Françoise Sullivan | Sa seule histoire

« construire une ville avec des mots », les contributions

Au fil de l’eau en aviron, sur un fil en écriture, en jeu dans l’enseignement, en grand écart avec les Etats-Unis.
proposition n° 1

Elle a garé la voiture devant le parterre fleuri. Un petit drapeau américain était planté dans la terre parmi les coquelicots orange — autre histoire de territoire —. Elle n’est pas descendue de suite. Que vient-on chercher lorsque l’on revient ? Si c’était à refaire ? Elle avait dans la bouche le goût du café pris en bas, au petit centre commercial. La deuxième tasse était offerte, elle en avait trop bu. L’acidité de la boisson — ou du retour —, formait une boule de chiffon dans son estomac. Elle espérait qu’il était suffisamment tôt pour ne rencontrer personne. Il fallait impérativement que les murs du grand bâtiment en bois qui abritait les appartements ne témoignent que de sa seule histoire. Inutile de fermer la voiture à clé ici. Dès les premiers pas, elle a senti le crissement des feuilles mortes, sous ses pieds, sur l’allée pourtant à présent cimentée et fraichement balayée. Elle a levé les yeux vers les érables. Les feuilles vert tendre ne frémissaient même pas. Elle aurait juré entendre les enfants courir dans les tas de feuilles rouges et se précipiter sur les marches du porche... premier arrivé… gagné ! Les planches du seuil allaient-elles encore légèrement craquer pour elle ? Elle s’est arrêtée au troisième appartement. Sur la gauche de la porte d’entrée grise, il y avait la sonnette blanche — pas la peine, elle ne marcherait pas-. Et la clochette pendue à la poutre ? Elle a tendu la main vers la porte moustiquaire. Il y aurait le cliquetis puis le grincement lorsqu’elle la tirerait. La serrure de la porte d’entrée tournerait facilement, le loquet plat résisterait un peu. A l’intérieur, le crochet s’ouvrirait et la porte à peine ouverte, son regard se poserait sur la tête noire de Giacometti. Ils avaient encadré le cadre dans autre cadre — doré celui-là —. Au fond du salon, un feu de cheminée craquerait. Elle poserait son sac sur les étagères en bois qu’il avait faites à l’atelier menuiserie. C’était la couleur du séquoia et l’arrondi des angles qu’elle lui avait dit aimer. Elle a regardé sa main. Elle ne la reconnaissait pas, inerte, là, le pouce sur le loquet, sans pression aucune.

proposition n° 2

La fenêtre à gauche de la porte était ouverte, la partie inférieure remontée. La moustiquaire faisait écran. Une pousse de lierre grimpait le long du mur de planches, montées à l’horizontale, comme pour souligner que le bâtiment s’étalait en longueur sur la pelouse et laissait aux arbres, le ciel. Sur la droite, deux fenêtres encore, fermées et doublées d’épais rideaux rouges, indiquant un autre appartement. Un porche en bois blanc délimité en ses côtés par une petite rambarde, encadrait la porte d’entrée noire. De longues trainées jaunâtres sur les poutres marquaient le passage de l’hiver. Le carreau d’une des fenêtres du haut avait été recollé avec du scotch marron, du type utilisé pour fermer des cartons de déménagement. Contrairement à bien des maisons qui ressemblent à des cercueils dans lesquels on imagine des corps allongés sur des lits rigides, ce long bâtiment paraissait, sans raison aucune, plutôt en vie dans le silence matinal.

proposition n° 3

De l’autre côté de la route, un bois touffu sur une bute. Une double ligne jaune interdisait les dépassements. De toutes façons, la distance séparant les deux croisements ne l’aurait pas permis. Aucun piéton ne s’aventurait sur cette route, rien de prévu pour eux. Quant aux cyclistes ? Au croisement, en contrebas, trois directions possibles. Dans un sens, Dover ; à l’opposé, Madbury. Les autres panneaux ne pouvaient être lus que par les automobilistes arrivant en sens inverse. Ils avaient passé la petite église désaffectée, silencieuse sauf le dimanche soir lorsque transformée par un violon en salle de danse. Ceux qui allaient tout droit se dirigeaient vers la ville de briquettes rouges dont l’usine avait été réhabilitée en centre commercial. Ceux qui tournaient passaient devant d’énormes serres, approvisionnant les fleuristes des environs, chose indispensable lorsque l’hiver et son épaisse couverture blanche faisaient douter du retour tant attendu du printemps. Un peu plus loin, les automobilistes ralentissaient au panneau jaune qui disait « Slow down » et pour qui ne savait pas lire, énonçait la même chose par le dessin d’un enfant jouant avec un chien, comme en ombres chinoises.

proposition n° 4

Echangeurs, bretelles, autoroute 95. Camions rutilants -– hauts sur roue -–. Péages, caisse automatique, panier métallique, bruit des pièces dans une fente. Feu vert, barrière ouverte. La vitesse est trop monotone, il est tentant d’accélérer tout en gardant l’œil sur le rétroviseur par crainte de gyrophares bleus. Pont au-dessus de lagons d’un bleu royal. Encore l’interminable vert des sapins. Autre péage et une fenêtre qui s’ouvre sur un visage dont on n’a pas le temps de retenir les traits, d’autant que la cabine est sombre. Salutation monosyllabique, barrière ouverte. Le vert reprend, sombre, monochrome. Enfin une éclaircie et une vaste prairie jaunâtre. Une ferme ? Vibrations des roues sur un pont enjambant une baie. L’eau sera prise dans la glace en hiver, pour l’instant, elle coule bleue. Grand panneau vert signalant une sortie par une flèche blanche. Une grosse boule de couleur orange découpée dans le ciel indique une station essence 69. Les maisons, blanches au toit gris avec leurs boîtes à lettres en aluminium, sont à présent régulièrement espacées entre les croisements à angles droits. Elle a appris à se repérer en comptant les « blocks » avant de tourner.

proposition n° 5

La nuit, la lumière ne pénètre pas dans la vaste cave à odeur de cendres. La porte s’ouvrant directement sur l’escalier sans rambarde, c’est un petit vide avant de trouver appui sur une marche. L’interrupteur se trouve juste sur la gauche, à hauteur d’épaule. Sa main effleure le mur en bois, plus rugueux que la plaque de plastique rectangulaire dans laquelle l’interrupteur est inséré. Ses doigts ont appris qu’il y a juste une rainure avant la sensation d’une infime surélévation associée à une matière lisse. Ils tâtonnent avec une légère inquiétude, prêts à se retirer au cas où une araignée velue... Mais voilà la petite buté de l’interrupteur, et le rectangle blanc sur le mur en bois gris. Le jour, c’est plus facile, il y a écrit « ON » et « OFF ».

proposition n° 6

Dimond Library, le nom du bâtiment était gravé dans la pierre à l’entrée. Quel étonnement quand en regardant sa carte de bibliothèque, elle s’était aperçue que ce n’était pas Diamond Library -– comme le joyau -–, mais Dimond -– comme Christenson, Thomson, Engelhardt, noms d’illustres personnages. Comment mal lire à ce point, tous les bâtiments de l’Université portaient des noms propres… Après tout, dans une bibliothèque, il s’agit de circulation de fluides, de cristallisation, de sédimentation…

proposition n° 7

Le chemin en pente devait être par là, juste après le laboratoire d’observation maritime de l’Université qu’elle venait de dépasser sur la gauche. Elle n’avait jamais vu personne entrer dans ce bâtiment, ni de voitures garées, à croire que l’endroit était désaffecté, ou n’était ouvert qu’en hiver quand elle ne venait plus à cause du verglas. Scott lui avait montré le sentier qui menait vers la baie. Ils s’y étaient retrouvés plusieurs fois pour faire de la photo en fin d’après midi. Le jour où le vent avait soufflé si fort, presqu’en tempête, il avait fait une série d’ombres sur l’eau. Il voulait faire une expo sur la mer — pas de personnages, ni d’objets, simplement la mer, en noir et blanc —. Elle s’intéressait plutôt aux arbres, surtout lorsqu’ils étaient morts ou solitaires et avait pris un énorme tronc échoué sous tous ses angles. Elle lui trouvait l’air d’un monstre marin. Lui, insistait que ce n’était rien d’autre qu’un tronc … arrête de ramener tout à autre chose, regarde plutôt la découpe sur l’eau, en fond, et pense à ce que ta photo peut raconter… Scott était parti au Japon et elle n’avait de lui qu’une photo de son mariage avec Babette. Elle avait voulu prendre d’autres photos pendant la cérémonie mais dès le premier déclic, elle avait senti que ce bruit n’était pas de bon goût, et comme elle ne savait pas comment désactiver le son sur son appareil, elle n’avait pris qu’une seule photo d’eux, plus tard, devant une table, souriant à l’objectif. Elle ne lui avait jamais montré la photo pour éviter ses remarques… si il n’y a rien qui se passe dans une photo, jette la. Il lui faudrait vérifier, en rentrant, si la photo était toujours dans la boîte en fer. Le chemin ? Elle était sûre d’être allée trop loin à présent, mais peut-être pas… Le jour où Scott lui avait annoncé sa mutation, ils s’étaient assis sur le tronc d’arbre, à écouter les vaguelettes faire rouler les galets sur la grève… tu as vu, c’est drôle comme la vague résonne avec une telle ampleur par rapport au mouvement des galets, ça fait un sacré bruit pour si peu de mouvement… En réponse, il lui avait fait un long discours sur les forces de frottement…

proposition n° 8

Ce matin encore, tout était blanc. Les enfants avaient fait un énorme bonhomme de neige devant la porte d’entrée… pour protéger la maison contre les méchantes sorcières. Ils lui avaient collé des coquillages pour les yeux, la traditionnelle carotte pour le nez… pas besoin de bouche, un bonhomme de neige, ça ne parle pas et on va lui mettre une pelle dans les mains, c’est mieux qu’un balai. L’hiver, la nuit tombe vite, il fait déjà noir dehors, la pluie crépite contre la vitre. Comment leur dire demain matin, lorsqu’ils se réveilleront, que leur bonhomme de neige aura fondu avec la pluie ? Il sera véreux, criblé de trous, le globe oculaire vide, la pelle à terre. Les méchantes sorcières de pluie l’auront transformé en un tas de neige molle flanquée d’une carotte piquée de noir. S’il faisait froid au moins, elles auraient fait un glaçage qui l’aurait protégé des mauvais sorts…

proposition n° 9

Bruit de feuille de papier, un léger claquement, comme celui d’une voile en moins fort. Frottement du coude sur la table en bois à mesure que le stylo plume avance sur la page. Raclement d’un tiroir, remue ménage, comme quand on fouille pour trouver quelque chose. Silence. Une fermeture éclair est ouverte. Frôlement de livres les uns contre les autres suivi d’un bruit sourd sur la table — bruit d’empilement de livres ou cahiers—. Grincement de porte venant d’une pièce en bas et en même temps, ronflement d’un moteur de voiture. D’un coup sec, la porte claque. Rires d’enfants, bruit étouffé d’un sac probablement jeté au sol, voix d’homme, autoritaire, « calmez vous, ce n’est pas le moment ». Petits pas feutrés, comme sur une moquette, qui se dirigent vers une autre pièce. Bruit d’une poignée de porte tournée et relâchée. Rires retenus. Bribes de voix féminine provenant d’une radio, mélodie plutôt déclarative, intonation chantante — la teneur de la communication est incompréhensible, le volume est trop bas—. La voix cesse, remplacée par de la musique, essentiellement composée de basses en rythme régulier avec des pointes aigues comme des sifflements vibratoires. Crissement des pieds d’une chaise, petits craquements pétillants—qui laissent penser que la chaise est en osier, il est certain que ce n’est pas du plastique—. Le plancher craque, pas lourds dans l’escalier, comme si tout le poids du corps tombait sans retenue. Voix féminine, presque un chuchotement, « pourquoi tu restes dans le noir ? »

proposition n° 10
1

Elle a compacté un peu de neige entre ses doigts pour en faire comme une truffe en chocolat blanc. Elle l’a portée à la bouche. Etonnement des papilles gustatives. Simple moment de jouissance.

2

Il pleure dans le berceau. La main tâtonne — le drap est tiède autour de son petit corps, sec sous les fesses —. Ses doigts s’arrêtent sur une peluche de forme fine, à poils courts — le dauphin ? — puis sur un objet mou en plastique, rencontrent le bois dur et lisse des barreaux du lit, le vide, et poursuivent en pointillé. Il pleure de plus belle. Poils doux, tête molle, « Le voilà ton doudou ! ».

3

Boisé ? Non, fruité. Elle a envie de dire “fraise”, ou “vanille”. « Melon » ? Elle ferme les yeux, replonge le nez dans le verre. « Cuir ».

proposition n° 11

Dimanche, ou un autre jour, il est 10 heures. Dehors, le noir de la chaleur du goudron tranche avec l’avancée en toile orange qui protège l’entrée. La lumière ne pénètre pas assez dans le hall, les néons sont allumés. Contre le mur, d’énormes poubelles grises, des chaises vertes empilées ; aux murs, des panneaux d’affichage, une pendule ronde ; au fond, en face de la porte d’entrée, un large comptoir en quart de cercle — un bureau d’accueil— et assis derrière, un homme, vêtu d’une veste jaune, qui somnole derrière ses lunettes. Il ouvre un oeil quand un jeune homme, polo rouge près du corps, bonnet bleu foncé jusqu’aux oreilles, leggings et bottes, rentre, s’avance en boitant, se balance un instant au milieu de l’entrée, fait demi tour, repart dans la rue. L’homme à la veste jaune, étend ses jambes sur une chaise à roulettes, reprend sa sieste. Une femme entre. Collants bleu écarlate, jupette noire, t-shirt blanc, bandeau aux couleurs de l’arc en ciel, rayonnante, rouge à lèvre vif, elle se pose contre le comptoir de l’accueil. « Je voudrais un lunch ». L’homme en jaune attrape une poche en papier sans se lever, « Tenez ». Le jeune homme au bonnet revient, se dirige vers un recoin derrière l’accueil. Il s’appuie de la main gauche à la fontaine à eau, se baisse vers le petit jet d’eau. Puis il va demander son lunch. C’est un autre homme en veste jaune et lettres noires « GLIDE STAFF » qui lui tend un sac en papier. Lundi, à 10 heures, la distribution de repas recommencera. Ce sera un homme tenant un chien dans les bras qui viendra demander sa poche de lunch. Il s’appuiera au comptoir de l’accueil un instant, entre les inscriptions « Welcome » — « Bienvenidos » — « Tout représentant de l’ordre public doit se présenter à l’accueil avant d’entrer ». Il lira — sans lire — la grande inscription au mur blanc « Glide is for the people ». Mardi à midi, ou un autre jour, elle rentrera chercher un repas en tirant sa valise qui contient toute sa vie. Mercredi, à n’importe quelle heure, il passera, avec son mal au dos et rien dans les mains chercher un lit. Il ira droit vers l’ascenseur, et lira ¬— l’œil vide — en attentant l’ouverture des portes « 6 - centre de santé ; 5 – conseil juridique ; 4 – seringues et tests, centre de bien être ; 4 – communications, salle de conférence ; 3 – administration ; 2- sanctuaire, bureau de l’église, centre pour les femmes ; 1 – toilettes, centre de jour ; B- cuisines, salle à manger ». Mercredi , à 15 heures, ou à une autre heure, se croiseront, dans le hall d’entrée , devant l’accueil, elle, en jaune — personnel de Glide — sourire édenté —, « tu vas bien ? » et lui, qui se dit elle, haut fleuri, sac noir, téléphone portable à la main, ne répondra pas. L’air hagard, elle rira, se dirigera vers la fontaine à eau et après avoir bu repartira dehors avec dans la tête le bruit de la rue — voitures, syncope de sirènes, interjections— , qui se fond à la musique qui la tient — debout.

proposition n° 12

Elle ne parvenait pas à retrouver la porte de la galerie marchande par laquelle elle était rentrée. Reprendre en sens inverse l’allée couverte, ombragée d’arbres plastiques. Quel étage ? Rayon chaussures ou peut-être jouets dans ce qui semblait ordonné, rangé, classé, trié par besoins imaginaires ou réels — « oh reason not the need, our basest beggars are in the poorest thing superfluous » sont les bribes d’une tirade du Roi Lear qui lui ont traversé la tête — elle avait arpenté les ruelles pour apprendre ce texte, il y a déjà deux ans de cela, le reste du passage était perdu dans les méandres de sa mémoire—. Vers la droite ? Déjà passé ce magasin de vaisselle. Monter par l’escalator ? Les gens descendaient, la galerie allait fermer. Elle s’est arrêtée devant une vitrine de luminaires. Elle reviendrait.

proposition n° 13

Sur le banc public, devant un magasin de presse, un homme d’une quarantaine d’années est assis, type latino. Il semble ne rien attendre, le téléphone portable entre les mains. Il est penché en avant, les coudes sur les jambes. On pourrait penser qu’il dort mais son corps est trop tendu pour cela. Il porte la solitude sur son vêtement noir. Une femme s’arrête en face, au passage clouté, regarde de chaque côté, et avant de se lancer, regarde encore. Elle traverse à pas rapide. Son pantalon rose lui donne un air de petite fille pour une sexagénaire. Elle rentre dans le pressing à droite du banc, en ressort avec un cintre d’où pend un costume d’homme sous une housse transparente. Elle marche, fière, comme si elle promenait quelqu’un à son bras — qui lui tiendrait une compagnie docile—. Arrivée à sa voiture, elle ouvre la portière du passager avant et prend bien soin d’installer le costume sur le siège, à ses côtés. Elle démarre. Le costume ne dira rien, celui qui le portait n’est plus là ¬—¬ mais elle fait comme si ¬et le porte à nettoyer tous les premiers du mois —. Au loin, un train siffle, c’est un Santa Fe, puissant et grave. Des freins crissent, une jeune femme, leggings noir et haut rouge, descend d’un vélo et l’accroche à un panneau devant la salle de fitness. Elle réapparaîtra quatre vingt dix minutes plus tard, les cheveux mouillés et croisera une autre femme à la casquette verte, en shorts, qui marchera tout en consultant son téléphone portable. Elle s’arrêtera pour taper un SMS. Leurs regards ne se rencontreront pas. Peut-être étaient-elles à la même école plus jeunes ? Elles auraient pu se reconnaître, surtout qu’il y a peu de gens comme la femme à la casquette avec un visage autant couvert de tâches de rousseur. Une voiture se gare. La portière s’entrouvre et un pied chaussé de tennis bleus avec un N orange fluo se tend au dehors, reste un instant en suspend. Suit une jambe assez forte, une autre jambe chaussée de la même façon, des shorts bleus, une poitrine imposante, une tête grise bouclée. Juste un peu plus haut, le feu change du vert au rouge. Un couple passe, lui chapeau de paille, elle, sac à dos. « Si tu ne veux pas aller le voir, je peux y aller seul ». Ils tournent à droite après le feu. Ils n’ont pas vu la vieille femme qui tient un panneau en carton sur lequel elle a écrit qu’elle avait faim, qu’elle avait été expulsée de chez elle, qu’elle avait passé sa vie à travailler. Elle a la bouche tirée comme une bourse plate et cligne des yeux, le regard droit. Le feu passe au vert.

proposition n° 14

Il rentre dans le centre social les bras levés, comme en signe de victoire. Il s’arrête au milieu de l’entrée, vacille, reprend son équilibre, remonte son pantalon, traverse et se dirige vers la salle du fond. Il s’installe sur une chaise verte en plastique appuyée contre le mur. C’est là qu’il vient faire une sieste. Une femme afro-américaine le salue, lui adresse quelques mots tout en cherchant quelque chose dans son sac à main noir. Le pull qu’elle tient d’une main la gêne, elle le met sur son épaule. Elle est en débardeur blanc et porte une énorme cicatrice sur l’avant bras. Ses longs colliers en perles de pacotille clinquent contre le sac. Elle avance toujours en cherchant ce qu’elle semble ne pas trouver et sort de la pièce sans lever les yeux. Dans l’encadrement d’une porte, sur le côté, un homme également afro-américain, vérifie la fermeture de ce qui est une issue de secours. Il appuie d’une main sur la porte et de l’autre sur une barre transversale. Son vêtement tout blanc lui conviendrait pour un service à l’hôpital, mais son chapeau en paille noir irait plutôt pour un joueur de guitare dans un orchestre de jazz. A son cou, un ruban noir et une pince à laquelle est accroché un badge, il travaille au centre, peut-être qu’il en assure la sécurité, d’où son vêtement qui lui irait pour des arts martiaux. La porte de l’ascenseur s’ouvre dans le couloir et un homme en sort avec un éclat de rire, les dents blanches dans un collier de barbe noire. Ses cheveux crépus et frisés lui donnent l’air enjoué de quelqu’un qui vient de retrouver un ami de longue date. Il est pourtant seul. Il va vers le bureau d’accueil et donne une accolade fraternelle à une jeune femme qui s’est levée à son arrivée. Elle se rassied et boit une gorgée d’une énorme tasse de café posée à côté d’un classeur ouvert. Elle compte des tickets qu’elle dépose dans une boîte ouverte et transcrit quelque chose dans le classeur. Elle prend des écouteurs reliés à un téléphone portable, les mets dans ses oreilles et réoriente un ventilateur vers elle. Les feuilles du classeur se soulèvent légèrement comme des papiers poussés par le vent dans un caniveau.

proposition n° 15

Pour qui me regarde assis, sur ce banc public, je suis en plan fixe, des heures durant ; toi, tu préfères sans doute le traveling des escaliers sur lesquels tu t’assieds ou que tu montes, pour surplomber, pour rentrer dans l’espace clos de ta maison , répertoriée par un numéro, un nom de rue ; des maisons comme la tienne, en face, j’en regarde la façade et on ne voit jamais aussi bien que devant une fenêtre fermée, bien que cela donne envie de transgresser et d’entrer — il y a la première fois que l’on franchit un seuil de maison, il y a la première fois que l’on s’assied sur un banc, en étranger, se disant que l’on ne veut pas mourir ici, et quand la conversation s’engage, que la question de la provenance est posée,— ça s’entend, ça se sent, ça se voit, vous n’êtes pas d’ici — pour défier le temps — ou la peur de l’immobilité—, en réponse, il s’agit de se dire juste arrivé, pour rester, toujours, dans cet entre qu’est le banc public

proposition n° 16

Fatigue de ces autoroutes sans fin, reliant des villes dont les quartiers dits financiers grimpent plus haut que les clochers des églises en bois. Fatigue de ces paysages plats pris dans la glace — l’œil, en vain, cherche un sentier qui grimpe. Fatigue des compliments —simples formules de politesse creuses de sens, flatterie ou réellement adressés ? Fatigue que crée l’absence de lieux familiers. Fatigue de la gentillesse trop aimable. Fatigue du tapis roulant sur lequel on est embarqué. Fatigue des poignées de porte rondes, des fenêtres sans rebord. Fatigue qui fait ressentir le temps — trop long.

proposition n° 17

Vous n’acceptez plus qu’elle réside si loin ? Vous lui demandez de déménager dans le périmètre du campus ? Ce n’est qu’à cette condition que vous la titulariserez sur le poste de Professeur qu’elle occupe déjà ? — notez la majuscule accompagnée d’un léger postillon. Vous plaisantez… réfléchissez un peu… d’où voulez-vous que vos Professeurs — faire entendre le postillon du p— puisent leurs connaissances ? Ah, de votre bibliothèque… vous voulez des rats de bibliothèque ? Mais enfin, que vous importe où elle passe ses nuits ?

L’ombre s’avance sur la pelouse, à peine l’après-midi commencée, elle rogne les coins, s’étale. Très vite, il fait sombre, presque nuit. Jour après jour, mois après mois, calfeutrés — à l’intérieur des maisons — et à la fin de l’hiver, avec trop d’intérieur, on attrape la « cabin fever » qui n’a pour traduction qu’une sensation épidermique dont les effets secondaires peuvent être la dépression, le désespoir ou encore le désir d’écrire — comme Byron et Mary Shelley — des histoires de fantômes.

Dans la salle classe, tous les matins, le haut parleur grésille alors que les élèves récitent, la main sur le cœur, le serment d’allégeance… Je jure allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique …. Il ferme le poing gauche dans sa poche.

proposition n° 18

Raclement d’un tiroir, remue ménage, comme quand on fouille pour trouver quelque chose, tirer, pour faire venir, croire qu’il y a quelque chose à trouver— le bruit du tiroir annonce-t-il le contenu du tiroir ? Une fois ouvert, on a beau fouiller, ça continue à racler. Raclement d’un tiroir, lequel d’ailleurs ? Le raclement est-il proportionnel à la profondeur du tiroir ? Le remue ménage nécessaire pour trouver quelque chose s’amplifie avec le temps. Remue ménage, c’est clair, y’en avait, comme on dit, ça déménageait — l’installation du ménage juste faite, comme quand on fouille pour trouver quelque chose, on entendait bien que ça raclait, ça résistait, comme quand on vit pour trouver quelque chose, comme quand ils étaient entrés en ménage, qu’ils avaient emménagé, ils avaient découvert —trop tard —que ça raclait, surtout les mots qu’ils s’adressaient, comme un tiroir qui s’ouvre mal et qui tout d’un coup lâche, les mots devenaient de vrais obus, raclement d’un tiroir, remue ménage comme quand on fouille pour trouver quelque chose. Tiens ! Un bout de photo collé au fond du tiroir, de l’encre a coulé dessus. Rouge. Stylo desséché, stylo désossé. Vieux carnet, ça y est, c’était ça qu’elle voulait retrouver, ça. Voyons, classé par nom ou prénom ? ou pseudo pour que, si un jour quelqu’un d’autre fouillait pour trouver quelque chose de caché, il ne puisse rien trouver… même en se raclant les méninges, il ne saurait rien. Raclement d’un tiroir, remue ménage, comme quand on fouille dans sa mémoire pour trouver à quoi ressemblaient les carreaux de la cuisine dans la maison d’enfance. Remue ménage quand on fouille du bout des doigts, dans le tiroir où des objets, sortis de leurs boîtes peuvent piquer… aïe, une agrafe…. Et ce papier, tout fripé… c’est dingue… donc elle ne l’avait jamais signé ? Pas étonnant tout ce remue ménage… ce n’est pas ce qu’elle cherchait … mais quelle chance d’y être tombée dessus… c’est souvent comme ça quand on fouille pour trouver quelque chose, on trouve autre chose, surtout dans les vieux tiroirs qui raclent, pas comme les tiroirs plus modernes à roulements à billes, on ne les entend plus, ils ne résistent plus, ce ne sont donc pas de vrais tiroirs car un vrai tiroir, ça fait du bruit — un raclement ou grincement, un bruit de frottement ou grondement. C’est au raclement d’un tiroir que l’on sait que ça va remuer quelque chose. Oser le remue ménage. Fouiller et remuer, ranger dans le tiroir — qui racle — ne plus fouiller, fermer le tiroir et ne plus l’entendre racler.

proposition n° 19

Ce sont des tentacules de bitume, des empilements de cubes de glace soutenus par des armatures en bois, des torticolis attrapés pour chercher la lumière. Les déplacements entre les îlots ressemblent au mouvement des fourmis processionnaires. Chaque îlot a une couleur bien précise. C’est peu comme un bouquet de ballons dont certains commencent à se dégonfler.

proposition n° 20

Il y a. Il y a sur le noir des traces blanches délimitant des rectangles. Vide. Vide. Vide. Voiture. Vide. Voiture. Piquets gris devant chaque rectangle, alignés à égale distance les uns des autres. Il y a du il y a. Bacs débordant de cartons aplatis devant le fond lumineux d’une vitrine. Hommes en plastique sourire figé, femmes en plastiques bras tendus, immobiles, des chaussures sans pieds, des sacs fermés, des serviettes de bain pliées, un parasol ouvert, un sceau et une pelle plastique jaune, des chapeaux de paille, il y a ça dans la vitrine. Il y a —porte noire en partie vitrée, poignée dorée, panneau avec des lettres blanches sur fond noir un C un L un O un S un E un D. Il y a encore du il y a. De chaque côté de l’église blanche sur fond noir, deux immenses arbres tellement immobiles qu’ils paraissent englués dans le sol. Il y a du noir éclairé par les lampadaires. Il y a du noir percé par des lumières passant alternativement du rouge à l’orange puis au vert –- orange –- rouge -– orange -– vert — orange –- tenant toujours le même rythme. Il y a un panneau octogonal sur fond rouge avec des lettres blanches : S puis T puis O puis P. Il y a des lettres comme des guirlandes sur les vitrines. Il y a la station essence juste avant la plongée dans le noir complet. Trois pompes rouges sur plateforme de gris. Il y a le noir du il y a.

proposition n° 21

Des rideaux rouges, cadre pour une sculpture hindou en bois, visage reposé, yeux baissés, écharpe rouge jetée sur les épaules, collier de grosses perles blanches, rouges, vertes, sur un large plateau de cuivre placé sur une nappe jaune. Une longue bougie rouge, éteinte, plantée dans un chandelier — cuivre sur cuivre —dangereusement penché. En fond, dans le cadre en bois jaune d’une fenêtre à guillotine, un arbre de forêt hantée, tronc noueux, tourmenté, en partie recouvert de lianes. Dans les maintes cavités, des toiles d’araignées — épaisses. Sur une des branches, mouvement d’aiguilles sous brise de vent créant un jeu stroboscopique de lumière. Courbure ronde de bois reposant sur une structure faite du même bois, sorte bête— espèce disparue—surplombant, depuis un carré jaune, une surface rouge parsemée de losanges gris décorés de traits géométriques noirs. Trois doigts agités sur un bout de clavier aux touches noires bordées d’un liseré lumineux. C et F blancs sur fond noir sous l’arche de l’index à côté d’un T. Succession de chiffes 5-6-7-8-9-0-° dans d’autres rectangles noirs sur fond gris. Du blanc mat en surface plane, une bande blanche sombre, accolée à une autre bande blanche, plus sombre encore —rectangles blancs sur fond blanc, inédits . Maillage blanc sur fond rosé formant de légères vagues. Rond en fer (ou laiton ?) légèrement bombé, planté sur une tige assez grosse, courte — sorte de champignon non répertorié — du bois blanc, sculpté tel du stuc. Petit trou noir, rond, prolongé par une forme oblongue, comme un point d’interrogation à l’envers ou serrure — Alice, dans son pays, pourrait y introduire une clé en or.

proposition n° 22

rouge, la lanière en cuir, fine, sur peau mate ; flou, le petit cadran noir, bordé doré ; petites, les deux aiguilles à angle de 10 degrés ; beige, le cadre en bois et transparents les carrés en verre fragmentés par la branche derrière ; très brouillé le vert foncé, immobile sur fond de touffe épineuse ; vaporeux le gris clair, métallique, rayé ; vagues, les traces de clé, de stylo ou de frottement ; deux aiguilles sur le cadran à angle de 30 degrés ; aluminium — la couleur de l’arceau, fixé perpendiculairement, à équidistance du gris ; tout à fait clair, le cadran transparent rotatif d’un socle vert, régulièrement troué en son pourtour ; vide, la matière des trous ; blancs, les chiffres et lettres au bord du vide¬ ; verte, la courbe à l’abandon, épousant parfaitement le socle, reliée à lui par un cordon — vert —négligemment affalé sur le gris ; doré, le cadre autour de deux visages côte à côte souriant — à qui ? lointain, le bleu clair des lignes sur la largeur d’une surface crème ; noirs, les blocs de lettres irrégulièrement espacés ; flou d’un marron foncé et d’une touffe blanche ; vaporeuse, la lumière — naturelle ? artificielle ? deux aiguilles sur le cadran à angle de 45 degrés ; brouillées, les lettres en italiques noires, sur le rectangle rouge ; deux aiguilles sur le cadran à angle de 60 degrés ; noir

proposition n° 23

Ellis St, à même le trottoir, le béton comme lit, enfoncé dans les restes d’une couverture trop courte pour couvrir ses pieds calleux, il dort et tout près, une autre couverture qui cache des haillons brûlés de trous de cigarettes aux yeux vides allongée avec son sac de misère et de cendres, près d’un feu de signalisation plus rouge que le soleil et la lune, contre une pompe à incendie blanche, tout proche d’une poubelle vomissant d’histoires, bercé par les vibrations de roues sur les plaques d’égouts

Ils marchent, certains avec le courant, d’autres contre, le trop plein de rêves s’écoulant goutte à goutte en mince filet bientôt abreuvés dans le Starbucks d’où coule à flot un liquide noir et où ils se connecteront, pour se ressourcer, dans la toile géante

Coude à coude, les fenêtres des bureaux empilées pour atteindre le ciel derrière le brouillard, là où les puces ne grattent plus

436 O’Farrell St, la diseuse de bonne aventure répond à tout manque d’amour, adresse perdue, faim au ventre, regrets, dettes, mal aux dents, sècheresse oculaire, de mère en fille depuis 1925, voit-elle la poussière des cendres ?

Vendeur de pacotilles à la peau tannée, chapeaux de paille, bonnets en laine, tramways miniature, ponts suspendu en plastique made in China, priant tous les matins le ciel et le bon Dieu, un peu plus haut que la bannière étoilée qui flotte du haut d’une grue proche d’un de ces géants sortant de terre pour rassurer tous les vendeurs à la peau tannée par son slogan « Indivisible SF, we the people »

proposition n° 24

Ils marchent, certains avec le courant, d’autres contre, le trop plein de rêves s’écoulant goutte à goutte en mince filet, bientôt abreuvés dans le Starbucks d’où coule à flot un liquide noir et où ils se connecteront pour se ressourcer dans la toile géante.

C’est un après-midi de septembre. Enfin la brume s’est levée et le vent a cessé de s’engouffrer dans la rue. Un homme attend, les mains dans les poches, appuyé à la cabine téléphonique blanche. Il est souvent là, peut-être, est-ce l’heure de sa pause. Il adresse à un passant un salut de la tête. Cette fois, il rentre dans le restaurant à grande baie vitrée qui fait angle. L’enseigne indique en grosses lettres noires sur fond blanc qu’il s’agit de burgers, hotdogs, shakes. Il n’y a aucune table, juste un comptoir derrière lequel une serveuse vêtue d’un corsage et d’une jupe blanche s’affaire. Sur des tabourets ronds, quelques clients sont accoudés devant leurs consommations. L’homme ressort, un grand verre en carton à la main, une paille plantée dans le couvercle. Il tire quelques gorgées avant de revenir s’adosser à la cabine. Vu la chaleur, il a dû commander un milkshake à la banane ou au chocolat.

L’été de l’amour. Ils traversent la rue. Il tient une jeune femme par l’épaule, le regard tourné vers une Mustang toute en chair, montrant sans vergogne ses formes alors qu’elle ralentit et s’arrête pour les laisser passer, comme séduite par leurs cheveux au vent. Lui, en chemise colorée fleurie, elle, en tunique ample unie. A l’angle, un commerce à l’enseigne néon rectangulaire indique qu’il s’agit d’un JEWELER, dont ils négligeront de regarder la vitrine. Ils ne remarqueront pas non plus la moto garée sur sa béquille et les deux jeunes gens appuyés sur une voiture, en grande discussion avec deux autres assis en tailleur sur le trottoir, à côté d’une guitare. Ils sont amoureux.

proposition n° 25

Avant d’avoir posé les quelques ancrages dans le quadrillage des rues comment se repérer. D’ailleurs qui est Ellis peut-être un homme de sciences sans doute pas un afro-américain car combien de nom de rue d’afro américains y a-t-il par ici. De quoi parlent-ils dans la longue file en attendant l’ouverture de la soupe populaire serait-ce du menu du jour de leurs douleurs de dos ou de la politique de Trump. Est-il possible que son boulot consiste à rester pendant des heures sans pause dans l’ascenseur du métro pour compter le nombre de personnes qui rentrent et les classer par genre dans des colonnes tout ça pour que les ascenseurs ne servent plus au mieux de pissotière ou d’endroit pour se piquer et que l’air soit respirable pour les autres usagers qui si ils peuvent facilement détourner le regard de certains paysages dérangeants ne peuvent pas se pincer le nez pour ne pas sentir les mauvaises odeurs puisqu’ils ont dans les mains bouteille d’eau sac et téléphone. A quelle vitesse doit on manger un cornet de glace pour ne pas en avoir sur les doigts avec la chaleur de la rue. Qu’y avait-il écrit sur la publicité de la banque le long de la 580 qui montrait un visage de femme avec des lunettes rappelant le panneau publicitaire d’un ancien opticien qui observe la Vallée des Cendres dans Gatsby le Magnifique. Qui est ce Dieu dont ils chantent les louanges à l’église et à qui ils parlent pour se redonner courage lorsqu’ils essaient de se sevrer de leurs addictions. Est-ce qu’il est plus facile de se remémorer une topographie lorsque les rues se coupent à angle droit pour former des pâtés bien réguliers ou lorsqu’il y a des courbes des impasses des ruelles. D’où vient cette crainte en ville lorsque l’on roule en voiture d’être en infraction alors que l’on est pratiquement sûr de ne pas l’être. La plupart des bars de jazz ont-ils fermé puisque la population afro-américaine de la ville est en baisse. Avez-vous remarqué que les pneus des voitures ne font pas le même bruit dans les rues selon la ville où l’on se trouve. Comment imaginer que là où ont poussé ces grattes ciel il y a deux siècles des bateaux tanguaient tranquillement au port. Est-ce dans cette même rue qu’il y a quelques semaines autant de monde manifestait pour le droit des gays et dans laquelle aujourd’hui le camion de pompier n’arrive pas à se frayer un passage parmi les voitures malgré sa stridente sirène.

proposition n° 26

Anaheim ceci n’est pas une ville Long Beach ceci n’est pas une ville Irvine ceci n’est pas… où est née votre enfant Madame à l’hôpital et le nom de la ville inscrite sur le certificat de naissance y avait-il une mairie était-ce une ville… des autoroutes passant les unes sous les autres au dessus des autres se dédoublant se rassemblant tout un réseau au centre absent et sur les panneaux de signalisation verts des noms de villes en blanc avec leurs secteurs North South East West une fois sortis de l’autoroute des quartiers résidentiels construits autour de centres commerciaux et d’écoles entourées de pelouses avec un terrain de baseball grillagé. Je t’amène en ville me dit ma mère… en ville… tout un mystère. En ville, un endroit où on ne pouvait aller seuls, où on allait faire les grands magasins quand il fallait acheter une jupe ou un chemisier ou à Noël pour des jouets. Ils ont tous, les gens de la ville, de beaux habits et surtout, ils marchent vite, oui, ils savent exactement où ils vont. Marcher quelques mètres derrière celle qui sait où on va, pas à côté pour faire celle qui sait où elle va, comme eux, le regard droit, le visage fermé. La place de La Victoire. Quelle victoire. Est-ce que toutes les villes ont leur Place de la Victoire. Elles ont toutes leur cathédrale ou leur église, la cathédrale Saint André pour se garer tout près et la rue Sainte Catherine pour les grands magasins, des pavés sur lesquels les chaussures claquent, des trottoirs encombrés de gens allant quelque part, des trottoirs étroits et des crottes de chiens. En bas de la rue du grand magasin, le bijoutier. Dans la vitrine, des montres alignées, des gourmettes, des médailles rondes de vierges ou d’angelots pour la prochaine communion, à la porte, le bijoutier — un ami de famille— avec son gros œil noir de loupe. La ville s’arrête au fleuve, le pont, c’est pour partir. Dans ces villes où on ne va pas en ville Anaheim Long Beach Irvine il y a aussi des ponts pour les voitures en ruban sinueux entre les panneaux publicitaires remplaçant les clochers comment s’y retrouver.

proposition n° 27

Comme portés par une déferlante, on avance dans le ronron des roulettes le long de la ligne jaune tracée sur le sol en béton. Léger répit grâce au tapis roulant régulant le flot qui s’écoule dans un couloir au mur carrelé et se déverse dans un immense hall où tournent des valises pleines de vêtements, chaussures, trousses de toilettes, tours Eiffel plastiques, Côte du Rhône, Saint-Emilion, Château Neuf du Pape, parfums, pellicules photos avant d’être empilées avec un bruit de soufflet sur des chariots métalliques qui se prennent pour des auto tamponneuses. Reprise du bruits de roulements au rythme de pas pressés, souffle de portes vitrées, couloirs blafards sous les néons, couleur bleue de la ligne au sol, odeur de murs sans fenêtres et arrivée dans un reflux de voix entremêlées à tonalité nasillarde : un hall inondé de publicités placardées, de comptoirs —location de voiture, change, informations— et en grappes, des gens sans valises qui attendent agitant de petits drapeaux ou des panneaux « Jones », « Smith », « Holiday Inn », avec à la main des chapeaux, des poches de chips, de pop corn, des tasses de café en carton. On cherche des yeux, ils cherchent des yeux, une fois trouvés on s’embrasse, se tombe dans les bras avec des cris de joie, des rires, l’été a été fabuleux, trop chouette, tout est comme neuf, quelle bonne mine, s’embrasser encore, attends que je te regarde, comme tu as grandi. Ceux qui tiennent en main leur valise à roulette racontent leur seule histoire, ils ont voyagé, se sont perdus, ont été ailleurs qu’ici, oh, les chemins non pris, une prochaine fois. Et toi mais dis moi ça va la maison, le jardin les factures les voisins la rentrée, le repas est prêt comme c’est gentil, la valise est lourde les livres tu comprends, je te raconterai plus tard l’article ; les feuillages ont déjà viré au jaune et rouge, l’automne va être superbe cette année ; la circulation, prendre la route la moins fréquentée bonne idée mais l’autoroute c’est plus rapide. Tu as une nouvelle chemise pas mal, si si je la trouve jolie je t’assure, c’est juste la couleur, on te voit de loin avec, c’est toujours ce que tu cherches pas vrai, mais ne le prends pas mal, au moins je t’ai vite repéré dans la foule, tous ces gens on se demande où ils vont, elle est bien ta chemise je te dis... La vague déferlante se retire, laisse sur le sable comme des bulles d’air qui éclatent les unes après les autres. Le léger bruit de la valise à roulette accompagne l’étrangeté de l’air chaud et humide une fois la dernière porte franchie.

proposition n° 28

Faudrait ralentir c’est la ville, failli l’écraser celui-là, faut dire qu’il pourrait regarder avant de s’engager, c’est pas parce qu’il a un passage zébré comme ils disent qu’il a tous les droits, la poste va fermer qu’il se dépêche de passer, il rêve ou quoi, évidemment un autre piéton, celui-là a l’air plus décidé, un étudiant qui rentre de cours, le sac sur le dos plein de livres cahiers crayons tennis aux pieds, l’horloge du tableau de bord avance de cinq minutes, ça devrait le faire, y a pas idée de fermer les services publics aussi tôt, tiens mais c’est Babette, elle est rentrée du Japon alors — hors champ du rétroviseur pas sûr que ce soit elle —, faudra l’appeler ce soir, ah bien entendu un feu rouge, au moins on les voit bien de l’autre côté du croisement, enfin ça aurait été plus malin de venir en vélo quoique — la route est encore gelée par endroits la neige n’a pas tout à fait fondu, faudra laver le pare brise, c’est presque comme des traces de râteau dans un jardin japonais —, la librairie est ouverte, avec un peu de chance elle le sera encore une fois la lettre postée, si la poste n’a pas fermé avec tous ces embouteillages, ces bouchons plutôt, tout est coincé rien ne bouge plus, au moins un embouteillage ça donnerait une bouteille à la mer, la lettre pourrait partir dans la bouteille, difficile de voir les magasins ouverts les portes sont fermées avec le froid, c’est fou il est passé trois voitures, ça vaudrait le coup d’avoir un appareil photo et de faire des photos d’attente aux feux, tiens, celle-là dans la voiture à côté, elle chante en se balançant devant son volant, mieux que de se curer le nez justement à la radio ils disaient que l’ingestion de mucus séché pourrait stimuler notre système immunitaire, ah après la poste, faut aller à la pharmacie enfin au drugstore au moins là pas de problème de parking tandis qu’à la poste pas possible de se garer plus de cinq minutes le trottoir est peint en vert, faut vraiment que la lettre parte ce soir, bon voilà pas des travaux et la rue fermée par des plots rouges, il doit se geler toute la journée à agiter son drapeau orange lui, évidemment un mexicain payé trois cacahuètes de l’heure sans protection aucune et renvoyé au moindre prétexte, sens interdit alors par où passer mais c’est vrai tout est bien quadrillé par ici, un coup à droite et un autre coup à droite et on retombe sur ses pas, tiens un canapé sur le trottoir beige comme une invitation à s’asseoir ou alors le canapé est là en attendant le monstre vert qui va l’avaler le broyer le déchiqueter, il est là sans doute là vraiment pour permettre de se reposer là c’est bien un truc d’ici quand on se balade avec sa tasse de café, même pas devant une boutique le canapé — y’en a plus dans cette rue —, toujours la même chose quand on est pressé qu’est ce qu’il fait ce camion marron en double file, ah UPS, ça ne servirait à rien de klaxonner il fait son boulot, c’est clair pas la peine d’insister, la poste va être fermée, trop envie de garer la voiture et d’aller faire un tour dans le canapé, quelqu’un viendrait s’asseoir avec son thermos de café ou de thé et discuter un coup sur l’hiver qui s’éternise, la ville qui va se réveiller au printemps, pas assez de terrasses de cafés, ah c’est pour ça, plus de télé et les canapés dans la rue au pied d’un poteau électrique géant pour rêver et écouter les oiseaux enfin de retour parmi les sirènes les klaxons les ronflements.

proposition n° 29

Pizza en rythme de jazz, jazz à odeur de four chaud, queue affamée le long du trottoir entre tables et bancs, devant des fenêtres à la Hopper, accords plaqués du pianiste, main galopante sur le clavier, accords plaqués à corps perdu accords syncopés, plainte du saxo dont les notes s’égrainent en volée au dessus de têtes penchées sur leur pizza. Droit dans l’encadrement de la fenêtre béante à hauteur du trottoir, lui, dans sa chemise blanche, balançant son dos en contrepoint avec les musiciens en arrière plan. Dans la découpe de sa silhouette, l’odeur du fromage fondu, le brouhaha, les tables les chaises les pizzas, les murs marron foncé, le trottoir grouillant, s’estompant — fondu enchainé— il n’y a plus que lui dans le cadre de la fenêtre. Lui, assis sur le mince rebord sans vitre, attrapant de ses mains le rythme de la batterie au rebond, tapant des mains, de ses mains noires pétries de terre de chair de feu de dissidence de résistance. Lui, se mettant debout, le dos à une table, sourd au rythme des pizzas passant de mains en mains. Lui, assis sur une chaise face au guitariste. Tendresse de ses mains paume contre paume comme une batterie charnelle. Caresse d’une main contre l’autre, trainant des mains, les yeux à demi fermés, les lèvres frissonnant un chant. Lui, tournant le visage vers la rue, souriant de ses yeux qui rêvent d’une rue pleine d’autres mains caressant la musique, de pieds dansant sur les trottoirs où ceux qui dorment dans la crasse trouvent enfin fenêtre pour s’asseoir et taper des mains dans la chaleur du jazz au rythme de pizzas.

proposition n° 30

Elle n’achèterait pas la toge ni l’écharpe aux couleurs de l’université, donc cocher la deuxième ligne. Oui, elle serait présente, cocher la case. Elle souhaitait louer la toge, évident vu la case cochée en première ligne. Non, elle ne viendrait pas la retirer à l’administration et se la ferait livrer dans son bureau— 104, Smith Hall. Oui, elle serait au petit déjeuner offert par le président. Case cochée— oui, pour le lunch. La veille de la cérémonie de remise des diplômes, elle voulait prendre son temps, ne voir personne, donc rester seule. Elle disait qu’un départ, ça se prépare. Certains étudiants, elle ne les reverrait jamais, elle souhaitait une fois encore penser à eux — pas avec un souci d’évaluation comme quand elle lisait des dissertations. Elle s’asseyait dans le fauteuil en cuir de son bureau, fermait les yeux, soupirait une fois, deux fois. Se souvenait-elle bien de tous les étudiants qui allaient être diplômés. Presque— il fallait vérifier, en être sûre. Elle se levait, fouillait dans sa paperasse pour trouver le carnet de notes de l’année écoulée, prenait sa liste d’étudiants. Elle se rasseyait avec un autre soupir, lisait à voix haute chaque nom, gardait un long silence après certains¬. C’est qu’inévitablement, elle allait devoir parler aux parents et il lui faudrait associer visage et nom, parler, féliciter, personnaliser. Elle savait faire depuis le temps. D’année en année, une chose qui ne changeait pas, c’était bien les parents. Tous voulaient des lauriers pour leurs enfants, ils avaient fait tant d’économies pour payer les études disaient-il, et vous savez, c’est que de père en fils, chez nous, les diplômés de cette université ont tous brillamment réussi, mais le monde est plein de requins vous savez, bien sûr que vous savez, où ai-je la tête, vous êtes Professeur. Le fiston, il y arrivera j’ai confiance, vous avez vu son projet de fin d’année, prometteur n’est-ce pas. Assez rêvassé. Elle pliait la liste en huit — elle avait toujours eu un petit côté superstitieux —, la mettait dans la poche du pantalon qu’elle portait pour l’occasion, léger —il ferait chaud — noir, sobre. Allez, c’était bon. Elle éteignait la lumière, mettait son réveil pour sept heures bien que tout à fait sûre qu’elle se réveillerait avant. Cela ne manquait jamais. Cette fois encore, c’était comme les jours de départ en voyage, une sonnerie interne se déclenche à la bonne heure, comme un chat qui, pour une raison mystérieuse s’étire tout d’un coup, l’instinct lui disant que c’est le bon moment pour partir chasser. La matinée s’annonçait belle, sauf pour les fichus moucherons de saison. Une fois enfilé le chemisier rose pâle pour donner un peu de couleur sous la toge noire — très important de ne pas se sentir monochrome—, elle partait à pied, quarante minutes de marche, exactement le temps qu’il lui fallait pour se sentir d’attaque —c’était la seule fois de l’année qu’elle ne prenait pas sa voiture. Elle allait passer devant la seule maison du quartier— de la ville peut-être—, à avoir un muret devant le jardin —elle penserait bien sûr à ce poème de Robert Frost, « les bonnes barrières contribuent aux bons voisinages » avait-il écrit. C’était le seul jour où elle s’accordait la possibilité d’être un peu en retard, comme les bons élèves, ou les mauvais disent d’autres. Elle revêtait en vitesse la toge suspendue à la fenêtre dans son bureau. Elle mettait le chapeau en tout dernier, juste au moment de traverser la haie d’honneur des étudiants — ça lui rappelait trop le clergé italien. Sa place pendant la cérémonie lui était assignée par l’ordre alphabétique, en général au milieu du cinquième rang. C’était parfait, elle n’avait pas besoin de faire bonne figure et quand arrivait le discours de l’étudiant représentant sa promotion, elle écoutait d’une oreille distraite — ça parlait de devenir soi-même, d’éducation comme liberté, du courage requis pour suivre son intuition, d’apprendre à penser pour apprendre à comment penser d’apprendre à apprendre de penser à apprendre. Elle écoutait une gamme de mots passés au mixer, comme on mélange tous les ans à la même saison les mêmes légumes pour une soupe ou une salade composée. Lorsque les étudiants montaient un par un sur l’estrade pour recevoir leur diplôme, elle regardait avec attention ceux qu’elle connaissait pour se remémorer une dernière fois noms et visage associés. Depuis quinze ans, elle observait ce même spectacle à la fois touchant et énervant. Les étudiants, une fois le diplôme en main, jetaient leur chapeau en l’air dans des cris de joie presque comiques. Les parents, regroupés près d’eux, se sentaient appartenir au clan des élus. Les mères, en robes pastelle, une fleur au corsage, se retenaient de monter sur l’estrade pour embrasser leur progéniture. Une fois la cérémonie finie, elle donnait quelques accolades aux étudiants en les nommant par leurs prénoms : bonne chance Lucie ! Lasse, elle repassait par son bureau, accrochait la toge au porte manteau, le pendait à la fenêtre, quittait le bureau pour marcher un peu en ville. Il y avait les maisons avec leur porche blanc, les dortoirs des fraternités style gothique, ceux des sororités rayonnant sur la pelouse verte — vide. Elle tournait plus loin dans une rue calme, jadis enfoncée dans les bois, d’où l’on pouvait à présent entendre l’autoroute. Elle s’arrêtait chez son amie, ouvrait sans frapper la porte d’entrée, c’est moi, j’entre, tu m’offres un thé, l’an prochain je t’assure, je me débrouille pour ne pas aller à cette fiche cérémonie, oui, je dis ça tous les ans mais cette fois c’est vrai, franchement.

proposition n° 31

Si c’était comme avant quand ils enterraient encore leurs morts au fond de leur jardin dans un cimetière familial—le père, la mère, le fils, la fille, comme aux sept familles— elle aurait pu considérer mourir là, bien que n’ayant pas de famille, mais coucher dans un immense cimetière avec des inconnus, dans une ville de morts aux allées numérotées, ça lui donnait la chair de poule. Elle voulait bien vivre ici mais pas y mourir, pas sur cette terre où l’on parle une langue étrangère disait-elle. Vous avez vu le vieux cimetière de la ferme à la sortie de la ville, au bord de la petite route, trois ou quatre pierres tombales poussent sur la pelouse : père mère fils fille grand-père grand-mère. C’est bien. Si vous continuez, un peu plus loin, derrière la taverne de chez Sawyer, au carrefour non éclairé, il y a un autre cimetière caché en bas de la pente dans les bois, des pierres tombale toutes de travers. Le fils Sawyer y a vu des ombres errer alors que le parking était vide et qu’il n’y avait plus personne aux alentours. Il aurait même entendu de tristes lamentations sortir des haies — ce n’était pas le vent dans les branches, mais bien une voix de femme. Il est convaincu que c’est Hannah Sawyer ¬—elle s’était suicidée— qui revient demander son nom car il n’y a, parmi les tombes, qu’une seule pierre vierge, les autres tombes en pierre de marbre portent le nom de la mère, du père et d’un fils. Les Sawyers avaient eu deux enfants pourtant.

proposition n° 32

Il y a le pont, tous les matins pour quitter la ville. Il s’élance ambitieusement dans le ciel, retombe sur ses pattes de l’autre côté de la baie. Certains matins, à l’aube, le pont disparaît, le ciel aussi, dans le brouillard. Même le vide sous le pont. Légère inquiétude. Seul repère stable le volant et la vibration des roues sur le pont qui n’en finit pas. Enfin l’autre rive où se déchire la brume. Enfin le ciel bleu lisse, et la route qui fuit la ville pour le rattraper.

proposition n° 33

Elle sort de sa voiture, passe la tête par la portière pour attraper ses gants. Ses narines se congèlent à chaque respiration. Elle enfonce vite la carte de crédit dans la pompe à essence, compose le numéro, attrape le pistolet pour ravitailler sa voiture. A la pompe en face, une jeune femme agit comme en miroir. Elles échangent un sourire complice. Elle aussi quitte la ville pour aller travailler, mais où donc avec des talons hauts. Dans une banque ? Elle décide d’entamer la conversation mais la jeune femme raccroche le pistolet d’un mouvement sec, traverse la station pour aller payer, clinquant sur le goudron. La route reste à faire, mais pas sans café. Devant The Works Bakery Cafe, il y a un duvet allongé sur le trottoir avec un bonnet qui dépasse, rouge foncé. Pas de petit bonjour, pas de gamelle pour la monnaie, trop tôt pour une longue diatribe sur les politiques de la ville et tous les malfaiteurs, hommes, femmes, chiens, créatures à deux têtes, créatures ailées qui veulent sa mort. Dans le chariot de supermarché à côté de lui, des sacs poubelles noirs, une paire de chaussure, d’autres sacs en tissus éventrés. Une femme vêtue d’une veste jaune, pousse, elle, un chariot de produits de nettoyage. De ses mains gantées de plastique, elle effectue de petits mouvements agitant un balai qui se débat avec la saleté accumulée dans un coin de la porte. Une apprentie sorcière. D’autres mains encore gantées — raison d’hygiène —et une tête coiffée d’un filet pour servir café et muffins. Petit sourire entendu, la serveuse connait bien ses clients à cette heure matinale. Un pas à droite derrière le comptoir pour attraper une tasse, un pas à gauche pour l’eau chaude, deux pas pour les jus de fruit, soulever un couvercle et ce sont les muffins, demi tour plongé dans l’arrière cuisine, retour à la surface avec une pile d’assiette dans les mains. Bruit de chaise, gestes précis et rapides des mains pour mettre un livre dans un sac à dos, fermeture éclair grinçant, trois pièces de monnaient clinquent dans une soucoupe, debout il prend une dernière gorgée de café, bruit sourd de la tasse reposée sur la table, ajustement nerveux de la casquette, cliquetis des pressions de la veste, l’étudiant s’engouffre dans le froid. « Thanks », la tasse de café en carton chaude à la main, salut de la tête. Dehors déjà une voiture de police en double file, un homme en casquette, pantalons près du corps moulant un embonpoint fessier, en compagnie de sa matraque et de son pistolet, le carnet à la main devant une voiture — la sienne—, pas possible monsieur, juste un café, je vous en offre un, pas chaud ce matin, chacun son travail, oui mais… petits gestes sur le carnet, page arrachée, déposée.

proposition n° 34
NORD

Le Nord se donne comme direction tout au long de l’autoroute une fois quittée la ville. Comme s’il y avait toujours plus au nord que le nord. Puis on laisse les autoroutes, les routes, les voies d’eau. Au grand nord du nord de la ville, il est une vallée glacière couleur terre dorée craquelée par le vent. Des montagnes la bordent, la tiennent dans leurs bras comme pour en faire un berceau. A la lumière de la nuit lorsqu’elle se fond dans le jour, un aigle se dessine sur la paroi rocheuse, ailes étendues, yeux noirs, bec fermé. Plus au nord encore, un énorme rocher, suspendu dans le ciel, roulé tourné déboulé par le vent. Il va tomber. Le nord donne à croire qu’il est une direction possible, cependant, vu de près, le nord est rond.

SUD

Ils sont assis sur une plage, de dos, elle et lui, le regard dirigé vers le levant sur le vaste océan. Elle se souvenait bien de ce moment particulier — difficile de dire si le souvenir était ancré ou si la photo avait encré le souvenir. Qu’y avait-il en hors champ. Qui. Lui est revenue une étrange sensation : chaque fois qu’elle avait marché le long de cette plage, elle avait eu conscience qu’elle se dirigeait vers le sud et pourtant elle avait l’impression de marcher vers le nord puisque l’océan était sur sa gauche¬— car c’était ainsi sur la côte Atlantique de son enfance, de l’autre côté du bleu. L’esprit s’adapte mal à une boussole inversée. Il se pouvait bien d’ailleurs que dans les parages, toutes les boussoles s’affolent en permanence, comme lors des orages ou lorsque la magie s’en mêle. Non loin, dans un village qu’elle traversait pour venir à cette plage, on avait chassé les sorcières il y avait longtemps de cela. Long temps. A côté de la photo sur son bureau, des cailloux pour infléchir le destin. Elle les a pris dans sa main. Elle y croyait.

EST

Ici, on vient pour rêver en sécurité. On arrive en ferry, les yeux rivés vers le large, histoire de dire qu’on part vers l’infini, et très vite on dégaine les appareils photos. Voilà l’île ! Regardez, les phoques, ils se dorent au soleil ! Amarré au ponton, le bateau déverse chapeaux, casquettes, sac à dos, shorts et tennis. C’est l’été. Au bout du chemin qui part à droite, une église en bois parmi les herbes hautes ¬¬— superbe spécimen pour photos, noir et blanc, c’est mieux. Le chemin quitte la côte. Carcasse de voiture devant une maison sans aucun doute hantée — c’est chez le facteur. Il vit encore sur l’île de ses casiers à homards— c’est écrit sur les dépliants du ferry. Il n’y a plus que sa maison d’habitée— elle est devenue connue, on en trouve la reproduction dans les magasins — en ville — sur les calendriers, sets de table, tasses, — ici, aucun point de vente, on y tient. Aujourd’hui, le facteur est en mer. A son retour, il tressera ses cordes comme sa compagne tressait ses cheveux avant qu’un joueur de flûte ne l’emporte, elle et tous les autres aux cheveux longs, courts, bouclés, duveteux, un jour où il était parti en tournée — alors que déjà il n’y avait déjà plus de courrier. Tiens, le restaurant aussi a fermé. Génial ici, enfin, un endroit sans buvette, presque vierge. Sauter de rocher en rocher, tout au bout du monde. Devant, le bleu, à droite, le bleu, à gauche, le bleu. Derrière, c’est derrière. En automne, on parlera de la balade en ferry autour de la table à Thanksgiving, on montrera les photos et on se promettra d’y revenir pour rêver du grand air, du silence, d’une retraite. En hiver, sur l’île, à l’abri des regards, le vent rongera un peu plus encore le bois de la taverne habitée par les capricornes, vrillettes, charançons, termites, champignons.

OUEST

C’est samedi. Ruée vers l’ouest. Véhicules en tout genre. Pickups, « trailers », 4x4, « campers », motos, sur la route 125. Direction la Nature — sauvage. Délimitée par l’Etat, nommée parc — à entendre comme réserve naturelle—, pour les amoureux de la nature, source de retour vers la simplicité, l’air non pollué, la détente, l’art de vivre autrement. Comme les pionniers partis vers la conquête de l’ouest, de l’ouest lointain. A quelque chose près. Car dès le premier soir, ils s’arrêtent au camping. Le bruit les rassure autour du feu de camp. Générateurs électriques pour faire tourner le micro onde ou la machine à pop corn. Chaises longues, nappes, radio à fond la caisse, bière, grosse glacière rouge, cuisinière de camping, parasol, hamac. Le dimanche matin, ils se réveillent avec les oiseaux, le soleil et le vrombissement du 4x4 sur l’emplacement d’à côté. C’est ça l’ouest de la ville. Ils se sentent l’âme d’explorateurs. Sac à dos, gourde, sandwich— tranches de pain de mie tartinées au beurre de cacahuètes, Coca cola, carottes crues. Avant de s’embarquer dans l’aventure, ils lisent précautionneusement les instructions reçues à l’entrée du parc. Pour toute randonnée, prière de s’inscrire et de laisser nom, adresse, numéro de téléphone sur la petite fiche. Attention aux ours, serpents, tiques et créatures d’une autre sorte, vous êtes sur leur territoire, soyez discrets. Ramassez votre poubelle. Ne touchez à rien, ne mangez rien, les animaux pissent partout. Tout est protégé, vous aussi d’ailleurs, ne craignez pas cette nature sauvage. Camping en dehors des zones délimitées interdit, n’oubliez pas que vous êtes civilisé, vous venez de la ville. Nous vous invitons à vous imaginer pionnier, explorateur, aventurier, tout ce que vous avez rêvé d’être. Facile, avec vos appareils photos, cadrez bien. La forêt, vue d’une hauteur, c’est mieux. Derrière, la forêt encore, mais pas les mêmes arbres. A droite, d’autres espèces. A gauche, comme droite, mais c’est à gauche. Quand vous marchez, n’utilisez pas vos fichus bâtons de pèlerins dits bâtons de marche, ça laisse des traces. L’eau de la rivière est limpide. Vous pouvez rêver la boire. Rêvez et restez en là. Rêvez l’ouest. D’autres l’ont fait avant vous, voyez où ils en sont.

proposition n° 35
NORD

Le Nord se donne comme direction durant des kilomètres et des kilomètres tout au long de l’autoroute qui traverse la ville. Comme si le nord resterait toujours hors d’atteinte. Et soudain, au nord du nord de la ville — ancienne vallée glacière couleur terre dorée, craquelée par le vent— des tours. Elles enserrent les quartiers nord comme pour les contenir. A la lumière de la nuit, lorsqu’elle se fond dans le jour, un aigle se dessine sur leurs murs, ailes étendues, yeux noirs, bec fermé. Il tient dans ses griffes un énorme rocher, roulé tourné déboulé par le vent. Il se pourrait qu’il le lâche et qu’il tombe sur le quartier. Le nord donne à croire qu’il est une direction mais il peut à tout moment devenir simple cratère.

SUD

Ils sont assis sur une plage, de dos, elle et lui, le regard dirigé vers le sombre océan. Elle se souvenait bien de ce lieu particulier fixé par cette photo sur son bureau— difficile de dire si le souvenir de ses enfants ainsi posés s’était ancré ou si la photo avait encré le souvenir. Et le hors champ ? Orage, rituel sur la plage, chant des sorcières pour infléchir le destin ?

EST

Ici, on vient pour rêver. On arrive en ferry en gardant les yeux rivés vers le continent —port d’attache—, jusqu’au premier cri « voilà l’île ! ». Amarré au ponton, le bateau déverse chapeaux, casquettes, sac à dos, shorts et tennis. C’est l’été. Au bout du chemin qui part à droite, une plaque pour signaler qu’il y avait eu là, parmi les herbes, ce que l’on appelle une église. Le chemin quitte alors la côte. Carcasse de voiture devant une maison sans aucun doute hantée — c’est chez le facteur. Il vit encore de ses casiers à homards— c’est Google qui le dit. Il n’y a plus que sa maison sur l’île — on y tient. A sa mort, on en fera un musée. Aujourd’hui, le facteur est en mer. Qui sait si il rentrera pour tresser ses cordes comme sa compagne tressait ses cheveux avant qu’elle ne rencontre un riche banquier. Tiens, ils ont mis une plaque pour indiquer le restaurant qu’elle tenait. En automne, on parlera de tout ça autour de la table à Thanksgiving, on regardera sur Google ce que sont devenus la belle et son banquier. Le facteur a-t-il été retrouvé ? Il aurait en sa possession la perle des mers. Riche alors. En hiver, sur l’île, à l’abri des regards, le vent n’aura plus à ronger que les rochers — les capricornes, vrillettes, charançons, termites, champignons seront au chômage technique.

OUEST

C’est dimanche. Ruée vers l’ouest. Véhicules en tout genre. Pickups, « trailers », 4x4, « campers », motos, sur la route 125. Direction Nature. On la fête, on trinque à son souvenir. On se remémore les pionniers partis vers la conquête de l’ouest, de l’ouest lointain. Plus rien à vaincre à présent, juste à célébrer. Avec la musique des générateurs électriques, le ronronnement des fours à micro onde et le crépitement des machines à pop corn. C’est ça l’ouest de la ville. C’est là que l’on communie avec ses racines. Hommage au sac à dos, à la gourde, à l’hostie sandwich— tranches de pain de mie tartinées au beurre de cacahuètes, au calice de Coca cola. Le programme ne change pas, on le trouve sur Google, mais personnalisé pour chacun avec nom, adresse mail. Tout est protégé, vous aussi d’ailleurs, ne craignez pas votre ami Google, votre sauveur. Vous êtes en bonne voie, vous savez bien que vous devez vous occuper des affaires de votre Père, vous êtes civilisé, vous venez de la ville. D’autres l’ont fait avant vous, voyez où ils en sont.

proposition n° 36
NORD

Quand on roule vers le Nord de la ville, on arrive dans une zone où les maisons ont été construites en terre dorée. Elles se craquellent et on vit dans la peur de les voir devenir poussière. On tend des filets faits en plumes pour les maintenir. Les aigles nichent non loin, ils survolent la ville traçant comme des routes dans le ciel. On les regarde d’en bas. Envieux. Craintifs. Au delà, c’est un amas de rochers amenés par la fonte des eaux. Le jour comme la nuit, on s’acharne à colmater les maisons sans jamais pouvoir les quitter, elles demandent une énorme attention. Comme une impression de tourner en rond.

SUD

Elle se souvenait bien de ses deux enfants sur la plage éternisée par la photo. Ils regardaient les vagues lécher le château de sable qu’ils avaient construit, grignoter avec soin les tours pour enfin l’engloutir. Sa maison subirait-elle le même sort ? Orages, malédictions, raz de marée ? La ville pourtant était entourée de fossés. Pourquoi n’avait-elle pas été construite sur un mont ? Trop difficile de s’étendre à flanc de montagne, ils avaient préféré la vallée pour ronger la terre, ne plus rien laisser qui ne soit couvert d’une pellicule de bitume, de ciment, de béton pour déjouer le destin.

EST

Ici, on vient pour rêver. On arrive en ferry. De saisons, il n’y en a pas, l’île entière a été transformée en musée, chaque rocher pris dans la construction. Lumière artificielle à l’intérieur, la forme du musée est celle de l’île. Indéfinissable géométriquement. Le gardien est un ancien facteur. Lorsqu’il était en fonction, il avait pris l’habitude de ne distribuer qu’une lettre sur deux et les avait chez lui dans des caisses. Elles ont été placées au musée avec les restes du phare, de l’église, du restaurant, de la taverne, de l’école, des panneaux, des bouts de route, des cordes, des casiers à homards, des casquettes, sac à dos, bâtons, chaussures, gourdes et autres vestiges de l’île. Le facteur a été condamné à rester enfermé dans le musée pour lire chacune de ces lettres volées¬— et y répondre. Il n’a pas épuisé les caisses et rêve de repartir avec le ferry, en ville. Il n’a comme compagnons que les capricornes, vrillettes, charançons, termites, champignons.

OUEST

C’est samedi. Ruée vers l’ouest de la ville, vers un immense quartier de maisons qui appartiennent à tout le monde et à personne. Premier arrivé, premier servi. Chacun s’installe, fait son état des lieux, si besoin troque avec le voisin, chaise contre piano, télévision contre livres, livre contre livre. Seuls les objets s’échangent. Chacun amène, dans ces maisons, le surplus qu’il a chez lui — de l’est, du sud ou du nord— et l’y laisse en partant. Le quartier —vide et silencieux en semaine —, résonne. Le soir, la brume s’installe. Les lampadaires forment des halos orangés. Les habitants temporaires du quartier — les HTQ — savent tous que dans d’autres villes, certains habitent de façon permanente à l’Ouest mais eux trouvent plaisir dans ces mouvements de flux et reflux.

proposition n° 37

Sortir emmitouflée un soir d’hiver, marcher, s’arrêter devant une maison aux fenêtres fermées, regarder. Voir. Une vie mystérieuse derrière les rideaux tirés. Là, un homme assis devant une table en bois, penché sur une maquette de bateau à aube encore essentiellement en pièces détachées, déballées, soigneusement classées sur la table par catégorie ¬¬¬— hélices trois pales, coque en bois, accastillage doré, mini tournevis, mâts—. Tout près de sa main, un cendrier rempli de mégots écrasés comme des vers, tordus, la tête relevée, la tête plantée dans la cendre. Dans la pièce à côté, une platine vinyle dont le bras tourne à vide, éclairée par une applique murale marine au-dessus du lit où la trace de corps est encore chaude, les oreillers fripés, enlacés, et par terre un chausson solitaire dirigé vers la porte. Un peu plus loin dans la rue, des cartons écrasés dépassent d’une poubelle. Voir. Derrière les fenêtres closes. Au milieu de la pièce, deux cartons fermés avec de grosses bandes marron. A l’intérieur de l’un, des fils et prises de téléphonie, des porte manteaux en bois, un pot rempli de stylos à capuchons rouge, bleu, noir, mélangés à des crayons non taillés, mâchonnés, un appareil photo polaroid, trois ceintures en cuir ; à l’intérieur de l’autre, sept théières emballées dans du papier journal, toutes en grès ou porcelaine, rondes pour une bonne infusion des feuilles, chacune fière de la mention « made in England », achetées en toute confiance à Oxford Street. Dans un coin du salon, une pièce en cuivre envoyée entre la plinthe et le mur par un dernier coup de balai. Près de la porte d’entrée, un bout de papier jauni, punaisé pour un numéro de téléphone ou code à onze chiffres. Entendre. Vol d’une mouche, rendue ivre par le blanc du vide. Un plus loin, elle presse le pas. C’est la maison de Joseph, les lumières se sont éteintes. Il est assis en tailleur devant sa table basse transformée en autel. Elle le sent. Des incantations la suivent dans la rue. Celles de Joseph devant deux pierres roulées sur une coupelle en bois, un cristal de roche aux reflets ambrés, une bague en argent avec un sceau de templiers, un bracelet serpentiforme en bronze, une bougie blanche presque consommée.

proposition n° 38

Le bon dieu à la rue. Monologue d’un homme, sans domicile fixe qui a, pour quelque temps, élu domicile sous le porche d’une église.

Bouteille à la mer. Un texte dans une bouteille jetée à la mer : « le vent sauvage l’a pris en otage » se tisse, se forme et se déforme alors qu’il est trouvé et rejeté à l’eau. De mains en mains, de bouche en bouche.

J’ai laissé mon chat en bas. Deux alpinistes sur une vire, une nuit en haute altitude. En bas, la vallée et la ville qui scintille. Pièce ?

Volets fermés. Histoire d’un retour réel et impossible quand on n’est même pas reconnu par son chien.

Conte à l’envers. Comme un vêtement à l’envers où toutes les coutures apparaissent, un conte où les transitions occupent plus de développement que les péripéties.

Encre blanche sur papier blanc. Malevitch a « troué l’abat-jour bleu des limitations colorées », trouer les limitations de la phrase initiale d’un récit pour – en-démultiplier les sens.

Le portail tient encore. Une femme résiste sur son fauteuil, dans son salon, alors que la grue démolit sa maison. Les objets se mettent à parler avant d’être avalés.

La vallée de l’autre côté. Un homme qui se prend pour un chevalier poète part avec ses vaches reconstruire sa maison dans un village en ruine.

Joseph l’ensorcelé. Tous les jours à la lumière de sa chandelle, sa main écrit sous la dictée de sa mère morte. La main ne prend pas toujours le chemin le plus simple ou direct pour transcrire. Détours, contours, refus.

La perte. Collection de brefs récits autour de la perte. (allant de la perte d’un objet fétiche à la perte de voix y compris narrative).

proposition n° 39

D’ordinaire, quand un bâtiment ancien était démoli dans la ville, il y avait au moins une banderole, quelques habitants pour protester, résister, manifester contre la gueule affamée de la grue — les expulsés, amis des sites historiques, voisins apeurés par l’éventualité d’un sort similaire—. Mais ce jour-là, devant la maison que la grue allait raser, elle était seule. Certes, il faisait froid. Certes. C’était tôt le matin et la destruction avait été affichée à la mairie. Cela n’empêche. Comment était-ce possible. Seule, sa voix par-dessus le bruit des planches arrachées, « hé, vous là bas ? Là, oui vous, derrière la haie d’arbres, vous ne savez pas ? ». Elle avait envie de crier, d’arrêter quelqu’un, mais qui. La grue poursuivait son raid. Des pans entiers de murs se détachaient et tombaient dans un bruit sourd. Le balcon, retenu par des planches rebelles, restait chancelant, en suspend, pendant que la gueule vorace mastiquait un morceau de toit et en recrachait les parties indigestes. La grue grattait de ses griffes comme un fauve joue de sa proie. Et derrière les arbres, dans la rue principale, quelques voitures avançaient silencieuses, comme des pièces détachées sur un tapis roulant. Un chien a émergé de la maison voisine. Elle a pensé que cela ne pouvait être qu’un fantôme. Un dernier mur à terre et des bouillons de fumée à la surface du sol, comme l’éruption d’un volcan. La maison éventrée semblait plus spacieuse maintenant qu’elle n’avait plus de toit. Plus rien pour empêcher la pluie de tomber. Le ciel, d’un gris de poussière, était tellement sale que les anges, enfin alertés par les grincements de la grue, ne sont même pas sortis. Elle a soupiré. Au café à côté, on lui a répété qu’il n’y avait rien à regretter, c’était une maison occupée par des étudiants du dimanche, tout y avait été rongé, enfumé, détruit, sali, pourri. Une station-service serait bien plus utile. Elle a cherché dans sa poche un carnet pour y noter le numéro de la maison. Côté impair, entre le 147 et 151 donc 149. Elle a aussi écrit deux mots, côte à côte : tearing — tears ? (laminer¬— larmes ?). Elle est rentrée chez elle. Elle reviendrait le soir¬— une maison qui tombe dans la ville sans que personne ne l’entende est-elle tombée ? Elle sonnerait et la porte d’entrée s’ouvrirait encore, « entrez, je vous en prie… que de charme cette maison… coloniale vous dites, ah,… style colonial, deux pièces au rez-de-chaussée, deux pièces à l’étage et la cheminée qui traverse…entrez, entrez, ne laissez pas le froid s’inviter ».

proposition n° 40

La double ligne jaune au milieu de la chaussée s’arrêtait net pour laisser passer la route secondaire qui s’enfonçait sur la droite dans les bois. Certains diraient que la ligne continuait plus loin, mais une ligne, lorsqu’interrompue, est finie. Plus loin, c’est une autre qui commence, avec d’autres propriétés et perspectives. Entre les deux lignes, il y avait une zone de goudron noir. Un immense poteau électrique en pin, haubané au sol, avait été planté exactement au niveau de la coupure de la ligne. Elle avait souvent pensé, en traversant cet endroit précis, qu’au fond, la ville ne finissait peut-être pas vraiment là. N’était-elle pas toujours reliée à la ville par des routes, des fils électriques, des voies — ferrées au sol, immatérielles dans le ciel—, et par le désir d’y retourner.

proposition n° 41

Bruit de feuille de papier, un léger claquement, comme celui d’une voile en moins fort [1] Frottement du coude sur la table en bois à mesure que le stylo plume avance sur la page. [2] Raclement d’un tiroir, remue ménage, comme quand on fouille pour trouver quelque chose. Silence. Une fermeture éclair est ouverte. Frôlement de livres les uns contre les autres suivi d’un bruit sourd sur la table — bruit d’empilement de livres ou cahiers— [3] Grincement de porte venant d’une pièce en bas et en même temps, ronflement d’un moteur de voiture. [4] D’un coup sec, la porte claque. Rires d’enfants, bruit étouffé d’un sac probablement jeté au sol, voix d’homme, autoritaire, « calmez vous, ce n’est pas le moment ». Petits pas feutrés, comme sur une moquette, qui se dirigent vers une autre pièce. Bruit d’une poignée de porte tournée et relâchée. Rires retenus. Bribes de voix féminine provenant d’une radio, mélodie plutôt déclarative, intonation chantante — la teneur de la communication est incompréhensible, le volume est trop bas—. [5] La voix cesse, remplacée par de la musique, essentiellement composée de basses en rythme régulier avec des pointes aigues comme des sifflements vibratoires. Crissement des pieds d’une chaise, petits craquements pétillants—qui laissent penser que la chaise est en osier, il est certain que ce n’est pas du plastique—. [6] Le plancher craque, pas lourds dans l’escalier, comme si tout le poids du corps tombait sans retenue. [7] Voix féminine, presque un chuchotement, « pourquoi tu restes dans le noir ? »

proposition n° 42

entre la 20 et la 21

Une hâte la pousse, elle presse le pas. C’est comme un frisson quand elle arrive à sa porte. Elle tourne la poignée qui résiste, secoue la porte. Elle va directement à la cuisine prendre un verre d’eau, s’assied dans son fauteuil rouge, ouvre son ordinateur, touche le clavier avec hésitation. Elle entend le son des mots qui voudraient parler. Encore, il y a.

entre la 25 et la 26

Pourquoi n’y a-t-il pas de panneaux indiquant l’entrée de la ville. Trouve-t-on dans toutes les villes des chiens errants. Que cherche-t-on dans une ville. Un visage. Elle le sait.

entre la 28 et la 29

Pourquoi invoquer les oiseaux, là, juste au coin de la rue, se mêlant aux vrombissements des moteurs, la musique rit, danse de ses mains, la ville a faim, la pizza chante.

proposition n° 43

Ce qui resterait à écrire : le départ. On peut dire que l’on quitte un lieu à une heure et date précise. Cependant, avant ce que l’on nomme le départ, on est en partance. Que voit-on alors de ce lieu ? Comment décrit-on ce lieu lorsque l’on est déjà en partance ? Quelles images résistent ? Quels lieux se met-on à fréquenter ?



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 10 septembre 2018.
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[1Pour qu’une voile claque, un bateau doit être vent de bout. Lorsqu’une feuille claque légèrement, cela peut être parce qu’on la tourne en la prenant entre deux doigts, par exemple pour la faire passer du recto au verso, ou encore lorsque l’on feuillette plusieurs feuilles empilées pour retrouver une idée. La feuille de papier peut donc difficilement être comparée à une voile, sauf si l’on considère que ce que l’on écrit permet d’avancer vers un cap, ou de s’en éloigner pour voguer au gré des mots. Il serait peut être plus exact de comparer la feuille de papier à un voile puisque, une fois les mots posés, le papier dévoile tout autant qu’il voile. Mais un voile flotte sans bruit.

[2Ce n’était pas n’importe quel stylo plume mais un Mont Blanc qui ne servait que pour des occasions bien précises — écrire des lettres, des articles—. Trop noble pour une liste de courses. Il était soigneusement rangé dans une housse en cuir, délicatement posé à côté de la bouteille d’encre. Ce n’était toutefois pas un Mont Blanc « pur sang » puisqu’acheté aux Etats Unis avec une plume seulement plaquée or. Toutefois, l’étoile blanche à six branches sur le capuchon permettait de croire au symbole, ou tout du moins de se le promener sous le nez.

[3L’avantage d’une bibliothèque universitaire américaine, c’est que le nombre de livre que l’on peut sortir est illimité mais cela n’encourage pas la constitution d’une bibliothèque personnelle et implique que l’on confie à de hautes autorités le choix d’auteurs à classer comme immortels et à placer sur des étagères en ordre alphabétique. Il faut aussi prendre en considération qu’à la fin de l’année scolaire, lorsque l’on ramène tous les livres, les étagères sont vides. Salutaire ?

[4Pour que cela soit possible, il faut que ce soit une porte d’entrée qui donne sur une rue ou route. Cela n’était pas exactement le cas, le bâtiment était séparé de la route par une pelouse, la route très peu fréquentée et les voitures américaines peu bruyantes. Le parking était derrière l’immeuble. On aura pu entendre le bruit des clés posées sur la table, ou un bruit de klaxon, ou encore une sirène d’ambulance ou de police.

[5C’était une station de radio classique, sans publicité. Mais une fois par mois, une semaine entière était consacrée à trouver des fonds pour subventionner la radio. La musique disparaissait au profit d’annonces sans fin sur l’état du financement de la radio. Etre privée de musique sur les longues autoroutes pour aller travailler rend un trajet fastidieux.

[6Les chaises, en Nouvelle Angleterre, sont très importantes. Elles ont leur histoire. Dans la maison, il y avait plusieurs chaises à bascule. Les autres chaises étaient droites, en bois, simples, style chaises Shakers, sans ornementation ni vernis, avec des arrondis pour les barreaux, les pieds, bords de chaise qui en adoucissaient ces lignes d’intention stricte.

[7Il n’y avait pas de rambarde, l’escalier montait entre deux murs. On peut éprouver un certain plaisir à sentir son corps s’abandonner dans la descente d’un escalier avec la certitude que les marches vont le soutenir. Le craquement des marches signifie tout simplement que l’escalier a la délicatesse de transmettre à l’entourage l’humeur, légère, noire, sourde, maline, fouineuse, agressive, boudeuse, fébrile ou encore nostalgique de celui qui l’emprunte. Un escalier est un baromètre de l’âme.