Philippe Castelneau | Cette histoire qui remontait

« construire une ville avec des mots », les contributions

Sa mère, professeure de danse, à l’adolescence il se rêva directeur de revue. Finalement, ayant aussi le goût des livres, il contribua à créer une revue littéraire. Accessoirement, il écrit et prend des photos. Son site : philippe-castelneau.com

proposition n° 1

Un parfum. Son parfum. Il avait oublié le nom du parfum. Un parfum sans prétention ; un parfum sans qualités, sinon celle d’avoir été porté par une jeune fille, en un lieu et un temps qu’il avait traversé autrefois. Il était dans un magasin où il travaillait, son cœur s’est serré — expression toute faite, mais cette histoire qui remontait, le souvenir de la jeune fille et de ce lieu, il avait voulu l’idéaliser au risque de la caricaturer—, son cœur s’est serré, oui, et la voix féminine au fort accent américain avec les années aurait pu être la sienne, comme le parfum était le sien. Le parfum l’emportait sur la voix, il se retourna, tremblant (cette fois, c’était vrai, pas un cliché), et ce n’était pas elle, mais celle-là qui parlait, sans le savoir, charriait avec elle, dans son parfum, le rappel d’un territoire, non pas oublié, mais rangé dans un coin de mémoire, et cet endroit tout à coup, dans le parfum de cette femme, se déployait dans le temps et l’espace — il était de retour dans cette ville moyenne du Midwest, il sentait à nouveau sa main dans la sienne, pressant ses doigts dans le froid piquant de l’hiver, il avait dans sa bouche le goût de métal de l’air glacé qui brûlait ses poumons alors qu’ils marchaient le long des larges avenues pour rentrer chez elle, il sentait sur sa peau sa peau nue, leurs corps enlacés dans son lit dans la petite chambre où ils s’efforçaient de faire l’amour sans bruit pour ne pas réveiller sa mère somnolant devant la télé dans la pièce à côté, il sentait sur ses lèvres un baiser échangé en face du lycée après une violente dispute à la toute fin du printemps dans l’odeur des pins, il la sentait étreignant son corps dans ses bras à l’été sur un parking désert, attendant le bus qui l’arracherait à elle. Les scènes défilaient, les lieux ; l’odeur du parfum ravivait des odeurs qui n’étaient pas là, des sensations, des sentiments : c’était comme une bulle fragile qui l’enveloppait, l’isola du monde quelques instants, le transporta dans cet ailleurs si lointain, naguère si proche, avant d’éclater et de tout simplement disparaître.

proposition n° 2

Le ciel est un ciel d’automne, bleu gris sans aucun nuage. Un bleu Pantone 2905, disons. Les rues, larges, sont faites de petits pavés rouge brique. Une allée en béton court sur chaque trottoir, entre deux grandes bandes de terre battue parsemées de pelouse. Les arbres, plantés à intervalles réguliers, ont perdu leurs feuilles. Leurs branches projettent des ombres fantasques sur le sol. Avant et après le carrefour, de chaque côté de la rue, des maisons en bois à étages de belles tailles datant des années 1930. Sur le trottoir de gauche qui fait l’angle, un poteau électrique en bois, surmonté d’un lampadaire. Sur celui de droite, un panneau signalétique, deux plaques vertes qui se croisent indiquant le nom des rues : SW Western Ave, SW 7th St.

proposition n° 3

SW Western Ave, SW 7th St. Un pas, un autre encore. SW 8th St.? Il n’en est pas sûr. Il ne croit pas avoir bougé. Non, il n’a pas bougé, il en est certain, pourtant les pavés de briques rouges si joliment disposés s’effacent sous ses pieds, grignotés par l’asphalte gris clair zébré d’un gris plus foncé recouvrant d’anciennes fissures. Il tourne la tête vers sa droite, à droite ce sont des masses informes, tâches claires sur décor vide. Il n’y a rien là dont il se souvienne. Il voudrait faire demi-tour, mais comment revenir sur ses pas quand il sait qu’il n’est pas venu jusqu’ici ? Il n’a pas marché le long de l’avenue, personne ne l’a conduit jusqu’au carrefour. Il est là, c’est tout. Ce qu’il croit savoir : derrière lui, l’avenue pavée de rouge, le terrain de sport, au loin la tour de granite du lycée, de style faussement gothique. Mais peut-être a-t-il peur de ce qu’il y a derrière ? Ou de ce qu’il n’y a pas. La mémoire joue des tours. Il tourne lentement la tête vers la gauche, sans qu’il sache tout à fait où se trouve son corps. Stop motion. Images floues. Les yeux recouverts de verre dépoli. Tâches rouge, grises, vertes, bleu-turquoise. Ça n’est pas un rêve : de ce qu’il sait, on ne rêve pas en couleurs. Travelling avant. Focus. Les tâches s’organisent. Îlot urbain, un block, six maisons alignées, précédées de leurs frontyards, jardins ouverts traversés d’une allée conduisant au garage, et derrière les backyards aux palissades en bois abritant le barbecue, les rondins proprement empilés, des outils, les chaises et la table d’extérieurs. L’image ondule, il tourne la tête et la tête lui tourne, il glisse, vertige, comme au moment du décollage de l’avion quand il se laisse aller dans son siège… Il se laisse aller… aller lentement dans la fabrique à fiction…

proposition n° 4

Un block, deux blocks. Le lycée effectivement, plus loin le Capitole. La ville soudain plus dense. Bus scolaires, transports publics, voitures, feux rouges suspendus au milieu des carrefours. Les bâtiments plus hauts. Old Town d’un côté — immeubles de briques, appartements insalubres, liquor shops, 7 Eleven —, downtown ici : buildings, bureaux, JC Peney’s, la gare routière. Ensuite, plus loin encore, les panneaux publicitaires de plusieurs mètres de haut, les motels, restaurants, concessionnaires automobiles des deux côtés de Kansas avenue, qui semble ne jamais finir. Enfin, ailleurs, les beaux quartiers. Des écureuils dans les arbres, l’odeur des pins, les piscines privées, les parcs, les belles voitures, les belles maisons aux jardins verdoyants. Le sous-sol aménagé en salle de jeu. Canapé, télévision, MTV. La belle vie.

proposition n° 5

On y retourne ? On se retourne. En 2016, le gazon devant la maison est définitivement cramé. La terre : dure et rousse, envahie de cailloux. On a planté là, à quelques mètres de la bâtisse, ce qui ressemble à une cabane à oiseaux, sauf que ce sont des livres qui sont dedans. La boîte est blanche, surmontée d’un petit toit pentu. Porte vitrée, armature en bois peint, bleu, beige et rouge. Sur une vue plus ancienne, trois ans plus tôt, l’herbe devant la maison est drue, un joli tapis vert parsemé de fleurs jaunes. La boîte à livres n’y est pas encore. En 2007, au mois d’août, il y a un trou dans la route, près du trottoir, les pavés rouges ont été jetés en tas sur le gazon. Zoom arrière sur la rue, travelling latéral, les images défilent par années, mais il n’existe pas de vues plus anciennes. Retour au mois de janvier 2016, et là, à gauche de la maison, une ruelle qu’il n’avait pas vu précédemment, des bâtiments de deux étages qui font face à quelques vieilles maisons, les poteaux électriques de chaque côté, les voitures stationnées en bataille, c’est là, ce qu’il cherche est là, mais rien à faire, la rue n’est pas documentée, il ne peut pas s’y engouffrer et suivre ce que lui souffle son instinct. Cependant, 2016 ? Ou même 2007. Il faudrait pouvoir remonter plus loin encore, bien plus loin pour en avoir le cœur net. Il n’existe pas d’outil pour ça. Mais il y a toujours ce même ciel bleu gris qui le trouble.

proposition n° 6

L’espèce humaine en expansion. Le réchauffement climatique. L’extinction massive d’espèces animales et végétales. Trop de gens, sur trop peu d’espace. La même histoire, déjà, il y a 9000 ans. Les grandes plaines. La terre, vaste et verdoyante. C’est parce qu’elle est accueillante et riche en gibiers que les hommes se regroupent ici. Ils chassent pour se nourrir, ils en viennent à chasser par jeu ; enfants cruels et aveugles, ils ne voient pas disparaître la diversité ni se clairsemer la faune. Avec eux disparaissent les mammouths, les chameaux camelops, les paresseux terrestres, les chevaux (le cheval du Mexique, le cheval du Yukon, d’autres encore : 15 espèces s’éteindront).

Plus tard, bien plus tard, des hommes traversent la mer et envahissent le continent. Ils avancent vêtus de cuirasses étincelantes, montés sur d’étranges montures qui les font ressembler à des centaures : ceux qui vivent là ont oublié les chevaux, comme ils ont oublié les mammouths et les camelops. En 1541, près de la grande boucle d’une rivière que les indiens sioux appellent « acansa », qui signifie « lieu en aval », Francisco Vázquez de Coronado rencontre les ancêtres du peuple Wichita. Les Wichita combattaient les Wazházhe, ou Ouasash, qu’on appellera plus tard, par déformation, les Indiens Osage. Les Wazházhe, « enfants de l’eau du milieu », entretiennent des liens étroits avec la tribu Kaw, le « peuple du vent du sud ». Les Kaw, ou Kanza en langage sioux, donneront bientôt leur nom aux grandes plaines. Il y a un territoire, ici, particulièrement propice au travail du sol. Ils l’appellent Tó Ppí Kˀé : « un bon endroit pour planter des pommes de terre ».

Wichita est la plus grande ville du Kansas, située dans le centre-sud, sur la rivière Arkansas. Son aéroport est le plus grand de l’État. Depuis l’Interstate 35, il faut un peu plus de deux heures pour rejoindre Topeka en voiture, en passant par Osage City.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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