du lycée, de style faussement gothique. Mais peut-être a-t-il peur de ce qu’il y a derrière ? Ou de ce qu’il n’y a pas. La mémoire joue des tours. Il tourne lentement la tête vers la gauche, sans qu’il sache tout à fait où se trouve son corps. Stop motion. Images floues. Les yeux recouverts de verre dépoli. Tâches rouge, grises, vertes, bleu-turquoise. Ça n’est pas un rêve : de ce qu’il sait, on ne rêve pas en couleurs. Travelling avant. Focus. Les tâches s’organisent. Îlot urbain, un block, six maisons alignées, précédées de leurs frontyards, jardins ouverts traversés d’une allée conduisant au garage, et derrière les backyards aux palissades en bois abritant le barbecue, les rondins proprement empilés, des outils, les chaises et la table d’extérieurs. L’image ondule, il tourne la tête et la tête lui tourne, il glisse, vertige, comme au moment du décollage de l’avion quand il se laisse aller dans son siège… Il se laisse aller… aller lentement dans la fabrique à fiction…

proposition n° 4

Un block, deux blocks. Le lycée effectivement, plus loin le Capitole. La ville soudain plus dense. Bus scolaires, transports publics, voitures, feux rouges suspendus au milieu des carrefours. Les bâtiments plus hauts. Old Town d’un côté — immeubles de briques, appartements insalubres, liquor shops, 7 Eleven —, downtown ici : buildings, bureaux, JC Peney’s, la gare routière. Ensuite, plus loin encore, les panneaux publicitaires de plusieurs mètres de haut, les motels, restaurants, concessionnaires automobiles des deux côtés de Kansas avenue, qui semble ne jamais finir. Enfin, ailleurs, les beaux quartiers. Des écureuils dans les arbres, l’odeur des pins, les piscines privées, les parcs, les belles voitures, les belles maisons aux jardins verdoyants. Le sous-sol aménagé en salle de jeu. Canapé, télévision, MTV. La belle vie.

proposition n° 5

On y retourne ? On se retourne. En 2016, le gazon devant la maison est définitivement cramé. La terre : dure et rousse, envahie de cailloux. On a planté là, à quelques mètres de la bâtisse, ce qui ressemble à une cabane à oiseaux, sauf que ce sont des livres qui sont dedans. La boîte est blanche, surmontée d’un petit toit pentu. Porte vitrée, armature en bois peint, bleu, beige et rouge. Sur une vue plus ancienne, trois ans plus tôt, l’herbe devant la maison est drue, un joli tapis vert parsemé de fleurs jaunes. La boîte à livres n’y est pas encore. En 2007, au mois d’août, il y a un trou dans la route, près du trottoir, les pavés rouges ont été jetés en tas sur le gazon. Zoom arrière sur la rue, travelling latéral, les images défilent par années, mais il n’existe pas de vues plus anciennes. Retour au mois de janvier 2016, et là, à gauche de la maison, une ruelle qu’il n’avait pas vu précédemment, des bâtiments de deux étages qui font face à quelques vieilles maisons, les poteaux électriques de chaque côté, les voitures stationnées en bataille, c’est là, ce qu’il cherche est là, mais rien à faire, la rue n’est pas documentée, il ne peut pas s’y engouffrer et suivre ce que lui souffle son instinct. Cependant, 2016 ? Ou même 2007. Il faudrait pouvoir remonter plus loin encore, bien plus loin pour en avoir le cœur net. Il n’existe pas d’outil pour ça. Mais il y a toujours ce même ciel bleu gris qui le trouble.

proposition n° 6

L’espèce humaine en expansion. Le réchauffement climatique. L’extinction massive d’espèces animales et végétales. Trop de gens, sur trop peu d’espace. La même histoire, déjà, il y a 9000 ans. Les grandes plaines. La terre, vaste et verdoyante. C’est parce qu’elle est accueillante et riche en gibiers que les hommes se regroupent ici. Ils chassent pour se nourrir, ils en viennent à chasser par jeu ; enfants cruels et aveugles, ils ne voient pas disparaître la diversité ni se clairsemer la faune. Avec eux disparaissent les mammouths, les chameaux camelops, les paresseux terrestres, les chevaux (le cheval du Mexique, le cheval du Yukon, d’autres encore : 15 espèces s’éteindront).

Plus tard, bien plus tard, des hommes traversent la mer et envahissent le continent. Ils avancent vêtus de cuirasses étincelantes, montés sur d’étranges montures qui les font ressembler à des centaures : ceux qui vivent là ont oublié les chevaux, comme ils ont oublié les mammouths et les camelops. En 1541, près de la grande boucle d’une rivière que les indiens sioux appellent « acansa », qui signifie « lieu en aval », Francisco Vázquez de Coronado rencontre les ancêtres du peuple Wichita. Les Wichita combattaient les Wazházhe, ou Ouasash, qu’on appellera plus tard, par déformation, les Indiens Osage. Les Wazházhe, « enfants de l’eau du milieu », entretiennent des liens étroits avec la tribu Kaw, le « peuple du vent du sud ». Les Kaw, ou Kanza en langage sioux, donneront bientôt leur nom aux grandes plaines. Il y a un territoire, ici, particulièrement propice au travail du sol. Ils l’appellent Tó Ppí Kˀé : « un bon endroit pour planter des pommes de terre ».

Wichita est la plus grande ville du Kansas, située dans le centre-sud, sur la rivière Arkansas. Son aéroport est le plus grand de l’État. Depuis l’Interstate 35, il faut un peu plus de deux heures pour rejoindre Topeka en voiture, en passant par Osage City.

proposition n° 7
Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Étais-je où tu n’étais pas

— Louis Aragon

Il a scruté les cartes, fatigué ses yeux sur les vues satellites ; il s’est promené virtuellement dans le quartier, il a regardé des vidéos aériennes prises par des drones, mais il n’a jamais retrouvé la rue ni le block. Il se souvient pourtant rejoindre downtown en bus, l’arrêt en face des buildings abritant Macy’s et la Power & Light co., emprunter, derrière la gare routière, les petites rues jusque chez Mari.

Macy’s a disparu. La Power & Light co. s’appelle aujourd’hui Westar Energy Inc., toujours au 818 S Kansas Ave., mais il ne reconnaît rien. SW 6th Ave, SW 7th Ave, SW 8th Ave ? Non. SW Western Ave ? SW Willow Ave ? Pas plus. Ni l’immeuble où vivait Mari, ni le petit pavillon où habitait Donna, à quelques centaines de mètres de chez elle. Donna et son fils trisomique. Il n’a pas oublié les discussions avec cette femme qui élevait seule son gamin, qui leur laissait son fils et sa maison les week-ends, serveuse dans des lieux improbables avec des horaires impossibles. La maison, typique, avec son porche en bois, un fauteuil à bascule, la moustiquaire sur la porte d’entrée. À l’intérieur, la cuisine, tout de suite à droite, donnait sur une arrière-cour, minuscule et envahie par les mauvaises herbes ; à gauche, le séjour, quelques chaises autour d’une table, où s’entassaient les papiers : factures, brochures et coupons de réduction découpés dans le journal et regroupés en tas. Tout de suite à droite en entrant dans le séjour, il y avait la chambre. À peine la place pour le lit, et les volets jamais ouverts : Donna part avant le jour et rentre à la nuit tombée, et tous les week-ends, quand le gosse fait sa sieste, Mari et lui font l’amour dans ce lit.

Certaines nuits en semaine il dort chez Mari, et la mère inquiète ne sait plus comment gérer sa fille, elle a peur qu’elle fasse comme l’autre, la demi-sœur, enceinte à 16 ans, mère-fille et sa vie foutue, et lui, bien sûr qu’elle l’aime bien, la mère de Mari, et elle le croit sérieux quand il lui dit qu’il veut épouser sa fille, ça l’a fait sourire, mais elle sait aussi qu’il doit repartir : un jour tu ne seras plus là, elle lui dit, et lui il dit : pas si j’épouse Mari. Si je l’épouse, je reste, et Mari elle s’agace, elle dit ça suffit, on a école demain, maman, et elle l’entraîne dans sa chambre et claque la porte, et la mère crie depuis son fauteuil dans le salon : be nice, kids, try to be nice, mais déjà ils ne l’entendent plus, déjà Mari est nue et il se jette sur elle.

Parfois, il se réveille la nuit, et il sort sur le perron. Il ne faut pas, lui dit Mari, tu sais que c’est dangereux. Il sort quand même et il s’assoit en haut des marches, il fume une cigarette en regardant passer les gens qui sortent du liquor store au coin de la rue, pressant le pas lorsque la plainte de la sirène d’une voiture de patrouille vient déchirer la nuit. Un soir, il entend un coup de feu, et tout de suite après, deux voitures les gyrophares et la sirène hurlante passent en trombe sous ses yeux. Voilà : ça, c’est l’Amérique ! il se dit.

Le dimanche matin, parfois, il regagne seul le centre-ville à pied, traversant le quartier, les gamins jouent dans la rue au baseball, une voi-ture est montée sur des parpaings, capot ouvert et le propriétaire s’extirpe de dessous au moment où il passe, jean sale, t-shirt blanc avec roulé dans la manche son paquet de cigarettes. Sans doute que des gamins jouent toujours dans la rue, le dimanche matin. Un type doit bien réparer sa voiture, quelque part. Certains soirs, les flics s’élancent toujours, sirène hurlante. Il n’a pas retrouvé la rue ni le block, ni rien reconnu du quartier. Ni la maison de Donna, ni l’appartement de Mari. Mari n’est plus là, de toute façon. Mais ça n’a pas d’importance. Au fond de lui, il sait. Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie.

proposition n° 8

Tornado Alley : l’allée des tornades… la zone la plus active est la région des Grandes Plaines, entre les Rocheuses et les Appalaches. Le ciel, assombri par les nuages, pèse sur Topeka. L’entonnoir se forme à la base des cumulonimbus : un tourbillon, le cisaillement des vents dans la basse atmosphère. La nuit s’ouvre en plein jour ; un jour noir pour un monde sans espoir. Les cellules orageuses se déchaînent. Accélération du signal électrique vers les zones synaptiques : l’esprit s’ouvre à la rêverie en contemplant le ciel qui se déchire. Quand la vraie nuit rejoint enfin la part noire du jour, il faudrait s’abriter au sous-sol, mais le ciel trace une voie magique. Des choses volent qui ne devraient pas voler. L’univers se retourne. Densité absolue : pour un instant, l’âme est au diapason du monde.

Derrière la lune, dit-on, au-delà de la pluie, il y a une terre où les rêves se réalisent. Il faut attendre encore, il y a un chemin à trouver. Un pas, deux, sur la route, face aux vents violents, regarder le couvercle qui s’apprête à sauter et ce qui s’en échappera recouvrira les murs noirs d’un bleu gris beau comme un ciel d’automne sans aucun nuage. Un ciel d’automne en plein été.

Un ciel d’espoir.

I have a feeling we’re not in Kansas anymore.

proposition n° 9

Mari s’était levée, lui avait signe de la suivre. Lui, assis dans le salon, faisait mine de s’intéresser au film, seul moyen à sa connaissance de communiquer avec sa mère, coincée dans son fauteuil. Plus tard, il ne se souviendrait pas l’avoir jamais vue ailleurs que dans ce fauteuil. Il s’était levé malgré tout, passant devant elle sans qu’elle semble même le remarquer. Mais elle avait monté le son du poste avec sa télécommande. Mari l’avait entraîné dans sa chambre. Elle avait claqué la porte, blam ! éteint la lumière, l’avait poussé sur le lit. On entendait toujours la télé : It is like five miles from here ! … drrr drrr drrr… quelque part, dans l’immeuble, un téléphone s’est mis à sonner sans que personne daigne répondre… sh-h-h… Ferme les yeux, elle lui dit… hmmm… il aimait quand elle lui passait la main dans ses cheveux, quand elle l’embrassait dans le cou… whoosh… froissement des draps, les peaux nues, leurs corps glissent… Boom… ils sont par terre… Ouch !… Be nice, kids, try to be nice ! La voix haut perchée de sa mère, depuis le salon, et toujours la télé : The store opens next week, mate… sh-h-h… Ne ris pas ! Leurs bouches se rencontrent dans le noir… Ils rient sans bruit, leurs dents s’entrechoquent, ils s’embrassent, le parquet craque, une voiture passe, vrooooom, elle est déjà loin, awooga ! Coup de klaxon, coup de frein et boom ! et quelques minutes à peine après : wee-woo, wee-woo, la sirène d’une voiture de police… He just won the race !… thump thump thump son cœur bat à tout rompre… Toi aussi, elle lui dit à l’oreille. Moi quoi ? Tu as gagné la course, idiot !

proposition n° 10

La voiture se dirigeait vers Kansas Avenue, les vitres ouvertes, et l’odeur des pins, mêlé à la fraîcheur des nuits d’été, a envahi l’habitacle. Coby, perdu dans ses pensées, conduisait sans rien dire, se laissant porter par la voix de David Lee Roth à la radio. Le jeune homme à ses côtés regardait la route défiler sous ses yeux. Il agitait distraitement sa main devant lui au rythme de la chanson. Il a alors senti, encore sur ses doigts, l’odeur de musc et d’angélique aux échos troubles de lichen et de fougère du sexe de Mari.

Un peu plus tôt, ils étaient chez Yvonne, ils jouaient aux cartes, tous les quatre assis dans le salon. Sa main caressait les cuisses de Mari sous la table. Il sentait sous ses doigts le tissu rêche de sa jupe, le soyeux de sa peau se modifier soudain par piloérection. Il resta un long moment ainsi, laissant ses doigts glisser sur sa peau, effleurant les petits grains qui se formaient à la surface de l’épiderme par la contraction du muscle arrecteur des poils, réaction inconsciente de l’organisme lié à l’excitation.

Avant d’aller chez Yvonne, ils sont chez Wendy’s, à l’angle de SW Gage Boulevard et SW Huntoon Street, entre Mcalister parkway et Westboro. Ils s’embrassent à pleine bouche entre deux bouchées de hamburgers, s’étouffant à moitié, riant, crachant, ils mordent dans le pain et la viande, mordillent leurs lèvres, leurs langues se mêlent, ils mordent encore, la chair élastique de la bouche de Mari dans sa bouche, et regardez-les qui se dévorent l’un l’autre : ils ont soif de sang, ils ont faim, faim de leurs corps, ça roule sous les langues, baisers, morsures, tout pareil.

proposition n° 11

C’était un Dillon’s, ou un Wallgreens, ou plus probablement une autre enseigne aujourd’hui disparue. Un drugstore ouvert 7 jours sur 7, tôt le matin et jusque tard la nuit, en bordure du centre-ville. On y venait, le jour, pour les médicaments sur ordonnances, la presse, la boulangerie ou pour y déposer des pellicules photos à développer ; le soir, pour un pack de bières, des sacs de glace, un en-cas, des confiseries, des préservatifs ou un test de grossesse, une brosse à dents, des cigarettes, de l’aspirine, une boîte ou deux d’Alka-Seltzer, bref tout produit de première nécessité. Un écran de surveillance derrière le comptoir diffusait sans fin les images en noir et blanc de populations bigarrées se croisant sans se voir dans les allées encombrées.

proposition n° 12

Qui se souvient du centre commercial de White Lakes, à SW 37 th St. et SW Topeka Blvd. ? Le mall a ouvert au milieu des années 60. C’était le premier du genre dans le Midwest, l’un des tout premiers du pays. Avec un magasin Sears d’un côté, et un JC Penney à l’autre bout, on y trouvait tout ce qu’on voulait, et White Lakes a poussé à la faillite presque tous les commerces du centre-ville de Topeka. — Elle dit : je me souviens, il y avait une petite boutique où je me suis fait percer les oreilles. Et il y avait un type qui jouait de l’orgue dans le magasin de musique à côté de Sears. — Lui dit que le Walgreens avait la forme d’un L, et il y avait deux entrées, l’une était à gauche au bout du corridor. — Tout à fait à la sortie du centre, juste à côté de Sears, il y avait un petit pont au-dessus d’un bassin où il y avait des poissons. C’est là qu’ils installaient chaque année la scène pour le spectacle de marionnettes de Noël. Elle dit que c’est un de ses plus beaux souvenirs. — Elle, sa mère tenait The Gallery, une petite boutique à côté de Sears qui vendait des bijoux. — Quelqu’un se souvient du restaurant Town and Country ? La meilleure soupe à l’oignon que j’ai jamais mangée ! On n’y accédait que depuis l’extérieur du centre, il était situé du même côté que le Walgreens. — À une époque, il y avait un petit café à l’entrée du Walgreens, et il y avait un magasin de jouets, aussi, sur la gauche. Il y avait une colline à l’arrière du parking près de Sears, qui menait au cinéma FOX. — Lui, il habitait Kansas City, et sa famille venait pour toute une journée ici au moment de Noël. — Qui se souvient du Hat Box ? Elle demande. — Ma sœur était serveuse au Windjammer Inn, et j’ai travaillé pendant des années à la librairie Town Crier. J’aimais bien les marionnettes de Noël. — Quelqu’un se souvient du château d’Aladin ? Avec les fontaines, c’est mon souvenir le plus prégnant. — Elle, sa famille était propriétaire du Hat Box et du Hat Box II. Elle dit que c’était là qu’on venait se faire percer les oreilles, juste à côté du Brass Rail, du côté de Sears. Sa grand-mère, Helen Gish, avait démarré l’affaire. Elle était la toute première locataire du centre ! Son frère, Keith Meyers, était promoteur et copropriétaire du centre commercial et son beau-frère, Tom Martin, était propriétaire de l’entreprise qui a construit le centre commercial. Sa mère à elle a commencé à travailler là-bas peu après sa naissance. Elle y a travaillé aussi tout du long de ses années de collège, de lycée et d’université. Pendant dix ans, trois générations d’entre eux ont travaillé là, elle dit. — Et lui, il se souvient qu’à gauche de Sears, il y avait dans une petite allée un coiffeur et une salle d’arcade. À une époque, il y avait même une épicerie, le Falleys Grocery Store, ce qui n’était pas courant dans ce genre de lieu. L’épicerie était sur la gauche, près de l’entrée principale, mais on pouvait y accéder sans passer par le centre. — Lui, il a grandi en allant dans cette salle d’arcade, chez Orange Julius et impossible d’oublier non plus la boutique de sandwich Little Kings !, il dit — À l’étage inférieur, c’est là où il y avait l’épicerie, Orange Julias et Merle Norman. Et aussi le magasin de disque Joe Henry’s, et Zerchers Photos, un de ces kiosques qui proposait le développement des pellicules photos et les clés minute ; les deux étaient pas très loin de Sears… Il y avait un restaurant aussi à l’entrée du Sears, non ? — Je me souviens avoir vu Wizzo le Clown ici, et mon Dieu ! comme il m’a fait peur quand je l’ai vu de près ! — Il dit que l’entrée du centre donnait directement dans le magasin Sears, et tout à coup le plafond s’ouvrait sur plusieurs étages, et c’était dément, il y avait suspendu le long des murs ces animaux géants, entre la peluche et la piñata, qui semblaient te regarder bizarrement, et lui, ça lui fichait la trouille à chaque fois. — Vous vous souvenez de Darla, qui travaillait comme serveuse au restaurant Sears ? Elle travaille toujours pour eux, mais au West Ridge Mall maintenant. —The Brass Rail, il dit, un restaurant situé près de la sortie, vendait les meilleurs tacoburgers de la ville ! — Elle, elle a pris des cours de couture dans le cadre des ateliers qu’organisait JC Penney. Les fontaines au milieu du centre étaient très belles, elle dit qu’elle se souvient de ça. — Il n’y avait pas une école de mannequins là-bas ? Elle dit qu’à l’époque courrait une rumeur selon laquelle une jeune femme y avait été tuée, mais elle, elle dit : oui, il y avait une école de mannequin dans la partie basse de White Lakes, ça s’appelait Barbazon School of Modeling, et ça a fermé à la fin des années 80, mais personne n’a été tué ici. — Lui dit qu’une élève de l’école de mannequinat a été assassinée sur le parking devant le Windjammer Inn. Elle s’est disputée avec son petit ami et il lui a tiré dessus. La police est arrivée, et a ouvert le feu. Le type est mort peu après de ses blessures. — Walgreens avait un restaurant avec des tables qui donnaient dans le mall, et vous pouviez voir tous ceux qui rentraient et on discutait avec les potes qui venaient. À l’époque, on avait le droit de fumer dans les lieux publics. — Lui dit que White Lakes était le lieu ou être et être vu. Les gens venaient ici de Kansas City, de l’Iowa et même du Nebraska. Mais des années plus tard, le quartier s’est transformé, la délinquance a explosé et le coin est devenu le terrain de jeu de bandes rivales. — Depuis la fin des années 90, White Lakes est à l’abandon, il dit. — Tous, ils trouvent ça triste. Tant de souvenirs, ils disent.

proposition n° 13

Le jour se lève à peine. Une pluie fine tombe sur le bâtiment du Capitole. Au sommet de la tour Jayhawk, la silhouette de l’oiseau imaginaire du même nom, mascotte des équipes sportives de l’université du Kansas, un mélange entre le geai bleu et le faucon, illumine le ciel de ses néons bleu, rouge et jaune. Plus bas, un couple fait l’amour, la fenêtre ouverte. Dans l’appartement voisin, un homme dort avec une arme chargée sous son lit. Un gardien de nuit qui a terminé son service pousse la porte de Classic Bean, sur South Kansas Avenue. Il est 8 h. Il commande un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. À 11 h, au 118 SW 8th Ave., le serveur du Celtic Fox dresse les tables pour le service de midi. Un homme sort d’un taxi. Dans un bureau un type fait prévenir sa femme qu’il rentrera tard, après dîner. Puis il appelle sa maîtresse et l’invite le soir chez Lupita’s, le restaurant mexicain. Une voiture freine brusquement en face du Landon State Office Building. Un homme suit une fille dans la rue. Deux jeunes garçons passent en skateboard. Il est 15 h, une femme pleure devant l’immeuble du Kansas Legal Services, un cabinet d’avocats à but non lucratif qui aide les personnes à faible revenu. À 18 h, il ne pleut plus. Les gens sortent des bureaux et envahissent les trottoirs. La circulation se fait plus dense. Il est 21 h et il pleut à nouveau. L’orage gronde au loin. Un éclair zèbre la nuit. Un couple finit de dîner en silence chez Lu-pita’s. Ils vont se séparer le lendemain. Une voiture grille un feu. Un type ivre passe devant le restaurant, un sac en papier à la main. Il sort du liquor store au coin de la rue. Assis en surplomb en haut des marches d’un immeuble voisin, un jeune homme le regarde passer en fumant sa dernière cigarette. Sa petite amie lui demande de rentrer. Une voiture de police passe en trombe, sirène hurlante. La pluie a cessé. Un nuage sombre vient cacher la lune.

proposition n° 14

Ça le rendait dingue, tous ces noirs qui s’affichaient avec des blanches qu’il croisait dans la rue. Et ces putains de latinos, pareil. Leur faute s’il était au chômage et que ça durait ; leur faute aussi si Grace l’avait quitté il y a deux ans. Faudrait pas qu’ils le chauffent de trop, tous ces types. C’est pour ça que son flingue, il l’avait toujours sur lui, même quand il dormait : la fenêtre de sa chambre donnait sur la rue, et il avait le sommeil léger.

En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer. Elle se leva, fit glisser sa robe de chambre, se regarda dans le miroir de la chambre à coucher : cheveux blonds, les yeux noisette, le nez en trompette, elle n’avait rien perdu de son charme d’alors ; quelques rides au coin des yeux, d’accord ; les seins trop lourds, les hanches un peu trop larges ? Pour lui peut-être, mais bien des hommes se retournaient encore sur son passage ; des cernes, oui, mais à qui la faute ? Non, décidément, elle ne pleurerait pas cette fois : elle s’habilla, ramassa le téléphone et passa deux coups de fil, le premier pour prendre rendez-vous l’après-midi même avec un avocat du Landon State Office. Un homme a des besoins, c’est ce qu’il se disait. 45 ans, merde ! Un bon boulot, l’argent qui rentrait : c’était lui. Pas sa faute si ce qui faisait le charme des hommes de son âge, c’est ce qui le gênait maintenant chez elle. Un homme a des besoins et il prend maîtresse. Ça ne prête pas à conséquences, alors inutile d’en faire une montagne, voilà ce qu’il se disait. En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer : elle se doutait pourtant qu’elle savait, pour elle et lui. Même lui s’en doutait, il lui avait dit qu’il faudrait qu’ils en parlent tout à l’heure, au restaurant. Elle fixa son reflet dans la vitre, ses yeux en amande, ses cheveux bouclés, sa belle peau brune. C’est ça qu’il aimait, bien sûr qu’elle avait raison : non pas elle, mais le parfum de nouveauté, l’exotisme qu’elle dégageait, pas encore gâché par l’habitude. Mais elle n’allait pas lui laisser le temps de s’habituer : ce soir, elle le quitterait.

Il regarda le sac en papier brun dans sa main, s’appuya contre le mur pour ne pas tomber. Il en tenait une bonne, cette fois. Une fois de plus. Un couple était assis dans le restaurant mexicain, il les voyait derrière la vitre : plus tôt, c’est d’une vie comme la leur dont il aurait eu envie ; une vie dont il s’était privé. Maintenant, il s’en foutait. L’alcool faisait ça ; l’alcool l’aidait à oublier qu’au fond, il était déjà mort.

proposition n° 15

Tu peux bien faire des manières, jeune homme, je sais bien ce que tu as dans la tête ; Mari elle dit que tu n’es pas comme les autres, et c’est vrai que tu n’es pas comme les autres, et ton accent nous fait fondre — nous les filles on est comme ça —, et c’est bien le pire, parce que derrière les courbettes que tu fais pour me plaire et ton accent irrésistible — soi-disant irrésistible —, tu es pareil que les autres, pareil que celui qui m’a mise enceinte de Denise, la demi-sœur de Mari, pour me quitter aussitôt ; pareil que le salaud qui a mis enceinte ma Denise quand elle avait 16 ans à peine, parti lui aussi (et c’est pas plus mal, il est en prison maintenant, ce salaud — pour braquage ! —, et tu imagines si ma fille était restée avec lui ?) et pareil aussi que le père de Mari ; c’est vrai, il est resté, lui, il m’a épousée, il a attendu que la petite vienne au monde, mais après il est parti comme les autres : soi-disant que j’étais folle, que je devrais me faire soigner, bouger mon cul de mon fauteuil et arrêter de gueuler, il a dit — mais qui l’a élevée, en définitive, Mari, hein ? Moi ! Moi toute seule, et son père, elle ne saurait même pas le reconnaître dans la rue, tellement ça fait longtemps qu’elle ne l’a pas vu —, alors je sais, je sais, merde, je sais ce que tu as dans la tête, jeune homme, je sais que tu ne penses qu’à une chose, une seule chose, et cette chose te ronge le cerveau : la seule chose à laquelle tu penses, c’est baiser ma fille ; tu fais bonne figure, assis avec moi dans le salon, tu fais mine de t’intéresser à moi, au film qu’on regarde ensemble à la télé, à notre vie de merde, à Mari et à moi, mais moi j’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi, j’ai pas besoin qu’on fasse semblant, moi j’ai besoin d’un homme qui m’aime, mais ça n’existe pas un homme qui aime, et tu peux bien me raconter ce que tu veux, que tu vas l’épouser ma fille, arrête, arrête un peu jeune homme, dans deux minutes vous allez vous enfermer dans la chambre, et je sais que je vais devoir monter le son de la télé pour couvrir les cris de ma fille, cette petite salope qui ne se rend même pas compte de tout ce que j’ai sacrifié pour elle, ah non, elle croit que c’est un dû, mais j’ai foutu ma vie en l’air pour elle, moi ; moi je suis restée, je ne l’ai pas abandonnée comme son père a fait, comme a fait le père de Denise, je les ai élevées mes filles, comme j’ai pu, et elles, elles font quoi, je te le demande, hein, elles, elles s’envoient en l’air avec le premier salopard venu, elles ne pensent qu’à ça ; enfin, Denise, elle en est revenue, elle est mère-fille maintenant, elle peut courir pour se trouver un homme qui veuille bien la baiser — ne serait-ce que ça, tu vois : la baiser, vite fait bien fait, parce qu’on a des envies, nous aussi ; vous croyez quoi : nous aussi, on aime ça, nous aussi on veut baiser —, et Denise elle va finir comme moi et elle ne mérite pas mieux, mais Mari j’avais espoir, elle a de bonnes notes à l’école, ma Mari, elle est belle, et moi aussi j’étais belle quand j’étais jeune, le père de Mari disait que j’étais belle, que j’étais sa princesse, il m’avait même promis de m’emmener chez toi, tient, dans ton pays si romantique, paraît-il, mais il est parti tout seul après m’avoir baisée, il m’a fait une môme, c’est tout ce qu’il a fait, et pourtant il avait des manières, lui aussi, il était pas comme les autres, non, mais au fond, il était un homme, et un homme ça ne vit que pour courir après le cul des filles, et ma Mari, je sais que tu ne penses qu’à ça, son cul, et après tu vas partir et elle restera seule, et si tu lui colles un polichinelle dans le tiroir, tu feras comme les autres, tu disparaîtras aussitôt, encore plus vite, et plus loin encore, plus loin même que les autres, je sais, et Mari ça sera bien fait pour elle, allez, cette petite écervelée, cette petite conne, elle peut bien faire la belle, elle peut bien parader avec toi à son bras, je sais moi ce qu’elle a derrière la tête, elle veut se faire baiser par toi, et y’a rien d’autre qui compte, c’est une salope ma fille, comme sa demi-sœur Denise, et elle finira comme Denise et moi, pareil, coincée dans un fauteuil à ne même plus pouvoir pleurer, à attendre que ça passe sans pouvoir oublier qu’elle s’est fait baiser, par toi et par la vie.

proposition n° 16

Méfie-toi, jeune homme, cette Amérique que tu regardes, tu ne la vois pas telle qu’elle est. Tu as la belle vie ici, une vie sans enjeux véritables : tu vis sans risque. Ton Amérique, c’est du folklore. Topeka, tu peux l’idéaliser autant que tu veux, revenir aux Indiens si ça te chante, les indiens représentent à peine plus d’un pour cent de la population désormais. Tó Ppí Kˀé, « un bon endroit pour planter des pommes de terre » ? Il n’y a que la mauvaise graine qui pousse ici de nos jours. Les voitures de police qui filent dans la nuit, sirènes hurlantes, tu les regardes passer avec un frisson d’excitation, mais pour moi ça veut dire qu’un crime de plus vient d’être commis. Il y a un braquage et deux agressions sexuelles perpétrés chaque jour dans cette ville, un meurtre tous les 20 jours... Près de neuf pour cent des familles qui habitent Topeka — plus de douze pour cent de la population ! — vivent sous le seuil de pauvreté. Ça fait dix-sept pour cent de ceux qui ont moins de 18 ans, et huit pour cent de ceux qui ont 65 ans et plus ! Tu ne me crois pas ? Je sors pas ça d’un chapeau, hein ! Je l’ai lu dans le journal local, pas plus tard que ce matin.

Il n’y a rien à faire à Topeka, et rien à l’horizon. Il n’y a même plus de place pour les rêves. Toi, jamais tu ne feras ta vie ici : ta vie est ailleurs, elle est chez toi, de l’autre côté du monde. Au fond de toi, tu le sais, et c’est pour ça qu’ici tout te semble permis. Mais de rien de tout cela n’est réel. C’est un décor, un film dans lequel tu peux jouer le rôle de ton choix, mais lorsque le film sera fini, quand tu auras tourné la page, rangé cette histoire dans un tiroir, nous, nous serons toujours là, dans cette ville perdue au milieu de nulle part, et il faudra bien que d’une manière ou d’une autre on continue à vivre. Allez, profite de ton rêve, jeune homme, mais tâche de ne pas être dupe.

proposition n° 17

Son prénom l’avait fait rire. Chez lui, c’était un prénom daté, mais ici, il restait populaire : Renee (avec un accent), c’est le prénom de ma mère, mais quand je te vois, je ne vois pas ma mère, il avait dit.

Elle avait ri : idiot, ta mère n’est pas noire, que je sache !

Il partageait quelques cours avec Renee, et toujours elle s’asseyait à côté de lui. Elle prenait le temps de lui expliquer ce qu’il ne comprenait pas. Elle se moquait gentiment de ses maladresses et de son accent, et lui la trouvait toujours plus irrésistible. Ce qui n’était qu’un jeu tourna rapidement au flirt, le flirt à quelque chose de plus fort : derrière les rires échangés pointait une certaine gravité. Un jour, il glissa sa main sur la sienne, et elle se laissa faire. Mais le lendemain, elle le prit à part. Ils parlèrent un long moment seul à seul au fond d’un couloir du lycée. Il lui disait qu’elle se trompait. Il s’en foutait, du regard des autres. Il pouvait bien perdre les quelques amis blancs qu’il s’était faits, s’ils ne pouvaient pas comprendre. La belle affaire !

Un jeune noir qu’il connaissait de vue s’est approché de lui. Le ton monta sans qu’il comprenne pourquoi. Renee s’est interposée. Le type est parti, en maugréant. Tu vois, fit Renee. C’est plus compliqué que tu ne l’imagines. Tu n’es pas à New York, ici. Ou à San Francisco : ici, c’est le Kansas ! Bienvenue en Amérique ! Et elle éclata de rire. Elle lui prit la main, la serra fort et déposa furtivement un baiser sur sa bouche. Restons amis, elle lui dit. Et restons-en là.

Jamais ils ne s’étaient disputés aussi fort. Ils auraient voulu partir chacun de leur côté, et c’était terminé, seulement ils étaient obligés de marcher dans la même direction, elle pour rentrer chez sa mère, et lui pour rejoindre l’arrêt de bus. Il faisait chaud, ils marchaient depuis un bon moment, à un mètre l’un de l’autre, sans un mot, ruminant leurs colères. Ils débouchèrent sur une place. Il y avait un banc, à l’ombre. Il alla s’asseoir. Il avait près de 20 minutes à tuer avant le prochain bus, de toute façon. Elle s’assit à l’autre bout du banc. Chacun regardait devant soi, mais dans la même direction. Au bout de la rue, une vieille dame s’avançait. Plus elle s’avançait, et plus il leur semblait qu’elle venait vers eux. Elle déboucha sur la place, et au lieu de tourner dans l’avenue qui la conduirait vers le centre-ville, qui était certainement sa destination première, elle s’arrêta à moins d’un mètre d’eux. Elle posa son sac, s’essuya le front et les joues avec un mouchoir qu’elle remit aussitôt dans sa poche. Mais, plutôt que reprendre son chemin, elle restait là, à les fixer. Ses yeux passaient de l’un à l’autre, elle souriait. Il y avait de la place sur le banc, néanmoins il se leva et lui proposa de s’asseoir. Non, non, non, elle fit. Restez assis, jeune homme, je vous regarde, c’est tout… Vous êtes beaux, tous les deux, vous savez ça ? Vous êtes beaux, ensemble. N’allez pas gâcher ça, hein ? Elle s’éloigna. Ils la regardèrent passer. Imperceptiblement, sa main glissa pour prendre la sienne posée sur le banc.

Un an a passé. Il était rentré dans son pays, le voilà de retour. Il attend, assis sur les marches en haut de l’escalier qui mène chez elle. Il l’attend et elle ne le sait pas. Il a voulu lui faire une surprise, il a demandé à ce qu’on le dépose là, trop loin de chez lui pour qu’il rentre à pied. Il sait qu’il peut dormir chez elle, mais elle n’est pas là. Elle devrait déjà être rentrée. Les minutes passent, qui deviennent des heures. Il faisait encore jour lorsqu’il s’est assis, il est maintenant dans le noir. Enfin, une voiture s’arrête. La porte côté passager s’ouvre, il la voit qui s’apprête à descendre, se ravise, se tourne vers le conducteur. La lumière du plafonnier éclaire d’une lumière sale le baiser qu’ils échangent. Lui, depuis l’escalier, voit tout. Il voit tout et ne bouge pas. Elle claque la portière et s’élance sur les premières marches. Elle s’arrête net quand elle le voit, assis en silence. Elle sait. Elle sait qu’il ne peut pas ne pas avoir vu. Elle sait qu’il a compris. Pourtant il ne dit rien. Il la regarde, c’est tout. Puis il se lève, la rejoint et l’embrasse sans un mot. Il ne dit rien, ne pose aucune question. Plus tard, ils se glissent dans son lit. L’amour s’éteint, les corps s’étreignent. Passion rugueuse. Ils jouissent forts tous les deux. Au levé du jour, elle dort encore, il s’habille et sort sans bruit. Ils ne se reverront plus.

proposition n° 18

Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie. Pas elle : la mélancolie. La mé. lan.co.lie. La colère aussi. Ça colle aux doigts, la colère. Pas ça qu’il aime. Pas la colère, ni elle : son absence. Son absence. SON ABSENCE, merde ! C’est ça qu’il aime : une blessure légère qu’on agace. Une gerçure. Comme le sel sur les lèvres. Ça pique, l’absence. Le définitif. Ça pique un peu. Ça dérange le quotidien. Ça mouille un peu les yeux, la mélancolie. Les rues d’autrefois parcourues à l’envers sont faites de son absence définitive. Les lieux rebattus dessinent un territoire retourné à l’imaginaire. Chauffée à blanc la mémoire cristallise les souvenirs sous forme solide ; billes multicolores : agate, araignée, œil de chat, qui roulent sur des pistes étrangères suivant des tracés flous.

proposition n° 19

Cette ville ressemblait à toutes les villes de ce côté-ci du continent américain : des villes climatisées, aseptisées, aux larges avenues perpendiculaires nommées par un numéro et une indication géographique. Un centre-ville construit suivant un plan orthogonal à mailles carrées, où chaque quadrilatère formé par l’intersection des rues constitue un bloc, et chaque bloc équivaut à un quartier.

Downtown, le Central Business District ou quartier d’affaires. Immeubles de bureaux, grands magasins et bâtiments publics ; une ruche le jour, la nuit une ville morte qui tourne en mode automatique : serveur informatique, data center, climatisation, signalétique, enseignes et éclairage public. Tout à côté, le quartier intermédiaire, où vivent les minorités et populations pauvres : immeubles d’habitations anciens de taille moyenne, friches industrielles et entrepôts désaffectés ou réhabilités, commerces de proximité. Puis en périphérie, les suburbs, banlieues résidentielles pour classes moyennes. Quartiers pavillonnaires, environnement boisé, terrains gazonnés et clôturés à l’arrière, un arbre avec l’allée asphaltée à l’avant.

Cette ville, une ville comme toutes les autres villes : downtown, des bâtiments en briques, comme à Dunkerque, Londres ou Flagstaff ; comme à Flagstaff, New York ou à San Francisco, dans les bars les enseignes lumineuses Coors ou Budweiser éclairent d’une lumière tamisée les banquettes et les tables. Une ville où l’on vit et meurt chaque jour, dans le va-et-vient des activités humaines. Une ville comme toutes les autres, un monde d’avenues, un plan en damier, comme dans les citées antiques, une ville comme Alexandrie ou Pompéi. Une ville avec des nuits de pleine lune, des soirs d’été, des fins d’après-midi où des couples marchent serrés dans le froid mordant de l’hiver. Cette ville ressemblait à toutes les villes. Ce lieu était partout. Ce lieu était nulle part : cette ville ne ressemblait à aucune autre.

proposition n° 20

Central Business District. Dès 18 h, les populations migrent en masse vers les suburbs. Les bureaux se vident. Les grands magasins ferment. La nuit tombée, il n’y a plus âme qui vive dans le quartier des affaires. L’humanité fait place aux machines. La nuit le Central Business District est une ville morte qui tourne en mode automatique, bercé par le bourdonnement des climatiseurs. Vraiment ? Est-ce que les arbres qui tombent dans la forêt font du bruit, quand il n’y a rien ni personne pour les écouter ? La lumière du soleil est elle blanche s’il n’y a personne pour l’observer ? Au cinquième étage, le couloir en face de l’ascenseur dessert-il encore des bureaux aux portes en verre fumé ? Derrière la porte de la pièce du fond, la machine à écrire posée sur la table de travail ronronne-t-elle toujours, parce que la secrétaire a oublié de l’éteindre en partant ? Il y a deux feuilles glissées dans le rouleau, séparées par un papier carbone. Posés sur la table, une pile de feuilles noircies d’une écriture serrée, un livre. Un cadre avec une photo de famille. Les feuilles bougent doucement sous l’effet du souffle en provenance du climatiseur. La feuille du dessus glisse imperceptiblement. Il y a dans la corbeille à papier un gobelet en carton dans lequel stagne un fond de café froid. À côté du bureau, une armoire, dedans sont classés des cartons d’archives. Au fond de la pièce, une double porte vitrée abrite la salle informatique. Des lumières clignotent depuis les racks sur lesquels sont fixées les machines. Dans la salle, la température est basse, l’espace sonore envahit du cliquetis des ordinateurs, bourdonnement sourd et bruits blancs. Craquements. Crissements. Climatisation. Serveur informatique. Dossiers suspendus, cartons d’archives. Machines à écrire et feuilles carbone. Café froid. Corbeille. Feuilles volantes. Que devient ce dont on parle quand il n’y a plus personne pour le dire ? Quand il n’y a personne pour le voir ? Qu’est-ce qu’un lieu vide, la nuit, sans les hommes ? Faut-il qu’il y ait quelqu’un qui observe ou écoute pour que la feuille s’envole du bureau ? Pour que tournent les machines ? Pour que le bruissement du serveur soit une réalité ? Faut-il une présence humaine pour faire exister les choses ? La nuit, au cinquième étage d’un immeuble du Central Business District, le couloir disparaît quand se referme la porte de l’ascenseur, avalé par la moquette, avalé par la nuit, avalé par le vide. Plus de portes, plus de machine à écrire, d’ordinateurs, de serveurs, plus de bourdonnement, plus de cliquetis, plus rien, tout flotte, un monde en suspens, en attente. Un autre monde, un monde en état de superposition qui cesse d’exister sous le regard des hommes ; les hommes qui n’apportent que décohérence.

proposition n° 21

Andy Warhol. Elvis, deux fois. Moi, deux fois. Un singe, un robot, un tigre. William Blake. Alan Moore. Singe en bronze du Ghana. Robot mécanique en métal, tôle et fer blanc agrafé. Tigre de papier : the tiger, écriture manuscrite. Cadre noir. Nemo, Promethea. Bois plaqué chêne. Poussière grise. Ruban rouge. Pochette en papier blanc (rayures bleues), soigneusement pliée. Bleu (bleu nuit, turquoise, bleu roi, bleu clair), noir, vert, marron, blanc, rouge (et jaune et orange et bleu encore). Agrafes. Comics. Six crânes mexicains. Batman, en lego et en peluche. Un grigri japonais.

proposition n° 22

Une pièce rectangulaire, huit ou dix mètres carrés, à gauche en haut de l’escalier (l’escalier recouvert d’une moquette foncée, dominance rouge et bleu, avec motif floral). Une porte en bois, peinte en blanc. Murs blanc-ivoire. Parquet. Un placard encastré à droite en entrant, porte coulissante, bois brun clair, étagères en bois. Un lit, en face, contre le mur, près de la fenêtre. (Le lit en bois blanc.) Dessus de lit jaune. Fenêtre à guillotine. Rideaux bleu-pastel. Moustiquaire. Bloc de climatisation sous la fenêtre. Une petite table dans l’angle, à gauche (en bois également). Un stylo. Un bloc-notes. Quelques pièces de monnaie. Un billet d’avion. Un passeport. Sur le lit, une valise ouverte.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 29 juillet 2018.
Cette page a reçu 538 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).