Claudine Dozoul | Apprivoiser l’histoire

« construire une ville avec des mots », les contributions

« Avec les mots, autour des mots, au-dessus, au-dessous, mais pas dans les mots. J’aime respirer. » Son blog : ClaudDoz.
proposition n° 1

C’était son idée à lui. Il n’avait pas le courage d’y retourner tout seul alors il essayait depuis un an de l’y amener. Elle avait résisté, s’était fâchée, puis avait cédé. Il savait tellement bien la culpabiliser. Il était devenu maussade, n’avait plus faim, plus envie de sortir, plus envie d’écrire, plus envie de lire, d’aller marcher, de recevoir les copains, plus en vie… tout simplement. Alors elle avait cédé. Et maintenant c’était elle qui ne dormait plus. Elle voulait tellement oublier ! Ils avaient débattu ensemble de la date. Il voulait le 2 novembre. Ni ce jour-là ni aucune date d’anniversaire de quoi que ce soit, c’était ça ou elle n’irait pas ! Ils étaient descendus à B. en TGV, en première classe. Ils avaient pris une chambre d’hôtel non loin du jardin des Poètes. Il avait choisi de la remercier en prenant soin d’elle. L’hôtel était luxueux. Il l’avait invitée au meilleur restaurant de la ville, lui avait offert un passage au SPA de l’hôtel. Elle avait essayé de goûter à ces plaisirs rares, de se détendre un peu mais elle était obsédée par le lendemain. Il voulait – une dernière fois avait-il dit – parcourir ce jardin. Il avait besoin de raviver ses souvenirs. Le temps les effaçait malgré lui. Et ça, il ne le supportait pas. Revenir. Revoir cet endroit et l’apprivoiser. En apprivoiser l’histoire, cette histoire qui a croisé la leur et ne les a pas laissés indemnes.

proposition n° 2

Espace à géométrie variable : le temps rétrécit les espaces. Un carré de 25m2 de terre battue aux contours mal dessinés. On y pénètre depuis la rue en pente par un petit portail en ferraille à la peinture écaillée vert-anglais.

En face, la colline plantée de troènes et de lauriers roses. De chaque côté, des plates-bandes de millepertuis jaunes surmontées de la même espèce mais arbustive. Il est longé, côté colline, par un chemin rocailleux qui s’enfonce de part et d’autre dans les méandres du jardin des Poètes. A la fin du printemps il est envahi par les fleurs d’acacias. Elles tombent depuis les arbres qui dominent les buissons. L’odeur est enivrante. L’été l’endroit est ombragé. C’est un lieu caché au public, celui-là même qui traverse le jardin par les grandes artères pour se rendre à la gare ou pour en revenir. Le matin avant l’ouverture une nuée d’oiseaux l’envahissent, le soir avant la nuit le paon appelle Léon. Parfois après l’heure de la sieste une femme s’installe sur un pliant qu’elle apporte et tout en tricotant elle surveille des pitchouns dont c’est le terrain de jeu. Ils ont tout au plus quatre ans. L’hiver, seul le gardien du jardin en uniforme y passe régulièrement pour ouvrir et fermer à clef le portail, aux heures règlementaires.

proposition n° 3

Ils avaient descendu la rue lentement, retardant en toute conscience le moment où ils devraient pénétrer dans le jardin. La rue faisait un coude en amont du petit portail vert. Ils rasaient les vieux immeubles bourgeois aux portes immenses en bois sculpté, toutes accompagnées d’un heurtoir en fonte plus ou moins original. Ils s’arrêtaient à chacune d’elle et y allaient de leurs commentaires. Beaucoup de heurtoirs représentaient une main plus ou moins élégante, quelques-uns représentaient un animal – lion ou taureau – mais un seul, une ancre marine. C’était en face du petit portail. La porte était massive en bois peint couleur chocolat. L’ancre était en laiton. Le balcon en fer forgé qui courait le long du premier étage de l’immeuble portait plusieurs médaillons représentant un bateau. Les balcons individuels du second étage avaient le même. Les murs en pierre n’étaient pas entretenus et avaient été noircis par le passage des voitures. La rue maintenant était en sens unique et le flux avait nettement diminué. Elle aurait aimé pousser la porte et entrer mais lui avait déjà traversé la rue, et de toute façon il y avait un clavier digicode…

proposition n° 4

L’asphalte n’était pas jeune. Il était ridé et montrait quelques affaissements sur lesquels elle portait son regard. Elle en suivait les méandres qui dessinaient un parcours chaotique jusqu’en bas. En bas, le bout de la rue, le bout du jardin des Poètes, le bout de l’aventure. Ou le début de l’aventure, juste l’avenue à traverser, prendre les escaliers, ou la rampe, s’engager dans le hall de la gare et partir. C’était facile. Elle voulait partir… suivre les rails… un chemin tout tracé… se laisser porter loin, longtemps, sans fin… se laisse bercer par le rythme du train… se perdre dans la foule… se perdre. Elle voulait mais elle ne le faisait pas… elle irait marcher, dépasserait le bout de la rue, passerait sous les rails un peu plus loin, sous le tunnel sombre qui lui faisait si peur, elle arriverait le long du canal, là où quelques cygnes venaient annoncer le printemps, peut-être trouverait-elle la paix au bord de l’eau, elle pouvait y marcher pendant des heures sur le chemin de halage… elle n’y rencontrerait personne, les usines ont été fermées depuis longtemps et le dépôt des trains a été déplacé… elle irait errer entre les friches abandonnées et les platanes malades… elle irait jusqu’aux premières vignes, celles de ses vendanges… elle pourrait même aller jusqu’à la mer… dix kilomètres c’est peu au regard de tout ce qu’ils ont parcouru jusqu’ici. Elle sourit, presque. Mais non, elle n’ira nulle part ailleurs que là, de l’autre côté du petit portail vert-anglais. Lui, avait déjà traversé la rue.

proposition n° 5

L’étonnant désordre d’une caravane de fourmis. Certaines déplaçaient leurs œufs, d’autres des graines tout aussi grosses qu’elles. Elles déménageaient. L’enfant essayait d’en faire grimper une sur son bâton. Il était patient et chaque fois qu’elle contournait l’obstacle il remettait la tâche plus loin. Une femme le surveillait en jouant sur son téléphone. Le sol était ravagé par des pluies torrentielles récentes et quelques rigoles ruisselaient encore et s’écoulaient le long du talus. Un jeune, jean délavé et chemise de travail bleue, repoussaient l’eau stagnante vers les bouches d’égout pour éviter la prolifération des moustiques. Le ciel était encore chargé, l’atmosphère était lourde et la lumière blanche. Les fleurs de millepertuis faisaient la gueule. Les acacias dégoulinaient sans panache. Il rôdait comme une odeur de moisissure. On entendait roucouler des tourterelles. Pas de voitures. Pas de cris d’enfants. Un avion. Une sirène au loin. Une espèce de calme après la tourmente. Les escargots pouvaient sortir de leur coquille. Le petit portail vert-anglais était resté ouvert.

proposition n° 6

Rue de la rotonde. C’était là qu’elle avait rencontré Victor Hugo pour la première fois. Non pas dans la rue, mais dans le jardin, le parc dit-on aujourd’hui, elle, elle disait le plateau, le plateau des Poètes, c’est ce que tout le monde disait, on allait « au plateau », et dans sa part du plateau, trônait le buste en pierre de Victor Hugo. C’était un grand-père à l’air bienveillant. Elle l’aimait bien. Elle lui parlait souvent. Il était aussi à l’école maternelle où elle avait fait ses premiers piquages sur du papier de couleurs brillantes. C’était son école, l’école maternelle Victor Hugo… Victor Hugo c’était pour les petits, en voyant le buste ça allait de soi. Les filles allaient ensuite à l’école JeanJacquesRousseau rue RougetdelIsle, les garçons école JeanMacé. Tous ces noms ne voulaient rien dire. Pas plus que « ruedelarotonde » qui disait juste son adresse. Ils étaient des appellations des étiquettes collées à un lieu. Seul Victor Hugo, était quelqu’un, et qui plus est un repère rassurant dans le plateau des Poètes. Elle se souvenait aussi de l’avenue Gambetta qui était la frontière Est de son domaine. Au sud, la Gare, à l’Ouest l’avenue des acacias, tout le monde l’appelait comme ça à cause des arbres mais elle s’appelait l’avenue Wilson, et au Nord, les allées Paul Riquet. C’étaient les limites extrêmes de son domaine : le plateau des Poètes – accès rue de la rotonde par le petit portail vert-anglais.

proposition n° 7

Ils marchaient l’un derrière l’autre. Elle le suivait. Il se retournait de temps en temps, pointait du doigt quelque chose à voir avec un demi sourire complice, elle hochait la tête en signe de connivence. Pelouse interdite. Elle se souvint du temps où ils pouvaient marcher sur les pelouses, du temps où il y avait des singes en semi-liberté, ainsi qu’un chameau – symbole de la ville, lou camel – où il y avait de grandes volières occupées par des perruches et des perroquets. Lentement ils grimpaient le long des allées maintenant goudronnées et ils arrivèrent près de la grande mare bordée de bambous. Il se retourna et lui prit la main en silence. Ils étaient émus. Le paysage avait changé. Des jeux pour les enfants sur terrain sécurisé à la place des grandes pelouses qui dévalaient la pente. Les étroits chemins bordés de buissons de lauriers avaient disparu. Difficile de se repérer. Il n’était plus aussi sûr de lui. Elle ne l’aidait pas. Elle ne voulait pas retrouver l’endroit.
— Je suis sûr que c’est par là, lâcha-t-il perturbé. Ils firent le tour de la mare. Rappelle-toi ! on partait dans cette direction pour prendre la sortie sur l’avenue Wilson.
Elle ne se rappelait plus vraiment. Elle avait tellement travaillé pour oublier. Il lui semblait que c’était plus haut dans le parc, peut-être vers la statue du Titan Atlas portant la terre ou vers celle du nu de Jean Moulin. Elle avait la vague impression que c’était près d’une statue. Elle entendait, dans son souvenir, le bruit de pas sur du gravier mais elle ne voyait plus rien qu’une ombre imposante. C’était de bien minces indices ! Elle commençait à ne plus se sentir très bien. Des étourdissements qui revenaient.
— S’il te plait Joseph, rentrons ! Je suis fatiguée !

proposition n° 8

Dans le bassin en demi-cercle, le reflet d’Atlas portant la terre sur son épaule commençait à être troublé par les premières gouttes. De grosses gouttes. Elles dessinaient des ronds concentriques qui brisaient l’image lisse du Titan et donnaient à voir un monde flou à la géométrie arrondie. Plus d’angles. Tout se tordait, spasmes d’un monde enfoui, d’un monde passé. La pluie s’épaississait et mouillait -– juste ça… elle mouillait -– et ils étaient mouillés, et la terre était mouillée. Ils firent demi-tour à la recherche d’un abri. Ils n’étaient pas les seuls. Des groupes se formaient sous le moindre semblant de toit. La pluie avait détourné les trajectoires, suscité des rencontres, retardé les impatients et aidé ceux qui n’étaient pas pressés de rentrer chez eux. Elle avait arrêté le cours des petites histoires juste le temps de déverser un peu d’eau -– précieuse -– là autour d’eux. Joseph en prit son parti et il laissa l’eau dégouliner sur son visage. Elle ne bouda pas cette pluie qui venait à sa rescousse.

proposition n° 9

Donner l’heure et le jour en écoutant les sons de la ville. C’était le jeu qu’elles affectionnaient, elle et sa sœur, quand elles étaient enfants. Le matin 7h, le laitier déposait une bouteille pleine de lait sur le rebord de la fenêtre de leur chambre et reprenait celle vide déposée la veille par les parents. Bruits de verre contre la pierre. La sirène lointaine d’une usine appelait les ouvriers. C’était le signal pour se lever. Selon la saison le pépiement des oiseaux accompagnait plus ou moins ce réveil. L’été il y avait abondance de chants, ces chants qui sont devenus, avec le temps, sa madeleine de Proust sonore. 8h, les enfants de l’immeuble voisin passaient en parlant fort et en criant. C’était l’heure du départ pour l’école. Quand elles restaient à la maison le mardi à 9h il y avait le chiffonnier, il lançait ses « peillaròtttt ! » en trainant sa voix et sa charrette à demi remplie de lambeaux de tissus qui brinqueballait sur les pavés de la rue ; le jeudi à 10h, le rémouleur et sa meule à eau ambulante, il cognait longuement à la porte de l’immeuble avec le heurtoir ; le vendredi à midi, le cardeur, il donnait rendez-vous en tapant sur une casserole dans la cour d’un immeuble un peu plus haut. Le matin à 9h et le soir à 18h le son d’une cloche laïque venu du fin fond du jardin annonçait l’ouverture et la fermeture du plateau des Poètes. Matin, midi et soir – 18h – la sirène rappelait le tempo du travail en usine. Quand le vent venait du sud, on entendait, le soir, le trafic des cheminots qui recomposaient les trains à la gare de triage. Bruits de ferraille se heurtant avec violence tandis que le paon appelait « Léon ! ». On entendait aussi les annonces faites par haut-parleur, celles des trains qui arrivaient et celles de ceux qui partaient. Et puis il y avait les rendez-vous du Centro Espan᷉ol, avant le repas, tous les samedis soirs. Les réfugiés espagnols sortaient d’une après-midi passée ensemble dans un local qui leur était alloué et certains s’arrêtaient sous les fenêtre de la chambre. Ils parlaient... espagnol. Elle et sa sœur les écoutaient pour pouvoir les imiter dans de longues conversations où le sens était donné par la chanson de la langue. C’était un moment délicieux qu’elles partageaient religieusement, goûter ainsi –- incognito –- la mélodie d’une langue. Ce chant l’accompagnerait encore quelque temps avant qu’elle n’y mette des paroles.

proposition n° 10

Vendredi, jour du poisson. Tôt le matin ça bouge autour « des Halles ». Ronde de petits camions, qui stationnent dans tous les sens le temps de les décharger – une pagaille organisée, plutôt efficace. A 7h tout doit être prêt, les camions éloignés, les étals pleins. Joseph voulait aller commander un plateau de fruits de mer. Elle n’y avait pas mis les pieds depuis son adolescence et ça lui disait bien d’y aller le matin de bonne heure quand les habitants du quartier venaient y faire leurs courses. Il y avait toujours du spectacle. En entrant elle fut frappée par la présence de nombreuses femmes plus ou moins voilées. Les chalands ne criaient plus pour alpaguer le client mais les sons résonnaient de la même façon sous la nouvelle voûte de verre. Les commerces avaient été modernisés et il y avait plusieurs lieux où manger et boire. Ils firent la queue devant l’étal le mieux achalandée en fruits de mer. Le poissonnier était une poissonnière en tenue « hygiène-hygiène ! », petit bonnet à élastique en plastique transparent sur les cheveux, gants en plastique jetables, blouse plus blanche que blanche, et chaussures lavables en plastique bleu. Elle appelait la plupart des clients par leur nom, avec l’accent, un petit mot accueillant pour chacun. Une petite jeune l’aidait à la caisse. Joseph essayait de choisir avant que son tour n’arrive tandis qu’elle scrutait tous les visages à portée de regard en essayant de reconnaître quelqu’un. Le retour c’est un peu ça, être à l’affut de repères du passé.

proposition n° 11

Le parking souterrain. Elle n’a jamais eu l’occasion de réfléchir aux parkings souterrains. Ils ne font pas partie de sa poésie. Elle ne les fréquente que par commodité. Entrer, déposer sa voiture, sortir, revenir, reprendre sa voiture et repartir. Ne pas s’y attarder. Que peut-on en retenir ? Pour elle, ils ont tous une ambiance plus ou moins glauque avec une odeur plus ou moins fétide et une acoustique sourde qui la dérange plus ou moins. Pour elle, toute rencontre y est potentiellement un danger… pas vraiment sexy ! Pourtant en conduisant lentement sa voiture dans le parking sous la place du kiosque à musique, elle éprouva une sensation bizarre. Elle pénétrait dans les sous-sol du terrain de jeux de son enfance, musée virtuel des sonorités liées à cette enfance. Tandis qu’elle se garait, elle imaginait/entendait au-dessus, un palet glisser le long de la marelle et des pas à cloche-pied qui allaient et venaient « depuis la Terre jusqu’au Ciel » et vice-versa. Elle sentait le sol vibrer au rythme des sauts à la corde. Elle songeait à toute la faune édaphique dérangée par le bruit incessant que faisaient les patins à roulettes métalliques et les carrioles bricolées. En sortant de la voiture climatisée elle reçut une bouffée d’air chaud qui la fit se précipiter vers l’ascenseur. Fond sonore dans la cage en verre : No milk today

proposition n° 13

Un banc sur les allées Paul Riquet. Un banc, celui des vieux qui ne donnent plus aucun objet à leur attente. Un banc sous un platane. Il est fait de petits trous ronds et réguliers alignés sur toute la surface métallique vert-anglais dans lesquels les vieux glissent leurs doigts déformés par l’arthrose. Il est comme leur mémoire, faite de pleins et de vides. Ce banc appartient au mobilier urbain installé sur la partie basse des allées Paul Riquet, celle qui va de la statue jusqu’au Plateau des Poètes. Il n’est pas tout seul, il y en a d’autres dans l’alignement et d’autres qui leur font face. Celui-là est dans l’axe d’un petit café à la devanture rouge, à droite du local de « la Marseillaise », journal communiste de la région. Tous les matins le bitume est arrosé et nettoyé. Il y a comme une odeur de fraîcheur. Les pigeons anthracites se regroupent à proximité du banc. Ils attendent les vieux et leurs miettes. Il y a ce couple qui vient toujours à la même heure, le matin, à dix heures. Elle est petite, voûtée, habits noirs et cheveux blancs. Il est plus grand, redingote noire surmontée d’un chapeau melon noir. Ils arrivent lentement, s’assoient avec précaution. Elle sort un livre de son sac. Il se roule une cigarette lentement, très lentement et tandis qu’elle se plonge dans la lecture, il fume. Quand il a fini, il se lève. Il est temps de rentrer, mais avant, ils sortent quelques graines de leur poche, les lancent aux pigeons puis elle se pend à son bras et ils repartent. Un jour, ils ne sont plus venus.

proposition n° 14

Ce jour-là, quand elle voulut sortir de sa voiture, il y avait ce type bizarre qui se dirigeait vers l’ascenseur en maugréant à voix haute. On le voyait en colère, les cheveux en pétard, gesticulant de façon désordonnée vers un interlocuteur virtuel. Il avait quelque chose du colosse par sa carrure impressionnante. Elle hésita avant de quitter l’habitacle protecteur de son véhicule. Elle profita de l’arrivée d’un petit groupe de jeunes gens pour bouger et les suivre. Trois gars et une fille. Un black, deux blonds et une rousse. Des sportifs. Ils faisaient tous au moins deux têtes de plus qu’elle, même la fille ! Certainement des basketteurs, se dit-elle. Ils portaient des joggings de différentes couleurs et parlaient une langue qu’elle ne connaissait pas, du style pays de l’Est. L’ascenseur était déjà occupé par un homme d’une cinquantaine d’année, beau brun aux tempes grisonnantes à la tenue décontractée qui sourit en voyant entrer toutes ces Grandes Tailles. Instinctivement elle se rapprocha de lui. Il portait « Egoïste » de chez Chanel. Les jeunes gens continuaient leur conversation en riant. Le colosse s’était calmé et était moins impressionnant au milieu du groupe.

proposition n° 15

Je voulais rentrer plus tôt à la maison quand cette putain de pluie s’est déchainée, heureusement j’ai eu le temps de me mettre à l’abri et c’est là que je l’ai vue, cette fille, je la connais cette fille ! d’où ? d’où je la connais ? ça me parait loin, le lycée ? le collège ? non, non, c’est… ces grands cheveux bruns… ces grands yeux verts… bon sang ! c’est Marie ! la voisine du rez-de-chaussée… pas possible… oui c’est bien elle… et ce sourire… c’est le sourire qui est resté le même… toujours aussi canon… étrange de la revoir ici ! on dirait qu’elle est avec le mec complètement trempé – oui il lui fait signe – son mari ? lui, je le connaissais pas, on le voyait jamais… je suis pas sûr qu’elle se souvienne de moi… on dirait qu’elle a un peu maigri, dans mon souvenir elle était un peu plus ronde… l’accident a dû l’affecter… j’étais en vacances quand c’est arrivé et à mon retour elle avait déménagé… ça fait un bail ! l’averse a l’air de se calmer, je l’aborde ? elle doit pas se souvenir de moi et puis qu’est-ce-que je lui dirais ? Marie, c’est moi, ton voisin de palier rue de la Rotonde, tu sais le gamin qui était amoureux de toi, ah oui, tu le savais pas, comment aurais-tu pu le savoir ? c’est étrange de la revoir, qu’est-ce qu’elle fout ici ? il ne pleut plus : elle repart et je l’ai laissé passer.

proposition n° 16

Il l’a laissé partir mais elle est de retour dans sa tête. Il la revoit. Il la revoit à travers le judas de la porte de l’appartement. Elle était l’antithèse de ses parents. Pleine de couleurs et de rires. Quand elle apparaissait sur le pas de sa porte, il caressait du bout de son doigt l’œilleton en verre, il voulait la toucher avant qu’elle ne disparaisse. Il se rappelle l’avoir plusieurs fois suivie alors qu’elle partait par le portillon du plateau des Poètes. « Je me cachais dans les buissons. Tu m’as jamais vu mais t’as failli… une fois tu t’es retournée au moment où je te touchais presque, un troène nous séparait - tu m’as même pas vu – moi, je te voyais, je voyais ton grain de beauté au coin de la lèvre supérieure, je te reniflais et je te sentais presque… je bandais. » Ce jour-là il entra pour la première fois dans les pissotières publiques du jardin pour soulager ses tensions. C’était un lieu en retrait au milieu des lauriers. L’accès était arpenté par des hommes qui disparaissaient régulièrement à l’intérieur du petit bâtiment Art Nouveau. Là, les murs étaient couverts de messages écrits au crayon ou à la craie, plus ou moins obscènes, qui proposaient des rendez-vous, agrémentés de dessins plutôt drôles de bites démesurées et de culs gigantesques. Seule l’odeur forte d’urine et de grésil l’avait dissuadé de rester trop longtemps. Mais par la suite il y était revenu souvent. Il y avait des heures plus favorables aux rencontres. Il se cachait dans les buissons, épiait, et se branlait. C’est ainsi qu’il avait reçu sa première éducation sexuelle. « Tu le sais pas mais c’est grâce à toi ! »

proposition n° 175

Au-delà des pavés, descendait une allée étroite.

Une allée en terre battue, qui dessinait une boucle –- elle enserrait un bosquet de lauriers roses – une allée hantée par le souvenir des poivrots affalés sur les bancs. Eclopés de la vie, ils se réunissaient à l’abri des regards des bienpensants. Ils n’avaient pas de chiens –- les chiens étaient interdits –- et partageaient bruyamment bouteilles de rouge et morceaux de pain. Ils semblaient vieux. Tous des hommes. C’était de l’autre côté du parc, loin, en bordure d’une impasse privée. Le coin était marqué par le sceau de la malédiction et alimentait tous les fantasmes. Entre eux, les enfants l’appelaient « le chemin du crime » et l’une des épreuves la plus qualifiante pour avoir la considération du groupe était de « faire » le chemin du crime.

Au-delà des pavés, une allée étroite descendait.

Ce jardin de l’innocence qui avait été le sien s’est fané au fil des retours. Ce vaste terrain de jeux s’est perverti. Devant la volière désaffectée et le long du domaine des paons, des femmes se sont mises à faire les cents pas en attendant le client. Le kiosque à musique est devenu le lieu de rendez-vous de jeunes dealers et autour des pissotières, des hommes d’un certain âge venaient draguer des adolescents. Il restait sur les bancs du haut, les vieux, et sur les bancs de l’allée principale, les nounous avec les pitchouns. Les amoureux, eux, on ne les voyait plus. La société avait changé. La poésie se déclinait autrement. Mais c’était tout de même le plateau des Poètes.

Puis il y a eu ce jour, jour de grande bascule. Elle n’a plus jamais retrouvé le parfum subtil des acacias, celui des tilleuls ou des troènes. Elle n’a plus senti l’odeur de la terre mouillée après l’averse, ni celle du goudron bouillant sous le soleil de midi. Elle n’a plus senti l’odeur de la pisse des matous en rut. Elle n’a plus senti… elle ne pouvait plus sentir cet endroit.

proposition n° 18

Tout se tordait, spasmes d’un monde enfoui, d’un monde passé.

Les torchons et les serviettes se tordaient, les boyaux aussi, spasmes d’un monde de fourmis, d’un monde élimé

Tout tordait rien, convulsions souterraines, archaïsmes.

Toutes se tordaient de rire, contraction de la naissance du monde, fin du patriarcat

D’où tu sortais, fantasme d’un monde en fuite, d’un pont menacé ?

Tousse Thor ! Crache les chiasmes de ton récit, de ta fiction !

Tout ce doré clame l’imposture, le souvenir usurpé

Tout se tordait, se torsadait, s’enroulait, s’entortillait, se boudinait, se tortillait, se marrait, se poilait, se bidonnait. Tout se déformait. Miroir ô mon beau miroir !

Tous se tordaient l’âme -– démonstrations, contradictions, conclusions.

L’étonnement se tordait, les jouissances, l’amour, le diable, tout se tordait, la solitude, le silence, les projets et les souvenirs, tout se tordait, tout se tordait ! tout se tordait !

MDR

TSD (tout se tordait) les mots, les phrases, les grains de sable et l’univers, les détails et l’infini

TSD, les squares et les allées, les arbres, les escaliers, le buste de Victor Hugo, celui de Jean Moulin et la statue du titan Atlas

TSD, la vie, la mort et ce qu’il y a entre les deux, parce qu’il y a toujours un entre deux n’est-ce pas ?

TSD, la langue, l’accent, la mélodie, et la symphonie
TSD, tout, tout, tout…

Simple

Pliure paranoïaque

Audacieuse

Symptôme d’une

Manifestation

Electrique

Souterraine

proposition n° 19
L’été dans ce jardin montre de la ferveur ;
C’est un éden où juin rayonne, où les fleurs luisent,
... … …
C’est du vaste univers un raccourci complet.
Je vais dans ce jardin parce que cela me plaît

Victor Hugo

Revenir, revoir cet endroit et l’apprivoiser comme on apprivoise un mustang, en extraire la sauvagerie, installer une complicité infaillible, en faire le socle de sa quiétude. Joseph voulait en finir avec ses peurs et ses angoisses. En entrant dans le parc il était allé instinctivement vers les étendues d’eau. Dans chaque jardin qu’il avait visité jusqu’alors, c’est toujours vers l’eau qu’il se dirigeait d’abord. Quoi de plus apaisant que de marcher autour du Réservoir de Central Park à NYC, au lever du jour. C’est là le cœur de la mégapole, un cœur généreux qui reflète l’humeur du promeneur, un cœur qui s’éveille loin des agitations citadines. Autour de l’eau les bruits deviennent sourds, comme si l’eau en avalait l’agressivité. Il avait déjà remarqué ce phénomène ailleurs. Il aimait l’assurance de l’eau au repos qui ne se laissait traverser par aucune image – elle les renvoyait, tout simplement. Que ce soit à Kandy, San Francisco ou Grenade, des bribes de la ville ricochaient sur les plans d’eau des parcs et s’éparpillaient dans la mémoire des passants. Il était un passant. Des images, il en avait emmagasinées des myriades. Il s’était arrêté sur le bords des bassins et s’était ressourcé. Ici comme ailleurs. Mais ici, il lui faudrait encore du temps…

proposition n° 20

La cloche sonnait -– 17h00 l’hiver, 19h00 l’été. Le gardien faisait le tour du Plateau des Poètes en agitant une clochette pour appeler les retardataires et allait fermer à clef toutes les ouvertures soit environ une dizaine. La nuit descendait et s’emparait du moindre espace. De la rue, on entendait le long soupir que poussait le jardin maintenant livré à lui-même. Enfin les poètes pouvaient libérer leur talent. La nuit, il n’y avait ni temps ni espace. La nuit, l’atmosphère accouchait de tous les mots. Ils prenaient corps dans la noirceur des allées et inondaient abris et pelouses. Rien n’existait plus. Plus de millepertuis aux fleurs jaune mais Hypericum en vadrouille -– un titre ? -– plus de laurier roses, ni d’acacias mellifères, mais une prose volatile qui coulait des arbres, qui suintait des pierres et épaississait le propos du poète, plus de coins magiques, plus de coins minables, plus de secrets, plus de frontières, des mots seulement des mots, du vide et de l’infini…. Si elle pouvait entendre l’éloquence du bitume, la verve des buissons et la faconde des volières, si elle pouvait être le poète…

proposition n° 21

Enserré.e.s dans un disque au fond anthracite, des photos imprimées, le bout oblong en inox d’un gros stylo bleu marine qui pénètre l’espace comme la fusée dans un ciel orageux, deux coins en quinconce, un noir, un vert tilleul, 2017 au quotidien, et une trace de rouge non identifiée. Travelling – lignes verticales, tranches de lutins debout, noirs, jaunes, verts et blancs entravés par une double étiquette beige à l’écriture grenat perdue dans un angle aveugle. Zoom arrière – lignes horizontales d’une liasse de feuilles écrites éparpillées ; au-dessus, une boule de papier froissé, au-dessous une planche en bois blanc, des étagères pleines de couleurs couchées dans le désordre. Travelling – un mug bleu électrique qui trinque avec le cadre noir d’un écran allumé, une bande gris souris frontière de l’intérieur extérieur, ouverture sur un pont de feuilles de rosiers. Zoom avant – reflets sur la vitre, des rails irréels qui traversent en surimpression un massif en fleur.

proposition n° 22

La pièce était-elle vraiment obscure ? Ou étaient–ce les souvenirs qui l’assombrissaient ? Deux hautes fenêtres étroites ouvraient sur le jardin – ici un vieux figuier, énorme. Le sol en tomettes rouges répandait une odeur permanente d’encaustique. Il y avait du vieillot dans ce petit bureau. On y entrait par une porte en bois sombre, discrète, perdue entre les étagères d’une bibliothèque. En face, sur le mur peint en gris des photos encadrées de toutes les tailles. Portraits de famille mais aussi portraits d’un magnifique voilier en acajou. Ils entouraient un secrétaire de dames, en marqueterie. La chaise, ce n’était pas une chaise, mais un tabouret, un tabouret de piano à l’assise en velours pourpre. Face aux fenêtres, un canapé ou peut-être deux fauteuils surmontés d’un lampadaire – abat-jour en tissus écru. Plus précisément, il y avait eu deux vieux fauteuils en cuir craquelé et ils avaient été remplacés par un canapé en toile claire. Une table basse laquée noir. C’était une pièce isolée dans l’appartement – au fond d’un couloir. Elle était toujours bien rangée, fraiche hiver comme été, où régnait un silence propice à l’écriture.

proposition n° 23

Arrêt de bus avenueSaint-Saëns. Les conteneurs de tri débordent sur le trottoir. Au feux tricolores deux jeunes attendent. En face, le mur d’un jardin couvert de graffitis. Au coin de la rue, direction théâtre des franciscains, un pin boule, un parterre d’œillets d’Inde et un buisson de lauriers en fleurs blanc. Elle se réveille à la ville. Arrêt de bus allées Paul-Riquet. Elle aime l’ombre des platanes qui joue sur le bitume mouillé. Marché aux fleurs, c’est vendredi. A cette heure il n’y a pas trop de monde. Quelques personnes qui finissent leur petit déjeuner sur les terrasses de cafés. La pharmacie du Progrès. Arrêt de bus place de la Victoire. C’est la place de l’Arc de triomphe de la ville d’où partent six grandes avenues qui mènent aux quatre points cardinaux, avec en guise de monument central une fontaine octogonale en béton dont le jet d’eau central fait l’effort de se hisser régulièrement au-dessus des petits jets répartis sur le pourtour. Elle trouve l’arrière du théâtre lugubre avec sa façade aveugle et son mur lézardé. Arrêt de bus la Madeleine. Devant l’église romane des gens surgissent de terre par un escalier assez discret qui remonte d’un parking souterrain sur une place devant le café du Petit Montmartre. Cette place enclavée au milieu d’immeubles à trois étages aux balcons en fer forgé, cette place restaurée depuis une quinzaine d’années, toute en pavés, est maintenant bien fleurie. Arrêt de bus Hôtel de ville. Ici aussi le sol est dallé, les immeubles soulignés par de magnifiques balcons et des espaces sont consacrés aux fleurs. Autour de la mairie, bâtiment du XVIIIe siècle à la pierre nettoyée régulièrement, un petit groupe de personnes en attendent l’ouverture. Elle descend du bus.

proposition n° 25

C’est cet instant et c’est ce lieu. Ce pourquoi ils sont venus. Joseph. Marie. Ils se sont approchés du lieu et je ne l’ai pas encore saisi. Il échappe encore à mon entendement. Ils savent le moment. Je ne le sais pas encore. Ils ne se livrent pas facilement. Leurs réticences sont différentes. Elle veut oublier ne plus ressasser vivre. Il veut plonger comprendre nager se noyer peut-être. Je cherche le nœud qui nous relie. Il y a dans ce masculin et dans ce féminin quelque chose à saisir. Quelque chose de l’ordre du contemporain que je dois aller chercher dans nos histoires. C’est la raison de notre retour. Qui accompagne qui. Qui raconte qui. La difficulté de s’effacer. La difficulté de ne pas s’effacer. Errer sur les chemins du passé. Chemins gommés. Chemins inventés. Lequel est lequel. Quand Marie me prend la main. Ecriture automatique. Les mots de la gestation. Quand je rencontre Joseph je prends le temps de la distance. Je ne peux pas le connaître. Seulement l’entendre. Le prendre en compte. Combien. Il. A. Transformé. Ce. Lieu. Mon. Lieu.

proposition n° 26

D’abord c’est : t’es de la ville ou de la campagne. Moi je suis de la ville, parce qu’ici c’est pas la campagne. Mais j’habite pas en ville vu que je descends en ville pour voir les copains. Claude, lui, il habite la ville. Quand je vais chez lui, les parents nous amènent manger une glace sur une terrasse de café où ils rencontrent plein de gens qu’ils connaissent et puis on va au cinéma. Et quand on sort, il fait nuit mais il y a des lumières partout et des gens aussi. Tu vois pour moi, c’est ça la ville. Y a plein de gens partout et toujours. Claude il dit que j’y connais rien. Lui, il est allé à Paris et il dit que c’est autre chose. Il me raconte qu’il y a des magasins avec plein d’étages et des escaliers qui montent tout seul, des jardins avec des tigres et des lions, des palais où les rois ils ont habité, et même un palais où ils font des expériences avec l’électricité. Il dit que quand il sera grand il habitera à Paris parce que ça, c’est de la ville ! Il dit qu’il m’emmènera. Moi ce que je voudrais, c’est New York.

proposition n° 27

Elle dormait quand Joseph l’a réveillée. Le train avait ralenti. Il entrait en gare. Les haut-parleurs annonçaient son arrivée. Dedans, il y avait ceux qui descendaient et ceux qui restaient. Les uns se levaient et s’alignaient dans l’allée centrale, les autres les regardaient. Dehors, elle avait d’abord reconnu la petite cabane qui ressemblait à d’anciennes latrines perdues au milieu d’un enchevêtrement de rails, comme un décor de polar. C’est à partir de là qu’elle se sentait arrivée. Alors venaient à sa rencontre de longs bâtiments aveugles aux tags assez quelconques, avec au second plan de vieux immeubles aux fenêtres fermées par des persiennes fanées, un vaste parking dont les voitures défilaient derrière une rampe ajourée en béton – parade de couleurs métallisées – le quai qui longeait la gare, avec ses toilettes dames puis ses toilettes hommes, son café de la gare et la sortie des passages souterrains. Son regard allait au-delà des gens plantées sur le bord du quai. Personne ne les attendait. Le train s’était arrêté. Seule se déplaçait la colonne de voyageurs prête à se déverser sur le quai. Elle est sortie la dernière.

proposition n° 28

Traverser le pont-vieux c’était quitter la ville par la petite porte, celle des colporteurs et des gens à pied. Celle des amoureux du fleuve. Il fallait descendre de la ville, quitter la citadelle, traverser le Faubourg. Ce Faubourg obscur, proie facile des inondations – avant la domestication de l’eau. Le gitan regagnait son camp. De l’autre côté. A l’abri des regards. Il était vieux et sec. Il marchait sur l’étroit trottoir pavé qui longeait le pont vers l’amont. Le paysage l’arrêtait régulièrement. Il se penchait alors sur le parapet en grosses pierres taillées. Le soleil était bas et il voyait les ombres s’allonger. Son ombre à lui, la sienne, celle qu’il chérissait parce qu’elle apportait le soleil, le suivait et s’étirait sur le bitume fissuré de ce qui fut une route. Le fleuve faisait une longue courbe qui découvrait ses rives au fur et à mesure de son avancée. A mi-chemin le gitan ralentissait. Il aimait balayer du regard cette carte postale dont le spectacle se déplaçait subrepticement. La cathédrale qui dominait la plaine, qui défiait les distances, les vignes, les roseaux au bord de l’eau, les vignes, les maisons aux tuiles romaines, les vignes, l’eau qui descendait calmement vers la mer, les vignes. Puis, plus les vignes. Les roseaux avaient grandi. L’horizon s’était rapproché. Seulement une trainée de ville devant lui, et derrière, la cathédrale, là-haut, qui l’accompagnait encore et toujours jusqu’au camp caché par les roseaux.

proposition n° 29

Il était là, devant le pas de porte, les mains sur les hanches, satisfait de son travail. Le trottoir nickel devant son immeuble. Il regardait passer les enfants qui partaient à l’école et faisaient un petit détour pour éviter le ruissellement de l’eau savonneuse vers le caniveau. Il secouait régulièrement la tête en jetant un œil par-dessus ses lunettes rondes. Sa calvitie bien affirmée laissait flotter des mèches blanches au-dessus de ses oreilles. Il n’était pas très grand et avait tendance à se voûter. Il portait un éternel bleu de travail à la couleur fanée. Quand il était sûr que plus aucun enfant ne risquait de piétiner sa parcelle de béton si consciencieusement brossée il tournait les talons, ramassait le seau et le balai, grommelait quelques mots entre ses dents jaunies par le tabac et entrait une première fois dans le hall. Mais il ressortait les mains vides, regardait le ciel, humait l’air, examinait la rue en amont et en aval, plusieurs fois, semblait indécis, puis il reculait et refermait les lourds battants de la porte d’entrée. C’était l’heure.

proposition n° 30

Ils arrivaient deux minutes avant l’ouverture de la grille. L’homme aux couleurs de l’automne et la jeune fille au tailleur gris. Ils allaient prendre leur train à la gare et commençaient la journée par la traversée du jardin des Poètes. Lui, avait le temps de regarder sa montre au moins trois fois avant que n’apparaisse la silhouette du gardien. Il remontait l’allée centrale en claudiquant dans son uniforme bleu-marine. C’était l’heure à laquelle il était le maître du jardin, été comme hiver. L’hiver il faisait encore nuit. L’été tout était mouillé – arrosage de la nuit. Il prenait le temps de vérifier les deux paniers poubelles en bordure des pelouses et faisait les derniers mètres les mains croisées dans le dos. Il s’arrêtait de l’autre côté de la haute grille en fer forgé, tirait sur la chaîne de la cloche, la faisait tinter longuement, décrochait le trousseau de clefs de sa ceinture et commençait à chercher celle qui convenait. Jamais pressé. Un petit mot pour ceux qui attendaient. L’introduction de la clef dans la serrure. Deux tours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le grincement des gonds. L’homme aux couleurs de l’automne et la jeune fille au tailleur gris disparaissaient déjà au bout de l’allée. Remettre le trousseau à la ceinture, marquer l’heure sur le planning et commencer sa journée de surveillance.

proposition n° 31

Dans la partie basse du plateau des Poètes dominait le monument-aux-morts. C’était le lieu de prédilection pour les jeux de ‘gendarmes et voleurs’ des enfants du voisinage. Un monument grandiose élevé sur un socle d’au moins deux mètres de haut et dix de large. Tout autour courait une galerie en marbre blanc à laquelle on accédait par un escalier digne d’un palais royal. Les enfants galopaient là, sans vergogne, ignorant le sacré du lieu – ils n’en connaissaient que la cérémonie du onze novembre qui leur passait par-dessus la tête -– et dévalaient les marches sans prudence. Un matin, en partant à l’école, elle découvrit la porte du voisin encadrée par de gros rideaux noirs à liseré blanc, tenus par de lourds cordons blancs. Un nom était épinglé sur le rideau. Chacun s’arrêtait pour le lire. Elle ne connaissait pas. Madame Duvalin discutait avec deux hommes en costume sombre sur le pas de la porte. Elle répondit à sa curiosité en mettant un doigt sur la bouche.
— Un homme est mort, il ne faut pas faire de bruit !
— Ah ! Et ils vont le mettre au monument-aux-morts ?

proposition n° 32

Elle attendait Joseph. Il refusait de voir son impatience et prenait le temps – ou plus exactement il prenait leur temps, il le kidnappait. Les nuages participaient à cette attente en retenant autant que possible cette pluie que chacun souhaitait. Ils enflaient, se gonflaient, boursouflaient, bouffissaient, bedonnaient, ballonnaient, débordaient, emportant avec eux les dernières lueurs d’espoir. Des nuées d’insectes tournicotaient dans la chaleur moite. Les allées sentaient le goudron chaud. Elle piétinait devant un banc sur lequel elle finit par s’asseoir. Les branches d’acacia bruissaient au-dessus d’elle et elle, elle fulminait. Elle sentit monter l’orage. Elle leva les yeux au ciel en implorant celui-ci d’un peu de retenue. Mais il n’y avait là aucune clémence. Défilaient en désordre les nuages d’une vie, du plus clair au plus obscur. Ils prenaient toutes les formes de la comédie humaine. Elle était agitée et n’arrivait plus à contrôler ses sentiments. Un éclair annonça le début des hostilités. L’odeur de la terre mouillée l’atteignit avant qu’un déluge ne s’abatte sur eux en quelques secondes. Joseph lui dit de ne pas rester sous les arbres pendant l’orage. Mais il ne voyait pas que le ciel lui était tombé sur la tête : elle se souvenait.

proposition n° 33

Cette année-là, c’était l’année du stage. Elle faisait l’aller-retour B/M en train tous les jours ouvrables de la semaine. Elle trouvait ça plutôt drôle. Partir comme on partirait en vacances. Voir défiler sur le quai de la gare tous ces mecs, toutes ces bonnes femmes qui se rendaient au travail tandis que le train démarrait. Peu de regards échangés, juste l’impression qu’ils font partie d’un même réseau, celui des gens qui travaillent. Elle prenait le temps d’examiner les autres, ceux qui l’accompagnaient, malgré eux, malgré elle. Ils étaient dans le même train. Elle partait avec eux. Ils partaient ensemble. Pour qui, pour quoi ? Qu’importait ! Elle les croquait du regard avant qu’ils ne disparaissent dans les fauteuils violets créés par Christian Lacroix. Au bout d’une semaine elle avait repéré les habitués et les occasionnels. Elle s’intéressa aux occasionnels, ceux qu’elle ne reverrait pas mais qui avaient croisé son chemin. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle les rencontrât. Seulement le hasard. Elle ne voulait pas perdre tout le potentiel qui existe dans la rencontre fortuite de deux personnes et trouva la solution pour éviter un tel gâchis. Ecrire. Elle allait les conserver en écrivant. Chaque jour elle donna à un voyageur l’opportunité d’être le personnage des mini nouvelles qu’elle rassembla sous le titre de « pérégrinations ».

Il y eut une fille aux longs cheveux noirs détachés, pas très grande, pas très grosse, qui lisait des magazines d’informatique – hacker ? Un jeune et son éternel casque sur les oreilles, beau gosse, brun et grand, un peu trop bodybuildé, petit sac en cuir de marque sur le dos, vêtements chers –- trader ? Un groupe de trois mecs en costard/attaché-case un peu bruyants, un peu vulgaires –- petits cadres d’entreprise de plasturgie ? Un black, la cinquantaine, petites lunettes rondes, tenue élégante et décontractée, qui sortit un ordinateur sur lequel il travailla pendant tout le trajet –- professeur d’économie ? Un remake de Laurel et Hardy version XXIe siècle –- des enquêteurs ? Une femme blonde couverte de bijoux, maquillée, parfumée, style ‘je veux pas vieillir’ mais qui vieillit quand même – secrétaire de direction ? Et d’autres encore… pendant un an.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 15 août 2018.
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