Pietra Balsi | Toile collée de l’intérieur aux rétines

« construire une ville avec des mots », les contributions

Elle s’appelle Pietra, Pietra Balsi. Elle est cilice dans sa propre chaussure. Pierre contre laquelle ils trébuchent. Elle vit dans l’angle d’un carreau de verre soufflé au grand feu mais par qui... Son blog : pietrabalsi.blogspot.com.
proposition n° 1

Revenir ? Mais où ? À la ville de l’enfance près de la mer ? Qu’en avait-elle vu, claquemurée dans la maison parentale devant le mûrier blanc, ignorante des rues, places, écoles, gymnases, commerces ? Qui savait qu’elle existait ? Qui a joué ou parlé avec elle ?

À la ville de l’adolescence ? Mais qu’en savait-elle hormis les trajets en autocar jusqu’au conservatoire et ses classes poussiéreuses à l’abri des platanes ?

À Paris, de quoi se souvient-elle de plus que le monde entier ne sache ? Sur les trottoirs et quais de Seine arborés qu’elle arpentait à grandes enjambées, qui l’a saisie par le poignet, qui l’a arrêtée dans sa course ?

À Metz, pourquoi reviendrait-elle à Metz où elle avait cru enfin à une vie de pierres grises et ocres, de fleuve boueux avec ponts, de magasins, de place d’armes sablonneuse, de maisons et meubles Art Déco, de jardins botaniques, à Metz, qui lui a demandé de rester ?

Et Pont-à-Mousson, non, ne pas y revenir, laisser cette ville aux souvenirs des enfants. Se souvenir seulement des rires appris de l’enfance des enfants, de leurs écoles à préau et craie, de la place triangulaire, des arcades au-dessus desquelles elles habitaient, du parquet de chêne, de l’escalier 17e siècle, du cinéma en face, de l’autre côté ; sur les bords de la Moselle, de l’île d’Esch et ses hêtres, et de leurs jeux, aux enfants, et des fêtes patronales avec autos-tamponneuses sous leurs fenêtres à volets gris-bleu, et du fromager en blouse grise sur le pas de la boutique voisine à droite, et du charcutier, voisin à gauche de leur porte, tendant deux rondelles de cervelas aux enfants sages, et du buraliste aux ongles noirs, le gros Valentin garnissant agacé les sachets de papier blancs de confiseries choisies une à une, et des cloches des deux églises à cicatrices de mitrailles les dimanches à 11 heures, et du timbre aigu de l’horloge de la mairie aux quarts de toutes les heures, et des pains rapportés à cloche-pied de dalles de pierre en plaques d’égout aux armes de la fonderie, et des vols en triangle des oies sauvages deux fois l’an, Nord-Sud, Sud-Nord, sur le tracé de la Moselle, et du jardin ouvrier derrière la voie ferrée jusqu’où elles pédalaient tendant le bras adéquat aux croisements, et...non, revenir dans cette ville-là qui est la ville d’enfance des enfants, qui est leur ville, non, jamais, puisque, qui se souvient-d’elle ?

Pas plus que dans la ville de leurs adolescences, la ville de leur ennui adolescent au bout du RER C, la ville de leur lycée de leurs amis pour la vie, pourquoi revenir ?

Pas plus que revenir, jamais, dans la ville de leurs études, aux enfants, le QG de leurs études, ville à gares RER, TGV, Bus, ville avec aéroport voisin, et même, pour les sorties sur Paris, ville avec arrêt du Noctilien quasi devant la porte, oui, de la maisonnette et jardinet, coincés entre : centre-ville encore un peu ancien, périphériques, hypermarché Cora, zone commerciale avec Leroy-Merlin, lignes haute-tension, parc Georges Brassens, autoroutes (deux), aéroport (un), du jardinet avec prunier, framboisiers, pommier, peuplier, ah non, ne jamais y revenir sauf certaines nuits à se demander, depuis sa ville de maintenant, en fixant le tilleul dans l’obscurité, à se demander, étonnée, depuis quand elle se sait libre.

proposition n° 2

Au centre, quasi au bord supérieur, un triangle isocèle bleu, sommet pointé vers le bas, pâle, presque invisible entre la masse crissante octogonale vert émeraude, à gauche, et les aplats d’ocres à droite, ceux-ci barrés de trois colonnes ocellées beige, gris et blanc crème. Une volute rousse, excentrée sur la gauche, quasi avalée par le vert émeraude, est transpercée par la pointe d’un autre triangle isocèle, étroit, d’un noir profond ; quatre lunules blanches sont placées en quinconce à mi-chemin de sa ligne de fuite. Un lion de bronze doré, éclatant, à demi-relevé, surveille plus bas une ligne épaisse, brune, qui sépare en oblique la toile, celle-ci comme agrafée par des serre-joints métalliques, si bien que la partie inférieure du tableau donne l’impression d’un miroir renversé ou d’un livre ouvert tenu dans le vide par sa couverture. A la différence que le vert émeraude se trouve maintenant à droite, bien que barré par les mêmes trois grandes colonnes beige-grise tachées de blanc crème, qui emprisonnent de haut en bas tout le côté droit du tableau ; et les aplats ocres sont passés à gauche, leurs tons orangés tirant sur un bleu outremer ; de plus, la réplique du triangle bleu, depuis le bord inférieur de la toile, n’est plus isocèle mais équilatéral, plus large, haut – frôlant de la pointe le tout premier isocèle pâle – et gris-bleu, avec des lunules blanches le bordant par quatre sur chaque côté ; des taches de roses, jaunes, rouges et bleu vif le parsèment, le débordent. Dans la diagonale du lion, entre deux colonnes ocellées gris-beige sur fond émeraude, un cheval blanc capte le regard : il se tient sur ses quatre pieds, encolure ronde, tête noble, sans harnachement, dans une miniature médiévale sur-augmentée, épaissie, fleurie de volutes de ronces et de roses sang. Au loin, derrière le cheval, une maison blanche, un ruisselet bleu, des oiseaux en vol, et une route blonde, serpentine, qui disparaît dans la perspective miniaturisée des collines.

proposition n° 3

Et cette peinture n’existerait que pour elle et par elle, toile collée de l’intérieur aux rétines, tous les retours aux lieux vécus rassemblés là – devant le tilleul une nuit ceci lui revient – cette peinture qui lui montait aux yeux dès les deux pieds sur le parking terreux : à dix pas de la sente qui menait à la maisonnette, les triangles les colonnes occultaient peu à peu les derniers instants dans le monde, dix pas et montaient les masses d’ocre et d’émeraude. Elle luttait pour ne pas se retourner sur le croisement de la rue de Longjumeau et de la voie de Wissous, sur le mesquin terre-plein central qui servait de refuge aux piétons puisque, qui, de ceux-ci, aurait pu voir aussi, qui, les triangles, les colonnes et la volute rousse ? Qui aurait aperçu les lunules blanches en quinconce sur l’ébène, quels passants, quel voisinage ? Qui aurait supporté ce qui l’agrippait aux yeux ? A qui montrer les taches roses jaunes rouges et bleu vif fusant du triangle gris-bleu ? À quelques mètres de la sente, elle s’en souvient, elle faisait volte-face : pour défier les fenêtres des deux pavillons de l’autre côté du carrefour, inspecter les vitrages des quelques voitures garées ou abandonnées sur leurs essieux, nez contre le mur voisin, alors que les serre-joints agrafaient par dessus la ligne épaisse et brune les deux morceaux de toile. La pointe du parking butait sur du vieux grillage, des herbes hautes, et un lion de bronze vert-de-gris. Pour les passants, piétons ou chauffeurs attentifs à leurs droits prioritaires, sur cette aire caillouteuse, au mieux une place de stationnement vacante, au pire et morne une publicité de plus sur un panneau rosâtre, et puis rien ; pour les plus intrusifs, les moins affairés, à gauche le portail sombre, plein et rouillé du n° 58 et dans le prolongement son sas d’entrée en manière de véranda quasi en ruine, à l’angle, donnant sur les hayons des voitures alignées ; à droite cette sorte de studio ou de réduit, en épi ; et puis rien de plus, assurément, entre ces deux bornes : des vitres à demi fracassées, du fer roussi et une serpillière grisâtre devant une impersonnelle porte blanche en PVC, et rien qu’un peu de cette terre jaunâtre mêlée de gravillons, bordée de mousse, mangée de graminées... Personne n’aurait voulu en savoir plus. À quelqu’un qu’elle aurait tenu par la main, par la manche, qu’elle aurait à mener au-delà – des bris de verre, de la pointe du triangle, des linges pourrissants, des ronces annoncées – par la sente cachée jusqu’à sa maisonnette ; à quelqu’un de confiance, qu’elle aurait hâté, impatiente, le devançant d’un pas, à reculons, à quelqu’un sur qui se retourner, à fixer yeux grand ouverts avec, en arrière-plan, la manœuvre d’un bus vers la voie de Wissous, les deux pavillons muets, le terre-plein du refuge piqué de directions opposées, avec la stridence d’une moto qui décélère ou un troupeau bavard de collégiens revenant de l’Opéra de Massy, pour taire les questions et, si c’était la nuit, sous le halo orangé des deux lampadaires courbés sur un souvenir de trottoir, sur les poubelles dégueulantes, et qui reléguaient grillage, serpillière, herbes et débris au néant, alors se retournant vers ce quelqu’un, elle aurait dit, peut-être, et encore : vois-tu aussi le petit cheval blanc dans les collines ?

proposition n° 4

Mais il aurait fallu tôt ou tard expliquer les couleurs les géométries et le lion, le fleuve et les serre-joints, avant d’en venir au petit cheval blanc. Il aurait fallu prendre de la distance, du temps, justifier l’incompréhensible : la banlieue d’alors, la Lorraine, et bien avant la place Denfert-Rochereau et les quais de Notre-Dame, et l’autre ville au bord de la mer, et une certaine maison devant un mûrier blanc aux fruits poisseux tombant aux premières chaleurs ; et qui donc donnerait de cette patience-là, sans avoir à redire de chaque lieu, chaque place, chaque maison prise puis abandonnée, de chaque fuite en tous sens, de la mer ou du fleuve, des enfants et de la solitude, de l’ensauvagement dans une toile ? Elle n’aurait osé donner le mode d’accès de ce qu’elle ne savait pas expliquer, qui montait depuis la peinture sur l’envers de ses rétines : comment, comment s’extraire du parking de terre salie en frappant du pied, bondir des asphaltes collants barrés de blancs, s’arracher au carrés aux rectangles des cimentés, comment se laisser aspirer entre les lampadaires, léviter au-dessus de la cime du peuplier, éviter les vols d’étourneaux en bandes acérées, les lignes de haute-tension ; le plus difficile n’aurait pas été de montrer les toits de tuiles et de tôles ondulées, les anomalies rondes des arbres, les alvéoles vertes des parcs et stades dans le treillis des autoroutes ; ni même les masses parallélépipèdes des barres d’immeubles des centres commerciaux des zones industrielles des HLM pavillonnaires dans les entrelacs compliqués des voies : voir Paris, sa périphérie, comme vus de l’un de ces avions qui amorçaient toutes les sept minutes leurs descentes, de plus loin – mais cela semblait si proche – qu’à la verticale de la ville ; reconnaître les tracés des voies ferrées et des routes et démêler vers quelles banlieues ou grandes banlieues, ou autres directions extrêmes, cardinales, par quelles larges boucles elles contournent à contrecœur les obstacles où vivent des gens ; se reculer de plus loin encore jusqu’à ce que l’horizon s’arrondisse et identifier alors du tableau la ligne épaisse et brune de la Moselle, les bouillonnements sombres, en même temps, des forêts vosgiennes et méditerranéennes, et les aplats bruns blonds ou ocres ou gris des champs, et aussi les tessons de bleu variant des mers lacs et ciels ; mais aussi et toujours en même temps retrouver la place triangulaire aux arcades en demi-lunes, et les colonnes de platanes échelonnées sur les trottoirs les quais les routes, mais encore et aussi le mûrier blanc le pommier et le peuplier en un seul arbre, avec le tilleul peut-être bien aussi, maintenant ; et alors identifier la volute avec les lunules en accords sur l’ébène, et le triangle d’encre en gigogne dans l’isocèle pâle inséré dans le triangle gris-bleu d’une place à arcades, et ces triangles eux-mêmes logés dans le triangle supplémentaire, dorénavant, du parking terreux, et qui ne s’embarbouillerait de ce kaléidoscope, à le dire comme à le regarder ? Aussi, à quoi serviraient les serre-joints sinon à assembler du temps au temps, des lieux aux éternités anonymes, à soutenir l’oblique du fleuve vers le ruisselet, à retenir le lion patiné auprès du petit cheval blanc, désormais séparés de guère plus – on se serait tellement éloigné – de la largeur d’une main d’ocre et d’émeraude tailladée.

proposition n° 6

Aux quelques visiteurs (rester urbaine) donner l’adresse postale, insister sur le BIS du numéro 58 et fournir les références des outils, soit : pour les puristes, carte Michelin Île-de-France n° 514 à l’échelle 1/200000, il n’existe pas de carte IGN au 1/25000 pour cette ville contrairement aux villes avoisinantes, s’adresser à l’office du tourisme au 4 Bis Rue de la Division Leclerc, 91300 Massy pour un plan imprimé à plus petite échelle.

Pour les appareillés, les précis, les pilotes et les navigateurs, fournir les coordonnées géographiques : Latitude 48.727104076455596 – Longitude 2.2803792357444763, en Degré Décimal, ou bien, noté en Degrés Minutes Secondes : Latitude Nord 48° 43’ 37.575 ’’ – Longitude Est 2° 16’ 49.365’’.

Pour les usagers des transports en commun préciser : Gare TGV RER B ou C Massy-Palaiseau (mieux desservie que Massy-Verrières) zone 4 ; bus 119 ou 319 ou N21 (de nuit), arrêt Gabriel Péri après les feux tricolores (noter : pharmacie du Clocher et maison natale de Nicolas Appert inventeur des conserves), prendre la rue Fustel-de-Coulanges, dépasser la Résidence du Parc, les HLM, le chemin du Trou de Toulon (qui descend au Cora où s’arrête aussi le bus 399), passer devant le collège Denis Diderot, puis l’arrêt de bus Jean Mermoz (on peut aussi descendre de l’autobus à cet arrêt), quatre maisons dont deux anciennes, une école judaïque, trois maisons mitoyennes à un étage (les numéros 56, 56Bis, 56Ter, 56Quater), la dernière avec garage attenant, s’engager sur le parking de terre au niveau du (fixé à sa clôture EST) grand panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Pour les trajets routiers non appareillés : Trajet 1 venant de Paris Porte de Gentilly, par A6-A10-A126-N188-E50 ou N20, sortir à « Massy-Opéra » et suivre « Massy-Centre » par la N188, rejoindre et descendre sur 50 mètres l’avenue de l’Europe et prendre à droite la rue de Longjumeau (un I.M.E. fait le coin avec un monument aux morts), à main gauche une villa au numéro 58E, puis 4 maisons basses avec cours en broussailles et 2 sans portillons (numéros 58R, 58F, 58D, 58C), passer encore 1 maison basse avec cour à brises-vues en bois (numéro 58) et s’engager immédiatement (le demi-tour n’étant pas possible, voir trajet 3) sur le parking à gauche – à hauteur du carrefour – entre cette maison aux brises-vues et 6 poubelles (2 à couvercles abattants jaunes, 2 à couvercles abattants marrons, 2 grises sans couvercles) entreposées devant un (fixé à une clôture) panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Trajet 2 : en venant d’Antony, quitter la D920 par l’avenue du Président Kennedy à droite, puis avenue Saint-Marc à gauche, avenue Nationale à droite aux feux tricolores, continuer par la voie de Wissous et derrière le croisement aux signalétiques « Massy-Opéra » et « Centre évangélique » se garer sur le parking de terre, là où il y a un (fixé à la clôture d’une maison avec garage) panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Trajet 3 : venant de Paris ou province par A6-A10-A126-N20-D120-D118-D118Z-D920-D36-D444 ou D59 suivre « Massy-centre », rejoindre par la N188 ou la D59 le rond-point avec le vieux et grand platane décoré pendant les Fêtes de Noël, s’engager dans la D221 vers le centre-ville, aux feux tricolores devant la Pharmacie du Clocher prendre à droite la rue Fustel de Coulanges, dépasser le collège Denis Diderot sur la droite, dépasser les n°56 (3 maisons à un étage avec des cours cimentées, 1 maison avec garage attenant (soit les numéros 56, 56Bis, 56Ter, 56Quater), au croisement ne pas suivre les signalisations « Massy-Opéra » et « Centre évangélique » (vers la voie de Wissous à gauche) mais toute de suite à droite, à leurs niveaux, s’engager et se garer sur le parking au niveau du (fixé à la clôture OUEST de la maison au garage) panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

Pour les oiseaux les papillons et libellules les sorcières à balais Superman et Peter Pan : à l’Ouest de la Seine, au Sud de la Tour Eiffel, à l’Est du Plateau de Saclay, au Nord de Chamarande, éviter l’aéroport d’Orly et les lignes à haute-tension remontant de la Beauce, viser l’unique triangle de terre puis la maisonnette à tuiles ocreuses aux trois velux près le haut peuplier, n’étant d’aucune utilité le panneau publicitaire rose à lettrage bleu BODY MINUTE.

proposition n° 7

Et il est des mots qu’il ne faut pas donner à voix haute à quelqu’un, dans la vie normale urbaine policée convenue sociale consensuelle langue-de-boisée. On ne dit pas cheval blanc, ruisselet, crissante, volute, aplats, on ne jette pas à la figure des gens des lions de cuivre patiné, ni des colonnes de platanes, aucun mûrier blanc. On ne griffe pas l’entendement avec des histoires de lunules ou d’ébène taillé en triangle isocèle. On n’emploie pas de mots d’écriture. On se tait. Et on trace. Dans la ville, aller : prendre des bus, des RER, des rues, des trottoirs ; transporter le corps tangible du travail jusqu’au parking de terre et vice-versa. Passer au Cora via le chemin du Trou de Toulon, apparaître disparaître gare de Massy-Palaiseau ou arrêt Jean Mermoz. Bouger en piéton, en passagère, en femme faisant ses courses, en passante en usagère en cliente en habitante : ne pas courir, trop visible. Ne pas flâner. Projeter neutrons et atomes dans la géométrie de la ville. BODY MINUTE. Un corps seconde escamoté entre deux murs saillants.

proposition n° 8

Et s’il pleut, au soir tombant, c’est mieux. Ou pire. On peut dire rideau de pluie, bouches d’égout, essuie-glaces et chuintement des pneus sur la chaussée. On peut dire parapluie ou être trempé, et raréfaction, pardon, rares passants, hâtifs, non, pressés. On peut noter les flaques grossissantes sur le parking, la boue aux chaussures, l’accès compliqué et sans alternatives à son véhicule, la serpillière grise qui ne séchera pas, les papiers gras aplatis et collés, les gouttières débordantes. On peut dire, un peu, le delta des flaques qui, à cause de la légère déclivité du parking vers l’angle sombre, grossit un petit torrent brassant cailloux, capsules de bouteilles de bière, plastiques, mégots. On ne se demandera pas où va tout cela, puisque une friche, des broussailles entre deux coins de murs. Elle, elle connaissait le gué où franchir, la baie que remplit cette crue sur la gauche après la véranda en coin. Elle aurait écouté, un peu, le chuintement des pneus sur le bitume, le vacarme de ce qui s’échappe des gouttières et tambourine sur les tôles et les toits, comme sa participation minimale au contrat urbain. Puis elle passerait de l’autre côté : au delà de l’angle noircit par tout ce vernis d’eau, les contrastes appuyés des couleurs brunes, grises, vertes (ce qu’elle notera), la terre jaune virant au rouge-ocre, les gravillons densifiés et polis comme sortis de la mer ou d’un fleuve, l’effluve de sous-bois à cause des feuilles mortes ou vives, les cordes de boue frétillantes qu’elle enjambera, traçant, entre deux grillages mous et ferreux, sur la sente, tête nue et baissée : sur sa gauche les branches d’un pommier puis d’un prunier souffleront quelques grosses gouttes cinglantes, des ronces voudront son écharpe de laine qu’embaumerait un suri animal ; elle lèvera le bras droit pour éviter les âcres projectiles que lanceraient trois pauvres cyprès miséreux, obèses et tronqués, elle sera ralentie, doublera ses pas contraints à danser, quasiment, au long de ces dix mètres, par un peuple d’escargots et de limaces orange. Le vent rabattra inextricablement des odeurs de feu de bois, d’herbes mouillées et remuées mais aussi de gazole. Devant un demi-portail blanc en mauvais plastique, à façon de planches rustiques, sur la droite elle s’arrêtera, et de la dernière latte, à la fois glissante et granuleuse des salissures saisies par la pluie, elle dégagera la corde enroulée au tronc amer d’un peuplier, et même en soulevant l’appareil elle ne pourra empêcher le frottement de sa base contre la terre délayée, les graviers, et ce bruit quotidien, familier, répété, sera comme un bonjour ou un bonsoir rauque, caverneux. À six pas, devant elle, la façade crépie de clair, trois fenêtres à volets roulants blancs qui attendraient, et dans l’allée cimentée, alors que ses clés cliquetteraient sous ses doigts sans prises dessus, elle jetterait un coup d’œil sur les thuyas acides, à droite, sur le potager plus ou moins fourni à gauche, que dit-il de cette pluie de fraîche chlorophylle ou de pourriture végétale, et après lui, derrière le lilas au feuillage caduc, elle fixerait la nimbe rouge vermillon qu’infusent, à travers les branches, les quatre lettres de l’enseigne de l’hypermarché.

proposition n° 11

Comptez sur nous, CORA – 50% d’économies en €urocora – Ouverture exceptionnelle le tant – SPÉCIAL ARTS MÉNAGERS – DES PRIX DES PRIX DES PRIX – Moins 10% par CHARIOT avec la carte CORA – Autocuiseur CLASSIC 60€ – Lot de 2 oreillers 13€90 – DESCENTE SUR LES PRIX

Un jour à Saint-Nicolas-des-Biefs quasi sur le bord de la route après la montée qui coupe le souffle et les cuisses, boire à grandes goulées eau glacée à la fontaine, l’air l’effort l’eau brûlent la gorge les poumons, la maison de pierre la vitrine guère plus grande qu’une croisée, les potées de fleurs la porte vitrée, rideau brodé à fil-tiré et à jours, le sol de pierres inégales et lisses chemin creusé par les pas jusqu’au bois du comptoir, une balance grise à deux plateaux ronds, une très très vieille femme taciturne à bonnet ouvragé sur très très blancs cheveux prend la miche choisie et la pèse avec du temps et des poids de plomb à boutons.

Chats. Pious. Café. Fromage. Pommes. Et le pain. Deux tickets resto. Quatre plus trois sept et quatre onze et... deux, trois, trois ça fait quatorze et pommes, deux, seize et deux ou trois le pain, donc seize, dix-neuf. Deux ticket-resto quatorze euros et le reste en carte bleue ce n’est pas la mort. Ça change souvent, prendront peut-être qu’un seul ticket dix-neuf moins sept douze, est-ce que je peux cette semaine douze ? Clopes douze aussi, trente moins douze dix-huit, moins douze reste six, si besoin clopes pain, pourquoi suis là pourquoi pas pousser jusqu’au Franprix plein les bottes et les godillots et la boulangerie en face, aurais pu prendre du vrai pain fera nuit en sortant de là qu’est-ce que je fais donc là et le tabac était à côté non au dessus de force, froid, le 399 arrivé premier et voilà arrêt Cora. Après vite fait remonter par le Trou de Toulon, un peu de monde encore, combien de gens achèteront ça un autocuiseur à 60 E est-ce que j’ai besoin d’un autocuiseur à mettre dedans des légumes épluchés un morceau de macreuse bof m’en fous pas le temps le Dos Passos à lire ce soir aurais dû prendre la deuxième entrée se faire toute l’allée vaisselles fringues chaussures une montagne de soutiens-gorges dans des boîtes en carton géantes, non passer à la caisse avec ça sur le tapis roulant sous les yeux de quelqu’un, merde les sacs pour l’aspirateur c’est de l’autre côté tout au fond demi-tour pardon monsieur excusez-moi, bien cent mètres, deux cents, pas le courage de rebrousser chemin et oublié le numéro marque modèle du sac et tout ça. De la brousse avec du miel.

Comptez sur nous, Cora – Spécial Arts ménagers – Saveurs d’Italie – Soif de petits prix – OUVERTURE EXCEPTIONNELLE le tant – Foire aux Vins – moins 50% sur les caisses en bois de six bouteilles – moins 50% sur le deuxième produit – Offre CHOC GROS VOLUMES – 23€40 le lot – 7€49 – L’AFFAIRE 199€ LIVRAISON COMPRISE – 89€70 – 22€99 – 1€37 par LOT de deux –

Un jour à Pont-à-Mousson le boulanger-pâtissier après l’église dans la rue Saint-Laurent, assez loin mais bonheur assuré, honte d’aller le dimanche si tard chercher un grand pain trois croissants et trois petits gâteaux quand on se doute qu’il aura passé la nuit sur ces œuvres d’art, et un jour frisquet de petit cheval blanc prendre de quoi se sustenter, il était à peine six heures du matin nous étions restées muettes émerveillées de la profusion la montagne de brioches croissants avec ou sans sucre glacé ou cristallisé, pains au chocolat aux amandes pattes d’ours crémeuses divorcés blancs et verts, pains seigle levain baguettes tartes aux deux trois chocolats aux pralinés aux fraises aux framboises aux pommes aux mirabelles, opéras et mille-feuilles ganaches vertes roses jaune-poussin mousses couronnées d’un amour-en-cage et soulignées d’une virgule d’amandine croquante, et toutes les senteurs en boisseau débordant de blé chaud de beurre fondu de fruits caramélisés tenaient la boutique debout comme si celle-ci n’avait pas besoin de mobilier d’étagères de comptoir, où le boulanger au calot blanc demandaient mi-figue, elles ont été sages ces petites la semaine ? qu’est-ce que ce sera alors, aujourd’hui ?

Chats. Pious. Café. Fromage. Pommes. Et le pain. Dix-neuf euros. Les pommes d’abord à gauche non café trop de monde déjà pourtant fin du mois et pourtant les allées immenses larges autoroutes bretelles périphériques qu’est-ce que je fais là, café grains café grains pourraient signaliser mieux c’est quoi toutes ces marques capsules un mur de cafés café en capsules café moulu promo par six il est horrible ce café-là qui achète ça et lui avec son chariot il a besoin de se coller devant, voilà tout en bas café grains 3€97 c’est bon ce soir un grand bol de café moulu par moulin à café orange non mais, et pommes donc, tracer, trop de gens, en gris les gens en marron en triste les gens, avec des chariottes bleues ou des caddies avec les mômes dedans, pourquoi ils sont si lents, ils déambulent, ils cherchent les légumes pour l’autocuiseur les légumes les fruits en pyramides mastodontes quatre pommes balance-ticket avec des dessins bonne idée faut avouer des gens ne voient pas bien ne lisent pas bien tu en sais quelque chose ils déambulent toi tu cours ils vendent même des légumes épluchés-découpés pour les autocuiseurs presque tu courrais si ça ne glissait pas autant, toi aussi tu es en gris, oui mais gris et noir, plus classe non pareil avec ces néons blafarde comme toute le monde, qui achète des fraises en hiver qui ? Pommes fait, fromage brousse, rebrousse dans la brousse antilopes fauves arbres baobabs, ne pas se cogner aux piliers avec extincteurs rouges j’entends pas la musique brousse ne connaissent peut-être pas ici, j’entends pas quand je ne veux pas, mais les piafs oui ils habitent là dans les néons ils tracent traçons je les entends, de brousse de brebis nenni mais une brousse de quelque chose ça ira 3€89 reste les bestioles.

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Un soir au Leclerc ou Carrefour ou Auchan ou Intermarché du côté de Rambouillet c’était jour de réveillon elles voulaient un quelque-chose-de-bon pas habituel elle cuisinait encore à ce moment elle aurait bien fait une daube avec des penne rigate au parmesan ou un canard au marsala mais les filles voulaient un truc-comme-toute-le monde foie gras huîtres fruits de mer et il y avait tellement de gens elle n’aurait pas supporté toute seule aurait frisé la panique mais elles étaient là les petites les grandes et la tiraient par la main et il y avait du crabe, plus exactement des pinces de crabes GÉANTES et des coquilles Saint-Jacques FRAÎCHES et ça sentait la mer il faut le dire et les prix semblaient possibles on avait fait la queue en riant la musique était très forte on avait demandé au faux pécheur en faux ciré jaune de tout ça pour trois, et puis cherché de quoi faire une tarte aux mirabelles avec de la crème fouettée-maison dessus et puis en allant à la caisse avec tous ces gens venus faire la même chose mais eux avec des caddies bleus électriques pleins à ras-bord – elle ne prend jamais de caddie – les filles avaient regardé le prix sur l’étiquette collée au sachet et il y avait trois chiffres et soudain on n’a plus entendu la musique ni les gens ni le brouhaha ni le métal des caddies qui se choquent et on a recalculé et compris que les prix affichés étaient pour cent grammes, et on avait rebroussé chemin fait chemin inverse par les mêmes travées une à une et à l’étal de la fausse poissonnerie prise d’assaut par trois files d’attente on avait posé discrètement le sachet à trois pinces de crabes et douze coquilles Saint-Jacques et vingt-quatre huîtres d’Oléron sur un coin de glace pilée, et on s’était sauvées et concertées avec contenance derrière un pilier du rayon ANIMAUX qu’est-ce qu’on cuisine ce soir ?

Chats. Pious. Café. Fromage. Pommes. Et le pain. Bon voilà à fond-de-train slalomé entre les chariots les gosses les matrones les cadres costumés : caisses ! pourquoi pourquoi l’automate ne prend pas les ticket-resto, caisse rapide moins de dix articles chats pious café fromage pommes et pain, rien oublié heureusement sur la route entre fromage et piou le pain, pas trouvé leurs graines préférées j’espère que, et tout le monde aurait fini en même temps tout ce monde d’un coup mais non c’est ouvert plus tard que ça nocturne vingt-deux heures, serai à cette heure avec « U.S.A ». Après tartines de brousse huile d’olive miel dans café noir croquerais pomme en lisant, deux clopes, la madame et le monsieur ils rangent tout bien leurs courses sur le tapis roulant comment on peut être aussi lent autant de monde à coté pourquoi les gens achètent encore des sodas des confiseries des plats surgelés et puis ça sert à rien, enfin poser tout ça barre client-suivant, moi aussi de l’ordre je sais, du plus lourd au plus léger, croquettes graines café pommes brousse pain, prendre un sac, quelle probabilité de rencontrer sur 15000 m2 quelqu’un qu’on connaît dans tous ces gens quelle probabilité de lire ce soir en même temps que quelqu’un Dos Passos U.S.A. ou bien combien lisent les livres du jour, je suis un parmi ces gens lève les yeux regarde, pas possible de croiser des regards qui dérapent, ton regard dérape ne pas avoir l’air de dévisager, masque d’anonymat après masque d’anonymat à la recherche d’un visage connu ou d’un visage d’un regard auxquels s’intéresser, non merci je n’ai pas la carte fidélité je suis infidèle volage hilare exilée abandonnée voyageuse voyeuse.

proposition n° 12

En cliente elle était sortie victorieuse, deux ticket-resto et un sac plastique CORA pour la poubelle, la hâte de rentrer par le plus court chemin, mal au pieds plein les bottes qu’elle n’avait pas ce jour ce soir-là, mais ces chaussures rétro de l’hiver précédent dénichées sur un site internet de trucs d’occasion, pourquoi elle pensait à ça, aux godillots aux chaussures en remontant le long des caisses, peut-être parce que la galerie marchande, dite ainsi, soit un magasin de jeux vidéo un magasin de beauté une sandwicherie un opticien une téléphonie une banque une boutique de maroquinerie en faux cuir, elle aurait pu sortir par l’entrée 2 ou même 3 plus proches et de là traverser le parking couvert, toituré d’un autre parking dit aérien, pour de vrai en béton – se faisait la réflexion qu’elle n’y était jamais montée, les habitudes... – ou bien était-ce à cause du temps imparti, de l’impatience qui enflait de pousser le demi-portail puis la porte de l’entrée qui faisait office, justement office de cuisine, et jeter tout ça qui pesait sur la table pliante, mais la foule empêchait : les caddies garés en tête de gondole des caisses, les gosses excédés en pleurs et cris les taloches les boissons sucrées renversées, et les âgés encombrés amarrés aux esquifs grinçants de leurs butins. Elle doublait dépassait à droite à gauche à cause de ce qui affleurait à ses paupières d’ocre, de résurgences d’ocres exacerbées par ce qui remuait, sous ces kilomètres de mocheté carrelée beige, de terre ocre-rouge, et de corps morts : ici, ici même sous ses pas ses chaussures, sous les pas de tous, de tous ceux ici debout dans leurs chaussures nike carrefour éram et godillots, avec leurs provisions de sodas ou de tomates qui-n’ont-jamais-vu-la-terre, et qui piétinent sans intérêt sans savoir pour les corps des précédents, ces non-souvenirs des corps sans noms, en creux en plein, des corps anonymes, des empreintes traces fossiles fatigués, poussières d’os muscles et tendons, sous cet hypermarché même, morts après avoir marché tiré poussé soulevé porté pétri moulé modelé enfourné : ces hommes ces femmes et ces enfants sans noms sans dates sans tombes sans plaques qui dans leurs godillots leurs sabots ou pieds nus avaient foulé la glaise pour fabriquer briques et tuiles pour Paris et ailleurs, depuis seize cent quelque-chose. Elle y réfléchissait en marchant, calculant la contemporanéité de son corps à elle avec cette armée de morts prise dans la plasticité collante de cette terre ocre, avec comme étalon-mesure son violon : fait de sapin et d’ébène, fecit 1770, avec du bois mis à sécher cinquante ans auparavant, soit 1720, avec sapin des Vosges ébène d’Afrique âgés sans doute de pas loin de cent à cent cinquante ans chacun à leurs tombées, cela fait remonter à 1620 : n’étaient-ils pas vivants ces arbres et contemporains aux vivants de la Tuilerie de Massy, et n’ont-ils jamais cessé de l’être, à perpétuer, ouvragés en instrument, les temps des vivants nés et morts depuis 1620. Elle se tournait la tête de ces deux arbres devenus violon et qui vibraient encore malgré Révolutions, bombardements, accidents, qui propageaient encore et toujours, jusqu’à quelle apocalypse, leurs ondes et leurs années au contact de ses os, de sa peau à elle de vivante d’aujourd’hui, bien que personne n’en savait n’en entendait rien, peut-être pas même Bach dont elle travaillait la Chaconne comme une énigme toujours irrésolue, captant entre deux difficultés la brisant aux tendons, les images-témoins des agrégats exacts, des combinaisons audibles, sur les quatre cordées de quatre doigts de la main gauche, ses lunules en quinconce sur le triangle d’ébène de la touche. Et parfois, elle se disait qu’elle y était : qu’elle avait réussi, et c’était déjà passé, à lier dans un instant T, dans une sorte de lâcher-prise fait d’un mélange de concentration et d’abandon, entre crins et sapin, qu’elle avait pu lier le monde de maintenant aux présences voletant dans l’espace et le temps. Elle constatait encore que, oublieuse de l’avoir déjà constaté pour le ré-oublier aussitôt, quand elle ne songeait plus à tout cela mais seulement au son propagé comme cercles concentriques d’âges rescapés, confiés à l’arbre galbé en corps de violon, quand elle s’oubliait enfin, quand elle croyait ne plus comprendre ce langage transcrit d’encre et pattes de mouche du père Bach, quand elle renonçait, qu’elle acceptait sa faiblesse, l’imperfection, la solitude, venait alors comme une épiphanie, une éternité traversée en un clin de seconde, une infime grâce. Dans la galerie marchande elle s’interrogeait de nouveau, pourquoi la reconstruction fin années cinquante pour rien, pour une démolition moins de dix ans plus tard, que leur avait-il pris à ceux du monde nouveau, pourquoi vouloir l’effacement le gommage de la carte de la mémoire, comme pour les chantiers navals à la Seyne-sur-mer, eux aussi en briques, elle s’en souvenait, eux aussi rasés après mille et mille et mille bateaux nés là, de bois de métal, même scénario, bombardements-reconstruction-démolition, et puis plus rien : un « no man never here » que regardaient hébétés les vieux hommes, assis place de la Lune, et elle se disait : d’autres anonymes et personne n’en sait que faire. Et tous ceux-là, qui piétinent à faire leurs courses, à déambuler accrochés aux caddies, qui auront dans la ville marché tiré poussé soulevé porté pétri moulé modelé enfourné et elle idem : des anonymes destinés au rien. A ceux qui, les mains dans l’argile, avaient fabriqué des tuiles des briques, et là, sous ses chaussures mode et confortables finalement, là ici, sous son corps en mouvement qui transportait son cerveau, ce précipité de vie de mots de sons de souvenirs de couleurs de géométries, sous son corps sous ses pieds, et les pieds chaussés des clients des caissières des employés de l’hypermarché, sous cette allée marchande disent-ils, marchante arpentait-elle, qui expose du vent, des lunettes à renouveler tous les ans pour/par l’industrie de l’optique, des téléphones mobiles idem pour lesquels des enfants sans noms quelque part ailleurs ne grandiront pas, quand des légumes et des fraises sont biberonnés hors-sol, dans la galerie marchante elle aurait juré les entendre : non plus la musique stupide et les annonces à trois-francs-six-sous, les bégaiements des roues bancales sous les chariots, le brouhaha, les bip, les ding, les stridences et sonneries idiotes, mais bien le bruit mat de la glaise qu’on claque et foule, les roulis des wagonnets, l’odeur douceâtre et paisible de la terre pétrie, une chanson, des appels, la sueur de sous les cotonnades et les laines, l’eau, beaucoup d’eau coulant clapotant, et les mêmes piafs voletant d’un bâtiment de briques à l’autre, et la résine odorante des bûches entassées pour les fours, et les crépitements des fagots de branches, et du fer, et du feu. Elle pensait aux Tuileries, à grands pas rapides dans la galerie, elle déboulait dans le parking couvert et se souvenait des chevaux, peut-être des ânes, des mulets, qu’en savait-elle, elle se demandait si la circulation entre les bâtiments d’autrefois étaient la même que celle de maintenant, si les concepteurs du centre commercial s’étaient rangés à une implantation mêmement dictée par un bon sens historique intuitif envers la topographie des sols, elle traçait entre les voitures à l’arrêt ou en mouvement, elle creusait. Depuis la sortie à double-battant du Cora, depuis le parking mal éclairé, elle voulait rejoindre la traverse du Trou de Toulon par l’itinéraire emprunté jadis par les ouvriers, elle se concentrait, elle cherchait comme une mise en contact avec un aimant qui, glissé sous les couches de béton de mâchefer de goudron, l’aurait tirée debout, par les pieds, entre les piliers du parking, innocente impertinente des sens de circulations imposés, hors des clous. Arrivée ainsi, tellurique, avenue de l’Europe, bien loin des feux tricolores, dans la nuit orangée elle franchissait la route à double-voie sans attendre rien du flot de véhicules, des freins des klaxons, aspirée vers le passage pour l’autre rive, par ce Trou de Toulon qui s’ouvrait, chichement éclairé entre un immeuble de la résidence du Parc et le talus. Elle était ravie : c’était ça, là. C’était bien par cette droite ligne diagonale faisant la nique aux mobiliers aux sécurités aux aménagements urbains que ces bagnards harassés, ces femmes en jupes superposées, ces enfants maculés de boue gagnaient ce qui fût, à partir du sommet du talus, une carrière d’argile à ciel ouvert, bien avant le récent collège Diderot, là même où avaient surgi fin années cinquante, bâtis par d’industrieux et miséreux portugais et maghrébins, que sont-ils devenus, des bidonvilles et baraquements, démolis aussitôt, mais dont il restait quelques briques ou tuiles témoins, dont sa petite maison avec jardin ouvrier, avec dedans ce qui l’attendait.

proposition n° 13

A l’arrêt de bus Jean-Mermoz elle s’était assise sur le banc de plastique gris, le sac de course et l’autre sac, cartable fourre-tout, posés à côté d’elle. Encagée à demi de vitrages, dont un panneau publicitaire éclairé de l’intérieur qui réclamait. La nuit était tombée, délayée dans le halo mandarine infusé depuis les lampadaires courbés sur une rue désertée où quelques voitures, par convoi de deux ou trois, lancées par le feu vert plus haut près de l’arrêt Gabriel-Péri, redessinaient de leur phares blancs les arêtes des trottoirs à l’entame des caniveaux et une flopée de potelets ou gardes-corps anti-stationnement en fonte peinte disséminés aux points stratégiques, et encore des poubelles affublées de collerettes, chemisées de sacs plastiques noirs. Sur ce banc, centré sous la carte affichée du réseau des transports franciliens, mesuré pour trois personnes de corpulence moyenne, s’asseoir, se reposer. Abris-bus, arrêt de bus destiné à protéger durant l’attente, à organiser l’ingestion par les portes pneumatiques du transport attendu des individus. L’invite à s’asseoir serait adressée à trois personnes tuant le temps à détailler la rue, à s’absorber dans des petits écrans bleuâtres. Personne ne parlerait à personne. Les autres voyageurs, sommés de rester debout, dans leurs corps en mouvement incessant, même de peu d’amplitude, ou mus dans des cent pas réduits à quelques foulées molles, impatientes, inconfortables, à la longue douloureuses, tuaient le temps pareillement, à regarder sans voir, la rue, ou à se rencogner dans de petits écrans bleuâtres. Ce soir-là, personne d’autre. Assise sur le banc, à droite le sac de courses, à gauche le cartable. Attendre assise, les pas les enjambées interrompus, chaussures côte-à-côte sur le bitume, chevilles genoux alignés, épaules coudes mains délivrés des objets pesants. S’asseoir et attendre, autre chose qu’un bus toujours trop long à venir. À Jean-Mermoz, dans le dos de l’abri, une allée de jeunes marronniers, perpendiculaire à la rue, emmène à l’entrée du collège Denis Diderot. Arbres trop jeunes, frêles. Un peu après l’arrêt, un passage-piéton surélevé contraint les véhicules à ralentir, à franchir un obstacle qui garderait tout chauffard de la mésaventure de corps précipités devant le capot, dans une traversée hors lignes : gendarme-couché conçu pour cette illusion, d’un boudin sacrificiel haché de blancs, propre par sa matière à malmener des châssis, avertissement – a-t-il jamais été entendu comme tel ? – de ce que la musique mécanique et régulière puisse se rompre et la déroute s’ensuivre d’un corps tombé sous des roues enjolivées. Rien de tel n’arriverait. Assise là, défatiguée, mais prise au fait de l’attente. N’attendre rien de concret, ni autre individu, ni autobus, aucune fin d’averse. Attendre sans parler, sans guetter nulle arrivée nul départ. Assise, encadrée de sacs, pieds genoux réguliers, dans la rue vide. Les mains jointes sur les cuisses ou inertes sous les bras croisés. Installée dans une bulle vitrée d’angles, les sens distraits par rien, ou bien si cela était, une toute petite distraction reconnue instantanément comme anodine, ordinaire, plutôt un détour pour revenir à l’espace vacant qui au dedans attend. Assise sur une manière de banc, adossé à une vitre, la tête contre une carte francilienne, sacs de courses ou de livres de part et d’autre. S’asseoir chez soi, dans un fauteuil ou sur une chaise de cuisine, même en ne faisant rien, ne donne pas vacance. Les objets, un animal ou une plante à soigner, un à-faire, une lumière à moduler, une cigarette ; ou bien une pensée arrachée à quelque noyade qui remonterait boursouflée, bien longtemps après, donnent aux sourires et aux larmes des permissions d’irruption que seuls les fous et les grands esseulés errant sur les places, les trottoirs, dans les gares ou les métros, partout où passer et aller, se permettent : leur dedans, déboulant en raz-de-marée, engloutit le banc ruisselant que la ville alors contourne, divisant et reconstituant son flot propre autour de l’obstacle immergé. S’asseoir à une terrasse de café donne une consommatrice, une femme seule cachée à peine par livre ou journal ouverts, dont le garçon hâtera le départ ou la commande suivante. Dans un centre commercial, dans sa cohue au nœud si bien pensé entre zones de repos et chalandises, souffle et reprend ses esprits la ménagère de moins ou de plus de cinquante ans. Au balcon, au jardin, sur la terrasse, la voisine prend l’air, locataire ou propriétaire enviable. Voyageuse en transit dans les gares, les aéroports, elle irait, à terme, vers quelqu’un qui l’attendrait, forcément. Liseuse ou dame aux pigeons dans les parcs publics, femme en attente serait femme en manque : personne ne la rejoint, ne l’emmène loin du banc vers ailleurs... Et ainsi de suite. S’asseoir arrêt Jean-Mermoz, habitante de la ville, corps sans plus de fatigue qui ne cherche pas à reconstituer sa figure fractale, citoyenneté, identité, métier, famille, proches, corps de femme qui demeure imperceptible, en attente d’apprendre de ce rien invisible ce qui l’escamote, diffractée, de la ville, ce rien qui peut-être la contiendrait tout entière, en vérité. S’asseoir sur un banc et dériver. A l’arrêt Baudisson, à Six-Fours, elle posait l’étui à instrument sur le banc fait d’une simple planche de bois, la route et le bus remontaient de la mer, descendaient vers un port pour bifurquer bien avant celui-ci, par dessus l’Arsenal, puis à travers le Pont-du-Las, vers la gare de Toulon. Pour le retour, on s’asseyait sur le bord du trottoir, quasi au cul du bus qui partirait brusquement à l’heure, doublerait le cap du kiosque à frites où s’attroupaient les marins en permission. Plus tard on attendrait le Vintimille-Paris debout, de pied ferme, un peu raide, l’étui sciait l’épaule. Mille et mille bancs, succédanés de bancs, dans des stations de métro, des gares entées au cœur des villes, des gares péri-urbaines, où s’asseoir, lire, à attendre la voix annonçant quand, pour aller où, où l’on est obligée : des assises pour l’effervescence. Le banc désuet du jardin botanique de Montigny-les-Metz, devant les constructions colorées, labyrinthiques, des jeux, les petits enfants tombaient dans le sable, profond, le train miniature emportait vers les canards, les paons, la serre tropicale, revenait au banc, bois et fonte, vers les goûters, l’eau. Dans un jardin un peu fouillis, pas très loin de la place triangle aux arcades, un autre banc adossé à une cabane, en sortie de ville, devant une voie ferrée par laquelle se convoyait en wagons plate-forme rouge de fer des tronçons gigantesques de tuyaux d’acier.

proposition n° 14

Chercher à se souvenir de ceux, celles, qui l’auraient alors aperçue et se rendre compte que de ceux-ci c’est elle qui en a souvenance, les percevant de nouveau. Le grand jeune homme à mobylette, boucles noires fusant de sous le casque rond bleu pétrole, qui se retourne sur elle, à se tordre le cou, zigzaguant dangereusement sur la route venant de la mer ; le permissionnaire blond, cheveux ras, qui, devant ses compagnons de quille appuyés au comptoir de la guérite à frites, mimait, genoux pliés, un tir balayant de mitraillette dans sa direction, usant d’une analogie éculée qui aura lassé plus d’un et d’une violoniste ou équivalent ; le monsieur âgé, élégant dans un imperméable mastic usé, veste de tweed gris à rosette de légion d’honneur, chevelure de lion blanc, petits yeux myopes enfoncés dans de grandes cernes violettes, qui une nuit tenait à céder sa place près de la fenêtre, compartiment seconde du Vintimille-Paris, avec une courtoisie surannée enchanteresse ; se souvenir aussi de l’homme jeune mais sévère, en costume-complet, mallette, qui, métro Bastille, la poursuivant à demi-courbé de compliments, comme fébrile, avait trébuché dans l’escalier qui menait au quai, répétant en brossant ses manches et ses genoux, c’est de votre faute, c’est de votre faute ; se souvenir du chauffeur d’un train miniature secouant à grands gestes la cloche du départ, comment ses genoux à lui dépassaient de la cabine, aussi sa tête grise ébouriffée, et qui annonçait cérémonieux les canards, les paons, la jungle tropicale aux petits enfants brinquebalés, et qui s’amusait le plus ? Et ce souvenir du petit homme fluet, vieil adolescent à taches de rousseur, aux cheveux fins un peu longs, avec quelque chose de pop, de psychédélique, et qui était venu comme ça, par surprise, un chaud après-midi de printemps, poussant le portillon à grillage de poule, remontant en oscillant sur de raides hanches l’allée étoilée de pissenlits, et qui, s’étant assis près d’elle sur le banc de bois, alors qu’elle remplissait un grand sac plastique de feuilles flétries, avait pleuré sur ses propres et récents déboires amoureux, en tee-shirt et veste madras ; et elle avait posé une main sur son épaule, une main collante autant que l’étaient ses jambes nues puisqu’elle portait un jean coupé aux genoux, ses mains ses bras ses jambes poisseux de la sève des ombelles qu’elle arrachait, et comme il avait craché, fixant ses propres baskets noires neuves, d’une voix nasale presque inaudible : de toutes façons, je ne t’aime plus, je ne t’ai jamais aimée ; se souvenir, comment il était reparti aussi brutalement qu’arrivé, se dressant et marchant comme mu par un ressort mécanique, tels ces jouets de métal coloré remontés de trois tours de clé, se souvenir comment il avait claqué si fort derrière lui le portillon, et combien longtemps elle était restée assise au soleil, souillée de sève, sur le banc du jardin aux ombelles, sur le banc de l’arrêt Jean-Mermoz.

proposition n° 15

Tu étais assise sur ce banc, quand je suis venu, j’avais fini par trouver ton paradis, comme tu disais, tu remplissais des sacs poubelles de mauvaises herbes, je ne savais pas très bien où c’était, mais j’ai fini par t’apercevoir de loin, parmi tous ces jardins mal fichus, tout en longueur, et j’ai trouvé cette petite porte en ferraille avec la poignée à l’intérieur. Tu as commencé illico par m’expliquer, ton jardin envahi de grandes ombelles, la fin de printemps bizarre, chaude, tu me disais, après un hiver pareil, moins quinze et qui a duré, vernalisation trop réussie : vers quoi ? Faut toujours que tu utilises des mots pas possibles, tu les préfères aux gens faut croire, genre les mettre mal à l’aise, d’ailleurs tu étais assise là sur ton banc alors que je tournais depuis trois plombes à trouver lequel de jardin c’était, j’aurais bien aimé que tu te lèves et que tu viennes à la porte pour m’accueillir, je reconnais là ta méfiance, ou froideur, quelque chose comme ça, quand je t’ai connue tu étais déjà comme ça, à pas décrocher un mot, ou alors un mot pas possible, et là tu veux m’expliquer tes histoires d’ombelles, tu vois pas que je suis triste, quand même, la tendresse bordel, on dirait que je te fais peur, et puis tu me dois bien ça, un mur, ce que tu es devenue, aujourd’hui je veux autre chose, laisse ton jardinage, c’est trop grand ce jardin, ces plantes, t’y arriveras pas toute seule, écoute-moi, faut que je te dise, je suis pas comme toi, j’y arrive pas à vivre tout seul, et l’autre aussi elle s’est tirée, comprend pas, ça marche jamais, suis pas comme toi, peux pas m’en passer moi, je vis pas d’ombelles et de bouquins. Grande ber-quoi ? Berce ? Qu’est-ce que j’en sais que c’est trop grand pour être de la grande berce, ok ça ressemble à du Gallé, ok, suis pas ignare quand même, mais c’est pas pour ça que je suis là, regarde ma tête : triste, tu ne comprends pas ? je suis au trente-sixième dessous, et plus que ça, pas trop en faire non plus, et ce train qui passe, ça vibre ça tue les oreilles, on s’entend plus, j’attends que tu me prennes dans tes bras, que tu me consoles, ta main est toute collante, et puis fripée, t’as des mains fripées, ça va aller, facile à dire pour toi, tu l’as eu ton jardin, tu les as les filles – d’ailleurs où sont-elles ? à l’école ? non je les attends pas tu leur diras pas que je suis passé, me touche pas tu vas salir ma veste neuve, tu es plein de sève gluante, sur les bras les jambes, regarde-toi, sexy c’est fou, c’est quoi ce jean troué tout déchiré, tu parlais pas mais t’étais bien foutue, j’avais pas honte de t’emmener partout, non pas ce week-end, l’autre sais pas, pour les grandes vacances on verra, et puis c’est pas toi qui risque les emmener quelque part avec ton petit salaire, ma maison est mieux quand même, le jardin plus petit mais pour faire un barbecue et mettre une piscine gonflable ça va, c’est même mieux, et chez toi, c’est comme ton paradis, le gros bordel, t’as pas des livres partout, des jouets partout, des poils de chat partout ? C’est drôle comme c’était amusant de se moquer de toi, en fait c’était super facile, ça marche un peu moins on dirait, d’ailleurs t’es dingue, te tirer avec les mômes pour une histoire de rhubarbe, quand je pense que tu avais signé avec moi pour la maison et que pour une rhubarbe que tu ne voulais pas déraciner toi et moi c’était fini, ma famille ma femme à moi envolées, tu voulais ta pièce et on avait dit plus tard, mon studio de musique d’abord, t’étais d’accord, et cette plante qui était énorme, moche, contre le garage elle gênait pour les travaux, trochée, encore un mot pas possible que tu m’avais sorti, ton trochée de rhubarbe faisait trois mètres de diamètre, presque cent ans ça fait une belle jambe, c’est comme la cuisinière en fonte qui prenait toute la place dans la cuisine, et comment que je l’ai bennée quand t’es partie, début du siècle ou pas, je te vois encore jeter la bêche que je t’avais donnée pour déraciner ta putain de rhubarbe, tu l’as jetée à l’autre bout de la pelouse, j’ai pas cru la force, n’empêche je l’ai crevée au Roundup ta rhubarbe, c’est pas comme tes grandes berces, tu chercheras dans tes bouquins c’est quoi comme berces ou ombelles, moi me cherche pas, que t’en as plein partout, c’est dégueulasse, t’as plein de plaques rouges, et puis on fait un concert dans un mois, je les prendrai, la musique t’as arrêté de toute façon, c’est plus pour toi, t’aime que tes bouquins et les petit’zanimaux, j’aurai dû m’en douter, le jour où je t’avais invité chez moi à Paris et offert les lettres à un poète, tu avais passé plus de temps avec le livre qu’avec moi, pourtant j’avais mis du Donald Fagen, c’était un signe, et puis tu avais les cheveux courts à l’époque, je préférais, plus sexy, t’as changé, j’aime pas particulièrement les cheveux longs, j’aimais bien ton accent du sud, tu l’as perdu aussi, quand t’étais enceinte t’étais grosse, après, t’as été trop maigre, et ça continue, un singe, on dirait un singe, de toutes façons, je t’aime plus, je t’ai jamais aimée. Bye.

proposition n° 16

Je ne comprends pas pourquoi elle est venue ici. En 88, partir de Paris, de ce gris, de la pollution, des embouteillages, du périphérique, c’est ce que je voulais, partir et je lui ai décroché un oui. Pour finir, elle m’avait rejoint. On habitait rue du Cardinal Lemoine, métros Monge ou Jussieu, à deux minutes de l’Île de la Cité à pied, des cinémas de la rue des Écoles, des quais de Seine, du boulevard Saint-Germain. Partir pour un bon boulot : j’aurais préféré le Sud, ou Lyon, Bordeaux, Toulouse. J’ai été pris à Metz. Metz, je n’y aurais pas pensé, d’ailleurs je ne pensais pas vraiment à telle ou telle région, je serai allé là où on m’aurait recruté, et forcément ce ne pouvait être que dans une grande ville. Elle ne voulait pas retourner dans le Sud, de toutes façons. Metz, ciel gris, longs hivers. Moins embouteillé, plus spacieux et les prix étaient abordables pour acheter. Et on a le Centre-Pompidou maintenant. La ville est assez belle, finalement, on a tout ce qu’il faut, la Fnac, IKEA... Le lac de la Madine pour se baigner l’été. Les Vosges l’hiver, pour le ski. Le Luxembourg à une heure, pour la détaxe. Deux heures et demi de TGV pour Paris. Et puis, il s’est passé ce qu’il s’est passé. Elles habitaient à Pont-à-Mousson : écoles, travail, tout réuni. Soit. Une ville où il ne se passe rien, quand même. Je connaissais surtout l’abbaye des Prémontrés, une ou deux fois par an, pour le travail. Elle avait trouvé un grand appartement sur la place principale. Grand et vieux. Compliqué. Au dessus des assurances, sur les arcades, avec des volets gris-bleu. Sur les cartes postales de la ville, c’est son appart’ qu’on voit toujours, à cause de la place en triangle, la fontaine, les arcades, les pavés, les fleurs... tout ça. J’y suis monté deux fois, la première c’était quasi vide, la deuxième archi plein, des livres, des jouets, des fringues, des vieux meubles. Les murs étaient ocres. Et des plantes, des chats. Moi les chats, ils restent pas. Et puis elle a loué ce jardin. Ce sont les filles qui m’ont dit, même qu’elles y allaient à vélo. Quand les trains passaient, on ne s’entendait plus parler. Mais Massy, vraiment :déménager à Massy... Je ne l’aurais pas cru, avec tout son bazar, qu’elle le fasse un jour. Partir... Et pour Massy.... J’ai connu un peu, ce n’était pas mon secteur, l’Opéra de Massy n’existait pas encore, mais on y était venu pour quelques concerts, quelque part, avec les potes. De Cachan prendre par Fresnes. On chargeait tout le matos dans la R5, Riton suivait en mob’. Au retour il fallait tout redécharger dans la cave des parents, c’était notre studio de répét’. On écoutait Led Zep’, Genesis surtout, en boucle. Surtout The lamb lies down on Broadway, avec Peter Gabriel, la tournée, une folie, j’y étais, et puis l’arrivée de Phil Collins et Steve Hackett sur Nursery Cryme, même qu’on jouait The Return of the Giant Hogweed, un truc de dingues, dans la cave de la maison, à l’Haÿ... Je ne prendrai pas la 20, sûrement encombrée. Les routes sont restées les mêmes, peut-être agrandies, c’est possible, sais pas. Je viens assez régulièrement rue de C ., voir ma mère, dans cette grande maison vide. C’est autour que ça s’est construit. Prendre par Antony, les rues, les pavillons, un raccourci, connais ce coin comme ma poche. Même si mon secteur c’est Thiais, Fresnes, l’Haÿ-les-roses, Cachan, Antony, Chilly... la 20, le bar Ici-mieux-qu’en-face, la prison. Mon meilleur pote habitait devant. Une résidence grise, des appartements super grands, ils ont creusé devant une quatre voies depuis, des murs anti-bruits. Ça circule pas mal. La maison des parents devant la roseraie, en vraie pierre meulière, deux étages, volets blancs, plus grenier aménagé sous les combles, et la cave, notre cave. Une pelouse et un garage, des murs autour, bien hauts, tranquille. Le vieux cerisier est mort. Ma mère ne jardine pas, elle. On est tous de là, du même bac à sable, du même lycée. Trois à être devenus musiciens pro’. Passage par Paris, c’est sûr, Paris, à vingt minutes en ce temps-là, par la Poterne des Peupliers, on prenait toujours la caisse, on ne se posait même pas la question, Poterne, Place d’Italie, ou un bout de périphérique Portes d’Orléans, Alésia, place Denfert, d’ailleurs, je ne sais pas ce qu’elle avait pour ce lion, elle voulait toujours faire plusieurs tours pour le regarder. Jamais compris. Pas la seule chose que j’ai jamais compris, chez elle, genre les arbres, les oiseaux, les vieilles choses, c’est pas la vie, ça. Elle lisait pas des revues de fille. Des trucs que je ne comprenais pas le titre, comme il disait Coluche, ça oui. Elle parlait pas. Elle cousait, elle lisait, elle partait bosser. Elle cuisinait bien. Elle était pas contrariante. Elle ne m’a jamais emmené sur ses lieux d’enfance, d’adolescence. Pour une fille du Sud, elle nageait à peine. Elle allait voir la poiscaille avec un masque et un tuba et c’est tout. Comme si elle n’avait pas de passé. Pas d’amis. Pas de souvenirs de jeunesse. Donc Paris. À Paris où on se garait comme on pouvait, les prunes on s’en foutait, elles sautaient aux présidentielles. Massy, si on passait devant, sûr, on voyait le Cora, pour aller dans le Sud-Ouest, en vacances. Notre territoire ne dépassait pas Arpajon, sur la 20, chez le beau-père d’un pote. Notre campagne. La Nationale 20. Orly Chilly-Mazarin grand max. Porte de Choisy pour les restos chinois, Montparnasse pour les barbecues coréens, Notre-Dame pour une glace Bertillon, le Grand Rex, Bercy pour quelques concerts mémorables. Massy. Des immeubles, des immeubles, des immeubles. Descendre l’avenue du Président Kennedy, à gauche l’avenue Saint-Marc, à droite la voie de Wissous et viser tout au bout, elle a dit, au croisement, le parking de terre qui est derrière, avec le panneau rose BODY MINUTE. Elle a dit. Il pleut, bien sûr. Il a fallu qu’elle trouve le seul coin boueux et plein de mauvaises herbes de toute la banlieue sud. Elle n’a pas dit qu’elle viendrait me chercher sur le parking ?

proposition n° 17

Serpe pas futée, pas fait exprès, ou bien si. Quinze ans jamais su, usage serpe, jamais vue de quinze années, serpe. Fille, née de serpe ou faucille, fille à nez busqué, profil courbé. Taillé. Dessiné non pas. Taille, quinze. Taillade, bientôt. Se taille, viendra. Jardinage émondage élagage mutisme l’âge. Trans chant, hâte tendue. Tranchant attendu. Larme cours, lame courbe montée sur, manche bois. Affût âge par usure, fil, non cousu, pas fil blanc que nenni, fil de lame contre, pierre aiguise à sa guise contre l’arme, de force grès schisteux. À sec. Pas chichiteuse. Pas vu faire, sans connaissance du savoir-faire ni de, technique, vue, jamais observée, personne serper. Compter dix pas depuis le mûrier blanc. Quelle urgence quelle ? Quelle nécessité de qui pour quoi ? Foin, foin de la musique, foin lapin lapin faim, fille du coupeur de serre-joint. Pas savoir-faire, pas. Idée de ça, vu dans lit, délivre. En cyclope dit bordas. Quinze ans à sept heures petit frais d’hiver, graminées drues dix pas, dix, de l’arbre : mûrier blanc. Feuillage vert soie, vers à soi. Mer un peu loin, pas trop, triangle renversé. Serpe pas futée bois véreux, fer taché d’ocres, fer ta, faire ta chiée d’eau creux des bréchets, fer taché d’ocres ébréché, fille pas fut, pas futée en futal que tal ? pas savoir rien savoir rien voir quatre murs lit grenier et mûrier blanc pénitent et pis c’est tout. Hier la mère, à la ville allée, SEULE, allée miss terre à la grande ville, pas vil âge d’à côté, sur route qui monte de la mère, pas vil déchant t’y es, navaux les chantiers que le père ingère, un génie heure maison, rengorge mère à se faire péter le jabot. Mère à grandissime ville aller SEULE sans père, bus aller-retour, arrêt Bondissons, trois vies rages, une ligne droite, arsenal, SEULE avec Co ni Vence paire, revenir à la main boîte, grande rectale angle noire, avec instrument bois dedans, même celui sœur aînée mais moins bien, moins petit, moins joli, moins aigu, moins tout. Joue. Pour sortir d’ici, joue. Tendue. A quinze, en prendre pour dix de plus, ans de musique pas voulue, prendre main père dans nez, née bosquet, bus que dans tas, gueule : grande grande ville deux fois la semaine. Sortir SORTIR d’ici, dire oui ou jaja aimer à jamais. Pas savoir-faire serpe roux y est. Rouillée. Observer répéter faire & savoir fer ô concert-vas-t’asseoir, fille t’es toit tais-toi. Quinze ans articulas Sion oxydées faute d’us âge, si peu, cuisine-grenier salon-grenier salle d’eau-grenier mûrier-grenier. Soufre. A dix pas les gras minées. A la serpe. Deux doigts. Pas pisser. Sans. Sang. Suite en si. Si savoir-faire technique, si fait exprès ou bien non. Si pisser sang pas de suite morte. Et pas au violon pour de faux. Os bels biens blancs. Chers roses petits cochons. Graminées vert sombre hou vert clair ou paille quasi. Fille Conti nue. Lego avec des dents. Poignées d’herbes plus vertes du trou. Du tout. Pas bon pour lappe pin ça. Lapin. A pas couru chez mère. Marcher. Pousser porte cuisine avec herbes mouillées grenat. Mère, me suis blet sais. Rouge sur carre l’âge rouge. Des gueux ! Rouge porc ce laine lavabo. Inter. Minable. Eau froide. Si non sang brun. Sang doigt hêtre rouge. Seau pas lin coton scotch blanc. Pas longtemps blanc. Recommence le rouge. Recommence Sopalin coton scotch serre-joint. Pis attendre : soir père voiture ville à trois virages de là chier docteur. Jour née noire et longue. Soufre soufre. Tape-cœur tape-cœur dans grenier de la ville petite. Pas nique. Panique. Me ordre doigts se les. Mordre. Peur. Puer. Fille nez serpe sang doigt à venir quel ? Triangle bleu mêlée ciel-mer pardessus toit. Pleut raie. Pas peuple. Pleurs sans bru hi. Jour née longue. Ville peu plaie de pas peuple. Personne sait. Que fille que plaie que rien. Quinze ans à sept heures petit frais matin puis soir scie vieille. Ange boulevard stalle Line plaque d’orée grille noire ville des chantiers na veaux en faim. À trois virages A près mûrier blanc B, à près ligne droite après clinique C. le Docteur de la vile famille. Par lotte peau pierre papillote dans barbe sans. Des gens bien, Monsieur. Des bonnes gens, Madame. Parlotte papillote des paupières radiote, pare. Parer ça beau petits pieds pouliche saute, petites mains, pas regard sur, pas regard hauts yeux fille quinze ans de vile famille, haie deux doigts quasi de moins. Des bonnes gens vous Monsieur Madame, des vous et, eau zenfants. Ça cris fiés, ô zenfants. Blablablablotte entre soi, adulte rémoulade dans barbe sang. Papillonnent paupières et bavoir. Pas voir. Pas vous loir voir depuis quinze à nées lui cédille rien. Paix nard. Médecin de ville de vile famille. Complies ceux. On sang dort, on s’endort pas, on re-, on Re coud l’éléphante, les fentes blanc-rose, dès debout, des deux boudins violés, violets dé-scotché, dé-cotonné dé-sopalinisé. À sec. Sans. Sans dodo des chères. Dernier chair lambeau en cor plus soufré. Mets sans pleut raie. Tape-cœur tape-cœur. Crève cœur nard. Lego avec des dents. Docteur des gens vus des gens bien bonnes de sept ville parlotte par lotte. Existe fille depuis quinze ans au grenier de vent mûrier, la boucler. À la musique à la musique à quelles bonnes gens ! Ville sans la fille s’en fout de. Ville tourne sans. Fille sans vil de nez sens. Fille s’en va, dos la ville bientôt, encore quatre han. Mutique mutilée ratée. Mue tea lait. Recousue à cru pis oubli table de quatre han vous laid autre chose que zique. Dés présure. Dix ans muse hic, dix de zique, et sang hi rat. Se taille raz. Au trop vie te fée. Autre vil. Autre ville ô si. Sang piper. Taille à dès. Re viendra pas.

[…] Compte tenu des éléments collectés, terre ciel mer, du peuplement des susdites villes par des populations, a fortiori composées d’individus occidentaux pourvus de conforts, droits, lois, biens, soumis et protégés par la démocratie sus-nommée, […]

Compte-tenu de la situation du lot référencé au cadastre de la ville de PXX sous le numéro xxx, positionné le long de la voie ferrée reliant Nancy à Metz, à huit cents mètres de la gare de la ville de PXX, Latitude : 48.904973 Longitude : 6.047452, propriété de monsieur X de XX, cédant pour 50€ (cinquante euros) par an l’usage du susdit lot numéro xxx, nommé « jardin ouvrier » et ainsi dénommé par la suite (la dénomination « paradis » ayant été repoussée à la demande du propriétaire), à des fins de bonne conscience en toute charité à la prévenue, charge à la locataire, comme stipulé dans le bail, de l’occuper en bon père de famille (annexe 1), pour une exploitation ludique et récréative centrée sur des activités de jardinage […]

Compte-tenu des déclarations du propriétaire monsieur X de XX déclinant toute responsabilité quant à la qualité du sol, dont teneur en PH, silice, humus, etc., propres à favoriser l’expansion de l’ombelle responsable [voir annexe 1, composition du sol], dont proximité avec le cours d’eau nommé Moselle, dont dangerosité de certaines plantes dans ces friches, monsieur X de XX, propriétaire, soulignant la mise à disposition d’une pompe à eau à main, d’un cabanon agrémenté d’un banc de bois, d’une clôture en état d’usage comprenant un portillon à clenche simple, et déclarant ignorer les espèces et essences occupant le sol avant la mise à disposition à la prévenue, […] l’inventaire en langue vernaculaire suivant (voir annexe 2, d’après taxons, avec données identificatoires, caractéristiques botaniques) réalisé par maître XXXX, huissier : pommiers 2, mirabelliers 3, groseilliers 6, […] ancolies, primevères, églantiers, sureaux, lilas, plantain lancéolé, pissenlit dent-de-lion, bouillon blanc, carotte sauvage, berce commune, […]

Compte-tenu du mariage de Louis Guingot (1864-1948), membre du Comité directeur de l’École de Nancy dès 1901, avec Marie Lambert (sans dates, sans profession) en 1892 à l’occasion duquel les époux reçurent en cadeau plusieurs pieds de Heracleum mantegazzianum à titre de plante ornementale, compte-tenu que les époux sus-nommés d’un commun accord accommodèrent au sol lorrain dans leur propriété de Nancy cette espèce botanique considérée remarquable puisque, petit a, honorée de la visite par Sisowath roi du Cambodge et de sa délégation, en juillet 1906, petit b, source d’inspirations pour de nombreuses représentations artistiques par les artistes de l’École de Nancy, Louis Majorelle, Émile Gallé, pour ne citer […]

Compte-tenu de l’aveuglement certain de la prévenue, l’aspect gigantesque et exceptionnel de la plante, l’affection particulière portée par elle aux œuvres de l’École de Nancy, citant une chaise créée par Émile Gallé en 1902, hêtre mouluré, sculpté, ajouré, garniture en velours, dossier constitué de l’une de ces représentations stylisées d’ombelles (annexe 3) […]

amateurisme reconnu, ne se réclamant pas d’une profession ni d’une spécialisation apportant les connaissances botaniques et chimiques nécessaires à la manipulation de l’Heracleum mantegazzianum, ce qui, d’après la déposition numéro XXXX-XXXXXXX, a malencontreusement occasionné une confusion fatale entre Berce du Caucase et Grande Berce, toutes deux référencées ainsi : Règne Plantae, Division Magnoliophyta, Classe Magnoliopsida, Ordre Apiales, Famille Apiaceae, Genre Heracleum pour ce qui est de la nomenclature commune aux deux plantes, à ceci s’ajoutant pour la confusion la haute taille [1,50 mètre pour la berce Commune, 4 mètres pour la berce du Caucase) et la robustesse (Heracleum, dédié à Hercule, ndlr], l’inflorescence en forme d’ombelles, leur faculté invasive dans les terrains livrés à eux-mêmes et la […]

Compte-tenu des descriptions apportées ici des plantes incriminées, à savoir, petit a, Heracleum sphondylium, ou Berce sphondyle, ou Berce commune ou grande berce ou patte d’ours ou branc-ursine ou patte de loup ou frênelle [sphondylium : du grec sphondylos, nommant à la fois une tête d’artichaut et une vertèbre, allusion à la solidité de la tige, colonne vertébrale de la plante bercée par le vent, ndlr] servant couramment de fourrage en Europe pour les animaux domestiques […]

petit b, Heracleum mantegazzianum ou Berce de Mantegazzi en hommage à Paolo Mantegazza (1831-1910, Italie) ou Berce du Caucase, découverte en 1880 dans la vallée de Klioutsch par les botanistes Émile Levier et Stefano Sommier, recensée en Grande-Bretagne sous le nom de Giant Hogweed aux Jardins botaniques royaux de Kew 1917, importée au Canada et aux Etats-Unis comme plante fourragère où […]

Compte-tenu de la référence précédente, Berce de Mantegazzi, à Paolo Mantegazza, médecin, ethnologue, vulgarisateur connu pour ses écrits hygiénistes, pseudo-scientifiques et utopiques (annexe 4), cette citation ne sera pas plus prise en considération […]

Compte-tenu de l’existence du titre The Return of The Giant Hogweed dans l’album Nursery Cryme [et non Nursery Rhyme, ndlr] (1971) du groupe Genesis, Label Charisma, quintet composé de Peter Gabriel, Phils Collins, Mike Rutherford, Steve Hackett, Tony Banks, disque d’or en France en 1978, pochette de Paul Whitehead, que monsieur XX, désigné par la prévenue sous le pseudonyme de L’Homme Psychédélique, il a été établi que monsieur Z, non présent ici bien que convoqué, non représenté, avait une connaissance approfondie des paroles en langue anglaise (annexe 5), ce titre travaillé et répété par lui-même en compagnie d’autres musiciens, cave de la maison parentale sise au numéro x avenue de C. l’Haÿ-les-roses et lors de productions publiques (annexe 6) […]

Compte-tenu de l’attente de cinq heures aux urgences de l’hôpital de PXX, attente sans possibilité (annexe 7) de prises en charge des brûlures – diagnostiquées par la suite par le docteur XX – au 3ème degré (annexe 8) de la prévenue, brûlures et lésions dues à un phénomène de phototoxicité par la présence de furocoumarines dont xanthotoxine dans la sève de la plante susnommée […]

Compte-tenu de la souvenance datée du JJ/MM/AAAA postérieure de — années à l’événement […]

d’une relecture fortuite, assise sur un banc en plastique à l’arrêt Jean-Mermoz […]

prescription […]

défauts d’assistance […]

d’une coïncidence malheureuse engageant après délibération la responsabilité de la […]

cependant […]

cicatriciel [...]

Prendre une voie urbaine de ville de banlieue sud. Choisir une heure d’affluence modérée. Préparer une femme – robe, ballerines – en capacité de mâchouiller un mot dans sa tête. Préparer une pharmacienne en voiture – sans la blouse, en civil et au téléphone – en capacité de faire ralentir dans cette voie urbaine son véhicule, jusqu’au feu de signalisation passé au rouge. Faire traverser la voie urbaine par la femme en ballerines et en relecture mentale du mot, par le passage-piéton, à l’occasion d’une mise en circulation pédestre autorisée par l’apparition d’un petit bonhomme vert. Faire accélérer la pharmacienne en civil et en tête de file, en dépit de l’injonction à stopper, donnée aux motorisés par le feu de signalisation passé au rouge. Faire percuter la femme en ballerines par la voiture de la pharmacienne. Faire ne pas ralentir cependant la voiture de la pharmacienne occupée à téléphoner, la faire toujours écraser l’accélérateur. Faire faire un soleil à la femme en ballerines au dessus de la voiture de la pharmacienne (prendre garde à ne pas faire passer la ballerine sous les roues). À cause d’un choc entendu, faire s’arrêter la pharmacienne trente mètres plus loin. Faire choir sur le bitume la femme en voltige, sur la tête depuis la descente de la figure soleil. Faire descendre la pharmacienne de voiture et lui faire faire le tour de celle-ci, plusieurs fois, examinant la carrosserie. Faire un noir total passager dans la tête de la redescendue. Faire s’attrouper des gens. Faire se revenir à elle-même et s’asseoir sur le bitume au milieu de la chaussée la femme au sol. Faire se déporter un bus pour contourner l’individu assis au milieu de la chaussée. Faire se lever une personne sur la jambe droite, la gauche bizarrement tordue. Faire venir les pompiers dans une camionnette rouge. Faire emporter le corps, celui-ci répétant sans cesser à haute voix : renversement renversement renversement renversement...

proposition n° 18

L’envers de l’estomac, renversement, d’une toile, à sac, se retourner les yeux, les rétines gélatineuses curées sur du papier, tunique interne de l’œil, accord renversé, do mi sol, mi sol do, intervalle ajoutée, tierce mineure, distance, renversement, d’un triangle isocèle à un autre, équilatéral, se poser sur un banc, renversement du monde, les femmes et les enfants après, passer ce qui est au dessus en dessous, partie haute permutée partie basse, le végétal d’abord, fonctionne, pourquoi pas, prendre le risque de, ruines de villes renversées par la terre les eaux les plantes, tête en bas, tomber du banc, ballerines éparpillées, écrasées contre le bitume, sève et sang, fondamentale, fondamentaux de, sens inverse, se mouvoir, propulser le mouvement, passer de haut en bas et vice-versa, par toutes les couleurs, à mitant de, à mitant de vie, pas sûr du mitant, parier, jointer, de gauche à droite, de droite à gauche, les verts par ici, les ocres par là, l’émeraude et l’outremer permutés, rapprocher le lion et le cheval, aller,

proposition n° 19

aller vers le baraquement amélioré devenu maisonnette, comme un enfant fait de trois branches et une vieille couverture une cabane, sa maison à soi dans ou sous un arbre, ne pas omettre l’arbre. Aussi bien, la maison parentale en contre-modèle, les habitations venues à elle comme lors d’une quête inachevée qui trouvera son terme, un jour, devant une maison claire près le ruisselet. Ici, trouver l’évier large et plat en céramique blanche ébréchée, là, les boiseries murales à mi-hauteur, ailleurs, les fenêtres de bois plein aux vitres mastiquées à l’huile de lin, autre part les persiennes à jalousies bleues, forcément bleues (mais la maison parentale avait aussi des volets bleus). Et les jardins, carrés, en longueur, ou suspendus. Des constantes. L’évier surgissait d’un appartement bordelais près la gare Saint-Jean, où vivait une grand-mère pas très âgée, veuve, visitée deux fois, sa petite-fille de treize ans y fit une toilette de chat. Les boiseries murales transportaient vers une autre vieille dame seule, veuve d’un directeur d’usine textile, cousinage éloigné, et dans cette maison de l’Isère, à toit pentu, des parquets, des placards, un cosy d’angle fortifié d’étagères dont débordaient des coupons de soieries multicolores. D’une chute de pongé rose, petite fille, elle avait cousue sa poupée. Dans le jardin isérois, elle avait eu le droit de cueillir des fraises, l’une après l’autre. Dans le jardin de la grand-mère de la Seyne, au pied de ce grand bâtiment, un couvent divisé en logements, pour les immigrés italiens des années 20, dans ce jardin on entrait peu : accoudée au portillon grillagé, retenue par la mère d’une main nerveuse, à l’épaule, on avançait une main peureuse vers les graines de giroflée tendues par la jardinière en sarrau, dont on ne pipait les explications en toscan. Une gifle plus tard dispersait les graines place de la Lune, sur sa terre blanche de soleil, rebattue par les piétinements des ouvriers des chantiers navals. Un triangle de terre ocre. La Tuilerie. Passages secrets. Monte, à Bordeaux, un escalier étroit, très sombre, les relents des cabinets communs du rez-de-chaussée, les odeurs de salpêtre, de liège, de vin tourné au vinaigre, accompagnent à la porte de la grand-mère, à sa cuisine à fourneau de charbon, manteau de cheminée, évier craquelée. Sur la route de Voiron, une usine à toits vitrés en accordéon, dont on ne passait pas le grand portail, mais par un portillon de fer, plein, de la couleur des sapins, l’accès révélait une cour gravillonnée pimpante, des parterres de pavots du Japon orangés, des pruniers brun-violet, et plus loin, contre le mur d’enceinte, un potager, tout en longueur, avec ses lignes géométriques de plants repiqués, ses semis ordonnés d’oseille, de persil, de fraisiers, de salades à plusieurs stades de développement. Il fallait gravir les racines affleurantes et tortueuses de deux platanes anciens, plus loin, près de la mer, dès l’entrée du couvent, murs ocres, grandes voûtes et larges escaliers, pour rejoindre le jardinet biscornu de Maria, butin de clapiers, poulailler, fleurs mêlées de cultures potagères, tout un imbroglio défendu par une haie de mûres acidulées. Les semis en ligne. Les arbres. La maisonnette a atteint ses limites : un jardinet fait de lignes et d’imbroglio, clôturé de grillage neuf, d’un demi-portail en PVC façon bois ficelé à un peuplier, mais le gasoil craché par les avions et les autoroutes graisse les tomates, les courgettes, sans que la lavande officinale, les framboisiers, les dahlias, les rosiers, la benoîte, les giroflées, invités, n’y puissent changer grand chose, si ce n’est apporter un semblant d’ailleurs, à aller chercher : l’évier en inox, le perron comme petit banc de pierre où fumer une cigarette, le soir, et rêvasser, dans la cabane adossée au mur, près la fenêtre du bureau, les outils, transportés depuis la Lorraine : une bêche, un râteau, une serfouette, une serpe, des godets de semis, des sacs de plastique épais et noir, des gants renforcés de caoutchouc, des sachets de graines dans des boîtes de fer, des cagettes de bois, un vélo ; les volets sont roulants, blancs en PVC, du vert émeraude, de l’ocre à odeur de pétrole, mais senteurs et bleu absents. Revenir depuis l’arrêt Jean-Mermoz, de nuit, alors que la toile monte à l’intérieur des rétines, et la comparer à la remémoration diurne du matin même, depuis le demi-portail raclant la terre – jardin au réveil, maison muette aux roulants clos – reconnaître ce tableau-ci achevé, bien qu’incomplet, mené au plus loin de ce que ses souvenirs, ses mains, sa patience, puissent l’emmener, à la rapprocher de la grande toile aux serre-joints, accepter que la surimpression ne fonctionne plus, revenir des grandes ombelles, des brûlures cicatrisées, et décider de renverser le tableau, d’utiliser les serre-joints comme d’une reliure, retourner le livre ouvert, partir près d’une mer, n’importe laquelle.

proposition n° 20

Des mois plus tard, un soir, les volets roulants descendus aussi complètement que les sangles le permettent, la porte vitrée verrouillée de l’extérieur, la maisonnette est vide. A la lune gibbeuse descendante, amputée de son côté droit, la lumière passe la vitre et, contrariée par le grand peuplier, émoussée, déroule sur un carrelage sombre comme une lirette de clarté, repoussée de moitié contre la cloison blanche de la salle de bain : la porte de celle-ci restée entrouverte, exhale une odeur de sève de pin, de lessive. S’y dépose déjà, sans bruit, une poussière grasse, noire. Dans l’évier en inox, un peu d’eau s’évapore, marquant de son empreinte blanchâtre, dans le bac, un espace irrégulier, bordé de rives, lové dans une boucle de la chaînette, à petites boules de métal. Le bouchon d’évier, retourné sur le rebord de l’évier, retient un peu d’humidité dans son caoutchouc noir. La lirette de lumière tourne sur la droite, lente, vers le renfoncement, les étagères vides, alignées sur la hauteur, mais n’aura pas à les atteindre, brisée par l’angle du porche, pour ce qu’il en est, réduit à une idée d’entrée déboulant sur la cuisine : la porte, si elle s’ouvrait, mais cette nuit et les jours qui suivent elle ne s’ouvrira pas, la porte masquerait, donnant sur la pièce principale, le passage, découpé dans une autre cloison perpendiculaire. Les murs, blancs, puisqu’ils sont barbouillés de cette peinture vinyle un peu brillante, tentent de s’abreuver à cette lumière, qui, si elle ne parvient pas à percer les interstices des volets soigneusement clos, frappe les trois velux du toit : deux, donnant sur une moquette mouchetée, amortissent l’impact qui, s’il atteint la base d’une cloison, blanche aussi, mur du fond de la maisonnette, rebondit, mou, éteint, dans les zones basses et obscures de la mansarde. Le troisième velux, au dessus de l’escalier de bois peint de blanc, sans contremarches, aspire la lune gibbeuse dans son puits accidenté, brise les clairs dans sa grille anguleuse, les fractionne en géométries blanches et grises, épandues, tordues, sur le linoléum clair. Celui-ci, se veut de parquet fait, mais des creux que la matière plastique, décompressée, n’a pas terminé de combler, soulagée du poids qui les avait écrasés si nets, persistent : sous l’escalier ouvert, contre le mur du fond, des sillons marqués, aux angles bien droits, aigus, dessinent des rectangles longs, étroits, tandis qu’au milieu de la pièce quatre cercles demeurent, grands comme des pièces de monnaie. Le plafond s’ombre des masses parallélépipèdes des poutres qui soutiennent aussi le plancher de la mansarde, aussi, les bois, en crépitant, soufflent des débris minuscules. Une hésitation, entre soulagement et regret, flotte. Une respiration se cherche. Au rez-de-chaussée, toujours, après l’escalier, l’encadrement noir, totalement noir par le volet clos, d’une petite pièce où l’humidité monte depuis un carrelage nu, froid. Cependant diffusent, après lent accommodement, d’infimes lueurs, des traits pointillés horizontaux scandés, mais personne n’accommode, ne quitte un lit de fer absent, n’ouvre la fenêtre, ne remonte le volet sur la nuit du jardin, ni ne s’assied au bureau disparu.

proposition n° 21

Surface plane, rousse nervurée, vernie, la traverse en diagonale, immobilisé, un stylo à capuchon appuyé sur son clip, fuselé, d’acier gris, bagué de clair, auquel s’appuie un crayon octogonal rouge vermillon, contusionné, traces de dents, traces de taille au couteau de la pointe irrégulière, minuscule bûche, bâton, flèche, embout anthracite, extrémité opposée dénudée en partie, squames noires, brillantes, sur chair de cellulose à vif. Une barre claire : standard – français (langue) – INS – STD – astérisque. Une barre rectangulaire sombre, des miniatures : cabas à anse avec quatre carrés, un orange, un vert, un turquoise, un jaune d’or ; carré rouge à coins arrondis avec livre ouvert dedans ; tête de bonhomme orange, mine triste, de trois quart, juste un œil et un grand nez pointu ; rectangle ondulé format portrait, vagues stylisées, vol de mouettes, dans les tons gris ; plot de signalisation routière représenté en perspective plongeante, rayé orange et blanc ; enveloppe décachetée correctement ou bien neuve avant fermeture ; ciseau bleu posé sur un tambour à bords rouges ; deux longs poils clairs et frisottés de chat ou de mouton, retenus là par effet d’électricité statique, et aussi un léger poudroiement. Une tête de Pinocchio décapité, fiché dans une pique vermillon verticale, se hausse du col, prunelles noires convergentes, décentrées des sclères blanches écarquillées, sur quelque chose en bas, par dessus bord d’un pichet d’argile, blanche à l’origine, à transparences inégales de verts (lichen, mousse), déformé par le pouce, l’index, la paume gauche d’un pauvre homme. Une mésange bleue, à l’écart d’un groupe de passereaux, petit œil rond fier, par dessus l’épaule, calotte turquoise bandeau noir, ventre ébouriffé jaune, rectrices bleu vif, cape vert amande, et le tout fané, écaillé, sur l’ocre usé d’un couvercle long, couché en losange sur sa boîte. Sphère galbée crème, comme hanches ou poitrine belle époque, décor de paysage au pinceau (cyprès, olivier au tronc torturé épais à circonvolutions, balançoire vide, au loin montagnes pas très pointues, cyprès à l’angle d’une maison de pierre, un gribouillis à sa fenêtre, le tout bleu, lavis de bleu, déformé étiré par le convexe, dilutions d’oxyde de cobalt, brillance douce, un peu jaune, une bordure à la base, comme plumes d’oiseaux alignées, verticales, une à une). Massif, parallélépipède massicoté, disloqué, coutures à vif, taché d’aréoles claires à laisses brunes, couvert de tissu grège sali, à impressions de cases avec, au centre de chacune, une lettre, W, puis X, puis Y, puis Z, le reste couvert, occulté, par un presse-papier dont, en fait de papier dépasse un seul carré, 4cm sur 4cm, de papier de riz fuchsia à minutieux traits noirs, un cheval tibétain ; presse-papier en gomme (on peut gommer avec) pourvu de compartiments, trois en escaliers, justifiés à droite, les plus longs et larges, deux autres justifiés à gauche, une encoche a priori pour ranger un rouleau de bande adhésive mais occupé par une bille de bois de cèdre et, compactés : une plume d’oie, une clé d’ogre, un putti au violon, une noix de muscade dans sa coque à demi écalée, une épingle à nourrice, un trombone rouge, un aimant long et plat et des faisceaux gerbes bouquets de plumes d’oiseaux multicolores fichés à l’étage supérieur justifié à gauche, dans les forages destinées aux crayons, stylos et cætera. Cloche de métal, acier clair, au bout d’un bras articulé, poursuite lumière sur cinq baguettes rondes plantées dans un grand pot à confiture Le Parfait saturé de forêt, jungle, bambouseraie, sous-bois, humus d’outils à écrire ou non, dont les cinq baguettes géantes : deux de plastique rouge à têtes rectangles crème, l’une présente un chiffre, le 5 ; une de bois clair, à fines veines, grosse tête carrée, gravée en longueur : TAKUM 7,0mm ; deux autres, plus courtes, de bois caramel, viroles noires, crinières blanches. Le délavé, couleur de thé, d’une porte d’armoire, de facture simple, datée, minimale. Un amas dense et cotonneux, plié, gonflé, ouaté, enveloppé de tissu piqué, jaune d’or et grenat, en travers une robe noire s’y froisse. Une hampe, devant la fenêtre, une hallebarde, de feuilles charnues en spatules, comme pâte d’amande verte, épaisses, opposées décussées, à grands lobes crantés de velours duveteux. La croisée, à pommeau ovale, de transparences cloisonnées, ouvre sur un encaissement adouci par l’ombre claire, les lamelles des persiennes olive, ou anis. Cloison beige rosé, en son milieu, centrée, une branche d’ébène sculptée, à deux brindilles opposées. Colonnes verticales, hélicoïdales, horizontales de livres, sur une petite table rectangle à pieds tournés, vermoulue. Gros bonhomme de faïence à chapeau claque blanc, sur scène d’étagères miel, décor et fond de reliures jaunies, coudes relevés à hauteurs identiques, un bras en pronation, l’autre en supination, heureux. Un Pollux, en plastique, ce vieux plastique dur. Dragon d’encre dessiné à l’angle de papier à lettres, s’échappent des liasses froissées d’entre des planchettes décorées (paysage naïf, campagne vert sapin et vert cru, village à clocher rouge). Main d’enfant dans le cou d’une femme. Haut dossier d’un fauteuil d’osier à demi couvert d’indienne, semis bleus sur jaune-vert, l’assise occupée d’une fourrure épaisse, léonine, aux légers ronflements. Nuée plane et fraîche sous les pieds, éclats de minéraux, verts, ocres, gris, roses, formes aléatoires. Aplats mouvants d’émeraude, de tilleul, pointillés de soubassophones à pavillons violets entortillés aux branches. Trapèze bleu vif. Squelette de corail, grand comme une dent d’éléphant, alvéoles blanches, chacune d’elle porte en creux une rosace de marguerite, toute une dentelle pétrifiée. Girafe agenouillée, cou tête et pattes antérieures dans une demie calebasse ouverte, brun de Sienne taché de brou, une galbule vide a roulé contre la museau, et deux petites pièces de monnaie orangées. Tige prolongée de deux lames rondes à heurter, en U, en métal chromé, près de son pied – sphère ronde – les chiffres 415 suivis de Hz, le tout dix centimètres. Sachet papier kraft brun, origami en huit – Centranthus rub..,villa Thuret, Antib..., posé dessus un flacon de verre brun, haut de quatre doigts, Cymbopogon win...tourne sur l’étiquette. Un Bashung, de dos, photographié de dos, plan américain, massif, trois-quart, douze centimètres sur douze environ, nez busqué, regard par dessus l’épaule, ou bien geste interrompu, happé, hélé, progression stoppée, arrêt net, oubli, saisissement, ou hésitation, mot sur le bout de la langue, perte de, ou affleurs intérieurs yeux, rétines occupées, paupières lourdes, regard sol, calme, danger, fuite impossible, calculée, lèvres ouvertes, dire quelque chose, se taire, en arrière-plan, délavés, daguerréotype retouché de sépia, possible, grands espaces, terreux, venteux, bâtiments, à angles, arides, garé devant, n’importe comment, un coupé américain, sa portière, devant, debout, un chien, debout et vacillant, échine courbée.

proposition n° 22

Surface plane, rousse, nervurée comme table de violon, en ondes, épicéa, couturée de noirs, entailles, brûlures, taches, griffures, impacts, coups, l’avoir mesurée sur les quais, cinq mains ouvertes pour la longueur, de l’extrémité du pouce à la pointe de l’auriculaire, déplacement à la manière des chenilles arpenteuses, trois mains ouvertes pour la largeur. Un cratère noir, décentré, dans un nœud du bois. Petits trous de vers. Couleur caramel roussi. Bouton rond, tourné, du tiroir. Une lampe, faïence blanche, décor bleu de paysages (cyprès, vignes ou labours, maison à balançoire). Mannequin de couture, tissu et ouate sur carton et bois, taille étranglée, buste tendu, hanches, faux-cul. Stylo plume noir, bakélite, anneau doré. Ciel de soupente, gris-bleu, rectangle. La crémaillère de la lucarne. Une porte qui ferme. Petit Robert, neuf, jaquette bleue et orange ou bleue et rouge. Pot à confiture, crayons, bouts de gomme, stylos rollers verts, clips rouge ou noir sur les capuchons. Bouteille octogonale Waterman bleu noir, bouchon à vis. Une carte postale, l’abbaye de Sénanque, toutes les lignes de lavandes convergent. Une tasse de café. Une babouche de cuivre martelé, avec une encoche comme une petite tuile retournée, pour poser la cigarette. Sol, murs, clairs. Livres du moment, en pile, contre l’un des pieds chantournés de la table. Un cahier gris, au dos, Virginia Woolf, 1939, beau visage long, front plissé, regard dans le vague, et la main élégante qui, d’habitude, sur les autres portraits, prend en coupe menton et joue, ici s’éloigne, du bout des doigts, ou bien, en conque, discrète, cueillait-elle des visions.

proposition n° 23

Carrelage clair (anciennement blanc ? crème ?) pastillé de très petites géométries variables, jamais deux fois les mêmes, aléatoire dans gangue (découpée en tranches ?) de pierre ou de ciment teinté (moulé ?), carreaux 25 centimètres, jointés ou écartelés (logique d’usure ? pragmatisme du vite-fait pour pièce prosaïque ?), ébréchures, failles noircies, des décennies de passage, ou bien véritablement roche constellée depuis nuit des temps (ou ça ?) de cristaux (lesquels ?) vert olive, rouge brique, neige, rose poudré, corail, vert sapin, et là-dessus, l’X en métal plat couleur bleu soixante d’une chaise pliante de jardin, son côté droit, son ombre sur la droite aussi à cause de la lumière de l’Est par l’imposte, dans cette cuisine, patte antérieure droite de cette chaise pliante transpercée d’une vis rouillée, rondelle de l’autre côté en contact avec le carrelage, fine barre transversale ronde en fuite sur la gauche, l’axe à écrou croix du X, rouillés aussi. Une tournette de fonte granuleuse, tripode, mât gros comme bras, loquet de déverrouillage à petite barre coulissante deux protubérances de rétention, l’axe central fin en comparaison, un pouce, emmanché dans le cylindre et comportant une autre barrette de fonte horizontale en guise de taquet, et le galbe inexplicable, hanches, taille, buste, serti sous le plateau tournant : un disque épaisseur deux doigts, largeur d’une assiette, rainures en surface de cercles concentriques (cela ne se voit pas mais on sait), là-dessus des livres empilés, leurs tranches cinq ou six sauf un, dos de 1000 Plantes et Fleurs, coiffés d’un gamelle plastique vert fluo, frôlés de l’étoffe indigo gros coton d’un tablier (épicier ? jardinier ?), en fond le crépi clair de la cloison butant à droite contre l’encadrement de porte sans porte, un gond. Une étagère haute, planches bois verni et montants fer forgé noir mat (qui forge le fer aujourd’hui pour le commun des mortels ? coulé moulé plus vraisemblablement mais l’effet), la planche du milieu serre des livres debout, occultés en partie par une boîte de sucre de canne La Perruche, et le cône dressé d’un ustensile inconnu en métal oxydé censé servir à saupoudrer (sucre ? poudre DDT ou semis ?), un réchaud de camping à bouteille bleue, et encore, couché sur les tranches de tête des livres serrés, l’œil du bouchon rouge – à articulations – d’une gourde d’aluminium cabossé Grand Tétras, et un trousseau de beaucoup de clefs en vrac avec une cigale orange chapeautée de jaune, ailes vertes et petits bras-pattes ouverts et une tong solaire turquoise, Minnie en jupette vermillon à pois blancs renversée sur le dos, et en fond une plaque de rue, rouge interdit, mangée de rouille, emboutie limite accordéon, à liseré intérieur blanc (faussement de rue, de champ ou de bois giboyeux, pour de vrai) avec en grandes capitales PROPRIÉTÉ PRIVÉE, voisinant avec une tapette à moustiques, ellipse design deux fils d’acier pour manche, sertis dans un carré sang poinçonné de carrés évidés bien réguliers. L’angle supérieur d’un compartiment supérieur d’un électroménager (autocollant Prise abîmée = Danger !) blanc, pastillé de Schtroumps bleus dont la Schtroumpfette en escarpins, un zèbre assis multicolore, « Moi aussi je trie » jaune sur vert pâturage, un lémurien, un cacatoès, « Sauveteurs en mer » autour d’une ancre marine, le Chat botté, la petite sirène se coiffant, un gros rat gris dans un grand trou noir souriant au monstrueux gruyère entre ses pattes de devant, un rectangle de plexiglas aimanté avec deux fillettes en chemises de nuit à fleurettes, quasi jumelles, de part et d’autre d’une casserole vidée par leurs doigts léchés, à une table de cuisine (bord exprimant du formica) repoussée contre un mur ripoliné jaune d’or, encombrée de pots et bocaux pleins, de la groseille, c’était jour de gelée de groseilles. Des lattes, du lambris en canopée (mode soixante-dix ? Quatre-vingt ?) en fuite vers l’arrière-plan, un globe de papier de riz suspendu, encore des aplats de crépi clair, punaisée une carte géographique à trois quarts de vert/blanc pour un quart d’eau bleue, ce quart placé à gibbeux décroissant, un piétement en S (arachnéen ? martien ?) encore en fer (forgé ou moulé) la ligne fuyante de son bord d’osier tressé vers la porte-fenêtre, sur cette table une brosse à cheveux sur le dos, le parallélépipède vert cru de l’imposant Bon jardinier 1920 Baraton, le col d’un pichet à eau brun, au sol un panier de pique-nique à compartiments et osier décatis, les barreaux horizontaux plus que verticaux d’une grande cage fuyant aussi vers la porte-fenêtre ouverte, litière de paille et hayon ouvert, la porte-fenêtre aussi, ouverte, largement, mais empêchée d’amplitude, ses jointures mâle et femelle apparentes, olive, et de toute cette pénombre relative la perspective sur : un surexposé végétal pavé de vieux-rose, imbibé de lumière humide, des trapèzes renversés terre cuite en quinconce approximatif, l’anse en demi-cercle et le bec transversal d’un arrosoir de plastique vert délavé, sans pomme, un félin roux en cache, coussinets roses, des rondes et des ovales émeraude piquées de carmin écrasé, le col mou d’un tuyau d’arrosage jaune à califourchon sur le long rectangle bas du muret beige, celui-ci interrompu en pointillés d’un embrouillamini de lianes, volutes, entrelacs, dominés d’épineuses fourches et de chandeliers coiffés de bouillonnements verts et jaunes (pas de garde-fou, balustrade ou garde-corps) et les pavillons démesurés et indociles des ipomées violettes tonitruantes, puis la haute sévérité, en fond de scène, des grands chênes bleu-gris, puis un trapèze de bleu de ciel pâle filé de sucre blanc, un petit matin d’été.

Cent mètres plus loin un muret d’un mètre de haut, gris, quatre grands containers à poubelles, deux à couvercles jaunes, deux à couvercles marrons, des pots imbriqués en plastique vert aux pieds, ainsi qu’une table d’écolier en plastique jauni, un carton de choses hétéroclites non identifiables. Un massif de lauriers-roses, à fleurs doubles rouges carmin, les gravillons du chemin, un triangle d’herbes livrées à elle-mêmes. Une maison neuve, cubique, blanche, toit quatre pentes en tuiles jaunes, portail ouvert noir à panneaux et hauts javelots, site sous surveillance signalé par autocollants, du gravier blanc aveuglant, une table de ping-pong pliée debout, un barbecue à gaz, la clôture neuve, mur hauteur d’un mètre surmonté des mêmes panneaux à javelots dressés et doublés de cyprès taillés en murs de deux mètres de haut, la toile écrue d’un parasol déporté, une cascade solaire en résine façon gros galets empilés et son petit gargouillis. Un assez grand figuier, fruits petits, verts dans un jardin ouvert à la vue, grillagé, le garage de la maison attenante, en demi sous-sol. Un amandier d’amandes amères, coques des bois lisses dans leur velours noirs retroussés, en bordure de restanque, la dernière d’une série de quatre, entretenue, tondue. Un figuier mort, fantôme supplicié, affaissé, des broussailles d’orties, de mûrier-ronce. La parcelle voisine, restanques voici peu encore, murs de pierres sèches, oliviers taillés, en surimpression rétinienne de la construction en cours, sur le panneau blanc cloué à l’arbre survivant « Permis de construire », imprimé, et écrit au feutre indélébile rouge « Maison individuelle 164 m2 et Piscine », puis une vignette bronze collée en dessous « Constaté par huissier ». Un gendarme couché, bande de goudron tassée de trente centimètres de large, deux mètres au plus de longueur, en travers du chemin goudronné depuis assez longtemps pour être gris très clair, à gravillons sur les côtés. Une Porsche SUV noire, à jantes en étoile à cinq branches, garée devant un mur crème d’un mètre cinquante de haut. Une bouche d’incendie rouge vif neuve, la tranchée de raccordement au réseau hydraulique goudronnée de frais. Une voie bétonnée montante, vers une villa clôturée, muret bas cinquante centimètres, surmonté d’un grillage rigide vert, doublé de brises-vues épinard, un bougainvilliers à fleurs rouge-orangée l’enfourche comme une serviette de bain jetée là, et, par une déchirure dans le plastique vert épinard, irradie le bleu lagon-résine d’une piscine. Plus haut, l’amas sombre d’une pinède de pins parasols, au soir tombé, toute la nuit, des spots éclairent leur canopée depuis leurs fourches. Les façades à petites et moyennes fenêtres du hameau, dont deux maisons s’épaulent, un appentis aménagé en salon d’été à droite, à gauche une autre vieille maison aux pierres nettoyées dont la petite route carrossable épouse tant bien que mal la ronde et biscornue fondation, afin de poursuivre en épingle, ailleurs.

Deux cents mètres plus loin, de grands panneaux publicitaires entreposés, soit debout les uns contre les autres, soit couchés les uns sur les autres, ou bien arrimés par deux ou trois sur des camionnettes à plateaux, les murs roses de l’entreprise, son propre panneau publicitaire, épais, à éclairage intérieur, recto-verso. Un rond-point, ersatz de colline basse reconstituée, cinq petits oliviers en décoration, pelouse. Un terrain en friches, montant, dé-cultivé – rosiers de mai retournés à l’état sauvage, petites ombelles, hauts acacias ou robiniers et leurs rejets, ronces, broussailles – plus loin derrière, en hauteur, la campanile d’une église. Un grand panneau rouge bordeaux fixé à un sorte de démesuré trépied de madriers, avec, en lettrages blancs « Terrain à vendre », suivi d’un numéro de téléphone et d’une adresse. Des constructions en cours, grises, parallélépipèdes, sur trente mètres environ, un à deux étages, répétitions d’une même formule fenêtre-balcon-fenêtre-espace, toits pentus tuiles ocres, arcades au rez-de-chaussée sur évidements, des commerces à venir. Le portail turquoise sur rail, repoussé la journée, tiré la nuit – la nuit, en rouge et bleu fluo clignote U-ER-U – de la supérette basse construite sur un mamelon, les voies courtes et raides, en courbes, pour y entrer et en sortir, une grue jaune la surplombe, des coulées de ciment brassés de terre ocre en descendent. Un abri-bus en plastique bleu vif, banc court, des containers bleus à œil de bœuf, d’autres blancs, à système de remplissage à levier, des sacs plastiques, fermés ou ouverts, des linges et des choses au sol. En hauteur, à cent mètres environ, vers l’Est une maison blanche à flanc de coteau (ou de terrasses ou de restanques ou de faïsses) avec comme une pergola pour les vignes, des volets pâles fermés, une poulie de profil sur la face Nord au dessus d’un escalier de pierres, une construction neuve la frôle, cubique, toit quatre pans façon tuiles provençales, une grue jaune sur l’arrière, le godet rouge et métal de ce qui doit être un bulldozer, et en arrière-plan, un conglomérat de maisons ceinturant un clocher et son campanile, maisons plus ou moins cubiques ou parallélépipèdes, plus ou moins étroites ou larges, agrémentées qui d’un palmier qui d’un haut cyprès, qui d’une véranda, pour les plus extérieures au cercle. Les hautes grilles rigides et jaunes et les hauts murs jaunes et blancs et les grands hangars et le portail sur rail d’un établissement de fournitures « Gros et demi-gros », de matériel et matériaux de construction, poutres, tumulus, ferrailles, palettes de ceci et de cela, tuyaux longs courts larges étroits, engins de manutention divers et de toutes tailles, gravats, camionnettes, camions, poids-lourds en épi ou en rotation, et le nom éponyme de l’établissement, en grand-gros-large, plusieurs fois, repeint de frais, en majuscules italiques marron sur jaune, sur toute la longueur de la clôture, et au-delà. Au loin, la masse grise et bleue des collines et des premières montagnes, l’échancrure noire des gorges du Loup.

Quatre cents mètres plus loin, une citerne à eau (non pas cylindre à quatre pieds et robinets et bouchons, non pas carrée, non pas en métal ni en résine ni en aucun plastique) en ciment ou maçonnerie, ronde, haute entre deux ou trois mètres, à flanc de déclivité, à l’aplomb de la départementale, trois à quatre mètres de diamètre, une arrivée d’eau au bord supérieur de la cuve, des eaux de source, pluies, débordements de ruisseaux ou ruisselets ou nappes phréatiques lors des orages violents, surface transparente, à peine ridée par quelques insectes, un grillage de protection l’entourant, et sa jumelle une centaine de mètres plus loin, et cætera, et cætera. Une succession de restanques descendant vers un cours d’eau dompté en petit canal à ciel ouvert, des oliviers soignés, taillés, feuillages vert cendré, doux, troncs ridés anthropomorphes, comme si étreintes. Dans la plaine, plus loin, une maison rectangle, ocre rouge, vive à l’œil, anciennement rurale ou d’agrément bourgeoise, trois étages, peu de fenêtres, des candélabres de cyprès noirs la dépassent, des bosquets touffus autour ; la réplique de la maison ocre-rouge, sous d’autres angles, d’autres couleurs de murs, du jaune d’or ou blanc, d’autres cyprès, d’autres bosquets les masquant plus ou moins, les révélant d’autant mieux et les éclairs bleus résine des piscines. Une ville embrumée de chaleur, à flanc de presque montagne, des carrés des rectangles des trapèzes des triangles, suturés les uns aux autres, toute un inventaire de géométries d’ocres, de jaunes, de bleu canard, de verts, la flèche d’une cathédrale. La ligne d’horizon distincte et très fine, droite, entre ciel et mer, le ciel à peine plus clair, à peine moins bleu. La terrasse d’un restaurant en surplomb, clématites sauvages en cascades sur les murs de pierres, garde-corps de barreaux verticaux entre poteaux carrés, la houppe d’un tilleul, les tables et chaises montrent leurs jupons et fixations entre pieds et plateaux. Trois panneaux solaires gris posés sur le beige-vert d’une parcelle en escalier. Le garde-fou de bois, comme poteaux téléphoniques couchés, plots en plots de béton auxquels ils sont vissés à gros écrous, sinueux pourtant sur la corniche. Une borne routière peinte sur une plaque métallique fichée vissée, jaune Michelin depuis son sommet arrondi pour un bon quart, D4 en noir, en dessous Moulin de Brun 3 virgule 8, en noir sur fond blanc et sur la surface restante, centré gras : 16, avec un petit triangle en forme de flèche pointant vers la droite. Une maison décrépite à ras de la route, vieux rose effrité, traces de raccords cimentés gris, habitée, la télévision très forte, deux fenêtres à volets roulants blancs en PVC à l’unique étage, et au rez-de-chaussée, une ouverture murée en partie, en imposte trois barreaux torsadés horizontaux et du noir vide derrière, sur le côté un anneau pour les montures, deux battants de bois ressuyés par les pluies, tenus fermés par deux pierres posées l’une sur l’autre, cairn, l’enseigne estompée marron sur ocre fade « Débit de vins » puis « Demi-gros & détail » encadré par des écussons ronds avec « Bierre Et Limonade » (sic) et « On porte à domicile » puis sous l’enseigne, presque effacé, de taille modeste « Jules FIBRUCCI ».

Altitude deux cents mètres, 2018, une large diagonale grise sinueuse Nord-Ouest/Sud-Ouest, marquant le tiers supérieur, des rondelles ou œillets perforés de vert, des lignes, grises aussi, en partent, d’autres diagonales d’où s’élancent encore des diagonales qui se croisent toutes en X, jusqu’à ce que l’X deviennent Y, puis l’Y, un I ou J ou un L, perdant en cours de route leurs gris pour un blanc sale. Des géométries variables, à dominance de trapèzes et triangles, jamais deux fois les mêmes, beiges, gris, trois tons de verts, un ton de bleu lagon, sans logique d’assortiment ou de disposition, a priori, mais mitoyennes, toujours. Mosaïque ne serait pas adéquat. Des jointures noires ou blanches, fines ou épaisses, rectilignes et irrégulières, des ébréchures mais peu. D’autres jointures pâles ou même grises finissent en volutes autour ou aux pieds de carrés ou rectangles, ceux-ci plus petits que les premières géométries, puisque logés dans ces géométries. Certaines de celles-ci pointillées de ronds sombres écartés les uns des autres d’égales distances, ne se touchant pas, alignés, perpendiculaires : des motifs, de ceux qui viennent sous le crayon, des gribouillés qui occupent la main, au téléphone, qui décompensent lors des réunions de travail. Des mousses émeraude, débordantes, dans une faille noire. Des rectangles (ou carrés) bien plus grands, à l’étroit dans leurs trapèzes ou triangles, sans cependant en altérer les rectitudes et les angles, ne débordant point. Un éventail un seul, à la poignée un cabochon ovale bleu cerné de blanc, six pennes vertes avec, à leurs extrémités, des cabochons carrés et roses chair, centrés, sans contact avec les bords (comme de ternes plumes de paon vectorisées). D’autres points sombres, alignés par deux ou plus (parfois une ligne, quelquefois plusieurs) meublent les intervalles des surfaces répétitives (mais jamais identiques à de rares exceptions près) des figures : trapèze (ou triangle) avec inclusion centrale (ou déportée) d’un carré (ou rectangle) ocre avec une fois sur deux un cabochon bleu, cerné de blanc toujours (et le cabochon peut aussi bien former un carré qu’un rectangle ou qu’un haricot). Quelquefois le carré (ou rectangle) ocre du centre (ou déporté) s’est démultiplié, des répliques plus ou moins identiques se sont développées sans pour autant s’en séparer, accolées, comme dépendantes, sans pour autant empiéter sur le trapèze (ou le triangle) voisin (ou l’une des diagonales). Une seule de ces géométries, assez grande, est striée, rayée de fins traits, des hachures rectilignes, parallèles. La taille de ces géométries, les unes par rapport aux autres, est constante, ou bien une multiplication par deux ou trois, si bien qu’un trapèze concomitant à un autre trapèze (voire un triangle) constituera un plus grand trapèze, avec un carré (ou un rectangle) plus grand également à l’intérieur (centré ou déporté, avec ses excroissances ou pas, peu importe). Altitude deux cents mètres, rien de vivant. Des houppiers émeraudes osent frôler des portions de lignes.

proposition n° 24

1965, le tiers supérieur ligné d’une diagonale blanche sinueuse d’Est en Ouest, sans œillets rivés aux intersections, rares et triangulaires. Diagonale étroite d’où quelques lignes s’élancent vers le Sud, le Nord, et se croisent, mais peu, très peu : le plus souvent, des perpendiculaires mourant en virgule, quelque chose de l’arête de poisson, ou plutôt de l’insecte, et non pas mille-pattes, mais insecte à six pattes, pas plus, avec pour chaque patte une cassure, celle de la tarse, et prolongée de sa petite griffe. Les géométries, trapèzes ou triangles, nettes, s’imbriquent les unes sur les autres, ou inversement : des étagements, comme des rizières sans eau, plus anguleuses, obéissant à deux systèmes : celui qui privilégie des trapèzes-rectangles de tailles sensiblement identiques, se succédant sur leurs plus grands côtés, dessinant ainsi d’autres grands trapèzes accotés par les diagonales ou pattes ou tarses, jusqu’à se constituer en grands triangles nets dans les croisées des intersections en X ; le second système alterne l’imbrication des trapèzes par leurs petits côtés et permet un ajustage, par diminution progressive de leurs tailles, d’une forme finale, qui se révèle, vu d’ici, comme de grands triangles dont les pointes se réunissent sans perdre de leurs droitures autour d’une masse ronde ou bien d’une spirale pourvue d’un apex. Un système intermédiaire semble destiné aux jonctions entre les géométries créent par les deux systèmes précédents : constitué de triangles très isocèles, imbriqués, dont les pointes meurent les unes sur les dos des autres, tel les petits sgraffites répétitifs (en réunion, au téléphone) dans lesquels l’on s’empêtre et dont on arrange le présumé raté en comblant l’espace vacant inadéquat, faillible, par rapport aux figures ou motifs initiaux composés inconsciemment, une manière de correction, une logique de renversement de la situation, comme un rattrapage des courbes. La majorité des géométries, trapèzes, triangles, trapèzes-rectangles, est vide de tout autre géométrie. La couleur grise, du plus clair au plus foncé, est seule admise. Bien nombreuses sont les géométries comblées de petits ronds foncés, bien alignés, aérés, parallèles ou en quinconces, suivant l’orientation de la surface vers le Sud. Une faille est joliment ourlée, bordée de pompons et d’une fine ligne blanche, un lacet. Les rares carrés ou rectangles auxquels parviennent les griffes d’insectes reposent sur ces géométries uniquement dans les angles, toujours.

1950, deux seins, l’ombre des clavicules, les renflements des côtes, un plexus. Quatre chiffres, nom, prénom. 303, 301, 234, 215 et G. Une veine épaisse longe d’Est en Ouest sous le mamelon droit, remonte vers la gorge, se divise là, au sternum pour plonger dans le plexus. Deux autres, légèrement plus étroites, l’une passe sur le haut cette fois du même mamelon droit, l’autre, au niveau de la gorge, se distribue, suit les clavicules de part et d’autre. Puis quelque veinules noires, issues des veines, et encore d’autres, que la peau légèrement colorée d’encre vert amande laisse apparaître en pointillé : … – – – … SOS. Les cercles rouges pâles concentriques tatoués sur les seins se déforment pour en former de nouveaux vers le plexus, le léger renflement du ventre, s’élargissent en sinuosités vers les clavicules, d’où elles s’arrondissent encore en remontant la gorge. Un motif récurrent à l’encre noire, virgule retournée et surmontée d’un ovale couché, comme une petite épingle, constelle les galbes de la poitrine. Quatre grains de beautés entourés de minuscules points sur les côtes flottantes. D’autres signes tatoués à l’encre noire, des neumes, surtout autour de l’apex du mamelon gauche, d’autres disséminés sur les veinules, une vingtaine. Un rectangle avec un crucifix à l’intérieur. Trois autres crucifix montent vers le mamelon gauche. Un scapulaire bleu glisse des clavicules, l’une des cordelettes prolongée d’un saphir, la seconde se déroule en ruban depuis la clavicule gauche, ruisselle entre les seins, meurt délicatement à la naissance du cœur.

1866, kératine, écailles protubérantes. Des cercles concentriques roses esquissent les courbes de niveau, des hachures de plumes les accumulent, dans le sens des pentes : des écailles chéloniennes. Chaque anneau est un siècle ou mille ans. Colorations grises, beiges, noires. Chaque protubérance jointe sa voisine. Un plastron corné. Une broigne. Sein, poitrine, armure. Cotte-de-maille. Lorica squamata. Orlando cuirassé de bronze cherche la faille, ne la trouve pas. Orlando tourne sa colère contre l’orque marine qui a bondi des eaux sur les marges, bête gigantesque, phénoménale, gueule ouverte. Roland mourra à Roncevaux. L’orque marine mourra langue transpercée. Chélonide dort. Sa carapace est derme, peau soudée à l’os. Cœur, foie, poumons et viscères à l’abri. Sous les protubérances de cornes ornées de petites plumes, la peau d’écailles respire l’âge de la nuit des temps, pas encore terrassée. Aucune diagonale d’Est en Ouest, les vivants minuscules rampent le long des soudures des gulaires, des costales, et des humérales gris fumée. L’émeraude rehausse les ruisselets nourris de rosée et d’orages. Des inscriptions, points, traits, clous font ossécaille d’encre noire. Plusieurs cachets de cire rouge sur la proéminente écaille gauche ; un autre, plus modeste, carré, entre deux cercles rosés à mi-pente, entre deux hachures, sur la pectorale droite. Ou bien des gouttes de sang.

1778, une peau d’argile. Orages, déluges ou raz de marée puis les grandes eaux retirées, toute une boue ocre jaune en boursouflures, cratères. Des flaques et suintements pris entre les roches glaiseuses. Des levées de terre, des aplats clairs d’argile déjà sèche. Des taches vertes pointillées sur les boursouflures. Un cerveau. Décalotté, sillons, bulbe, lobes, scissure. Corps calleux, traces de sang marron-rose. Deux fois ce signe, d’un rond orné de quatre épines, sur un nerf bleui. Les lobes brun de Sienne d’une feuille de chêne fossilisée. Un velours roux à décors de feuilles d’arbres dont les empreintes auraient été décolorées. La triangulaire d’une levée, une ligne pour cent toises, un Grand Aigle. La diagonale ouvre passage plus haut, quasi horizontale. Le bureau près de la cuisine donne sur la terrasse aux ipomées d’une ferme logée sur le F barré d’un toponyme tracé de belle écriture penchée. Et aussi une paroisse ou prieuré, et un fief avec son oriflamme, il faut se référer aux légendes. La rivière ne porte pas son nom. Une autre a disparu. Ou bien

proposition n° 25

est-ce trop tard. Le pétrole est sa lymphe ou le liquide de ses kystes. L’homme est chirurgien fou, chimiste morbide. Assez de plastique fabriqué pour l’emballer propre. Les 510 065 700 kilomètres carrés de cellophane sont atteints pour la suffoquer. Cent et quelques années auront raison de milliers. Enlever les bitumes superflus feraient baisser sa température. Le volume de bitumes correspondrait à des montagnes himalayennes. Le volume des bétonnages superflus dépasse le volume des bitumes superflus. Nécessaire de goudronner les trottoirs les cours d’écoles les espaces de jeux pour les enfants. Surprotéger les enfants réduirait leur pensouiller. La plastification des enfants les rend plus malléables. Les bétonnages cadrent leurs cerveaux à propos. La plastique des habitations et urbanités rend conforme à la valeur commerciale des personnes. Une maison sans plastique universel perd en visibilité. La visibilité fait office d’existence. Les éléments intérieurs et extérieurs des habitations sont peu ou prou communs à tous les habitants d’un territoire. L’attractivité d’un territoire dépend de l’universalité plastique des biens entreposés sur ce territoire et rendus visibles aux autres habitants de ce territoire ou d’un territoire autre. Une compétition officieuse concourt à officialiser les choix urbains particuliers et collectifs. Les camouflages et les fortifications gagent de la solvabilité des propriétaires. Des fentes dans les clôtures et les clapotis des piscines rassurent les voisins des légitimités et des excellences idéologiques communes et partagées. La plastique d’une écriture augmente le plaisir du lecteur. La plastique universelle d’une écriture rassure le lecteur. La plastique d’une écriture rassure l’auteur légitimé et en mal de reconnaissance. Écrire comme le voisin assure d’être lu. L’écriture est un commerce soit marchand soit social. Chacun s’arrêtera un jour à contempler ou identifier un végétal. On achète les plantes comme l’on achète des objets non-vivants remplaçables. Un jour émergera une association de défense du cactus assoiffé ou des ancolies sauvages tondues. Ce sera trop tard. L’hyper urbanisation des champs des restanques des forêts est invisible aux constructeurs particuliers ou entrepreneuriaux. Ils savent ce qu’ils font. Ils savent qu’en cinquante ans ils ont bouleversé cinq cents ans pour ce que l’on en sait d’équilibre. Elle respire sous la croûte de bitume de béton de résine synthétique. Un jour elle reprendra sa brigandine. Un jour l’étouffement la réveillera et elle s’assiéra cuirassée en proie à une crise d’asthme. Un jour la mer montante et des orages sans fin balaieront bitume béton plastique. Un jour la mer moribonde hystérique bondira gueule ouverte loin au delà et par dessus les rivages bétonnés. Les baigneurs se rafraîchissent en toute conscience dans un cimetière sans fleurs ni tombes. Ils savent que des baskets chaussant des pieds en décompositions flottent entre deux eaux. Ils savent qu’ils s’allongent sur des plages de sable rapporté d’une montagne crevée ou d’un fleuve épierré. Ils savent que les eaux usées et grumeleuses se déversent dans la mer et que les résidus de feux d’artifices dont ils sont les spectateurs assidus ont eu raison des posidonies. Ils savent que ce qu’ils lisent sur la plage est de l’écriture plastique. Certains d’entre eux regardent les fragments. La tarse d’une cigale la griffe du lion seraient encore lisibles. Son écriture gagnerait à susciter des commentaires sur des réseaux sociaux à condition de participer. La plasticité universelle supprimerait la tarse des cigales dont l’humanité se contrefout. La tarse d’une patte de cigale donne à comprendre un territoire. Comprendre J.H. Fabre donnera à comprendre et bâtir un autre monde par l’écriture. Attirer l’attention sur la tarse d’une cigale de la bonne façon contribuerait à sauver la cigale. L’écriture contribue à sauver le vivant et l’inerte apparent sous plastique. Quelqu’un quelque part lira qui n’aura pas l’œil rivé au compteur de consommation. L’invisibilité du faiseur est gage de liberté. L’écriture trouve sa jouissance dans le tiraillement des méchancetés et bêtises ordinaires de la plasticité universelle. L’écriture trouve sa légitimité dans l’épuisement des recherches pour dire ce que l’on ne comprend plus. Les anciens savaient ce qui allait advenir. Les deux géomètres de Cassini ont pensé à l’avenir de leur feuille de relevés en arpentant son quartier. Ils et elle se croisent entre les courbes hachurées de leurs mains et devant l’inscription cachetée de cire rouge à mi-pente sur le mamelon gauche. Ils lui diront ce qu’ils ont senti vu l’odeur de l’herbe si elle crissait comme aujourd’hui un été de 1778 à moins que ce ne fût à une autre saison. Elle attendra elle est là pour toutes les saisons et elle arpentera sans se lasser. L’écriture est un affût. Elle devra écrire et réécrire de toutes les manières possibles les mêmes choses jusqu’à l’évidence du c’est cela. Le c’est cela d’un instant T fût-il de la durée de quelques jours ou d’années serait une défaite. Se contenter d’un c’est cela de quelques heures justifiera des heures passées à ne pas vivre plastiquement. Elle rejoint l’anonymat des géomètres dirigés par les Cassini quand quelqu’un quelque part conserve ses mots relevés distribués graffités à sa manière propre dans des combinaisons choisies en toute liberté. Elle est libre. Elle jointoiera l’anonymat des petites gens qui rampaient sur les écailles et soudures de la chélonidée d’ailleurs sans doute ne savaient-ils pas lire. Le chêne de 1200 ans là-haut dans la combe au dessus de sa table de travail attendrait quelque chose d’elle. Le chêne a tout son temps, une éternité centrifuge, autant qu’elle.

proposition n° 26

Tourner autour du lion de Denfert-Rochereau. Autant de fois qu’il le faut, en voiture de préférence pour la vitesse le front collé à la vitre de la portière passager et les yeux fixés sur lui. Couché en sphinx, cependant à demi-relevé sur ses antérieurs, le lion de cuivre patiné reste interloqué. Tourner autour du lion le plus vite possible pour ne pas se faire attraper et dévorer alors qu’il n’a pas demandé à être là, dans une ville de pierre de béton de goudron de verre. Des humains s’agitent devant et sous son tabouret de cirque. Ou bien restent pétrifiés. Ils ne bougeront plus. Dompter la bête musculeuse, la faire tenir tranquille sur le podium. A demi-relevé le lion pourrait bien décocher un coup de patte et claquer des mâchoires sur ce que ses griffes auront attrapé. Tourner autour du lion de Denfert en le tenant à l’œil du bout d’une chambrière. Félin. Filin. Tourner autour du lion d’airain sans le quitter du regard et le plus vite possible pour la force centrifuge. Le dompteur, les yeux derrière la tête, à grandes enjambées s’astreint au tour d’honneur et de gloire, aux quarante mètres de circonférence de la piste, poitrine offerte aux bravi, un bras une main tendus et changeant de bras de main quand c’est nécessaire, face au public, montrant sa prouesse : lion dompté et obéissant. Le public fixe le lion, craignant/voulant l’accident. Le fait divers. Le dompteur arpente la piste par sa circonférence et fait son possible. Détourner l’attention du public sur lui-même et surveiller le fauve. Il ne peut devenir héros si le public regarde uniquement la bête. Heureusement les regards du public restent en général captifs d’un va-et-vient halluciné entre l’homme et le fauve. Sait-on jamais. Un clown mimant la peur accélérerait, pour créer l’illusion de la peur centrifuge. Le lion serait un faux lion en peluche ou un comparse-clown déguisé. Le premier clown faussement épouvanté marcherait et même courrait alors sur les murs ou toute chose verticale. L’extraordinaire serait qu’au final il soit propulsé, vitesse et peur et rires en tambour machine, hors du cirque, crevant la toile, les membres en croix. Dans tous les cas éjecté au loin comme par un lanceur de poids. Ou de marteau. Un résultat similaire serait obtenu avec un grain de café mis à moudre dans cet engin électroménager suranné orange que l’on aurait utilisé sans son couvercle marron transparent. Il faut bien s’amuser. Mais il ne s’agit pas de cela. Tourner autour du lion d’enfer sans le quitter des yeux. Ne pas se laisser distraire. Ne regarder ni l’homme ni la chambrière. Couché en sphinx, le lion prend appui sur ses grosses pattes antérieures, sur le point de se dresser tout à fait, il regarde par delà. Il ne faut pas avoir peur. Ni le fixer dans les yeux même si l’envie ne manque pas. Les iris jaunes des lions. Seulement tourner autour de lui très vite pour le regarder d’aujourd’hui et d’hier. Trouver l’interstice entre nos langages. Alors le temps n’est plus le temps, l’espace est autre espace. Le monde devient différent. Alors le lion d’airain rugit et l’on s’envole, propulsée par cet extraordinaire rugissement d’ennui et de misère et de colère. Le lion va se lever, vraiment, descendre du socle ou en sauter. Il traversera la place, marchera vers l’air frais soufflé depuis les champs par le boulevard. D’une foulée déterminée, souple, impériale, indifférent, il quittera la ville. Tourner autour du lion de Denfert-Rochereau comme une bobine de fil de dynamo. Tourner une fois, deux fois, dix fois autour du lion, accumuler de cette énergie décuplée par la colère et la sauvagerie et se propulser ailleurs. Quitter la ville pour ailleurs. La direction, l’atterrissage n’ont plus d’importance. La ville de départ non plus. Elles ont toutes dompteurs barreaux chambrières et publics en mal de fait divers et de sensationnel. Il faut juste se mettre dans le flux du lion par électro-magnétisme et accumuler du langage dans les interstices. Trouver langue dans son rugissement. Vivre dans une ville, travailler pour une ville, c’est être fragment. Fragment table d’écriture fragment d’appartement fragment d’un bâtiment fragment d’une rue d’un quartier d’une ville d’une métropole. Tout est ville. Le savoir mais ne pas le ressentir. Ne pas parvenir à penser qu’habiter Paris puisse faire d’elle une parisienne ou Metz une messine. A flotter sans gentilé, anonyme, de nulle part ou partout, fragmentée par chaque morceau de chair laissé quelque part, chaque miette de ressouvenances dépliée dans un nouvelle parcelle, le concept de ville n’est valable que de l’extérieur et pour autrui. Naître lion d’Afrique dans la ménagerie d’un zoo, évoluer sans autres perspectives entre barreaux et tabouret de cirque ou piédestal monumental ne donne pas même l’idée de penser, nommer : lion parisien, qu’il demeure place Denfert-Rochereau ou Jardin des Plantes : il y aurait un défaut de construction originel. Naître là, grandir ici en toute gentilité ignorée dans quelques mètres carrés avec des vues parcellaires de toits ocres, de triangles de ciel-mer, du houppier d’un mûrier blanc... Le vol plané finirait par tracer sa courbe elliptique jusqu’à l’imagerie : une place, une mairie, une église, une école. Imagerie lorraine sauvée par les enfantillages. Depuis l’appartement aux volets gris-bleu sur la place triangulaire et ses arcades, la fontaine centrale, la façade fleurie de la mairie avec son horloge sonnante tous les quarts d’heure, le clocher sur la gauche en se penchant à la fenêtre ; l’école dans une rue en diagonale, la bibliothèque dans une autre, la promenade en bord d’écluse cent mètres plus loin, la Moselle que remontent ou descendent les péniches et les oies ; sur la place aux arcades le boulanger, le charcutier, la droguerie, le cinéma, le fromager, le bureau de tabac, la fête foraine, les comices, le tournoi de beach-volley ; dans les rues adjacentes, les restaurants, le primeur en blouse grise, la maison de la presse, le docteur, l’opticien, la pharmacie ; un peu excentrés mais toujours dans la ville, l’hôpital, le cimetière, la gare, les jardins ouvriers, les squares de jeux, l’abbaye, le supermarché, le musée, le collège, le lycée et les ronds-points et routes et autoroutes pour aller plus loin, ailleurs. Ceci est une ville. Aussi, traîner encore une fois du coté de la place Denfert-Rochereau et par jeu et pour montrer aux enfants, tourner tourner en voiture et vite et front collé à la vitre et autour du lion en le regardant bien, lui et lui seul ; même que le coup de patte, pour un peu, on l’aurait espéré, qu’il déplace l’air, qu’un tourbillon influe sur la force centrifuge, crée un trou dans l’air, une turbulence, et repousse les départs : alors, que les fragments brouillés mélangés – un hameau par-ci, un quartier de banlieue par-là, un arrondissement ici, une ex-campagne grignotée là – donnent eux-mêmes à résoudre l’énigme de la ville, de son imagerie d’hier et de demain, aussi valable qu’un imagier du cirque confectionné à partir de la chosification d’un lion. Et elle restera gentil.

proposition n° 27

Aussi, pour en arriver là, pour arriver ici, devant le tilleul, une fin d’été, et placer en biais devant la fenêtre amande le bureau roux nervuré de noir, avec sur la gauche la lampe de faïence blanche aux lavis d’oxyde de cobalt, sur la droite la girafe de bois léger agenouillée à la calebasse, et les alvéoles dentelées du squelette de corail, et tout son fatras païen, – encre en bouteille, crayons mordillés, bocal Le Parfait transporté tel quel avec jungle et humus, mésange peinte sur plumier d’écolier, bouquets multicolores de rémiges – et les gros bouquins, la table vermoulue avec les petits formats, fatras qui se décuplera des glanages à venir, pour arriver ici elle dut s’y prendre à deux fois. Aussi bien, aurait-elle emprunté la voie d’entrée de la seconde fois, elle aurait hésité, voire même renoncé, même si la grande étoffe bleue – cobalt, céruléen, azur – lui aurait pareillement claqué aux yeux depuis la grande courbe de l’autoroute en descente sur la baie. Lors de ce second voyage dans ce pays-ci, à deux mois d’intervalle du premier, les derniers cinquante kilomètres avaient plié son regard aux contrastes tranchants, les rouges et les gris flanqués à la taloche sur le bleu mer du ciel, celui-ci brossé par les émeraudes de l’Estérel. C’était la fin de l’été, au milieu de la journée, elle avalait tout des yeux, tout ce que la vitesse et le pare-brise ou les vitres des portières avants de la voiture faisaient sauter d’un coup d’ongle, de rabot : des copeaux de couleurs intenses jetés devant elle, autour d’elle, par la lame assourdissante de l’automobile qui usinait l’asphalte charbonneux de l’autostrade. Et dans la grande courbe, après une montée rendue poussive par les poids-lourds circulant de front, par la fatigue surexcitée qui la tenait depuis douze heures au moins, dans la descente qui s’ensuivit la mer avait surgit de face, inondant le ciel. Aurait-elle consenti, arrivée par cet itinéraire dès la première fois : l’autoroute pareil aux autres autoroutes, plus cru sans doute, de lumière, les murs anti-bruits si laids, les multiples signalisations blanc sur bleu ou rouge sur blanc, les flux de circulations qui allaient s’épaississant à l’approche de ce pays-ci et, entre cette manière de périphérique et la mer qui venait maintenant à main droite, et aussi au dessus et sur la gauche, partout, en escaliers vers la mer, des immeubles à auvents de toile colorés ou à rayures, des enseignes commerciales en ferrailles et plastiques, des panneaux publicitaires comme sous verre, le tout enrobé, emballé, comme de ces papiers plissés autour des pâtisseries miniatures, par des palmiers, les premiers visibles, des grimpantes ou des retombantes roses ou mauves ou blanches, des cyprès hauts, des pins parasols aux houppiers ovales couchés, toute une végétation dont on devinait au premier coup d’œil la tentative d’émancipation, la dérobade à la main de l’homme ornemaniste de sa villégiature : aurait-elle consenti. Après la sortie d’autoroute, une autre courbe, mais celle-ci serrée, courte, elle s’était trouvée comme fichée dans un imposant terre-plein à pelouse et énigme sculpturale, troublée par les sorties balisées de grands lauriers-roses, à droite la double-voies très encombrée vers la ville et sa baie, a priori, une haie d’honneur de bâtiments hétéroclites, une Z.A.C., semblait-il, dont elle comprendrait plus tard la bizarrerie qui l’avait alors comme désorientée, zone commerciale ne rassemblant point la banalité attendue, sans similitudes avec d’autres zones commerciales, puisque se succédaient et se succèdent toujours, concessionnaires de voitures luxueuses, de yachts non moins luxueux, exemplaires de fast-foods presque classieux, diraient certains, léchés des mêmes papiers plissés – d’une facture presque vulgaire, racoleuse par excès de pittoresque – de végétation caractéristique, azuréenne, un rien tropicale. Son inquiétude croissait, refluait, la surexcitation et l’attention soutenue se relayaient, à suivre les indications reçues par courriel, celui-ci imprimé d’avance et déplié sur le siège passager, et elle prenait la direction voulue, puisque elle avait accepté, quitter Massy, venir là : deuxième sortie, déjouer le piège de l’étroite route ignorée dans le mail, et elle comprendra plus tard combien est symptomatique dans ce pays-ci l’oubli des routes d’hier, même pas d’autrefois, d’hier seulement, cette petite route vestige à peine entretenu des circulations entre deux villages, et donc prendre la sortie adéquate du rond-point, la troisième donc, et déjà le véhicule, comme affaibli soudain, en sous-régime de vitesse après les neuf cents et quelques kilomètres d’autoroutes, s’engageait en renâclant dans ce qu’elle apprendrait plus tard se nommer la pénétrante ; et sa respiration, comme retenue depuis la grande claque d’urbanisations végétalisées outrancières, mais sans savoir encore expliquer cette anodine outrance, repris : la pénétrante à double-voies, une petite autoroute, se déportait entre quelques bâtiments surplombait comme d’une rampe les panneaux publicitaires, prenait peu à peu son vol, une sorte d’altitude : des bosquets de chênes verts, de pins, composaient par accumulations quasi une forêt. Après quelques centaines de kilomètres à tracer de Nord en Sud, puis, depuis Aix, d’Ouest en Est, le trajet opérait comme un virage de bord vers le Nord-Ouest, pointait vers une ville et des villages à flanc de collines dédoublées de montagnes, et, plus loin, rassurantes, de monts, de cimes, boisées puis minérales. À suivre les étapes de la fin du voyage telles que données par la propriétaire en même temps que l’exemplaire signé du bail, après les échanges de documents, après les négociations les premiers contacts et à cause des photos de l’annonce, elle ne s’attendait pas à toute cette urbanité : la forêt, les villages perchés et les montagnes disparaissaient alors qu’une nouvelle sortie, en diagonale celle-ci, l’envoyait encore dans un terre-plein si haut que le regard ne percevait pas d’à venir possible ; la première sortie affichait le nom de sa nouvelle vie, son nouveau territoire ; plus banale celle-ci hors les fleurissements, une autre zone commerciale, qu’elle traversait aveugle à sa propre anxiété virevoltante, traversée courte, heureusement, qui bifurquait sur l’entrée de la ville à gauche ; encore un rond-point et une batterie de panonceaux blanc sur bleu ou rouge sur blanc, un boulevard à séparateur central pourvu de vénérables platanes – comment ne pas reconnaître du premier coup d’œil l’ancienne route (redoublée) et ses arbres graciés – de larges trottoirs récents, un afflux de population, voitures pare-chocs contre pare-chocs, bus, piétons, trop de boutiques trop bien valorisées dans des constructions trop neuves, des habitations à l’étage, auvents ou parasols, puis, graciés eux aussi, un terrain de boules ombragé près d’une sorte de multiplexe, une place d’ancien village esthétisé, avec platanes fontaine et mairie sans aucun doute ; suivant toujours les balises du mail, elle prenait à droite une petite rue encaissée de maisons ridées, au bout encore un rond-point quoique plus modeste, végétalisé d’herbes de la pampa, là elle délaissait sur la droite la gare rose et petite comme miniature ferroviaire, pour franchir un passage à niveau rural, aux barrières rouges et blanches relevées puis, après des canisses une route sur la gauche très vite en lacets, grimpant dru : des villas et des jardins exubérants distribués de part et d’autre, et l’éclat fugace à gauche de la mer cobalt dans un ou deux virages, et les pulsations se désordonnaient du cœur, chaque chose en son temps, elle arriverait donc bien à temps, avant le camion de déménagement, la mer était là, sa paix sur elle. Et elle ne pensait plus, prise de nouveau au manège d’un large rond-point, lisant à haute voix malgré elle les panonceaux blanc sur bleu et rouge sur blanc de mises en garde, puis longeant plus loin l’entrée bleue rouillée d’un petit supermarché en vigie sur une espèce de butte, puis des murs et clôtures d’entreprises diverses dont les enseignes faisaient office de repères dans les directives de la propriétaire, tout en enregistrant à main gauche un clocher à campanile et sa couronne modeste de maisons serrées les unes contre les autres sur une autre butte, elle ne pensait plus, se sachant prête d’arriver, d’atteindre enfin le but, qu’à ne point laisser filer le chemin préconisé sur la droite, tant la végétation, soudain, avait bondi hors des papiers plissés : arbres élancés, acacias surtout, bas-côté herbeux, trochées de genêts à gousses, et elle se hâta de recomposer de mémoire ses propres traits en quelqu’un d’urbain, responsable, sage, acceptable, bon locataire et, se dépatouillant de l’étroitesse soudain du passage entre clôtures opaques et restanques, puis de la fourche et des deux virages pentus et inattendus, elle oublia, parvenue à sa nouvelle adresse, coupant le moteur, de se soucier de son visage si vitement apprêté, de son corps ankylosé puis déplié comiquement : un chêne tauzin disposait ses lobes au dessus de sa tête, un figuier tendait des fruits violets, un jujubier épineux grimaçait ses dattes sous de tendres feuillées, et de très grands et très vieux chênes l’accueillaient, puisqu’ils l’attendaient depuis plus de cent ans et l’avait vue passer à quatre cent mètres d’ici, lors de l’étrange premier voyage. Premier voyage qui n’aurait jamais dû la déplacer par cette petite départementale depuis la ville ocre à flanc de montagne, comment s’était-elle retrouvée ou perdue là, coïncidence ou signe, de qui de quoi, alors que le bon sens aurait dû lui faire prendre la pénétrante à deux fois deux voies, dans le sens inverse, donc vers le Sud-Est, en direction de « Antipolis ». A voyager sans GPS, voilà ce qu’il advient, des erreurs et des détours, des correspondances. La première arrivée dans ce pays-ci eût des allures de terme de pèlerinage ou d’exil. Franchir les montagnes, trouver les passages, descendre sur la mer. La route Napoléon avait fournit les péripéties, dont franchir la ligne Nord-Sud par des cols, accompagner des hanches et des bras la gravité de la voiture dans les coudes en corniches entre pierriers et vide, et les changements brusques de végétations, alternances de garrigue et de forêts basses, la terre peu à peu comme plus dense, pesante, le ciel de verre en appui vertigineux, puis après un col à panonceau rectangle blanc sur bleu « Altitude 1148 mètres », l’air vif, la plongée sur le littoral comme à portée de main, la chaleur et la moiteur croissantes, les empilements exponentiels de bâtis, des hameaux, des lotissements, une prison lunaire, petit-à-petit une ville, puis s’extirper de la ville, puisque cette ville-ci n’était pas encore le but. Cependant elle ne voulait pas laisser derrière et si vite la cité à flanc de colline ou montagne, mais bien ralentir le mouvement, émerveillée, compiler derrière ses rétines les copeaux libérés par la varlope de l’automobile, esquilles ocres jaunes roses ou rouges, bris de rues ou boulevards abrupts en épingles, pour peu qu’elle n’y revienne jamais : des évasions de plumbagos et de glycines mauves par dessus des grilles ouvragées ou des murs et balustres de fer ouvragé, l’haleine de salpêtre des venelles brunes, les onglées d’outremer, descendre, descendre encore la raide pente et, après les gares ferroviaires et routières tout en bas et entées au pied de la cité, des champs et des serres, des commerces ou entreprises, et puis pourquoi avoir pris, à un rond-point, cette petite route sur la gauche, sans doute à cause du panneau « Antipolis » inattendu, alors qu’elle avait prévu de prendre un bout d’autoroute jusqu’à la sortie éponyme, puisque c’est là-bas qu’elle avait rendez-vous dans moins de deux heures. Et cette petite route serpentine, elle l’empruntera très souvent par la suite, et il lui faudra quelques mois pour réaliser que la première arrivée dans ce pays-ci s’était effectuée par cette modeste départementale, peut-être parce qu’elle la prenait habituellement dans l’autre sens pour se rendre à loisir dans l’énigmatique cité ocre, choisissant une autre voie pour remonter, jamais deux fois le même trajet et ne jamais se retourner, et puis un jour elle se décida pour un retour à son tout nouveau chez-elle par la départementale étroite, où deux véhicules s’y croisent avec prudence : très vite en corniche et la baie et des îles au loin sur la droite, les restanques de part et d’autre, les cultures d’oliviers, quelques murs de pierres sèches, peu, des mas appuyés contre de hauts cyprès. Et donc la première fois c’était début juin, sa débauche de verts, de bruns, de gris, de jaunes et de roses, et les troncs anthropomorphes des oliviers et des figuiers, et puis aussi des aloès pointus, des buissonnées de valériane lilas, des genêts verts pointillés de jaunes, des agapanthes moyenâgeuses, des bignones orangées, des agaves culminants, des dentelles du Cap mauve et les odeurs extraordinaires, terre chaude et humide, parfois noire, parfois ocre, graminées et roses de mai ; et, après une bicoque « Débit de vins Demi-gros & détail » atteindre un méplat, un terre-plein pelouse quatre oliviers deux cyprès, et elle avait pris en face, deuxième sortie, signalisation « Antipolis », sans savoir qu’elle reviendrait ici même à la fin de l’été, avec fatras et tout le reste, habiter à quatre cents mètres de là, sur la gauche, un peu plus au Nord-Est,

proposition n° 29

où le chêne tauzin enjambait à hauteur d’homme une haie de faux-laurier dont quelques branches indociles refusaient la mission clôture et dissimulation, à l’avantage ou au désavantage des habitants du mas et de la bergerie voisine, anciennement bergerie maquillée de force enduit rose, assez pour lui donner air de villa à tuiles rondes, avec véranda, celle-ci invisible depuis le mur de feuilles vernies qui donne sur ses arrières, la façade typique surveillant les quatre niveaux de restanques en escaliers qui descendent vers le chemin goudronné au fond d’une très petite et courte vallée, aussi bien le nombre et la longueur de ces terrasses seraient les signifiants dans ce pays-ci d’une certaine richesse, cependant aucune piscine mais bien un étagement de, successivement, vignes, potager de feuilles (salades, bettes...), de tomates diverses et cucurbitacées, de petits fruits (fraisiers, framboisiers, cassis) et quelques arbres fruitiers (pêchers, orangers, abricotiers, oliviers), le tout offert à la vue – voisins, passants – depuis le chemin goudronné et les villas-piscines du versant opposé. Avant huit heures, casquette molle et petites moustaches grises à bretelles s’affairent, à discrétion plus ou moins, ouverture du jour par la remontée de la porte coulissant sur rail du garage promu à fonction d’atelier, avec établis et outils le long des murs, quatre marches descendent dans le cellier sous la cuisine, une demi-cave de bocaux conserves bouteilles ; à huit heures trente motoculteur ou compresseur de quelques machineries, à onze heures la visite d’un voisin à tignasse blanche – oh, Guy ! – à midi plus personne, à seize heures des bruits de meule ou de scie électriques, à dix-huit la cloche de l’apéritif de vin d’orange ou de citron et des éclats de voix, à dix-neuf heures trente plus personne. Casquette molle et petites moustaches grises à bretelles sur chemise à rayures et petits yeux, accoutrement du parfait papé du pays, des politesses de part et d’autre de la haie franchie pour visites de courtoisie à l’autochtone jardinier, la haie encore froissée pour visite d’offrandes de tomates mûres à point à la nouvelle arrivée, deux allers-retours politesse-courtoisie, un aller-retour mains baladeuses contre claque. Et puis c’est tout, bonjour-bonsoir. Et encore.

Par dessus le grillage mou tiré devant le peuplier, s’échangeaient tomates incomestibles contre tartes aux pommes ou à la rhubarbe décongelée, considérations météorologiques, quelques reines-claudes contre courgettes ventrues toutes aussi incomestibles. Bonnet de laine et plusieurs pulls par toutes saisons, l’été des petites gouttes de sueur au front, et le pas alenti, précautionneux dans la sente, dos voûté, et le sac plastique à trois maigres courses tenu à bout de bras ou dans les mains jointes dans le dos ; et la visite hebdomadaire de l’ami pour compter les cachets pour le cœur, et les fleurs qu’il n’aurait pas pensé à cultiver devant son baraquement mal maquillé, le toit fuit, amélioré d’un poêle à bois pour lequel il collectait dans les rues de la ville, le plus avantageusement aux pieds des immeubles du quartier Opéra, les cadavres de sapins de Noël le mois de janvier, les tirant suant toussant derrière lui dans la sente ; et devant sa porte d’où filtrait de la musique de là-bas, les multiples épaisseurs verticales de chutes de grillages de tôles récupérés de-ci de-là et bricolés en manière de clôture ; les tuteurs de branches ficelées, à cause des limaces noires et oranges, les tomates et haricots grimpants et fèves tirés haut, les sachets plastiques colorés épinglés au vent pour épouvanter les moineaux, les bidons bleus pour l’eau de pluie, le feu de mauvaises herbes dans le tonneau de fer rouillé, la bave rouge du Cora, le sourire doux.

A deux mirabelliers du banc de bois, la pompe à eau, et à bras, et au-delà un ancien géant mutique dans le jardin voisin, tendant parfois sans un mot et d’un regard d’aluminium une bouteille de plastique ou un arrosoir à demi-rempli par-dessus le grillage raide, à l’imprévoyante, ceci pour amorcer la pompe, sinon comment arroser les semis. Tête nue, calotte de peau rose tavelée sous la docile mèche blanche, parfois le chapeau de paille ou la casquette plate, et ce bleu, pantalon de gros coton ou de coutil, et la chemise repassée et boutonnée sur le tricot de peau, et chaussé d’un compromis de sabots et godillots, farfouillant toujours à grands bruits de ferrailles sous l’appentis accolé à la cabane, hâtif, inquiet, butant pommes de terre, sarclant poireaux et laitues, scrutant lors de longues pauses la fumée des fonderies un peu plus au Sud, se relevant à temps pour pointer les passages des convois ou compter les wagons à l’Est, allez savoir, tatillon de la dernière mirabelle pour le tonneau, affûteur de faux et de faucilles, hercule aux muscles fondus, l’avoir vu cependant soulever à bout de bras au-dessus de sa tête un moteur de Deux-Chevaux.

proposition n° 30

Rues de villages ou de villes, places, ou parkings de centres commerciaux ou prés communaux, l’aventure du trajet, sans dépasser la ronde des trente kilomètres, sauf exception comme un Marché d’Intérêt National, les stratégies devant une carte routière, deux petits billets et de la monnaie en poche, ne pas traîner ces matins des dimanches de printemps et d’automne, la procrastination devant un grand bol de café puis l’effervescence, la presse d’arriver vite, ou bien faire confiance à la lassitude des exposants qui ne souhaitent pas se ré-encombrer en fin d’après-midi de ce dont ils voulaient se défaire et qui fût dédaigné. Jours joyeux, ne seraient-ce que pour l’opportunité de garer son véhicule sur un bas-côté d’entrée de village ou un trottoir ou un autre pré herbeux, ce vrac possible, autorisé ou toléré voire même encouragé, en saison les spots entrent en concurrences et certains les parcourent tous. Elle peut en faire deux ou trois, itinéraire établi avec variantes, gourde Grand Tétras et une pomme, modeste sac à dos, sandales ou Docs suivant le temps, lunettes de vue et de soleil, imperméable usé ou chapeau de paille. Il faut être méthodique, repérer quelle entrée et le circuit, décider du sens de la progression, établir les priorités au premier coup d’œil quand c’est possible, se lancer, accélérer ou stagner avec nonchalance, parfois à distance, sentir le filon, creuser si nécessaire. Elle dédaigne les étals de vêtements et jouets à moins qu’ils ne soient pas de ce siècle, et les carotteurs de neuf, les bimbelotiers et plasturgistes. Plus c’est vieux et usagé, ou vieux et oublié, ou vieux et abscons au commun des mortels, plus elle préfère. Il lui faut du monde mais point de foule, des flâneurs et des familles, se faufiler entre, éviter les poussettes, ne pas aller contre le sens de la marche, briser si besoin une file distendue pour passer de l’autre côté, quelque chose aura accroché le regard, quelque chose de prometteur : une vieille chose. Soit elle sait ce qu’elle recherche et qu’elle ne trouvera peut-être jamais, et il y a des dimanches lors desquels elle est butée, obtuse, l’objet de la quête comme collé aux iris l’empêche quasi de voir, un besoin intransigeant de faire se coïncider l’image en mémoire à une matérialité dégotée là, sur le trottoir ou un tréteau surchargé ; soit le trésor à exhumer est poussière retenue par un cil, pas un de plus, et ses yeux fouillent et scannent les monceaux, empilements, entassements, passent revue sur les tapis à même le sol parsemés à propos et avec logiques, entreprise similaire à une cueillette de champignons ou d’asperges sauvages, quand l’œil garde en veille l’imagerie de ce qu’il doit identifier en balayant le sous-bois. Un détail peut l’immobiliser, un papier défraîchi aussi, et le plus souvent, elle s’accroupit devant le carton, ou se plie en virgule pour lire de bas en haut les tranches et souvent elle soupire, agacée de retrouver les mêmes bonimenteurs et les adoubés, les mêmes sirops pégueux, un peu partout. Elle sait jauger une caisse à trois pas et une rapide analyse avec l’environnement immédiat de celle-ci lui permettra de passer chemin, addiction enrayée, au profit immédiat d’un éclat ou signe, comme elle se redresse, repéré à l’instant, là-bas sur un tréteau, ou un tapis plus loin. Une mauvaise boîte de cartes postales ou de photographies dépareillées, une caisse de Digoin et de Sarreguemines éprouvés, un petit lion de bronze ou de laiton, un cheval d’acier ou de grès, une boîte à bergamotes, un rabot, une lime, un fuseau à dentelles, elle ne sait pas ce qui va la surprendre, fragment là, angle ici, dans tous les cas un objet pour lequel quelques secondes auparavant elle ne savait pas en éprouver la nécessité, non pas utilitaire, quoique elle se serve au quotidien de certaines de ces vieilles choses adoptées, mais bien une nécessité comme recours à une rhétorique, ou à une métaphysique ou bien un autre truc en -ique ; comme reconnaître quelqu’un d’inconnu dans une foule et qui serait de son sang ; comme augmenter un vocabulaire de formes et faire craquer une amplitude développée, travaillée, intégrée depuis longtemps ou peu, ceci est sans importance, depuis l’objet précédent, amplitude s’avérant étriquée et qui entrave, exige de tirer sur les muscles et les formes pour avancer. Ou bien ces outils qui furent, en un temps donné, en un lieu approximatif, des auxiliaires auprès d’anonymes, que ceux-ci aient disparus et leur chez soi dispersé, à moins que leurs propriétaires s’en soient lassés, pour une version moderne ou rien du tout, et ces choses pour faire, précieuses par leurs duretés, leurs bons sens, où sont-elles, quelles sont-elles. Mais aussi des choses qui ne serviraient à rien d’autre qu’à rouvrir la mémoire, effectuer les gestes conduits par et pour ces objets, et qui ressusciteraient les oubliés en poussière en cendres ou momifiés quelque part. Ce qu’elle se dit en traçant, flânant, sans savoir ce qu’elle trouvera qui l’emmènera ailleurs, sauf celui qu’elle recherche depuis des années, en être délivrée.

proposition n° 31

Même incomplet, elle s’en contenterait, sans moteur ou sans lumières. Maintenant qu’elle sait qu’il a bel et bien existé ce fantôme, puisqu’il figure orange et brillant dans un catalogue des Galeries Lafayette daté de 1967, pas du tout à la page Le Monde Enchanté de l’ORTF, là était l’erreur, mais à celle des jouets téléguidés, alors qu’il n’avait pas de fil ni de bouton de commande au bout de ce fil suggéré par l’en-tête de la page « Téléguidés » en compagnie d’autres jouets tels un Coupé Austin Healey rouge avec câble et volant de direction et une DS 19 bleue pâle, ce qui laisserait à penser à une erreur de référencement au catalogue : sauf si « téléguidé » englobait alors d’autres mécanismes de déplacements comme un automate par exemple, celui-ci rentrerait-il dans la catégorie « téléguidé » donc piloté à distance, l’automate ne l’évoque en rien si l’on considère un tel jouet mécanique mu par des systèmes de ressorts et de roues dentées ; ou alors téléguidé par l’idée de son créateur, une sorte d’hypnose conduite, mécanismes et énergies dont le ressort ou la pile seraient les canaux : une motricité peu ou très élaborée, comme pour ces poupées ou singes mécaniques dont les bras s’articulent pour faire quelque chose de répétitif, jouer du tambour, porter une minuscule tasse de thé à des lèvres de porcelaine, plus la petite musique, ce qui n’est pas le cas ici ; dans les années soixante cela pouvait-il donc ressortir du téléguidage, après tout le programme Apollo 1 avait brûlé avec ses astronautes à bord et le vaisseau spatial de Neil Armstrong, deux ans plus tard en noir et blanc, ne se déplacerait pas au bout d’un fil ; il fallait actionner un poussoir sous son ventre, pas de fil, une pile plate, de celle-ci elle se souvenait, et il se déplaçait tout seul, comme la DS 19 bleue pâle électrique, et pouvaient-ils être considérés comme des automates à énergie électrique et non mécanique, et puis la DS 19 n’était capable que d’avancer toute seule : lui il avançait et tournait tout seul, par énergie électrique aussi, certes, mais en plus il changeait tout seul de direction après avoir buté contre un obstacle, et s’il restait parfois immobilisé c’était d’une roue coincée entre deux tomettes ébréchées et c’est là que tout change, puisqu’il n’avançait pas seulement tout seul mais il réagissait à l’obstacle tout seul, comme si l’obstacle le téléguidait, comme s’il voyait l’obstacle ; et qu’une main d’homme ait conçu un Pollux tout rigide hypnotisé par l’idée matérialisée et fluide de son créateur, avec la ruse de surcroît de lui faire éviter les obstacles et en 67... Aussi quand elle a pu lire bien plus tard la légende entière, page 25 du catalogue des Galeries Lafayette – Cadeaux 1967, dans le cadre noir au dessus de la photographie couleurs de Pollux est écrit : B – 48.41.99 – Ils battent des mains avec enthousiasme devant leur grand ami Pollux qui revient plus drôle que jamais, grâce à un mouvement électrique « non-stop », il circule chez vous, change de direction devant un obstacle, et ses yeux lumineux clignotent avec lampe et bruit. Long 36 cm..........40,00. Elle ne se souvient pas d’yeux qui auraient clignoté ni du bruit mais qu’il ait tourné tout le jour de Noël, possible, l’arbre était un pin coupé à la scie dans la pinède pas très loin, la neige du coton hydrophile effiloché et un papier roche brun à mouchetures blanches et vertes et grises figurait le désert ou un endroit désertique quelconque, puis trois cailloux plats, deux verticaux pour les murs et un plus grand calé à l’horizontale pour le toit, et peut-être de la mousse verte et rousse prélevée dans la même pinède, et un dromadaire, elle se souvient du dromadaire au pelage caramel feutré, et le téléguidage organisé de main d’homme se serait niché jusque dans les yeux lumineux, si bien qu’effectivement il n’avait pas besoin de buter contre l’obstacle pour changer de direction, non non, il voyait l’obstacle et conséquemment l’évitait. Piles changées ou pas, cela pris fin : longtemps Pollux comme fendu en deux, d’un côté le ventre ouvert jaune pâle avec roues moteur et emplacement des piles, de l’autre le pelage orange de plastique rigide en forme de tente bédouine, le gros nez noir la langue rouge les yeux creux, dans une panière sous l’escalier, avec d’autres jouets (un Télécran, une machine à imprimer grise et rouge avec ses caractères en caoutchouc) : Pollux inerte était toujours Pollux. Dans sa carcasse creuse vivaient comme des lapons perdus dans la toundra des cochons et des poules en plastique, grouillaient des ivoires chinois des cafés Maurice, Pollux pour toujours fendu, sur le flanc ou sur le dos, bancale et encombrant, malcommode à ranger, personne ne l’a posé à l’endroit sur une étagère en décoration par exemple, ni au pied d’un lit. Le chien est mort plus tard, on a dit qu’il avait été empoisonné, un chien orange à truffe brune et rose, on a dit qu’il était enterré dans la pinède et qu’on ne sait plus où. De la terre creusée et retournée, des cailloux par-dessus mais ce n’est pas sûr. Elle espère ça aussi, de la terre et c’est tout, une pierre et une croix quelque part dans un bois ou un champ. Mais ce n’est pas propre il paraît, ça ne se fait pas, plus, sauf pour les moines. Et d’ailleurs après les combats du Bois-le-Prêtre autour de la Croix des Carmes elle a vu aussi les soldats morts apportés un à un sur des civières, quatre brancardiers en képis par civière, jusqu’au tombereau, et chaque mort versé sur le plateau d’un habile et rapide retournement du brancard, et comment le préposé au chargement en blouse et képi bleu se hisse sur le chariot pour arranger tout ça, saisit aux épaules comme coins de gros sacs ou soulève par la ceinture comme colis, organise ainsi la pile de cadavres avec souci de géométries et d’équilibre des masses, pousse, tasse, alterne corps-tête à droite ou corps-tête à gauche, une couche garance une couche bleu-horizon, soit semelles (et parfois il manque une jambe), soit mèches brunes qui dégringolent, puisque si les brancardiers ont raté leur coup le manutentionnaire retourne avec dextérité le soldat pas tout-à-fait rigide face contre pieds du compagnon d’armes une couche plus bas, et entre deux livraisons le préposé saute de la plate-forme et fait un rapide tour du tombereau d’un œil attentif soucieux professionnel, puis s’élance à nouveau sur le plateau puisqu’une nouvelle viande, à moins qu’il ne recule d’un pas, jauge l’empilement et, satisfait, revienne pousser d’un coup de pied agacé consciencieux un bras ou une jambe échappés, quelquefois attrape un linge dans la poche ou autour du coup du mort et lui en couvre le crâne, puisqu’on ne voit plus figure, et 5199 fois ceci, hommes sous de l’herbe qui sera des années plus tard très verte et entretenue, chacun une croix et un nom et des dates, ceux avec des pierres dressées et plates à part, et puis emmêlés ensemble 962 fois des sans noms sans dates précises hors la dernière connue, et en fragments ceux-là, exhumés d’un peu partout autour de la fontaine du Père Hilarion, et la Croix des Carmes sauvée et enchâssée dans une haute sculpture de pierres assemblées. Avec les petites au Pétant chaque printemps elles cueillaient les coucous, autant que ce qu’une main toute seule peu serrer par leurs grands hampes vert tendre, et elles lisaient les noms et les dates, et des petits vases jaunes renversés et tremblotants dépassaient les étamines odorantes et tombait du pollen orange. Comme l’odeur persistait, des fumigènes à l’insecticide et-ou au désinfectant avaient été actionnés, des autocollants sur les portes signalaient la condamnation provisoire des 18 chambres et de la cuisine collective du demi-étage, les résidents répartis entre le neuvième étage des femmes et quelques chambres libres dans l’autre demi-étage, certains s’étaient à propos éclipsés, à Paname chez des frères ou des cousins, ou tout simplement partageaient provisoirement les sept mètres carrés d’un autre résident, c’était coutumier, on parlait même de familles, quand on croisait des enfants c’est qu’ils visitaient un oncle, et dans le couloir exigu, les matelas en 90 au garde-à-vous devant chaque porte. Combien de temps cela a duré, quelques jours, une semaine. Bien plus de temps avait coulé avant que la direction ne soit alertée, qu’elle s’en émeuve, mande pompiers forces de l’ordre et le maire qui seul est en droit de déverrouiller une telle porte, après des recherches, certainement, hâtivement, d’un proche ou d’une connaissance, de la famille qui n’existait pas ; la hâte inutile, sauf pour la puanteur exhaussée par le chauffage excessif, et qui avait gagné la cuisine collective où grouillaient des blattes à la tombée du jour et la deuxième partie de l’étage, puisque de proches personne ne lui en connaissait, depuis 1974 qu’il logeait là, 39 ans, croisé de loin en loin le matin ou le soir, aperçu et salué d’un signe de tête dans l’escalier à double révolution jaune et orange, à la laverie, à la mosquée attenante à l’immeuble voisin, et on ne sait pas comment, et on ne veut pas savoir, les films et les séries donnent housse grise à zip, brancard aluminium, techniciens masqués en combinaisons de papier blanc, peut-être que le maire a vomi après, dans l’un des deux escaliers qui se croisent dans la même cage, l’ascenseur encore en panne, ou devant le local poubelles au rez-de-chaussée près des machines à laver, ou devant l’entrée de la tour, là où deux bancs face à face sur la pelouse pelée et un lampadaire à boule ronde et blanche, et on ne sait pas ni où ni quand ni comment du corps, à peine qui, il se dit juste qu’on repeuplera bien les chambres, 400 euros le mois, à la longue, même la sienne. Et elle se demande si ses propres chats lui dévoreraient alors les lèvres.

proposition n° 32

Un nuage passe. Qui le regarde dans la ville ramassée entre périphériques lignes à haute-tension tours anguleuses, câbles, signalisations, le cœur en sursaute et oublie, ce qu’elle se dit, pour ne pas mourir illico et continuer le périple quotidien, aller au travail, s’enfermer au travail, sortir du travail, entrer dans un établissement où d’autres enfermés travaillent à fournir les denrées et accessoires propres à la reprise du travail, dès le lendemain, et restent les nuits et ces deux jours hebdomadaires pour organiser l’intendance des jours à venir destinés au travail, puis s’accorder tout un jour ou un demi-jour ou un quart de jour à regarder les nuages, pour peu que l’on se souvienne de leurs présences ou que le désir ne s’en soit point émoussé. Du ciel ne plus savoir qu’en attendre un peu de lumière, de la pluie de la neige du vent, une lune rouge, les traînées blanches des avions, des étoiles survivantes de l’apocalypse orangée, ou le passage du soleil derrière ou par-dessus le peuplier, et sa disparition à cause d’un nuage. Quel temps fait-il, tous les temps. Que dit la météo, ne regarde pas le ciel, demande au journal télévisé, à la radio, à l’application, au panneau lumineux de la pharmacie qui affiche la température. Quelle saison, celle des feuilles mortes sur les trottoirs et du vacarme du souffleur thermique, du bitume fondu et des semelles noircies, du sel répandu sur la boue savonneuse, des pluies adhésives aux vitrages des transports. Avec les petites, dans les près, au jardin loué, couchées dans l’herbe on devinait quelle figure ce nuage, quelle histoire, et si la lune regardait en souriant ou grognon, le soir on cuisinait dans les casseroles des petites et grandes ourses. Un jour le soleil s’était couché vers midi, il fit sombre mais pas nuit, juste que les couleurs avaient disparu et le silence de l’obscurité sépia feutrait le pré, et on se surprenait à chuchoter, puis le soleil était réapparu sans se lever et un coq avait chanté et les vaches mugi. On mesurait la féerie de l’air à l’aune des montgolfières soyeuses, toucheraient-elles les nuages, le grondement des flammes réactivées de loin en loin renseignait. Les triangles d’oies sur le tracé de la Moselle, de Nord en Sud, je suis Niels. Les triangles interchangeables du ciel sur la place triangulaire, ciel blanc de neige, noir grumeleux d’orage, bleu mouillé du printemps, bleu bébé puis brumeux des grosses chaleurs d’août, ou pesant de bure grise et des hachures de la pluie. Dans ce pays-ci la lumière. Il fait beau même quand il pleut. Ici les gens se plaignent du mauvais temps et il fait beau tout le temps, tout le temps même quand il pleut vente et s’abat un déluge de météores. Elle a vu une nuit de cet août de l’année, Saturne dans l’anneau, œil rivé à un télescope, et des dizaines d’années de croyance saturnienne – planète noire et bleutée ceinte de jaspe noir bleuté – écroulées, toute une vie de mélancolie noire pesant sur une destinée qu’elle ne comprend toujours pas, et ce qu’elle a vu s’est collé à jamais de l’intérieur aux rétines : une tasse de porcelaine sur sa soucoupe, inclinées sur la gauche et d’un blanc si pur et phosphorescent, luminescent, quelle idiote. Et cette nuit-là, près d’Aups, dans ce stade festonné de guirlandes rouges, de ce rouge falot utilisé par les photographes du temps où ils développaient leurs pellicules, dans cette chambre noire à ciel déclos et bordée de lumignons inactiniques depuis le château aux sources et canaux chantants, puis dans la grande rue portée par des platanes multicentenaires, semblaient-ils, tant la chaussée s’étrécissait à leurs pieds, et un hibou jetait son cri velours, et ce balisage jusque dans le stade où des tripodes supportaient des emboîtements de cylindres, et on ne voyait pas les visages des astronomes qui les manipulaient dès que le ciel tournait, et les badauds des étoiles comme des ombres mendiantes en files dociles, et elle avait présenté la sébile de son regard cyclope, elle avait reconnu Saturne par l’anneau étincelant, et aussi Mars la rouge par son brûlot, et les laiteuses voies, mais aussi les comètes, et celles-ci les yeux nus, les flèches blanches des comètes chevelues, et les autres, celles-là même avec lesquelles elle était déjà en commerce, les sanglantes comètes. Elle aurait voulu un champ sans personne, ou une garrigue, ou un lit de granit et se coucher et tomber dans le ciel. Les nuits de canicule, et parfois les autres nuits, entre les pots de verveine et de géraniums, quand elle est sûre que les voisins endormis ne viendront pas à leur fenestron, sur la terrasse carrée elle s’allonge, déroule ses vertèbres sur le carrelage vieux-rose, entre les crêtes des hanches cela fait une vasque, sous la nuque et les reins un creux. Elle dérive dans l’océan aérien, un chat se love dans la vasque, elle entend passer les escargots dans ses cheveux. Il lui faut se relever avec précaution, ne rien briser, emporter la buée céleste derrière les volets ouverts, laisser entrebâillée la fenêtre. Le matin vers sept heures, et aussi le soir vers dix-neuf heures, un bol d’argile entre les mains, assise sur une courte chaise blanche bonne à rempailler, dans l’encoignure entre le frigo et l’élément-de-cuisine intégrée-vitrocéramique, son regard hésite, la perspective Nord salon-jardin-chênes-montagnes par la porte-fenêtre, ou bien une autre diagonale, en Nord-Est le rectangle de l’imposte qui couronne la porte d’entrée. Les nuées vont, par le rectangle bleu, toujours bleu, parfois effiloché, ou franchement outremer, ou anthracite d’orage, les nuages vont se transforment et passent, très petits ou grands comme des pays, très vite ou stagnant, dix sortes de nuages, depuis ou vers le Nord où sont les petites. Au premier plan, si l’on ignore la vitre tachée de poussière, l’une des volutes rouillées de la marquise, un carreau cathédrale brisé où s’emmêlent des lianes de la vigne, sèches et raides ou feuillées de vert ou de roux, à la tombée leurs silhouettes, leurs découpes leurs détails bien plus lisibles qu’au lever. Traverse le rectangle bleu une hélicoptère jaune assourdissante, file vers la mer l’étincelle rouge et ralentie d’un avion muet, sonnent huit coups au clocher cinq cents mètres à l’Ouest, deux fois, toujours deux fois et ne compter réellement les coups que la seconde fois, et se demander si quelqu’un sur un nuage la regarde regarder le ciel.

proposition n° 33

Le soir encre Waterman bleu-nuit, la lune pleine et dorée et l’air oxygéné de frais, comme gracié de la canicule, depuis le 25 août 2018 à neuf heures du soir exactement, et les cigales affolées se taisent épuisées, elles ne geindront plus de nouveau un peu avant dix heures alors que la terre exhalait le torride jour, redonnait quelques degrés supplémentaires de moiteur, ceci chaque soir depuis fin juin, mais c’est fini pour cette année. Le mas calfeutré déverrouille ses fenêtres, la respiration des grands chênes, des tilleuls, du chèvrefeuille et du jasmin, des ipomées toujours vaillantes en olifants violets traverse la pièce d’une fenêtre à l’autre, soutenue par la senteur acidulée de la citronnelle à même la peau. Sur le bureau, un bol d’argile nue, le rond doré d’une lampe juchée sur patte d’insecte, la lueur pénible de cette feuille dématérialisée. Une armée, semble-t-il, de grandes sauterelles vertes Tettigonia viridissima épaissit l’obscurité de ses stridulations, des enfants crient d’effroi feint dans de grands fracas d’eau claquée, une odeur de plastique brûlé puis de pétrole, balayée par celle d’une chair brûlée, les aboiements d’un petit chien (tais-toi Chanel, tais-toi), des rires épais et des conversations à fréquences zigzag un peu plus loin, un chat feule après une tarente ou un rat des champs, le minuscule carré blême d’une télévision plus haut dans une villa sur la colline, le papet Guy s’endort sur un verre à whisky de vin d’orange, le pizzaïolo à la camionnette enfourne dans un four à bois inodore sur la route devant le supermarché, les visages des clients descendus ou pas de leurs voitures éclairés par leurs I-phones, le buraliste et sa femme ferment boutique pour la semaine enfin les vacances, le pisciniste dégonfle le canard et la licorne arrimés au pick-up devant sa boutique, les vigiles rognent la nuit, Antipolis est le royaume noctiluque des techniciens de surface, des nourrissons s’endorment leurs photos s’envolent en 3G, dans le village perché des touristes bronzés et lookés en touristes du Sud dînent en terrasse (tables à nappes, deux à trois verres, bougies en photophores, smartphones, seaux à glace, spécialités provençales ou poissons), des pneus jouent à dégommer en crissant autour du rond-point avant de mettre les gaz sur Opio rond-point Coluche et rebelote, le voisin du dessus tâtonne le fracas de ses os tuteurés de métal, un chauffard au téléphone, la vieille femme à l’extrémité du hameau s’y endort depuis l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes l’on ne dit plus maison de retraite, elle entend en rêve la Tettigonia Viridissima les soirs d’été, des rongeurs furtifs s’en prennent aux jujubes malgré les épines meurtrières, les chats en triangle patientent, une vingtaine de kilomètres plus bas en bord de mer l’on achète des glaces sous les remparts de la vieille ville et l’on envoie sa propre photo de soi-même et des glaces en question par satellite, l’on prolonge le dîner à la lueur des bougies, s’achemine vers la plage dansante, joue au Casino, se baigne dans la mer noire, déambule sur les quais devant les propriétaires de yachts ou inversement, sur les plages de galets importés la musique en I-phone, les petits chiens de race à colliers fantaisies assortis aux coques, de I-phone, l’on s’embrasse se dispute par sms blafards, les chevaux et les ânes dorment, les pigeons pas encore, les tourterelles si, le cri de la chouette pour plus tard, après les dix coups au campanile donnés deux fois, il n’y aura pas de détonations ce soir, pas de feux d’artifices crépitants, pas de fêtes privées décibels et DJ et cris forcés ce soir, Tettigonia, c’est la fin de l’été.

proposition n° 34

Les orages arrivent souvent par le Nord, les nuages d’orages : l’ouate grisonne, dévore le bleu, s’amoncelle plateau de Caussols ou bien col de Vence, ceux-ci impuissants à les retenir plus compatissent depuis leurs calottes de pierriers arides à cette grande colère des nuées qui s’assombrit, noircit, vire à une fureur comme sanglot violent, éventration du chagrin ; les orages ne chouinent pas, ils hurlent, se jettent à terre là où le paroxysme les terrasse. Sous les caillouteuses cimes érodées les forêts attisent les humeurs noires, assoiffées, oublieuses des foudres et éboulements. À Courmes, au pied de la falaise, une famille de chênes verts entoure son patriarche, mille ans à lui seul et les petits si vieillards. Dans les gorges, le Loup ouvre un gosier céladon. Les Alpes devancées par les Préalpes pressent ensemble du front contre le littoral hyper urbanisé, l’excès de bleu, érigent des dossières protubérantes, d’épineuses cuirasses. Chaque route bute contre un sommet, un hameau en fin du monde, une vallée plus tortueuse et encaissée que sa voisine. L’hiver, les plateaux s’enlisent, les cols se boutonnent de panonceaux blanc sur rouge superposés aux panonceaux blanc sur bleu. Pas d’échappée.

L’autostrade vers l’Ouest. Saignée gangrenée entre littoral et massifs. Aplats bleu conjoints aux aplats émeraude ocres mutilés grouille bitume. Voie neutre et banale. Passe-partout. Par l’arrivée partir. Fin d’hiver. Franchir l’Estérel. Traverser le pays ennemi. Atteindre Aix, libre. Dépasser les mimosas. Tomber les vignes nues. Hésiter les échangeurs. Ici Aix. Là-bas Lyon. Hier Massy. Demain Toulouse. Ne pas poser pied dans le pays d’enfance. Des éventreurs de petites filles. Grenier. Cellier. Tombe inconnue du soldat Pollux. Changer de direction devant l’obstacle. Actionner le rabot thermique de la voiture. Les yeux luminaires en veille. Téléguidage hypnotique d’une vision. Enquêter. Poser les questions après Aix. Comment. Est-ce que. Quoi. Qui. Le ciel cru. La mer et ses flots. Torpeur. Le grand mûrier serait vivant. Hier un peuplier. Avant-hier les bois mitraillés. Ici un tilleul. Je l’ai toujours su. Le dernier témoin de ce temps l’a dit. Il pleure.

Le soleil incliné vers l’Occident s’éloigne du midi & les zéphyrs s’éveillent à l’heure ordinaire, envoyant leurs douces haleines pour rafraîchir la terre. Les détroits & les anses, les baies fourmillent d’une multitude de poissons qui, garnis de nageoires et d’écailles, fendent les ondes vertes. Quelques-uns solitaires, d’autres avec leurs semblables paissent l’herbe de la mer & se promènent dans des bocages de corail. Tantôt ils jouent en effleurant subtilement la surface des eaux, tantôt ils montrent au soleil leurs robes changeantes et dorées ; quelques-uns dans leurs écailles de perle attendent à leur aise une nourriture liquide ; le veau de mer et le dauphin voûté folâtrent légèrement sur la plaine calme ; des baleines prodigieuses en grandeur se roulant pesamment avec leur masse énorme soulève la mer profonde. Là, Léviathan dort étendu comme un promontoire sur les abysses, ou nage, semblable à une terre mouvante & rejette par ses barbes une mer qu’il attire par ses ouïes. Devant les rivages les méduses violettes font le décompte & les corps célestes illuminent le miroir moiré des flots, donnant le cardinal : l’extrémité Sud du monde où chutent les grandes eaux dans les cieux aériens.

A l’Est l’Italie. La latitude de la ville de Lucca est 43.843 en Degrés Minutes Secondes. La latitude de la ville de Mouans-Sartoux est de 43.6167. La latitude de la ville de la Seyne-sur-mer est de 43.102362. Autres villes situées sur le 43e parallèle Nord : Tolbukhin en Bulgarie, Hamilton et Oshawa au Canada, Yining Urumqi et Changchun en Chine, Split en Croatie, Pau Tarbes Toulon et Toulouse en France, Pitsunda en Abkhazie, Asahikawa au Japon, Alma-Ata au Kazakhstan, Soshi Nalchik Ordzhonikidze et Groznyy en Russie, La Corogne Santander et Bilbao en Espagne, Nis et Leskovac en Yougoslavie, Mason City et Spencer dans l’Iowa, Boise et Idaho Falls dans l’Idaho, Brunswick dans le Maine, Port Huron dans le Michigan, Lebanon dans le New Hampshire, Neponsit Syracuse Rochester et Utica dans l’état de New York, Coos et Roseburg dans l’Oregon, Sioux Falls dans le Dakota Sud, Boscobel et Milwaukee dans le Wisconsin et Riverton dans le Wyoming. Giulio et Maria se marient à la hâte le 8 décembre dans la commune de Bientina, au lendemain du Biennio Rosso ; milice aux trousses ils enfourchent leurs vélos la nuit même et, via Lucca, Vareggio La Spezia Genova Vintimiglia Nice Saint-Raphaël Toulon, ils rejoignent la Seyne-sur-mer où les Chantier Navals embauchent ; ils se cachent dans la camionnette d’un maraîcher et prennent à Livorno le bateau pour Marseille ; à Lucca ils s’enfoncent à pied dans les montagnes des Appennins par Pastino puis par il Monte Antola et les Alpes Ligures passent la frontière à Tende, mais c’est l’hiver ; ils marchent entre mer Méditerranée et montagnes par Carrare, Bolano, Carasco, se découragent au dessus de Genova où ils paieront un bateau pour Marseille qui les débarquera de nuit dans la baie de Menton ; ils pédalent de nuit jusqu’à Pisa et se faufilent dans un train en partance vers la plus proche frontière ; ils n’ont pas pris le Transatlantique ; ni l’Orient-Express ; ni le Transsibérien ; ni le Vintimille-Bordeaux ; ni le Vintimille-Paris ; de toutes les latitudes ils n’en connaissent qu’une seule et la suivent nez au ciel.

proposition n° 35

Les orages arrivent toujours par le Nord, les nuages d’orages : l’ouate grisonne, dévore le bleu, s’amoncelle plateau de Caussols ou bien col de Vence, ceux-ci impuissants à les retenir plus compatissent depuis leurs calottes de pierriers arides à cette grande misère de nuées qui s’assombrit, noircit, vire à une fureur comme spasme violent, éventration du chagrin ; les orages ne chouinent pas, ils hurlent, se jettent à terre là où le paroxysme les terrasse. Sous les caillouteuses cimes nivelées nulle forêt pour retenir les humeurs noires, visqueuses des boues et dévalements. À Courmes, au pied de la falaise, les troncs secs et mitraillés d’une famille de chênes entourent le corps du patriarche survivant, plus de mille ans à lui seul et ses enfants morts avant lui. Dans les gorges, le Loup ouvre un gosier rouge obstrué de débris – troncs, branchages, gravats, ferrailles, poutres – charriées depuis la station de Gréolières. Les Alpes devancées par les Préalpes pressent ensemble du front contre le littoral évacué sur deux à trois kilomètres de profondeur, contre ces excès de bleus s’érigent des digues protubérantes, d’extraordinaires cuirasses de béton flottant. Chaque route bute contre un éboulis, un hameau du soleil déserté, une vallée noyée. Le génie militaire jette des ponts d’acier, arase des collines en piste d’atterrissage, les hélicoptères et les drones survolent malgré la foudre toutes ces fureurs de fins du monde, chacune plus meurtrière et dévastatrice que la précédente. L’hiver, les plateaux s’enlisent, les cols se barricadent de panonceaux blanc sur rouge superposés aux anciens panonceaux blanc sur bleu. Pas d’échappée.

L’autostrade vers l’Ouest. Saignée gangrenée entre littoral et massifs. Aplats bleu conjoints aux aplats émeraude ocres mutilés trouille bitume. Voie neutre et natale. Passe-partout. Par l’arrivée partir. Fin d’automne. Franchir l’Estérel. Traverser le pays interdit. Atteindre votre ville, libre. Dépasser les gerbes. Tomber les signes nus. Choisir les échangeurs. Ici Aix. Là-bas Lyon. Hier Massy. Demain Toulouse. Ne pas cracher sur vos tombes. Les bourreaux pleurent aussi. Des éventreurs de petites filles. Grenier. Cellier. Tombe inconnue du soldat Pollux. Changer de liberté devant l’obstacle mort. Actionner le rabot thermique du lance-flamme. Les yeux luminaires en vie. Téléguidage hypnotique d’une mission. Enquêter. Poser les questions après Aix. Comment. Est-ce que. Quoi. Qui. Le ciel cru. La mer et ses flots. Vainqueur. Le grand mûrier est vivant. Hier un peuplier. Avant-hier les bois mitraillés. Ici un tilleul. Je l’ai toujours su. Le dernier témoin de ce temps l’a dit. Il pleure encore.

Le soleil incliné vers l’Occident s’éloigne du midi & les zéphyrs s’éveillent à l’heure ordinaire, envoyant leurs douceâtres haleines pour rafraîchir la terre. Les détroits & les anses, les baies fourmillent d’une multitude de corps de poissons qui, garnis de nageoires et d’écailles, couvrent les ondes vertes. Quelques-uns tressautant, d’autres avec leurs semblables englués dans l’herbe de la mer & mêlés aux squelettes des coraux. Tantôt ils flottent en effleurant subtilement la surface des eaux, tantôt ils montrent au soleil leurs ventres gonflés et gazeux ; quelques-uns sans leurs écailles de perle attendent à notre ruine pour une nourriture liquide ; le veau de mer et le dauphin voûté pourrissent vitement sur la plaine rase ; des baleines prodigieuses en grandeur se décomposent éparpillant leur masse énorme jusque dans la mer profonde. Là, Léviathan agonise étendu comme un ostensoir sur les abysses, ou dérive, semblable à une terre mouvante & rejette par ses barbes une pourriture qui coule par ses ouïes. Devant les rivages les méduses desséchées sont le décompte & les corps funestes infestent le mouroir moiré des flots, donnant règne au mal : à l’extrémité Sud du monde chutent les glauques liquides dans des cieux permiens.

A l’Est l’Italie. La latitude de la ville de Lucca est 43.843 en Degrés Minutes Secondes. La latitude de la ville de Mouans-Sartoux est de 43.6167. La latitude de la ville de la Seyne-sur-mer est de 43.102362. Autres villes situées sur le 43e parallèle Nord : Tolbukhin en Bulgarie, Hamilton et Oshawa au Canada, Yining Urumqi en Chine, Split en Croatie, Pau Tarbes Toulon et Toulouse en France, Pitsunda en Abkhazie, Asahikawa au Japon, Alma-Ata au Kazakhstan, Soshi Nalchik Ordzhonikidze et Groznyy en Russie, La Corogne Santander et Bilbao en Espagne, Nis et Leskovac en Yougoslavie, Mason City et Spencer dans l’Iowa, Boise et Idaho Falls dans l’Idaho, Brunswick dans le Maine, Port Huron dans le Michigan, Lebanon dans le New Hampshire, Neponsit Syracuse Rochester et Utica dans l’état de New York, Coos et Roseburg dans l’Oregon, Sioux Falls dans le Dakota Sud, Boscobel et Milwaukee dans le Wisconsin et Riverton dans le Wyoming. Giulio et Maria se marient à la hâte le 8 décembre dans la commune de Bientina, un mois avant la Befana ; police aux trousses ils enfourchent leur Vespa la nuit même et, via Lucca, Vareggio La Spezia Genova Vintimiglia, ils rejoignent Nice où décolle un avion pour Milwakee avec escale à New York ; ils se cachent entre les essieux d’un poids-lourd et prennent à Livorno le ferry pour Marseille ; à Lucca ils s’enfoncent à pied dans les montagnes des Appennins par Pastino puis par le Monte Antola et les Alpes Ligures, passent la frontière à Tende, mais c’est l’hiver : ils sont conduits en camp de rétention à Tarbes ; ils marchent entre mer Méditerranée et montagnes par Carrare, Bolano, Carasco, se découragent au dessus de Genova où ils paieront pour un bateau pneumatique qui fera nuitamment naufrage dans la baie de Menton ; ils volent une voiture à Pisa d’où ils sautent dans un train en partance pour Pitsunda ou Groznyy ou Split ; ils n’ont pas pris le Transatlantique mais Japan Airlines pour Asahikawa avec escale à Munich ; ou l’Orient-Express pour Ordzhonikidze ou Tolbukhin ; le Transsibérien jusqu’à Vladivostok puis un cargo porte-container pour Oshawa à moins qu’ils ne soient finalement descendu à Changchun ; ils ont pris le Vintimille-Bordeaux puis le Bordeaux-Bilbao ; le Train Bleu puis le RER jusqu’à Roissy et le premier avion pour n’importe où en Amérique, Lebanon, Port Huron, Sioux Fall... de toutes les latitudes ils n’en suivent qu’une seule, la 43e.

proposition n° 36

Pas d’échappée. Troncs, branchages, gravats, ferrailles, poutres. Les loups arrivent sans cesse par le Nord. Les plateaux s’enlisent. Les cols se barricadent de panonceaux blanc sur rouge superposés. D’extraordinaires cuirasses de béton flottant s’amoncellent plateau de Caussols ou bien col de Vence. À Courmes, un hameau du soleil déserté, une vallée noyée au pied de la falaise virent vers une fureur comme spasme violent. Les Alpes devancées par les Préalpes pressent ensemble de front l’éventration du chagrin des fins du monde Le génie militaire jette des ponts d’acier, arase des collines en piste d’atterrissage. Les rages ne chouinent pas, dévorent le bleu depuis leurs calottes de pierriers. Chaque route bute contre un éboulis, se jette à terre là où le paroxysme la terrasse. Sous les caillouteuses cimes nivelées nulle forêt qui ne soit rouge. Ses enfants morts avant lui grisonnent l’ouate pour retenir les humeurs noires, entourent le corps rouge visqueux de boue du patriarche survivant. À lui seul, l’hiver des orages ouvrira le gosier, nuage obstrué de fureur. Les hélicoptères et les drones survolent malgré la foudre tous ces débris charriés depuis la station de Gréolières. À ces dévalements arides, les gorges, impuissantes à retenir plus, compatissent sur deux à trois kilomètres de profondeur. Pour cette grande misère de huées, contre cet excès qui assombrit, s’érigent aux anciens panonceaux blanc sur bleu des digues protubérantes, chacune plus meurtrière et dévastatrice que la précédente.Contre le littoral évacué une famille de chênes noircit, les troncs secs et mitraillés. Ils hurlent plus de mille ans.

L’autostrade vers l’Ouest. Saignée gangrènera entre littoral et massifs. Aplats bleu conjoints aux aplats émeraude ocres mutilera trouille bitume. Voie pleutre et natale. Passera partout. Par l’arrivée partira. Fin d’automne. Franchira l’Estérel. Traversera le pays interdit. Atteindra votre ville, libre. Dépassera les gerbes. Tombera les signes nus. Choisira les échangeurs. Ici Aix. Là-bas Lyon. Hier Massy. Demain Toulouse. Ne crachera pas sur vos tombes. Les bourreaux meurent aussi. Des éventreurs de petites filles. Grenier. Cellier. Tombera inconnue du soldat Pollux. Changera de liberté devant l’obstacle mort. Actionnera le rabot thermique du lance-flamme. Les yeux luminaires en vivra. Téléguidage hypnotique d’une mission. Enquêtera. Posera les questions après Aix. Comment. Est-ce que. Quoi. Qui. Le ciel croira. La mer et ses flots. Vaincra. Le grand mûrier sera vivant. Hier un peuplier. Avant-hier les bois mitraillés. Ici un tilleul. Je l’avais toujours su. Le dernier témoin de ce temps le dira. Il pleurerait encore.

Le soleil incliné vers l’Occident s’éloigne du midi & les martyrs s’éveillent à l’heure ordinaire, envoyant leurs douceâtres haleines pour pervertir la terre. Les détroits & les anses, les baies tournoient d’une crevitude de corps de poissons qui, garnis de nageoires et d’écailles, couvrent les ondes vertes. Quelques-uns tressautant, d’autres avec leurs semblables englués dans l’herse de la mer & mêlés aux squelettes des coraux. Tantôt ils flottent en effleurant lugubrement la surface des eaux, tantôt ils montrent au soleil leurs ventres marbrés et gazeux ; quelques-uns sans leurs écailles de perle se dissolvent à notre désespoir pour une nourriture liquide ; le veau de mer et le dauphin cloué pourrissent vitement sur la plaine rase ; des baleines prodigieuses en grandeur se disloquent éparpillant leur masse énorme jusque dans l’amer monde. Là, Léviathan agonise étendu comme un astre noir sur les abysses, ou dérive, semblable à une pierre mouvante & rejette par ses larmes une pourriture qui suinte par ses ouïes. Devant les visages des méduses desséchées l’on décompte & les corps funestes infestent le mouroir moiré des flots. Dominant l’extrémité Sud du monde où chutent les glauques liquides dans des cieux permiens, le fortunal, le mistral, un cole effrené, de terribles sions et des trombes marines renversent dans leurs fureurs la pestilentielle cascade sur les cruelles cités.

A l’Est l’Italie. La latitude de la ville de Lucca est 43.843 en Degrés Minutes Secondes. La latitude de la ville de Mouans-Sartoux est de 43.6167. La latitude de la ville de la Seyne-sur-mer est de 43.102362. Autres villes situées sur le 43e parallèle Nord : Tolbukhin en Bulgarie, Hamilton et Oshawa au Canada, Yining et Urumqi en Chine, Split en Croatie, Pau Tarbes Toulon et Toulouse en France, Pitsunda en Abkhazie, Asahikawa au Japon, Alma-Ata au Kazakhstan, Soshi et Nalchik et Ordzhonikidze et Groznyy en Russie, La Corogne et Santander et Bilbao en Espagne, Nis et Leskovac en Yougoslavie, Mason City et Spencer dans l’Iowa, Boise et Idaho Falls dans l’Idaho, Brunswick dans le Maine, Port Huron dans le Michigan, Lebanon dans le New Hampshire, Neponsit et Syracuse et Rochester et Utica dans l’état de New York, Coos et Roseburg dans l’Oregon, Sioux Falls dans le Dakota Sud, Boscobel et Milwaukee dans le Wisconsin et Riverton dans le Wyoming. Giulio et Maria se marient à la hâte le 8 décembre dans la commune de Bientina, un mois avant la Befana ; police aux trousses ils enfourchent leur Vespa la nuit même et, via Lucca, Vareggio La Spezia Genova Vintimiglia, ils rejoignent Nice où décolle un avion pour Milwakee avec escale à New York ; puis ils se cachent entre les essieux d’un poids-lourd et prennent à Livorno le ferry pour Marseille ; puis à Lucca ils s’enfoncent à pied dans les montagnes des Appennins par Pastino puis par le Monte Antola et les Alpes Ligures, passent la frontière à Tende, mais c’est l’hiver : puis ils sont conduits en camp de rétention à Tarbes ; puis ils marchent entre mer Méditerranée et montagnes par Carrare, Bolano, Carasco, mais se découragent au dessus de Genova où ils paieront pour un bateau pneumatique qui fera naufrage de nuit dans la baie de Menton ; puis ils volent une voiture à Pisa d’où ils sautent dans un train en partance pour Pitsunda ou Groznyy ou Split ; puis ils ne prennent pas le Transatlantique mais Japan Airlines pour Asahikawa avec escale à Munich ; puis l’Orient-Express pour Ordzhonikidze ou Tolbukhin ; puis le Transsibérien jusqu’à Vladivostok puis un cargo porte-container pour Oshawa puis le Transsibérien dans l’autre sens pour Changchun ; puis le TGV Vintimille-Bordeaux puis le TGV Bordeaux-Bilbao ; puis le TGV Vintimille-Paris puis le Transilien jusqu’à Roissy et le premier avion pour n’importe où en Amérique, Lebanon puis Port Huron puis Sioux Fall... de toutes les latitudes ils n’en suivent qu’une seule, la 43e. Cent ans plus tard, ils recommencent, prennent des avions pour des villes de longitude 10. Bafang au Cameroun, puis Likasi au Congo à cause de Spirou, puis Frederikshavn au Danemark, puis Mikomeseng en Nouvelle Guinée, puis Lambarené au Gabon pour le docteur Schweitzer, puis Eisenach pour Johann Sebastian Bach, puis Kissidougou en Guinée pour le nom, puis Crémone pour les violons, puis Trondheim en Norvège à cause de Lapinot puis Sfax en Tunisie à cause de Sousse.

proposition n° 37

Elle, elle n’a rien fait de tout ça, aucun voyage exotique instructif artistique dépaysant, ou si peu que cela ne compte pas, elle avait autre chose à compter, personne sur qui compter et deux petites qui comptaient sur elle, trop, foutez-lui la paix avec la charge mentale, encore un concept à la mode, c’est trop tard, le mal est fait, faut vivre avec, et compter sur soi, elle aussi elle peut les enchaîner les trucs à la mode qui traversent tous les lieux entre quatre murs, burn-out et charge mentale, application Yuka est-ce que j’achète de la merde avec additif dangereux, ben oui mon commandant et l’autre qui jette son paquet de pâtes empoisonnées Barilla en déballant ses courses, et se rue chez telle enseigne de surgelés leurs plats exotiques délicieux, et chez machin trouvez-vous du bio d’Espagne ou des avocats du Pérou à perdre un bras et une forêt et la terre qui va avec, et le pot de béarnaise avec conservateur obligé après le jus de fruit bio ça le fait aussi hein, autre expression dans l’air du temps, ça le fait, certains avec ça ou d’autres parlés dans le vent en truffent leurs bouquins ça se vend bien, de la nouvelle littérature en phase avec son temps, renversante contemporanéité, c’est trop intello ce mot, et pour rejoindre le défilé contre le réchauffement penser à bien garer le quatre-quatre climatisé, après le tourisme low cost à l’autre bout du monde c’est toujours ça de moins de pollué devant sa porte, il faut qu’elle s’arrête là, elle l’injuste l’excessive l’intello précaire, elle va hurler, elle hurle. Que lui chaud les villes, toutes les mêmes devenues, pas envie l’inventaire de ça, changez le nom et le panneau de place, saupoudrez de plus ou moins de nuages et de soleil et de pollution et basta. Que reste-t-il des campagnes. Des endroits pour les villes. Des envers du monde. Des fantômes. Elle serait un fantôme. Le sera à terme. Et toutes les villes seraient les mêmes, et jointées pareillement à l’identique des mêmes, et telles plages azuréennes ni plus ni moins urbanisées que telles plages thaïlandaises ou portugaises, balisées de gares et aéroports consanguins, reliées de voies multiplicatrices, de centres commerciaux aux ressemblantes et tendancieuses architectures mêmement bétonnées et vitrées, à boutiques clonées, à marchandises répliquées, vêtements superfétatoires, équipements domestiques réactualisés d’un iota, bibelots indispensables, le capot ouvert de la machinerie commerçante révélant les intérieurs de tous et chacun, matériaux transformés distribués par statistiques et pronostics, et entre Théoule et Nice, et Nice et Livorno, les mêmes couloirs, cuisines, chambres, salons, jardins, salles de bain, classables par niveau d’aisance, les mêmes vaisselles, chaussures, tondeuses, sushis, pour chaque catégorie case profil, hors incursions arrivistes, et quel ennui. Depuis Cannes le câble CC4 s’enfonce dans la mer sur 190 km et par 2650 mètres de profondeur resurgit à l’Île-Rousse. Les douze colonnes octogonales en marbre de Carrare d’un cloître fortifié à l’aplomb du large. Un concert vermillon dans une salle blanche sur les remparts. Le fantôme du suicidé rue de Révély. Une chouette en vase dans une cuisine à tomettes. Dans le couloir un minotaure dans une assiette sécurisée. Le tunnel ovoïde d’une bouche d’égout donnant sur une plage prisée. Des filets de pêche en nylon bleu au plafond. Un cheval ailé dans une chapelle enterrée. Des serviettes bouclées au Grand Hôtel. L’orque prisonnière à une encablure de la liberté. Le passage cimenté sous la voie. Les galets volés à la Durance. Une piscine couverte d’or ruisselant sur un yacht à trois étages. Un appartement dans une résidence sécurisée, deux-trois-quatre-chambres terrasse avec vue sur. A meubler soi-même. La pierre inamovible d’un moulin démâté. La casemate vide du péage. Des fourmis dans un fût vermoulu. Un cabanon décapité. Des lombrics dans une jardinière de surfinias. Des souches concassées en poudre. Un igloo de pierres antiques pour les abeilles. Des fissures dans le trias gypso-argileux. Des carrières souterraines d’argile sous les caves neuves. Une source furieuse dans 2600 mètres de fonte rivetée. Des cloportes sous les pots. Une perruche bleue dans le tilleul. Trois moutons sur le parking. Renart sous un chêne Tauzin. Ysengrin dans Courmes. Les tripes empoussiérées des gens au chaland des brocantes. Le moment où ça a merdouillé tout ça doit bien se nicher sur un vieux tapis, une planche sur deux tréteaux, de ceci l’inventaire, chercher comptabiliser recenser fouiller examiner nommer, le livrer.

proposition n° 38

En faire un livre. Le livre de tous les objets en métal de la brocante de Cabris, de chaque objet en bois, en papier, en plastique, en terre, en végétal et ceux fabriqués de la conjugaison de deux matériaux, puis trois, puis quatre pour peu que cela existe, et recevoir leurs discours ; ou le livre de tous les végétaux recensés sur une portion de ville et remonter à la chaîne de leurs présences, semences et disparitions, éradications ; le livre d’une feuille de chêne Tauzin, caduque, lobée, la distribution de ses nervures, le tout en calque sur la morphologie d’un territoire et ce que ça dit ; une dystopie autour de la végétalisation tropicalisée d’une ville entrant dans une ère de sécheresse et comment les camps se formeront et la guerre qui s’ensuivra autour de l’eau ; une uchronie sur la désurbanisation du col de Vence ; une autre sur le remplacement des habitations en béton de moins de 50 ans par des constructions de pierre et de brique ou bois, le renversement des clôtures, comment on débitume dans la joie les cours, places, préaux, etc. ; une année, jour après jour et nuit après nuit, à partir de la météo, des pensées, dérives, d’une femme solitaire ; l’histoire du chibani rue de Longjumeau à partir de sa maison, son jardinage ; la véridique épopée de la fuite d’Italie de Maria et Giulio sur la latitude 43 ; un banc et sa vie de banc avec les vivants et les morts ; comment trois arbres font un violon et deux arbres un archet et le temps et l’espace et le son et les mains que ça prend ; comment on travaille dix vingt trente fois à modeler à mains nues un pot d’argile jusqu’à ce que coïncident l’imaginaire logé derrière le front, l’air et la plasticité de la glaise, puis l’épreuve du feu et si on fait les villes comme ça aussi ; une enquête sur les maisons d’un quartier sans livres dedans (définir à partir de combien livres : 1, 5, 10 ?) et ce que ça dit du quartier ; comment une personne seule dans une ville traverse invisible le temps et les espaces ; ce qu’a vu le chêne millénaire depuis la falaise de Courmes (pirates, Napoléon, braccianti, expansion des villes côtières, etc.) ; la superposition des cartes géographiques du village de P... (carte de Cassini 18ème siècle, Carte de l’état-major 1825-1866, Carte IGN 1/50.000 de 1950, Photos aériennes historiques 1950-1965, Carte IGN actuelle), les géomètres, les gens autour qui ont assisté aux mesures ; les conséquences des écrits de l’Abbé Pluche sur la mer et la nature et les croyances touristiques qui s’ensuivent encore ; comment le lion et le petit cheval blanc se retrouvèrent près la maisonnette blanche au ruisselet bleu ; le livre du mélange de deux à trois livres parmi les précédents.

proposition n° 39

En bordure de la route de Nice, après une nouvelle villa avec piscine construite d’un assemblage de plaques de béton coulé, ceinte de murs de béton végétalisés, dernière villa sur la route des bois qui longe cependant un peu plus loin à droite un golf, un parc naturel à gauche, une portion de forêt a été déboisée l’hiver dernier, aplanie au printemps par quelque bulldozer jaune, les accès empêchés de part et d’autre par une chaîne et une traverse de métal cadenassées à leurs supports, décourageant tout automobiliste à stationner là, verrouiller, s’enfoncer dans les sentes convergentes vers le parcours connu des promeneurs, cyclistes, joggeurs, et ceci en six ou huit mois tout au plus. Au milieu de l’été, une pyramide de souches, par quelque Hercule à bras d’acier, digne d’une caricature de monstration, ou évoquant la force et la bêtise d’un gros personnage de bandes dessinées, s’attendre à le voir surgir des bois avec une vitesse exagérée, hilare, une souche en équilibre sur le plat de la main. Le parc de la Navale offre 5 hectares de promenades sur le bord de mer, sur un site chargé « d’empreintes, de traces, d’histoire, de forces naturelles » que la création paysagère aura voulu « prolonger renforcer dévoiler » vingt ans après l’arasement et l’abandon du lieu. Ont été conservé la Porte des Chantiers, le pont basculant, et plus loin, après la darse agrandie pour recevoir les navires de croisières, la nef de l’Atelier Mécanique. Les trois nefs, puisqu’elles sont trois, seraient transformées en centre commercial prochainement, avec cinéma multiplexe et hôtels, conservant les structures, après désamiantage, dépose, démolition de l’Atelier Mécanique, de l’atelier des Turbines et de l’atelier des Plans, peut-être, puisqu’elles sont trois nefs et immenses. A la fin de l’été, des engins jamais vu étaient en place, depuis la route tôt le matin ils semblaient immobiles, comme parqués pour des travaux titanesques mais envisagés ailleurs, puisque l’on croît toujours que les malheurs, ce n’est pas pour nous qui sommes ici. Les Chantiers navals ont eu besoin d’une vingtaine d’années pour recevoir le vocable de friche industrielle. Place de la Lune, devant la Porte des Chantiers par laquelle embauchaient les ouvriers, et aussi aux ruines invisibles de la Rotonde réservée aux bureaux de la direction, des hommes et des femmes ont pointé vingt ans dans le vide des Chantiers rasés, notamment à 6h et 14h l’été des horaires-bloc, puis repartaient par les rues de la vieille ville, et s’empêchaient de penser plus à une pétanque habituelle Place de la Lune, où à une fête ou célébration quelconque et coutumière, et trente ans plus tard il leur sera proposer par consultation publique leur avis pour la renaissance de la Place de la Lune : ces spectres tournaient le dos au port, à la mer rendue plus vide encore par la démolition, la mer ample restant un luxe pour touristes, la mer servait à construire les navires, à pêcher du côté de Tamaris ou passer les dimanches en famille aux Sablettes, et le nombre des ces hommes et femmes s’est amenuisé, pensez-vous, en vingt ans, l’amiante, la vieillesse, les départs, les fauteuils des maisons de retraite ou des foyers pour personnes âgées ou des maisons de repos, mais aussi d’autres bons fauteuils de cuir ou d’osier dans des appartements modernes ou vieillots, fauteuils dont on ne bouge plus trop, et les plus jeunes reconvertis à la diable, ici ou ailleurs. Et il y avait cette vision apocalyptique, des engins grandioses par leurs hauteurs et largeurs, des engins dont ne se comprenaient pas l’usage, et à côté d’eux, en une nuit, s’étaient édifiées deux pyramides de souches énormes, tronçonnées en séries, même hauteur de reliquat de tronc, même circonférence de racines tordues, des ex-végétaux normalisés qui rappelaient ces grands tas de betteraves dans les plaines de Champagne et Lorraine et en bordures de routes, les panneaux triangulaires crème bordés de rouge, avec dessinée au centre une voiture bleue ou noire démodée dérapant avec un comique de situation certain, et en dessous du panneau somme toutes très sérieux, le panonceau explicatif : betteraves. La lente agonie des Chantiers Navals : les péripéties loufoques des reprises, conversions, commandes, les espoirs, les manifestations, les grèves, les derniers bateaux, les tubes pour lance-missiles, les escalators, les chaudières d’incinérateurs, la mise en liquidation par le gouvernement fin des années 80, une agonie de dix ans. Le journal local a parlé d’une opération de débroussaillage imposée par les lois en vigueur, débroussaillage qui tardait depuis quatre ans sur une parcelle en bordure du parc naturel, aussi l’opération confiée à des sous-traitants, et ce sur 15 hectares, si bien qu’une promeneuse de chien, quasi quotidiennement disait-elle dans l’interview, de façon hebdomadaire faut-il comprendre, voyait la forêt s’éclaircir, devenir moins broussailleuse, certes, risques d’incendies obligent, pourtant elle s’inquiétait de jour en jour, ou de semaine en semaine, tandis que ne restaient debout que pins chétifs, chênes légers, jusqu’au matin où elle buta quasiment sur un tas de troncs à demi écorcés, des grumes précise le journal, et de grosse taille, ce qui, comme broussaille, posait question. Des trois nefs, celle des Grands Outils ou Atelier Mécanique ou Atelier des Turbines, construite dynamitée consolidée agrandie allongée au fil des engins usinés – cuirassés militaires, turbines à vapeur de type Parsons, escalators, paquebots, et cætera – la nef des Grands Outils elle-même vaisseau, à structure métallique hourdie de briques, toiture à shed, la lumière tombant de sous le toit et des pignons Ouest et Est, les murs hauts et pleins, l’ouvrier ne regarde pas dehors et dehors ne sait ce qui se construit à l’intérieur du secret. Le mystère des Grands Outils démantelés, disparus. L’inventaire du patrimoine culturel mentionne : machines à découper (presse à découper Colly) ; machine à aléser (aléseuse horizontale) ; machine à plier (presse plieuse Colly) ; machine à tourner (tour) ; machine à aléser (aléseuse-pointeuse verticale) ; ensemble de deux machines à rectifier (galbeuses) ; machine à aléser (aléseuse) ; machine à percer (perceuse à colonne) ; tour vertical de 9 mètres 80 ; turbineuse. Il se dit qu’une dizaine de sangliers seraient tombés dans une piscine sur les hauteurs du parc naturel et se seraient noyés, ce dont le propriétaire, absent l’hiver, se serait ému à la fin du printemps qui suivit, la décomposition des corps, très avancée, le mettant dans l’obligation d’en référer aux autorités compétentes et de faire procéder à l’enlèvement par une société d’équarrissage, les frais de nettoyage et remise aux normes d’hygiène de la dite piscine lui incombant. Si les années 80 sonnèrent le glas des Forges et Chantiers, et la montée d’une misère si difficile pour les derniers employés embauchés, parqués dans des cités neuves à la périphérie de la ville, entre voie ferrée et premier centre commercial, il s’avère que les années précédentes, sans être prodigues, restent dans les esprits des fantômes et de leurs descendants comme des années irréelles, rêvées, hallucinées, quelque chose entre utopie et labeur, tant les Chantiers exerçaient quelque chose comme une aimantation qui maintenait la ville comme en suspension entre mer et fer, une planète luminescente nuit et jour, les sirènes d’embauche organisant le quotidien, les loisirs, les rythmes, quelque chose d’un phalanstère, puisque la mutualité des Chantiers, l’infirmerie des Chantiers, la crèche des Chantiers, la bibliothèque des Chantiers, la seconde rotonde futuriste de la salle des fêtes des Chantiers, la pharmacie de la mutualité des Chantiers, le comité des fêtes des Chantiers, les équipes de football des Chantiers, le club de plongée des Chantiers, et des voyages, des vacances, entre familles des Chantiers ; jusqu’au logement particulier des immigrés italiens, principalement ceux qui venaient d’un village près de Lucca dans les années 20 et 30, même si des appartements furent dévolus à quelques familles napolitaines et espagnoles. À une encablure de l’Atelier des Machines en passant par-dessus les Mouissèques, sur les cartes postales des années 50 à 60, aucun bâtiment ne concurrence plus la nef des Grands Outils que la façade Sud du couvent de La Présentation, où vécurent soixante ans Maria, et Giulio un peu moins, l’amiante peut-être, ou l’alcool, ou une grande fatigue. L’Office National des Forêts s’émut également du débroussaillage excessif, la dame au chien égrenant le rosaire des vieux arbres sacrifiés, et ouvragea une pédagogique explication à base de houppiers devant s’espacer impérativement de dix mètres, les incendies, les plus fournis et épais étant ceux des plus vieux arbres, alors, dans quelques mois il n’y paraîtrait plus. Elle avait un jardinet, pas si petit mais comme engoncé, entre deux gros platanes et le mur de clôture de l’ancien couvent, auquel s’adossaient le poulailler, les clapiers, un cabanon pour les outils et les graines, la terre grise et un puits, les rangées potagères ponctuées de giroflées, d’herbe aux soucis, de ronces à fruits et ceci quasiment sous ses fenêtres hautes, deux enjambées d’allée terreuse boursouflée par les racines affleurantes et tordues des platanes, fenêtres immensément hautes à grandes persiennes, souvent mi-closes, la chaleur, un peu de linge, ceci dans l’aile Est du couvent racheté à une congrégation par les Forges et Chantiers, premier ou deuxième étage allez savoir, les plafonds étaient si altiers, les escaliers si larges et carrelés de tomettes rouges, toutes les pièces, quatre pièces, la grande cuisine qui donnait sur le jardin qu’elle tenait à l’œil, la salle commune au vert sofa raide et glissant, la grande table aux rallonges dissimulées sous le plateau, puis la chambre des époux, sombre, un lit une armoire et un fauteuil de paille pour deux poupées, puis le dortoir des enfants, huit lits de fer dont deux derrière un paravent, et même les toilettes à l’extérieur de l’appartement, dans une sorte de tourelle où l’on se rendait une longue clé à la main, tout son domaine et règne de soixante ans sur la Latitude 43° 6’ 1.267" Nord et la Longitude 5° 53’ 30.228" Est. On dit que la métropole révise son P.L.U., le parc ses projets en faveur de la protection de la biodiversité et des activités de loisirs afférentes, avec QR code, panneaux de sensibilisation, parcours pédagogiques et ludiques. La société conceptrice du parc paysager de la Navale (5 hectares) aura choisi l’acier rouillé, le béton brossé, le brut, le rugueux, le métal découpé au chalumeau, le galet, le bois en platelage, le grès, la céramique, les luminaires à intermittence, les cartes postales anciennes agrandies sur panneaux 120x100cm, tout un paysage authentique : le bosquet, la prairie, le chemin, la butte, le jardin intime, ceci de manière créative, contemporaine et adaptée au contexte urbain, conduit le fantôme de la Place de la Lune depuis l’esplanade du Triangle jetée aux éléments – mistral, embruns, ciel – dans le parcours suivant : Le Fil de l’Eau (baignade interdite), le Jardin de la Mémoire, le Jardin du Farniente, le Jardin de l’Ivresse, Le Jardin Clos du Bavardage, La Grande Pelouse, ainsi de suite jusqu’aux Quais, « une transition visuelle entre l’horizontalité liquide et changeante de la rade, une promenade minérale en surplomb au-dessus de la mer », les-dits Quais mourant place des Mouissèques devant le vaisseau des Turbines, ou la nef des Plans ou l’atelier des Machines ou l’atelier des Grands Outils. A la fin de l’été, un soir, le soleil entamait sa courbe descendante de plus en plus tôt, la saison avançait, les ombres se faisaient plus longues, le soleil gênait les trajets vers l’Ouest, et les jaunes et gigantesques engins avaient disparus, la pyramide de souches normalisées avec, ou plutôt sans, puisqu’un talus, une montagne marron et noire, brillante d’éclats de sang et d’or dans le couchant, en avait pris la place, et l’odeur suffocante de terre et de bois coupé, non pas, broyé, écrasé, trituré, et elle le comprenait stupide et la main sur la bouche, broyée comme persil dans une moulinette à herbes aromatiques, elle reconstituait de mémoire la benne jaune trapézoïdale, le pince à sucre avachie dans ses chaînes sur une plate-forme, et, continuant son chemin sur la route de Nice, sans aucun bas côté ou possibilité de s’arrêter, elle superposait comme des calques de mémoire la pyramide, les grands outils de broyages, les restes des souches, les cœurs et corps des grands arbres. La chute des Forges et Chantiers entraînant la chute de la ville, la Cité de La Présentation elle aussi rasée, retournée, bétonnée, bitumée, renvoya Maria dans des limbes desquels son esprit ne redescendit point, emmuré au 9e étage avec ascenseur d’une tour avec balconnet, vue sur la rade. Elle s’endormit fantôme d’elle-même à l’aube de ses cent ans, le cheveu noir, l’œil liquide (Clementina, Clementina !) le sourire néonatal, la peau douce. Puis, petit-à-petit, l’oiseau ses petits, Giulio le riveteur et Maria la jardinière virent arriver les uns après les autres la plupart de leurs enfants, deux dessinateurs de plans, un menuisier, un soudeur, un électricien, une puéricultrice, une bonne sœur. Se posa la question de la place : la réponse des autorités compétentes consista en une réduction des corps, le règlement du cimetière le permettant. Les copeaux et résidus des grands arbres ont été chargés dans six bennes, celles-ci acheminées Dieu-sait-où, pour épandage ou ensachage. La nef des Grands Outils définitivement baptisée Atelier des Mécaniques, plus aisé à retenir, est toujours debout, de peu, de trois doigts de fer. Il se dit que les travaux pour le plus grand centre commercial de la Côte d’Azur auraient commencé.

proposition n° 40

Et elle se sent soudain immensément fatiguée. La route de Nice à rebours, soleil orange dans les yeux et une main sur la bouche, traverser encore une ville, passer cette ville de quelques virages, clignotant actionné pour signaler aux gens qu’elle va tourner sur la gauche, couper la route, rompre la route. Deux virages auparavant, la ville traversée dit « au revoir à bientôt à Z » sur joli panneau fleuri, et puis plus rien, le silence dans quelques méandres de forêt vampirisée par deux trois villas prétentieuses sur des restanques éventrées, de quoi elle se mêle, si les gens veulent de grandes demeures avec piscines et colonnades de béton ils font bien comme ils ont envie, alors quoi. Dans le silence avant sa rue sur la gauche, juste après le poste électrique, le panneau défraîchi, aura-t-on oublié de le remplacer, le village de P. s’annonce, suivi immédiatement d’un panonceau bleu sombre fléchant vers un chemin à peine goudronné et en italiques « Cimetière ». Et si tout commençait là, avec les corps morts de ceux qu’on aurait mal connus, méconnus. Et si tout finissait là, tombe inconnue. À droite ce serait donc le village de P, lui-même n’existant plus comme village malgré le campanile, mais comme élément, quartier, hameau, très prochainement de la Communauté de communes de X ; derrière, quittée sur l’avenant « au revoir à bientôt à Z » une autre communauté de communes, ou d’agglomération, ce soir elle est si fatiguée de la mort qu’elle ne sait plus exactement. À gauche, sa rue, absorbée par une autre entité territoriale qui n’appartient ni à la première ni à la seconde : elle serait donc habitante à W d’une croix. Dan la mémoire de l’œil, dans le sens inverse de sa progression, et plus bas, du côté du grand rond-point du Super U, reste achoppé le panneau de sa ville de résidence, ville qui sait dire « au revoir » mais d’une façon plus abrupte, monocorde, rien que ses lettres barrées d’une épaisse diagonale rouge. Et surgit un vide sidéral, un morceau de territoire à personne, un triangle sans nom. Si Z est la pointe du triangle équilatéral ou isocèle dont l’un des angles passe par P, où se trouve le troisième angle W ? Presque elle s’arrêterait en carafe au milieu de la montée pour se rendre compte du problème, et elle tire le frein à main, actionne les warnings, s’arrête en carafe et retourne à pieds dans le vide. Si en face c’est P inclus dans X, à gauche la fin de W, aux deux pieds du panneau barré de rouge, sachant qu’elle est hors de Z, où est-elle, là, ici ? La départementale serait semble-t-il divisée dans le sens de sa longueur entre P inclus dans X, et W, sachant que Z prend plus loin le relais de la division ou de l’intégralité de cette chaussée depuis le panneau « au revoir à bientôt à Z ». Qui cantonne la départementale ? P dans X ou W ? Ni l’une ni l’autre, la réponse dans la question, département égale département. Pourquoi W n’annonce pas dans la montée de cette rue – obstruée par un véhicule en détresse – qu’on entre dans W, même par une voie si modeste, pourquoi ? Et où commence W alors, qui n’est annoncé que deux kilomètres plus loin sur la départementale après le rond-point du Super-U ? À détailler les panonceaux et panneaux – cimetière, W barré, une voiture comique qui valse, 3,5 t interdit, sens unique, limitation 30, largeur 2,20 à 200 m, piste cyclable prioritaire – ne pas s’attarder, libérer la voiture. Et cent mètres plus haut, à la fourche triangulaire, stopper de nouveau : à côté du local à poubelles du hameau, c’est écrit, en petit mais écrit : informations municipales et un appel à consultation publique pour l’aménagement du quartier. Sortie du triangle sidéral, rassurée, elle va, dans son bout de mas. Une impression écran d’œil lui fait rebrousser chemin et à pied de dix mètres : là, les trois boîtes aux lettres du mas, et de l’autre côté du chemin, une borne d’incendie rouge vif. Elle habite bien à W puisque son courrier arrive dans sa boîte aux lettres à elle, son adresse à elle et qu’elle est appelée à donner son avis ; la voirie, les pompiers, le département ont certes installé une borne rouge : ce lieu serait réel. Saluons le vieux chêne (on dit qu’il serait classé « arbre vénérable », à vérifier) et son voisin d’en face, le grand figuier... oh, comment il est mort d’un coup cet été, c’était juste après les travaux de voirie pour l’installation de l’arrivée d’eau pour les pompiers, un mois de travaux, ouvrir le chemin sur toute la longueur, les ouvriers déjeunaient dans leurs camionnette garée sur un bout de restanques, des tôles épaisses au sol le soir pour permettre la circulation, et la coupure d’eau, toute une journée, et le torrent dans le chemin à cause de la petite pelleteuse qui avait arraché accidentellement une tuyauterie, et le figuier est mort d’un coup cet été, toutes ses belles feuilles vertes ont séché d’un coup d’un seul, et il est nu, squelettique, miséreux. Où finit le monde, où commence-t-il. Où est sa ville. Où s’arrête sa ville qui ne veut pas s’arrêter là. Aux boîtes aux lettres, à la borne rouge vif, au panneau d’affichage municipal, aux panneau cimetière, au triangle sans nom entre W – P dans X – Z ; à l’entrée d’une autre ville ; à Grasse, à Nice, à Livorno ; à Vintimiglia à Genova à Lucca et au petite village sous les montagnes à châtaigniers ; à cette châtaigneraie ; à La Seyne au môle, à Aix au péage, à Massy entrée de l’A10, à Pont-à-Mousson place aux arcades, au Bois-le-Prétre, à la fontaine du Père Hilarion, au cimetière militaire du Pétant, à la Croix des Carmes, rue de Longjumeau, devant le foyer Sonacotra ou Adoma d’une ville nouvelle déjà vieille ; aux pieds du mûrier blanc, des mirabelliers, du peuplier, du chêne millénaire, du tilleul ; au bord d’une mer, d’une falaise, d’une autoroute, d’un champ de betteraves, d’un champ de morts ; d’une clôture de jardin, d’un cloître sur un tombant au large, d’une corniche sous les pierriers ; à Courmes, à Paris, à Nancy, à Metz, à Asahikawa, à Changchun ; un banc, un abri-bus, une tuilerie sous un centre commercial, un passage quelque part entre des objets relégués ; au bord du pétale d’une ipomée, du lobe d’une feuille de chêne Tauzin, au bout de la hampe vert tendre et fragile d’un coucou, sous la caudale d’une baleine ; dans un carreau sur ciel et nuages, une ourse, une comète ; dans un mas, une pièce ajustée à une fenêtre contre un tilleul ; dans les veines noires d’un bureau roux ; devant la girafe agenouillée dans une calebasse ; dans tout cela, au bord de tout ce qui ne finit jamais.

proposition n° 43

De ville en ville, elle, de nulle part, de toutes les villes aux services desquelles elle s’est constituée petit soldat, elle aura échappé à ceux qui savent qu’elle existe, qui l’ont saisie par le poignet, qui l’ont arrêtée dans sa course, qui lui ont demandé de rester, qui se souviennent d’elle. Ils ne figurent pas dans la toile collée de l’intérieur aux rétines, ils sont la pourriture qui ronge le tissé, les ocres et les bleus, quelle que soit la ville, pourriture contre laquelle elle travaille toutes les nuits. Elle vaincra. Elle changera de ville ou sera ville. Ravaude, restaure la toile et se souvient de tout, qu’elle le veuille ou non, après c’est une question d’équilibre, des masses, des serre-joints. Elle pétrit l’ocre et malaxe l’émeraude, frotte de l’oxyde de cobalt ou de cuivre, le délaie, cherche les nuances. Dans l’un des quarts inférieurs de la toile, les couleurs graffitées d’un clou, ou de l’extrémité douce d’un tuyau de rémige, et le résultat ne serait pas identique, donnent place à la matière originelle, blanche souvent. Un pouce mouillé referme l’écriture si la trace ne convient. Mais ceci est décor. Avant, et il faut la nuit, de plein jour la nuit et une lampe insecte penchée sur le trépied, et de la terre rouge ou orange ou blanche ou même noire ; douce ou granuleuse, plastique ou propice au fendillement des dermes. Nécessaire aussi l’idée obtuse, qui ne sait vraiment à quoi tout ceci mène, de la terre et de ses qualités et exigences, du combat ou de l’apprivoisement. Alors se décider, depuis l’idée obtuse déconstruire un trajet qui passera par la forme et le bâti de la forme. Une petite architecture, parfois si stupide que tout s’effondre et impose de recommencer. Une histoire de poids, d’air contre lequel s’appuyer, de bon sens, de dimension, de gravité, de rose des vents. Puisqu’il s’agit de refuser le mécanique, la facilité, le moulé, puisque manquent les ans, aucun tour utilisé, mais le tracé, encore, la courbe, l’empreinte. Après, laisser faire les mains et le regard, tenter l’ajustement avec l’appui du corps, qu’il suive et participe, qu’il pousse bras et paumes à produire leur propre phanère : écailles, griffes ou plumes. Et suturer entre. Adoucir les jointures ou parfois non. Recommencer. Dix fois. Le décor vient seulement à ce moment, à moins que la peine, le poli, le rauque, ou un lait poudreux, sur l’idée obtuse construite, l’ait comme enrobée, métamorphosée feuille, à griffer, à laisser nue de peau. Du temps et d’autres idées têtues augmentent l’idée obtuse. Tenter des techniques, se souvenir d’un peu de chimie et se perdre dans de grands détours entre les chênes et les bambous ou étudier la structure des ombelles et du gypse. Apprendre à dire les têtes de violon, les orques et les mappemondes, les hippocampes. Les choix aux bifurcations, baleines ou poissons volants, banc ou colonne, exigent : trancher, ôter. Ôter beaucoup. Oublier, regarder ailleurs, revenir, et recommencer depuis le début ou bien, par nécessité de fonte et d’acier, mettre au feu à mille degrés. Attendre. Fermer les yeux. Voir. Puis recommencer encore. Dix fois. La nuit est ville de boue, d’air et de feu dans un triangle isocèle.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 30 septembre 2018.
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