Pietra Balsi | [titre à déterminer]

« construire une ville avec des mots », les contributions

Elle s’appelle Pietra, Pietra Balsi. Elle est cilice dans sa propre chaussure. Pierre contre laquelle ils trébuchent. Elle vit dans l’angle d’un carreau de verre soufflé au grand feu mais par qui... Son blog : pietrabalsi.blogspot.com.
proposition n° 1

Revenir ? Mais où ? A Six-Fours, la ville de l’enfance près de la mer ? Qu’en avait-elle vu, claquemurée dans la maison parentale devant le mûrier, ignorante des rues, places, écoles, gymnases, commerces ? Qui savait qu’elle existait ? Qui a joué ou parlé avec elle ?

À la ville de l’adolescence ? Mais qu’en savait-elle hormis les trajets en autocar jusqu’au conservatoire et ses classes poussiéreuses à l’abri des platanes ?

À Paris, de quoi se souvient-elle de plus que le monde entier ne sache ? Sur les trottoirs et quais de Seine arborés qu’elle arpentait à grandes enjambées, qui l’a saisie par le poignet, qui l’a arrêtée dans sa course ?

À Metz, pourquoi reviendrait-elle à Metz où elle avait cru enfin à une vie de pierres grises et ocres, de fleuve boueux avec ponts, de magasins, de place d’armes sablonneuse, de maisons et meubles Art Déco, de jardins botaniques, à Metz, qui lui a demandé de rester ?

Et Pont-à-Mousson, ah, ne pas y revenir, laisser cette ville aux souvenirs des enfants. Se souvenir seulement des rires appris de l’enfance des enfants, de leurs écoles à préau et craie, de la place triangulaire, des arcades au-dessus desquelles elles habitaient, du parquet de chêne, de l’escalier 17e siècle, du cinéma en face, de l’autre côté ; sur les bords de la Moselle, de l’île d’Esch et ses hêtres, et de leurs jeux, aux enfants, et des fêtes patronales avec autos-tamponneuses sous leurs fenêtres à volets gris-bleu, et du fromager en blouse grise sur le pas de la boutique voisine à droite, et du charcutier, voisin à gauche de leur porte, tendant deux rondelles de cervelas aux enfants sages, et du buraliste aux ongles noirs, le gros Valentin garnissant agacé les sachets de papier blancs de confiseries choisies une à une, et des cloches des deux églises à cicatrices de mitrailles les dimanches à 11 heures, et du timbre aigu de l’horloge de la mairie aux quarts de toutes les heures, et des pains rapportés à cloche-pied de dalles de pierre en plaques d’égout aux armes de la fonderie, et des vols en triangle des oies sauvages deux fois l’an, Nord-Sud, Sud-Nord, sur le tracé de la Moselle, et du jardin ouvrier derrière la voie ferrée jusqu’où elles pédalaient tendant le bras adéquat aux croisements, et...non, revenir dans cette ville-là qui est la ville d’enfance des enfants, qui est leur ville, non, jamais, puisque, qui se souvient-d’elle ?

Pas plus que dans la ville de leurs adolescences, la ville de leur ennui adolescent au bout du RER C, la ville de leur lycée de leurs amis pour la vie, pourquoi revenir ?

Pas plus que revenir, jamais, dans la ville de leurs études, aux enfants, le QG de leurs études, ville à gares RER, TGV, Bus, ville avec aéroport voisin, et même, pour les sorties sur Paris, ville avec arrêt du Noctilien quasi devant la porte, oui, de la maisonnette et jardinet, coincés entre : centre-ville encore un peu ancien, périphérique, hypermarché Cora, zone commerciale avec Leroy-Merlin, lignes haute-tension, parc Georges Brassens, autoroutes (deux), aéroport (un), du jardinet avec prunier, framboisiers, pommier, peuplier, ah non, ne jamais y revenir sauf certaines nuits à se demander, depuis sa ville de maintenant, en fixant le tilleul dans l’obscurité, à se demander, étonnée, depuis quand elle se sait libre.

proposition n° 2

Au centre, quasi au bord supérieur, un triangle isocèle bleu, sommet pointé vers le bas, pâle, presque invisible entre la masse crissante octogonale vert émeraude, à gauche, et les aplats d’ocres à droite, ceux-ci barrés de trois colonnes ocellées beige, gris et blanc crème. Une volute rousse, excentrée sur la gauche, quasi avalée par le vert émeraude, est transpercée par la pointe d’un autre triangle isocèle, étroit, d’un noir profond ; quatre lunules blanches sont placées en quinconce à mi-chemin de sa ligne de fuite. Un lion de bronze doré, éclatant, à demi-relevé, surveille plus bas une ligne épaisse, brune, qui sépare en oblique la toile, celle-ci comme agrafée par des serre-joints métalliques, si bien que la partie inférieure du tableau donne l’impression d’un miroir renversé ou d’un livre ouvert tenu dans le vide par sa couverture. A la différence que le vert émeraude se trouve maintenant à droite, bien que barré par les mêmes trois grandes colonnes beige-grises tachées de blanc crème, qui emprisonnent de haut en bas tout le côté droit du tableau ; et les aplats ocres sont passés à gauche, leurs tons orangés tirant sur un bleu outremer ; de plus, le triangle bleu, depuis le bord inférieur de la toile, n’est plus isocèle mais équilatéral, plus large, haut – frôlant de la pointe le tout premier isocèle pâle – et gris-bleu, avec des lunules blanches le bordant par quatre sur chaque côté ; des taches de roses, jaunes, rouges et bleus vifs le parsèment, le débordent. Dans la diagonale du lion, entre deux colonnes ocellées gris-beiges sur fond émeraude, un cheval blanc capte le regard : il se tient sur ses quatre pieds, encolure ronde, tête noble, sans harnachement, dans une miniature médiévale sur-augmentée, épaissie, fleurie de volutes de ronces et de roses sang. Au loin, derrière le cheval, une maison blanche, un ruisselet bleu, des oiseaux en vol, et une route blonde, serpentine, qui disparaît dans la perspective miniaturisée des collines.

proposition n° 3

Et cette peinture n’existerait que pour elle et par elle, toile collée de l’intérieur aux rétines, tous les retours aux lieux vécus rassemblés là – devant le tilleul une nuit ceci lui revient – cette peinture qui lui montait aux yeux dès les deux pieds sur le parking terreux : à dix pas de la sente qui menait à la maisonnette, les triangles les colonnes occultaient peu à peu les derniers instants dans le monde, dix pas et montaient les masses d’ocre et d’émeraude. Elle luttait pour ne pas se retourner sur le croisement de la rue de Longjumeau et de la voie de Wissous, le terre plein central qui servait de refuge aux piétons : qui de ceux-ci aurait pu voir aussi, qui ? les triangles, les colonnes et la volute rousse, à qui aurait-elle pu dire les lunules blanches en quinconce sur l’ébène, à quels passants, à quels voisins ? Qui aurait accueilli ce qui montait à ses yeux, à lequel décrire les taches de roses, jaunes, rouges et bleus vifs sur le triangle gris-bleu ? À quelques mètres de la sente, elle se souvenait combien inquiète alors elle se retournait, à défier dans les yeux les fenêtres des deux pavillons de l’autre côté du carrefour, à inspecter les vitrages des quelques voitures garées nez contre le mur de la propriété voisine, alors que les serre-joints agrafaient par dessus la ligne épaisse et brune les deux morceaux de toile. A trois pas de la sente, l’angle du parking semblait buter sur du vieux grillage, des broussailles, et le lion de bronze : rien de visible entre le n° 58 au portail rouillé, à la véranda éventrée donnant sur les haillons des voitures alignées, non, rien de possible après le studio à droite, faisant l’angle. Personne ne voyait. A quelqu’un qu’elle aurait tenu par la main, la manche, mené au 58bis, après les ronces, par la sente, elle aurait peut-être dit, vois-tu le petit cheval blanc dans les collines ?

proposition n° 4

Et il aurait fallu expliquer comment, comment s’extraire du parking de terre salie, comment tenir ouvertes les paupières et se laisser aspirer entre les lignes de haute-tension, entre les vols d’étourneaux en bandes acérées, comment s’élever des asphaltes collants barrés de traits blancs, arrachés au carrés aux rectangles des cimentés, comment stationner au-dessus de la cime du peuplier. Le plus difficile n’aurait pas été de voir les tuiles plates de la maisonnette et ses voisines, les tôles ondulées des garages, les masses confuses des bosquets, la plaine du parc entre périphérique et autoroutes, ni même les lignes perpendiculaires des barres d’immeubles ou les parallélépipèdes de l’hypermarché, ou les entrelacs compliqués des zones commerciales, des zones industrielles, des quartiers pavillonnaires : voir Paris, sa périphérie, comme vu de l’un de ces avions qui amorçaient toutes les sept minutes leurs descentes, de plus loin qu’à hauteur du centre amenuisé de la ville ; reconnaître les lignes des voies ferrées et démêler vers quelles gares de banlieues ou grandes banlieues, ou autres directions extrêmes, par quelles grandes boucles elles contournent les obstacles où vivent des gens ; se reculer de plus loin encore jusqu’à ce que l’horizon s’arrondisse et identifier alors du tableau la ligne épaisse et brune de la Moselle, les masses vertes des forêts et les aplats ocres des champs, les tessons bleus des mers et ciels, mais aussi et en même temps retrouver la place aux arcades aux demi-lunes, les platanes échelonnés sur les trottoirs les quais les routes, mais encore et aussi le mûrier blanc le pommier et les hêtres ; et alors deviner la volute et son triangle d’ébène en gigogne dans l’isocèle pâle, insérés dans le triangle gris-bleu, lui-même logé dans le triangle supplémentaire du parking terreux ; et épaissir encore l’oblique du fleuve vers le ruisselet, entre le lion étincelant et le petit cheval blanc, séparés, désormais, de guère plus de la largeur d’une main d’ocre et d’émeraude tailladée d’asphalte gris.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juin 2018.
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