Pietra Balsi | Toile collée de l’intérieur aux rétines

« construire une ville avec des mots », les contributions

Elle s’appelle Pietra, Pietra Balsi. Elle est cilice dans sa propre chaussure. Pierre contre laquelle ils trébuchent. Elle vit dans l’angle d’un carreau de verre soufflé au grand feu mais par qui... Son blog : pietrabalsi.blogspot.com.
proposition n° 1

Revenir ? Mais où ? A Six-Fours, la ville de l’enfance près de la mer ? Qu’en avait-elle vu, claquemurée dans la maison parentale devant le mûrier, ignorante des rues, places, écoles, gymnases, commerces ? Qui savait qu’elle existait ? Qui a joué ou parlé avec elle ?

À la ville de l’adolescence ? Mais qu’en savait-elle hormis les trajets en autocar jusqu’au conservatoire et ses classes poussiéreuses à l’abri des platanes ?

À Paris, de quoi se souvient-elle de plus que le monde entier ne sache ? Sur les trottoirs et quais de Seine arborés qu’elle arpentait à grandes enjambées, qui l’a saisie par le poignet, qui l’a arrêtée dans sa course ?

À Metz, pourquoi reviendrait-elle à Metz où elle avait cru enfin à une vie de pierres grises et ocres, de fleuve boueux avec ponts, de magasins, de place d’armes sablonneuse, de maisons et meubles Art Déco, de jardins botaniques, à Metz, qui lui a demandé de rester ?

Et Pont-à-Mousson, ah, ne pas y revenir, laisser cette ville aux souvenirs des enfants. Se souvenir seulement des rires appris de l’enfance des enfants, de leurs écoles à préau et craie, de la place triangulaire, des arcades au-dessus desquelles elles habitaient, du parquet de chêne, de l’escalier 17e siècle, du cinéma en face, de l’autre côté ; sur les bords de la Moselle, de l’île d’Esch et ses hêtres, et de leurs jeux, aux enfants, et des fêtes patronales avec autos-tamponneuses sous leurs fenêtres à volets gris-bleu, et du fromager en blouse grise sur le pas de la boutique voisine à droite, et du charcutier, voisin à gauche de leur porte, tendant deux rondelles de cervelas aux enfants sages, et du buraliste aux ongles noirs, le gros Valentin garnissant agacé les sachets de papier blancs de confiseries choisies une à une, et des cloches des deux églises à cicatrices de mitrailles les dimanches à 11 heures, et du timbre aigu de l’horloge de la mairie aux quarts de toutes les heures, et des pains rapportés à cloche-pied de dalles de pierre en plaques d’égout aux armes de la fonderie, et des vols en triangle des oies sauvages deux fois l’an, Nord-Sud, Sud-Nord, sur le tracé de la Moselle, et du jardin ouvrier derrière la voie ferrée jusqu’où elles pédalaient tendant le bras adéquat aux croisements, et...non, revenir dans cette ville-là qui est la ville d’enfance des enfants, qui est leur ville, non, jamais, puisque, qui se souvient-d’elle ?

Pas plus que dans la ville de leurs adolescences, la ville de leur ennui adolescent au bout du RER C, la ville de leur lycée de leurs amis pour la vie, pourquoi revenir ?

Pas plus que revenir, jamais, dans la ville de leurs études, aux enfants, le QG de leurs études, ville à gares RER, TGV, Bus, ville avec aéroport voisin, et même, pour les sorties sur Paris, ville avec arrêt du Noctilien quasi devant la porte, oui, de la maisonnette et jardinet, coincés entre : centre-ville encore un peu ancien, périphérique, hypermarché Cora, zone commerciale avec Leroy-Merlin, lignes haute-tension, parc Georges Brassens, autoroutes (deux), aéroport (un), du jardinet avec prunier, framboisiers, pommier, peuplier, ah non, ne jamais y revenir sauf certaines nuits à se demander, depuis sa ville de maintenant, en fixant le tilleul dans l’obscurité, à se demander, étonnée, depuis quand elle se sait libre.

proposition n° 2

Au centre, quasi au bord supérieur, un triangle isocèle bleu, sommet pointé vers le bas, pâle, presque invisible entre la masse crissante octogonale vert émeraude, à gauche, et les aplats d’ocres à droite, ceux-ci barrés de trois colonnes ocellées beige, gris et blanc crème. Une volute rousse, excentrée sur la gauche, quasi avalée par le vert émeraude, est transpercée par la pointe d’un autre triangle isocèle, étroit, d’un noir profond ; quatre lunules blanches sont placées en quinconce à mi-chemin de sa ligne de fuite. Un lion de bronze doré, éclatant, à demi-relevé, surveille plus bas une ligne épaisse, brune, qui sépare en oblique la toile, celle-ci comme agrafée par des serre-joints métalliques, si bien que la partie inférieure du tableau donne l’impression d’un miroir renversé ou d’un livre ouvert tenu dans le vide par sa couverture. A la différence que le vert émeraude se trouve maintenant à droite, bien que barré par les mêmes trois grandes colonnes beige-grises tachées de blanc crème, qui emprisonnent de haut en bas tout le côté droit du tableau ; et les aplats ocres sont passés à gauche, leurs tons orangés tirant sur un bleu outremer ; de plus, le triangle bleu, depuis le bord inférieur de la toile, n’est plus isocèle mais équilatéral, plus large, haut – frôlant de la pointe le tout premier isocèle pâle – et gris-bleu, avec des lunules blanches le bordant par quatre sur chaque côté ; des taches de roses, jaunes, rouges et bleus vifs le parsèment, le débordent. Dans la diagonale du lion, entre deux colonnes ocellées gris-beiges sur fond émeraude, un cheval blanc capte le regard : il se tient sur ses quatre pieds, encolure ronde, tête noble, sans harnachement, dans une miniature médiévale sur-augmentée, épaissie, fleurie de volutes de ronces et de roses sang. Au loin, derrière le cheval, une maison blanche, un ruisselet bleu, des oiseaux en vol, et une route blonde, serpentine, qui disparaît dans la perspective miniaturisée des collines.

proposition n° 3

Et cette peinture n’existerait que pour elle et par elle, toile collée de l’intérieur aux rétines, tous les retours aux lieux vécus rassemblés là – devant le tilleul une nuit ceci lui revient – cette peinture qui lui montait aux yeux dès les deux pieds sur le parking terreux : à dix pas de la sente qui menait à la maisonnette, les triangles les colonnes occultaient peu à peu les derniers instants dans le monde, dix pas et montaient les masses d’ocre et d’émeraude. Elle luttait pour ne pas se retourner sur le croisement de la rue de Longjumeau et de la voie de Wissous, le mesquin terre-plein central qui servait de refuge aux piétons : qui, de ceux-ci, aurait pu voir aussi, qui ? les triangles, les colonnes et la volute rousse ? Qui aurait aperçu les lunules blanches en quinconce sur l’ébène, quels passants, quel voisinage ? Qui aurait supporté ce qui l’agrippait aux yeux ? A qui montrer les taches roses jaunes rouges et bleus vifs fusant du triangle gris-bleu ? À quelques mètres de la sente, elle s’en souvient, elle faisait volte-face : à défier les fenêtres des deux pavillons de l’autre côté du carrefour, à inspecter les vitrages des quelques voitures garées ou abandonnées sur leurs essieux, nez contre le mur voisin, alors que les serre-joints agrafaient par dessus la ligne épaisse et brune les deux morceaux de toile. La pointe du parking butait sur du vieux grillage, des herbes hautes, et un lion de bronze vert-de-gris. Pour les passants, piétons ou chauffeurs attentifs à leurs droits prioritaires, sur cette aire caillouteuse, au mieux une place de stationnement vacante, au pire et morne une publicité de plus sur un panneau rosâtre, et puis rien ; pour les plus intrusifs, les moins affairés, à gauche le portail sombre, plein et rouillé du n° 58 et dans le prolongement sa véranda sas d’entrée quasi en ruine à l’angle, donnant sur les haillons des voitures alignées ; à droite cette sorte de studio ou de réduit, en épi ; et puis rien de plus, assurément, entre ces deux bornes : des vitres à demi-emportées, du fer roussi et une serpillière grisâtre devant une impersonnelle porte blanche en PVC, et rien qu’un peu de cette terre jaunâtre mêlée de gravillons, bordée de mousse, mangée de graminées... Personne n’aurait voulu en savoir plus. A quelqu’un qu’elle aurait tenu par la main, par la manche, qu’elle aurait à mener au-delà – des bris de verre, de la pointe du triangle, des linges pourrissants, des ronces annoncées – par la sente cachée jusqu’à sa maisonnette ; à quelqu’un de confiance, qu’elle aurait hâté, impatiente, le devançant d’un pas, à reculons, à quelqu’un sur qui se retourner, à fixer yeux grand ouverts avec, en arrière-plan, la manœuvre d’un bus vers la voie de Wissous, les deux pavillons muets, le terre-plein du refuge piqué de directions opposées, avec la stridence d’une moto qui décélère ou un troupeau bavard de collégiens revenant de l’Opéra, pour taire les questions et, si c’était la nuit, sous le halo orangé des deux lampadaires courbés sur un souvenir de trottoir, sur les poubelles dégueulantes, et qui reléguaient grillage, serpillière, herbes et débris au néant, alors se retournant vers ce quelqu’un, elle aurait dit, peut-être, et encore : vois-tu aussi le petit cheval blanc dans les collines ?

proposition n° 4

Mais il aurait fallu tôt ou tard expliquer les couleurs les géométries et le lion, le fleuve et les serre-joints, avant d’en venir au petit cheval blanc. Il aurait fallu prendre de la distance, du temps, justifier l’incompréhensible : la banlieue d’alors, la Lorraine, et bien avant la place Denfert-Rochereau et les quais de Notre-Dame, et l’autre ville au bord de la mer, et une certaine maison devant un mûrier blanc aux fruits poisseux tombant aux premières chaleurs ; et qui donc donnerait de cette patience-là, sans avoir à redire de chaque lieu, chaque place, chaque maison prise puis abandonnée, de chaque fuite en tous sens, de la mer ou du fleuve, des enfants et de la solitude, de l’ensauvagement dans une toile ? Elle n’aurait osé donner le mode d’accès de ce qu’elle ne savait pas expliquer, qui montait depuis la peinture sur l’envers de ses rétines : comment, comment s’extraire du parking de terre salie en frappant du pied, bondir des asphaltes collants barrés de blancs, s’arracher au carrés aux rectangles des cimentés, comment se laisser aspirer entre les lampadaires, léviter au-dessus de la cime du peuplier, éviter les vols d’étourneaux en bandes acérées, les lignes de haute-tension ; le plus difficile n’aurait pas été de montrer les toits de tuiles et de tôles ondulées, les anomalies rondes des arbres, les alvéoles vertes des parcs et stades dans le treillis des autoroutes ; ni même les masses parallélépipèdes des barres d’immeubles des centres commerciaux des zones industrielles des HLM pavillonnaires dans les entrelacs compliqués des voies : voir Paris, sa périphérie, comme vus de l’un de ces avions qui amorçaient toutes les sept minutes leurs descentes, de plus loin – mais cela semblait si proche – qu’à la verticale de la ville ; reconnaître les tracés des voies ferrées et des routes et démêler vers quelles banlieues ou grandes banlieues, ou autres directions extrêmes, cardinales, par quelles larges boucles elles contournent à contrecœur les obstacles où vivent des gens ; se reculer de plus loin encore jusqu’à ce que l’horizon s’arrondisse et identifier alors du tableau la ligne épaisse et brune de la Moselle, les bouillonnements sombres en même temps des forêts vosgiennes et méditerranéennes, et les aplats bruns blonds ou ocres ou gris des champs, et aussi les tessons de bleus variants des mers lacs et ciels ; mais aussi et toujours en même temps retrouver la place triangulaire aux arcades en demi-lunes, et les colonnes de platanes échelonnées sur les trottoirs les quais les routes, mais encore et aussi le mûrier blanc le pommier et le peuplier en un seul arbre, avec le tilleul peut-être bien aussi, maintenant ; et alors identifier la volute avec les lunules en accords sur l’ébène, et le triangle d’encre en gigogne dans l’isocèle pâle inséré dans le triangle gris-bleu d’une place à arcades, et ces triangles eux-mêmes logés dans le triangle supplémentaire, dorénavant, du parking terreux, et qui ne s’embarbouillerait de ce kaléidoscope, à le dire comme à le regarder ? Aussi, à quoi serviraient les serre-joints sinon à assembler du temps au temps, des lieux aux éternités anonymes, à soutenir l’oblique du fleuve vers le ruisselet, à retenir le lion patiné auprès du petit cheval blanc, désormais séparés de guère plus – on se serait tellement éloigné – de la largeur d’une main d’ocre et d’émeraude tailladée.

proposition n° 6

Aux quelques visiteurs (rester urbaine) donner l’adresse postale, insister sur le BIS du numéro 58 et fournir les références des outils, soit : pour les puristes, carte Michelin Île-de-France n° 514 à l’échelle 1/200000, il n’existe pas de carte IGN au 1/25000 pour cette ville contrairement aux villes avoisinantes, s’adresser à l’office du tourisme au 4 Bis Rue de la Division Leclerc, 91300 Massy pour un plan imprimé à plus petite échelle.

Pour les appareillés, les précis, les pilotes et les navigateurs, fournir les coordonnées géographiques : Latitude 48.727104076455596 – Longitude 2.2803792357444763, en Degré Décimal ou Latitude Nord 48° 43’ 37.575 ’’ – Longitude Est 2° 16’ 49.365’’, en Degrés Minutes Secondes.

Pour les usagers des transports en communs préciser : Gare TGV RER B ou C Massy-Palaiseau (mieux desservie que Massy-Verrières, zone 4) ; bus 119 ou 319 ou N21 (de nuit), arrêt Gabriel Péri après les feux tricolores (pharmacie du Clocher et maison natale de Nicolas Appert inventeur des conserves), prendre la rue Fustel-de-Coulanges, dépasser la Résidence du Parc, les HLM, le chemin du Trou de Toulon (qui descend au Cora, où s’arrête aussi le bus 399), passer devant le collège Denis Diderot, l’arrêt de bus Jean Mermoz (on peut aussi descendre de l’autobus à cet arrêt), quatre maisons dont deux anciennes, une école judaïque, trois maisons mitoyennes à un étage (les numéros 56, 56Bis, 56Ter, 56Quater), la dernière avec garage attenant, s’engager sur le parking de terre au niveau du (fixé à sa clôture EST) grand panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Pour les trajets routiers non appareillés : Trajet 1 venant de Paris Porte de Gentilly, par A6-A10-A126-N188-E50 ou N20, sortir à Massy-Opéra et suivre Massy-Centre par la N188, rejoindre et descendre sur 50 mètres l’avenue de l’Europe et prendre à droite la rue de Longjumeau (un I.M.E. fait le coin avec un monument aux morts), à main gauche une villa au numéro 58E, puis 4 maisons basses avec cours en broussailles et 2 sans portillons (numéros 58R, 58F, 58D, 58C), passer encore 1 maison basse avec cour à brises-vues en bois (numéro 58) et s’engager immédiatement (le demi-tour n’étant pas possible, voir trajet 3) sur le parking à gauche – à hauteur du carrefour – entre cette maison aux brises-vues et 6 poubelles (2 à couvercles abattants jaunes, 2 à couvercles abattants marrons, 2 grises sans couvercles) entreposées devant un (fixé à une clôture) panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Trajet 2 : en venant d’Antony, quitter la D920 par l’avenue du Président Kennedy à droite, puis avenue Saint-Marc à gauche, avenue Nationale à droite aux feux tricolores, continuer par la voie de Wissous et derrière le croisement aux signalétiques Massy-Opéra et Centre évangélique se garer sur le parking de terre, là où il y a un (fixé à la clôture d’une maison avec garage) panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Trajet 3, venant de Paris ou province par A6-A10-A126-N20-D120-D118-D118Z-D920-D36-D444 ou D59 suivre Massy-centre, rejoindre par la N188 ou la D59 le rond-point avec le vieux et grand platane décoré pendant les Fêtes, s’engager dans la D221 vers le centre-ville, aux feux tricolores devant la Pharmacie du Clocher prendre à droite la rue Fustel de Coulanges, dépasser le collège Denis Diderot sur la droite, dépasser les n°56 (3 maisons à un étage avec des cours cimentées, 1 maison avec garage attenant (soit les numéros 56, 56Bis, 56Ter, 56Quater), au croisement ne pas suivre les signalisations Massy-Opéra et Centre évangélique (dans la voie de Wissous à gauche) mais toute de suite à droite, à leurs niveaux, s’engager et se garer sur le parking au niveau du (fixé à la clôture OUEST de la maison au garage) panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Pour les oiseaux les papillons et libellules les sorcières à balais Superman et Peter Pan : à l’Ouest de la Seine, au Sud de la Tour Eiffel, à l’Est du Plateau de Saclay, au Nord de Chamarande, éviter l’aéroport d’Orly et les lignes à haute-tension remontant de la Beauce, viser près de l’unique triangle de terre la maisonnette à tuiles ocreuses aux trois velux près du plus haut peuplier, n’étant d’aucune utilité le panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

proposition n° 7

Et il est des mots qu’il ne faut pas donner à voix haute à quelqu’un, dans la vie normale urbaine policée convenue sociale consensuelle langue-de-boisée. On ne dit pas cheval blanc, ruisselet, crissante, volute, aplats, on ne jette pas à la figure des gens des lions de cuivre patiné, ni des colonnes de platanes, aucun mûrier blanc. On ne griffe pas l’entendement avec des histoires de lunules ou d’ébène taillé en triangle isocèle. On n’emploie pas de mots d’écriture. On se tait. Et on trace. Dans la ville, aller : prendre des bus, des RER, des rues, des trottoirs ; transporter le corps tangible du travail jusqu’au parking de terre et vice-versa. Passer au Cora via le chemin du Trou de Toulon, apparaître disparaître gare de Massy-Palaiseau ou arrêt Jean Mermoz. Bouger en piéton, en passagère, en femme faisant ses courses, en passante en usagère en cliente en habitante : ne pas courir, trop visible. Ne pas flâner. Projeter neutrons et atomes dans la géométrie de la ville. BODY MINUTE. Un corps seconde escamoté entre deux murs saillants.

proposition n° 8

Et s’il pleut, au soir tombant, c’est mieux. Ou pire. On peut dire rideau de pluie, bouches d’égout, essuie-glaces et chuintement des pneus sur la chaussée. On peut dire parapluie ou être trempé, et raréfaction, pardon, rares passants, hâtifs, non, pressés. On peut noter les flaques grossissantes sur le parking, la boue aux chaussures, l’accès compliqué et sans alternatives à son véhicule, la serpillière grise qui ne séchera pas, les papiers gras aplatis et collés, les gouttières débordantes. On peut dire, un peu, le delta des flaques qui, à cause de la légère déclivité du parking vers l’angle sombre, grossit un petit torrent brassant cailloux, capsules de bouteilles de bière, plastiques, mégots. On ne se demandera pas où va tout cela, puisque une friche, des broussailles entre deux coins de murs. Elle, elle connaissait le gué où franchir, la baie que remplit cette marée sur la gauche après la véranda en coin. Elle aurait écouté, un peu, le chuintement des pneus sur le bitume, le vacarme de ce qui s’échappe des gouttières et tambourine sur les tôles et les toits comme sa participation minimale au contrat urbain. Puis elle passerait de l’autre côté : au delà de l’angle noircit par tout ce vernis d’eau, les contrastes appuyés des couleurs brunes, grises, vertes (ce qu’elle notera), la terre jaune virant au rouge-ocre, les gravillons densifiés et polis comme sortis de la mer ou d’un fleuve, l’effluve de sous-bois à cause des feuilles mortes ou vives, les cordes de boue frétillantes qu’elle enjambera, traçant, entre deux grillages mous et ferreux, sur la sente, tête nue et baissée : sur sa gauche les branches d’un pommier puis d’un prunier souffleront quelques grosses gouttes sifflantes, des ronces voudront son écharpe de laine qu’embaumerait un suri animal ; elle lèvera le bras droit pour éviter les acres projectiles que lanceraient trois pauvres cyprès miséreux, obèses et tronqués, elle sera ralentie, doublera ses pas contraints à danser, quasiment, au long de ces dix mètres, par un peuple d’escargots et de limaces orange. Le vent rabattra inextricablement des odeurs de feu de bois, d’herbes mouillées et remuées mais aussi de gazole. Devant un demi-portail blanc en mauvais plastique, à façon de planches rustiques, sur la droite elle s’arrêtera, de la dernière latte, à la fois glissante et granuleuse des salissures saisies par la pluie, elle dégagera la corde enroulée au tronc amer d’un peuplier, et même en soulevant l’appareil elle ne pourra empêcher le frottement de sa base contre la terre délayée, les graviers, et ce bruit quotidien, familier, répété, sera comme un bonjour ou un bonsoir rauque, caverneux. A six pas, devant elle, la façade crépie de clair, trois fenêtres à volets roulants blancs qui attendraient, et dans l’allée cimentée, alors que ses clés cliquetteraient sous ses doigts sans prises dessus, elle jetterait un coup d’œil sur les thuyas acides, à droite, sur le potager plus ou moins fourni à gauche, que dit-il de cette pluie de fraîche chlorophylle ou de pourriture végétale, et après lui, derrière le lilas au feuillage caduc, elle fixerait la nimbe rouge vermillon qu’infusent, à travers les branches, les quatre lettres de l’enseigne de l’hypermarché.

proposition n° 11

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Un jour à Saint-Nicolas-des-Biefs quasi sur le bord de la route après la montée qui coupe le souffle et les cuisses, boire à grandes goulées eau glacée à la fontaine l’air l’effort l’eau glacés brûlent la gorge les poumons, la maison de pierre la vitrine guère plus grande qu’une croisée, les potées de fleurs la porte vitrée, rideau brodé à fil tiré à jours, le sol de pierres inégales lisses chemin creusé par les pas jusqu’au comptoir bois, une balance à poids, une très très vieille femme taciturne à bonnet ouvragé sur très très cheveux blancs prend la miche choisie et la pèse sur la balance.

Regarde les lumières mon amour / Annie Ernaux. Seuil, Raconter la vie, 2014. Sous forme de journal, Annie Ernaux, auteur de La Place, Les Années, vous trouverez la plus grande partie de ses œuvres dans l’ouvrage Écrire la vie, publié dans la collection In Quarto chez Gallimard, donc sous forme de journal, un an durant, Annie Ernaux explore l’hypermarché, en invisible. Oui, répondant à l’initiative de Pierre Rosanvallon sociologue ? historien ? qui a lancé avec quelques autres cette initiative de donner la parole la voix l’écriture aux anonymes aux invisibles, par deux biais : un site internet participatif Raconterlavie.fr ouvert à tous et une collection paraissant au Seuil, Raconter la vie, avec pour but de constituer un Parlement des invisibles, voir son livre du même titre... Toujours est-il qu’Annie Ernaux, bonjour asseyez-vous Madame nous commençons à peine, Annie Ernaux donc fait ici acte d’engagement d’écriture, moral, esthétique. Ce n’est pas un essai. Elle fait aussi ses courses dans un centre commercial un hypermarché proche de chez elle, à Cergy, les Trois Fontaines si vous connaissez, par nécessité intendance bien sûr, mais par ce journal elle prend le temps, un an, et part d’un plan panoramique du bâtiment comment c’est agencé etc, pour zoomer sur des personnes des objets puis elle reprend du recul pour réfléchir sur ce qui disparaît dans ces centres commerciaux, la librairie par exemple, où s’arrêter sur des usages de consommateurs, faire ses courses écouteurs sur les oreilles, ou interroger les stratégies de la grande distribution pour susciter en nous des désirs des dépenses, à piéger, à faire croire à une égalité d’accès aux biens de consommation aussi, sans donner plus qu’une vision revendiquée comme personnelle, ceci non comme un essai n’ayez crainte, mais avec l’écriture la poétique, regarde les lumières mon amour dit une mère à son enfant, ce qu’elle note elle, Annie Ernaux, la poétique des gens des uns des autres comment ils vivent ces lieux, la précision la fluidité que nous lui connaissons...si quelqu’un veut ?...

Chats. Piou. Café. Fromage. Pommes. Et le pain. Deux tickets resto. Quatre plus trois sept et quatre onze et... deux ? trois ? Trois ça fait quatorze et pommes deux, seize et deux ou trois le pain, donc seize, dix-neuf. Deux ticket-restos quatorze euros et le reste en carte bleue c’est pas la mort. Pfffffffff ça change souvent prendront peut-être qu’un seul ticket dix-neuf moins sept douze, est-ce que je peux cette semaine douze ? Clopes douze aussi, trente moins douze dix-huit, moins douze reste six, si besoin clopes pain pourquoi suis là pourquoi pas pousser jusqu’au Franprix plein les bottes et les godillots et la boulangerie en face aurais pu prendre du vrai pain fera nuit en sortant de là qu’est-ce que je fais donc là et le tabac était à côté non au dessus de forces froid le 399 arrivé premier et voilà arrêt Cora. Après vite fait remonter par le Trou de Toulon yaura un peu de monde encore, combien de gens achèteront ça un autocuiseur à 60 E est-ce que j’ai besoin d’un autocuiseur à mettre dedans des légumes épluchés un morceau de macreuse bof m’en fous pas le temps le Dos Passos à lire ce soir aurais dû prendre la deuxième entrée se faire toute l’allée maison fringues chaussures une montagne de soutifs dans des boîtes en carton géantes ah non passer à la caisse avec ça sur le tapis roulant sous les yeux de quelqu’un après ah merde les sacs pour l’aspirateur c’est de l’autre côté tout au fond demi-tour pardon monsieur excusez-moi ya bien cent mètres deux cents, pas le courage de rebrousser chemin et oublié le numéro marque modèle sac aspi’ et tout ça, de la brousse avec du miel.

Comptez sur nous, Cora – Spécial Arts ménagers – Saveurs d’Italie – Soif de petits prix – OUVERTURE EXCEPTIONNELLE le tant – Foire aux Vins – -50% sur les caisses en bois de six bouteilles – -50% sur le deuxième produit – Offre CHOC GROS VOLUMES – 23€40 le lot – 7€49 – L’AFFAIRE 199€ LIVRAISON COMPRISE – 89€70 – 22€99 – 1€37 par LOT de deux –

Un jour à Pont-à-Mousson le boulanger-pâtissier après l’église dans la rue Saint-Laurent, assez loin mais bonheur assuré, honte d’aller le dimanche si tard chercher un grand pain trois croissants et trois petits gâteaux quand on se doute qu’il aura passé la nuit sur ces œuvres d’art, et un jour frisquet de petit cheval blanc prendre de quoi se sustenter, il était à peine six heures du matin nous étions restées muettes émerveillées de la profusion la montagne de brioches croissants avec ou sans sucre glacé ou cristallisé, pains au chocolat aux amandes pattes d’ours crémeuses divorcés blancs et verts, pains seigle levain baguettes tartes aux deux trois chocolats aux pralinés aux fraises aux framboises aux pommes aux mirabelles, opéras et mille-feuilles ganaches vertes roses jaune-poussin mousses couronnées d’un amour-en-cage et soulignées d’une virgule d’amandine croquante, et toutes les senteurs en boisseau débordant de blé chaud de beurre fondu de fruits caramélisés tenaient la boutique debout comme si celle-ci n’avait pas besoin de mobilier d’étagères de comptoir, où le boulanger au calot blanc demandaient mi-figue elles ont été sages ces petites la semaine ? qu’est-ce que ce sera alors, aujourd’hui ?

Le Dépaysement, voyages en France / Jean-Christophe Bailly – Seuil, collection Fiction et Cie, 2011. Chez Seuil aussi, tout-à-fait involontaire, la thématique du jour nous a poussé par là mais parlerons aussi de Jacques Roubaud et son Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, aux Éditions Attila, de Pérec bien sûr mais revenons, le Dépaysement comme un tour de France qui n’en serait pas un, une déambulation des allées-venues, qui ne serait pas un essai, la France comme sujet, d’un livre d’un voyage de trois ans, par bribes, Jean-Christophe Bailly dès l’entrée précisant qu’il ne sait pas ce qu’il va trouver qui lui permettrait de définir cette France que, arpentant, questionnant dans son histoire son paysage il rencontrera en même temps que le lecteur, une sorte de suspens donc, comme ce cimetière juif abandonné à Nancy ou Toul dans une boucle de la voie ferrée, mais on sait aussi qu’il est porteur d’un savoir, sur l’histoire avec un grand H la société et les paysages puisque enseignant à l’École de la nature et du paysage de Blois, oui passionnant, aussi les hommes sont présents leurs empreintes plutôt traces de leurs histoires activités guerres dans le pays paysage France, Rousseau, Courbet, des étudiants des ouvriers des soldats ou Louis XVI non monsieur désolée ce n’est pas un polar quoique oui le suspens qui a tué qui, ou quoi, pourquoi pas...le rapport avec Annie Ernaux des lieux oui, au hasard je vous lis un bout : « lieu entraperçu (mais surtout pas non-lieu -– la fortune de ce concept vide, même s’il désignait tout autre chose (les aires neutres des aéroports) a été catastrophique » et vous Monsieur qu’en pensez-vous ?

Chats. Piou. Café. Fromage. Pommes. Et le pain. Dix-neuf euros. Les pommes d’abord à gauche non café trop de monde déjà pourtant fin du mois et pourtant les allées immenses larges autoroutes bretelles périph’ qu’est-ce que je fais là, café grains café grains pourraient signaliser mieux c’est quoi toutes ces marques capsules un mur de cafés café en capsules café moulu promo par six beurk il est horrible ce café-là qui achète ça et lui avec son chariot il a besoin de se coller devant, ah voilà tout en bas café grains 3€97 c’est bon ce soir un grand bol de café moulu par moulin à café orange non mais, et pommes donc, tracer, trop de gens, en gris les gens en marron en triste les gens, avec des chariottes bleues ou des caddies avec les mômes dedans, pourquoi ils sont si lents, ils déambulent, ils cherchent les légumes pour l’autocuiseur les légumes les fruits en pyramides mastodontes quatre pommes balance-ticket avec des dessins bonne idée faut avouer des gens ne voient pas bien ne lisent pas bien t’en sais quelque chose ils déambulent toi tu cours ils vendent même des légumes épluchés-découpés pour les autocuiseurs presque tu courrais si ça ne glissait pas autant, toi aussi tu es en gris, oui mais gris et noir, plus classe non pareil avec ces néons blafarde comme toute le monde, qui achète des fraises en hiver qui ? pommes fait, fromage brousse rebrousse dans la brousse antilopes fauves arbres baobabs ne pas se cogner aux piliers avec extincteurs rouges j’entends pas la musique brousse connaissent peut-être pas ici, j’entends pas quand je ne veux pas, mais les piafs oui ils habitent là dans les néons ils tracent traçons je les entends de brousse de brebis nenni mais une brousse de quelque chose ça ira 3€89 reste les bestioles.

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Un jour au Leclerc ou Carrefour ou Auchan ou Intermarché du côté de Rambouillet c’était un réveillon elles voulaient un quelque-chose-de-bon pas habituel elle cuisinait encore à ce moment elle aurait bien fait une daube avec des penne rigate au parmesan ou un canard au marsala mais les filles voulaient un truc-comme-toute-le monde foie gras huîtres fruits de mer et il y avait tellement de gens elle n’aurait pas supporté toute seule aurait frisé la panique mais elles étaient là les petites les grandes et la tiraient par la main et il y avait du crabe, plus exactement des pinces de crabes GÉANTES et des coquilles Saint-Jacques FRAÎCHES et ça sentait la mer il faut le dire et les prix semblaient possibles on avait fait la queue en riant la musique était très forte on avait demandé au faux pécheur en faux ciré jaune de tout ça pour trois, et puis cherché de quoi faire une tarte aux mirabelles avec de la crème fouettée-maison dessus et puis en allant à la caisse avec tous ces gens venus faire la même chose mais eux avec des caddies bleus électriques pleins à ras-bord – elle ne prend jamais de caddie – les filles avaient regardé le prix et il y avait trois chiffres et soudain on n’a plus entendu la musique ni les gens ni le brouhaha ni le métal des caddies qui se choquent et on a recalculé et compris que les prix affichés étaient pour cent grammes, et on avait rebroussé chemin fait chemin inverse par les mêmes travées une à une et à l’étal de la fausse poissonnerie prise d’assaut par trois files d’attente on avait posé discrètement le sachet à trois pinces de crabes et douze coquilles Saint-Jacques et vingt-quatre huîtres d’Oléron sur un coin de glace pilée, et on s’était sauvées et concertées avec contenance derrière un pilier du rayon ANIMAUX qu’est-ce qu’on cuisine ce soir ?

Pour finir et un clin d’œil mais plus si le cœur vous en dit, L’apiculture selon Samuel Beckett / Martin Page – éditions de l’Olivier, 2013 et on s’éloigne un peu mais pas tant que ça, à cause de la scène hilarante de Beckett aux Galeries Lafayette, à Paris bien sûr, alors certes ce n’est pas un hypermarché dans le même sens du terme, on est en 1985, mais on y trouve tout, oui Madame la Samaritaine c’était quelque chose, comme vous dites, mais pour revenir à Beckett et Martin Page c’est presque vrai, enfin ce serait presque vrai : Beckett aurait glissé de faux éléments à ses vraies archives rassemblées par lui et ce jeune assistant pour une université, et ensemble, entre deux chocolats chauds et des visites à ses ruches sur le toit, ils achètent aux Galeries Lafayette tout et n’importe quoi avec jubilation, des pastels, des magazines, des menottes, des manuels d’exercices physique et de quechua, Beckett dégainent les billets de banque, et rentrés dans son antre, ils les usent, c’est-à-dire que Beckett, imaginez, Beckett, la figure au couteau de Beckett, octogénaire, bel homme toujours, hilare, commet de vrais-faux dessins avec la boîte de pastels tandis que son assistant fatigue les magazines et les livres, avant de glisser tout ceci parmi les vraies archives. Plus que ça, cependant, puisque, il est l’heure de vous libérer, il écrit, Martin ou Samuel, on ne sait plus : « Ce qui compte, c’est la biographie de ceux qui lisent mes livres, plus que la mienne. Les universitaires feraient mieux d’enquêter sur leur propre vie s’ils veulent comprendre quelque chose à mon œuvre ». Bien le bonsoir, Messieurs-Dames !

Chats. Piou. Café. Fromage. Pommes. Et le pain. Bon voilà à fond-de-train slalomé entre les chariots les gosses les matrones les cadres costumés : caisses ! pourquoi pourquoi l’automate prend pas les ticket-restos, caisse rapide moins de dix articles chats piou café fromage pommes et pain rien oublié heureusement sur la route entre fromage et piou le pain pas trouvé leurs graines préférées j’espère que, et tout le monde aurait fini en même temps tout ce monde d’un coup mais non c’est ouvert plus tard que ça nocturne vingt-deux heures, serai à c’te heure avec U.S.A. Après tartines de brousse huile d’olive miel dans café noir croquerai pomme en lisant, deux clopes, la madame et le monsieur ils rangent tout bien leurs courses sur le tapis roulant comment on peut être aussi lent autant de monde à coté pourquoi les gens achètent encore des sodas des confiseries des plats surgelés et puis ça sert à rien, enfin poser tout ça barre client-suivant, moi aussi de l’orde je sais, du lus lourd au plus léger croquettes graines café pommes brousse pain prendrai un sac quelle probabilité de rencontrer sur 15000 m2 quelqu’un qu’on connaît dans tous ces gens quelle probabilité de lire ce soir en même temps que quelqu’un Dos Passos U.S.A. ou bien combien lisent les livres du jour, je suis un gens lève les yeux regarde, pas possible de croiser des regards qui dérapent Bonjour ton regard dérape ne pas avoir l’air de dévisager à enlever masque d’anonymat après masque d’anonymat à la recherche d’un visage connu ou d’un visage d’un regard auquel s’intéresser, non merci je n’ai pas la carte fidélité je suis infidèle volage hilare exilée abandonnée voyageuse voyeuse.

proposition n° 12

En cliente elle était sortie victorieuse, deux ticket-restos et un sac plastique CORA pour la poubelle, la hâte de rentrer par le plus court chemin, mal au pieds plein les bottes qu’elle n’avait pas ce jour ce soir-là, mais ces chaussures rétro de l’hiver précédent dénichées sur un site de trucs d’occasion, pourquoi elle pensait à ça, aux godillots aux chaussures en remontant le long des caisses, peut-être parce que la galerie marchande, dite ainsi, soit un magasin de jeux vidéo un magasin de beauté une sandwicherie un opticien une téléphonie une banque une boutique de maroquinerie en faux cuir, elle aurait pu sortir par l’entrée 2 ou même 3 plus proches et de là traverser le parking couvert, toituré d’un autre parking dit aérien, pour de vrai en béton – se faisait la réflexion qu’elle n’y était jamais montée, les habitudes... –- ou bien était-ce à cause du temps imparti, de l’impatience qui enflait de pousser le demi-portail puis la porte de l’entrée qui faisait office, justement office de cuisine, et jeter tout ça qui pesait sur la table pliante, mais la foule empêchait : les caddies garés en tête de gondole des caisses, les gosses excédés en pleurs et cris les taloches les boissons sucrées renversées, et les âgés encombrés amarrés aux esquifs grinçant de leurs butins. Elle doublait dépassait à droite à gauche à cause de ce qui affleurait à ses paupières d’ocre, de résurgences d’ocres exacerbés par ce qui remuait, sous ces kilomètres de mocheté carrelée beige, de terre ocre-rouge, et de corps morts : ici, ici même sous ses pas ses chaussures, sous les pas de tous, de tous ceux ici debout dans leurs chaussures nik’ carrouf ’tam et godillots, avec leurs provisions de sodas ou de tomates qui-n’ont-jamais-vu-de-terre, et qui piétinent sans intérêt sans savoir pour les corps des précédents, ces non-souvenirs des corps sans noms, en creux en plein, des corps anonymes, des empreintes traces fossiles fatigués, poussières d’os muscles et tendons, sous cet hypermarché même, morts après avoir marché tiré poussé soulevé porté pétri moulé modelé enfourné : ces hommes ces femmes et ces enfants sans noms sans dates sans tombes sans plaques qui dans leurs godillots leurs sabots ou pieds nus avaient foulé la glaise pour confectionner briques et tuiles de Paris et d’ailleurs, depuis seize cent quelque-chose. Elle y réfléchissait en marchant, calculant la contemporanéité de son corps à elle avec cette armée de morts prise dans la plasticité collante de cette terre ocre, avec comme étalon-mesure son violon : fait de sapin et d’ébène, fecit 1770, avec du bois mis à sécher cinquante ans auparavant, soit 1720, avec sapin des Vosges ébène d’Afrique âgés sans doute de pas loin de cent à cent cinquante ans chacun à leurs tombées, cela fait remonter à 1620 : ils étaient donc vivants et contemporains, ces arbres, aux vivants de la Tuilerie de Massy, et n’ont jamais cessé de l’être, s’offrant le luxe d’éternité, à perpétuer par un instrument tous les vivants nés et morts depuis 1620. Elle se tournait la tête de ces deux arbres devenus violon et qui vibraient encore ainsi, malgré Révolutions, bombardements, qui propageaient encore et toujours, jusqu’à quelle apocalypse, leurs ondes et leurs années au contact de ses os, de sa peau à elle de vivante d’aujourd’hui, bien que personne n’en savait n’en entendait rien, peut-être pas même Bach dont elle travaillait la Chaconne comme une énigme toujours irrésolue, captant entre deux difficultés la brisant aux tendons, les images-témoins des agrégats exacts, des combinaisons audibles, sur les quatre cordées de quatre doigts de la main gauche, ses lunules en quinconce sur le triangle d’ébène de la touche. Et parfois, elle y était : qu’elle avait réussi à lier dans un instant T, dans une sorte de lâcher-prise fait d’un mélange de concentration et d’abandon, entre crins et sapin, qu’elle avait pu lier le monde de maintenant aux présences voletant dans l’espace et le temps. Alors elle constatait, encore, oublieuse de l’avoir déjà constaté pour le ré-oublier aussitôt, que quand elle ne songeait plus à tout ça mais seulement au son propagé comme cercles concentriques d’âges rescapés, confiés à l’arbre galbé en corps de violon, quand elle s’oubliait enfin, quand elle croyait ne plus comprendre ce langage transcrit d’encre et pattes de mouche du père Bach, quand elle renonçait, qu’elle acceptait sa faiblesse, l’imperfection, la solitude, venait alors comme une épiphanie, une éternité traversée en un clin de seconde, une grâce. Mais là, dans la galerie marchante, elle s’interrogeait de nouveau, pourquoi la reconstruction fin années cinquante pour rien, pour une démolition moins de dix ans plus tard, que leur avait-il pris à ceux du monde nouveau, pourquoi vouloir l’effacement le gommage de la carte de la mémoire, comme pour les chantiers navals à la Seyne-sur-mer, eux aussi en briques, elle s’en souvenait, eux aussi rasés après mille et mille et mille bateaux nés là, de bois de métal, même scénario, bombardements-reconstruction-démolition, et puis plus rien : un no man never here que regardaient hébétés les vieux hommes, assis place de la Lune, et elle se disait en marchant : d’autres anonymes et personne n’en sait que faire. Et tous ceux-là, qui piétinent à faire leurs courses, à déambuler accrochés aux caddies, qui auront dans la ville marché tiré poussé soulevé porté pétri moulé modelé enfourné et elle idem : des anonymes destinés au rien. A ceux qui, les mains dans l’argile, avaient fabriqué des tuiles des briques, et là, sous ses chaussures mode et confortables finalement, là ici, sous son corps en mouvement qui transportait son cerveau, ce précipité de vie de mots de sons de souvenirs de couleurs de géométries, sous son corps sous ses pieds, et les pieds chaussés des clients des caissières des employés de l’hypermarché, sous cette allée marchande disent-ils, marchante arpentait-elle, qui expose du vent, des lunettes à renouveler tous les ans pour-par l’industrie de l’optique, des téléphones mobiles idem pour lesquels des enfants sans noms quelque part ailleurs ne grandiront pas, quand des légumes et des fraises sont biberonnés hors-sol, dans la galerie marchante elle aurait juré les entendre : non plus la musique stupide et les annonces à trois-francs-six-sous, les bégaiements des roues bancales sous les chariots, le brouhaha, les bip, les ding, les stridences et sonneries idiotes, mais bien le bruit mat de la glaise qu’on claque et foule, les roulis des wagonnets, l’odeur douceâtre et paisible de la terre pétrie, une chanson, des appels, la sueur de sous les cotonnades et les laines, l’eau, beaucoup d’eau coulant clapotant, et les mêmes piafs voletant d’un bâtiment de briques à l’autre, et la résine odorante des bûches entassées pour les fours, et les crépitements des fagots de branches, et du fer, et du feu. Elle pensait à ça, ici aux Tuileries, à grands pas rapides dans la galerie, et elle déboulait dans le parking couvert et se souvenait des chevaux, peut-être des ânes, des mulets, qu’en savait-elle, elle se demandait si la circulation entre les bâtiments d’autrefois étaient la même que celle de maintenant, si les concepteurs du centre commercial s’étaient rangés à une implantation mêmement dictée par un bon sens historique envers la topographie des sols, elle traçait entre les voitures à l’arrêt ou en mouvement, elle creusait. Depuis la sortie à double-battant du Cora, depuis le parking mal éclairé, elle voulait rejoindre la traverse du Trou de Toulon par l’itinéraire emprunté jadis par les ouvriers, elle se concentrait, elle cherchait comme une mise en contact avec un aimant qui, glissé sous les couches de béton de mâchefer de goudron, l’aurait tirée debout, par les pieds, entre les piliers du parking, innocente impertinente des sens de circulations imposés, hors des clous. Arrivée ainsi, tellurique, avenue de l’Europe, bien loin des feux tricolores, dans la nuit orangée elle franchissait la route à double-voie sans attendre rien du flot de véhicules, des freins des klaxons, aspirée vers le passage pour l’autre rive, par ce Trou de Toulon qui s’ouvrait, chichement éclairé entre un immeuble de la résidence du Parc et le talus. Elle était ravie : c’était ça, là. C’était bien par cette droite ligne diagonale faisant la nique aux mobiliers aux sécurités aux aménagements urbains que ces bagnards harassés, ces femmes en jupes superposées, ces enfants maculés de boue gagnaient ce qui fût, à partir du sommet du talus, une carrière d’argile à ciel ouvert, bien avant le récent collège Diderot, là même où avaient surgi fin années cinquante, bâtis par d’industrieux et miséreux portugais et maghrébins, que sont-ils devenus, des bidonvilles et baraquements, démolis aussitôt, mais dont il restait quelques briques-tuiles témoins, dont sa petite maison avec le jardin ouvrier, avec dedans ce qui l’attendait.

proposition n° 13

A l’arrêt de bus Jean-Mermoz elle s’était assise sur le banc de plastique gris, le sac de course et l’autre sac, cartable fourre-tout, posés à côté d’elle. Encagée à demi de vitrages, dont un panneau publicitaire éclairé de l’intérieur réclamait. La nuit était tombée, délayée dans le halo mandarine donné par les lampadaires courbés sur une rue désertée où quelques voitures, par convoi de deux ou trois, lancées par un feu vert plus haut près de l’arrêt Gabriel-Péri, redessinaient de leur phares blancs les arêtes des trottoirs à l’entame des caniveaux, une flopée de potelets et de gardes-corps anti-stationnement en fonte peinte disséminés aux points stratégiques, et encore des poubelles affublées de collerettes, chemisées de sacs plastiques noirs. Sur ce banc, centré sous la carte du réseau des transports franciliens, mesuré pour trois personnes de corpulence moyenne, s’asseoir, se reposer. Abris-bus, arrêt de bus destiné à protéger durant l’attente, organiser l’ingestion par les portes pneumatiques des individus. L’invite à s’asseoir serait adressée à trois personnes tuant le temps à détailler la rue, à s’absorber dans des petits écrans bleuâtres. Personne ne parlerait à personne. Les autres voyageurs, sommés de rester debout, dans leurs corps en mouvement incessant, même de peu d’amplitude,ou mus dans des cent pas réduits à quelques foulées molles, impatientes, inconfortables, à la longue douloureuses, tuent le temps pareillement, à regarder sans voir, la rue ou à se rencogner dans de petits écrans bleuâtres. Ce soir-là, personne d’autre. Assise sur le banc, à droite le sac de courses, à gauche le cartable. Attendre assise, les pas les enjambées interrompus, chaussures côte-à-côte sur le bitume, chevilles genoux alignés, épaules coudes mains délivrés des objets pesants. S’asseoir et attendre, autre chose qu’un bus toujours trop long à venir. À Jean-Mermoz, dans le dos de l’abri, une allée de jeunes marronniers, perpendiculaire à la rue, emmène à l’entrée du collège Denis Diderot. Arbres trop jeunes, frêles. Un peu après l’arrêt, un passage-piéton surélevé contraint les véhicules à ralentir, à franchir un obstacle qui garderait tout chauffard de la mésaventure de corps précipités devant le capot, dans une traversée hors lignes :gendarme-couché conçu pour cette illusion, d’un boudin sacrificiel haché de blancs, propre par sa matière à malmener des châssis, avertissement – a-t-il jamais été entendu comme tel ? – de ce que la musique mécanique et régulière puisse se rompre et la déroute s’ensuivre d’un corps tombé sous des roues enjolivées. Rien de tel n’arrivait. Assise là, défatiguée, mais prise au fait de l’attente. N’attendre rien de concret, ni autre individu, ni autobus, aucune fin d’averse. Attendre sans parler, sans guetter nulle arrivée nul départ. Assise, encadrée de sacs, pieds genoux réguliers, dans la rue vide. Les mains jointes sur les cuisses ou inertes sous les bras croisés. Installée dans une bulle vitrée d’angles, les sens distraits par rien, ou bien si cela était, une toute petite distraction reconnue instantanément comme anodine, ordinaire, plutôt un détour pour revenir à l’espace vacant qui au dedans attend. Assise sur une manière de banc, adossé à une vitre, la tête contre une carte francilienne, sacs de courses ou de livres de part et d’autre. S’asseoir chez soi, dans un fauteuil ou sur une chaise de cuisine, même en ne faisant rien, ne donne pas vacance. Les objets, un animal ou une plante à soigner, un à-faire, une lumière à moduler, une cigarette ; ou bien une pensée arrachée à quelque noyade qui remonterait boursouflée, bien longtemps après, donnent aux sourires et aux larmes des permissions d’irruption que seuls les fous et les grands esseulés errant sur les places, les trottoirs, dans les gares ou les métros, partout où passer et aller, se permettent : leur dedans, déboulant en raz-de-marée, engloutit le banc ruisselant que la ville alors contourne, divisant et reconstituant son flot propre autour de l’obstacle immergé. S’asseoir à une terrasse de café donne une consommatrice, une femme seule cachée à peine par livre ou journal ouverts, dont le garçon hâtera le départ ou la commande suivante. Dans un centre commercial, dans sa cohue au nœud si bien pensé entre zones de repos et chalandises, souffle et reprend ses esprits la ménagère de moins ou de plus de cinquante ans. Au balcon, au jardin, sur la terrasse, la voisine prend l’air, locataire ou propriétaire enviable. Voyageuse en transit dans les gares, les aéroports, elle irait, à terme, vers quelqu’un qui l’attendrait, forcément. Liseuse ou dame aux pigeons dans les parcs publics, femme en attente serait femme en manque : personne ne la rejoint, ne l’emmène loin du banc vers ailleurs... Et ainsi de suite. S’asseoir arrêt Jean-Mermoz, habitante de la ville, corps sans plus de fatigue qui ne cherche pas à reconstituer sa figure fractale, citoyenneté, identité, métier, famille, proches, corps de femme qui demeure imperceptible, en attente d’apprendre de ce rien invisible ce qui l’escamote, diffractée, de la ville, ce rien qui peut-être la contiendrait tout entière, en vérité. S’asseoir sur un banc et dériver. A l’arrêt Baudisson, à Six-Fours, elle posait l’étui à instrument sur le banc fait d’une simple planche de bois, la route et le bus remontaient de la mer, descendaient vers un port pour bifurquer bien avant celui-ci, par dessus l’Arsenal, puis à travers le Pont-du-Las, vers la gare de Toulon. Pour le retour, on s’asseyait sur le bord du trottoir, quasi au cul du bus qui partirait brusquement à l’heure, doublerait le cap du kiosque à frites où s’attroupaient les marins en permission. Plus tard on attendrait le Vintimille-Paris debout, de pied ferme, un peu raide, l’étui sciait l’épaule. Mille et mille bancs, succédanés de bancs, dans des stations de métro, des gares entées au cœur des villes, des gares péri-urbaines, où s’asseoir, lire, à attendre la voix annonçant quand, pour aller où, où l’on est obligée : des assises pour l’effervescence. Le banc désuet du jardin botanique de Montigny-les-Metz, devant les constructions colorées, labyrinthiques, des jeux, les petits enfants tombaient dans le sable, profond, le train miniature emportait vers les canards, les paons, la serre tropicale, revenait au banc, bois et fonte, vers les goûters, l’eau. Dans un jardin un peu fouillis, pas très loin de la place triangle aux arcades, un autre banc adossé à une cabane, en sortie de ville, devant une voie ferrée par laquelle se convoyait en wagons plates-formes rouge-fer des tronçons gigantesques de tuyaux d’acier.

proposition n° 14

Chercher à se souvenir de ceux, celles, qui l’auraient alors aperçue et se rendre compte que de ceux-ci c’est elle qui en a souvenance, les percevant de nouveau. Le grand jeune homme à mobylette, boucles noires fusant de sous le casque rond bleu pétrole, qui se retourne sur elle, à se tordre le cou, zigzaguant dangereusement sur la route venant de la mer ; le permissionnaire blond, cheveux ras, qui, devant ses compagnons de quille appuyés au comptoir de la guérite à frites, mimait, genoux pliés, un tir balayant de mitraillette dans sa direction, usant d’une analogie éculée qui aura lassé plus d’un et d’une violoniste ou équivalent ; le monsieur âgé, élégant dans un imperméable mastic usé, veste de tweed gris à rosette de légion d’honneur, chevelure de lion blanc, petits yeux myopes enfoncés dans de grandes cernes violettes, qui une nuit tenait à céder sa place près de la fenêtre, compartiment seconde du Vintimille-Paris, avec une courtoisie surannée enchanteresse ; se souvenir aussi de l’homme jeune mais sévère, en costume-complet, mallette, qui, métro Bastille, la poursuivant à demi-courbé de compliments, comme fébrile, avait trébuché dans l’escalier qui menait au quai, répétant en brossant ses manches et ses genoux, c’est de votre faute, c’est de votre faute ; se souvenir du chauffeur d’un train miniature secouant à grands gestes la cloche du départ, comment ses genoux à lui dépassaient de la cabine, aussi sa tête grise ébouriffée, et qui annonçait cérémonieux les canards, les paons, la jungle tropicale aux petits enfants brinquebalés, et qui s’amusait le plus ? Et ce souvenir du petit homme fluet, vieil adolescent à taches de rousseur, aux cheveux fins un peu longs, avec quelque chose de pop, de psychédélique, et qui était venu comme ça, par surprise, un chaud après-midi de printemps, poussant le portillon à grillage de poule, remontant en oscillant sur de raides hanches l’allée étoilée de pissenlits, et qui, s’étant assis près d’elle sur le banc de bois, alors qu’elle remplissait un grand sac plastique de feuilles flétries, avait pleuré sur ses propres et récents déboires amoureux, en tee-shirt et veste madras ; et elle avait posé une main sur son épaule, une main collante autant que ses jambes nues vu qu’elle portait un jean coupé aux genoux, ses mains ses bras ses jambes poisseux de la sève des ombelles qu’elle arrachait, et comme il avait craché, fixant ses propres baskets noires neuves, d’une voix nasale presque inaudible : de toutes façons, je ne t’aime plus, je ne t’ai jamais aimée ; se souvenir, comment il était reparti aussi brutalement qu’arrivé, se dressant et marchant comme mu par un ressort mécanique, tels ces jouets de métal coloré remontés de trois tours de clé, se souvenir comment il avait claqué si fort derrière lui le portillon, et combien longtemps elle était restée assise au soleil, souillée de sève, sur le banc du jardin aux ombelles, sur le banc de l’arrêt Jean-Mermoz.

proposition n° 15

Tu étais assise sur ce banc, quand je suis venu, j’avais fini par trouver ton paradis, comme tu disais, tu remplissais des sacs poubelles de mauvaises herbes, je ne savais pas très bien où c’était, mais j’ai finis par t’apercevoir de loin, parmi tous ces jardins mal fichus, tout en longueur, et j’ai trouvé cette petite porte en ferraille avec la poignée à l’intérieur. Tu as commencé illico par m’expliquer, ton jardin envahi de grandes ombelles, la fin de printemps bizarre, chaude, tu me disais, après un hiver pareil, moins quinze et qui a duré, vernalisation trop réussie, ver-quoi ? Faut toujours que tu utilises des mots pas possibles, tu les préfères aux gens faut croire, genre les mettre mal à l’aise, d’ailleurs tu étais assise là sur ton banc alors que je tournais depuis trois plombes à trouver lequel de jardin c’était, j’aurais bien aimé que tu te lèves et que tu viennes à la porte pour m’accueillir, je reconnais là ta méfiance, ou froideur, quelque chose comme ça, quand je t’ai connue tu étais déjà comme ça, à pas décrocher un mot, ou alors un mot pas possible, et là tu veux m’expliquer tes histoires d’ombelles, tu vois pas que je suis triste, quand même, la tendresse bordel, on dirait que je te fais peur, et puis tu me dois bien ça, un mur, ce que tu es devenue, aujourd’hui je veux autre chose, laisse ton jardinage, c’est trop grand ce jardin, ces plantes, t’y arriveras pas toute seule, écoute-moi, faut que je te dise, je suis pas comme toi, j’y arrive pas à vivre tout seul, et l’autre aussi elle s’est tirée, comprend pas, ça marche jamais, suis pas comme toi, peux pas m’en passer moi, je vis pas d’ombelles et de bouquins. Grande ber-quoi ? Berce ? Qu’est-ce que j’en sais que c’est trop grand pour être de la grande berce, ok ça ressemble à du Gallé, ok, suis pas ignare quand même, mais c’est pas pour ça que je suis là, regarde ma tête, triste, tu comprends pas ? je suis au trente-sixième dessous, et plus que ça, pas trop en faire non plus, et ce train qui passe, ça vibre ça tue les oreilles, on s’entend plus, j’attends que tu me prennes dans tes bras, que tu me consoles, ta main est toute collante, et puis fripée, t’as des mains fripées, ça va aller, facile à dire pour toi, tu l’as eu ton jardin, tu les as les filles – d’ailleurs où sont-elles ? à l’école ? non je les attends pas tu leur diras pas que je suis passé, me touche pas tu vas salir ma veste neuve, t’es plein de sève gluante, sur les bras les jambes, regarde-toi, sexy c’est fou, c’est quoi ce jean troué tout déchiré, tu parlais pas mais t’étais bien foutue, j’avais pas honte de t’emmener partout, non pas ce week-end, l’autre sais pas, pour les grandes vacances on verra, et puis c’est pas toi qui risque les emmener quelque part avec ton petit salaire, ma maison est mieux quand même, le jardin plus petit mais pour faire un barbecue et mettre une piscine gonflable ça va, c’est même mieux, et chez toi, c’est comme ton paradis, le gros bordel, t’as pas des livres partout, des jouets partout, des poils de chat partout ? c’est drôle comme c’était amusant de se moquer de toi, en fait c’était super facile, ça marche un peu moins on dirait, d’ailleurs t’es dingue, te tirer avec les mômes pour une histoire de rhubarbe, quand je pense que tu avais signé avec moi pour la maison et que pour une rhubarbe que tu ne voulais pas déraciner toi et moi c’était fini, ma famille ma femme à moi envolées, tu voulais ta pièce et on avait dit plus tard, mon studio de musique d’abord, t’étais d’accord, et cette plante qui était énorme, moche, contre le garage elle gênait pour les travaux, trochée, encore un mot pas possible que tu m’avais sorti, ton trochée de rhubarbe faisait trois mètres de diamètre, presque cent ans ça fait une belle jambe, c’est comme la cuisinière en fonte qui prenait toute la place dans la cuisine, et comment que je l’ai bennée quand t’es partie, début du siècle ou pas, je te vois encore jeter la bêche que je t’avais donnée pour déraciner ta putain de rhubarbe, tu l’as jetée à l’autre bout de la pelouse, j’ai pas cru la force, n’empêche je l’ai crevée au Roundup ta rhubarbe, c’est pas comme tes grandes berces, tu chercheras dans tes bouquins c’est quoi comme berces ou ombelles, moi me cherche pas, que t’en as plein partout, c’est dégueulasse, t’as plein de plaques rouges, et puis on fait un concert dans un mois, je les prendrai, la musique t’as arrêté de toute façon, c’est plus pour toi, t’aime que tes bouquins et les petit’zanimaux, j’aurai dû m’en douter, le jour où je t’avais invité chez moi à Paris et offert les lettres à un poète, tu avais passé plus de temps avec le livre qu’avec moi, pourtant j’avais mis du Donald Fagen, c’était un signe, et puis tu avais les cheveux courts à l’époque, je préférais, plus sexy, t’as changé, j’aime pas particulièrement les cheveux longs, j’aimais bien ton accent du sud, tu l’as perdu aussi, quand t’étais enceinte t’étais grosse, après, t’as été trop maigre, et ça continue, un singe, on dirait un singe, de toutes façons, je t’aime plus, je t’ai jamais aimée. Bye.

proposition n° 16

Je ne comprends pas pourquoi elle est venue ici. En 88, partir de Paris, de ce gris, de la pollution, des embouteillages, du périphérique, c’est ce que je voulais, partir et je lui ai décroché un oui. Pour finir, elle m’avait rejoint. On habitait rue du Cardinal Lemoine, métros Monge ou Jussieu, à deux minutes de l’Île de la Cité à pied, des cinémas de la rue des Écoles, des quais de Seine, du boulevard Saint-Germain. Partir pour un bon boulot : j’aurais préféré le Sud, ou Lyon, Bordeaux, Toulouse. J’ai été pris à Metz. Metz, je n’y aurais pas pensé, d’ailleurs je ne pensais pas vraiment à telle ou telle région, je serai allé là où on m’aurait recruté, et forcément ce ne pouvait être que dans une grande ville. Elle ne voulait pas retourner dans le Sud, de toutes façons. Metz, ciel gris, longs hivers. Moins embouteillé, plus spacieux et les prix étaient abordables pour acheter. Et on a le Centre-Pompidou maintenant. La ville est assez belle, finalement, on a tout ce qu’il faut, la Fnac, IKEA... Le lac de la Madine pour se baigner l’été. Les Vosges l’hiver, pour le ski. Le Luxembourg à une heure, pour la détaxe. Deux heures et demi de TGV pour Paris. Et puis, il s’est passé ce qu’il s’est passé. Elles habitaient à Pont-à-Mousson : écoles, travail, tout réuni. Soit. Une ville où il ne se passe rien, quand même. Je connaissait surtout l’abbaye des Prémontrés, une ou deux fois par an, pour le travail. Elle avait trouvé un grand appartement sur la place principale. Grand et vieux. Compliqué. Au dessus des assurances, sur les arcades, avec des volets gris-bleus. Sur les cartes postales de la ville, c’est son appart’ qu’on voit toujours, à cause de la place en triangle, la fontaine, les arcades, les pavés, les fleurs... tout ça. J’y suis monté deux fois, la première c’était quasi vide, la deuxième archi-plein, des livres, des jouets, des fringues, des vieux meubles. Les murs étaient ocres. Et des plantes, des chats. Moi les chats, ils restent pas. Et puis elle a loué ce jardin. Ce sont les filles qui m’ont dit, même qu’elles y allaient à vélo. Quand les trains passaient, on ne s’entendait plus parler. Mais Massy :déménager à Massy... Je ne l’aurais pas cru, avec tout son bazar, qu’elle le fasse un jour. Partir... Et pour Massy.... J’ai connu un peu, ce n’était pas mon secteur, l’Opéra de Massy n’existait pas encore, mais on y était venu pour quelques concerts, quelque part, avec les potes. De Cachan prendre par Fresnes. On chargeait tout le matos dans la R5, Riton suivait en mob’. Au retour il fallait tout redécharger dans la cave des parents, c’était notre studio de répét’. On écoutait Led Zep’, Genesis surtout, en boucle. Surtout The lamb lies down on Broadway, avec Peter Gabriel, la tournée, une folie ! j’y étais, et puis l’arrivée de Phil Collins et Steve Hackett sur Nursery Cryme, même qu’on jouait The Return of the Giant Hogweed, un truc de dingues, dans la cave de la maison, à l’Haÿ... Je ne prendrai pas la 20, sûrement encombrée. Les routes sont restées les mêmes, peut-être agrandies, c’est possible, sais pas. Je viens assez régulièrement rue de Chalais, voir ma mère, dans cette grande maison vide. C’est autour que ça s’est construit. Prendre par Antony, les rues, les pavillons, un raccourci, connais ce coin comme ma poche. Mon secteur c’est Thiais, Fresnes, l’Haÿ-les-roses, Cachan, Antony, Chilly... la 20, le bar Ici-mieux-qu’en-face, la prison. Mon meilleur pote habitait devant. Une résidence grise, des appartements super grands, ils ont creusé une quatre voies devant, depuis, des murs anti-bruit. Ça circule pas mal. La maison des parents devant la roseraie, elle est en vraie pierre meulière, deux étages, volets blancs, plus grenier aménagé sous les combles, et la cave, notre cave. Une pelouse et un garage, des murs autour, bien hauts, tranquille. Le vieux cerisier est mort. Ma mère ne jardine pas, elle. On est tous de là, du même bac à sable, du même lycée. Trois à être devenus musiciens pro’. Passage par Paris, c’est sûr, Paris, à vingt minutes en ce temps-là, par la Poterne des Peupliers, on prenait toujours la caisse, on ne se posait même pas la question, Poterne, Place d’Italie, ou bout de périphérique Porte d’Orléans, Alésia, place Denfert, d’ailleurs, je ne sais pas ce qu’elle avait pour ce lion, elle voulait toujours faire plusieurs tours pour le regarder. Jamais compris. Pas la seule chose que j’ai jamais compris, chez elle, genre les arbres, les oiseaux, les vieilles choses, c’est pas la vie, ça. Elle lisait pas des revues de fille. Des trucs que je comprenais pas le titre, comme il dit Coluche, ça oui. Elle parlait pas. Elle cousait, elle lisait, elle partait bosser. Elle cuisinait bien. Elle était pas contrariante. Elle ne m’a jamais emmené sur ses lieux d’enfance, d’adolescence. Pour une fille du Sud, elle nageait à peine. Elle allait voir la poiscaille avec un masque et un tuba et c’est tout. Comme si elle n’avait pas de passé. Pas d’amis. Pas de souvenirs de jeunesse. Donc Paris. À Paris où on se garait comme on pouvait, les prunes on s’en foutait, elles sautaient aux présidentielles. Massy, si on passait devant, sûr, on voyait le Cora, c’était que pour aller dans le Sud-Ouest, en vacances. Notre territoire ne dépassait pas Arpajon, sur la 20, chez le beau-père d’un pote. C’était notre campagne. La Nationale 20. Orly Chilly-Mazarin grand max. Et Paris, porte de Choisy pour les restos chinois, Montparnasse pour les barbecues coréens, Notre-Dame pour une glace Bertillon, le Grand Rex, Bercy pour quelques concerts mémorables. Massy. Des immeubles, des immeubles, des immeubles. Descendre l’avenue du Président Kennedy, à gauche l’avenue Saint-Marc, à droite la voie de Wissous et viser tout au bout, qu’elle a dit, au croisement, le parking de terre qui est derrière, avec le panneau rose BODY MINUTE. Qu’elle a dit. Il pleut, bien sûr. Il a fallu qu’elle trouve le seul coin boueux et plein de mauvaises herbes de toute la banlieue sud. Elle n’a pas dit qu’elle viendrait me chercher sur le parking ?

proposition n° 17

Serpe pas futée, pas fait exprès, ou bien si. Quinze ans jamais su, usage serpe, jamais vue de quinze années, serpe. Fille, née de serpe ou faucille, fille à nez busqué, profil courbé. Taillé. Dessiné non pas. Taille, quinze. Taillade, bientôt. Se taille, viendra. Jardinage émondage élagage mutisme l’âge. Trans chant, hâte tendue. Tranchant attendu. Larme cours, lame courbe montée sur, manche bois. Affût âge par usure, fil, non cousu, pas fil blanc que nenni, fil de lame contre, pierre aiguise à sa guise contre l’arme, de force grès schisteux. À sec. Pas chichiteuse. Pas vu faire, sans connaissance du savoir-faire ni de, technique, vue, jamais observée, personne serper. Compter dix pas depuis le mûrier blanc. Quelle urgence quelle ? Quelle nécessité de qui pour quoi ? Foin, foin de la musique, foin lapin lapin faim, fille du coupeur de serre-joint. Pas savoir-faire, pas. Idée de ça, vu dans lit, délivre. En cyclope dit bordas. Quinze ans à sept heures petit frais d’hiver, graminées drues dix pas, dix, de l’arbre : mûrier blanc. Feuillage vert soie, vers à soi. Mer un peu loin, pas trop, triangle renversé. Serpe pas futée bois véreux, fer taché d’ocres, fer ta, faire ta chiée d’eau creux des bréchets, fer taché d’ocres ébréché, fille pas fut, pas futée en futal que tal ? pas savoir rien savoir rien voir quatre murs lit grenier et mûrier blanc pénitent et pis c’est tout. Hier la mère, à la ville allée, SEULE, allée miss terre à la grande ville, pas vil âge d’à côté, sur route qui monte de la mère, pas vil déchant t’y es, navaux les chantiers que le père ingère, un génie heure maison, rengorge mère à se faire péter le jabot. Mère à grandissime ville aller SEULE sans père, bus aller-retour, arrêt Bondissons, trois vies rages, une ligne droite, arsenal, SEULE avec Co ni Vence paire, revenir à la main boîte, grande rectale angle noire, avec instrument bois dedans, même celui sœur aînée mais moins bien, moins petit, moins joli, moins aigu, moins tout. Joue. Pour sortir d’ici, joue. Tendue. A quinze, en prendre pour dix de plus, ans de musique pas voulue, prendre main père dans nez, née bosquet, bus que dans tas, gueule : grande grande ville deux fois la semaine. Sortir SORTIR d’ici, dire oui ou jaja aimer à jamais. Pas savoir-faire serpe roux y est. Rouillée. Observer répéter faire & savoir fer ô concert-vas-t’asseoir, fille t’es toit tais-toi. Quinze ans articulas Sion oxydées faute d’us âge, si peu, cuisine-grenier salon-grenier salle d’eau-grenier mûrier-grenier. Soufre. A dix pas les gras minées. A la serpe. Tchac. Deux doigts. Pas pisser. Sans. Sang. Suite en si. Si savoir-faire technique, si fait exprès ou bien non. Si pisser sang pas de suite morte. Et pas au violon pour de faux. Os bels biens blancs. Chers roses petits cochons. Graminées vert sombre hou vert clair ou paille quasi. Fille Conti nue. Lego avec des dents. Tchac tchac. Poignées d’herbes plus vertes du trou. Du tout. Pas bon pour lappe pin ça. Lapin. A pas couru chez mère. Marcher. Pousser porte cuisine avec herbes mouillées grenat. Mère, me suis blet sais. Rouge sur carre l’âge rouge. Des gueux ! Rouge porc ce laine lavabo. Inter. Minable. Eau froide. Si non sang brun. Sang doigt hêtre rouge. Seau pas lin coton scotch blanc. Pas longtemps blanc. Recommence le rouge. Recommence Sopalin coton scotch serre-joint. Pis attendre : soir père voiture ville à trois virages de là chier docteur. Jour née noire et longue. Soufre soufre. Tape-cœur tape-cœur dans grenier de la ville petite. Pas nique. Panique. Me ordre doigts se les. Mordre. Peur. Puer. Fille nez serpe sang doigt à venir quel ? Triangle bleu mêlée ciel-mer pardessus toit. Pleut raie. Pas peuple. Pleurs sans bru hi. Jour née longue. Ville peu plaie de pas peuple. Personne sait. Que fille que plaie que rien. Quinze ans à sept heures petit frais matin puis soir scie vieille. Docteur Ange boulevard stalle Line plaque d’orée grille noire ville des chantiers na veaux en faim. A trois virages A près mûrier blanc B, à près ligne droite après clinique C. Docteur de la vile famille. Par lotte peau pierre papillote dans barbe sans. Des gens bien, Monsieur. Des bonnes gens, Madame. Parlotte papillote des paupières radiote, pare. Parer ça beau petits pieds pouliche saute, petites mains, pas regard sur, pas regard à yeux fille quinze ans de vile famille haie deux doigts quasi de moins. Des bonnes gens vous Monsieur Madame, des vous et, eau zenfants. Ça cris fiés, ô zenfants. Blablablablotte entre soi, adulte rémoulade dans barbe sang. Papillonnent paupières et bavoir. Pas voir. Pas vous loir voir depuis quinze à nées lui cédille rien. Paix nard. Médecin de ville de vile famille. Complies ceux. On sang dort, on s’endort pas, on re-, on Re coud l’éléphante, les fentes blanc-rose, dès debout, des deux boudins violés, violets dé-scotché, dé-cotonné dé-sopalinisé. A sec. Sans. Sans dodo des chères. Dernier chair lambeau en cor plus soufré. Mets sans pleut raie. Tape-cœur tape-cœur. Crève cœur nard. Lego avec des dents. Docteur des gens vus des gens bien bonnes de sept ville parlotte par lotte. Existe fille depuis quinze ans au grenier de vent mûrier, la boucler. A la musique aaah la musique aaaaaaah quelles bonnes gens ! Ville sans la fille s’en fout de. Ville tourne sans. Fille sans vil de nez sens. Fille s’en va, dos la ville bientôt, encore quatre han. Mutique mutilée ratée. Mue tea lait. Recousue à cru pis oubli table de quatre han vous laid autre chose que zique. Dés présure. Dix ans muse hic, dix de zique, et sang hi rat. Se taille raz. Au trop vie te fée. Autre vil. Autre ville ô si. Sang piper. Taille à dès. Re viendra pas.

[…] Compte tenu des éléments collectés, terre ciel mer, du peuplement des susdites villes par des populations, a fortiori composées d’individus occidentaux pourvus de conforts, droits, lois, biens, soumis et protégés par la démocratie sus-nommée, [...] Compte-tenu de la situation du lot référencé au cadastre de la ville de PXX sous le numéro xxx, positionné le long de la voie ferrée reliant Nancy à Metz, à huit cents mètres de la gare de la ville de PXX, Latitude : 48.904973 Longitude : 6.047452, propriété de monsieur X de XX, cédant pour 50€ (cinquante euros) par an l’usage du susdit lot numéro xxx, nommé « jardin ouvrier » et ainsi dénommé par la suite (la dénomination « paradis » ayant été repoussée à la demande du propriétaire), à des fins de bonne conscience en toute charité à la prévenue, charge à la locataire, comme stipulé dans le bail, de l’occuper « en bon père de famille » (annexe 1), par une exploitation ludique et récréative centrée sur des activités de jardinage […] Compte-tenu des déclarations du propriétaire monsieur XdeXX déclinant toute responsabilité quant à la qualité du sol, dont teneur en PH, silice, humus, etc., propres à favoriser l’expansion de l’ombelle responsable [voir annexe 1, composition du sol], dont proximité avec le cours d’eau nommé Moselle, dont dangerosité de certaines plantes dans ces friches, monsieur X de XX, propriétaire, soulignant la mise à disposition d’une pompe à eau à main, d’un cabanon agrémenté d’un banc de bois, d’une clôture en état d’usage comprenant un portillon à clenche simple, et déclarant ne pas se souvenir des espèces et essences occupant le sol avant la mise à disposition à la prévenue, […] l’inventaire en langue vernaculaire suivant (voir annexe 2, effectuée d’après taxons, avec données identificatoires par caractéristiques botaniques) réalisé par maître XXXX, huissier : pommiers 2, mirabelliers 3, groseilliers 6, […] ancolies, primevères, églantiers, sureaux, lilas, plantain lancéolé, pissenlit dent-de-lion, bouillon blanc, carotte sauvage, berce commune, […] Compte-tenu du mariage de Louis Guingot (1864-1948), membre du Comité directeur de l’École de Nancy dès 1901, avec Marie Lambert (sans dates, sans profession) en 1892 à l’occasion duquel les époux reçurent en cadeau plusieurs pieds de Heracleum mantegazzianum à titre de plante ornementale, compte-tenu que les époux sus-nommés d’un commun accord accommodèrent au sol lorrain dans leur propriété de Nancy cette espèce botanique considérée remarquable puisque, petit a, honorée de la visite par Sisowath roi du Cambodge et de sa délégation, en juillet 1906, petit b, source d’inspirations pour de nombreuses représentations artistiques par les artistes de l’École de Nancy (Louis Majorelle, Émile Gallé, pour ne citer [...] Compte-tenu de l’aveuglement certain de la prévenue, par l’aspect gigantesque et exceptionnel de la plante, par l’affection particulière portée par elle aux œuvres de l’École de Nancy, citant une chaise créée par Émile Gallé en 1902, en hêtre mouluré, sculpté, ajouré, à garniture en velours, dont le dossier est constitué de l’une de ces représentations stylisées d’ombelles (annexe 3) […] amateurisme certain et reconnu, ne se réclamant pas d’une profession ni d’une spécialisation apportant les connaissances botaniques et chimiques nécessaires à la manipulation de l’Heracleum mantegazzianum, ce qui, d’après la déposition numéro XXXX-XXXXXXX a malencontreusement occasionné une confusion fatale entre Berce du Caucase et Grande Berce, toutes deux référencées ainsi : Règne Plantae, Division Magnoliophyta, Classe Magnoliopsida, Ordre Apiales, Famille Apiaceae, Genre Heracleum pour ce qui est de la nomenclature commune aux deux plantes, à ceci s’ajoutant pour la confusion la haute taille (1,50m pour la berce Commune, 4m pour la berce du Caucase) et la robustesse (Heracleum, dédié à Hercule, ndlr), l’inflorescence en forme d’ombelles, leur faculté invasive dans les terrains livrés à eux-mêmes et la […] Compte-tenu des descriptions apportées ici des plantes incrimminées, à savoir, petit a, Heracleum sphondylium, ou Berce sphondyle, ou Berce commune ou grande berce ou patte d’ours ou branc-ursine ou patte de loup ou frênelle (sphondylium : du grec sphondylos, nommant à la fois une tête d’artichaut et une vertèbre, allusion à la solidité de la tige, colonne vertébrale de la plante bercée par le vent, ndlr), servant couramment de fourrage en Europe pour les animaux domestiques […] petit b, Heracleum mantegazzianum ou Berce de Mantegazzi en hommage à Paolo Mantegazza (1831-1910, Italie) ou Berce du Caucase, découverte en 1880 dans la vallée de Klioutsch par les botanistes Émile Levier et Stefano Sommier, recensée en Grande-Bretagne sous le nom de Giant Hogweed aux Jardins botaniques royaux de Kew 1917, importée au Canada et aux Etats-Unis comme plante fourragère où […] Compte-tenu de la référence précédente, Berce de Mantegazzi, à Paolo Mantegazza, médecin, ethnologue, vulgarisateur connu pour ses écrits hygiénistes, pseudo-scientifiques et utopiques (annexe 4), cette citation ne sera pas plus prise en considération […] Compte-tenu de l’existence du titre The Return of The Giant Hogweed dans l’album Nursery Cryme (et non Nursery Rhyme, ndlr) (1971) du groupe Genesis, Label Charisma, quintet composé de Peter Gabriel, Phils Collins, Mike Rutherford, Steve Hackett, Tony Banks, disque d’or en France en 1978, pochette de Paul Whitehead, que monsieur XX, désigné par la prévenue sous le pseudonyme avéré de L’Homme Psychédélique, il est établi que ce monsieur, non présent ici bien que convoqué, non représenté, avait une connaissance approfondie des paroles en langue anglaise (annexe 5) , ce titre ayant été travaillé et répété par lui-même avec d’autres musiciens dans la cave de la maison parentale sise au numéro x avenue de Chalais l’Haÿ-les-roses et lors de diverses productions publiques (annexe 6) […] Compte-tenu de l’attente de cinq heures aux urgences de l’hôpital de PXX, attente sans possibilité (annexe 7) de prises en charge des brûlures – diagnostiquées par la suite par le docteur XX – au 3ème degré (annexe 8) de la prévenue, brûlures et lésions dues à un phénomène de phototoxicité par la présence de furocoumarines dont xanthotoxine dans la sève de la […] Compte-tenu de la souvenance actuelle, illumination soudaine, postérieure de dix années à l’événement […] relecture fortuite, alors assise sur un banc en plastique à l’arrêt Jean-Mermoz […] prescription […] défauts d’assistance [...] à une coïncidence malheureuse n’engageant après délibération que la responsabilité de la victime, […] cependant […] cicatriciel.

Prendre une voie urbaine de ville de banlieue sud. Choisir une heure d’affluence modérée. Préparer une femme – robe, ballerines – en capacité de mâchouiller un mot dans sa tête. Préparer une pharmacienne en voiture – sans la blouse, en civil et au téléphone – en capacité de faire ralentir dans cette voie urbaine son véhicule, jusqu’au feu de signalisation passé au rouge. Faire traverser la voie urbaine par la femme en ballerines et en relecture mentale du mot, par le passage-piéton, à l’occasion d’une mise en circulation pédestre autorisée par l’apparition d’un petit bonhomme vert. Faire accélérer la pharmacienne en civil et en tête de file, à l’occasion de l’injonction de s’arrêter, donnée aux motorisés par le feu de signalisation passé au rouge. Faire percuter la femme en ballerines par la voiture de la pharmacienne. Faire ne pas ralentir cependant la voiture de la pharmacienne occupée à téléphoner, la faire toujours écraser l’accélérateur. Faire faire un soleil à la femme en ballerines au dessus de la voiture de la pharmacienne (prendre garde à ne pas faire passer la ballerine sous les roues). Faire s’arrêter la pharmacienne à cause du bruit d’un choc qu’elle aurait entendu, trente mètres plus loin Faire choir sur le bitume la femme en voltige, sur la tête depuis la descente de la figure soleil. Faire descendre la pharmacienne de voiture et lui faire faire le tour de celle-ci, plusieurs fois, examinant la carrosserie. Faire un noir total passager dans la tête de la redescendue. Faire s’attrouper des gens. Faire se revenir à elle-même et s’asseoir sur le bitume au milieu de la chaussée la femme au sol. Faire se déporter un bus pour contourner l’individu assis au milieu de la chaussée. Faire se lever une personne sur la jambe droite, la gauche bizarrement tordue. Faire venir les pompiers dans une camionnette rouge. Faire emporter le corps, celui-ci répétant sans cesser à haute voix : renversement renversement renversement renversement...

proposition n° 18

L’envers de l’estomac, renversement, d’une toile, à sac, se retourner les yeux, les rétines gélatineuses curées sur du papier, tunique interne de l’œil, accord renversé, do mi sol, mi sol do, intervalle ajoutée, tierce mineure, distance, renversement, d’un triangle isocèle à un autre, équilatéral, se poser sur un banc, renversement du monde, les femmes et les enfants après, passer ce qui est au dessus en dessous, partie haute permutée partie basse, le végétal d’abord, fonctionne, pourquoi pas, prendre le risque de, ruines de villes renversées par la terre les eaux les plantes, tête en bas, tomber du banc, ballerines éparpillées, écrasées contre le bitume, sève et sang, fondamentale, fondamentaux de, sens inverse, se mouvoir, propulser le mouvement, passer de haut en bas et vice-versa, par toutes les couleurs, à mitant de, à mitant de vie, pas sûr du mitant, parier, jointer, de gauche à droite, de droite à gauche, les verts par ici, les ocres par là, l’émeraude et l’outremer permutés, rapprocher le lion et le cheval, aller

proposition n° 19

Aller vers le baraquement amélioré devenu maisonnette, comme un enfant fait de trois branches et une vieille couverture une cabane, sa maison à lui dans ou sous un arbre, ne pas omettre l’arbre. Aussi bien, la maison parentale en contre-modèle, les habitations venues à elle comme lors d’une quête inachevée qui trouvera son terme, un jour, devant une maison claire près le ruisselet. Ici, trouver l’évier large et plat en céramique blanche ébréchée, là, les boiseries murales à mi-hauteur, ailleurs, les fenêtres de bois plein aux vitres mastiquées à l’huile de lin, autre part les persiennes à jalousies bleues, forcément bleues (mais la maison parentale avait aussi des volets bleus). Et les jardins, carrés, en longueur, ou suspendus. Des constantes. L’évier surgissait d’un appartement bordelais près la gare Saint-Jean, où vivait une grand-mère pas très âgée, veuve, visitée deux fois, sa petite-fille de treize ans y fit une toilette de chat. Les boiseries murales transportaient vers une autre vieille dame seule, veuve d’un directeur d’usine textile, cousinage éloigné, et dans cette maison de l’Isère, à toit pentu, des parquets, des placards, un cosy d’angle fortifié d’étagères dont débordaient des coupons de soieries multicolores. D’une chute de pongé rose, petite fille, elle avait cousue sa poupée. Dans le jardin isérois, elle avait eu le droit de cueillir des fraises, l’une après l’autre. Dans le jardin de la grand-mère de la Seyne, au pied de ce grand bâtiment, un couvent divisé en logements, pour les immigrés italiens des années 20, dans ce jardin on entrait peu : accoudée au portillon grillagé, retenue par la mère d’une main nerveuse, à l’épaule, on avançait une main peureuse vers les graines de giroflée tendues par la jardinière en sarrau, dont on ne pipait les explications en toscan. Une gifle plus tard dispersait les graines place de la Lune, sur sa terre blanche de soleil, rebattue par les piétinements des ouvriers des chantiers navals. Un triangle de terre ocre. La Tuilerie. Passages secrets. Monte, à Bordeaux, un escalier étroit, très sombre, dont les relents des cabinets communs du rez-de-chaussée, les odeurs de salpêtre, de liège, de vin tourné au vinaigre, accompagnent à la porte de la grand-mère, à sa cuisine à fourneau de bois, manteau de cheminée, évier de céramique craquelée. Sur la route de Voiron, une usine à toits vitrés en accordéon, dont on ne passait pas le grand portail, mais par un portillon de fer, plein, de la couleur des sapins, l’accès révélait une cour gravillonnée pimpante, des parterres de pavots du Japon orangés, des pruniers bruns-violets, et plus loin, contre le mur d’enceinte, un potager, tout en longueur, avec ses lignes géométriques de plants repiqués, ses semis ordonnés d’oseille, de persil, de fraisiers, de salades à plusieurs stades de développement. Il fallait gravir les racines affleurantes et tortueuses de deux platanes anciens, plus loin, près de la mer, dès l’entrée du couvent, murs ocres, grandes voûtes et larges escaliers, pour rejoindre le jardinet biscornu de Maria, son dédale de clapiers, poulailler, fleurs mêlées de cultures potagères, un imbroglio, défendu par une haie de mûres acidulées. L’imbroglio. Les semis en ligne. Les arbres. La maisonnette a atteint ses limites : un jardinet fait de lignes et d’imbroglio, clôturé de grillage neuf, d’un demi-portail en PVC façon bois accroché à un peuplier, mais le gasoil craché par les avions et les autoroutes graisse les tomates, les courgettes, sans que la lavande officinale, les framboisiers, les dahlias, les rosiers, la benoîte, les giroflées, invités, n’y puissent changer grand chose, si ce n’est apporter un semblant d’ailleurs, à aller chercher ; l’évier est en inox ; le perron fait comme petit banc de pierre où fumer une cigarette, le soir, et rêvasser ; dans la cabane adossée au mur, près la fenêtre du bureau, les outils, transportés depuis la Lorraine : une bêche, un râteau, une serfouette, une serpe, des godets de semis, des sacs de plastique épais et noir, des gants renforcés de caoutchouc, des sachets de graines dans des boîtes de fer, des cagettes de bois, un vélo ; les volets sont roulants, blancs, en PVC ; du vert émeraude, de l’ocre à odeur de pétrole, senteurs et bleu absents. Revenir depuis l’arrêt Jean-Mermoz, de nuit, alors que la toile monte à l’intérieur des rétines, et la comparer à la remémoration diurne du matin même, depuis le demi-portail raclant la terre – jardin au réveil, maison muette aux roulants clos – reconnaître ce tableau-ci achevé, bien qu’incomplet, mené au plus loin de ce que ses souvenirs, ses mains, sa patience, puissent l’emmener, à la rapprocher de la grande toile aux serre-joints, accepter que la surimpression ne fonctionne plus ; revenir des grandes ombelles, des brûlures cicatrisées, et décider de renverser le tableau, d’utiliser les serre-joints comme d’une reliure, retourner le livre ouvert, partir près d’une mer, n’importe laquelle.

proposition n° 20

Des mois plus tard, un soir, les volets roulants descendus aussi complètement que les sangles le permettent, la porte vitrée verrouillée de l’extérieur, la maisonnette est vide. A la lune gibbeuse descendante, amputée de son côté droit, la lumière passe la vitre et, contrariée par le grand peuplier, émoussée, déroule sur un carrelage sombre une lirette, repoussée de moitié contre la cloison blanche de la salle de bain : la porte de celle-ci restée entrouverte, exhale une odeur de sève de pin, de lessive. S’y dépose déjà, sans bruit, une poussière grasse, noire. Dans l’évier en inox, un peu d’eau s’évapore, marquant de son empreinte blanchâtre, dans le bac, un espace irrégulier, bordé de rives, lové dans une boucle de la chaînette, à petites boules de métal. Le bouchon d’évier, retourné sur le rebord de l’évier, retient un peu d’humidité dans son caoutchouc noir. La lirette de lumière tourne sur la droite, lente, vers le renfoncement, les étagères vides, alignées sur la hauteur, mais n’aura pas à les atteindre, brisée par l’angle du porche, pour ce qu’il en est, réduit à une idée d’entrée déboulant sur la cuisine : la porte, si elle s’ouvrait, mais cette nuit et les jours qui suivent elle ne s’ouvrira pas, la porte masquerait, donnant sur la la pièce principale, le passage, découpé dans une autre cloison perpendiculaire. Les murs, blancs, puisqu’ils sont barbouillés de cette peinture vinyle un peu brillante, tentent de s’abreuver à cette lumière, qui, si elle ne parvient pas à percer les interstices des volets roulants soigneusement clos, frappe les trois velux du toit : deux, donnant sur une moquette mouchetée, amortissent l’impact, qui, s’il atteint la base d’une cloison, blanche aussi, qui est aussi le mur du fond de la maisonnette, rebondit, mou, éteint, dans les zones basses et obscures de la mansarde. Le troisième velux, au dessus de l’escalier de bois peint de blanc, sans contremarches, aspire la lune gibbeuse dans son puits accidenté, brise les clairs dans sa grille anguleuse, les fractionne en géométries blanches et grises, épandues, tordues, sur le linoléum clair. Celui-ci, se veut de parquet fait, mais des creux, que la matière plastique, décompressée, n’a pas terminé de combler, soulagée du poids qui les avait écrasés si nets, persistent : sous l’escalier ouvert, contre le mur du fond, des sillons marqués, aux angles bien droits, aigus, dessinent des rectangles longs, étroits, tandis qu’au milieu de la pièce quatre cercles demeurent, grands comme des pièces de monnaie. Le plafond s’ombre des masses parallélépipèdes des poutres, qui soutiennent aussi le plancher de la mansarde, aussi, les bois, en crépitant, soufflent des débris minuscules. Une hésitation, entre soulagement et regret, flotte. Une respiration se cherche. Au rez-de-chaussée, toujours, après l’escalier, l’encadrement noir, totalement noir par le volet clos, d’une petite pièce où l’humidité monte depuis un carrelage nu, froid. Cependant diffusent, après accommodement, d’infimes lueurs, des traits pointillés horizontaux scandés, mais personne n’accommode, quitte un lit de fer absent, ouvre la fenêtre, remonte le volet sur la nuit du jardin, ni ne s’assied au bureau disparu.

proposition n° 21

Surface plane, rousse nervurée, vernie, la traverse en diagonale, immobilisé, un stylo à capuchon appuyé sur son clip, fuselé, d’acier gris, bagué de clair, auquel s’appuie un crayon octogonal rouge vermillon, contusionné, traces de dents, traces de taille au couteau de la pointe irrégulière, minuscule bûche, bâton, flèche, embout anthracite, extrémité opposée dénudée en partie, squames noires, brillantes, sur chair de cellulose à vif. Une barre claire : standard – français (langue) – INS – STD – astérisque. Une barre rectangulaire sombre, des miniatures : cabas à anse avec quatre carrés, un orange, un vert, un turquoise, un jaune d’or ; carré rouge à coins arrondis avec livre ouvert dedans ; tête de bonhomme orange, mine triste, de trois quart, juste un œil et un grand nez pointu ; rectangle ondulé format portrait, vagues stylisées, vol de mouettes, dans les tons gris ; plot de signalisation routière représenté en perspective plongeante, rayé orange et blanc ; enveloppe décachetée correctement ou bien neuve avant fermeture ; ciseau bleu posé sur un tambour à bords rouges ; deux longs poils clairs et frisottés de chat ou de mouton, retenus là par effet d’électricité statique, et aussi un léger poudroiement. Une tête de Pinocchio décapité, fiché dans une pique vermillon verticale, se hausse du col, prunelles noires convergentes, décentrées des sclères blanches écarquillées, sur quelque chose en bas, par dessus bord d’un pichet d’argile, blanche à l’origine, à transparences inégales de verts (lichen, mousse), déformé par le pouce, l’index, la paume gauche d’un pauvre homme. Une mésange bleue, à l’écart d’un groupe de passereaux, petit œil rond fier, par dessus l’épaule, calotte turquoise bandeau noir, ventre ébouriffé jaune, rectrices bleu vif, cape vert amande, et le tout fané, écaillé, sur l’ocre usé d’un couvercle long, couché en losange sur sa boîte. Sphère galbée crème, comme hanches ou poitrine belle époque, décor de paysage au pinceau (cyprès, olivier au tronc torturé épais à circonvolutions, balançoire vide, au loin montagnes pas très pointues, cyprès à l’angle d’une maison de pierre, un gribouillis à sa fenêtre, le tout bleu, lavis de bleus, déformé étiré par le convexe, dilutions d’oxyde de cobalt, brillance douce, un peu jaune, une bordure à la base, comme plumes d’oiseaux alignées, verticales, une à une. Massif, parallélépipède massicoté, disloqué, coutures à vif, taché d’aréoles claires à laisses brunes, couvert de tissu grège sali, à impressions de cases avec, au centre de chacune, une lettre, W, puis X, puis Y, puis Z, le reste couvert, occulté, par un presse-papier dont, en fait de papier dépasse un seul carré, 4cm sur 4cm, de papier de riz fuchsia à minutieux traits noirs, un cheval tibétain ; presse-papier en gomme (on peut gommer avec) pourvu de compartiments, trois en escaliers, justifiés à droite, les plus longs et larges, deux autres justifiés à gauche, une encoche a priori pour ranger un rouleau de bande adhésive mais occupé par une bille de bois de cèdre, et, compactés : une plume d’oie, une clé d’ogre, un putti au violon, une noix de muscade dans sa coque à demi écalée, une épingle à nourrice, un trombone rouge, un aimant long et plat et des faisceaux gerbes bouquets de plumes d’oiseaux multicolores fichés à l’étage supérieur justifié à gauche, dans les forages destinées aux crayons, stylos et cætera. Cloche de métal, acier clair, au bout d’un bras articulé, poursuite lumière sur cinq baguettes rondes plantées dans un grand pot à confiture Le Parfait saturé de forêt, jungle, bambouseraie, sous-bois, humus d’outils à écrire ou non, dont les cinq baguettes géantes : deux de plastique rouge à têtes rectangles crème, l’une présente un chiffre, le 5 ; une de bois clair, à fines veines, grosse tête carrée, gravée en longueur : TAKUM 7,0mm ; deux autres, plus courtes, de bois caramel, viroles noires, crinières blanches. Le délavé, couleur de thé, d’une porte d’armoire, de facture simple, datée, minimale. Amas dense et cotonneux, plié, gonflé, ouaté, enveloppé de tissu piqué, jaune d’or et grenat, en travers, une robe noire s’y froisse. Une hampe, devant la fenêtre, une hallebarde, de feuilles charnues, en spatules, comme pâte d’amande verte, épaisses, opposées décussées, à grands lobes crantés de velours duveteux. La croisée, à pommeau ovale, de transparences cloisonnées, ouvre sur un encaissement adouci par l’ombre claire, les lamelles des persiennes olive, ou anis. Cloison beige rosé, en son milieu, centrée, une branche d’ébène sculptée, à deux brindilles opposées. Colonnes verticales, hélicoïdales, horizontales de livres, sur une petite table rectangle à pieds tournés, vermoulue. Gros bonhomme de faïence à chapeau claque blanc, sur scène d’étagères miel, décor en fond de reliures jaunies, les coudes relevés à hauteurs identiques, un bras en pronation, l’autre en supination, heureux. Un Pollux, en plastique, ce vieux plastique dur. Dragon d’encre dessiné à l’angle de papier à lettres, s’échappe des liasses froissées fichées entre des planchettes décorées (paysage naïf, campagne vert sapin et vert cru, village à clocher rouge). Main d’enfant dans le cou d’une femme. Haut dossier d’un fauteuil d’osier à demi couvert d’indienne, semis bleus sur jaune-vert, l’assise occupée d’une fourrure épaisse, léonine, aux légers ronflements. Nuée plane et fraîche sous les pieds, éclats de minéraux, verts, ocres, gris, roses, formes aléatoires. Aplats mouvants d’émeraude, de tilleul, pointillés de soubassophones à pavillons violets entortillés aux branches. Trapèze bleu vif. Squelette de corail, grand comme une dent d’éléphant, alvéoles blanches, chacune d’elle porte en creux une rosace de marguerite, toute une dentelle pétrifiée. Girafe agenouillée, cou tête et pattes antérieures dans une demie calebasse ouverte, Sienne taché de brou, une galbule vide contre la joue, et deux petites pièces de monnaie orangées. Tige prolongée de deux lames rondes à heurter, en U, en métal chromé, près de son pied, –- sphère ronde –- les chiffres 415 suivis de Hz, le tout dix centimètres. Sachet papier kraft brun, origami en huit, — Centranthus rub..,villa Thuret, Antib..., posé dessus un flacon de verre brun, haut de quatre doigts, Cymbopogon win... tourne sur l’étiquette. Un Bashung, de dos, photographié de dos, plan américain, massif, trois-quart, douze centimètres sur douze environ, nez busqué, regard par dessus l’épaule, ou bien geste interrompu, happé, hélé, progression stoppée, arrêt net, oubli, saisissement, ou hésitation, mot sur le bout de la langue, perte de, ou affleur intérieur yeux, rétines occupées, paupières lourdes, regard sol, calme, danger, fuite impossible, calculée, lèvres ouvertes, dire quelque chose, se taire, en arrière-plan, délavés, daguerréotype retouché de sépia, possible, grands espaces, terreux, venteux, bâtiments, à angles, arides, garé devant, n’importe comment, un coupé américain, sa portière, devant, debout, un chien, debout et vacillant, échine courbée.

proposition n° 22

Surface plane, rousse, nervurée comme table de violon, en ondes, épicéa, couturée de noirs, entailles, brûlures, taches, griffures, impacts, coups, l’avoir mesurée sur les quais, cinq mains ouvertes pour la longueur, de l’extrémité du pouce à la pointe de l’auriculaire, déplacement à la manière des chenilles arpenteuses, trois mains ouvertes pour la largeur. Un cratère noir, décentré, dans un nœud du bois. Petits trous de vers. Couleur caramel roussi. Bouton rond, tourné, du tiroir. Une lampe, faïence blanche, décor bleu de paysages (cyprès, vignes ou labours, maison à balançoire). Mannequin de couture, tissu et ouate sur carton et bois, taille étranglée, buste tendu, hanches, faux-cul. Stylo plume noir, bakélite, anneau doré. Ciel de soupente, gris-bleu, rectangle. La crémaillère de la lucarne. Une porte qui ferme. Petit Robert, neuf, jaquette bleue et orange ou bleue et rouge. Pot à confiture, crayons, bouts de gomme, stylos rollers verts, clips rouge ou noir sur les capuchons. Bouteille octogonale Waterman bleu noir, bouchon à vis. Une carte postale, l’abbaye de Sénanque, toutes les lignes de lavandes convergent. Une tasse de café. Une babouche de cuivre martelé, avec une encoche comme une petite tuile retournée, pour poser la cigarette. Sol, murs, clairs. Livres du moment, en pile, contre l’un des pieds chantournés de la table. Un cahier gris, au dos, Virginia Woolf, 1939, beau visage long, front plissé, regard dans le vague, et la main élégante qui, d’habitude, sur les autres portraits, prend en coupe menton et joue, ici s’éloigne, du bout des doigts, ou bien, en conque, discrète, cueillait-elle des sons.

proposition n° 23

Carrelage clair (anciennement blanc ? crème ?) pastillé de très petites géométries variables, jamais deux fois les mêmes, aléatoire dans gangue (découpée en tranches ?) de pierre ou de ciment teinté (moulé ?), carreaux 25 centimètres, jointés ou écartelés (logique d’usure ? pragmatisme du vite-fait pour pièce prosaïque ?), ébréchures, failles noircies, des décennies de passage, ou bien véritablement roche constellée depuis nuit des temps (ou ça ?) de cristaux (lesquels ?) vert olive, rouge brique, neige, rose poudré, corail, vert sapin, et là-dessus, un X en métal plats couleur bleu soixante d’une chaise pliante de jardin, son côté droit, son ombre sur la droite aussi à cause de la lumière de l’Est par l’imposte, dans cette cuisine, patte antérieure droite de cette chaise pliante transpercée d’une vis rouillée, rondelle de l’autre côté en contact avec le carrelage, fine barre transversale ronde en fuite sur la gauche, l’axe à écrou à la croix du X, rouillés aussi. Une tournette de fonte granuleuse, tripode, mât gros comme bras, loquet de déverrouillage à petite barre coulissante deux protubérances de rétention, l’axe central fin en comparaison, un pouce, emmanché dans le cylindre et comportant une autre barrette de fonte horizontale en guise de taquet, et le galbe inexplicable, hanches, taille, buste, serti sous le plateau tournant : un disque épaisseur deux doigts, largeur d’une assiette, rainures en surface de cercles concentriques (cela ne se voit pas mais on sait), là-dessus des livres empilés, leurs tranches cinq ou six sauf un, dos de 1000 Plantes et Fleurs, coiffés d’un gamelle plastique vert fluo, frôlés de l’étoffe indigo gros coton d’un tablier (épicier ? jardinier ?), en fond le crépi clair de la cloison butant à droite contre l’encadrement de porte sans porte, un gond. Une étagère haute, planches bois verni et montants fer forgé noir mat, (qui forge le fer aujourd’hui pour le commun des mortels ? coulé moulé plus vraisemblablement mais l’effet), la planche du milieu serre des livres debout, occultés en partie par une boîte de sucre de canne La Perruche, et le cône dressé d’un ustensile inconnu en métal oxydé censé servir à saupoudrer (sucre ? poudre DDT ou semis ?), un réchaud de camping à bouteille bleue, et encore, couché sur les tranches de tête des livres serrés, l’œil du bouchon rouge –- à articulations –- d’une gourde d’aluminium cabossé Grand Tétras, et un trousseau de beaucoup de clefs en vrac avec une cigale orange chapeautée de jaune, ailes vertes et petits bras-pattes ouverts, une tong solaire turquoise, Minnie en jupette vermillon à pois blancs renversée sur le dos, et en fond une plaque de rue, rouge interdit, mangée de rouille, emboutie limite accordéon, à liseré intérieur blanc( faussement de rue, de champ ou de bois giboyeux, pour de vrai) avec en grandes capitales PROPRIÉTÉ PRIVÉE, voisinant avec une tapette à moustiques, ellipse design deux fils d’acier pour manche, sertis dans un carré sang poinçonné de carrés évidés bien réguliers. L’angle supérieur d’un compartiment supérieur d’un électroménager (autocollant Prise abîmée = Danger !), blanc, pastillé de Schtroumps bleus dont la Schtroumpfette en escarpins, un zèbre assis multicolore, Moi aussi je trie jaune sur vert pâturage, un lémurien, un cacatoès, Sauveteurs en mer autour d’une ancre marine, le Chat botté, la petite sirène se coiffant, un gros rat gris dans un grand trou noir souriant au monstrueux gruyère entre ses pattes de devant, un rectangle de plexiglas aimanté avec deux fillettes en chemises de nuit à fleurettes, quasi jumelles, de part et d’autre d’une casserole vidée par leurs doigts léchés, à une table de cuisine (bord exprimant du formica) repoussée contre un mur ripoliné jaune d’or, encombrée de pots et bocaux pleins, de la groseille, c’était jour de gelée de groseilles. Des lattes, du lambris en canopée (mode soixante-dix ? Quatre-vingt ?) en fuite vers l’arrière-plan, un globe de papier de riz suspendu, encore des aplats de crépi clair, punaisée une carte géographique à trois quarts de vert/blanc pour un quart d’eau bleue, ce quart placé à gibbeux décroissant, un piétement en S (arachnéen ? martien ?) encore en fer (forgé ou moulé) la ligne fuyante de son bord d’osier tressé vers la porte-fenêtre, sur cette table une brosse à cheveux sur le dos, le parallélépipède vert cru de l’imposant Bon jardinier 1920 Baraton, le col d’un pichet à eau brun, au sol un panier de pique-nique à compartiments et osier décatis, les barreaux horizontaux plus que verticaux d’une grande cage fuyant aussi vers la porte-fenêtre ouverte, litière de paille et haillon ouvert, la porte-fenêtre aussi, ouverte, largement, mais empêchée d’amplitude, ses jointures mâle et femelle apparentes, olive, et de toute cette pénombre relative la perspective sur : un surexposé végétal pavé d’ocre, imbibé de lumière humide, des trapèzes renversés terre cuite en quinconce approximatif, l’anse en demi-cercle et le bec transversal d’un arrosoir de plastique vert délavé, sans pomme, un félin roux en cache, coussinets roses sur ocre, des rondes et des ovales émeraude piquées de carmin écrasé, le col mou d’un tuyau d’arrosage jaune à califourchon sur le long rectangle bas du muret beige, celui-ci interrompu en pointillés d’un embrouillamini de lianes, volutes, entrelacs, dominés d’épineuses fourches et de chandeliers coiffés de bouillonnements verts et jaunes (pas de garde-fou balustrade ou garde-corps visibles) et les pavillons démesurés et indociles des ipomées violettes tonitruantes, puis la haute sévérité, en fond de scène, des grands chênes bleu-gris, puis un trapèze de bleu de ciel pâle filé de sucre blanc, un petit matin d’été.

(Cent mètres plus loin) un muret d’un mètre de haut, gris, quatre grands containers à poubelles, deux à couvercles jaunes, deux à couvercles marrons, des pots imbriqués en plastique vert aux pieds, ainsi qu’une table d’écolier en plastique jauni, un carton de choses hétéroclites non identifiables. Un massif de lauriers-roses, à fleurs doubles rouges carmin, les gravillons du chemin, un triangle d’herbes livrées à elle-mêmes. Une maison neuve, cubique, blanche, toit quatre pentes en tuiles jaunes, portail ouvert, noir à panneaux et hauts javelots, site sous surveillance signalé par autocollants, du gravier blanc aveuglant, une table de ping-pong pliée debout, un barbecue à gaz, la clôture neuve, mur hauteur d’un mètre surmonté des mêmes panneaux à javelots dressés et doublés de cyprès taillés en murs de deux mètres, la toile écrue d’un parasol déporté, une cascade solaire en résine façon gros galets empilés et son petit gargouillis. Un assez grand figuier, fruits petits, verts dans un jardin ouvert à la vue, grillagé, le garage de la maison attenante, en demi sous-sol. Un amandier d’amandes amères, coques des bois lisses dans leur velours noirs retroussés, en bordure de restanque, la dernière d’une série de quatre, entretenue, tondue. Un figuier mort, fantôme supplicié, affaissé, des broussailles d’orties, de ronces de mûres. La parcelle voisine, restanques voici peu encore, murs de pierres sèches, oliviers taillés, en surimpression rétinienne de la construction en cours, sur le panneau blanc cloué à l’arbre survivant Permis de construire, imprimé, et écrit au feutre indélébile rouge Maison individuelle 164 m2 et Piscine, puis une vignette bronze collée en dessous Constaté par huissier. Un gendarme couché, bande de goudron tassée de trente centimètres de large, deux mètres au plus de longueur, en travers du chemin goudronné depuis assez longtemps pour être gris très clair, à gravillons sur les côtés. Une Porsche SUV noire, à jantes en étoile à cinq branches, garée devant un mur crème d’un mètre cinquante de haut. Une bouche d’incendie rouge vif neuve, la tranchée de raccordement au réseau hydraulique goudronnée de frais. Une voie bétonnée montante, vers une villa clôturée, muret bas cinquante centimètres, surmonté d’un grillage rigide vert, doublé de brises-vues épinard, un bougainvilliers à fleurs rouge-orangées passe par-dessus comme une serviette de bain jetée là, et, par une déchirure dans le plastique vert épinard, irradie le bleu lagon-résine d’une piscine. Plus haut, l’amas vert sombre d’une pinède de pins parasols, au soir tombé, toute la nuit, des spots éclairent par en dessous leur canopée et fourches. Les façades à petites et moyennes fenêtres du hameau, dont deux maisons s’épaulent, un appentis aménagé en salon d’été à droite, à gauche une autre vieille maison aux pierres nettoyées dont la petite route carrossable épouse tant bien que mal la ronde et biscornue fondation, afin de poursuivre en épingle, ailleurs.

(Deux cents mètres plus loin) de grands panneaux publicitaires entreposés, soit debout les uns contre les autres, soit couchés les uns sur les autres, ou bien arrimés par deux ou trois sur des camionnettes à plateaux, les murs roses de l’entreprise, son propre panneau publicitaire, épais, à éclairage intérieur, recto-verso. Un rond-point, erzast de colline basse reconstituée, cinq petits oliviers en décoration, pelouse. Un terrain en friches, montant, dé-cultivé –- rosiers de mai retournés à l’état sauvage, petites ombelles, hauts acacias ou robiniers et leurs rejets, ronces, broussailles -– plus loin derrière, en hauteur, la campanile d’une église. Un grand panneau rouge bordeaux fixé à un sorte de démesuré trépied de madriers, avec, en lettrages blancs Terrain à vendre, suivi d’un numéro de téléphone et d’une adresse. Des constructions en cours, grises, parallélépipèdes, sur trente mètres environ, un à deux étages, répétitions d’une même formule fenêtre-balcon-fenêtre-espace, toits pentus tuiles ocres, arcades au rez-de-chaussée sur évidements, des commerces à venir. Le portail turquoise sur rail, repoussé la journée, tiré la nuit – la nuit, en rouge et bleu fluo clignote U-ER-U – de la supérette basse construite sur un mamelon, les trois voies raides en courbes pour y entrer et en sortir, une grue jaune la surplombe, des coulées de ciment brassés de terre ocre en descendent. Un abri-bus en plastique bleu vif, banc court, des containers bleus à œil de bœuf, d’autres blancs, à système de remplissage à levier, des sacs plastiques, fermés ou ouverts, des linges et des choses au sol. En hauteur, à cent mètres environ, une maison blanche à flanc de coteau (ou de terrasses ou de restanques ou de faïsses) avec comme une pergola pour les vignes, des volets pâles fermés, une poulie de profil sur la face Nord au dessus d’un escalier de pierres, une construction neuve la frôle, cubique, toit quatre pans façon tuiles provençales, une grue jaune sur l’arrière, le godet rouge et métal de ce qui doit être un bulldozer, et en arrière-plan, un conglomérat de maisons ceinturant un clocher et son campanile, maisons plus ou moins cubiques ou parallélépipèdes, plus ou moins étroites ou larges, agrémentées qui d’un palmier qui d’un haut cyprès, qui d’une véranda, pour les plus extérieures au cercle. Les hautes grilles rigides et jaunes et les hauts murs jaunes et blancs et les grands hangars et le portail sur rail d’un établissement de fournitures Gros et demi-gros, de matériel et matériaux de construction, poutres, tumulus, ferrailles, palettes de ceci et de cela, tuyaux longs courts larges étroits, engins de manutentions divers et de toutes tailles, gravats, camionnettes, camions, poids-lourds en épi ou en rotation, et le nom éponyme de l’établissement, en grand-gros-large, plusieurs fois, repeint de frais, en majuscules italiques marron sur jaune, sur toute la longueur de la clôture, et au-delà. Au loin, la masse grise et bleue des collines et des premières montagnes, l’échancrure noire des gorges du Loup.

(Quatre cents mètres plus loin) une citerne à eau (non pas cylindre à quatre pieds et robinets et bouchons, non pas carrée, non pas en métal ni en résine ni en aucun plastique) en ciment ou maçonnerie, ronde, haute entre deux ou trois mètres, à flanc de déclivité, à l’aplomb de la départementale, trois à quatre mètres de diamètre, une arrivée d’eau au bord supérieur de la cuve, des eaux de source, pluies, débordements de ruisseaux ou ruisselets ou nappes phréatiques lors des orages violents, surface transparente, à peine ridée par quelques insectes, un grillage de protection l’entourant, et sa jumelle une centaine de mètres plus loin, et cætera, et cætera. Une succession de restanques descendant vers un cours d’eau dompté en petit canal à ciel ouvert, des oliviers soignés, taillés, feuillages vert cendré, doux, troncs ridés anthropomorphes, comme si étreintes. Dans la plaine, plus loin, une maison rectangle, ocre rouge, vif à l’œil, anciennement rurale ou d’agrément bourgeoise, trois étages, peu de fenêtres, des candélabres de cyprès noirs la dépassent, des bosquets touffus autour ; la réplique de la maison ocre-rouge, sous d’autres angles, d’autres couleurs de murs, du jaune d’or ou blanc, d’autres cyprès, d’autres bosquets les masquant plus ou moins, les révélant d’autant mieux et les éclairs bleus résine des piscines. Une ville embrumée de chaleur, à flanc de presque montagne, des carrés des rectangles des trapèzes des triangles, suturés les uns aux autres, toute un inventaire de géométries d’ocres, de jaunes, de bleu canard, de verts, la flèche d’une cathédrale. La ligne d’horizon distincte et très fine, droite, entre ciel et mer, le ciel à peine plus clair, à peine moins bleu. La terrasse d’un restaurant en surplomb, clématites sauvages en cascades sur les murs de pierres, garde-corps de barreaux verticaux entre poteaux carrés, la houppe d’un tilleul, les tables et chaises montrent leurs jupons et fixations entre pieds et plateaux. Trois panneaux solaires gris posés sur le beige-vert d’une parcelle en escalier. Le garde-fou de bois, comme poteaux téléphoniques couchés, plots en plots de béton auxquels ils sont vissés à gros écrous, sinueux pourtant sur la corniche. Une borne routière peinte sur une plaque métallique fichée vissée, jaune Michelin depuis son sommet arrondi pour un bon quart, D4 en noir, en dessous Moulin de Brun 3 virgule 8, en noir sur fond blanc et sur la surface restante, centré gras : 16, avec un petit triangle en forme de flèche pointant vers la droite. Une maison décrépite à ras de la route, vieux rose effrité, traces de raccords cimentés gris, habitée, la télévision très forte, deux fenêtres à volets roulants blancs en PVC à l’unique étage, et au rez-de-chaussée, une ouverture murée en partie, en imposte trois barreaux torsadés horizontaux et du noir vide derrière, sur le côté un anneau pour les montures, deux battants de bois ressuyés par les pluies, tenus fermés par deux grosses pierres posées l’une sur l’autre, cairn, l’enseigne estompée marron sur ocre fade : Débit de vins, puis Demi-gros & détail, encadré par des écussons ronds avec Bierre Et Limonade, avec les deux RR, et On porte à domicile, puis sous l’enseigne, presque effacé, de taille modeste Jules FIBRUCCI.

(Deux cents mètres de hauteur, 2018) une large diagonale grise sinueuse Nord-Ouest/Sud-Ouest, marquant le tiers supérieur, des rondelles ou œillets perforés de vert, des lignes, grises aussi, en partent, d’autres diagonales en X, d’où s’élancent encore des diagonales qui se croisent en X, jusqu’à ce que le X deviennent Y, puis l’Y, un I ou J ou un L, perdant en cours de route leurs gris pour un blanc sale. Des géométries variables, à dominance de trapèzes et triangles, jamais deux fois les mêmes, beiges, gris, trois tons de verts, un ton de bleu lagon, sans logique d’assortiment ou de disposition, a priori, mais mitoyennes, toujours. Mosaïque ne serait pas adéquat. Des jointures noires ou blanches, fines ou épaisses, rectilignes et irrégulières, des ébréchures mais peu. D’autres jointures pâles ou même grises finissent en volutes autour ou aux pieds de carrés ou rectangles, ceux-ci plus petits que les premières géométries, puisque logés dans ces géométries. Certaines de celles-ci pointillées de ronds sombres écartés les uns des autres d’égales distances, ne se touchant pas, alignés, perpendiculaires : des motifs, de ceux qui viennent sous le crayon, des gribouillés qui occupent la main, au téléphone, qui décompensent lors des réunions de travail. Des mousses émeraude, débordantes, dans une faille noire. Des rectangles (ou carrés) bien plus grands, à l’étroit dans leurs trapèzes ou triangles, sans cependant en altérer les rectitudes et les angles, ne débordant point. Un éventail un seul, à la poignée un cabochon ovale bleu cerné de blanc, six pennes vertes avec, à leurs extrémités, des cabochons carrés et roses chair, centrés, sans contact avec les bords (comme de ternes plumes de paon vectorisées). D’autres points sombres, alignés par deux ou plus (parfois une ligne, quelquefois plusieurs) meublent les intervalles des surfaces répétitives (mais jamais identiques à de rares exceptions près) des figures : trapèze (ou triangle) avec inclusion centrale (ou déportée) d’un carré (ou rectangle) ocre avec une fois sur deux un cabochon bleu, cerné de blanc toujours (et le cabochon peut aussi bien former un carré qu’un rectangle ou qu’un haricot). Quelquefois le carré (ou rectangle) ocre du centre (ou déporté) s’est démultiplié, des répliques plus ou moins identiques se sont développées sans pour autant s’en séparer, accolées, comme dépendantes, sans pour autant empiéter sur le trapèze (ou le triangle) voisin (ou l’une des diagonales). Une seule de ces géométries, assez grande, est striée, rayée de fins traits, des hachures rectilignes, parallèles. La taille de ces géométries, les unes par rapport aux autres, est constante, ou bien une multiplication par deux ou trois, si bien qu’un trapèze concomitant à un autre trapèze (voire un triangle) constituera un plus grand trapèze, avec un carré (ou un rectangle) plus grand également à l’intérieur (centré ou déporté, avec ses excroissances ou pas, peu importe). A deux cents mètres de hauteur, rien de vivant. Des houppiers émeraudes osent frôler des portions de lignes.

proposition n° 24

(1965) le tiers supérieur ligné d’une diagonale blanche sinueuse d’Est en Ouest, sans œillets rivés aux intersections, rares et triangulaires. Diagonale étroite d’où quelques lignes s’élancent vers le Sud, le Nord, et se croisent, mais peu, très peu : le plus souvent, des perpendiculaires mourant en virgule, quelque chose de l’arête de poisson, ou plutôt de l’insecte, et non pas mille-pattes, mais insecte à six pattes, pas plus, avec pour chaque patte une cassure, celle de la tarse, et prolongée de sa petite griffe. Les géométries, trapèzes ou triangles, nettes, s’imbriquent les unes sur les autres, ou inversement : des étagements, comme des rizières sans eau, plus anguleuses, obéissant à deux systèmes : celui qui privilégie des trapèzes-rectangles de tailles sensiblement identiques, se succédant sur leurs plus grands côtés, dessinant ainsi d’autres grands trapèzes accotés par les diagonales ou pattes ou tarses, jusqu’à se constituer en grands triangles nets dans les croisées des intersections en X ; le second système alterne l’imbrication des trapèzes par leurs petits côtés et permet un ajustage, par diminution progressive de leurs tailles, d’une forme finale, qui se révèle, vu d’ici, comme de grands triangles dont les pointes se réunissent sans perdre de leurs rectilignes autour d’un masse ronde ou bien d’une spirale pourvue d’un apex. Un système intermédiaire semble destiné aux jonctions entre les géométries créent par les deux systèmes précédents : constitué de triangles très isocèles, imbriqués, dont les pointes meurent les unes sur les dos des autres, tel les petits sgraffites répétitifs (en réunion, au téléphone) dans lesquels l’on s’empêtre et dont on arrange le présumé raté en comblant l’espace vacant inadéquat, faillible, par rapport aux figures ou motifs initiaux composés inconsciemment, une manière de correction, une logique de renversement de la situation, comme un rattrapage des courbes. La majorité des géométries, trapèzes, triangles, trapèzes-rectangles, est vide de tout autre géométrie. La couleur grise, du plus clair au plus foncé, est seule admise. Bien nombreuses sont les géométries comblées de petits ronds foncés, bien alignés, aérés, parallèles ou en quinconces, suivant l’orientation de la surface vers le Sud. Une faille est joliment ourlée, bordée de pompons et d’une fine ligne blanche, un lacet. Les rares carrés ou rectangles auxquels parviennent les griffes d’insectes reposent sur ces géométries uniquement dans les angles, toujours.

(1950) deux seins, l’ombre des clavicules, les renflements des côtes, un plexus. Quatre chiffres, nom, prénom. 303, 301, 234, 215 et G. Une veine épaisse longe d’Est en Ouest sous le mamelon droit, remonte vers la gorge, se divise là, au sternum pour plonger dans le plexus. Deux autres, légèrement plus étroites, l’une passe sur le haut cette fois du même mamelon droit, l’autre, au niveau de la gorge, se distribue, suit les clavicules de part et d’autre. Puis quelque veinules noires, issues des veines, et encore d’autres, que la peau légèrement colorée d’encre vert amande laisse apparaître en pointillé : … –– … SOS. Les cercles rouges pâles concentriques tatoués sur les seins se déforment pour en former de nouveaux vers le plexus, le léger renflement du ventre, s’élargissent en sinuosités vers les clavicules, d’où elles s’arrondissent encore en remontant la gorge. Un motif récurrent à l’encre noire, virgule retournée et surmontée d’un ovale couché, comme une petite épingle, constelle les galbes de la poitrine. Quatre grains de beautés entourés de minuscules points sur les côtes flottantes. D’autres signes tatoués à l’encre noire, des neumes, surtout autour de l’apex du mamelon gauche, d’autres disséminés sur les veinules, une vingtaine. Un rectangle avec un crucifix à l’intérieur. Trois autres crucifix montent vers le mamelon gauche.Un scapulaire bleu glisse des clavicules, l’une des cordelettes prolongée d’un saphir, la seconde se déroule en ruban depuis la clavicule gauche, ruisselle entre les seins, meurt délicatement à la naissance du cœur.

(1866) Kériatine. écailles protubérantes. Des cercles concentriques roses esquissent les courbes de niveau, des hachures de plumes les accumulent, dans le sens des pentes : des écailles chéloniennes. Chaque anneau est un siècle ou mille ans. Colorations grises, beiges, noires. Chaque protubérance jointe sa voisine. Un plastron corné. Une broigne. Sein, poitrine, armure. Cotte-de-maille. Lorica squamata. Orlando cuirassé de bronze cherche la faille, ne la trouve pas. Orlando tourne sa colère contre l’orque marine qui a bondi des eaux sur les marges, bête gigantesque, phénoménale, gueule ouverte. Roland mourra à Roncevaux. L’orque marine mourra langue transpercée. Chélonide dort. Sa carapace est derme, peau soudée à l’os. Cœur, foie, poumons et viscères à l’abri. Sous les protubérances de cornes ornées de petites plumes, la peau d’écailles respire l’âge de la nuit des temps, pas encore terrassée. Aucune diagonale d’Est en Ouest, les vivants minuscules rampent le long des soudures des gulaires, des costales, et des humérales gris fumée. L’émeraude rehausse les ruisselets nourris de rosée et d’orages. Des inscriptions, points, traits, clous, ossécaille d’encre noire. Plusieurs cachets de cire rouge sur la proéminente écaille gauche ; un autre, plus modeste, carré, entre deux cercles rosés à mi-pente, entre deux hachures, sur la pectorale droite. Ou bien des gouttes de sang.

(1778) une peau d’argile. Orages, déluges ou raz de marée puis les grandes eaux retirées, toute une boue ocre jaune en boursouflures, cratères. Des flaques et suintements pris entre les roches glaiseuses. Des levées de terre, des aplats clairs d’argile déjà sèche. Des taches vertes pointillées sur les boursouflures. Un cerveau. Décalotté, sillons, bulbe, lobes, scissure. Corps calleux, traces de sang marron-rose. Deux fois ce signe, d’un rond orné de quatre épines, sur un nerf bleui. Les lobes bruns de Sienne d’une feuille de chêne fossilisée. Un velours roux à décors de feuilles d’arbres dont les empreintes auraient été décolorées. La triangulaire d’une levée, une ligne pour cent toises, un Grand Aigle. La diagonale ouvre passage plus haut, quasi horizontale. Le bureau près de la cuisine donne sur la terrasse aux ipomées d’une ferme logée sur le f d’un toponyme tracé de belle écriture penchée. Et aussi une paroisse ou prieuré et un fief avec son oriflamme (il faut se référer aux légendes). La rivière ne porte pas son nom. Une autre a disparu. Ou bien.

proposition n° 25

C’est trop tard. Le pétrole est sa lymphe ou le liquide de ses kystes. L’homme est chirurgien fou, chimiste morbide. Assez de plastique fabriqué pour l’emballer propre. Les 510 065 700 kilomètres carrés de cellophane sont atteints pour la suffoquer. Cent et quelques années auront raison de milliers. Enlever les bitumes superflus feraient baisser sa température. Le volume de bitumes correspondrait à des montagnes himalayennes. Le volume des bétonnages superflus dépasse le volume des bitumes superflus. Nécessaire de goudronner les trottoirs les cours d’écoles les espaces de jeux pour les enfants. Surprotéger les enfants réduirait leur pensouiller. La plastification des enfants les rend plus malléables. Les bétonnages cadrent leurs cerveaux à propos. La plastique des habitations et urbanités rend conforme à la valeur commerciale des personnes. Une maison sans plastique universel perd en visibilité. La visibilité fait office d’existence. Les éléments intérieurs et extérieurs des habitations sont peu ou prou communs à tous les habitants d’un territoire. L’attractivité d’un territoire dépend de l’universalité plastique des biens entreposés sur ce territoire et rendus visibles aux autres habitants de ce territoire ou d’un territoire autre. Une compétition officieuse concourt à officialiser les choix urbains particuliers et collectifs. Les camouflages et les fortifications gagent de la solvabilité des propriétaires. Des fentes dans les clôtures et les clapotis des piscines rassurent les voisins des légitimités et des excellences idéologiques communes et partagées. La plastique d’une écriture augmente le plaisir du lecteur. La plastique universelle d’une écriture rassure le lecteur. La plastique d’une écriture rassure l’auteur légitimé et en mal de reconnaissance. Écrire comme le voisin assure d’être lu. L’écriture est un commerce soit marchand soit social. Chacun s’arrêtera un jour à contempler ou identifier un végétal. On achète les plantes comme l’on achète des objets non-vivants remplaçables. Un jour émergera une association de défense du cactus assoiffé ou des ancolies sauvages tondues. Ce sera trop tard. L’hyper urbanisation des champs des restanques des forêts est invisible aux constructeurs particuliers ou entrepreneuriaux. Ils savent ce qu’ils font. Ils savent qu’en cinquante ans ils ont bouleversé cinq cents ans pour ce que l’on en sait d’équilibre. Elle respire sous la croûte de bitume de béton de résine synthétique. Un jour elle reprendra sa brigandine. Un jour l’étouffement la réveillera et elle s’assiéra cuirassée en proie à une crise d’asthme. Un jour la mer montante et des orages sans fin balaieront bitume béton plastique. Un jour la mer moribonde hystérique bondira gueule ouverte loin au delà et par dessus les rivages bétonnés. Les baigneurs se rafraîchissent en toute conscience dans un cimetière sans fleurs ni tombes. Ils savent que des baskets chaussant des pieds en décompositions flottent entre deux eaux. Ils savent qu’ils s’allongent sur des plages de sable rapporté d’une montagne crevée ou d’un fleuve dépierré. Ils savent que les eaux usées et grumeleuses se déversent dans la mer et que les résidus de feux d’artifices dont ils sont les spectateurs assidus ont eu raison des posidonies. Ils savent que ce qu’ils lisent sur la plage est de l’écriture plastique. Certains d’entre eux regardent les fragments. La tarse d’une cigale la griffe du lion seraient encore lisibles. Son écriture gagnerait à susciter des commentaires sur des réseaux sociaux à condition de participer. La plasticité universelle supprimerait la tarse des cigales dont l’humanité se contrefout. La tarse d’une patte de cigale donne à comprendre un territoire. Comprendre J.H. Fabre donnera à comprendre et bâtir un autre monde par l’écriture. Attirer l’attention sur la tarse d’une cigale de la bonne façon contribuerait à sauver la cigale. L’écriture contribue à sauver le vivant et l’inerte apparent sous plastique. Quelqu’un quelque part lira qui n’aura pas l’œil rivé au compteur de consommation. L’invisibilité du faiseur est gage de liberté. L’écriture trouve sa jouissance dans le tiraillement des méchancetés et bêtises ordinaires de la plasticité universelle. L’écriture trouve sa légitimité dans l’épuisement des recherches pour dire ce que l’on ne comprend plus. Les anciens savaient ce qui allait advenir. Les deux géomètres de Cassini ont pensé à l’avenir de leur feuille de relevés en arpentant son quartier. Ils et elle se croisent entre les courbes hachurées de leurs mains et devant l’inscription cachetée de cire rouge à mi-pente sur le mamelon gauche. Ils lui diront ce qu’ils ont senti vu l’odeur de l’herbe si elle crissait comme aujourd’hui un été de 1778 à moins que ce ne fût à une autre saison. Elle attendra elle est là pour toutes les saisons et elle arpentera sans se lasser. L’écriture est un affût. Elle devra écrire et réécrire de toutes les manières possibles les mêmes choses jusqu’à l’évidence du c’est cela. Le c’est cela d’un instant T fût-il de la durée de quelques jours ou d’années serait une défaite. Se contenter d’un c’est cela de quelques heures justifiera des heures passées à ne pas vivre plastiquement. Elle rejoint l’anonymat des géomètres dirigés par les Cassini quand quelqu’un quelque part conserve ses mots relevés distribués graffités à sa manière propre dans des combinaisons choisies en toute liberté. Elle est libre. Elle jointoiera l’anonymat des petites gens qui rampaient sur les écailles et soudures de la chélonidée d’ailleurs sans doute ne savaient-ils pas lire. Le chêne de 1200 ans là-haut dans la combe au dessus de sa table de travail attendrait quelque chose d’elle. Le chêne a tout son temps une éternité autant qu’elle. Et caetera.

proposition n° 26

Tourner autour du lion de Denfert-Rochereau. Autant de fois qu’il le faut, en voiture de préférence pour la vitesse le front collé à la vitre de la portière passager et les yeux fixés sur lui. Couché en sphinx, cependant à demi-relevé sur ses antérieurs, le lion de cuivre patiné reste interloqué. Tourner autour du lion le plus vite possible pour ne pas se faire attraper et dévorer alors qu’il n’a pas demandé à être là, dans une ville de pierres de béton de goudron de verre. Des humains s’agitent devant et sous son tabouret de cirque. Ou bien restent pétrifiés. Ils ne bougeront plus. Dompter la bête musculeuse, la faire tenir tranquille sur le podium. A demi-relevé le lion pourrait bien décocher un coup de patte et claquer des mâchoires sur ce que ses griffes auront attrapé. Tourner autour du lion de Denfert en le tenant à l’œil du bout d’une chambrière. Félin. Filin. Tourner autour du lion d’airain sans le quitter du regard et le plus vite possible pour la force centrifuge. Le dompteur, les yeux derrière la tête, à grandes enjambées s’astreint au tour d’honneur et de gloire, aux quarante mètres de circonférence de la piste, poitrine offerte aux bravi, un bras une main tendus et changeant de bras de main quand c’est nécessaire, face au public, montrant sa prouesse : lion dompté et obéissant. Le public fixe le lion, craignant/voulant l’accident. Le fait divers. Le dompteur arpente la piste par sa circonférence et fait son possible. Détourner l’attention du public sur lui-même et surveiller le fauve. Il ne peut devenir héros si le public regarde uniquement la bête. Heureusement les regards du public restent en général captifs d’un va-et-vient halluciné entre l’homme et le fauve. Sait-on jamais. Un clown mimant la peur accélérerait, pour créer l’illusion de la peur centrifuge. Le lion serait un faux lion en peluche ou un comparse-clown déguisé. Le premier clown faussement épouvanté marcherait et même courrait alors sur les murs ou toute chose verticale. L’extraordinaire serait qu’au final il soit propulsé, vitesse et peur et rires en tambour machine, hors du cirque, crevant la toile, les membres en croix. Dans tous les cas éjecté au loin comme par un lanceur de poids. Ou de marteau. Un résultat similaire serait obtenu avec un grain de café mis à moudre dans cet engin électroménager suranné que l’on aurait utilisé sans son couvercle transparent. Il faut bien s’amuser. Mais il ne s’agit pas de cela. Tourner autour du lion d’enfer sans le quitter des yeux. Ne pas se laisser distraire. Ne regarder ni l’homme ni la chambrière. Couché en sphinx, le lion prend appui sur ses grosses pattes antérieures, sur le point de se dresser tout à fait, il regarde par delà. Il ne faut pas avoir peur. Ni le fixer dans les yeux même si l’envie ne manque pas. Les iris jaunes des lions. Seulement tourner autour de lui très vite pour le regarder d’aujourd’hui et d’hier. Trouver l’interstice entre nos langages. Alors le temps n’est plus le temps, l’espace est autre espace. Le monde devient différent. Alors le lion d’airain rugit et l’on s’envole, propulsée par cet extraordinaire rugissement d’ennui et de misère et de colère. Le lion va se lever, vraiment, descendre du socle ou en sauter. Il traversera la place, marchera vers l’air frais soufflé depuis les champs par le boulevard. D’une foulée déterminée, souple, impériale, indifférent, il quittera la ville. Tourner autour du lion de Denfert-Rochereau comme une bobine de fil de dynamo. Tourner une fois, deux fois, dix fois autour du lion, accumuler de cette énergie décuplée par la colère et la sauvagerie et se propulser ailleurs. Quitter la ville pour ailleurs. La direction, l’atterrissage n’ont plus d’importance. La ville de départ non plus. Elles ont toutes dompteurs barreaux chambrières et publics en mal de fait divers et de sensationnel. Il faut juste se mettre dans le flux du lion par électro-magnétisme et accumuler du langage dans les interstices. Trouver langue dans son rugissement. Vivre dans une ville, travailler pour une ville, c’est être fragment. Fragment table d’écriture fragment d’appartement fragment d’un bâtiment fragment d’une rue d’un quartier d’une ville d’une métropole. Tout est ville. Le savoir mais ne pas le ressentir. Ne pas parvenir à penser qu’habiter Paris puisse faire d’elle une parisienne ou Metz une messine. A flotter sans gentilé, anonyme, de nulle part ou partout, fragmentée par chaque morceau de chair laissé quelque part, chaque miette de ressouvenances dépliée dans un nouvelle parcelle, le concept de ville n’est valable que de l’extérieur et pour autrui. Naître lion d’Afrique dans la ménagerie d’un zoo, évoluer sans autres perspectives entre barreaux et tabouret de cirque ou piédestal monumental ne donne pas même l’idée de penser, nommer : lion parisien, qu’il demeure place Denfert-Rochereau ou Jardin des Plantes : il y aurait un défaut de construction originel. Naître là, grandir ici en toute gentilité ignorée dans quelques mètres carrés avec des vues parcellaires de toits ocres, de triangles de ciel-mer, du houppier d’un mûrier blanc... Le vol plané finirait par tracer sa courbe elliptique jusqu’à l’imagerie : une place, une mairie, une église, une école. Imagerie lorraine sauvée par les enfantillages. Depuis l’appartement aux volets gris-bleus sur la place triangulaire et ses arcades, la fontaine centrale, la façade fleurie de la mairie avec son horloge sonnante tous les quarts d’heure, le clocher sur la gauche en se penchant à la fenêtre ; l’école dans une rue en diagonale, la bibliothèque dans une autre, la promenade en bord d’écluse cent mètres plus loin, la Moselle que remontent ou descendent les péniches et les oies ; sur la place aux arcades le boulanger, le charcutier, la droguerie, le cinéma, le fromager, le bureau de tabac, la fête foraine, les comices, le tournoi de beach-volley ; dans les rues adjacentes, les restaurants, le primeur en blouse grise, la maison de la presse, le docteur, l’opticien, la pharmacie ; un peu excentrés mais toujours dans la ville, l’hôpital, le cimetière, la gare, les jardins ouvriers, les squares de jeux, l’abbaye, le supermarché, le musée, le collège, le lycée et les ronds-points et routes et autoroutes pour aller plus loin, ailleurs. Ceci est une ville. Aussi, traîner encore une fois du coté de la place Denfert-Rochereau et par jeu et pour montrer aux enfants tourner tourner en voiture et vite et front collé à la vitre et autour du lion en le regardant bien, lui et lui seul ; même que le coup de patte, pour un peu, on l’aurait espéré, qu’il déplace l’air, qu’un tourbillon influe sur la force centrifuge, crée un trou dans l’air, une turbulence, et repousse les départs : alors, que les fragments brouillés mélangés –- un hameau par-ci, un quartier de banlieue par-là, un arrondissement ici, une ex-campagne grignotée là –- donnent eux-mêmes à résoudre l’énigme de la ville, de son imagerie d’hier et de demain, aussi valable qu’un imagier du cirque confectionné à partir de la chosification d’un lion. Et elle restera gentil.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 8 août 2018.
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