Marie Barthélémy | Y.

« construire une ville avec des mots », les contributions

Je vis à Marseille. Animatrice d’ateliers d’écriture au sein de l’association « L’Ecriture Buissonnière »
proposition n° 1

Y. avançait dans la courte rue Ricard. Après trente-huit ans hors du temps, elle était là. La rue lui sautait aux yeux. Aujourd’hui, elle était vide et silencieuse. C’était le matin tôt. C’était l’hiver. Elle avait froid – elle ne se rappelait pas avoir eu un jour aussi froid.
A gauche en descendant la rue, elle revoyait la petite boutique de Rosette, la modiste. On les y amenait quelquefois, pour faire confectionner un vêtement sur mesure ; elle avait l’odeur du tissu dans les narines, et son picotement. Elle continuait à marcher vers sa destination d’aujourd’hui, le petit théâtre des Bancs Publics, plus atelier que théâtre, dans ce hangar sombre au bout de la rue à droite. Il fallait sonner, attendre ,quelqu’un qui répétait venait ouvrir.

Y. avait encore plus froid ; elle ne se souvenait pas qu’il ait fait si froid à Marseille les jours sans mistral !

Après, elle avait voulu prendre l’autobus 33, sur la place Caffo. Elle avait remonté la petite rue dans l’autre sens. En ajustant son regard, face à la rue, elle avait vu le cinéma Gyptis où sa grand-mère allait voir les films de Luis Mariano, son idole. Quand elle était là, elle l’amenait avec elle. Aujourd’hui, elle avait reconnu des visages dans les têtes taguées en noir et blanc sur la façade. De loin, elle s’était sentie agressée. Elle avançait sur le trottoir à gauche et avait plongé son regard dans la cour entourée de coursives sur un étage. C’était la cour des Piémontais, aujourd’hui en réfection. Elle la reconnaissait mal. Elle n’y avait jamais mis les pieds. Deux hommes en salopette blanche enduisaient les murs.

Dans un dernier effort, Y. montait vers la place. Le dernier numéro à gauche, c’était là qu’elle était née, à la maison et ça lui faisait tout drôle de voir que, depuis, tout était pareil : le portillon rouillé, ouvert, les escaliers en ciment bosselé et raides, la cour sombre, étroite et longue, bordée des vieux immeubles à un étage. Elle était vide. Elle était passée sans vraiment s’arrêter, n’en revenant pas. Dans un raccourci audacieux de sa pensée, elle se demandait si les habitants d’alors étaient toujours là, même les vieux.

proposition n° 2

Au centre, la table ronde en fer peinte en vert et le banc en bois blanc défraîchi. Ce n’est pas une terrasse, c’est un espace du milieu, du milieu de la place, au milieu des gens, qu’on frôle en passant.
Espace où se dessine le chemin de chacun, plutôt un tout petit fragment de chemin. Ils apparaissent, passent, disparaissent, pas assez pour avoir une idée des intentions des passants. Parfois quelqu’un s’arrête et laisse une trace de café sur le bord de la tasse.
Un espace, toujours le même, mais des temps différents. Des gens passent, viennent là, partent où ?
Ils sont vivants. En attente provisoire.
Un temps ancien qui a eu lieu ici revient : une petite fille qui joue seule, sa grand-mère qui l’attend sur le banc.
Une trace de glace sur la barre du banc.
Le banc est toujours là et la place.
Le temps d’avant n’existe plus.
Le temps présent, le temps vivant, est déjà passé.
Sur la place, le futur est aussi présent, ici, au point zéro de la mémoire.
Sur la place, l’espace du milieu s’échine à vivre au présent.

proposition n° 3

Sur la place, elle regarde le parvis de l’église reconstruite à la fin de la guerre après le bombardement des alliés. Elle a entendu parler du bruit que ça a fait dans le pâté de maisons où habitait sa grand-mère, juste derrière.

Elle entend dans son dos le bruit des petits pieds qui courent dans les escaliers pentus, à droite de l’immeuble. On pourrait en faire le tour. On pourrait s’échapper aussi, courir vers la pâtisserie au coin, qui avait de si beaux gâteaux.

Aux marges du territoire connu, on pourrait passer devant le bar « Aéro » en jetant un bref coup d’oeil. On verrait qu’il n’y a que des hommes qui boivent l’apéro qu’ils préfèrent : Casanis, Ricard, Jeannot, tant d’autres bons à boire. Certains jours, on verrait qu’ils pourraient le vomir n’importe où quand ils rentreraient chez eux, le geste flottant, imprécis, les yeux troubles, impuissants à contenir le trop plein



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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juin 2018.
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