Émilie Marot | La maison rouge

« construire une ville avec des mots », les contributions

Emilie Marot. Que dire sinon que je vis en Guadeloupe depuis 14 ans. En face de la mer. Pas loin d’un phare. Adossée à la forêt des monts Caraïbes. Prête à imaginer la ville pour le plaisir sans cesse renouvelé et sans cesse grandissant de lire et d’écrire.
proposition n° 1

La maison rouge est toujours là. Au bout de la rue et après d’autres maisons bien alignées, il y a la mer. Au bord de la rue et du trottoir, une grille que quelqu’un — une femme forcément ou bien le père — doit aller ouvrir pour y faire entrer la voiture — qui n’en bougera plus pendant deux semaines — car cette ville de bord de mer, dans cette famille, on la parcourt à pied. La maison rouge formera un jour un grand L habitable. Mais, alors, elle n’y vient déjà plus. Heureusement, car ce n’est plus pareil. Pour l’instant ou plutôt à l’époque où l’histoire se passe, la maison rouge, c’est simplement la petit branche du L : pour commencer, une petite terrasse carrée abritée mais ouverte sur deux côtés, à la merci de la pluie donc. Qui donne d’abord sur une petite cuisine sur le côté droit du carré. Puis sur une première chambre où dorment l’arrière-grand-mère et la grand-tante, suivie en enfilade d’une deuxième chambre, où dorment dans le grand lit la grand-mère et la petite. La plus grande dort sur un lit de camp. Les toilettes sont dehors. Il faut contourner le L. Le terrain devant la petite maison est plutôt grand, lui –par rapport à la petite maison —, et l’isole finalement un peu des bruits de la rue. Sas bienvenu de touffes d’herbes irrégulières, de sable et de terre. Revenir dans le giron de cette petite maison de ville de bord de mer, c’est revenir dans un carré d’enfance et d’adolescence. Éclats de rire, de jeux, de larmes, d’amours. Depuis la petite maison rouge, elle affectionnera toujours les petits espaces.

proposition n° 2

9, rue de l’Eglise. Depuis le trottoir d’en face, dos tourné à l’ancienne école de garçons. Maison de crépi blanc : une porte-fenêtre à quatre vantaux pudiquement voilé par des rideaux blancs qu’une main âgée vient soulever furtivement. Pour accéder à l’entrée de la maison, un perron de ciment protégé par une balustrade noire. Au niveau de la rue, un étage plus bas, sous le perron, quelques marches descendent sur l’entrée obscure et fraiche d’une cave. A gauche de ces marches, le perron juste au-dessus ménage une sorte de recoin sombre et propice aux cabanes et conciliabules. A droite de la maison, l’échappatoire d’une ruelle.

proposition n° 3

Elle attend le bus. Sa fille à côté d’elle. Qui lui tient le bras désormais. Ou plutôt qui la tient à bout de bras. Elles sortent de l’hôpital. Service gériatrie. Elle regarde le flux des gens pressés. Elle tourne la tête et son regard rencontre celui d’une dame dans le cadre inférieur de l’abri bus, placardé sur le pan gauche d’une publicité criarde. Une dame la dévisage, voûtée, courbée, cheveux blancs, robe fleurie pâlie par l’éclat du soleil. Une petite vieille fripée. Son regard est d’une infinie tristesse. Elle sursaute, détourne la tête, saisit la main de sa fille, la serre. Sa fille se tourne vers sa mère qui chuchote : « Comme j’ai vieilli ! »

proposition n° 4

S’éloigner en train. Voie A. Voiture 10. Place 25. Côté fenêtre. Sens contraire de la marche. Tournée vers ce qu’elle laisse. Adossée à l’après. S’asseoir dans le sens de la marche, ce serait se projeter. Aller de l’avant. Pour l’instant, elle n’en a pas envie. Pas tout de suite en tout cas. Une petite famille s’installe tout près. Des valises à jucher tout en haut. Elle observe tout ça dans le reflet de la vitre. En surimpression rouge et bleue, un autre train sur la voie. Avec d’autres visages. Soudain, sensation de mouvement. De quitter. De s’éloigner. Non, c’est le train d’à côté. Fausse alerte. Le corps reste immobile quand le regard s’installe déjà dans la sensation du départ. Les wagons du train voisin défilent avec les visages. Le quai d’en face est vide maintenant. Un pigeon prend possession d’un bout de rail. Voix du contrôleur. Prenez garde à la fermeture automatique des portes. Attention au départ. Le signal sonore retentit. Le train s’ébranle. Sur le quai, les visages s’agitent. Flou des mains qui se tendent puis s’effacent pour finir. A sa gauche, les rails défilent doucement d’abord et puis de plus en plus vite. Traverses, ballast, on ne distingue plus rien. Les rails se font et se défont. Elle lève le regard. Plein soleil qui écrase le paysage. Ciel blanc. L’œil finit par s’accoutumer. Graffitis. Wagons de marchandises. Voies à l’abandon mangées par les touffes d’herbes. Le train prend encore de la vitesse. Elle regarde s’éloigner la ville. Prendre du champ. Traversée du fleuve. Bancs de sable. Depuis le pont, elle embrasse le quartier de la gare du regard. Vision rapide d’un passage à niveau. Pavillons de la ceinture urbaine. Jardins partagés. Balançoires attrapées au fil du regard. Les façades grises et les toits d’ardoise se font plus rares. La ville disparaît. Elle se lève. La place d’en face est libre. Elle s’y installe. Elle s’éloigne mais vers l’avant. Son regard avale les paysages désormais. Elle les emporte avec son désir tout neuf de départ.

proposition n° 5

Les gouttes de pluie qui tombent du fil électrique sur le toit du fourgon jaune moutarde garée dans la cour le temps d’un week-end. Les petits éclats de peinture rouge écaillées sur le seuil de pierre. Le vert délavé par le soleil des chaises en plastique. Sur la toile cirée, un jeu de cartes et deux galets. Une araignée noire juste au-dessus du lit de camp dans la chambre du fond. La grosse clé de l’armoire en bois sur le carrelage froid. Le creux des oreillers au petit matin. Un rayon de soleil par le volet entrouvert : poussière de lumière dans la pénombre des siestes. Une serviette de bain, poissée de sel, sur le petit muret.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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