Marie Michel | Le bruit du périphérique (titre provisoire)

« construire une ville avec des mots », les contributions

Marie Michel, née en 1981. Vit et travaille à Vizille, à côté de Grenoble. Commence à écrire des poèmes enfant puis adolescente, des nouvelles aussi. N’arrive pas à conserver les traces. Efface. Des pièces de théâtre et un roman inachevé. Anime un atelier théâtre dans le lycée où elle enseigne le Français. Participe à des performances et des films expérimentaux avec des personnes aussi folles qu’elle. Pas de site ni de blog encore. Mais deux enfants, un compagnon patient et un chat jamais là. Voudrait arrêter de travailler créer à plein temps (et avoir une chance de croiser le chat).
proposition n° 1

On pourrait continuer comme ça. On pourrait continuer tout droit. Plus exactement : on pourrait continuer à suivre la courbe de la ville, dériver de plus en plus loin de son grand corps. Glisser le long de sa hanche, de sa cuisse gauche. Une caresse furtive. Frôler le passé. Ne pas s’attarder. Ne pas se laisser prendre par la nausée. Filer. On pourrait suivre comme d’habitude les panneaux bleus des directions lointaines, les potentialités, ce qui ramène à un futur proche. On pourrait laisser filer l’odeur désuète de la boucherie-charcuterie qui faisait l’angle. On pourrait. Le papier gras qui enveloppe les aspics et en fait des cadeaux. L’étonnement suscité par le mot, resté, plus que l’odeur d’ailleurs, empaqueté. Du serpent en gelée. Des langues de vipères. D’ailleurs on laisse passer la porte. On en parle vaguement aux enfants à l’arrière. Ce petit bout de ville qui fut sien ; honteusement, comme d’une ancienne amie qu’on a trahie. Ou bien on est tout seul dans la voiture flambant neuve, la dernière qu’on achètera de sa vie. Les enfants sont déjà grands. Ou bien on est cet enfant encore unique qui s’étonne de tout et demande le pourquoi des noms. C’est le jour. Non, c’est la nuit et la vitesse fait serpenter les lumières des lampadaires sur la cuisse nue. La Renault 11 est une cabine de paquebot. On revient de l’hypermarché ou d’un après-midi chez une cousine, dans des logements SNCF. Aujourd’hui rasés. C’est le retour après des années. Tout a été muré, ou bien mis sous crépi, gommé. Pourquoi nommer ? Résidence Delille. Année de construction supposée : 1980. Livrée à temps pour accueillir l’enfant. Îlot de petites maisons en bordure de périphérique surmonté par l’immeuble, rose florentin, et la tour d’entraînement des pompiers. La piscine n’est pas loin. On pourrait y sauter. Vue du balcon : dégagée. Un emplacement idéal pour se lancer dans la vie. Idéal première acquisition. La mort se nichait dans les coins. La mort sentait bon. Parfum de cave et de petites carcasses animales sous les bancs de la cour, au pied du saule. Autour les maisons sont bourgeoises pour certaines. Le parc de l’une d’elle est une jungle sans fin derrière laquelle on se saurait imaginer le périphérique. Il doit y avoir une porte d’accès à une autre dimension, connue seulement des propriétaires et de leurs enfants. Comme les mollusques, les contours du passé se rétractent à trop les toucher. On cherche sur Internet. L’écran de l’ordinateur forcément déçoit. Échoue à redonner forme à tout ce flou. Sous le bitume tiré au cordeau, les cailloux demandent à crisser. La voiture faisait des embardées. Nids de poules. Première apparition de l’expression dans la vie d’une petite fille de cinq ou six ans. Cocasserie. Le père, c’est lui le maître des mots et des histoires. L’herméneute des symboles dispersés dans la ville. Le panneau de la rue : “Impasse Marcel Cerdan”. Villeurbanne-New-York. Chacun ses gratte-ciels. Et la nuit le bruit du périphérique berce son cœur écœuré. C’est une habitude à prendre, comme de voyager sur l’eau.

proposition n° 2

Sortie du périphérique « porte de Cusset ». Béton brûlant. Buddleias et renouées du Japon adventices. Perroquets à casquette tagués. Rond-point. Mur aveugle crépi en jaune à la place de la boucherie-charcuterie lie-de-vin. Le bitume a recouvert le balthazar. Au fond, on voit encore la résidence « Delille ». Les maisons rajeunies semblent toutes sorties d’un catalogue « Logis de France ». Lifting bon marché. Les arbres peinent à s’extirper du trottoir incisé. On sent un effort intense de propreté. Une lutte acharnée contre les particules fines. En vain, le périphérique veille au grain. On arrive assez rapidement au bout de l’impasse « Marcel Cerdan ». Un portail électrique. Enjambé. Sous le porche d’entrée, la forme rectangulaire des boutons d’interphones lui heurte la mémoire. La sensation sous la pulpe de l’index. Une femme sort. Ascenseur. Un étage ni trop haut ni trop bas. Médiocrité. Carrelage beige-rose du couloir. Les pas de sa mère dans ses escarpins quand elle rentrait du travail. Foulard en soie. Parfum empoisonné. À travers le judas, les invités étaient comiques. Elle sonne et demande à visiter. C’est là qu’elle habitait. Quasiment qu’elle est née. Bienveillance. Elle entre à pas feutrés. L’appartement en boucle, comme le périphérique. Le salon-salle à manger, pièce névralgique. La moquette murale. Toujours cette ambiance beige fade. La table basse en rotin. La télévision se reflétait dans la vitre. Le menton des animateurs, marionnettes bouffonnes. L’ensemble de salon Louis XIII. L’encyclopédie. Les albums photos. La table de la salle à manger sous laquelle les enfants passent en cachette quand les adultes au-dessus ont bu un coup de trop, sur laquelle le père travaille avec un ami, prépare ses cours. Petite fille modèle, elle leur apportait du jus de fruit. Cassettes audio. Phono. Gilles Vignault. Barbara. Les dessins animés du mercredi après-midi. Les goûters d’anniversaire. Les autres enfants. Les souvenirs s’enchaînent maladroitement. Défilement des heures, des lumières, en fonction de la saison. Même lieu, mêmes meubles. La première crise d’angoisse. Le canapé « Burov » qu’il ne fallait pas abîmer. La nausée. Le salon ouvre sur le balcon. Les parkings en face. N’existent plus. Le balcon donne sur la cuisine. Les épinards obligatoires. La table en formica. Le stress de la mère qui doit anticiper. Salon-salle à manger. Chambre. Salle de bains avec bidet. Inutilisé. Hygiène. Le sexe de sa mère. Sa surprenante toison pubienne, encore brune. La chambre. Les jeux avec le père. Tarzan. Les poupées et les peluches. Le silence des heures de jeux. Floconneux. Les poussières dansantes. Les coups de spleen. Les persiennes. Le balcon face aux parkings. La plus grande chambre, la sienne. L’enfant béni. Le cadeau. La vie en bordure des couvre-lits. La peur intériorisée. L’angoisse à table, dans les placards, dans le secrétaire qui grince. La peur d’être séparé, comme la ville l’est par le boulevard périphérique. La ville autour si près si loin. La banlieue. Les grands parcs étouffant d’informité. La vie en attente.

proposition n° 3

Les maisons, basses, frauduleusement rehaussées de crépi jaune ou orangé pour en imposer, pour faire oublier qu’elles n’étaient au début de leur édification que des parkings surélevés, forment l’impasse. Il y a peu de présence végétale dans tout ce ciment. Les façades cachent d’hypothétiques jardins qu’on imagine gazonnés à ras, avec au fond, le mur anti-bruit du boulevard de ceinture. À intervalle régulier, un arbre encore jeune, de type acacia-faux robinier, à croissance rapide, a été planté dans le bitume. Il y a un chien qui pisse sur la canisse de protection de l’un d’entre eux. Puis s’en va, enfilant une venelle, du côté de la ville. Il y a donc des issues dans cette impasse, des passages vers des rues, des promesses de traversées, un horizon. En tous cas pour les chiens. Une glycine exhibe de grasses grappes violettes. Tiens, le crépi jaune pisseux n’est que de façade. Les murs sur les côtés ont conservé des traces plus anciennes, rouge lie-de-vin et bleu de méthylène. Une ancienne publicité. Au-dessus, un lambeau de ciel. Le passage ne laisse pas d’autre perspective. Son aboutissement est un petit portail que se disputent la mousse et la rouille. Il est fermé. Derrière lui, des bambous font leur effet exotique. Il faut revenir sur ses pas, passer les poubelles et leurs indiscrétions. On remarque alors les grands arbres derrière les maisons, à la bordure du périphérique. Ils dansent dans le vent levé. Agitent des mains au-dessus de l’impasse vide. Une porte s’ouvre et une silhouette beige, petite et voûtée en sort. S’éloigne doucement pour ménager le silence et ses forces. Partie. Vers le rond-point de la sortie d’autoroute. L’arrivée des voitures, l’afflux de sang urbain. Le bruit est fort et continu. Avec des vrombissements qui prennent parfois leur essor et se perdent dans la ville. La nuit, leurs tracés lumineux – points d’interrogation. Derrière le rond-point, il y a les enfilades des immeubles, l’étalage des habitats de grande consommation. Entre le pouce et l’index vient se loger un immeuble de quarante étages. Les grues se sont figées dans une pose méditative.

proposition n° 4

Le périphérique ceinture la ville sur son flanc Est. Les immeubles sociaux en bordure, les chemises soulevées par le flot des voitures, les roses du périphérique, parfumées au gaz d’échappement. La vieille fresque graffitée sur le mur de la piscine olympique. Les chambres d’hôpital. Les chambres d’hôtel bon marché. Les campements de Roms sous les piliers de l’auto-pont. La station d’épuration. La chaussure jetée sur le fil électrique. La voie prend de la hauteur, enjambe le grand fleuve, au pied des collines. Les méandres, les îlots inaccessibles que l’enfant rêve de posséder, le sable gris luisant sous la percée brutale du soleil à l’Ouest, alors que de l’autre côté, tout est encore noir. Les remous du fleuve, les eaux brassées, tourbillonnantes, les jeux ininterrompus de l’eau trouble, boueuse, enrichie par trop de pluies, débardant des bois aussi pâles que des corps. La ville redevient ancienne brutalement, parc et pentes. Et l’eau du fleuve qui suit imperturbablement sa voie, mouille les pieds des fiers monuments : l’Opéra, l’Hôtel de Ville, l’Hôtel Dieu. Les places étales, murées dans leur arrogance bourgeoise, les immeubles Haussmanniens. La ville qui se tait, qui ne dit mot. La ville qui ne retient pas. Un autre fleuve et c’est la confluence, et l’eau se double encore d’une autoroute. La basilique devient toute petite et le musée brillant comme du micaschiste jette un dernier éclat dans le rétroviseur. L’autoroute file au Sud et sur son côté droit, les centres de logistique alternent avec des bâtiments de commerce de gros. Les immeubles sont d’une pauvreté ancienne, plus mélancolique. Sur de vieux rails de chemin de fer, un wagon de marchandise pourpre de rouille porte un vieux sigle. Plus loin, la hampe ardente d’un chalumeau de raffinerie signale aux passagers le début d’autre chose, d’une banlieue plus campagnarde. Déjà les champs, les passages à niveau, les pavillons désaffectés, les zones mixtes, les friches ensauvagées. On peut braquer brusquement et s’engager à la dernière minute dans la rocade. On peut revenir dans la banlieue Est par le Sud cette fois, et retrouver la kyrielle des immeubles faméliques, agencement instable de baraques de chantier, magasins de voitures, de spécialités, de matelas, bureaux libres de suite, plateaux à louer, publicités de l’été passé. Porte de Cusset.

proposition n° 5

Les persiennes en plastiques ont une drôle de façon de laisser filtrer la lumière. La chambre a un balcon. Même en se penchant, on n’arrive pas à voir la tour d’entraînement des sapeurs pompiers, derrière le jardin de l’immeuble. On ne verra pas depuis ce balcon le jeune homme qui a escaladé le mur et est monté au sommet de la tour. Il devait avoir dix-sept ans. Il venait de rentrer comme apprenti chez un menuisier du quartier. Un ébéniste. Style Louis XIII. C’est un balcon carrelé. Le contact du carrelage chaud sur la plante des pieds est un souvenir notable. Du balcon, on ne peut pas voir ce qui se trouve juste en dessous. Même en se mettant sur la pointe des pieds, ce qui est formellement interdit et n’est de toute façon jamais passé par la tête de la petite fille dont la chambre donne sur le balcon. En revanche, il lui est passé par la tête une fois de se balader à poil sur ce même balcon en ayant au préalable prévenu tous les autres petits enfants de l’immeuble du spectacle. Sous ce balcon qui a donc servi de scène d’exhibition, une femme rêvait. Régulièrement, elle y faisait la sieste, même chaudement habillée en hiver et faisait des rêves extraordinaires. Elle travaillait la plupart du temps. Un travail dans une usine où l’on fabriquait des choses sans intérêt. Elle y occupait un poste à responsabilités. Mais dès qu’elle rentrait chez elle et qu’elle sentait le sommeil arriver, elle se mettait sur son balcon. Elle avait fini par le transformer en véranda, et par y installer son lit. Sur ce balcon, elle rêvait qu’elle était une tout autre personne, changeante suivant le temps qu’il faisait, à la vie intérieure aussi profonde et vaste que son balcon était petit et étroit. Lorsque le jeune homme sauta du haut de la tour des pompiers, la femme rêvait qu’elle était un pauvre homme errant dans les rues de Lisbonne et se délectant d’un reste de sardine grillée, comme d’un repas de fête. Plus tard, il rencontra la Femme-sardine et ils dansèrent sur un lit de figuiers de barbarie jusqu’à ce que la Femme redevienne une sardine et saute dans l’océan. Le jeune homme atterrit dans la benne ouverte d’un camion poubelle qui passait justement sur le boulevard de ceinture et en fut quitte pour une tournée de la Ville et une connaissance accrue du monde olfactif. C’est à cette occasion qu’il fit la connaissance de sa future femme, agent d’entretien de la Ville. Mais, pour d’obscures raisons, il s’engagea comme pompier volontaire et mourut dans un incendie deux ans plus tard, après avoir sauvé des flammes une petite fille qui s’était réfugiée sur le balcon de sa chambre dans un immeuble très proche de la caserne. La femme qui rêvait n’a, quant à elle, jamais croisé la petite fille.

proposition n° 6

L’impasse Marcel Cerdan, entourée par la rue Baudin à l’Ouest, au Nord, par la rue du 4 août 1789, devenant avenue Marcel Cerdan au niveau de la porte de Cusset, à l’Est par la rue Bourgchanin, au Sud par le cours Emile Zola. Cerdan commença à boxer dans le café-bal de son père, un Espagnol venu vendre de la charcuterie à Casablanca en 1922. Antonio Cerdan. Un valencien. Devenu Français au Maroc. Cerdan associé à jamais à la petite charcuterie rouge et noir qui faisait l’angle, à l’entrée de l’impasse. C’est peut-être en passant devant elle, et sous le panneau en fer émaillé un peu rouillé, solennisé par le temps autant que par le nom qu’il porte “Impasse Marcel Cerdan (1916-1949)” – un héros mort trop tôt, que le père, par des bribes suffisamment évocatoires, provoqua la naissance de quelque chose dans la tête de la petite fille qui ressemblait à un premier roman. Edith avait demandé à Marcel de prendre l’avion pour la rejoindre à New-York, plutôt que le paquebot. Le bateau, c’est long et c’est ringard. Alors que l’avion ! À peine le temps de finir ta coupe et crac boum t’es arrivé. Edith, elle avait très envie de le revoir très vite, vraiment, et elle le chantait avec beaucoup de passion. Elle chantait avec une respiration rauque que la petite fille ne comprenait pas vraiment. Non que cela la dérangeât, mais simplement, elle ne savait pas à quelle sensation connue rattacher cette sorte de respiration, ce halètement. À la rigueur à la fougue des chiens en laisse lorsqu’ils croisaient d’autres chiens. Leur urgence à se jeter sur leur congénère. Edith la sirène attirait de son chant transatlantique le beau boxeur, le détournait de son combat, perturbait ses réflexes : l’amour plus fort que le muscle ! Elle l’imaginait sous les traits de Gérard Philippe. Elle savait qui était Gérard Philippe à cause du violon. La salle Gérard Philippe jouxtait l’école de musique de la Ville. Son professeur de violon, un certain Monsieur Lecoq, avec une grosse pomme d’Adam qui montait et descendait comme un ascenseur, enregistrait pour elle les morceaux à travailler sur cassette. Quand elle fit son premier enregistrement sur le magnétophone double cassette familial de marque Thomson, possiblement acheté dans la première FNAC de Lyon en 1972, elle commença par Piaf. Son chant qui englouti l’oreille. Une suave stridence qui la pénètre jusqu’au ventre. Marcel Cerdan est mort d’amour. Edith peut chanter sa chanson. Elle empruntait le cours Emile Zola en voiture ou bien en métro (ligne A Perrache-Laurent Bonnevay), pour se rendre à la Maison de l’Image et du Son. C’était le début du quartier new-yorkais de la ville : les Gratte-ciels.

proposition n° 7

Une montée d’escaliers, vue de l’intérieur. L’embrasure d’une porte aux contours fondus dans une lumière d’or blanc, un blanc chaud, liquide, soudain figé sur le perron, qui ne s’immisce pas dans la fraîcheur humide du palier. Peut-être sur le côté droit, depuis l’angle de vue, l’alignement des boîtes aux lettres, columbarium en buis. La rampe qui monte brutalement, en se tordant. Mais tout ça n’était pas aussi net et continu. Ça se donnait en pointillés, par à coups, irruptions. Ça avait eu lieu ? Où ? D’abord, il manquait les personnages. C’était nombreux. Tout un peuple entassé dans la cage d’escalier. Qui n’apparaissait pas sur un temps de pose trop long. C’était quand ? Et la vue cette fois, se fait en contre-champ. Dans la lumière blanche, dans la sueur, dans la stupeur de voir cette porte écaillée s’ouvrir et inviter à la fuite. Car il y a urgence à fuir. La mort est proche, la chute du corps dans la lumière crue. L’image saute, comme sur les vieux postes. Grésille. Un homme à l’intérieur semble le chef. Un curé peut-être. Un résistant ? Ou bien la raideur du lieu déteint-elle sur l’homme, et donne à son bleu de chauffe des airs de soutane. Dans l’ombre, des dos mauves, des profils violets. Sur les marches. Attendant. Est-il trop tard déjà pour l’autre, dans la rue, crûment exposé. C’est toujours la même minute qui se joue. Sans réponse qu’un nouveau questionnement. Sera-t-il sauvé ? Franchira-t-il le seuil ? Gagnera-t-il les rafraîchissantes ténèbres ? Elle erre dans les Gratte-ciel et rêve de ce lieu impermanent qui persiste quand même. Les montées d’escaliers des buildings, en noir et jaune, baies vitrées et fer forgé, sont d’une autre époque. Il faudrait aller plus loin, à l’Ouest, pour se rapprocher du dix-neuvième siècle, et même avant. Avant le premier film et la première photographie. Mais c’est Lyon, et c’est une autre histoire, celle de son adolescence et de ses années d’études et d’autres paliers, d’autres escaliers, aux marches plus ou moins incurvées selon l’usure, qui viendraient se disputer la première place dans son cinéma. Pour l’instant, elle veut se poser, le souffle court, presque haletante, sous la statue – tiens, fait exprès, du “Répit”, œuvre de Jules Pendariès, sculpteur d’ouvriers tristes et de paysans honorables (et inversement). Elle ne la regarde pas plus que cela, cette statue androgyne, qui fixe nonchalamment l’inscription en lettres capitales sur la façade du bâtiment, à l’autre bout de la place : THEÂTRE. Elle ferme les yeux. Dans quel livre faudrait-il les ouvrir ? Dans le rêve de quel livre ? À force de tergiverser, de tourner autour de l’image, elle s’endort. À côté d’elle, la fontaine s’est remise à pousser son eau, sans répit, jusqu’à l’hiver prochain. Comme pour saluer cette performance hydraulique, les néons du Théâtre National Populaire s’allument. Loin, tout près, dans les plis chuchotant du silence, un strip urbain, une tranche d’immeuble gravite, avec sa porte entrouverte sur un bout de rue où un homme, cerné, cherche pour toujours une ligne de fuite. Et derrière la porte, la masse des figurants qui se terrent, de peur d’être exposés.

proposition n° 8

Proposition 8

La pluie prend d’abord l’aspect d’un choeur d’enfants, et les gouttes sont autant d’ô qui résonnent dans la grotte de son oreille. Les lettres se déforment, deviennent élastiques, cordes de violon. Le violon a des ouïes et bientôt des écailles, une queue, il l’entraîne sous l’eau, de plus en plus loin, dans le “o” d’océan. Les trombes la réveillent brutalement, la chassent sous le porche du théâtre. Quant au jet d’eau, il devient insignifiant dans toute cette flotte. En haut du beffroi de l’Hôtel de Ville, un pigeon attend la fin du déluge. La pluie hachure le quartier à la mine de plomb, casse ses lignes, bafoue son ordre. Elle rit, dégouline de partout, éclate en bombe sur les trottoirs, inonde les routes, fait dégorger les égouts. Elle tape sur la tôle, les toits des voitures, les parapluies. On n’entend qu’elle. C’est la diva. Elle roule les “r”, se cambre en arrière. Une bande de klaxons l’accompagne. L’ambiance est électrique. Le tonnerre fait une entrée fracassante. Coup de foudre. Le pigeon se dit que c’est pas passé loin. Après une pause qui fait son effet, la pluie reprend de plus belle. Puis les gouttes s’affaiblissent, s’espacent. Finalement elle se retire, on l’attend pour un autre spectacle. Les bâtiments, lavés, prennent un coup de jeune. Le soleil aussi. Le pigeon s’élance et vient se poser sur le crâne du paysan de marbre. Il y a un petit trou au niveau de l’occiput où il a l’habitude de se désaltérer. L’épicier ressort ses étalages. Il espère que l’éclaircie amènera des clients. En attendant, le trottoir a été lessivé, et c’est toujours ça. Il s’autorise même une petite pause sous un rayon de soleil. Une goutte très en retard lui tombe sur le nez et il se met à rire. Un petit rire étouffé. La place s’anime. Après les avoir chassés, la pluie pousse les habitants à sortir des immeubles, à profiter de l’éclaircie. Certains vont en vélo. L’un d’eux glisse sur le bitume huileux et se fait percuter par une camionnette de livraison. Pour lui cette pluie sera la dernière. Certains sortent du métro pour se rendre au théâtre. Ils passent devant l’ambulance et intérieurement, se félicitent d’être en vie, d’aller au spectacle et que la pluie soit finie.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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