Françoise Gérard | Film interdit de l’écran intérieur

« construire une ville avec des mots », les contributions

Françoise GERARD écrit et dessine. A publié trois récits aux éditions La Chambre d’échos. A en chantier sur son blog Le vent qui souffle un récit d’anticipation sur les questions écologiques et sociales.
proposition n° 1

Elle ressentait une impression bizarre, faite d’exaltation et d’incrédulité, l’endroit était sorti de sa mémoire, elle en avait chassé le souvenir, la page était tournée, elle n’avait plus jamais pensé revenir... Se calmer, surtout se calmer !... Personne ne l’obligeait, c’était seulement une opportunité, peut-être un signe du destin, mais qu’allait-elle imaginer ?... Non, il ne fallait pas rêver, la porte était fermée, le retour n’existe pas, le retour est impossible, la roue tourne, on n’y peut rien, on ne peut pas revenir sur ses pas... Et pourtant, ce pincement au cœur, cette fièvre, cette joie qui se mue aussitôt en tristesse, fallait-il donc les refouler ?... Elle sentait au fond d’elle-même qu’elle désirait se laisser aller, mais se raidissait. Elle craignait ses émotions. Non, elle ne retournerait pas là-bas !... Elle devait résister et renoncer à cette idée qui lui avait été suggérée de façon si inattendue, elle ne supporterait pas la confrontation, ce serait trop douloureux, triste, et au fond tellement décevant... Que peut-on raisonnablement attendre d’une telle situation ?... Elle avait donné, elle ne voulait plus faire les frais d’une désillusion.... Des bribes de souvenirs franchissaient cependant la barrière qui la séparait de sa vie antérieure. Comme pour les chasser, elle fermait les yeux. Mais une sorte de caméra clandestine tentait de dérouler le film interdit sur l’écran de son cinéma intérieur. L’image tremblante des contours de la ville apparaissait/disparaissait au rythme des battements de son cœur...

proposition n° 2

Une enfilade de rues bordées de maisons étroites aux murs de briques rouge sombre salies par la fumée des usines. De loin, les deux rangées de maisons semblent se rejoindre vers une issue lointaine. À l’époque, la ligne des trottoirs n’était pas cassée par les voitures garées à la queue leu leu. Il arrive qu’une silhouette se glisse dans l’interstice d’une porte. Venue du théâtre de la rue, elle semble disparaître dans les coulisses. Peu de passants à cette heure de la journée. La ville est calme. Les adultes travaillent, les enfants sont à l’école. La vie est suspendue derrière les murs. Une scie, un marteau, un moteur qui pétarade, les bruits disent l’activité qui se déploie dans le repli des rues. En rompant le silence, ils dissipent l’impression angoissante de se trouver dans un lieu désert. Car la ville est peuplée de fantômes. Ils marchent, invisibles, aux côtés des vivants. Ils les accompagnent de leurs frôlements insensibles, et la ville se déploie avec eux dans le temps. La rivière, autrefois, en traversait le centre, avant d’être canalisée. La grande mercerie n’a pas changé, elle a survécu aux bombardements et aux incendies. Le beffroi a été reconstruit, l’ancien n’était pas aussi élancé. A proximité, le nouveau monument aux morts rend un hommage commun aux soldats de la première puis de la seconde guerre mondiale. Les démolitions — reconstructions ont été innombrables. Pendant que les habitants meurent et que des enfants naissent, la ville poursuit sa métamorphose autour des grands axes de son identité... Image fixée, celle de la cour d’une maison recouverte d’un amas de briques rouges qui provenaient de la démolition d’une cheminée d’usine. Des briques de récupération qu’il fallait nettoyer, débarrasser des joints de ciment restés collés…

proposition n° 3

De l’autre côté, les jardins encore en friche des maisons qui venaient d’être construites, et plus loin, au-delà du nouveau quartier, une étendue de champs qui séparaient les faubourgs du Nord et de l’Est, elle-même traversée par une ligne de chemin de fer où circulait le Calais-Bâle... trépidation du sol et de l’air que la vitesse du train déplaçait, flèches de lumière à travers les vitres des compartiments, sifflement du train qui ne ralentissait pas en traversant la gare, voyageurs propulsés dont les silhouettes étaient devinées plutôt qu’entrevues, territoire glissant d’un ailleurs impossible à localiser, filant comme l’éclair sur des rails plantés à seulement quelques centaines de mètres de la cour... A l’opposé, côté rue, au rythme de la vie quotidienne, la porte qui s’ouvre ou qui se ferme, le passage du facteur ou du laitier, les allers et retours entre le logis et l’école pour les enfants, l’usine pour le père, l’atelier de confection pour la mère... Et dans la cour, position assise en tailleur à même le sol, poids du marteau et du burin entre les mains, précision des gestes, gravité de la tâche !... il ne fallait pas les casser, les briques nettoyées formeraient de nouveaux murs pour la maison...

proposition n° 4

Un lilas est adossé contre le mur branlant de la maison voisine. Son feuillage adoucit les angles coupants de la cour. En été, ses fleurs et son parfum grimpent vers le ciel. Pour l’apercevoir, il suffit de lever les yeux, le regard se perd dans le bleu ou le gris, une rêverie prend la forme d’un nuage, le pépiement d’un moineau rend le monde léger, les mains lâchent le burin et le marteau... Le morceau de ciel encadré par les cheminées fait penser à une page ou à la surface lisse d’un tableau noir qui ne serait pas noir... Des histoires infinies pourraient s’écrire comme dans un livre ou se voir comme un film au cinéma... La caméra montrerait des personnages dans une cour. Celle-ci ne serait d’abord qu’un point minuscule indifférencié d’une multitude d’autres points scintillants comme des étoiles dans le cosmos... Le point grossirait ensuite à une vitesse fulgurante avant de se stabiliser dans sa forme carrée et ses véritables proportions...

proposition n°5

Et l’on verrait ce trou dans la palissade, comme un oeil qui espionnerait les personnages de ce film imaginaire... les fines nervures des planches usées et disjointes... leur aspect grisâtre mais légèrement argenté sous le soleil... l’ombre dentelée du lilas sur le sol... la petite barrière, au fond, qui s’ouvre sur un étroit chemin couvert d’herbes folles... et ce qu’il reste du terrain vague sur lequel les maisons neuves ont été construites, un petit monde sauvage peuplé de coccinelles et d’escargots, oublié dans ce pli de la ville, à la lisière du faubourg...

proposition n° 6

Sur le grand écran, au cinéma, on remarquerait à peine, vue du ciel, cette pliure séparant ce qui paraissait être un nouveau monde du monde plus ancien dans lequel se trouvait la cour. D’un côté la rue Jean Moulin, de l’autre, la rue Auguste et Michel Mahieu. Un plan rapproché permettrait de lire les noms de ces héros des deux guerres mondiales gravés successivement par la ville reconnaissante sur des écriteaux bleus. Puis la caméra reprendrait de la hauteur pour embrasser du même coup d’œil la dizaine de rues autour desquelles s’organise encore la vie dans le quartier, de part et d’autre de l’axe de la rue des Murets qui délimite le territoire de la ville de celui de la commune voisine où les enfants vont à l’école Jean Jacob, rue Ferrer, juste après la rue Victor Hugo. En sens inverse, c’est la figure tutélaire de Jean Jaurès qui conduit les pas vers le centre-ville. A mi-chemin, les courses de la vie quotidienne se faisaient parfois place Chanzy, dans les magasins de la rue des Déportés, mais se limitaient le plus souvent à des commerces plus proches, une épicerie et une boulangerie situées face à face au coin de la rue, ainsi qu’une boucherie installée à peine un peu plus loin, rue du Chevalier de la Barre… Si la caméra survolait de plus haut encore l’ensemble de la ville, on apercevrait vers l’Est la gare SNCF dans le quartier Saint-Roch, et, vers l’Ouest, le cimetière du Bizet près de la frontière belge ; le film évoquerait des voyages et pleurerait des morts…

proposition n° 7

Il fallait prendre un raccourci. On disait que l’endroit pouvait être dangereux. Il y avait encore tellement de friches ! Elle avait entendu parler d’un théâtre. Les habitants de la ville s’y rendaient avant la guerre, mais laquelle ?… Un premier théâtre avait peut-être été démoli puis reconstruit entre les deux guerres avant d’être de nouveau démoli et jamais plus reconstruit par la suite. Il aurait été remplacé par un autre bâtiment public, sans doute la poste principale située entre la piscine et la gare, ou la piscine elle-même, mais il lui semblait que celle-ci était ancienne, la municipalité socialiste avait été l’une des premières à doter la ville d’un équipement de bains-douches avec un bassin de natation, le théâtre devait pourtant se trouver dans ce secteur, il aurait été pilonné par les bombardements comme toutes les constructions situées près de la gare, en laissant un trou béant… Elle en avait entendu parler autrefois et conservait dans sa mémoire l’empreinte de paroles prononcées d’un ton si particulier qu’elles avaient ouvert en elle une sorte de brèche et laissé durablement une impression étrange… Imaginer le public monter les marches d’un théâtre qui n’existe plus, croire entendre le brouhaha des conversations de jadis et le grincement des fauteuils, puis les trois coups, faire le geste de lever la tête vers les dorures du plafond et le grand lustre au moment où il s’éteint, ce saut dans un passé qui n’était pas le sien mais celui des générations précédentes lui avait été rendu possible au cinéma, à un âge où elle n’avait pas encore eu l’occasion d’assister à une représentation théâtrale, et quand elle se redressait sur son siège pour mieux apercevoir l’écran ou se contorsionnait pour faufiler son regard dans les interstices laissés libres par le dos trop large des adultes placés devant elle, les salles de cinéma de son enfance lui avaient donné une idée de ce que pouvait être le théâtre. Mais, paradoxalement, le Théâtre de la Ville n’avait sans doute pas été reconstruit après la guerre parce que les petites salles de cinéma essaimées dans la commune l’avaient rendu inutile et obsolète…

proposition n° 8

Un goût d’aventure, des peurs enfantines et l’audace de braver des interdits, une masure devant laquelle il fallait passer en courant pour échapper à la colère d’une vieille femme à la réputation de sorcière enveloppée dans de longs cheveux blancs qui volaient au vent, les traces de pas gluantes sur les chemins boueux rendus glissants par la pluie, les ombres qui s’allongeaient sur le sol à la tombée du jour et que le soleil découpait comme des figurines, le théâtre de la vie se déroulait comme sur une scène, côté cour ou côté rue, et aussi sur les chemins de traverse. Côté cour, le travail était gigantesque et durerait des siècles ! Elle avait vu les saisons se succéder sur le tas de briques, brûlantes sous le soleil, glacées par le gel, noyées par les orages… Les averses les faisaient miroiter et la neige les faisait disparaître. Une douceur blanche arrondissait les arêtes et métamorphosait l’aspect des ruines, dont l’amoncellement ne semblait plus provenir de la démolition d’une vieille cheminée d’usine mais du saccage d’un château-fort après le siège d’une armée ennemie. Le seigneur avait été fait prisonnier, il fallait le délivrer, le jeu pouvait durer des heures… Le jeu se jouait dans la tête plus que dans la cour et l’histoire imaginée continuait souvent de s’inventer derrière la vitre de la cuisine ruisselante de pluie, au son du clapotis des gouttes contre les carreaux de la fenêtre et des glouglous de l’eau qui s’écoulait dans le caniveau…

proposition n° 9

Bruits de vaisselle par la fenêtre ouverte, paroles presque chuchotées, une voix tonitruante s’élève soudain, un journaliste commente les informations avec autorité, on vient d’allumer la radio pour les écouter, elles sont suivies d’une publicité pour un shampoing — Dop Dop Dop ! — et maintenant c’est toc toc toc ! une porte claque, un appel à peine audible venant de la rue passe par dessus le toit et atterrit dans la cour, on entend nettement le ronronnement d’un vélomoteur puis c’est le silence, rompu par le tic tic régulier du burin qui décolle de la brique les restes de ciment, ou par le bang d’un avion qui passe le mur du son très haut dans le ciel, la rêverie prend l’air et se perd dans les airs, la ménagère dans la cuisine se met à fredonner un air connu, sans doute une chanson d’Edith Piaf, un moineau pépie au bord du toit, tout est calme… mais voici le vrombissement agaçant d’une mouche ou d’une abeille, il faut se défendre, se lever et la pourchasser, bruit mat du burin qui tombe sur la terre battue, la brique en cours de nettoyage se casse, poussière rouge sur les mains, les bras font des moulinets, cavalcade et son des trompettes, les renforts mettent l’armée ennemie en déroute, nouvelle salve, le son de la trompette s’est rapproché, le marchand de glaces s’arrête d’abord à l’entrée de la rue puis vers le milieu et vers la fin, il arrive à la hauteur de la maison, on n’en achète pas, c’est trop cher, les mouches seront moins tentées de venir nous harceler…

Le temps se dérègle, l’orage gronde, la caméra, ou plutôt le projecteur qui diffuse le film sur l’écran intérieur de la protagoniste se détraque, les images sautent ou se succèdent à un rythme saccadé qui empêche de voir clairement ce qu’elles devraient montrer, les yeux saisissent néanmoins un détail et s’embuent, le coeur se serre, le corps s’affole, la raison cherche à reprendre les commandes, on recule, on met à distance, on ne regarde que de très loin, on risque de nouveau un oeil sur le détail surgi dans la mémoire, collision du passé contre le présent, dérapage incontrôlé faute de conjugaison possible au temps composé de la présence-absence, tout se passait pourtant bien, les souvenirs se rangeaient sans histoires dans les tiroirs de la mémoire, mais une collusion d’images et de sons a déclenché de façon inattendue la trappe à émotion, une mouche a bourdonné, un marchand de glaces a klaxonné, on a appelé l’enfant dans la cour, la voix a traversé l’espace-temps, l’enfant l’a entendue à l’autre bout de sa vie, si réelle et familière qu’elle en a été bouleversée, et d’autres souvenirs associés ont ressurgi, l’inquiétude de la voix, les visites inhabituelles de certaines personnes, elle savait tout cela bien évidemment, comment aurait-elle pu l’oublier ?… mais elle avait gommé les faits, arrondi les angles, atténué ou supprimé certains traits de son paysage mental, restés pourtant enfouis au plus profond de sa mémoire et qui ressortaient subitement à l’air libre, comme après une fouille archéologique…

proposition n° 10

Ruines, décombres, briques, odeur de poussière, pièce close jamais aérée dans laquelle finissait de vivre une vieille femme qui restait muette devant les visiteurs du dimanche, tristesse du monde tout entière ramassée dans la pénombre de cette chambre qui ressemblait à un tombeau, soulagement de se retrouver dans la rue et de sentir le vent dans les cheveux, la solidité du sol sous les pas, la chaleur d’une main pour continuer ensemble le chemin, miettes restées dans la bouche d’un sablé mal dégluti que la politesse avait obligé de prélever dans une assiette grise où devait séjourner, entre deux visites, une poignée de biscuits bon marché sortis d’une boîte en carton qui avait pris l’humidité, pluie bienvenue pour laver le visage et les yeux de ce qu’ils avaient vu, désir d’opacité entre le monde et soi, rideau, la pièce est trop mal engagée !… La nuit tombe vite en hiver et la lumière pingre des réverbères éclaire mal les pieds qui avancent lentement sur le trottoir. Les vitrines des magasins trouent agréablement l’obscurité en proposant aux passants le spectacle distrayant et gratuit de leurs étalages. Au loin, en se rapprochant de la Grand’Place, on entend les flonflons d’un manège. La famille entrera probablement dans un café. L’atmosphère chaleureuse du lieu chassera les pensées sombres, le goût de moisissure du sablé cédera la place à la saveur amère de la bière qui accompagnera un cornet de frites. Demain sera un autre jour…

proposition n° 11

Les cafés ont l’avantage de rompre l’isolement et d’ouvrir sur le monde tout en préservant l’intimité et le besoin de rester seul ou en compagnie de quelques personnes choisies avec lesquelles on se sent bien. L’espace du guéridon ou de la table, carrée, rectangulaire, métallique, en bois ou en plastique, peu importe, est un territoire à lui tout seul. Son périmètre est une frontière. Chacun le sait et respecte le territoire voisin. Au comptoir, le client n’est pas le même que dans la salle. Pressé, il avale son petit noir en quelques secondes, alcoolique, il préfère rester près de la bouteille pour que le verre vide se remplisse plus vite, bavard, il engage la conversation avec le cafetier, tourne la tête à droite et à gauche, se retourne, s’adresse à la cantonade... Dans la salle, le client solitaire lit son journal ou fait des mots croisés, d’autres arrivent en groupe et se manifestent bruyamment. Les habitué-e-s de la catégorie des client-e-s solitaires au long cours qui s’installent durablement choisissent toujours la même table et se troublent — micro-drame !... — quand elle est occupée, la préfèrent loin de la porte pour échapper aux courants d’air et suffisamment à l’écart pour mettre de la distance entre soi et les autres, mais à proximité d’une fenêtre de façon à profiter de la lumière du jour et du spectacle de la rue. Le temps, alors, se modifie. Sa perception s’allonge et s’allège...

Les séjours dans la cour, à l’ombre du lilas, procuraient cette sensation agréable de se soustraire au temps, en se racontant, ou non, des histoires. Quand les mains étaient fatiguées de manier le burin et le marteau, elles s’arrêtaient d’elles-mêmes et l’oreille devenait attentive au bruissement des feuilles légèrement agitées par la brise. Tous les sens étaient en éveil, tandis que les pensées se concentraient sur le mystère blanc des fleurs du lilas triple. Pour se dégourdir les jambes, le chemin sur lequel ouvrait au fond de la cour une petite barrière vermoulue donnait accès à un petit (?) paradis qu’il était loisible d’explorer à l’infini. Petites pierres, cailloux, lézards et coccinelles, libellules, sauterelles, insectes et vers de terre, pissenlits, pâquerettes, boutons d’or, petites herbes au centre du chemin, grandes herbes sur les bords mêlées à des orties ou à des chardons qui, avec quelques guêpes, rendaient le paradis plus difficile d’accès, le chemin était un univers à part entière et faisait oublier le reste du monde... Mais on y faisait parfois aussi des rencontres. Un garçon à vélo passait en se moquant, la petite voisine qui venait d’emménager dans la maison neuve située en face de la cour regardait devant elle d’un air perdu...



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1ère mise en ligne 10 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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