Marlen Sauvage | Dernier virage

« construire une ville avec des mots », les contributions

Marlen Sauvage partage sa vie entre la Drôme et la Tunisie, propose des ateliers d’écriture ici et là, anime un blog les ateliers du déluge.
proposition n° 1

Dans le dernier virage du chemin de poussière ourlé de genêts, après avoir traversé un bois dense de chênes truffiers aujourd’hui rabougris, on ne peut que la contempler, solide, carrée, installée là depuis des siècles, jetant sur le paysage alentour – champs de lavande, de blé parsemé de coquelicots et de bleuets, de thym – ses regards de fenêtres sans volets. Elle a laissé la voiture sur la route, le long de l’ancienne ferme des Donnadieu, elle a fait le chemin à pied, et c’est de ce dernier virage qu’elle la contemple. Elle sait sur l’autre mur la montée d’escaliers, la cave au-dessous et sa double porte cintrée, la verrière minuscule aux carreaux translucides au bout du grand balcon. Comme à chaque visite, quelque chose l’étreint, qui part du plexus et monte dans la gorge, et c’est un flot d’images accumulées qui se superposent, jouent des coudes et se bousculent jusqu’au présent. Devant elle, le portail qu’il faut passer, et puis la cour aux herbes drues, la pierre de meule abandonnée, la pompe à eau de métal vert à la gueule rouillée, patinée à l’endroit où se posait la main, les roses trémières blanches et pourpres que le mistral agite et fait ployer. Il lui suffit d’un saut dans le temps pour voir encore la partie gauche en ruines, sans plus de charpente, offerte aux intempéries, les pierres de voûte disjointes, l’amas de ferraille entreposée à l’entrée d’une cave.

proposition n° 2

D’ici, d’abord, le toit dans le ciel provençal, aux tuiles romaines de terre cuite orangée, pain brûlé, plus claires par endroit, un toit en pente douce, sans gouttières, y en avait-il alors ? Pleuvait-il en rideaux l’été des gros orages aux fenêtres carrées ? C’est la hauteur de la maison qui appelle le regard vers le haut, un regard d’enfant, sans doute. On dit de toute maison qu’elle est perdue quand son toit s’effondre ; dans le souvenir, celle-ci tient par son toit reconstitué, rassemblant les deux parties gauche et droite, alors que la première image était bien celle d’une bâtisse bancale, négligée à gauche, laissée aux ronces, aux oiseaux, aux rats peut-être, aux détritus. Les pierres blondes irrégulières de la façade resurgissent de l’enduit dont on a voulu les recouvrir, volonté bourgeoise des derniers occupants, et tant pis pour les interstices où se glissent insectes volants et fourmis en longs convois cheminant du mûrier tout proche, appuyé au coin droit de la bâtisse, jusqu’à un grenier provisoire. Le souvenir exige la pierre nue. La première image. Les fenêtres deux par deux à chaque étage – il y en a deux – et deux fenestrons sous le toit, qui donnent sur le grenier, une fenêtre encore et une porte au rez-de-chaussée. Les linteaux de pierre calcaire, nus de toute attache, de toute tentative d’installer quelque volet. La largeur des murs, avoisinant le mètre. La fierté des propriétaires. La fraîcheur en été.

proposition n° 3

Contre-champ. Alba spina. Une haie comme une barrière infranchissable, épineuse, dans le virage, le long du chemin. Des fleurs en bouquets blancs éphémères éclaboussent l’air de leur parfum. Fleurs de mai, mois de Marie. Dans le temps on disait de l’aubépine que c’était la plante du cœur, on buvait en infusion ses fleurs en bouton. Gros plan. On s’y déchirait les doigts. Les fruits rouges, « poires d’oiseau », feront le bonheur des fauvettes et des merles avant celui des enfants. Plongée. Un champ, un bois, quelques maisons de part et d’autre de la voie de chemin de fer aux traverses enfouies sous les herbes, encore des maisons, la chapelle Saint-Jean, la route droite qui monte vers le village, Montségur, l’église, le clocher, l’école, l’épicerie… On n’en fera pas le tour aujourd’hui de ce village d’enfance. Retour à la haie d’aubépines. Travelling. A droite, le bois de chênes truffiers dans lesquels la petite fille grimpait pour lire ses livres et oublier la vraie vie. En plongée, un champ de lavande qui strie le paysage de ses rangées violettes, un sentier le suture à un bois de chênes sur sa gauche, traversé par les écureuils tôt le matin, et mène chez les D., au destin tragique. Travelling arrière. La petite fille descend de l’arbre et court jusqu’à la maison. Elle jette un regard derrière elle, sur sa droite, vers le jardin où poussent déjà les fèves et les petits pois ramés, mais c’est l’appel du coq qui la surprend à cette heure de l’après-midi, et son regard scrute le poulailler où quelque chose d’anormal se déroule à en croire le chahut des poules et leurs caquetages, et retournant le visage vers la façade de la Gentone, ses yeux effleurent les toilettes sèches, l’amandier, les clapiers, la niche du chien, et baissant les yeux, le bord du bassin, alors elle rentre finalement, poussant la porte d’entrée, dans la maison qui l’absorbe.

proposition n° 4

Du clocher de l’église à vol d’oiseau un kilomètre cinq cents peut-être jusqu’à l’entrée de la maison. Seul un regard de rapace apercevrait l’enfant. Avant il errerait de la cour de l’école en face jusqu’à l’épicerie à l’enseigne bleue ; et de la mairie (captivé un instant par le drapeau bleu blanc rouge flottant dans le mistral) descendrait la rue entre les maisons de village aux fenêtres fermées (derrière lesquelles certainement brilleraient d’autres yeux curieux), glisserait droit devant jusqu’à la chapelle Saint-Jean (où arrivait la procession le jour de la fête de l’été), la laissant sur la gauche et s’enfonçant alors sous quelques arbres avant de percer le ciel bleu au-dessus des maisons crépies, des jardins entretenus, des boîtes à lettres disparates, et sans s’arrêter au stop rouge et blanc qui barre un croisement, traverserait la voie de chemin de fer et son ballast turquoise et blanc, un champ de blé (où se couchaient des corps d’enfants, légers, joyeux, avant de repartir en courant jusqu’au village ou à la rivière), un bois, un champ en friche, un autre bois, mais toujours en point de mire tel un mât dressé au milieu du paysage, la Gentone et son bassin de béton alimenté par une source, à la cour plantée d’un figuier, d’un amandier, d’althéas frémissantes jetant dans l’air jaune et bleu leurs touches blanches et fuchsia.

proposition n° 5

Un poisson émergeait d’une vague juste au-dessous de deux oiseaux de bronze entourant un champignon ; une gargouille assoiffée tendait son cou dans l’air épais ; de minuscules escargots blancs s’accrochaient aux brindilles sèches mêlées aux coquelicots étourdis par le mistral ; un cadran solaire de la taille d’un carreau de faïence – 10 x 10 cm – surplombait une ancienne ouverture que l’on n’aurait pas remarquée sans cela ; le nom de la chapelle apparaissait en réserve dans un bandeau noir étroit posé à même la façade ; sur l’un des flancs du monument aux morts, une plaque de marbre célébrait les « Membres de la société de secours mutuels » ; « Eau non surveillée » en lettres blanches sur un panneau rouge faisait écho au graffitis rouge de la fontaine publique ; l’ombre d’un fil électrique barrait la façade de la médiathèque ; « Bernard Mabille trente ans d’insolence » s’affichait sur la porte vitrée de la cabine téléphonique et c’est là que j’aperçus le n° de la cabine : 2093 ; la pierre d’angle révélait d’étranges gravures pas aussi anciennes qu’on aurait pu le croire où CGT côtoyait Baron V-E suivi d’une date tronquée…

proposition n° 6

Inévitablement, le présent s’était immiscé dans le passé. On avait rétréci le chemin et avancé le portail avant le dernier virage. La maison apparaissait en discontinu derrière un carré de troncs d’arbres qui en gardaient la façade, s’allongeant sur sa gauche de trois bâtiments contigus et bas que reconstituait son regard troublé… Au portail, sur un pilier, un carreau de calcaire indiquait la Gentone, en lettres manuscrites. On avait écrit ce nom, entérinant une origine qui en d’autres temps s’apparentait aux frères « Jean ». Seule l’oralité aurait conservé le mystère du lieu. La Gentone oblitérait la Jeantone. Comme si le passé n’oppressait plus le présent, quand on l’avait exhumé ailleurs… Dans le village, une rue portait le nom de « Carriero Eugèni Martin, félibre, pouèto, païsan », maire durant vingt-cinq ans (Eugène Martin, c’était l’identité d’hommes de sa famille. Montségur et la Gentone tissaient avec elle des liens secrets qu’elle traquait dans les moindres replis de son arbre généalogique à moins que ce ne fût dans son imaginaire. Et tant pis si le pays comptait près de 300 000 Martin !) ; un lotissement des Chênes s’était bâti sur une chênaie déracinée ; un bar, Le Diamant noir, honorait le trésor local qu’on se disputait encore cinquante ans auparavant sur la place du marché ; des gîtes avaient poussé dans le chant de la langue du cru, Lou Nis ; d’autres noms portaient la mémoire de lieux anciens –- Le lavoir du Lauzon, le Moulin de Montségur… « En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même », écrit Pierre Bergounioux. Son présent à elle, circonscrit dans une vingtaine d’années, se heurtait à l’actualité des lieux, aux changements qu’ils avaient subi, à la volonté d’innover, à l’air du temps, à la vie tout simplement ; elle ne savait plus si le présent qui était le sien, figé dans l’épaisseur des années, ne souffrait pas aussi de sa mémoire défaillante, si Mialouze, les Barquets, Couriol, La Combe d’Hugues promenaient leurs noms dans son imagination déjà au temps de ses dix ans, tout ce qu’elle savait, c’est que l’épicerie Masbeuf, la ferme Reboul, la maison des Benoît, la famille Donnadieu dont elle rêvait adolescente que Marguerite Duras y ait vu le jour, tout cela avait disparu.

proposition n° 7

Longtemps elle avait cru que la ferme Donnadieu se tenait à la gauche du chemin, tout au bout, près du figuier aux figues violettes qu’elle chapardait par-dessus le mur. Un jour où il avait fallu s’y rendre -– il fallait appeler un docteur pour la petite qui s’était entaillé le pied dans la vitre épaisse de la verrière –- elle s’était trompée. On l’avait envoyée en face dans la grande baraque qui longeait alors la route et montrait son profil de pierres mal jointoyées avec son grand pignon aveugle qui surplombait les alentours. Elle avait frappé plusieurs fois au portail immense, sans réponse. Avait poussé l’énorme battant de bois, s’était avancée dans une cour plantée de deux tilleuls, proprement dallée, quand elle ne vit pas arriver sur elle la propriétaire du lieu. Elle se souvient bien de sa jupe qui lui battait les mollets, du tablier à motifs jaunes et violets dans lequel elle s’essuyait les mains, sans doute parce que sa timidité l’empêchait de lever les yeux vers la femme. Elle dut pourtant lui jeter un regard oblique, apercevoir son visage âpre dans l’ombre portée des tilleuls, lui expliquer d’une traite ce qui était arrivé, la suivre peut-être à l’intérieur, s’étonner de l’infranchissable fadeur de l’endroit qui respirait une précarité raide. Tout cela elle l’imaginait aujourd’hui. Madame Donnadieu n’avait plus de voix, impossible de retrouver la voix en même temps que le visage, tout s’était dissous dans son souvenir, tout avait fondu dans le désarroi du moment. Elle visualisait pourtant encore un rebord de fenêtre sur lequel un rouge-queue s’était posé furtivement, et le rai de soleil sous la porte d’entrée. Mais au-delà, là où elle se trouvait dans ce souvenir lointain, à portée de mémoire, rien, que de la tristesse lourde comme un caillou.

proposition n° 8

Ici pas de Pontias dès six heures du matin, tonique et frais, pour purifier le ciel, bercer le sommet des platanes et faire palpiter les enseignes crantées des vitrines, pas d’oiseau au ras des toits traçant sa route quotidienne ni de réveil sensuel de la peau à l’ouverture de la fenêtre. Ici, c’est un souffle rageur qui agace le figuier aux branches souples -– et elles balayent le sol poudreux dans de grands balancements, perdant alors leurs fruits les plus fragiles, petites vésicules vert pâle roulant en tous sens -– ; ici les rafales se succèdent et renvoient se terrer chez eux les petits animaux de la campagne ; couchent les blés et les coquelicots ardents, les lavandes à peine fleuries ; remuent une tuile sur le toit ; déplacent dans la chênaie son tapis de feuilles craquantes et rousses ; font tourbillonner la poussière sèche et blanche de la cour en phénomènes météorologiques distincts ; giflent les joues, rudoient les cous, dégarnissent les crânes ; transpercent les tympans ; déclenchent des maux de tête frénétiques ; ici c’est un air en colère qui pousse l’eau que tu tires à la pompe hors de son filet – la forçant à esquiver le seau que tu maintiens à grand peine avec le genou, te gratifiant d’embruns mordants – ; subtilise de tes mains le courrier que tu venais de récupérer –- et te voilà sautillant dans la cour, posant un pied ici, un pied là, perdant contre le vent –- ; te freine dans ton élan, violente ta direction. Ici, c’est le mistral, le faiseur de ciel bleu, ce ciel qui t’invitait à dépasser la cour, à prendre le chemin pour ailleurs. Et tu te dis, à écouter se déchaîner le vent, que c’est le mistral peut-être qui t’a éloignée si longtemps, et son appel qui t’a ramenée.

proposition n° 9

Au début du souvenir, tout n’était que silence, la torpeur abrutissante écrasait le son dans une dominante bleue. Calme plat. Aucune mémoire auditive de ce temps-là. A rechercher les bruits du passé, ceux d’un autre lieu s’imposaient ; dans une vallée tôt le matin le jasement du geai jaillissant des fourrés, le braiment des ânes de la Baume, le bêlement des brebis, le béguètement des chèvres bondissant de bancels en murets que Sully emmenait d’un pas sûr à travers les prés jusqu’au gardon, le brame du cerf, rare, rauque et bref ou mélancolique à la saison des amours, le chuintement de la chouette à la tombée de la nuit ou le grommellement du sanglier solitaire quand on ne distinguait plus un châtaignier d’un bouleau. Mais ici, dans l’effort de mémoire, devant la haute bâtisse, il fallait tendre l’oreille pour enfin discerner le grésillement des grillons ou la stridulation des cigales, premier chant de la nature claquemuré dans le souvenir visuel, et puis très vite se recomposaient le roucoulement des pigeons qui s’étaient multipliés alentour, le babil de la pie accueillant les visiteurs sur la rampe de l’escalier, le caquetage des poules au-delà de la cour, le craillement des corneilles dans les champs, le jappement des chiens venu des fermes isolées, le chicotement de la souris rattrapée par le chat… Toute une mise en scène avant les voix perdues, enterrées, disparues, enfouies dans les replis du temps, et se précipitaient alors à la mémoire, sans chronologie, en masse, dans un chevauchement chaotique, les leçons qu’ânonnait la grande sœur sur un coin de table de la cuisine ; les comptines inventées par la plus jeune ; les cris époumonés de la mère pour que cessent les chamailleries, l’imitation du clairon par le Pater, le dimanche, du haut de l’échelle de meunier qui descendait dans leur chambre ; le feuilleton radiophonique quotidien mais impossible de se rappeler le moindre titre, le moindre acteur, rien d’autre qu’un son typique de ces années-là, une façon de parler peut-être – mais peut-être aussi reconstituait-elle un souvenir de toutes pièces –, pourtant elle revoyait l’appareil et les oreilles captives ; les informations du soir sur l’unique chaîne de télévision et le silence religieux des dîners ; le générique de feuilletons suivis sagement assises dans un canapé de Skaï marron –- Thibaud ou les croisades et le galop des chevaux ; Rintintin et le son de la trompette ; Ma sorcière bien-aimée -– ta lam, ta lam, ta lam tam tam ta lam (les trois sœurs s’entraînaient à remuer le nez) ; la voix off des Envahisseurs… « des êtres étranges venus d’une autre planète » ; L’Homme du Picardie et sa rengaine terriblement nostalgique, la lenteur du feuilleton, le sillage de la péniche ; la musique saturée des Incorruptibles et celle de Daktari aux djembés entêtants ; le concerto de l’Empereur sorti d’un 33 tours posé sur le Teppaz, qu’écoutait sa mère dans la pièce voûtée du rez-de-chaussée –- était-ce déjà une cuisine alors ? -–, et dans une explosion de couleurs et de frissons, la magie psychédélique d’Atom Heart Mother

proposition n° 10
1

Dans un ultime carton, tout au fond, une pochette plastique transparente protégeait une écriture noire et penchée qui donnait une recette détaillée de couscous. Celle-ci venait du Maroc où il y en avait autant que de familles, comme pour la ratatouille en Provence… Instantanément, la couleur dorée de la graine excita ses papilles, sous la langue elle retrouva la texture gonflée d’eau safranée salée, de beurre rance et d’huile ; les légumes fondants qu’avaient respectés la cuisson étagée dans le haut couscoussier ; la sauce à l’harissa trop piquante pour les enfants mais dont vibrait encore dans son souvenir la couleur vermillon ; le parfum d’épices, qu’elle associa dans une vision multicolore aux pigments découverts bien plus tard sur les marchés indiens, aux saris magnifiques des femmes qui lui rappelaient le safran, le curcuma, la cochenille, les ocres, la garance, le cinabre ou l’indigotier – et, oscillant entre mémoire de voyages et images confuses de l’enfance, toutes saveurs maintenant répandues dans sa bouche, elle les revit tous, attablés dans les rires et l’illusion d’un bonheur durable, à l’ombre des chênes touffus.

2

Devant la maison cévenole poussait un mûrier noir, couvert de fruits violets – qu’elle laissait aux oiseaux dès le mois de juin –, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder lui suffisait. Le mûrier de l’enfance était blanc, elle ne se lassait pas de l’enlacer, de poser le front sur son tronc rugueux, d’en suivre délicatement les méandres de l’écorce. Ses fruits longs et sucrés collaient aux mains dès la fin du printemps, ils lui rappelaient de gros vers translucides qu’elle ne se résignait pas à goûter. Sans doute les deux arbres avaient-ils rempli en leur temps la mission de nourrir de leurs feuilles les magnans – ces gros bombyx du mûrier – qui fourniraient le cocon. Quel destin renfermait celui qu’elle avait un jour tenu longuement, rugueux sous la pulpe des doigts, à quel moment la dernière Parque trancherait-elle le fil de soie, déjouant son instinct de vie, son optimisme, ses projets ?

3

Gauloise. Bleue. Des cendriers dans chaque pièce. Le tabac brun qui accompagne toutes les discussions, les engueulades, les signatures au bas du carnet scolaire. Pas une fois enfant elle n’a toussé, enveloppée de cette fumée stagnant dans l’air. Une présence éthérée.

proposition n° 11

Déjà sur le perron de béton qui courait telle une coursive autour des rondeurs du bâtiment, il n’était pas rare de croiser Constance, – toujours une lecture intéressante à conseiller, qui encourageait ses anciens élèves même les plus âgés devenus étudiants à découvrir de nouveaux auteurs –, et chaque début d’été, en juin, le libraire, qui préparait la prochaine rencontre où il donnerait ses coups de cœur, des lectures sous le parasol quand une vingtaine de lectrices et de lecteurs face à lui – c’était surtout des femmes – rassemblés sur les gradins de la bibliothèque égayée de coussins colorés, une bibliographie des livres de l’été photocopiée sur les genoux, un stylo à la main pour annoter, souligner, rayer d’une grande croix, l’écouteraient attentivement parler de littérature de voyage, de romans de transmission, d’auteurs américains, de nouveaux écrivains, avec la passion contenue qui était la sienne et qui expliquait sa fébrilité à passer d’un livre à l’autre, à perdre ses notes, à se pencher en hâte pour récupérer un marque-page, rayonnant de joie quand une question fusait ou un commentaire et qu’un dialogue pouvait s’amorcer.

proposition n° 12

Pour rejoindre la place du marché depuis le haut du vieux village, on passait par la ruelle couverte du Ha ! ha !, bouche sombre d’un pâté de maison, Ha ! Ha ! c’était le nom que l’on donnait à ce boyau où jadis « les dames se laissaient serrer par les messieurs contre menue monnaie », lui avait expliqué d’un air entendu monsieur H. mimant en riant des ha ! ha ! suggestifs qui avaient mis l’enfant mal à l’aise. Hâtant le pas, elle avait traversé la ruelle et rejoint la rue pavée qui serpentait entre les maisons du village, ocres et roses. Aujourd’hui, des graffitis à la peinture blanche recouvraient les murs, forçant les yeux à lire à l’endroit le plus noir de la ruelle « Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ».

proposition n° 13

Route barrée 000 m ; un panneau jaune renversé près de trois cônes de signalisation rouge et blanc encore debout ; RD 71 Circulation Montségur barrée ; du 11 03 au 16 09 Suivre Déviation ; Grignan ; Chamaret ; des empilements de parpaings gris ; sur le flanc de l’église une voiture blanche enfonce le nez dans le mur de pierre taillée pour chercher un peu d’ombre et de fraîcheur ; un homme ouvre la porte d’une camionnette de chantier ; il est midi ; le soleil tape ; il a l’air exténué ; les épaules basses ; les platanes taillés court sur un terre-plein central dressent leurs branches tordues vers un nuage qui file à bonne allure ; à gauche, sur la façade ocre de la maison, un volet blanc s’entrouvre ; un œil surveille ; la fenêtre se referme ; plus aucune fleur sur le monument aux morts ; oubliés ; le soldat au repos scrute l’horizon l’arme entre les deux pieds ; toujours le même regard ; la tête légèrement tournée vers la droite ; derrière lui le perron de l’église brille d’un blanc de marbre ; un sifflement ; un ouvrier en face repeint le portail métallique de l’ancien hôtel de la place ; il est gaucher ; son pinceau prolonge exactement sa main ; le geste sûr ; régulier ; Bella ciao ; il siffle ; la tête vers le ciel ; plus loin le Diamant noir ; un homme sur le seuil discute avec une femme trois marches plus bas ; leurs voix se perdent dans le vent qui agite le haut des cyprès ; bouscule les nuages ; et le soleil qui écrase tout ; les murs clairs des maisons de la rue, les volets gris ; les trottoirs pavés de béton rose ; une voiture vient de tourner au rond-point et s’enfile dans la rue principale vers l’ancienne mairie ; le vent avale le bruit du moteur ; Pierrelatte ; Saint-Paul-Trois-Châteaux ; Déviation ; devant le garage les voitures stationnent serrées contre le mur ; La Baume de T. ; le panneau trop court n’indique pas Transit ; on aurait le droit de trouver étrange ce nom de village ; transit… entre où et où entre quoi et quoi ; et la baume un trou ; Orange ; la route se déroule droit devant sous le château en ruines ; le magasin d’antiquités est ouvert aujourd’hui ; six chaises bleues trônent sur le trottoir ; un meuble à tiroirs ; deux boîtes à lettres sur le mur ; un platane au ventre creux rouille de l’intérieur ; juste avant la ferme et la haie de buis verte ; verte dans toute cette torpeur.

proposition n° 14

Sous le porche allongé, ses jambes fuselées s’échappent de son short très court. On voit la peau de son ventre sous son caraco blanc. Elle a lâché ses cheveux longs. C’est une femme libre. Une nature. Elle a du chien. Un parfum de patchouli. Du khôl sur les yeux. Il la croise. Guindé dans sa cravate étroite et son col serré. Les yeux cachés derrière des lunettes d’écaille. Il se retourne. On voit leurs dents. Un rire sonore. Communicatif. Elle effleure le bras de l’homme qui tient la sacoche. ll y a des bruits de pas, des bruits de voix. La vieille dame à la silhouette voûtée, large comme un tonneau, allonge le cou. Elle les regarde par en-dessous. On dirait une tortue. On sait bien qu’elle alimentera les cancans. On l’écoutera par goût de la médisance. Pour être du côté « des autres ». De ceux qui parlent. Un éclair de fleur d’oranger. C’est l’odeur de la boulangerie pas loin, le jour des fougasses. Une autre femme bouscule le couple, leur sourit d’un air entendu, elle aussi, les cancans, la médisance, les autres. Elle habite juste là, au premier étage de la placette. Derrière les rideaux. Le couple s’écarte pour laisser passer monsieur le curé qui se rend à la cure, de l’autre côté du porche. Près de l’église dans le vieux village. C’est l’heure du cours de catéchisme. La femme du couple ne quitte pas des yeux l’homme et sa sacoche, de l’autre côté du curé qui passe. Elle finit de sourire. Elle entrouvre la bouche. L’homme détourne la tête, murmure quelque chose à voix basse. Et s’en va.

proposition n° 15

Sous ce porche, je ne suis qu’un homme comme un autre. Faillible. Tu ne me réduiras pas à cela, je le sais. A cette erreur de trajectoire, à cette attirance, cette passion. C’est de la peau qui parle, cette passion, qui suinte de toutes nos frustrations, nos désillusions, nos fantasmes. Tu vois, je t’associe à moi. Regarde-moi. N’essaie pas de te souvenir. Regarde-moi, seulement. Je ne cherche pas à me justifier. J’ai compris il y a longtemps que nous étions habités par la mort. Je croyais lutter contre elle, j’ai lutté avec elle pour dépasser l’angoisse de vivre. Par optimisme, même si ça te fait rire. Et des années plus tard, la vie recommençait avec cette passion. Soulevé. Aspiré hors de soi. Tu connais ça, toi. Je me fabrique des images, des souvenirs. Pas des remords. J’éprouvais le besoin de. Comme si la conséquence que je savais inéluctable, je ne pouvais y échapper. C’est cet instant fugace où tu devines la mesquinerie de l’autre, sa méchanceté, ça te dégoûte au plus haut point, mais ça ne suffit pas pour t’écarter de ce chemin-là. Ou alors. Une mimique. La couleur d’un vêtement. Un comportement. Et pourtant tu suis ce fil-là. Tous ces travers comme des encouragements dans la partie sombre de toi-même. Je me suis faufilé là. Je ne le passerai pas sous silence. Tu ne m’éviteras pas. Je te parlerai de son sexe, de son goût, de notre désir, de notre délire commun de tout transgresser. On ne peut comprendre que par le corps. Une fois franchies certaines frontières, l’envie de retour s’effiloche. Et puis lâcheté, confort, pitié. Alors je suis retourné quand même, pas au même endroit. Ce que j’ai découvert là, c’est une absence de regard. Le corps non habité. La vacuité. J’avais vécu intensément. J’étais mort.

proposition n° 16

Chimère. Malentendu. Erreur. Ne me dis pas que tu n’as jamais deviné la faille ! Le goût du silence, le silence de la solitude… l’ennui, oui ! Un souhait exaucé ? un pis-aller ! Une carrière brisée. Une maison restaurée sur des renoncements, des exhortations, la grande peur de la cassure, de la rupture, du vide, une spirale sournoise démarrée là, sur ce bout de terrain aride, où rien ne pousse que les reproches, les frustrations ; où que tu te tournes, la laideur, la poussière, le rabougri, le vent, la violence, les cachotteries, les mensonges, l’indifférence sociale, la mesquinerie, la torpeur de l’été, les ragots, le manque d’eau, les fins de mois difficiles, le choc de la différence, la pierre grise de l’évier, le béton de la cuisine, la chambre à trois lits, le palier sombre, l’échelle de meunier… Il suffit de te remémorer tes désirs secrets, ta faim de lectures, les heures dans les arbres, les rêves de ville et de brouhaha, de voix dans le grand matin, de bruits de pas voisins, de musique par la fenêtre, de théâtre et de cinéma, de visites. Toulouse et son meublé sous les toits, allées Jean Jaurès, le quartier Saint-Michel, et la famille M. qui mangeait un repas sur deux ; Marburg et les berges de la Lahn, ses maisons à colombage et ses places pavées, les résidences de la Georgstrasse ; Arzew et sa haute église surplombant des palmiers nains, la cour plombée de soleil, les franges au carré de tous les enfants d’alors ; Reims, Londres, Big Sur, Carthage, et tu t’agrippes à ce bled qui ne ressemble plus à ton souvenir. Tu ne trouveras rien. A déblayer la terre blanche et caillouteuse, à gratter les racines, à photographier mille fois cette façade, à faire mine de croire à la chèvre d’or quand l’enfant n’y croyait pas. Du vent ! Ce n’est qu’un pays de vent. Que bâtir là-dessus ? Cette histoire-là, c’est du passé !

proposition n° 17

Seule devant la façade sous les trombes d’eau, la tête en l’air vers les fenêtres, la robe légère collée au corps, les bras ballants, toute la mauvaise conscience de l’adolescence bridée, entre les grondements de l’orage, la musique du bal, aucune entrée que par cette montée d’escaliers, quatre pas sur le balcon, à gauche, la porte, attendre dans la verrière refuge ?, jeter un œil à travers les carreaux épais, tourner la poignée ronde, refus… Une soirée sombre ou bien un matin de mauvais temps, le monde dans la cuisine au buffet blanc, était-ce l’hiver ?, se collait-on au poêle à mazout ?, l’air qui vibre, c’était qui ce monde, ces têtes de bal masqué ?, la discussion qui s’envenime, une trace de désespoir, un silence de glace qu’on écoute de l’autre côté de la porte, des hurlements, la mémoire béante, bien plus tard, l’impact de deux balles dans le plafond. Assise au frais de l’ombre du figuier, sur le béton du bassin carré, casser des amandes avec un caillou, dans le ciel, un avion passe et emmène l’enfant, elle n’a aucun souvenir de ce que c’est un avion, dedans, elle part, à dix mille mètres au-dessus de cette cour blanche, elle regarde la fillette casser des amandes.

proposition n° 18

Le souvenir exige la pierre nue… Ce que le souvenir exige… une première pierre, la pierre, une pierre d’attente, la pierre, la pierre nue, une pierre ponce, une pierre pour poncer le souvenir, pour le râper, pour le râper jusqu’à la pierre nue, une pierre pour râper le souvenir jusqu’aux nues, jusqu’au nu, un souvenir jusqu’à la nudité de la pierre, une nudité de pierre, la cruauté du roc, la rugosité du dévoilement, ce qu’on ne voulait pas exiger que le souvenir exige, je veux et j’exige un souvenir de pierre, nu comme la pierre, un caillou sans artifice, un galet sans broderie, l’érosion, les crocs du temps sur la pierre, le souvenir, ma mémoire demande réparation, ici gît le souvenir exigé, le souvenir qui exige la vérité de la pierre, le souvenir qui exige la pierre nue…

proposition n° 19

Sous l’écaille du crépi ocre, par endroits, la pierre nue. Mais s’attarder sur le crépi, aussi, ce rouge orangé qui embarquait pour Portofino, les palais baroques, les fenêtres au linge suspendu, aux croisées de bois, les criques ombragées, les déambulations sur le port lâché par les touristes à l’heure de la sieste, l’eau miroir du grand balancement à venir, qui renvoyait une image cisaillée des façades avant de les remettre d’aplomb le temps pour une barque de tanguer suffisamment et c’était reparti… tout s’effondrait encore, et les heures filaient au soleil et le plomb figeait toute tentative de sauvetage. Ne jetons pas la pierre au passé, ç’avait été du béton, inaltérable. Le béton dur comme celui du vieux lavoir à l’eau stagnante en été, verte de mousses, égayée par des nèpes à la trajectoire inattendue. Et tout de suite la sensation rugueuse du béton sous les fesses, le surgissement conjugué de la fraîcheur sous les feuilles du figuier de l’enfance et de la douleur de l’escalier pyrénéen, dans un moment de béance, entre vie enterrée et conscience singulière exacerbée d’une vie à se construire de toutes pièces ; béton de la Défense, espaces bétonnés à outrance, bancs de béton, bacs de béton, dalles de béton, foule, précipitations en tous sens, entonnoir d’où sortaient des milliers de personnes qui se répandaient sur le béton, l’agitaient, le vivifiaient, dans une lumière crue, l’hiver, outre-blanc virant vers un nuancier complexe seulement visible dans une léthargie post-métro, et l’on pouvait arpenter les places jusqu’aux tours bondées aussi, dans cet état second où plus rien n’avait d’importance que la journée à traverser. Elle n’en finissait pas de gratter la façade, pourtant, malgré les injonctions de P. qui ne voyait là que matière à mélancolie pathologique. La pierre nue. Et s’imposait alors cette grande faille entre la partie gauche et la droite, sur l’image de la première maison, la première vision, ce mur fissuré prémonitoire. Comme à Carthage, cette impression de grand ratage, ce qui paraissait flamboyant s’écrasant dans un amas de mauvais sentiments au pied des kilims lustrés, usés par les regards mal-aimants, car le temps malmène les désirs et les engagements. Ou dans la Georgstrasse, à Marburg, l’intime sensation de décalage entre les paroles de l’un et la pensée de l’autre, ce que les ondes diffusent dans la proximité des corps et que l’on capte en un instant de grande lucidité, marchant parmi les maisons alignées de la résidence arborée – pourquoi avait-elle écrit « abhorrée » ? –- aux balcons fleuris et silencieux, respectables.

proposition n° 20

Entre chien et loup flottent les ruelles pavées, les routes goudronnées, les façades, les jardins, les toitures, les bancs semés le long des rues, les ronds-points déserts, les arrière-cours ; jusqu’à la chapelle et au cimetière, et avant à travers les immeubles bas, une brume s’alanguit et tout répugne à s’installer dans l’immobilité de la nuit ; ça sombre pourtant dans un dernier éclat de lune ou une fenêtre qui s’éteint, ça se gris-noir sous le ciel plombé ; enfin le trottoir s’ajuste aux voitures, les boîtes à lettres s’ancrent dans les murs ; les platanes soufflent leurs litanies de feuilles, c’est l’heure où moucherons et moustiques tourbillonnent ; l’appel d’un chat-huant angoisse les ténèbres, les cyprès s’agitent en rangs serrés, un bruit de pas quelque part, puis de nouveau le silence menace, en vain, tout fêle et se fissure, noir sur noir, craque, hors et dans les maisons, entre les pierres, entre les tombes, gerçures d’ébène, aucune paix, ça chuchote, ça murmure entre les murets, ça court au bas des haies, ça effraie les bêtes, ça bruisse, ça crevasse le temps, parmi les ombres suspectes, douloureusement, percent des voix absentes ; mystère des fissures profondes, inquiète consolation des vivants.

proposition n° 21

Rouge carmin. Une griffure. Grain de pavot. Usure. Ligne vert bouteille à la limite vert anis. Miettes blondes dispersées. Boursouflure. Cloques. Carton voilé. Aspect bombé. Rondeur. [Invitation de l’œil. Le doigt voudrait le suivre et de la pulpe tâter la douceur du papier indien.] Descente. Lame lisse. Stries de traits courts courbes pain brûlé. Intérieur blanc. Fil noir. Ver de caoutchouc. Câble sinueux. Le suivre. cb. Rouge bordeaux. yssillepS naeS. Rouge bordeaux, un centimètre. yaw. laG. Dos plat. Vers la gauche maintenant. Déchirure. Eclatement du papier. 92 blanc sur noir. Vieux papier glacé. IRL. AND. E noir glacé 1913. Noir glacé, déchiré, aux dessous jaunes. Poussière incrustée dans les rainures du carton. Une tige de métal patiné sur fond blanc, gainée de cire fondue. Bleu horizontal. Fine ligne surmontée d’un 86 bleu. Fin du blanc. Perspective d’une tranche de livre collée au mur. Ombres. Ellipse. Crépi blanc cassé. Ailleurs. Enfoncement. Piqûres. Fil blanc. Pointe jaune et verte. A droite fin de la forme. Une feuille. Fond écru. Trame serrée. Tache brune. Humidité. Effacement.

proposition n° 22

Jaune Formica brillant jaune soleil placards buffet table chaises jaunes et la cuisine brille comme un soleil. Plan de travail jaune. Tranche noire et lisse de la table jaune. Les petits doigts le long de la tranche rêvent déjà d’être autre part ailleurs loin de l’assiette de viande. Le tic-tac de l’horloge. Les yeux de la grand-mère. La chaise jaune trop haute pour les jambes qui se balancent dans le vide. La tête penchée au-dessus de l’assiette. Le sourire de la grand-mère. Les enfants que l’on devine malades de faim, morts peut-être, loin dans le désert. Le nez en l’air. Les enfants d’ailleurs. Elle leur donnerait tout. Toute la viande. Tout le poisson. Elle leur chanterait des chansons. Elle leur donnerait la main. La cuisinière à bois dans un coin de la cuisine et le tuyau qui grimpe au plafond. Où allait-il ? Le seau à l’ouverture oblique et les boules de charbon qui dépassent. La grand-mère qui descend et remonte de la cave. Seule. Toujours toute seule. De quoi alimenter des pages de réflexion. Le canapé marron. La fenêtre sur la cour. Le portail. La boîte à musique et la petite danseuse qui tourne. Elle donnerait aussi la danseuse. Les heures à table. Cela semble des heures. A finir. Quand on a juste envie de poser des questions. Alors elle pense.

proposition n° 23

Une digue, trois jeunes hommes, deux femmes, un couple et leurs trois enfants, une trottinette rouge, des chiens. La promenade est de gravier blanc concassé. Un jardin des senteurs. Une perspective d’arbres. Chacun son allure. Un vélo zigzague. Le long de l’Eygues, de petits immeubles aux terrasses occupées. Des gendarmes couchés rythment le passage des voitures. 


Petite foule devant la mairie style Renaissance. La jeune femme toute de blanc vêtue se retourne. Des rires sur les visages. Une jeune fille plonge et ramasse le bouquet. Dans le clocher, les cloches sonnent à la volée. Une voiture pomponnée de fleurs blanches et orange pâle stationne à gauche de la fontaine. Les invités applaudissent.


Une placette. Deux platanes. Un olivier. Un balcon. Une silhouette voilée. Immobile. Bleue. Devant elle l’église. Le crépi jaune clair. 


Sur le parking, une voiture pour chaque place en épi. Une croix blanche dans un rectangle, un panneau interdit de stationner peint sur le sol. Une borne de recharge électrique sous les arbres. La rue descend vers la rivière. On marche sur les galets. Parking le long des berges. Des voitures tournent. Des stands et des forains, des olives noires, de la tapenade, de l’affinade verte, des saucissons, des fromages de brebis, de chèvres, des chapeaux, des tresses d’ail… 


Le rond-point s’affole. Un passant en dehors des clous. En arrière-plan à droite, une partie de tennis. Les poubelles de tri bondées débordent de cartons, de bouteilles, d’emballages. Un camping-car tente de se garer en marche arrière. Une femme fait de grands signes au conducteur.

Devant la boutique une benne débordante de paille de lavande. De l’autre côté de la rue, une petite fille se bouche le nez. Sous le porche un alambic en aluminium. Un homme descend d’une échelle. Des touristes sortent avec des petits sacs en papier kraft.

A l’ombre de la pizzeria, deux femmes discutent assises sur le muret de béton. Une ligne blanche sur le sol. Une impasse. Plus loin, une brocante. L’Eygues s’argente sous le soleil. Le pont roman s’arc-boute entre ciel et eau. Une bande bleue entre les parasols rouge feu.

proposition n° 24

D’une rive à l’autre, un pont sur l’Aygues. Franchir la rivière. Commercer. 1405. Pour l’arche, quarante mètres cinquante-trois d’ouverture, dix-neuf mètres de flèche, trois mètres vingt-cinq de chaussée. Un pont roman. Les moutons y transhument par milliers surplombant l’eau claire. 1944. Des chars américains. Avant, depuis, la rivière monte. Déborde. Menace. Ravage. 1745. Une digue pour contrer ses humeurs. Et ses crues meurtrières qui inondent les caves du bourg, détruisent les murs des jardins, coupent le canal, emportent les chemins, les plaines nourricières à l’ouest de la ville. Mais les années passent et qui paiera la digue ? De 1759 à 1824, on tente d’en construire une. Sept cent cinquante mètres depuis l’angle du pont. Les propriétaires riverains de la rive droite crient à la crue. Ils payent. Crue sur crue. On réclame encore. Des sous. Une digue. Un argument. Pour continuer à engranger les récoltes et payer les impôts. Succession de crues. Des sous ! Une digue. 1868. Elle résiste. Treize mètres d’eau au-dessus de l’étiage. Elle tient bon la digue. 1914. C’est l’été. Une énième crue. Une route coupée au Castellet. Une crevasse. Longue de soixante mètres, large de quatre mètres, profonde de trois mètres cinquante. La crue dépave les rues. Creuse les drailles. Tout baigne sous ses eaux. Les champs et les récoltes. 1992. La digue désastre. Effondrement. La rivière gronde. Furie des flots. Le vieux moulin perd ses roues à aubes. Un peu plus loin, la Romaine Vaison pleure plus d’eau que l’Aygues. Et depuis, le long de la digue, le jardin des senteurs. Des promeneurs. L’Aygues pauvre, presque sèche. Quelques trous d’eau. La canicule. Sous le pont roman, des baigneurs.

proposition n° 25

Et finalement une ville -– une maison -– serait-elle la clé de l’histoire. En aurais-je la clé ou n’est-ce pas une question de clé. Et si pas de clé, quoi d’autre. Que chercher sous les pierres, dans les arbres, derrière les façades, sous les fondations, dans les caves mérovingiennes et dans le cours d’une rivière, sur un pont roman et le long d’une digue. Au commencement, pourquoi un lieu plutôt qu’un autre. Vers quel autre celui que j’avais choisi conduisait-il qui n’était inscrit nulle part. Que recelait la maison perdue dans l’absence de ville. Que racontait-elle des villes à venir. Pourquoi tant de maisons, tant de villes. Pourquoi Bures-sur-Yvette plutôt que Pierrelatte. Pourquoi Toulouse plutôt qu’Avignon. Pourquoi Chilly plutôt que Tarbes. Pourquoi La Celle-Saint-Cloud plutôt que Saint-Arnoult. Pourquoi Molezon plutôt que Montsoult. Pourquoi pas Montréal ou San José ou Monastir. Pourquoi partir. Est-ce à cause de Wetzlar, d’Arzew, de Marburg. Descendre le temps et la géographie. Arpenter l’histoire des autres pour mieux comprendre la sienne. Laisser venir le texte. Vers où, le texte. Faut-il savoir toujours. Ne répondrais-tu pas non à la question, toi. Vers un flou salvateur. Comme celui de ton regard qui s’égarait dans tes réminiscences et ne voyait plus rien de ce que ta voix racontait. Mêler la tour de Randonne à celles de la Défense. Verser des années entières de l’une dans l’autre. Attendre à genoux près de l’eau que le fluide remonte. Se réveiller encore dans les marais sans avoir su la veille où l’on plantait sa tente. Encore traverser le mail, encore suivre ta trace sur les vitres des centres commerciaux, te voir démultiplié dans les reflets kaléidoscopiques, poursuivre ou être poursuivie. Tendre l’oreille. Retrouver ta voix. Etait-ce à cause de cet été. De cette petite route de campagne terminus Cairanne un mois d’août. A quelle fêlure du temps devais-je cet engloutissement. Qui l’avait décidé. Tout cela remontait-il vraiment à cette maison-là dans cette absence de ville.

proposition n° 26

C’était peut-être à dix ans sur les parkings de Villeneuve-Saint-Georges, quand tous les immeubles se ressemblaient et que nos cris ne suffisaient pas à nous ramener vers vous, les fenêtres sans rideaux ouvertes sur la nuit, jaunes dans le noir, les voitures tout autour, et personne dedans, la ville refermée sur elle, concentrée dans des tours hautes, indifférente, hostile, le premier souvenir de la ville, peut-être ; à Valence, entre la gare et la rue de la Cécile, le même trajet toujours, les trottoirs de la ville, les murs dressés derrière les magnolias, la tentation du mur une fois enfermée mais pour aller où ? ; dans les déambulations à Rome de la fontaine de Trevi à la place Savone, parmi les touristes japonais, cette étrange appréhension, ce sentiment que la ville menait à la perte, parce qu’avant que de l’apprendre la place del Fico ne m’appartenait plus déjà, que d’avoir jeté la pièce par-dessus mon épaule ne résoudrait rien, que l’hôtel Giulia ne m’attendrait plus, que cette ville ne tiendrait aucune promesse, qu’aucun plan ne m’empêcherait de me perdre dans quinze ans d’illusions depuis la stazione Termini ; ou bien longtemps avant dans les artères de San José, remontant à 55 miles per hour vers le soleil couchant, dans l’été indien, cette sensation de voyager dans un film, sans maisons, sans habitants, sous les panneaux verts et blancs, la ville un large bandeau noir sous les pneus, la ville comme un rêve arrosé de Budweiser, suintant le coulis rouge des pizzas, balancée dans le rythme des Chevrolet, des Ford Mustang, des Dodge et des Pontiac, sonore du ronflement des Harley et des chansons du Boss, la ville peut-être, invisible, ou que je n’ai pas vue, pas apprivoisée…

proposition n° 27

Le désordre de la foule ; les escaliers comme des avaloirs régurgitant leurs proies devant le poste de police ; l’attente longue, poussant négligemment du pied la valise trop lourde ; les têtes que l’on compte pour estimer son temps de passage ; les soupirs de la dame devant soi qui ne rattrape plus son petit garçon fatigué, fatigant ; le brouhaha intense des pieds sur le carrelage usé, des allées et venues, des discussions ; l’éclairage violent au néon blanc et froid ; les bagages au tapis n° 2 ; la bousculade contre le caoutchouc roulant ; les pleurs des enfants fatigués ; les téléphones sonores ; les informations que l’on s’échange, la langue retrouvée ; et la sortie enfin, entre deux haies de familles, de connaissances, d’amis, jetés là par le hasard des voyages de leurs proches, auxquels on vole un sourire pour le réconfort factice de se savoir attendu ; et puis on presse le pas entre ceux qui s’embrassent pour échapper enfin à l’oppression de la foule, respirer, chercher des yeux le panneau « sortie » oublié durant tous les mois au loin ; la valise à roulettes que l’on traîne et l’air de la rue que l’on respire, empoussiéré, épais encore malgré l’heure grise, les irrégularités du sol ; les taxis qui vous hèlent, se diriger vers les jaunes, deux ou trois mots dans le dialecte local, convenir d’un prix et grimper dans l’auto déglinguée, vérifier d’un œil le compteur, et rassurée enfin, se laisser conduire jusqu’à l’avenue plantée d’eucalyptus, aux trottoirs encombrés de poubelles, de sacs plastique, de chats. Jusque devant la façade. Carthage tout entière contenue dans cette maison. J’étais revenue. A quel endroit de la vie ? Ailleurs, assise dans l’herbe devant une autre façade, je promenais mes pensées sur chacune des fenêtres, sur chacune des portes du rez-de-chaussée à l’étage. Si près dans le temps. Je devinais chaque pierre de fraidonite, noire sous le ciment, aux joints qui se fissuraient. L’ancienne vigne vierge agrippait encore ses ventouses sur le crépi usé, l’ombre projetée de ses vrilles dessinait d’autres fioritures, arabesques mouvantes sous mon regard clignotant. Bientôt l’autre vigne, nouvelle, se hisserait sur ses rameaux, l’enroulerait de sa jeunesse, partagerait avec l’ancienne sa verdeur. Je ne la verrai pas. Comment dire cette présence en moi, alors, cette certitude que le bonheur goûté jusqu’ici était éphémère, que je n’avais peut-être rien atteint au bout du compte dans cette vie, que je n’avais encore parcouru qu’un morceau du chemin ? Tant de bagarres, de retournements, d’acharnement, de volonté, d’hivers, d’étés, cette vie cévenole, rugueuse, exigeante, ma vie, pour retrouver loin dans le ventre l’aiguillon de la mélancolie. Ainsi la maison me demanderait de partir, de la quitter, elle m’élevait à la hauteur de notre connivence. Je répétais sans fin devant Carthage j’avais une maison en Cévennes. Massive comme un vaisseau.

proposition n° 28

Sous la masse de nuages accrochés à l’épaule du Zaghouan, rouler à vive allure, défiant les radars, s’obstiner à rattraper l’horizon éclairci des montagnes de Grombalia, se soumettre au long défilé d’étendues arides, territoire rocailleux, sans vie sauf une ferme égarée ici, enclose dans un rectangle de grillage, surprendre quelques moutons épars, des eucalyptus asthmatiques, des palmiers amorphes, des figuiers de barbarie difformes, un amas de pneus autour d’un monticule de terre plastifiée, rouler à travers tout ce qui prépare la ville lointaine encore, terre et ciel cousus, une mosquée crevant l’azur complanté d’oliviers, derrière le rail de sécurité deviner la laine sale des moutons, plus loin sous le pont le regard las du berger ; rouler, entrevoir deux ou trois maisons au toit plat dans la végétation essoufflée, quelques arbres plus hauts soudain, échappant à l’horizontalité du paysage ; un panneau à vendre ou à louer sur un immeuble en construction, de béton gris, et une villa aux tuiles romanes, à la tour coquette, le début de la ville ?, des hangars de tôle, des cubes de terre, de briques rouges, de parpaings que griffent des doigts de ferraille ; des portails forgés devant des propriétés invisibles ; la ville qui se cache derrière les dunes et les cactus géants, les lauriers roses et blancs mourant sous les effluves de gas oïl ; puis dans le regard, offerte comme au creux d’une main, dans une uniformité de couleurs pâles, des bâtiments dressés, un puzzle blanc qui vire au jaune, qui ne dit rien encore des rues des avenues des mausolées des allées des briques encore des immeubles non finis, des poteaux électriques, des stades, des haies de cyprès ; juste une image ramassée comme crayonnée d’une ville sur l’éther ; avant d’atteindre la bretelle de sortie, au bas-côté jonché de gravats, de pneus déchirés, avant le pont sur l’autoroute, une salle des fêtes, la ville étendue qui occupe tout l’horizon, régurgite ses fumées par deux cheminées longilignes, parle de vivre serein sur ses panneaux en guise de bienvenue ; et la photo qui se désosse, les espaces qui s’installent entre les bâtiments, les rues qui séparent, rassemblent, distribuent ; les paraboles qui tamponnent les façades ; les places qui s’ouvrent, les trottoirs qui se creusent, s’effondrent, les boutiques qui s’étalent au-dehors, les drapeaux rouge et blanc qui flottent sur leurs mâts ; les moutons parqués sous des bâches, un jeune garçon nonchalamment audacieux qui se jette dans le trafic intense, inconscient ou suicidaire, ou confiant…

proposition n° 29

De dos ; de loin ; mouvant ; oscillant d’un côté à l’autre ; un bras levé ; toujours le même ; au milieu des gravats et des maisons démolies ; on cligne des yeux ; entre chien et loup ; de gros traits noirs en tous sens sur un espace écaillé ; le paysage avance ; à droite et à gauche, des rues sales ; des arrière-cours enherbées ; des graffitis ; des pierres au sol ; un pan de mur déchiré ; on le découvre enfin ; de dos ; deux épaules vivantes ; un profil ; un éclair de regard ; un mur devant lui comme une toile ; rien de déterminé ; rien de reconnaissable ; des traits ; une ouverture ; la possibilité d’un désir ; un air de piano venu du quartier ; des taches noires ; des effacements du pouce ; un toit sorti d’une falaise ; un pylône penché ; des fils électriques ; une perspective ; il faut grimper maintenant ; les placettes se succèdent ; des fenêtres ; des portes peut-être ; la main descend ; une rivière ; un pont sur la rivière ; entre deux terres ; de ce côté de la vie des badauds ; le soir tombe et les enfants le soir jouent et rient ; chacun regarde ; rêve sa ville ; de dos toujours ; un chant ; une voix ; un air de son pays ; l’Arménie ; des faubourgs ; des réverbères ; des arbres ; un musicien dans un coin de mur ; des couleurs sur sa toile de briques ; à la nuit il signe ; se retourne ; salue ; file dans le noir ; vers un autre quartier ; un squat ; et laisse la fresque d’une ville sur le mur oublié d’un bout de rue.

proposition n° 30

Vingt-huit tables, quarante-huit bancs. De bois vernis. Du lourd. Avec des pieds métalliques vert bouteille. A déplacer de l’entrepôt de la mairie jusqu’à la place de la Fontaine Vieille en passant par le fourgon. Les deux employés déploient leurs muscles sans arrogance. Une table, puis deux, puis trois, empilées les unes sur les autres ; dix, onze, douze, le plus vieux crache ses cigarettes, c’est l’autre, beaucoup plus jeune qui le charrie, mais lui aussi fatigue et s’éponge le front à la vingtième table, puis vingt-huit occupent le fourgon. Un coup de tête vers l’entrepôt. Les bancs maintenant. Quarante-huit. Ils les comptent au fur et à mesure. La place à quelques centaines de mètres de là. Descente du fourgon. Les portes claquent au même instant. Les deux hommes arpentent l’espace, le plus vieux a l’habitude, chaque année depuis des années, la même fête de quartier, le même agencement, mais il en fait le tour avec son collègue, ils reviennent au fourgon, ouvrent le haillon, installent une table après l’autre, quatre tables accolées l’une à l’autre ; clipsent les pieds métalliques, un coup du plat de la main pour les plus récalcitrants ; un regard l’un vers l’autre pour attraper la table suivante, la placer dans la rangée ; un coup d’épaule sur la droite, trois rangées de quatre espacées de quatre-vingt centimètres, à vue de nez ; le plus jeune grimpe d’un élan du pied sur la dernière table installée, balance ses jambes, lève le nez vers le ciel, « pas de risque qu’il flotte ce soir », l’autre approuve ; « c’est Mado qui s’y colle encore… » ; l’autre hausse les épaules ; le plus jeune saute à terre soudainement ; trois autres rangées de quatre espacées de quatre-vingt centimètres, à vue de nez ; quatre tables « en retrait pour les cuistots », ils disent ; une fois trois tables « celle-ci en angle », l’un dit ; puis c’est au tour des bancs. « Check five », le plus jeune dit quand tout est terminé. « T’es con ! » « J’ t’apprends l’anglais. » Ils rigolent et se tapent dans la main.

proposition n° 31

Elle se souvient de l’Irlande, de Glendalough, où elle était partie à la recherche de la tombe d’Anne Byme, fille d’Andrew et de Jane Mary, morte en 1798 à l’âge de treize ans. « They bury you and then you go back to Heaven » disait à côté d’elle une gamine à sa petite sœur. Une évidence dans la bouche de la fillette, une suite logique, on t’enterre et tu retournes au ciel. Tout le cimetière était en herbe, on marchait sur une mousse verte épaisse qui amortissait les pas, encourageait le murmure, la proximité avec les habitants du lieu. Toutes les stèles celtiques ici penchaient un peu du même côté, comme si le terrain d’un grand coup d’épaule avait voulu réveiller ses morts. De tous les cimetières, ceux d’Irlande et d’Angleterre avaient sa préférence. Ils réconciliaient avec la mort, la simplicité retrouvée, –- très peu de hautes constructions, de tombeaux, de caveaux, tout le monde ici était logé à même enseigne –- ils encourageaient la rencontre, la connivence, -– on aimait un nom, un prénom, une ville en rappelait une autre, on avait envie de rester devant une tombe en particulier sans pouvoir dire vraiment pourquoi –-, ils réconciliaient enfin avec l’idée que la mort fait partie de la vie, elle s’était assise dans l’herbe près d’une dalle usée pour se rafraîchir et méditer. De cela elle se souvient alors qu’elle déambule à travers les tombes blanches, étroites, parallélépipèdes rectangle dallés de marbre, aux inscriptions rouges et noires, simples cubes de pierres pour d’autres, serrés sur le sol sablonneux de la ville, dans un désordre factice car tous s’y retrouvent, sauf elle bien sûr, mais dans un désordre tout de même pour elle qui ne peut s’appuyer sur aucun repère, aucun arbre, aucun nom puisqu’elle ne lit pas l’arabe et que toutes les pierres lui semblent ancrées là sans logique aucune. Une fois hors de l’allée centrale carrelée, il faut enjamber de petits tombeaux d’enfants, éviter les coupelles entre deux tertres, zigzaguer en prenant garde aux accidents du terrain, et tenter de ne pas écraser les plantes rabougries qui s’évertuent à fleurir au milieu de toute cette aridité. Et s’impose l’idée que toutes ces tombes sont rassemblées ici parce qu’un mégalomane a souhaité tout à côté un parvis démesurément spacieux devant son propre mausolée, s’impose l’image de tous ces morts exhumés, ces familles dispersées peut-être, ces demeures déplacées, remplacées par d’immenses dalles et que l’on foule une immense sépulture sinon des corps décharnés.

proposition n° 32

Ailleurs, d’autres morts prenaient le soleil dès son lever dans un panorama de montagnes échevelées, aux sommets agités de longues effilochées de stratus accrochant un lambeau de mousseline gris clair à une arête saillante, et souvent elle avait pensé en surplombant les tombes que ces morts-là avaient bien de la chance. On t’enterre et tu retournes au ciel. Elle préférait rester au creux de la terre, dans sa fraîcheur matinale ou sa tiédeur des longues après-midi automnales. Son évidence à elle était de mourir là dans ces montagnes bleues et de reposer sous la beauté des ciels admirés pendant des années. Le ciel blanc de zinc de l’hiver froid qui arrachait des clignements d’œil et des larmes quand elle roulait dans le fond de la vallée ; la parure flamboyante qui se déployait lentement alors qu’elle guettait le jour dès l’aube sans sommeil ; la traîne blanche de la voie lactée dans la nuit impérieuse ponctuée des ululements de la chouette quand elle en scrutait les profondeurs pour la surprise d’une étoile filante, un vœu au bord des lèvres closes ; le tumulte houleux d’un ciel plein d’orage roulant ses nuages engoncés d’électricité, ourlés de gris ; le ciel rose filant à toute allure vers le bleu d’une pesanteur d’été, elle les avait tous bravés, les yeux écorchés, époustouflée devant tant d’arrogance à modeler un paysage, une pensée, un état d’âme. Et ce soir, enveloppée des psalmodies lointaines d’un muezzin noyées dans le bruit confus des mobylettes, des klaxons, des voix de la rue, sous la lune figée dans un halo blanchâtre, devinant les familles amassées sous les palmiers de la place du ribat, profitant comme elle de la brise enfin là, ce soir, allongée sur l’immense terrasse carrelée, froide, dans les néons verts et rouges de la pharmacie de nuit, alors que le vent se lève cette fois, soulève le linge étendu, regarde sous les robes, emporte les sons, les propage d’un bout à l’autre de la ville, ce soir rendu à la nuit ne nourrissait plus d’évidence aucune.

proposition n° 33

Elle avait fini par s’assoupir ressassant l’idée qu’elle n’avait porté depuis vingt ans que masques pour ne pas affronter le monde, que sa vision en avait été affectée et que grattant chaque façade des maisons où elle avait vécu, ceux-là tomberaient d’eux-mêmes, si tant est qu’elle parvenait à restaurer le souvenir de la femme d’alors. L’appel du muezzin troubla son sommeil, une figure grimaçait, il était quatre heures environ, d’autres voix lui répondaient, son rêve du moment se teintait de prières, devant l’étal du poissonnier elle suppliait celui-ci de ne pas lui donner la tête du requin, mais l’homme la découpait brutalement, de ses gestes précis, maniant une hachette avec dextérité, la laissant tomber d’un coup sec sur la mâchoire du poisson énorme qui envahissait la planche devant lui, et tous les autres – daurades, bars, roussettes, bonites – s’envolaient dans le ciel de la halle, retrouvant la vie dans cette débauche de sang et d’arêtes. Elle se réveilla tout à fait, courant dans les allées, essoufflée autant par l’effort que par la crainte de voir surgir devant elle la tête du requin. Dans la pénombre, elle secoua la tête, chassant le cauchemar. Au dehors, les éboueurs s’activaient, renversant les containers et les rejetant à la rue dans un fracas épouvantable. Lentement la ville s’éveillait, les mobylettes pétaradaient, des gens se saluaient avec vigueur, « Sabah al-khair », le boulanger venait d’ouvrir son échoppe où se côtoyaient les pains de maïs, les tabounas de seigle ou de son, les brioches tressées ; en face, la croissanterie ne désemplissait pas proposant des viennoiseries au glaçage chargé, des pains fourrés de thon et d’harissa que les étudiants mangeaient de bon matin assis dehors aux tables hautes. Les « taxistes » sillonnaient déjà la ville et les clients n’attendaient guère. Elle devait retourner au publie-net du coin, et pressait maintenant le pas vers la boutique qui affichait un arobas énorme en guise d’enseigne. Dans sa rue, les maçons poursuivaient la construction d’un immeuble de cinq étages, se déplaçant sur les échafaudages d’un pas sûr ; leur travail commençait tôt, vers six heures, tous les jours de la semaine, combien de fois les avait-elle maudits d’interrompre son sommeil qu’elle ne parvenait à rejoindre souvent qu’au petit matin. A ce qu’il restait des briques empilées sur la rue, elle conclut que l’immeuble se dresserait très prochainement occultant la vue vers le nord, épongeant peut-être aussi le chahut du trafic routier vers l’hôpital et le centre universitaire. Déjà trois écrans étaient occupés, elle se dirigea vers celui que le jeune homme lui indiqua sans la regarder, d’un geste nonchalant, glissant une rame de papier dans l’imprimante avant d’enclencher l’impression pour la jeune femme qui l’avait précédée et qu’il dévisageait sans gêne.

proposition n° 34

EST

La route de la mer. Empruntée en été chaque matin dès sept heures quand le corps moite de la torpeur de la nuit et le cerveau réclament la fraîcheur de l’eau. Derrière le store de la supérette Miniprix, la fraîcheur de la climatisation saisit les épaules nues, invite à déambuler parmi les boîtes de sardines, d’harissa, les produits d’entretien, les laitages, si clairsemés sur les étagères que le mur écaillé outrage la vision dans l’éclairage au néon capricieux ; le regard absent de la vendeuse derrière son comptoir n’enjoint pas à traîner pourtant, ni sa nonchalance à poser devant son client le paquet de tabac de contrebande. Sur le trottoir dégénéré, parmi les dalles assemblées comme une mauvaise dentition, on baisse le nez pour ne pas se tordre les pieds. La poussière blanchit les tongs et les orteils. Avenue Ibn Sina. Cinq minutes de marche. Le soleil chaud colore la peau sans qu’on le devine. On longe un café, – le carrelage bicolore, les lampes tamisées, une silhouette masculine effilée promène son déhanchement entre les tables basses et les fauteuils de skaï à l’assise creuse – un hôpital privé en faillite, un terrain en indivision – ouvert à tous les déchets (sacs plastiques multicolores, carcasse de cuisinière, jarre fendue, canapé sur sa tranche à l’assise interdite) –, un point multi-services, une pizzeria, une pharmacie, deux containers remplis à ras bord où se bousculaient les chats étiques du quartier, une grande maison au seuil carrelé débordant sur la rue, un café près du rond-point que l’on franchissait ; quelques mètres encore en évitant les mobylettes zigzagantes, puis on traversait l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombait la plage. Une plage de sable fin gris beige, vantée par les guides touristiques, où s’amoncelaient inégalement, selon les marées et les jours, déchets humains et algues marines. La mer, elle, dansait, claire et bleue, plus ou moins houleuse, et l’on évitait parfois de justesse la morsure d’une méduse. Les vieux Monastiriens, pêcheurs pour la plupart, venaient ici de bon matin faire leurs ablutions, c’était les seuls qu’on retrouvait dans l’eau aussi tôt dans la journée. L’anse, petite, en jouxtait une autre, beaucoup plus large, réservée aux grands hôtels qui accueillaient de nombreux Russes, rares Occidentaux à fréquenter le pays depuis les attentats des dernières années. Elle nageait de l’une à l’autre, contournant le rocher Mida Seghira, fréquenté par d’audacieux plongeurs effectuant des sauts de plus de vingt mètres là où pourtant il arrivait que les rochers fendent des crânes.

NORD

Vers le nord, la mer encore, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant les flots, on trouve le ribat de pierre blonde, avec sa tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts crénelés ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, suit durant quelques minutes une femme drapée dans un safsari couleur crème comme on le porte dans cette région, tourne à gauche à la municipalité, s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés – Abbesses, El Andalous, Frizia –, où des hommes à la mine impassible la regardent passer, assis devant une tasse de thé ou de café ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, Habib Bourguiba, qui ici compte trois statues, encore beaucoup d’admirateurs mais aussi quelques détracteurs. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, son port et ses mâts crevant l’azur, ses placettes larges, trop, pour les touristes que la destination n’attire plus vraiment, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses boutiques sous les porches et ses restaurants bars, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qui témoigne de l’indifférence politique aux préoccupations environnementales et aux nécessités d’un tourisme écologique, une île abandonnée aux promeneurs, où un terrain de tennis délabré – ici, pourquoi ? – suscite l’étonnement et entretient l’idée d’un manque cruel de pertinence, d’autorisations délivrées à tout va, ou pire encore d’absence d’autorisations, une île à la zaouïa inaccessible que des vacanciers tentent d’observer en en escaladant le mur d’enceinte ; une île aux sentiers ocres défoncés ; aux lambeaux de plastique incrustés dans les anfractuosités de la roche, rose sous le soleil couchant ; au pauvre maquis d’herbes grises et violacées où s’accrochent ordures et algues séchées ; aux criques discrètes que se disputent les amoureux ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace qu’empruntent femmes et hommes désespérés, d’ici pour ailleurs, d’ailleurs pour ici.

OUEST

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla. Aucun numéro ne vous permet de vous situer sur la carte, cependant vous irez vers l’ouest quand vous croiserez l’avenue du 1er juin 1955 que vous prendrez sur la gauche, une rue assez large entre l’hôpital Fattouma Bourguiba d’un côté et, de l’autre, une école primaire ; quelques arbres, un parking, des trottoirs aussi défoncés là qu’ailleurs dans ces quartiers pourtant assez proches du centre ville entretenu, au sol vous éviterez sans doute les branches sèches d’arbres élagués depuis des semaines que des ordures viennent colorer, vous croiserez des patients en béquilles qui hèlent un taxi, des familles qui attendent leur proche, debout sous un porche, assises sur des escaliers poussiéreux ; au coin droit de l’avenue, un maraîcher dont l’échoppe reste ouverte en permanence, avec son rideau de bananes enfilées sur des ficelles, les raisins blancs et noirs à même les cartons, les tomates romaines, les melons jaunes empilés artistiquement ; vous franchirez la voie, obliquerez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouverez un commerce : petite épicerie, pharmacie de nuit, coiffeur, artisan vannier, « foirfouille » à 1 DT, 10 DT ou 20 DT d’objets en plastique coloré, de vaisselle bon marché ; un vendeur de chapeaux à même le sol carrelé d’une quincaillerie ; la halle et son marché aux poissons ; un kiosque à jus de fruits et borj ; un café bondé du matin au soir de messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina devant lesquels le regard tombe, effrayé de la beauté abîmée du site, dénaturé par des constructions intérieures collées à la pierre blonde, la surplombant de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales.

SUD

Toujours plus au sud. Vers le soleil. La canicule. Vers la mer. Transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers les accents chauds et la parole facile. Vers la lumière écrasante de midi. Les marabouts comme des seins dans la ville. Vers les toits plats et les fils électriques. Vers les cimetières blancs. Vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie. Vers le ventre de la terre. Vers les églises-mosquées. Vers les basiliques-marchés. Vers les kilims et les margoums. Vers les médinas et leurs escaliers. Vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques. Vers les chotts, les oueds, les canyons, les oasis de montagnes. Là où les ânes tirent encore des charrettes de fruits. Vers les coins de rues ombragés où palabrent des hommes âgés. Vers les petites mosquées de brique sans prétention. Vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés. Vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, de bsissa. Vers l’enfance.

proposition n° 35

EST

La route de la mer. A sept heures le glacier de la rue a relevé son store. Assis sur le seuil, le propriétaire observe d’un air maussade les vacanciers de l’immeuble voisin qui partent se baigner, femmes en maillot de bain, aux paréos noués à la taille, couples mixtes main dans la main. Ce petit monde chahute et rit, se bouscule sur les larges trottoirs où aucun café n’est plus autorisé à installer une table. L’ancien hôpital de l’avenue Ibn Sibna converti maintenant en résidence d’été lui fournit son lot de clients… il propose les meilleures glaces du quartier ! Sur le chemin de la mer, un jardin arboré accueille les estivants ; les restaurants succèdent aux pizzerias, aux pâtisseries. Au rond-point, on traverse l’avenue El Kharraya pour atteindre la corniche qui surplombe la plage. De grands escaliers blancs fraîchement repeints mènent tout droit au sable fin vanté par les prospectus. Dans la mer, claire et bleue, plus aucun vieux pêcheur ne termine ses ablutions à l’ombre d’un rocher creux. La petite anse où le groupe vient se baigner en jouxte une autre, beaucoup plus profonde, réservée aux grands hôtels qui accueillent de nombreux visiteurs. Au large, le rocher Mida Seghira trône dans les flots bleus : plus aucun plongeon n’est autorisé et le moindre contrevenant pris sur le fait est verbalisé illico presto. Durant la période estivale, la zone touristique entièrement balisée relègue les habitants non riverains à l’extérieur de ses limites.

NORD

Vers le nord, la mer, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant la grève, on trouve le ribat de pierre blonde, avec sa tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts crénelés ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, se souvient qu’il y a quelques années, on voyait encore des femmes drapées dans le soyeux safsari régional couleur crème, tourne à gauche au bâtiment de la municipalité gardé par des militaires, s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés où de vieux messieurs côtoient de jeunes femmes, des couples, des familles ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, que seuls les touristes osent encore admirer ou critiquer à voix haute. Plus personne ici ne mentionne le nom d’Habib Bourguiba. Partout on s’épie, on se méfie. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, son port et ses mâts crevant l’azur, ses larges placettes bondées de touristes, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses boutiques sous les porches et ses restaurants bars qui ne désemplissent pas, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin triés sur le volet. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qu’un investisseur tunisien vient de rénover intégralement, depuis les sentiers ocres dallés jusqu’à la zaouïa en passant par le complexe hôtelier et sportif le plus moderne de la ville ; une île ponctuée de poubelles et de panneaux indiquant le montant de la contravention à qui osera jeter un mégot ou un papier, une île rose sous le soleil couchant ; aux criques réservées aux vacanciers de l’hôtel ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace que sillonnent des bateaux surchargés d’hommes, de femmes, d’enfants errants, loin du rivage, loin des barbelés, loin des chars militaires.

OUEST

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla où chaque maison, chaque immeuble possède son numéro… Pour aller vers l’ouest vous suivez l’avenue du 1er juin 1955 sur la gauche, qui sépare l’hôpital Fattouma Bourguiba d’une école primaire ; longez un parking, empruntez des trottoirs où plus aucun vendeur ne tente de gagner quelques dinars avec une brocante improvisée ; ici des patients en béquilles hèlent un taxi, des familles attendent leur proche, assis sur les bancs de béton ou debout sous le porche ; au coin droit de l’avenue, un feu passe au rouge et toutes les voitures stoppent dans un coup de frein qui se prolonge ; un boulanger jouxte une boutique de vêtements ; vous franchissez la voie, obliquez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouvez un commerce jusqu’à la halle et son marché aux poissons ; un kiosque à jus de fruits et borj ; un café bondé du matin au soir de vieux messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina qui abritent des constructions basses, quand il y a dix ans encore, des bâtisses collées à la pierre blonde les surplombaient de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales.

SUD

Toujours plus au sud. Vers le soleil qui aveugle, le verbe guttural, la parole facile, les chansons nostalgiques, les familles, la fête, la graine et l’harissa, vers les toits plats et les fils électriques, les cours intérieures, le parfum du jasmin et des roses, vers le froissement des tissus et des djellabas, vers les vallées de montagnes, l’air vivifiant, les oasis, vers les chotts, les oueds, les canyons, les plages, vers les campagnes oubliées où les ânes tirent encore des charrettes de fruits, vers les marabouts comme des seins dans la ville, vers les cimetières blancs, vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie, les palmiers-dattiers jaune d’or, vers les crépuscules roses, vers le ventre de la terre, vers les médinas et leurs escaliers, leurs ruelles pavées, vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques, vers les petites mosquées de brique sans prétention, vers les kasbah, vers les coins de rues ombragés où palabrent de vieux messieurs, vers les kilims et les margoums, vers les drapés aux portes et les tasses de thé sucré, vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés, vers les cafés bondés, vers les églises chrétiennes, vers les basiliques-marchés, vers l’oud et l’envoûtement des musiques soufies, vers les mosquées ostentatoires, dans les pas de saints, de peintres, d’écrivains, de poètes, vers la fierté, l’orgueil, le ressentiment, la duplicité, la corruption aussi, vers l’amertume, le désespoir, vers la mer transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers l’enfance.

proposition n° 37

EST

Vers l’est, c’est la mer. La route longe une supérette où la fraîcheur de la climatisation saisit les épaules nues, invite à déambuler parmi les boîtes de sardines, d’harissa, les produits d’entretien, les paquets de gâteaux, si clairsemés sur les étagères que le mur écaillé outrage la vision dans l’éclairage au néon capricieux ; où le regard absent de la vendeuse derrière son comptoir n’enjoint pas à traîner, ni sa nonchalance à poser devant son client le paquet de tabac de contrebande ; avenue Ibn Sina, un café, au carrelage bicolore, aux lampes tamisées, et une silhouette masculine effilée qui promène son déhanchement entre les tables basses et les fauteuils de skaï à l’assise creuse ; un hôpital privé en faillite exhale l’haleine fétide des malades dans les couloirs endormis sur les brancards et les fauteuils morts, écrasés de torpeur les bureaux vitrés reflètent encore le panneau Urgences rouge et blanc ; derrière le mur, le terrain en indivision enveloppe de ses limbes les ordures multicolores avant le point multi-services à la vie trépidante des objets empilés, des cartons serrés, des présentoirs aux cartes postales poussiéreuses, des pains dorés entassés dans les cageots gris devant la porte ; avant la pizzeria sans odeurs à cette heure du matin, aux frigos pleins de tomates en quartiers, d’ersatz de fromage râpé, d’olives noires lisses comme des ventres ; vers l’est, c’est encore une pharmacie, deux containers remplis à ras bord où se bousculent les chats étiques du quartier, une grande maison au seuil carrelé débordant sur la rue, un café près du rond-point que l’on franchit en évitant les mobylettes zigzagantes, puis l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombe la plage. Une plage de sable fin gris beige, vantée par les guides touristiques, où s’amoncellent inégalement, selon les marées et les jours, déchets humains et algues marines. La mer, elle, danse, claire et bleue, plus ou moins houleuse, et l’on évite parfois de justesse la morsure d’une méduse. Les vieux Monastiriens, pêcheurs pour la plupart, viennent ici de bon matin faire leurs ablutions. L’anse, petite, en jouxte une autre, beaucoup plus large, réservée aux grands hôtels qui accueillent de nombreux Russes, rares Occidentaux à fréquenter le pays depuis les attentats des dernières années. Elle nage de l’une à l’autre, contourne le rocher Mida Seghira, fréquenté par d’audacieux plongeurs effectuant des sauts de plus de vingt mètres là où pourtant il arrive que les rochers fendent des crânes.

NORD

Vers le nord, la mer encore, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant les flots, on trouve le ribat de pierre blonde, au ventre vide que survolent les oiseaux de mer, criaillant autour de la tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts décalquant un ciel crénelé ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, large couloir grouillant de voitures, de pas pressés, de voiles et de froissements ; suit durant quelques minutes une femme drapée dans un safsari couleur crème comme on le porte dans cette région, tourne à gauche à la municipalité, le bâtiment gris sale au crépi larmoyant où s’endorment des fonctionnaires épuisés par le ronflement des ventilateurs ; s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés – Abbesses, El Andalous, Frizia –, où des hommes à la mine impassible la regardent passer, assis devant une tasse de thé ou de café ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux arabesques roses et blanches qu’avalent les vélos des enfants, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, Habib Bourguiba, qui ici compte trois statues, encore beaucoup d’admirateurs mais aussi quelques détracteurs. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, ses porches où l’on s’enfonce parmi les djellabas suspendues aux vitrines des boutiques, grimpant et descendant des volées d’escaliers jusqu’à retrouver le port et ses mâts crevant l’azur, ses placettes larges, trop, pour les touristes que la destination n’attire plus vraiment, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses restaurants bars, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qui témoigne de l’indifférence politique aux préoccupations environnementales et aux nécessités d’un tourisme écologique, une île abandonnée aux promeneurs, où un terrain de tennis délabré – ici, pourquoi ? – suscite l’étonnement et entretient l’idée d’un manque cruel de pertinence, d’autorisations délivrées à tout va, ou pire encore d’absence d’autorisations, une île à la zaouïa inaccessible que des vacanciers tentent d’observer en escaladant le mur d’enceinte, aux murs carrelés de faïence entre lesquels une oreille exercée capterait encore des ondes de méditation ; une île aux sentiers ocres défoncés ; aux lambeaux de plastique incrustés dans les anfractuosités de la roche, rose sous le soleil couchant ; au pauvre maquis d’herbes grises et violacées où s’accrochent ordures et algues séchées ; aux criques discrètes que se disputent les amoureux ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace qu’empruntent femmes et hommes désespérés, d’ici pour ailleurs, d’ailleurs pour ici.

OUEST

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla. Aucun numéro ne vous permet de vous situer sur la carte, cependant vous irez vers l’ouest quand vous croiserez l’avenue du 1er juin 1955 que vous prendrez sur la gauche, une rue assez large entre d’un côté l’hôpital Fattouma Bourguiba – ses équipes en blouse blanche devant l’objectif d’un journaliste en reportage, ses services discutés –, et, de l’autre, une école primaire aux salles désertées, aux cours intérieures abandonnées ; quelques arbres, un parking, des trottoirs aussi défoncés là qu’ailleurs dans ces quartiers pourtant assez proches du centre ville entretenu, au sol vous éviterez sans doute les branches sèches d’arbres élagués depuis des semaines que des ordures viennent colorer, vous croiserez des patients en béquilles qui hèlent un taxi, des familles qui attendent leur proche, debout sous un porche, assises sur des escaliers poussiéreux ; au coin droit de l’avenue, un maraîcher dont l’échoppe reste ouverte en permanence, avec son rideau de bananes enfilées sur des ficelles, les raisins blancs et noirs à même les cartons, les tomates romaines, les melons jaunes empilés artistiquement ; vous franchirez la voie, obliquerez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouverez un commerce : petite épicerie, pharmacie de nuit, coiffeur, artisan vannier, « foirfouille » à 1 DT, 10 DT ou 20 DT d’objets en plastique coloré, de vaisselle bon marché ; un vendeur de chapeaux à même le sol carrelé d’une quincaillerie ; la halle et son marché aux poissons, les étals aux billots de bois alternant avec les éviers en inox, le sol luisant d’écailles et d’eau ; l’atmosphère gouailleuse des pêcheurs vantant leur marchandise ; un kiosque à jus de fruits et borj où le vendeur prend les commandes derrière une vitre étroite ; un café bondé du matin au soir de messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina devant lesquels le regard tombe, effrayé de la beauté abîmée du site, dénaturé par des constructions intérieures collées à la pierre blonde, la surplombant de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales.

SUD

Toujours plus au sud. Vers le soleil qui aveugle, le verbe guttural, la parole facile, les chansons nostalgiques, les familles, la fête, la graine et l’harissa, vers les toits plats et les fils électriques, les cours intérieures, le parfum du jasmin et des roses, vers le froissement des tissus et des djellabas, vers les vallées de montagnes, l’air vivifiant, les oasis, vers les chotts, les oueds, les canyons, les plages, vers les campagnes oubliées où les ânes tirent encore des charrettes de fruits, vers les marabouts comme des seins dans la ville, vers les cimetières blancs, vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie, les palmiers-dattiers jaune d’or, vers les crépuscules roses, vers le ventre de la terre, vers les médinas et leurs escaliers, leurs ruelles pavées, vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques, vers les petites mosquées de brique sans prétention, vers les kasbah, vers les coins de rues ombragés où palabrent de vieux messieurs, vers les kilims et les margoums, vers les drapés aux portes et les tasses de thé sucré, vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés, vers les cafés bondés, vers les églises chrétiennes, vers les basiliques-marchés, vers l’oud et l’envoûtement des musiques soufies, vers les mosquées ostentatoires, dans les pas de saints, de peintres, d’écrivains, de poètes, vers la fierté, l’orgueil, le ressentiment, la duplicité, la corruption aussi, vers l’amertume, le désespoir, vers la mer transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers l’enfance.

proposition n° 38

Le fantôme du Baron des Adrets (recueil de micro-fictions).La maison de l’enfance dont il est question ici appartint, dit la légende, au baron des Adrets (XVIe siècle) qui y prenait ses quartiers après ses razzias dans la région. Chaque micro-fiction revisite la légende à travers ses prolongements dans l’imaginaire de la narratrice pour construire celle même de la maison.

La Gentone, une maison, une ville (récit)

La ferme de Marguerite (nouvelle)

L’étoile du sud (fragments poétiques). Une déambulation nostalgique et poétique dans les villes d’une vie, d’Arzew à Monastir, en passant par Marburg, Coblence, Marrakech, Ouarzazate, Saïgon, Hanoï…

Peur dans la ville (nouvelle)

Monastir, les brisants (fragments poétiques). Autour du promontoire de la Kahlia, dans le grondement des vagues, on croise le regard d’Isabelle Eberhardt à Monastir qu’elle ne fit que traverser. Quid aujourd’hui de la vieille ville et du port « moderne » de ses Notes de route ?

Les yeux dans la toile (nouvelle). Quand l’histoire commence, le peintre vient de disparaître sous les yeux de son public. Après l’effarement, force est de constater que le tableau raconte cette fin.

D’autres clichés d’Irlande pour Monsieur Kahn (récit)

Le masque du requin (roman)

La lecture ou la vie (roman). Dans une benne à ordures, un étudiant trouve un lot de livres en français parmi lesquels les Confessions de saint Augustin et Les Essais de Montaigne… Il tente de retrouver le propriétaire de ces livres dans un quartier noyauté par les fondamentalistes.

L’oreille de la zaouia (roman). Dans une zaouia délabrée mais encore habitée, un marabout, mort depuis plus d’un siècle, interpelle les vivants quant à leur existence dépravée. La seule à l’entendre est une petite fille de sept ans, qui vit ici avec sa famille.

Zoufris (fiction) Un lanceur d’alerte dénonce la corruption dans un pays qui se réclame de la démocratie. Parcours d’un idéaliste confronté à un système pernicieux et voyou. « Zoufri » qui vient du mot français « ouvrier », signifie aussi « brigand, voyou »…

La mobylette de Nabil (roman). Les pérégrinations d’une mobylette volée, de Tunis à Gafsa jusqu’aux îles Kerkenna ou un voyage dans l’épaisseur d’un pays et de sa société cosmopolite. Abandonnée là par son dernier « propriétaire », Nabil, parti pour Lampedusa…

La datte et le figuier (roman). Souvenirs d’une enfance condamnée au nomadisme, parce qu’un père militaire et une mère voyageuse… Et comment on ne se défait pas de cette façon de vivre.

Une valise à la main (anticipation). Regards croisés de cinq femmes qui furent indépendantes, coachs, cheffe d’entreprise, étudiantes libres, après l’islamisation de la Tunisie.

Un retour en questions (roman). Rentré dans son pays après cinq ans à l’étranger, un homme ne reconnaît plus rien de son quartier. Le livre est une suite des questions qu’il se pose en partant à la recherche de la librairie, du salon de thé, de la salle de sports, etc. qu’il avait connus avant son départ.

proposition n° 39

Cimetière marin Sidi El Mezri, à l’ouest de la Grande Mosquée. Des sépultures à perte de vue, les plus basses délimitées par les herbes sèches fatiguées de les protéger de la canicule ou de les retenir à fleur de terre, certaines immaculées sous le plomb du ciel, d’autres calligraphiées de rouge, noir, vert ; dalles s’irisant au couchant de veines orangées, aux coupelles d’eau reflétant un morceau de nuage – on dit que les oiseaux viennent s’y désaltérer et les anges aussi – ; tombes érodées par le sel et le temps, tournées vers la qibla et la mer, surplombant à peine les allées sablonneuses, blondes ; cachées par le Ribat majestueux, les remparts de la médina, l’alignement verdoyant des arbres le long de la plage avant l’anse elliptique de la baie que ne referme pas encore sur sa gauche l’île El Ghedamsi, ; dernières demeures caressées par le vent et l’air marin, que souillent parfois les goélands railleurs, rincées par les pluies, effleurées par les doigts errants des vieux Monastiriens venus saluer les leurs. Années 50. Les morts dorment tranquilles. Jusqu’à ce que débarquent les pelleteuses, les grues, les camions-bennes, que s’entassent des tonnes de gravats, que l’on déplace à quelques mètres de leur ancestral ancrage les tombes encastrées dans le sol depuis des dizaines d’années ; sépultures secouées ou finalement abandonnées sous six mille mètres carrés de ce qui sera l’allée principale menant au mausolée du Combattant suprême. Devant les yeux émerveillés des touristes, une esplanade de deux cents mètres sur trente mètres d’arabesques blanches et roses guide leurs pas jusqu’à l’édifice somptueux au dôme doré, encadré de deux minarets qui s’élancent vers le ciel.

proposition n° 40

Trois taxis jaunes dans un mouchoir de poche, à quelques mètres de distance les uns des autres, deux foncent dans l’avenue, le troisième attend son client sous un eucalyptus à l’angle d’une rue ; le client court, il a surgi de l’immeuble grand standing d’en face, à la façade d’un blanc pétant, aux baies vitrées fumées renvoyant l’image immobile d’un ciel bleu dur sans nuage. Instantané mouvant dans cette chaleur muette qui estampille les paysages d’ici d’une empreinte d’éternité. Aux abords de la ville, avant la longue artère plantée de palmiers, des trottoirs délabrés hébergent des échoppes indéfinissables où la ferraille rouillée côtoie des bidons de plastique, des containers verts pour les poubelles domestiques, des abris de fortune, bâches fixées sur des piquets branlants… On a quitté il y a peu les bords de route ensablés où pointent de petits monticules de sel, loin pourtant après les salines de Sahline… Face à l’immeuble blanc, un autre en construction, même hauteur mais de briques orange, les trois étages supérieurs ne comportent encore aucune cloison, le ciel bleu passe à travers, c’est comme un pochoir dans le paysage, on aurait plaqués là les étages sans cloison et on aurait coulé de la peinture bleue dans les vides. On construit et pourtant il y a si longtemps que tout s’est arrêté. Il faut une bonne dose d’optimisme pour ne pas laisser libre cours au délabrement de la pensée. La terre est maussade au pied des palmiers, brume jaune pulvérulente, semée de bouquets d’herbes rases, anémiques, qui se pressent au bas des troncs, à l’ombre des branches quand le soleil le veut bien. Sur le trottoir, un homme assis sur un pneu examine le bas de caisse de la voiture devant lui, surélevée sur un cric. Il a le regard fixe. Mauvais présage. Il a laissé sa chaise déglinguée adossée contre le mur du garage derrière lui ; par habitude, l’auvent de tôle ondulée ne le protège pas du soleil de treize heures ni de la pesanteur de l’air.

proposition n° 44

Tout me racontait un univers désiré, côtoyé peut-être en rêve, à moins que ce ne fut dans l’enfance, ce que l’on perçoit d’un pays, d’une ville, d’une maison qui resurgissait à la lecture, écho réveillé de sons disparus, d’une atmosphère languide, de noms étrangers aux sonorités caressantes, d’espaces couleur de sable où l’immobilité n’était qu’un leurre, d’où le chaos pouvait jaillir sournoisement ; de ciels bouleversés par un regard, une réminiscence ; de ruelles vides hantées par une présence, une énigme qu’on ne résoudra pas ; du dépaysement, du désarroi du personnage dont je partageais l’ambition, la curiosité, les élans passionnés, la mélancolie ; des individus au langage ambigu qui refaisaient surface, portés par les mots d’un auteur aimé mais inconnu, et dont les visages s’effaçaient à l’instant qu’on croyait les revoir ; ces situations glauques où s’insinuait le pire quand on croyait à l’instant même vivre le meilleur ; tout m’attachait aux rêves d’un autre comme si vivre véritablement c’était cela, vivre par procuration.

Un territoire d’affinités, un village, des champs et des églises, les images que déroulent les mots d’un autre, une histoire dont on ne saura pas à quoi elle appartient, au rêve ou à la fiction, et où l’on déambule troué de questions sans réponse comme l’épouvantail d’un jardin soumis aux jets de pierres incessants des enfants, car c’est l’enfance encore qui vient hanter la route, qui houspille les souvenirs, qui trimballe ses odeurs, ses peurs et ses merveilles. Cette étrange impression que nos routes mènent au même endroit du passé, que cette histoire est la nôtre au bout du compte, et les rues, et la route circonscrivent une ville intérieure, ancrée quelque part, et des maisons sans adresse, peuplées de fantômes, que l’on regarde s’écrire sur l’écran d’un ordinateur.
Au hasard de maisons et de villes enracinées dans le rêve et la réalité, s’attachent des réminiscences encapsulées dans des façades, des ruelles, des porches, des cimetières, des paysages. La pensée vagabonde à travers l’épaisseur du temps, de l’enfance ou de l’avant-enfance jusqu’à aujourd’hui, une route, longue, chemine de la première adresse à la dernière – la dernière ? –, d’un pays à un autre, d’une sereine solitude carrée à une ville-vie, mouvante, aux trottoirs délabrés. Dans cette succession de maisons-villes traversées où l’on n’a pas suffisamment vécu, pas assez longtemps pour ouvrir sa mémoire et croire à ce qu’elle nous raconte, émerge la frustration de ne pas être, de ne pas exister, de ne pas « habiter », de ne garder aucune empreinte vraie d’un lieu, d’être dans un entre-deux toujours.



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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