Clément Laberge | L’autre bord de la track

« construire une ville avec des mots », les contributions

Clément Laberge vit et travaille à Québec. Il est bien connu dans le monde du livre numérique. Son blog : Jeux de mots et d’images – ou sur Twitter. FB.
proposition n° 1

C’est le bout de la rue de la Paix. Le dernier racoin du quartier. La frontière. Le petit bois.

Il faut être courageux pour aller plus loin : longer la clôture Frost, passer en dessous à l’endroit où un passage a été creusé par les plus vieux, franchir le viaduc ferroviaire, défier ses parents.

Les plus téméraires empruntent alors la gauche pour se rendre au grand bois, où on raconte qu’un ermite s’est installé. Les autres suivent plutôt le sentier qui longe la voie ferrée pour aller faire de la trail en BMX dans les sentiers boueux du terrain vague qui a été isolé par le passage des nouvelles autoroutes.

proposition n° 2

Là où l’asphalte s’arrête, un sentier rocailleux a été tracé par le passage des vélos. Les jeunes arbres en friches sont maîtres des lieux : des bouleaux et des érables surtout. C’est le vert tendre qui domine partout, même à la fin du mois d’août. Il y a, ici et là, quelques arbustes qui ne doivent leur longévité qu’à leurs épines qui déchirent les mollets des ados. Il y a aussi de petites zones de sous-bois où se côtoient les fougères et l’herbe à puce. On y croise des écureuils, des siffleux et des couleuvres. Parfois même des porcs-épics. Le petit vent est permanent. On entend les oiseaux mais on ne les voit que rarement.

Au fond du petit bois, juste avant la clôture, un ensemble de très grands peupliers donnent au visiteur l’impression n’y a plus d’horizon après le petits bois.

proposition n° 3

De retour d’un long après-midi de l’autre bord d’la track, c’est un quartier paisible que les aventuriers retrouvent. Les façades des petits bungalows et des blocs appartements sont illuminés par le coucher du soleil. Rue de la Paix, de Norvège, des Mélèzes, des Sapins, Strasbourg — quelle que soit la route pour rentrer à la maison, il faut pédaler parce que ça monte, longtemps. Les rues sont larges, presque neuves. Les vélos y sont plus nombreux que les autos. Les pelouses sont bien entretenues, les haies taillées. Le voisinage est cordial. Les familles ne sont pas riches, mais si on réussit à être de retour à la maison à temps pour le souper on peut dire que tout va bien.

proposition n° 4

Le petit bois est directement dans l’axe d’une des pistes de l’aéroport de Québec. De petits avions le survolent fréquemment. De là-haut, il n’est certainement pas grand chose. Coincé entre le grand bois (de l’autre côté de l’autoroute) et le terrain vague (de l’autre bord de la track), personne n’a jamais dû le remarquer. Si quelque chose attire l’attention des pilotes dans ce coin-là, c’est probablement plutôt le dernier segment asphalté de la vieille rue de la Suète, qui traverse de bord en bord le terrain vague, et qui doit ressembler à une très courte piste d’atterrissage.

Tous les jeunes garçons du quartier ont tenté un jour où l’autre de pédaler assez vite pour pouvoir prendre leur envol à partir de cette piste. Apparemment sans succès.

proposition n° 5

Il n’y a plus de voitures qui passent sur l’ancienne rue de la Suète, mais les fossés continuent d’y accumuler l’eau de pluie. À la fin de l’été, on s’y aventure parfois pour cueillir les quenouilles qui nous serviront de lances pour d’épiques duels de chevaliers à vélo. On s’élance ensuite l’un contre l’autre à pleine vitesse dans le but de faire éclater une quenouille dans les rayons du vélo de l’adversaire. La spectaculaire explosion de petites mousses qui sont portées par le vent en cas de réussite témoigne de l’identité du vainqueur. Mais il faut éviter que les guidons se touchent au passage, sinon c’est la catastrophe.

C’est en allant chercher une quenouille qu’on a trouvé un jour une page déchirée d’un magazine montrant une fille de dos qui s’cache les fesses avec les mains.

proposition n° 6

On raconte que La Suète tire son nom du défi que la route représentait pour les chevaux transportant les marchandises des basses terres de Sainte-Foy vers le haut de la ville. D’abord plate, elle montait ensuite lentement, longtemps, pour se terminer à pic sur un quart de mile, épuisant les bêtes. Seul le dernier bout reste aujourd’hui pour faire suer les cyclistes.

C’est cette route qu’ont dû emprunter les chargements de sable qui ont servi aux fondations de l’Hôpital Laval au début du XXe siècle — laissant derrière eux d’immenses trous aujourd’hui remplis d’eau : les Lacs Laberge.

proposition n° 6 (suite)

Un ermite habitait réellement dans le grand bois. On a vu sa piaule plusieurs années plus tard en allant observer les oiseaux. Il vivait au cœur d’une véritable réserve ornithologique. Une cabane patentée, une vielle chaise, un rond de feu. Une veste suspendue. Depuis combien de temps ?

Le grands bois n’existe plus. Il a cédé sa place au boulevard de la Chaudière, à la rue Blaise-Pascal et à la rue Mendel. Ils sont en train d’ériger là « un espace commercial moderne de 3,5 millions de pieds carrés au cœur duquel se trouvera un IKEA ». Une banderole annonce l’ouverture bientôt.

On pouvait lire dans le journal il y a quelques jours que la Commission de toponymie a déterminé que ce secteur portera désormais le nom de Copernic.

proposition n° 7

Une ligne à haute tension traversait le terrain vague à l’extrémité duquel Hydro Québec venait d’ériger un poste de transformation. À un endroit, le tracé les lignes croisait celui de la vieille asphalte. Par temps très humide, quand on s’approchait de cet endroit, on entendait un grésillement de plus en plus intense au-dessus de nos têtes, l’excitation montait, notre rythme cardiaque s’accélérait, on pédalait encore plus vite et au moment précis où notre parcours croisait celui de l’électricité, on mettait les mains sur les freins : Kchiiiiz… ! On recevait une petite décharge électrique dans les doigts. Il y avait des étincelles au bout de nos guidons. C’était l’année de Back to the Future, nos vélos s’étaient transformés en DeLorean.

Je retourne parfois faire du vélo dans ce secteur, qui est aujourd’hui occupé par des magasins à grande surface. Le tracé des rues a été entièrement refait. Je n’ai pas encore retrouvé le portail temporel.

proposition n° 8

C’est un lieu qui n’existe que par beau temps mais qui n’est jamais plus extraordinaire qu’après la pluie. À la vue de l’arc-en-ciel, on dévale la côte en petits groupes pour s’y rendre. L’asphalte est d’un noir plus intense et très glissante. On peut y faire de spectaculaires dérapages. Comme sur la glace. Les sentiers cahoteux deviennent aussi imprévisibles parce que l’eau s’accumule rarement aux mêmes endroits. De la boue nous revole dans le dos. Quand on revient à la maison quelques heures plus tard on est épuisé, crotté, mais on a les yeux brillants comme jamais. C’est merveilleux la pluie.

proposition n° 9

Tendre l’oreille à travers le temps. Entendre surtout des voix d’enfants. Celles des amis avec qui on inventait un monde différent tous les jours. Celles des autres aussi, dont l’arrivée signifiait la fin du monde jusqu’au lendemain. Et se surprendre à entendre la voix de Daniel Boucher : Deviens-tu c’que t’as voulu ? Les instruments. Les arrangements. La distorsion.

Pourquoi ?

Ouvrir les yeux. Les refermer. Se retrouver au métro Notre-Dame-de-Lorette, à Paris, en octobre 2005. Vingt ans plus tard. Deviens-tu c’que t’aurais pu ? T’as tu fait c’qui aurait fallu ?

Le portail temporel.

Mais qu’est-ce qu’es-tu ? Mais qu’est-ce que t’es ?

proposition n° 10

Carl Von Linné a décrit un spécimen de vicia cracca en 1753. Deux cents ans plus tard, le Frère Marie-Victorin mentionne dans la Flore laurentienne que l’espèce est naturalisée et bien établie au Québec, où on l’appelle vesce jargeau. On ne connaissait évidemment pas encore ces deux grands naturalistes, mais cela ne nous empêchait pas d’interrompre régulièrement nos jeux pour manger les petites fleurs mauves de la vesce, dont nous aimions le goût sucré (mais pas trop parce que « ça donne soif »).

Pour récolter les fleur de la vesce, il fallait pincer fermement un bout d’une tige avec les doigts de la main gauche et glisser délicatement l’index et le pouce de la main droite sur la tige. Les pétales tombaient alors dans la paume de notre main. En les portant à notre bouche, le goût des petites fleurs se mêlait à l’odeur de métal oxydé de la clôture que nos mains avaient parcourue quelques instants plus tôt.

Tous se souviennent aussi des reflets éclatants et de la chaleur brûlante du rail sur lequel on déposait avec précaution des cennes noires (toujours côté face !) pour le plaisir de les retrouver aplaties après le passage du train.

Mais surtout, surtout, il est impossible d’oublier l’indescriptible douleur qui accompagne le choc d’une pédale qui frappe le tibia à la suite d’une fausse manœuvre.

proposition n° 11

À l’opposé du petit bois, tout en haut de la rue de Norvège, il y a le Rendez-vous. Pas vraiment un dépanneur, plutôt une grande tabagie. On y entre toujours en courant (après avoir laissé tomber négligemment notre vélo sur le trottoir). Des clochettes se font entendre quand on pousse la porte.

On plonge les mains directement dans les plats de bonbons. C’est la préhistoire de l’hygiène. Dix jujubes à 1 cenne, deux gomme Bazooka à 5 cennes (enveloppées dans une bande dessinée miniature), un casse-gueule à 10 cennes et, s’il fait très chaud, un gros Mister Freeze à 15 cennes (blanc, bleu ou mauve — mais surtout pas orange).

On passe à la caisse en rêvant aux barres de chocolat (Oh Henry ! Mars, Crunchy, 3 Musketeers) et aux paquets de gomme baloune (Hubba Bubba, Bubblelicious) qui sont situés sous le comptoir. Le dernier à payer a parfois le temps de jeter un regard furtif aux magazines pour adultes qui sont sur la rangée du haut de l’étagère, de l’autre côté de l’allée.

On apprécie que la propriétaire nous fasse confiance : on paie le montant qui correspond à ce qu’on déclare avoir déposé dans le petit sac de papier brun qui contient nos achats. Sans vérification.

Et on ressort aussi rapidement qu’on y est rentré (sans oublier de dire merci !).



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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