Claudine Dozoul | Apprivoiser l’histoire

« construire une ville avec des mots », les contributions

« Avec les mots, autour des mots, au-dessus, au-dessous, mais pas dans les mots. J’aime respirer. » Son blog : ClaudDoz.
proposition n° 1

C’était son idée à lui. Il n’avait pas le courage d’y retourner tout seul alors il essayait depuis un an de l’y amener. Elle avait résisté, s’était fâchée, puis avait cédé. Il savait tellement bien la culpabiliser. Il était devenu maussade, n’avait plus faim, plus envie de sortir, plus envie d’écrire, plus envie de lire, d’aller marcher, de recevoir les copains, plus en vie… tout simplement. Alors elle avait cédé. Et maintenant c’était elle qui ne dormait plus. Elle voulait tellement oublier ! Ils avaient débattu ensemble de la date. Il voulait le 2 novembre. Ni ce jour-là ni aucune date d’anniversaire de quoi que ce soit, c’était ça ou elle n’irait pas ! Ils étaient descendus à B. en TGV, en première classe. Ils avaient pris une chambre d’hôtel non loin du jardin des Poètes. Il avait choisi de la remercier en prenant soin d’elle. L’hôtel était luxueux. Il l’avait invitée au meilleur restaurant de la ville, lui avait offert un passage au SPA de l’hôtel. Elle avait essayé de goûter à ces plaisirs rares, de se détendre un peu mais elle était obsédée par le lendemain. Il voulait – une dernière fois avait-il dit – parcourir ce jardin. Il avait besoin de raviver ses souvenirs. Le temps les effaçait malgré lui. Et ça, il ne le supportait pas. Revenir. Revoir cet endroit et l’apprivoiser. En apprivoiser l’histoire, cette histoire qui a croisé la leur et ne les a pas laissés indemnes.

proposition n° 2

Espace à géométrie variable : le temps rétrécit les espaces. Un carré de 25m2 de terre battue aux contours mal dessinés. On y pénètre depuis la rue en pente par un petit portail en ferraille à la peinture écaillée vert-anglais.

En face, la colline plantée de troènes et de lauriers roses. De chaque côté, des plates-bandes de millepertuis jaunes surmontées de la même espèce mais arbustive. Il est longé, côté colline, par un chemin rocailleux qui s’enfonce de part et d’autre dans les méandres du jardin des Poètes. A la fin du printemps il est envahi par les fleurs d’acacias. Elles tombent depuis les arbres qui dominent les buissons. L’odeur est enivrante. L’été l’endroit est ombragé. C’est un lieu caché au public, celui-là même qui traverse le jardin par les grandes artères pour se rendre à la gare ou pour en revenir. Le matin avant l’ouverture une nuée d’oiseaux l’envahissent, le soir avant la nuit le paon appelle Léon. Parfois après l’heure de la sieste une femme s’installe sur un pliant qu’elle apporte et tout en tricotant elle surveille des pitchouns dont c’est le terrain de jeu. Ils ont tout au plus quatre ans. L’hiver, seul le gardien du jardin en uniforme y passe régulièrement pour ouvrir et fermer à clef le portail, aux heures règlementaires.

proposition n° 3

Ils avaient descendu la rue lentement, retardant en toute conscience le moment où ils devraient pénétrer dans le jardin. La rue faisait un coude en amont du petit portail vert. Ils rasaient les vieux immeubles bourgeois aux portes immenses en bois sculpté, toutes accompagnées d’un heurtoir en fonte plus ou moins original. Ils s’arrêtaient à chacune d’elle et y allaient de leurs commentaires. Beaucoup de heurtoirs représentaient une main plus ou moins élégante, quelques-uns représentaient un animal – lion ou taureau – mais un seul, une ancre marine. C’était en face du petit portail. La porte était massive en bois peint couleur chocolat. L’ancre était en laiton. Le balcon en fer forgé qui courait le long du premier étage de l’immeuble portait plusieurs médaillons représentant un bateau. Les balcons individuels du second étage avaient le même. Les murs en pierre n’étaient pas entretenus et avaient été noircis par le passage des voitures. La rue maintenant était en sens unique et le flux avait nettement diminué. Elle aurait aimé pousser la porte et entrer mais lui avait déjà traversé la rue, et de toute façon il y avait un clavier digicode…

proposition n° 4

L’asphalte n’était pas jeune. Il était ridé et montrait quelques affaissements sur lesquels elle portait son regard. Elle en suivait les méandres qui dessinaient un parcours chaotique jusqu’en bas. En bas, le bout de la rue, le bout du jardin des Poètes, le bout de l’aventure. Ou le début de l’aventure, juste l’avenue à traverser, prendre les escaliers, ou la rampe, s’engager dans le hall de la gare et partir. C’était facile. Elle voulait partir… suivre les rails… un chemin tout tracé… se laisser porter loin, longtemps, sans fin… se laisse bercer par le rythme du train… se perdre dans la foule… se perdre. Elle voulait mais elle ne le faisait pas… elle irait marcher, dépasserait le bout de la rue, passerait sous les rails un peu plus loin, sous le tunnel sombre qui lui faisait si peur, elle arriverait le long du canal, là où quelques cygnes venaient annoncer le printemps, peut-être trouverait-elle la paix au bord de l’eau, elle pouvait y marcher pendant des heures sur le chemin de halage… elle n’y rencontrerait personne, les usines ont été fermées depuis longtemps et le dépôt des trains a été déplacé… elle irait errer entre les friches abandonnées et les platanes malades… elle irait jusqu’aux premières vignes, celles de ses vendanges… elle pourrait même aller jusqu’à la mer… dix kilomètres c’est peu au regard de tout ce qu’ils ont parcouru jusqu’ici. Elle sourit, presque. Mais non, elle n’ira nulle part ailleurs que là, de l’autre côté du petit portail vert-anglais. Lui, avait déjà traversé la rue.

proposition n° 5

L’étonnant désordre d’une caravane de fourmis. Certaines déplaçaient leurs œufs, d’autres des graines tout aussi grosses qu’elles. Elles déménageaient. L’enfant essayait d’en faire grimper une sur son bâton. Il était patient et chaque fois qu’elle contournait l’obstacle il remettait la tâche plus loin. Une femme le surveillait en jouant sur son téléphone. Le sol était ravagé par des pluies torrentielles récentes et quelques rigoles ruisselaient encore et s’écoulaient le long du talus. Un jeune, jean délavé et chemise de travail bleue, repoussaient l’eau stagnante vers les bouches d’égout pour éviter la prolifération des moustiques. Le ciel était encore chargé, l’atmosphère était lourde et la lumière blanche. Les fleurs de millepertuis faisaient la gueule. Les acacias dégoulinaient sans panache. Il rôdait comme une odeur de moisissure. On entendait roucouler des tourterelles. Pas de voitures. Pas de cris d’enfants. Un avion. Une sirène au loin. Une espèce de calme après la tourmente. Les escargots pouvaient sortir de leur coquille. Le petit portail vert-anglais était resté ouvert.

proposition n° 6

Rue de la rotonde. C’était là qu’elle avait rencontré Victor Hugo pour la première fois. Non pas dans la rue, mais dans le jardin, le parc dit-on aujourd’hui, elle, elle disait le plateau, le plateau des Poètes, c’est ce que tout le monde disait, on allait « au plateau », et dans sa part du plateau, trônait le buste en pierre de Victor Hugo. C’était un grand-père à l’air bienveillant. Elle l’aimait bien. Elle lui parlait souvent. Il était aussi à l’école maternelle où elle avait fait ses premiers piquages sur du papier de couleurs brillantes. C’était son école, l’école maternelle Victor Hugo… Victor Hugo c’était pour les petits, en voyant le buste ça allait de soi. Les filles allaient ensuite à l’école JeanJacquesRousseau rue RougetdelIsle, les garçons école JeanMacé. Tous ces noms ne voulaient rien dire. Pas plus que « ruedelarotonde » qui disait juste son adresse. Ils étaient des appellations des étiquettes collées à un lieu. Seul Victor Hugo, était quelqu’un, et qui plus est un repère rassurant dans le plateau des Poètes. Elle se souvenait aussi de l’avenue Gambetta qui était la frontière Est de son domaine. Au sud, la Gare, à l’Ouest l’avenue des acacias, tout le monde l’appelait comme ça à cause des arbres mais elle s’appelait l’avenue Wilson, et au Nord, les allées Paul Riquet. C’étaient les limites extrêmes de son domaine : le plateau des Poètes – accès rue de la rotonde par le petit portail vert-anglais.

proposition n° 7

Ils marchaient l’un derrière l’autre. Elle le suivait. Il se retournait de temps en temps, pointait du doigt quelque chose à voir avec un demi sourire complice, elle hochait la tête en signe de connivence. Pelouse interdite. Elle se souvint du temps où ils pouvaient marcher sur les pelouses, du temps où il y avait des singes en semi-liberté, ainsi qu’un chameau – symbole de la ville, lou camel – où il y avait de grandes volières occupées par des perruches et des perroquets. Lentement ils grimpaient le long des allées maintenant goudronnées et ils arrivèrent près de la grande mare bordée de bambous. Il se retourna et lui prit la main en silence. Ils étaient émus. Le paysage avait changé. Des jeux pour les enfants sur terrain sécurisé à la place des grandes pelouses qui dévalaient la pente. Les étroits chemins bordés de buissons de lauriers avaient disparu. Difficile de se repérer. Il n’était plus aussi sûr de lui. Elle ne l’aidait pas. Elle ne voulait pas retrouver l’endroit.
— Je suis sûr que c’est par là, lâcha-t-il perturbé. Ils firent le tour de la mare. Rappelle-toi ! on partait dans cette direction pour prendre la sortie sur l’avenue Wilson.
Elle ne se rappelait plus vraiment. Elle avait tellement travaillé pour oublier. Il lui semblait que c’était plus haut dans le parc, peut-être vers la statue du Titan Atlas portant la terre ou vers celle du nu de Jean Moulin. Elle avait la vague impression que c’était près d’une statue. Elle entendait, dans son souvenir, le bruit de pas sur du gravier mais elle ne voyait plus rien qu’une ombre imposante. C’était de bien minces indices ! Elle commençait à ne plus se sentir très bien. Des étourdissements qui revenaient.
— S’il te plait Joseph, rentrons ! Je suis fatiguée !

proposition n° 8

Dans le bassin en demi-cercle, le reflet d’Atlas portant la terre sur son épaule commençait à être troublé par les premières gouttes. De grosses gouttes. Elles dessinaient des ronds concentriques qui brisaient l’image lisse du Titan et donnaient à voir un monde flou à la géométrie arrondie. Plus d’angles. Tout se tordait, spasmes d’un monde enfoui, d’un monde passé. La pluie s’épaississait et mouillait -– juste ça… elle mouillait -– et ils étaient mouillés, et la terre était mouillée. Ils firent demi-tour à la recherche d’un abri. Ils n’étaient pas les seuls. Des groupes se formaient sous le moindre semblant de toit. La pluie avait détourné les trajectoires, suscité des rencontres, retardé les impatients et aidé ceux qui n’étaient pas pressés de rentrer chez eux. Elle avait arrêté le cours des petites histoires juste le temps de déverser un peu d’eau -– précieuse -– là autour d’eux. Joseph en prit son parti et il laissa l’eau dégouliner sur son visage. Elle ne bouda pas cette pluie qui venait à sa rescousse.

proposition n° 9

Donner l’heure et le jour en écoutant les sons de la ville. C’était le jeu qu’elles affectionnaient, elle et sa sœur, quand elles étaient enfants. Le matin 7h, le laitier déposait une bouteille pleine de lait sur le rebord de la fenêtre de leur chambre et reprenait celle vide déposée la veille par les parents. Bruits de verre contre la pierre. La sirène lointaine d’une usine appelait les ouvriers. C’était le signal pour se lever. Selon la saison le pépiement des oiseaux accompagnait plus ou moins ce réveil. L’été il y avait abondance de chants, ces chants qui sont devenus, avec le temps, sa madeleine de Proust sonore. 8h, les enfants de l’immeuble voisin passaient en parlant fort et en criant. C’était l’heure du départ pour l’école. Quand elles restaient à la maison le mardi à 9h il y avait le chiffonnier, il lançait ses « peillaròtttt ! » en trainant sa voix et sa charrette à demi remplie de lambeaux de tissus qui brinqueballait sur les pavés de la rue ; le jeudi à 10h, le rémouleur et sa meule à eau ambulante, il cognait longuement à la porte de l’immeuble avec le heurtoir ; le vendredi à midi, le cardeur, il donnait rendez-vous en tapant sur une casserole dans la cour d’un immeuble un peu plus haut. Le matin à 9h et le soir à 18h le son d’une cloche laïque venu du fin fond du jardin annonçait l’ouverture et la fermeture du plateau des Poètes. Matin, midi et soir – 18h – la sirène rappelait le tempo du travail en usine. Quand le vent venait du sud, on entendait, le soir, le trafic des cheminots qui recomposaient les trains à la gare de triage. Bruits de ferraille se heurtant avec violence tandis que le paon appelait « Léon ! ». On entendait aussi les annonces faites par haut-parleur, celles des trains qui arrivaient et celles de ceux qui partaient. Et puis il y avait les rendez-vous du Centro Espan᷉ol, avant le repas, tous les samedis soirs. Les réfugiés espagnols sortaient d’une après-midi passée ensemble dans un local qui leur était alloué et certains s’arrêtaient sous les fenêtre de la chambre. Ils parlaient... espagnol. Elle et sa sœur les écoutaient pour pouvoir les imiter dans de longues conversations où le sens était donné par la chanson de la langue. C’était un moment délicieux qu’elles partageaient religieusement, goûter ainsi –- incognito –- la mélodie d’une langue. Ce chant l’accompagnerait encore quelque temps avant qu’elle n’y mette des paroles.

proposition n° 10

Vendredi, jour du poisson. Tôt le matin ça bouge autour « des Halles ». Ronde de petits camions, qui stationnent dans tous les sens le temps de les décharger – une pagaille organisée, plutôt efficace. A 7h tout doit être prêt, les camions éloignés, les étals pleins. Joseph voulait aller commander un plateau de fruits de mer. Elle n’y avait pas mis les pieds depuis son adolescence et ça lui disait bien d’y aller le matin de bonne heure quand les habitants du quartier venaient y faire leurs courses. Il y avait toujours du spectacle. En entrant elle fut frappée par la présence de nombreuses femmes plus ou moins voilées. Les chalands ne criaient plus pour alpaguer le client mais les sons résonnaient de la même façon sous la nouvelle voûte de verre. Les commerces avaient été modernisés et il y avait plusieurs lieux où manger et boire. Ils firent la queue devant l’étal le mieux achalandée en fruits de mer. Le poissonnier était une poissonnière en tenue « hygiène-hygiène ! », petit bonnet à élastique en plastique transparent sur les cheveux, gants en plastique jetables, blouse plus blanche que blanche, et chaussures lavables en plastique bleu. Elle appelait la plupart des clients par leur nom, avec l’accent, un petit mot accueillant pour chacun. Une petite jeune l’aidait à la caisse. Joseph essayait de choisir avant que son tour n’arrive tandis qu’elle scrutait tous les visages à portée de regard en essayant de reconnaître quelqu’un. Le retour c’est un peu ça, être à l’affut de repères du passé.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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