Milène Tournier | C’est par les escaliers...

« construire une ville avec des mots », les contributions

Milène Tournier est l’auteure, pour un clan grandissant de passionnés, d’une oeuvre texte et vidéo proliférante et totalement novatrice, pour l’instant à suivre uniquement sur sa page Facebook. FB.
proposition n° 1

On revient, on revient c’est par les escaliers. Le petit moulin du jardin tourne, il ne sert qu’à tourner, et montrer le vent, que c’est du vivant, pas en photo. On revient, on a garé la voiture devant. C’est l’entre temps qu’il y a, entre les choses et revenir, entre l’arrière de la voiture et avoir grandi, avoir grandi tellement qu’on a le permis. L’allée du garage, qui descend. Le jardin, qui fait le tour. Les escaliers, qui montent, pour l’instant. Ça y est. Elle a posé sa main sur la rampe qui mène à la terrasse, elle est la petite fille. La fille du père, celle du fils de la maison. Elle revient, c’est juillet, c’est juillet comme chaque année et comme toutes les vacances. Juillet d’ici dans le plein oubli de bientôt septembre, d’à nouveau les longs matins, le gris, les froids. La chaise en plastique blanc, à côté de la table que recouvre la nappe, la chaise en plastique mais indépendante de la table, une chaise pas pour manger, une chaise à lire et tricoter, une chaise à ouvrir le journal, à caresser le chat, et une table à poser les lunettes, à poser l’avant-bras. La terrasse, boucle d’oreille de la maison. Les géraniums à affronter les montagnes, et les belles lettres du nouveau Super U, à se dessiner dessus comme si Hollywood, Hollywood à soudain Devecey. On revient, et puis on repart, c’est pour faire la mer, il n’y a pas la mer, ici. On repart, le taxi nous a attendue. On repart, à 110 kilomètres heures, comme recommandé sur les routes de campagne. On repart, on a quatre ans, à l’arrière du taxi, mi-juillet tout ça d’été, et les yeux sur le fil électrique qu’on dirait bien que c’est toujours le même morceau de caoutchouc qui vient avec nous dans la vitre dans la fenêtre, comme parfois en ballades les chiens inconnus. Besançon Viotte, Madame.

proposition n° 1

Un verre de jus d’oranges maigre, acheté au Super U tout près pratique. Une belle entame de brioche au beurre, dense à la base, et puis qui éclate en joyeuses collines et boutons d’or, elle aura gonflé dans le four, poussé par-dessus la tôle du moule, l’enfant qui se penche à la rampe sur le bateau pour voir et toucher la mer. On la tiendra, pogne et torchon, à son extrémité, pour faire au couteau de belles tranches de mie jaune et filante à déchirer aux doigts. Les chaises disposées autour de la table, pas rangées contre ni déjà basculées sur pour bien le balais et ramasser les miettes, les chaises en action, à juste ça de la table qui laisse supposer qu’il y a d’ordinaire ici des corps, celui, énorme, de la grand-mère, sa jambe droite tendue en travers à faire sous la table un cinquième pied, et celui du grand-père, à pas bien décider s’il faut ce matin pester ou s’attendrir du chat roux encore venu sur ses genoux et qui l’empêche de bien se servir. Le cil de l’horloge comtoise bat dans son coin, à dire que c’est le même monde, depuis toujours. Il restait une brioche dans le congélateur. La grand-mère en faisait l’hiver pour de quoi l’été, une à une et pis congelait. Les images et les gâteaux restent, après les corps. La brique on l’a achetée nous, au super u tout près, pratique c’est vrai. Pourquoi revenant dans l’image c’est revenant comme belle fille, dans ce tact-là des belles filles à faire près des hommes dans la maison d’enfance les gestes des mères mortes, et dans l’inclinaison douce d’y adjoindre leurs façons, et par exemple les tranches on les fera plus fines. Pourquoi revenir dans la pièce après les corps, revenir dans l’image alors, c’est revenir dans des délicatesses de belle-fille ou de narratrice, de par exemple pas sortir la petite motte de beurre avec la brioche, yen a déjà assez dedans, mais plutôt la confiture celle avec sur l’étiquette le nom de l’année et puis "reines claudes", et de passer mon bras dans le dos d’un mari, silencieusement, avant de lui demander tout doucement "est ce que tu sais si ta mère avait d’autres sacs de course ?", et de gentiment m’activer pour trier dans la cuisine ce qui se tient et ce qui ne se garde pas.

proposition n° 3

Quand on aère, on entend bien la petite circulation, le rond-point un âne à répartir ses charges, entre qui va vers la grand-ville, vitres baissées, l’air chaud d’été à s’engouffrer dans la voiture comme chat qui frôle jambe de pantalon, France Bleu Besançon, fruits fête et fleurs, et qui va au village, et parmi ceux-là qui y vit, qui vient seulement pour le beau Super U tout neuf, pratique, et qui pousse un peu jusqu’au cimetière, pratique aussi. Les belles lettres bleues SUPER et le U rouge, à se détacher sur la montagne derrière qui fait fond, comme si le titre d’un film. Quand on aère c’est ce tout ça de la grand-ville qui se rapproche soudain comme une main dans le dos de l’horloge comtoise plantée plein juillet dans la pièce dans la maison dans le village dans la France. Quand on aère, la ville accoste, rue de bonnay, rue de Vesoul, N 57, rue de Belfort, dans cette consanguinité là de donner aux noms de route des noms de villes, pour que les villes soient importantes, qui ont leur nom qui ont leur rue, et que route de chatillon, pour chatillon le duc, n’ait, après tout, rien à craindre ou envier des superbes routes d’espagne. C’est sur le rond-point qu’il y a peu les villageois, une soixantaine, ont refusé l’implantation de ce qui aurait dû être la plus grande usine de méthanisation de France, à Devecey, et pourquoi pas les déchets nucléaires à Devecey, sous le petit moulin du petit jardin ? Dans le Grand Besançon comme on dit Grand Paris, le grand besançon pour pas dire le minuscule devecey, qui doit tout à son super u comme dans les contes une jeune fille pas futée doit tout à son père, sa richesse, sa beauté, et passe une belle vie, sans s’apercevoir jamais qu’elle lui doit tout, que même être debout c’est lui qui tient derrière. Quand on aère, on est moins sur une île, chat roux, tricot, aiguille longue, panier à pelotes, et lignes de potager à s’étaler derrière le grand-père comme se rangent, modestes, un à un les instruments derrière la belle chanteuse de cabaret et dans son ombre. Si on se réveille la nuit, et qu’on vient coller son dos nu à la vitre un peu fraiche de l’horloge, sentir le temps battre dans le dos, comme une main lourde et calme de médecin qui fait respirer, qui écoute comment, si on se réveille la nuit, et qu’on se lève, comme les chats et comme les enfants qui tremblent sans rien dire aux parents, si on se lève la nuit et qu’on regarde par la fenêtre, la petite station drive essence du super U a des airs d’aéroport, et s’il y a, dans le monde, des extraterrestres, s’il y a grand besancon grand paris grand univers, d’autres humains que les humains, c’est sans doute là qu’ils viendraient atterir, route de bonnay super u de devecey.

proposition n° 4

Et immanquablement, alors que la sortie nice nord de l’A8 venait d’enfin nous déposer, comme une cuillère, entre les tours HLM de la cité batéco, le père faisait la blague : « Vain dieu, vlà Devecey », et cela sans doute aurait pu être un jeu, un de ces jeux de voiture, pieds nus vitre baissée et longs trajets, de soudain superposer le très calme de devecey, ses 14 h immobiles comme le silence qu’il devait y avoir dans les bocaux du grand-père, entre les haricots dressés debout sous le joint caoutchouteux orange à faire le vide dans le bocal, à mettre du rien du tout du même pas d’air dedans, et la présence impressionnante des blocs batéco, les balconnets montés serrés les uns sur les autres, dans une densité démente et c’était, si on y pensait, tout à fait étrange que les maisons bercées du balancier égal des horloges comtoises répondent au même besoin que les barres d’immeubles, d’habiter quelque part, de ranger le temps au moins de la nuit un par un les corps des humains. Entre temps, entre devecey et bateco : des largesses d’autoroutes, les serres en demi cercle, les succinctes collines, les longues et plates granges à surnager les plaines jaunes, les superbes diagonales de tragédiennes des éoliennes, le tendre des tout petits cimetières carrés pleins de tout petits morts carrés auxquels avaient mené de petits chemins de dessins, le très sombre parfois d’un bosquet, la répétition des champs et l’alternance blé maïs… On aurait parfois fait le jeu, le jeu de voiture, de quitter l’enroulement du ciel, la grande toile parachute à boucler finir l’image, pour se livrer à la petite hypnose d’éperdument suivre la danse des fils électriques, qui s’écartent et se rapprochent, torsadent et alors que bien sûr l’on sait, c’est le paysage derrière qui bouge, change, avance ou recule, et les fils, eux, ne font que poursuivre une même ligne, mais l’on se serait longtemps abandonné à la fièvre de savoir une chose et d’en voir une autre, d’en croire, alors, une autre. Entre temps, entre devecey et bateco : la nuit à tomber dans le ciel, et peu à peu sur le paysage et qui finalement s’engouffre dans la voiture, comme dans les contes une femme fait du stop sous une pèlerine, dans le froid le noir, et c’est la mort. Entre temps : les voix utérines du dedans de la voiture, celles ventriloques, pleines d’ouate, de la radio, celles, devant, du père la mère, qui presque appartiennent au défilement du paysage, le père la mère qui sont peut-être, d’être à deux, d’être à l’avant, d’être longtemps, d’être épaule contre épaule et le paysage entre comme un enfant, qui sont comme une route comme une mer, une route qui garderait tout ce qu’elle a fait surgir et apparaître, qui emmènerait avec elle, sur elle, tout son au fur et à mesure, et sans rien perdre jamais, une route sans mémoire et sans perte alors, sans huile chaude à fuir du moteur par le bas, une route comme juste une longue description, une route comme si grandir c’est de plus en plus d’images et des souvenirs à se coller monter les uns sur les autres comme balconnets et faire une tour à mille étages et finalement tomber tout plat d’en haut, tomber tout plat, en bas, plat comme mourir et plat comme les paysages quand on est très loin, et que les maisons, alors, deviennent des images, l’épaule père et l’épaule mère des personnages, plus plats que des haricots de bocaux. Entre devecey et batéco, entre les au-revoirs par la fenêtre du grand-mère de la grand-mère, encadrés comme si déjà une photo, et la blague du père à batéco, l’horloge du salon avait dû tanguer huit fois. Entre devecey et bateco, sortie dôle montbéliard dijon et lyon, sortie marseille toulon et nice, on a tranché le beau morceau de comté d’auxan-dessous sur l’aire de montelimar.

proposition n° 5

Au pied de son lit, la vieille s’octroie un petit confort et tourne un à un ses chaussons qu’elle place délicatement sous ses rotules, pour prier. Le ciel trame son orage juillet. M. Moutenet hésite à se pendre dans sa cuisine du bas, la vie c’est long et le pommier a pas donné, mais d’abord retire du mur les belles dames à belle poitrine qu’il découpait parfois dans l’est républicain et punaisait. La groseille le long du mur finit de lustrer son rose transparent, traite la framboise de femme à barbe. Un avion passe au-dessus, on accouche madame Vieillevie, ardèchoise la trentaine, en direction du Japon, par césarienne. Sur la table des voisins tremble le maxicosi et meurt dans le pièce du haut la vieille, la queue du chat grimpe et descend, qui fait bouger les portes. Une fenêtre claque, dans une semaine la femme demandera le divorce, elle n’en peut plus, et ils ne peuvent pas fermer les portes mince à la fin, elle devrait rester au lit, tiens, ce matin, ils verraient tous bien. Au cimetière un grand frère éclate de joie, de voir arriver une petite sœur de scarlatine et sans voir la mère, au-dessus d’eux qui pleure, et comme ses mains sont petites blanches et froides, juillet de cette année. La mouche fait des longueurs de brasse, sous la nappe. Rayons des shampoings Super U, derrière les démêlants un steack haché, la mère n’a encore pas osé ce matin, le voler, et son mari qui a besoin de fer, de fer et d’oméga Madame Bailly, a bien dit docteur bourdon. Sur la nappe dans la cuisine coule un camembert. Mars tout là-haut fatigue et dégringole, un dieu gentil la rattrape qui la lance avec le plus de force qu’il peut. 28 rue Le Chasnois, le petit Arthur s’étonne de voir arriver par-dessus sa haie un ballon rouge, son voisin le fils Tisserand sans doute, qui l’aura perdu. Un petit garçon avale un noyau de cerise, et n’ose rien dire, il touchera longuement ce soir sa petite pièce de monnaie au derrière, inquiet. Une serviette en papier se défroisse et va s’envoler. L’horloge comtoise sue, des perles nacrées sur sa vitre fragile. Une fourmi dévale le store rayé qui couvre la terrasse. La vieille râle de ne pas trouver son fémina, et sans voir qu’il est sous le coussin de chaise sous ses fesses. Une tomate pousse aux flancs. La bulle que vient de former Arthur passe désormais par-dessus la haie de Monsieur Tisserand. Au 29, les chevilles de Solange s’entortillent sous son bureau d’adolescente, et dans sa résolution de tout dire à ses parents, que son amoureux est à la prison de la butte et qu’elle a besoin, pour le voir, de leur autorisation écrite et signée, et s’ils refusent, elle partira elle trouvera bien à la citadelle, un travail, par exemple nettoyer la cage aux lions ou celle des lapins.

proposition n° 6

On fera, après manger, une promenade. Comme si l’on était dame. On revient comme reviennent dans les films les actrices, et l’on croise en fin de film des lieux traversés au début, et qui riaient. On oubliera par exemple la main au sexe qu’on a portée, chemin des criantes, d’une soudaine envie de pisser, et l’on n’osait quand même pas se déculotter et faire, effrayée par un de ces pédophiles de documentaires de villages et de vacances, de promenade toute seule toute fière d’avoir douze ans, d’avoir le droit, et puis courir pour rentrer au chanois. On pourrait profiter d’être là, pour rue des charmes l’auto-école Romeo, moins chère sans doute qu’à Paris, et plus facile ici, conduire. On pourrait profiter pour bien des choses, trouver mari et pondre, y’a vain dieu plus de places que de mômes à la pom’ de reinette, ou pour au moins, route de voray, passer chez Freddie et Louisette, se faire franger. On s’étonnera des familiarités de Super U et comment font alors les alcooliques ici, s’il leur faut chaque fois pousser jusqu’à Chateaufarine le Géant Casino ? Et quoi faire alors, à Devecey, rue le Chanois, sans permis sans mari et ayant déjà pissé, quoi faire si remontée cette fois sans les parents, dans juste le grand trou de l’été, quoi faire à part la journée sur la terrasser regarder se garer repartir les voitures sur le parking comme mouche sur vache lasse et, à peine plus loin, le portail du cimetière s’ouvrir sur la famille en grappe et endimanchée, encore tout plein de places pour enfants de moins de sept ans pleine terre 50 euros la concession de 50 ans, et à hair alors soudainement la vie, et ne plus savoir du tout, comment passer ne serait-ce qu’une journée, avec , dans chaque main, à la fois un corps et une ville.

proposition n° 7

La fenêtre est toujours là, à hauteur de jardin, au-dessus de l’évier, dans la cuisine du bas, celle pour l’été, avec sa friteuse superbe et de vielles feuilles de l’est républicain pour faire la nappe. La radio chante les mêmes chansons de juillet, à nouer grandes mélancolies et petites joies. L’été aussi, pareil, énorme, qui voudrait sur deux mois rattraper toutes les chiasses de petits matins écoliers d’hivers gelés à sortir la voiture du garage et avoir à l’arrière déjà les pieds froids. Même les framboisiers et les cassis sont là. Et les groseilles. Un nouveau chat quand même a remplacé l’ancien. Le petit moulin tourne, c’est le même vent, dans le même sens. Tout est pareil et l’on pourrait être il y a cinq ans. Tout est pareil, le temps ce n’est pas comme la neige, ça ne rajoute pas du blanc sur les choses d’avant. Mais rien n’est pareil si, passant en courant devant la fenêtre au-dessus de l’évier aucune main n’a vigoureusement attrapé la cheville, rien n’est pareil si la grand-mère n’est pas à son évier, à parfois lâcher le bout de tuyau silicone rajouté sur le goulot histoire d’aller bien tout partout, pour saisir la cheville nue qui passe devant, si la grand-mère n’est pas à son évier comme capitaine, debout, et alors qu’on sait que sans nous, sans nos deux chevilles à régulièrement passer comme reviennent dans les chansons les refrains, elle serait assise sur tabouret, à laver les assiettes sans fatiguer de trop sa jambe raide. On revient, et tout est pareil. On revient et rien n’est pareil, si manque l’empreinte d’une main à la cheville.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 17 juin 2018.
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