Marie Barthélémy | Y.

« construire une ville avec des mots », les contributions

Je vis à Marseille. Animatrice d’ateliers d’écriture au sein de l’association « L’Ecriture Buissonnière »
proposition n° 1

Y. avançait dans la courte rue Ricard. Après trente-huit ans hors du temps, elle était là. La rue lui sautait aux yeux. Aujourd’hui, elle était vide et silencieuse. C’était le matin tôt. C’était l’hiver. Elle avait froid – elle ne se rappelait pas avoir eu un jour aussi froid.
A gauche en descendant la rue, elle revoyait la petite boutique de Rosette, la modiste. On les y amenait quelquefois, pour faire confectionner un vêtement sur mesure ; elle avait l’odeur du tissu dans les narines, et son picotement. Elle continuait à marcher vers sa destination d’aujourd’hui, le petit théâtre des Bancs Publics, plus atelier que théâtre, dans ce hangar sombre au bout de la rue à droite. Il fallait sonner, attendre ,quelqu’un qui répétait venait ouvrir.

Y. avait encore plus froid ; elle ne se souvenait pas qu’il ait fait si froid à Marseille les jours sans mistral !

Après, elle avait voulu prendre l’autobus 33, sur la place Caffo. Elle avait remonté la petite rue dans l’autre sens. En ajustant son regard, face à la rue, elle avait vu le cinéma Gyptis où sa grand-mère allait voir les films de Luis Mariano, son idole. Quand elle était là, elle l’amenait avec elle. Aujourd’hui, elle avait reconnu des visages dans les têtes taguées en noir et blanc sur la façade. De loin, elle s’était sentie agressée. Elle avançait sur le trottoir à gauche et avait plongé son regard dans la cour entourée de coursives sur un étage. C’était la cour des Piémontais, aujourd’hui en réfection. Elle la reconnaissait mal. Elle n’y avait jamais mis les pieds. Deux hommes en salopette blanche enduisaient les murs.

Dans un dernier effort, Y. montait vers la place. Le dernier numéro à gauche, c’était là qu’elle était née, à la maison et ça lui faisait tout drôle de voir que, depuis, tout était pareil : le portillon rouillé, ouvert, les escaliers en ciment bosselé et raides, la cour sombre, étroite et longue, bordée des vieux immeubles à un étage. Elle était vide. Elle était passée sans vraiment s’arrêter, n’en revenant pas. Dans un raccourci audacieux de sa pensée, elle se demandait si les habitants d’alors étaient toujours là, même les vieux.

proposition n° 2

Au centre, la table ronde en fer peinte en vert et le banc en bois blanc défraîchi. Ce n’est pas une terrasse, c’est un espace du milieu, du milieu de la place, au milieu des gens, qu’on frôle en passant.
Espace où se dessine le chemin de chacun, plutôt un tout petit fragment de chemin. Ils apparaissent, passent, disparaissent, pas assez pour avoir une idée des intentions des passants. Parfois quelqu’un s’arrête et laisse une trace de café sur le bord de la tasse.
Un espace, toujours le même, mais des temps différents. Des gens passent, viennent là, partent où ?
Ils sont vivants. En attente provisoire.
Un temps ancien qui a eu lieu ici revient : une petite fille qui joue seule, sa grand-mère qui l’attend sur le banc.
Une trace de glace sur la barre du banc.
Le banc est toujours là et la place.
Le temps d’avant n’existe plus.
Le temps présent, le temps vivant, est déjà passé.
Sur la place, le futur est aussi présent, ici, au point zéro de la mémoire.
Sur la place, l’espace du milieu s’échine à vivre au présent.

proposition n° 3

Sur la place, elle regarde le parvis de l’église reconstruite à la fin de la guerre après le bombardement des alliés. Elle a entendu parler du bruit que ça a fait dans le pâté de maisons où habitait sa grand-mère, juste derrière.

Elle entend dans son dos le bruit des petits pieds qui courent dans les escaliers pentus, à droite de l’immeuble. On pourrait en faire le tour. On pourrait s’échapper aussi, courir vers la pâtisserie au coin, qui avait de si beaux gâteaux.

Aux marges du territoire connu, on pourrait passer devant le bar « Aéro » en jetant un bref coup d’oeil. On verrait qu’il n’y a que des hommes qui boivent l’apéro qu’ils préfèrent : Casanis, Ricard, Jeannot, tant d’autres bons à boire. Certains jours, on verrait qu’ils pourraient le vomir n’importe où quand ils rentreraient chez eux, le geste flottant, imprécis, les yeux troubles, impuissants à contenir le trop plein

proposition n° 4

Ejectée du métro – dans le sas de la gare St Charles -– le tapis roulant monte monte monte -– éjectée de la gare -– la rue étroite fuit la gare, descend vers l’Est -– traverse le boulevard National sombre -– file file à toute allure vers le bâtiment des Archives Municipales qui oppose sa façade sévères aux tentatives individuelles -– passer seulement sans même regarder -– continuer seulement jusqu’à un détour anguleux – lever la tête -– reconnaître le nom : rue Levat -– une rue non répertoriée -– une traverse étroite entre le mur des jardins des petites maisons de guingois et le mur dévoré du couvent Levat -– un lieu échappant à mes déambulations habituelles dans ce quartier de la Belle-de-Mai que pourtant je connais –- à droite, finalement, surprise par le petit portail qui introduit dans ce couvent inconnu de moi, lieu de vie en autarcie des nonnes du sacrifice du cœur de jésus jusqu’en 2015 -– marcher vers la chapelle où finit d’expirer un pendu — surgir dans la chaleur et découvrir les dames de Mot à Mot, les nouvelles occupantes des lieux, bêche à la main, s’activant au jardin.

proposition n° 5

Elle se remonte, la rue Ricard, à la Belle-de-Mai.

Au sol, de l’asphalte continu, bleu foncé, presque noir qui avale les pas dans un son mat. Des murs enduits de gris clairs, pas un brin d’herbe, des façades comme des contraintes. A gauche, un trou où le regard coule, le W.C. dans la cour, les petites portes à marche palière, le sol de poussière grise. Point d’herbe, point de plantes Le vert est banni. En haut, de hautes fenêtres sévères, austères, étroites. Autour, le crépi s’effrite tranquillement.

A nouveau le mur aveugle des immeubles côté rue pendant quelques secondes et une plongée vertigineuse sur une cour grise, ceinturée d’escaliers qui montent au premier étage, au palier extérieur en bois pâle. S’y penchent des petites fenêtres, ouvertes, odorantes, fermées sans état d’âme, rideaux blancs tirés. Nulle plante, nulle herbe. Tout est ciment dans la cour. Et la rue grise, mâte, avance vers un ailleurs.

proposition n° 6

L’ailleurs de la rue Ricard, c’est déjà la place de l’Eglise, officiellement place Caffo, toute une histoire : à la fin de la guerre, l’église de la Belle-de-Mai est bombardée et détruite. Dans les année cinquante, elle est reconstruite avec forces cérémonies et cloches bénies. Ça marque les esprits, toutes ces manipulations mentales... A côté le bar, en face le Gyptis, pas le cinéma, pas le théâtre, non, le Gyptis. On a beau le transformer, le repêcher, l’adapter, c’est toujours le Gyptis, un nom si symbolique … Plus loin, une autre place aussi débaptisée : place Cadenas appelée couramment place du marché parce que, parce que, c’est la place où se tient le marché tous les jeudis depuis des lustres... et la Friche Belle-de-Mai, pour les marseillais, c’est la SEITA, le pôle média où se tourne le feuilleton « Plus Belle la vie », on l’appelle toujours la fabrique de cigarettes... A la fin, ça fait, avec les expressions locales, comme « peuchère » ou « cagole » ou « jobastre », etc... un parler marseillais plutôt savoureux auquel s’essaient courageusement les « parisiens » qui n’ont peur de rien !

proposition n° 7

Ce chemin, ce n’est pas un petit chemin qui sent la noisette, c’est la rue du noir asphalte, la rue triste, la rue à la poussière grise du quartier la Belle-de-Mai au quartier de Saint-Barthélemy.

En vrai, il y a plusieurs rues et moi, je suis dans le brouillard, le brouillard de mon enfance. Le quartier de Saint- Barthélemy s’y trouve mais il est perdu dans la brume.
De petits îlots juteux émergent du vieux quartier : la fontaine, au bord du trottoir, le charbonnier avec son sac de jute sur la tête et son regard cerné de poussière noire, la cour avec le W.C. collectif, le bar où les hommes regardaient les matchs de foot à la télévision, dédé, ma copine, l’école paroissiale où j’allais, l’école communale où allaient mes frères, l’église. J’entends le bruit immense des carioles à roulement à billes qui descendaient le boulevard Jean Casse et je me rappelle du concert de Réda Caire dans la cour du bar du coin.

Après, la famille a accédé à la propriété. On est allés dans un groupe d’immeubles, plus haut, plus loin du centre, je crois que ça s’appelait « Font Vert » . Mes souvenirs sont enfouis dans cette fontaine verte et sombre au milieu de rien. A croire que je n’existais pas alors et le chemin pour y aller a disparu de ma mémoire.

proposition n° 8

Ici, il pleut vite, rapide. Quelquefois, on a pas le temps de s’en apercevoir. On sort, on voit qu’il a plu. La chaleur sèche tout très vite. C’est l’été, n’est-ce-pas ?

L’été est venu trop tard. On marche au bord de l’eau . On voit les grosses gouttes qui éclatent sur la plage. Des gouttes énormes pour bien faire la différence : « on est de l’eau douce, nous, pas des larmes ». Ces larmes si salées qu’elles brûlent mes yeux. Ces gouttes d’eau salées venues de ce quartier, Saint Barthélemy, où j’ai vécu, où je ne me souvient pas d’avoir existé.

proposition n° 9

C’est le bruit des chaussures à talons, hauts les talons, de la voisine du dessus que j’entends ou le bruit de mes chaussures à talons, hauts les talons, que la voisine du dessous entend. Je n’entends aucun autre bruit, pas de démarrages de voiture malgré le parc de stationnement plein, pas de bruit de circulation, pas de bruits de voix . Pas de bruits de vie. j’étais là pourtant avec mes chaussures à talons hauts.

J’ai peut-être entendu le bouillonnement doux que fait l’eau de la fontaine de Font Vert ou Vert Font. Je ne sais pas.

proposition n° 10

De la cuisine monte l’odeur de la pintade en train de rissoler dans son jus. Aux fourneaux, Marie-Antoinette, ma grand-mère, affairée et clope au bec ! Je n’ai jamais senti l’odeur de la clope, seulement celle, délicieuse de ses préparations culinaires... la cuisine, c’est bien aussi parce qu’ elle ne parle pas, elle est affairée, elle ne m’ensevelit pas de sa logorrhée diarrhéique.

Je sais déjà qu’à manger, ça va être moelleux, goûteux et qu’à midi, je serai « aux anges ».

La cuisine de ma grand-mère, à la Belle-de-Mai répandait ses effluves tous les jours, midi et soir. Elle m’a manqué, après, où nous ne venions que les jours de Fête pour des dîners de gala !

proposition n° 11

Hier, au cinéma Variétés, le FID ( Festival du Documentaire) propose Mira, un film de film de Jorge Léon en présence du réalisateur. Communion dans le salle, obscurité et air conditionné.

Dehors la chaleur fait suffoquer. Aux Terrasses du Port, au fond du magasin Darty, les vendeurs sont réunis autour d’une télévision grand écran. Le match est commencé. Un visiteur demande le prix d’un combiné frigo-congélateur. Et se joint au groupe pour regarder. Tout le monde crie « But ».

Au FRAC ,Joliette, les petites hôtesses du Musée accueillent gentiment le promeneur égaré. Il visite l’exposition de Claude Lévêque « Back to nature ». À son retour dans le hall, les deux hotesses et le vigile regardent le match sur une minuscule T.V.
« où ils en sont ?

Deux à un pour la France.

A l’arrêt, l’affichage tourne en boucle. On espère le tramway mais on sait qu’il n’arrivera qu’après la fin du match. Les familles, les touristes s’interrogent et partant à pied, ou à la station de métro « joliette ».

Au cinéma Variétés, le FID projette un autre film, ennuyeux celui-là, à des spectateurs glacés.

Dehors, sur la Canebière, sifflets, Klaxons et foule des grands jours, se dirigent vers le Vieux Port.

Les stations de métro ferment les unes après les autres. Noailles reste ouverte jusqu’à Castellane.

Le bus 21 ne circule plus. À l’arrêt, deux femmes, une jeune et une vieille, se parlent, s’interrogent ? S’aperçoivent qu’elles habitent le même quartier, presque le même îlot d’immeubles. « Si on rentrait en ensemble à pied ? On s’encouragerait ?

proposition n° 12

Déjà opter pour le passage, le passage qui ouvre le chemin : à droite, à gauche, au milieu. Se décider, y aller, bifurquer au dernier moment. Une chance pour surprendre les dieux .

Descendre vers le fond, le sombre, le trouble, puis descendre encore là où les lumières éclairent un peu, juste un peu, pour deviner des ombres, des taches qui flottent dans toutes les directions, à droite, à gauche, c’est partout. Être happé par l’une d’entre elles, s’en sortir puis être repris en même temps que s’élève un air inconnu, qui crisse, qui grince, qui aboie.

Fuir de là, trouver un boyau de secours, s’aspirer sans respirer, respirer, se retrouver dans la turbine, enfermé, être téléporté, éjecté sur un autre quai, respirer, s’arrêter, comment savoir s’il vaut mieux... recommencer, tenter une remontée, être repris dans la danse des ombres, danser, danser, danser au prix d’un fantastique effort, se désengluer, Avancer, avancer sans se retourner, lutter contre l’aspiration, tirer, tirer, tirer vers le haut, avancer, avancer, encore, encore... Ouvrir les yeux.

proposition n° 13

Il était venu là pour quelques jours. Il attendait son oncle Séverin qui devait arriver de son voyage sur les côtes africaines : Abidjian, Dakar, Cotonou... Il travaillait sur le paquebot « Princess » à la buanderie.

En attendant, l’oncle lui prêtait son petit logement situé juste derrière l’église.
Il passait ses journées sur la place Caffo, assis à la terrasse du bar des Amis, sans délimitation formelle avec le reste de la place. Les gens marchaient avec leurs cabas, tenant un paquet ou portant un outil entre les tables, le frôlant au passage.

Il buvait un café, puis il se levait pour enjamber la chaussée jusqu’au cinéma Le Gyptis. Des hommes désoccupés regardaient les programmes de la semaines, des mères de famille aussi, habillées à l’européenne ou en boubou coloré cherchaient un film pour les enfants – le cinéma proposait des séances familles pendant les vacances scolaires- , et devisaient entre elles : « cette année, ils ne me les ont pas pris au centre aéré », « et puis, c’est cher, aussi, ils ne font pas les réductions familles nombreuses ».

Quelquefois, il allait jusqu ’à l’entrée de l’église, poussait la porte. Alors, une fraîcheur apaisante l’inondait et il se délectait de l’odeur d’encens si délicieuse à plus d’un titre… Puis, comme il ne priait pas, il se retirait sur la pointe des pieds pour ne pas déranger. Il repartait au bar où on lui préparait un « en-cas » à midi. L’après-midi, il se retirait dans le petit appartement désuet de l’oncle au milieu des meubles Louis XIII dont le lit monumental l’obligeait à chaque fois à un petit saut. Il se reposait pendant les heures chaudes à l’abri des volets croisés. Il regardait le plafond et réfléchissait vaguement , laissant son esprit divaguer à sa guise. Il aimait par dessus tout ces moments échappés à la vie coutumière.

Le soir, il se lavait à la pile, puis redescendait sur la place. Au bar, des couples amoureux buvaient l’apéritif : pastis, Cinzano ou porto, en prélude à une soirée au cinéma ou au dancing. Les piliers du bar étaient là aussi, au comptoir, la voix lourde, et refaisaient le monde. Il se mêlait un peu à la conversation, pas trop longtemps !
Des travailleurs, femmes et hommes, fatigués, rentraient chez eux en pressant le pas, se diffusant en éventail dans les petits immeubles anciens du quartier. Ils ne s’attardaient pas, malgré l’air doux qui maintenant inondait la place, sous les platanes.
Peu à peu, tout devenait calme, tranquille. Il profitait de ce beau soir d’été, assis sur la place, les pieds posés devant lui, sur le rebord de la chaise. Il respirait l’odeur de la nuit, chaude encore mais tendre et douce.

proposition n° 14

L’oncle Séverin vit sur les paquebots le long des côtes africaines de l’Ouest. De loin en loin, il rentre à Marseille, dans son petit appartement de la Belle-de-Mai. Là, il se repose, range ses affaires, reçoit des amis. C’est un petit homme sans caractéristique physique particulière mais on peut dire qu’il n’est pas beau. Tout le monde sait qu’il a une propension énorme à se mettre en colère. Il est « soupe au lait », surtout en ce qui concerne les opinions politiques. Il a fait le coup de poing avec les communistes, à la fin de la guerre, en collant des affiches. Lui, il est un admirateur du Colonel de la Roque et des Croix de feu. C’est un idéaliste.

proposition n° 15

tu sortais de la cour là-bas, rue Ricard quand je t’ai vu, plutôt, tu as fait irruption dans la rue, la tête dans les souliers, on ne voyait pas ton visage, je marchais en baskets, tenue de sport bleue et blanche, comme tous les dimanches, je vais au stade, en marchant avec mes baskets, je suis mince, la tenue de sport me va bien et ça donne une bonne image ; c’est pour ça que quand je t’ai vu surgir de la cour, avec cet air décidé, je me suis dit, je vais lui proposer de venir avec moi assister à l’entraînement de l’équipe première, c’est mon dérivatif, ce qui me fait tenir, le sport, je présente bien, je me suis dit que ça pouvait passer, que je pouvais inspirer confiance à quelqu’un comme toi qui a l’air sérieux et disponible à la fois ; toi, tu continuais sur ta lancée dynamique, tu marchais d’un bon pas, normal, quoi ! Ça serait bien d’avoir un copain qui aime marcher, s’activer, j’ai besoin d’action... de sécréter de l’endorphine...ça aide pour résister au nivellement par le bas, à l’espèce de torpeur qui vous gagne lorsque vous ne trouver pas quoi faire, pas une raison de se lever le matin... le sport, ça peut en être une ; il viendrait avec moi, peut-être, si je le lui demandais, peut-être qu’il a besoin d’un copain pour rester dans les rails, lui aussi.

proposition n° 16

Aujourd’hui, je ne te parlerai pas de cette cour, du vieux quartier de la Belle-de-Mai avec son église reconstruite, son cinéma séculaire, mais de l’autre quartier, celui du fonds de banlieue où on nous a relégués sous prétexte de modernité, d’avoir une salle de bain et tout y quanti... A Jean Casse, on en avait pas, tu te rappelles ? On se lavait à la pile, dans la cuisine, les uns après les autres, à la queue-leu-leu. C’était inconfortable, pas hygiénique. On peut remercier nos édiles qui pensent à notre confort, à comment garer nos voitures sur des parkings bien dessinés. Après, on a été catalogués « habitants des nouveaux quartiers », espaces verts, propreté, chacun dans sa case démultipliée. On pouvait nous représenter.

Tu n’as plus de souvenirs de cette époque ? Regarde là-bas, dans le lointain du lieu, tu avais quoi, treize, quatorze ans ? Tu t’ escrimais à marcher sur tes chaussures à talon haut. Tout était loin, tu trépignais, sur tes talons, tu te tordais les pieds, prisonnière de ce nouveau quartier de sécurité. Alors, tu tournais en rond sur les carreaux du salon, tu tapais du pied, ça tapait, ça tapait fort, régulier....regarde toi infuser dans cet océan de verdure, cette banlieue verte, où tu ne peux plus respirer, où tu t’étouffes, happée dans le siphon qui t’entraîne au fond de la tasse..Aujourd’hui, je te laisse là, en train de boire la tasse, plus tard, on reviendra...

proposition n° 17
Il n’y a pas de lumière dans les escaliers

On lui dit de descendre s’amuser dans la cour. C est l’hiver et l’après-midi est déjà avancé. Elle n’ose répliquer et baisse la tête, soumise. Elle descend les marches en tomettes rouges du couloir en colimaçon. En bas, la porte est ouverte, on voit un reste de lumière qui grise la cour. Elle prend bien soin de ne pas claquer la porte, ça énerve tout le monde. Elle pense à tout-à-l’heure quand il faudra remonter, en essayant d’enclencher l’interrupteur – on ne sait jamais – monter dans le noir jusqu’au palier, avoir peur, se dépêcher en évitant de regarder le trou sombre qui la suit.

Elle va chez Izzo voir si Jean-Pierre est là

Dans la cour, elle entre dans le dernier couloir avant les escaliers et le portail. Elle monte un étage, se retrouve devant la porte de la famille Izzo. Elle attend un peu puis se décide à taper à la porte peinte en vert clair. C’est la maman de Jean-Pierre qui lui ouvre et lui dit d’entrer. Avec timidité, elle s’assoit sur le bord de la chaise de la cuisine et regarde de côté la pâte à raviolis que la maman laisse reposer avant de former les petits cercles dentelés. La roulette attend sur la table la main de la cuisinière. C’est qu’il y a beaucoup de garçons dans cette famille italienne, le papa Osvaldo, le fils aîné Bruno, le cadet Bernard, enfin, le dernier, Jean-Pierre, qui occupe ses pensées. C’est son frère de lait, ils ont été nourris ensemble au sein par la maman car sa mère n’avait pas de lait.

Elle lui est attachée parce que c’est un casse-cou, le plus fort, le plus beau et qu’il a un sourire ravageur. Lui, il ne fait pas attention à elle. Il est toujours par monts et par vaux avec les copains.

Sa grand-mère l’envoie acheter des P4 au bar de la place

Aujourd’hui, Marie-Antoinette a mis en train une recette difficile. Elle doit rester devant ses fourneaux. Prise de cours, elle envoie la petite acheter un paquet de P4 au bar de la place avec l’appoint. Arrivée devant le bar, l’enfant hésite, c’est intimidant tous ces hommes qui parlent fort au comptoir. Elle n’ose pas s’avancer. Elle se glisse doucement sur le côté de la caisse mais la patronne ne la voit pas. Elle tente de demander : « des P4 pour ma grand-mère, s’il vous plaît », sa voix se perd avant d’arriver à hauteur d’adulte. Elle répète, en vain, sa commande. Elle baisse la tête, des larmes au bord des paupières. Là-haut, on parle fort, on s’anime. Elle sort sans qu’on la voit.

tu te regardes infuser dans cet océan de verdure, dans cette banlieue verte où tu ne peux plus respirer, où tu t ’étouffes, happée dans le siphon au fond de la tasse.
Tu te regardes infuser, tu tapes du pied dans cet océan de verdure, happée dans le siphon au fond de la tasse.
Tu te regardes infuser, tu tapes du pied dans cet océan de verdure sinon happée au fond de la tasse.
Tu te regardes infuser, tu tapes du pied dans cet océan de verdure, tu tapes du pied pour remonter sinon happée au fond de la tasse
Tu t’extirpes du siphon pour ne pas sortir siphonnée
tu te regardes infuser, tu tapes du pied au fond pour ne pas être siphonnée
tu te regardes infuser dans cet océan bleu de verdure
tu coules, tu coules, tu es happée
tu tapes du pied pour ne pas infuser dans cet océan bleu de verdure
tu ne te regardes plus infuser,
tu tapes du pied, tu respires
sinon happée par le siphon au fond de la tasse
tu tapes du pied, tu pousses du talon
tu fais du bruit sinon tu vas infuser au fond de la tasse
dans la mousse bleu vert de cette banlieue
tu te bats,
tu te regardes infuser dans cet océan de verdure, tu te désintègres-dilues
tu te regardes infuser sans penser
où est ta tête ? Au fond de la tasse, elle essaye de respirer, elle se noie
tu regardes ta tête infuser dans cet océan de verdure, ce sont les algues,
les algues qui parent le fond de la fontaine où tu vas te dissoudre
si tu ne donnes pas un coup de pied,
tu y vas : « hauts les talons »
se rassembler, se ressembler
tu te regardes infuser dans cet océan d’eau verdurée
tu te regardes infuser dans l’océan sombre et tacheté de Font Obscure
tu te regardes infuser dans l’océan tacheté, tu sombres
tu ne respires pas, tu n’ouvres pas la bouche
tu ne penses qu’à ton pied, ton talon
qui doit pousser au fond pour remonter
tu te regardes infuser dans cette banlieue sombre et mitée de Font Obscure
tu pousses, tu pousses encore avec ton talon haut pour te sauver
tu penses à ton pied et tu pousses
tu te regardes infuser dans cette banlieue sombre et mitée de Font Obscure
ta tête est dans ton pied et le talon aiguille affûté
tu tapes, tapes fort le talon au fond, c’est ce qui fait remonter
tu te regardes infuser au fond de l’obscur
ta tête, c’est ton pied qui pousse au fond sans penser
tu pousses juste avec ton pied dans ta tête
tu pousses, tu pousses pour te sauver tu te regardes infuser
tu es happée dans la Fond Obscure
tu te regardes sombrer,
tu piques du talon, tu remontes, tu piques du talon, tu remontes.

C’est la ville et c’est autre chose, un lieu sauvage de béton : pas un brin d’herbe, pas de vert, que du gris, différentes nuances de gris, jusqu’au noir complet du cinéma.
Avec ça, un peu de rouille, un portail qui ouvre sur le passé comme ces vieux cimetières ruraux aux tombes de guingois nous parlent de ceux qui ont vécu là, dans l’ancien temps.

Des surprises au détour des ruelles, des escaliers anarchiques, des entrelas, ça et là, l’ouverture du marché plat, de la place de l’église, une sorte de côté de Méséglise sans Cabourg.

Des rues qui montent vers l’école, vers les nouveaux lieux, vers les friches, des lieux encore habités par les ouvrières, les ouvriers qui les ont remplis de leur humanité, qu’elles ont conservé dans leurs murs réhabilités.

C’ est ce qui les relie aux gens qui vivent là, qui y habitent, population autochtone et exotique, qui fait entendre le chant polyphonique des villes portuaires, toujours la même et différente à la fois.

Anna Seghers a si bien écrit ces gens d’ici et d’ailleurs qui restent là ou pas, passent ou s’enracinent.

Ces gens-là, ce sont eux qui habitent le monde et donnent du relief aux villes comme celle-là. Dans ces endroits, on fait fi de la société libérale et de ses injonctions dominantes, même si on sait que c’est à cause d’elle qu’on est là.

« Pivolos, chocolats » les mots emblématiques du lieu résonnent d’un mur à l’autre, se heurtent à l’écran éteint du cinéma. Salle de théâtre ou cinéma, c’est toujours le même endroit où les fauteuils de velours rouge gonflés du jus odorant de tous les parfums, de toutes les transpirations régurgitent le soir, après la séance . Les murs de moleskine renvoient les images qui les ont imprégnés eux et la rétine des spectateurs partis depuis longtemps déjà , après que le bégaiement denté du projecteur ait cessé mais pas tout-à-fait. et ce relent vague mais fort, insistant, prégnant de saleté installée dans l’endroit, nulle part et partout. L’esprit du lieu est là, il sent mauvais mais il est là.
ET toujours la petite phrase qui permet de ne pas être coupé.

Trois bribes pointues de feuille verte –- une surface moirée bleue –- une tache très vive orangée –- signe blanc sur bakélite noire, mate -– un bout de galet noir, ou plutôt anthracite, mat –- un confetti de plastique très fin, bleu –- bout de baguette en bois doré, vieilli –- quelques poils de chien noir –- un bouton noir avec signe blanc – des nuances de vert peints sur un fragment de toile –- verts glauques, troubles comme de l’eau stagnante -– un trait blanc et une arrête noire en aggloméré de bois –- morceau de tube en plastique translucide -– morceau de plastique noir mat -– fragment de papier blanc, fin, signes -– deux minuscules touches de lumière intense -– fragments de carton vert, gris, jaune, rouge -– strates de papier blanc et couleurs -– papier cellulose blanc et bleu -– bords de cartons superposés de différentes couleurs -– cuir rouge –- morceau de jambe noire sur fond gris.

C’est un carré de fonte noire tachée, coupée avec une rondelle de cuivre brillant, astiqué, c’est un carré de céramique blanche ; un carré d’émail rouge orangé vif. C’est aussi un carré de plâtre blanc sale, une tache de gras sur plâtre peint puis un carré de bois comprenant plusieurs étages chantournés peints en vert olive. Carré de tomette rouge mat avec un trait de blanc surligneur, plusieurs carrés de tomette saupoudrée de poussière noire de bauxite. Un carré comptant du bois peint en beige décati et un minuscule morceau de vitre ancienne, irrégulière, un carré de bois vert amande ; une arête de contreplaqué fin, naturel puis carré de bois recouvert d’un placage imitation acajou et d’un morceau de tissu vieil or à gros grain à tissage large. Enfin, un carré de gros verre épais en ellipse mangé par le tartre. Voilà ma cuisine d’enfance.

La mer est immobile. Elle étale son bleu vif autour des rochers blancs entre Callelongue et les Goudes. Elle a vingt ans et s’allonge sur ces rochers piquants. Lui, c’est un troufion qu’elle a rencontré ce matin sur la plage du Prado. A travers le rideau de ses cheveux frisés, elle l’a vu la regarder, ce jeune homme grand, au visage fin, pâle, vêtu de la tête aux pieds. Elle en a déduit qu’il n’était pas d’ici. Sur ces rochers, il l’embrasse, il lui tient la main. Toute cette chaleur de l’été la fait transpirer, mouille son maillot, la trouble et c’est délicieux. Elle ne pense à rien. Elle est bien là, près de lui. Elle ne le connaît pas, ni son nom, rien mais il lui fait du bien.

Que sont ces lieux oubliés enfouis dans les plis de ma mémoire et le chemin à eux passe-t-il par un itinéraire feuilleté. Chaque pensée vers ces lieux est comme au bord du précipice reliée au réel seulement par l’écriture qui fait renaître leur consistance qui les recrée comme la chaleur d’une flamme ferait apparaître des mots écrits à l’encre sympathique. La carte IGN mitée à ces endroits de la ville ses pliures usées par le temps seront elles bientôt encore superposables à mes chemins de passage mes pérégrinations d’aujourd’hui dans cette ville si atone si grise une ville du désastre et des rites et l’or des religions et les clameurs du stade. Je me demande si les pensées peuvent se perdre ou brûler dans un lieu sauvage de béton.

Ce n’est que depuis qu’elle est revenue à Marseille, que Y. conçoit l’entité de sa ville, cité exhaustive comme une carte sur le papier.

Dans sa vie d’avant, Y. avait vécu dans des îlots, des confetti de bonheur, de joie, d’humanité, dans d’autres puant la tristesse, la souffrance, la peur, dans des zones de silence , de sidération, étrangement oubliées, disparues de sa mémoire.

A Marseille, le temps d’avant n’existe pas ou si peu. Le citadin marche sur des strates tant amalgamées qu’il a du mal à y retrouver son histoire. Le temps présent se superpose au passé. La ville ancienne affleure par endroits, cônes résurgents où elle se retrouve au bord du précipice, cherche des passages ouvrant des chemins, s’y engage, bifurque au dernier moment pour surprendre les dieux, les tromper, échapper à leurs sentences arbitraires.

Les jambes des filles, sont des compas qui tracent des chemins dans la ville. A la terrasse des cafés, les hommes les regardent passer.....Y. vit sa vie sur cette carte épaisse, en toute solitude.

Elle prit conscience du bruit de l’air frottant la barrière de sécurité dans la descente et vit les murs en forme de ruines de la ville, les côteaux portant les habitations arriver à toute vitesse sur elle puis fuir derrière la voiture. Le léger balancement des genêts vaporisa son visage d’une senteur jaune douceâtre et subtile. Elle les salua aux abords de la cité. Les quartiers Nord commençaient à défiler, s’écartant du bord de la route, escaladant les coteaux, Elle se rappela qu’il n’y a pas si longtemps, une cité d’urgence se vautrait là, à gauche, suivant le goudron, derrière un grillage éventré. Comme une apparition, la Vierge de la Garde apparut en Majesté, accueillant, les bras ouverts, ses enfants, nés ici et venant d’ailleurs, touristes volontaires et ceux qui, contraints à voyager réclamaient particulièrement sa protection.

A partir de là, elle savait qu’il fallait encore faire attention à l’embranchement à droite, respecter la priorité, qu’ après, la route serai rectiligne, toute droite jusqu’au centre. Elle appuya sur le champignon à fond et le maintint ainsi jusqu’au centre ville, sortie Gare St Charles, dans le vif de la ville. Elle se dit : « C’est comme ça qu’on rentre à Marseille, à fond et jusqu’au bout ». Elle pénétra Marseille, les narines picotées par l’air iodé, les narines frémissantes. Puis, tout ça disparut, noyé dans les gaz d’échappement, le bruit acide des klaxons, la chaleur étouffante, poussiéreuse. Suivant le fil de la circulation, elle traversa la Canebière, regarda à gauche vers les réformés, à droite vers le Vieux Port et l’ombrière, visible de loin. Elle fut obligée de retenir son moteur vibrant dans les embouteillages mais elle se sentit conquérante malgré tout.

Marseille est une ville qui se réveille tard, décalée d’avec moi qui me lève tôt.
Il est huit heures. Je débouche du métro à Noailles, éblouie par l’éclat du jour. Quand j’arrive au marché des Capucins, les vendeurs commencent à peine à préparer leur étalage. Il n’y a aucun prix.

« mama, reviens plus tard » me dit le marchand que je connais bien. Il a raison.
Que faire ? Les magasins ouvrent à dix heures, la bibliothèque de l’Alcazar à onze heures. Alors, je descend vers le Vieux Port. Je suis sous l’ombrière. Une jeune fille se fait prendre en photo en position de danseuse devant le quai. Moi aussi, je regarde là-haut. Je me vois regarder. Des silhouettes glissent dans les nuages. Dans un coin, se reflète une vendeuse de poisson. Du coup, je sens l’odeur , une bonne odeur de poisson frais ! Je me remets à l’endroit pour m’approcher. J’examine les poissons qui sautent dans le banc bleu méditerranée et rutilent. En chaland consciencieuse, je passe en revue les étals : soupe de roche bariolée, merlans tristes à la peau mollassonne -– c’est toujours triste, les merlans —, des baudroies pas vraiment joyeuses avec leur vilaine tête -– j’aime les déguster au court bouillon —, des loups, des maquereaux brillants, moins vifs toutefois que les sardines qui jettent des éclats bleutés.
Huit heure trente, un pigeon se pose, grappille le sol. C’est l’heure des marseillais qui espèrent une bouillabaisse ou une soupe de poisson. Je ne veux pas de poisson, j’avance sur le quai de la Fraternité, zigzague entre les voitures pour chercher un café, place aux Huiles. La circulation automobile dense contraste avec les devantures fermées.

De ce côté du port, je vois, en face, l’Hôtel-Dieu bien posé sur sa petite colline. Tiens, le Ferry-boat, pour une fois qu’il est là, je le prends pour une traversée du port. A l’avant, on se voit arriver la mairie sur soi. Le petit saut traditionnel me laisse de l’autre côté où un gabian porte déjà son ombre le long du quai.

A gauche, c’est le Mucem, à droite, les cafés. La vierge est là qui veille sur tout ça. Je sens son regard sur moi. Je laisse mes pas décider de la direction à prendre. Ils se dirigent vers le bar au coin de la rue République et du Vieux Port. Maintenant, je sais que je vais déguster un café, tranquille à la terrasse de La Samaritaine. De là, je suis bien placée pour regarder Marseille s’éveiller. Bientôt, le soleil va caresser doucement

je me lève et je le vois. Il était assis à côté de moi, à la terrasse du bar. Il boit une bière, regarde la mer, les bateaux qui quittent le port. Il les suit des yeux mais reste assis à l’ombre du parasol. Il reste assis longtemps. A un moment, il se lève, traverse la rue pour mettre une pièce dans l’escarcelle du musicien, en face. Le soleil lui tape sur la tête, il ramène sa casquette à l’avant de sa tête, retourne s’asseoir sur la terrasse à l’ombre du parasol. Il boit une bière, regarde la mer, les bateaux qui quittent le port.

tu tournes le coin de la rue, tu longes le mur sombre jusqu’aux escaliers, là-bas, tu portes une besace bleue qui pèse sur ton épaule, tu passes derrière la mairie, entre les deux bâtiments, dans cet interstice noir, tu accélères dans la rue Coutellerie où régurgitent toutes les arrières-cuisines des restaurants du port, tu croise des commis qui fument sur leur temps de pause, échappant pour peu à la chaleur étouffante de ces lieux étroits et sans air, tu marches, la tête baissée, sans regarder où tu vas, tu marches dans les flaques sales, sur le trottoir taché, on dirait que tu marches comme un reflet.

C’est sur l’escalier du métro cette femme qui est assise, tend la main dans une quête improbable. Une main tendue au bout d’un bras sur l’escalier du métro. L’escalator répète incessamment son claquement mécanique. Je vois une main au bout d’un bras. Je passe là, sur l’escalator. Je la vois en contrebas, la main au bout du bras...
Je rajoute la petite phrase à enlever

Vers la fin du mois de décembre, nous, les enfants, commencions à être entourés de mystère. Les parents, les grands parents et toute la parenté préparaient en secret l’arrivée du Père Noël. A l’école, la maîtresse, les tatas, les commerçants, les voisins, tous complices pour nous duper. Même la poste s’y mettait puisqu’elle transmettait officiellement les lettres qu’on envoyait au Papa Noël.

Dans toutes les familles, on cachait les cadeaux sans faute puisque nous ne les trouvions jamais avant le matin de Noël.

A l’école, on en parlait avec les autres, cherchant à percer le mystère. Mais, tout était si bien verrouillé dans les familles, la chose était tellement répandue, qu’on n’avait aucune chance de démêler cet imbroglio. C’était comme un complot, comme un oracle de la maffia : « si dice niente, niente, capisce ! »

Je ne sais pas si cette omerta s’étendait à d’autres endroits mais à Marseille, tous les adultes étaient de mèche.

Evidemment, dans cette ambiance surchauffée par le mystère, nous, les enfants, étions extrêmement surexcités le soir du 24 décembre, refusant de nous coucher, bandant nos muscles, écarquillant nos yeux pour résister au sommeil et voir arriver le Père Noël et ses paquets. Hélas, chaque fois, nous finissions par fermer les yeux, épuisés et nous endormir. Il faut ici, noter la duplicité des parents qui nous laissaient nous fatiguer, jouant le temps, jusqu’à ce que nous tombions comme des mouches.

Le matin, dès le réveil, nous nous précipitions à la cheminée pour voir si le pépère était passé, un peu inquiets de l’étroitesse du conduit.

Nous trouvions nos cadeaux joliment emballés, correspondant en général à nos souhaits, au moins partiellement. Tout le monde était content.

Nos parents nous conseillaient alors de remercier le bon Père Noël pour qu’il n’oublie pas de revenir l’année prochaine.

J’ai honte de le dire mais c’est vrai, nous levions alors la tête vers le ciel et criions de bon coeur : « merci, Père Noël ». Après, on nous expédiait dehors avec nos jouets. Nous retrouvions les autres du quartier sur la place et nous nous montrions nos cadeaux.
Cette expérience et notre crédulité m’a toujours fait me poser beaucoup de questions sur les croyances et leurs origines. On nous en fait gober des histoires....sous couvert de morale et de bons sentiments. Le Père Noël en est un exemple humiliant.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 13 août 2018.
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