Françoise Sullivan | Sa seule histoire

« construire une ville avec des mots », les contributions

Au fil de l’eau en aviron, sur un fil en écriture, en jeu dans l’enseignement, en grand écart avec les Etats-Unis.
proposition n° 1

Elle a garé la voiture devant le parterre fleuri. Un petit drapeau américain était planté dans la terre parmi les coquelicots orange — autre histoire de territoire —. Elle n’est pas descendue de suite. Que vient-on chercher lorsque l’on revient ? Si c’était à refaire ? Elle avait dans la bouche le goût du café pris en bas, au petit centre commercial. La deuxième tasse était offerte, elle en avait trop bu. L’acidité de la boisson — ou du retour —, formait une boule de chiffon dans son estomac. Elle espérait qu’il était suffisamment tôt pour ne rencontrer personne. Il fallait impérativement que les murs du grand bâtiment en bois qui abritait les appartements ne témoignent que de sa seule histoire. Inutile de fermer la voiture à clé ici. Dès les premiers pas, elle a senti le crissement des feuilles mortes, sous ses pieds, sur l’allée pourtant à présent cimentée et fraichement balayée. Elle a levé les yeux vers les érables. Les feuilles vert tendre ne frémissaient même pas. Elle aurait juré entendre les enfants courir dans les tas de feuilles rouges et se précipiter sur les marches du porche... premier arrivé… gagné ! Les planches du seuil allaient-elles encore légèrement craquer pour elle ? Elle s’est arrêtée au troisième appartement. Sur la gauche de la porte d’entrée grise, il y avait la sonnette blanche — pas la peine, elle ne marcherait pas-. Et la clochette pendue à la poutre ? Elle a tendu la main vers la porte moustiquaire. Il y aurait le cliquetis puis le grincement lorsqu’elle la tirerait. La serrure de la porte d’entrée tournerait facilement, le loquet plat résisterait un peu. A l’intérieur, le crochet s’ouvrirait et la porte à peine ouverte, son regard se poserait sur la tête noire de Giacometti. Ils avaient encadré le cadre dans autre cadre — doré celui-là —. Au fond du salon, un feu de cheminée craquerait. Elle poserait son sac sur les étagères en bois qu’il avait faites à l’atelier menuiserie. C’était la couleur du séquoia et l’arrondi des angles qu’elle lui avait dit aimer. Elle a regardé sa main. Elle ne la reconnaissait pas, inerte, là, le pouce sur le loquet, sans pression aucune.

proposition n° 2

La fenêtre à gauche de la porte était ouverte, la partie inférieure remontée. La moustiquaire faisait écran. Une pousse de lierre grimpait le long du mur de planches, montées à l’horizontale, comme pour souligner que le bâtiment s’étalait en longueur sur la pelouse et laissait aux arbres, le ciel. Sur la droite, deux fenêtres encore, fermées et doublées d’épais rideaux rouges, indiquant un autre appartement. Un porche en bois blanc délimité en ses côtés par une petite rambarde, encadrait la porte d’entrée noire. De longues trainées jaunâtres sur les poutres marquaient le passage de l’hiver. Le carreau d’une des fenêtres du haut avait été recollé avec du scotch marron, du type utilisé pour fermer des cartons de déménagement. Contrairement à bien des maisons qui ressemblent à des cercueils dans lesquels on imagine des corps allongés sur des lits rigides, ce long bâtiment paraissait, sans raison aucune, plutôt en vie dans le silence matinal.

proposition n° 3

De l’autre côté de la route, un bois touffu sur une bute. Une double ligne jaune interdisait les dépassements. De toutes façons, la distance séparant les deux croisements ne l’aurait pas permis. Aucun piéton ne s’aventurait sur cette route, rien de prévu pour eux. Quant aux cyclistes ? Au croisement, en contrebas, trois directions possibles. Dans un sens, Dover ; à l’opposé, Madbury. Les autres panneaux ne pouvaient être lus que par les automobilistes arrivant en sens inverse. Ils avaient passé la petite église désaffectée, silencieuse sauf le dimanche soir lorsque transformée par un violon en salle de danse. Ceux qui allaient tout droit se dirigeaient vers la ville de briquettes rouges dont l’usine avait été réhabilitée en centre commercial. Ceux qui tournaient passaient devant d’énormes serres, approvisionnant les fleuristes des environs, chose indispensable lorsque l’hiver et son épaisse couverture blanche faisaient douter du retour tant attendu du printemps. Un peu plus loin, les automobilistes ralentissaient au panneau jaune qui disait « Slow down » et pour qui ne savait pas lire, énonçait la même chose par le dessin d’un enfant jouant avec un chien, comme en ombres chinoises.

proposition n° 4

Echangeurs, bretelles, autoroute 95. Camions rutilants -– hauts sur roue -–. Péages, caisse automatique, panier métallique, bruit des pièces dans une fente. Feu vert, barrière ouverte. La vitesse est trop monotone, il est tentant d’accélérer tout en gardant l’œil sur le rétroviseur par crainte de gyrophares bleus. Pont au-dessus de lagons d’un bleu royal. Encore l’interminable vert des sapins. Autre péage et une fenêtre qui s’ouvre sur un visage dont on n’a pas le temps de retenir les traits, d’autant que la cabine est sombre. Salutation monosyllabique, barrière ouverte. Le vert reprend, sombre, monochrome. Enfin une éclaircie et une vaste prairie jaunâtre. Une ferme ? Vibrations des roues sur un pont enjambant une baie. L’eau sera prise dans la glace en hiver, pour l’instant, elle coule bleue. Grand panneau vert signalant une sortie par une flèche blanche. Une grosse boule de couleur orange découpée dans le ciel indique une station essence 69. Les maisons, blanches au toit gris avec leurs boîtes à lettres en aluminium, sont à présent régulièrement espacées entre les croisements à angles droits. Elle a appris à se repérer en comptant les « blocks » avant de tourner.

proposition n° 5

La nuit, la lumière ne pénètre pas dans la vaste cave à odeur de cendres. La porte s’ouvrant directement sur l’escalier sans rambarde, c’est un petit vide avant de trouver appui sur une marche. L’interrupteur se trouve juste sur la gauche, à hauteur d’épaule. Sa main effleure le mur en bois, plus rugueux que la plaque de plastique rectangulaire dans laquelle l’interrupteur est inséré. Ses doigts ont appris qu’il y a juste une rainure avant la sensation d’une infime surélévation associée à une matière lisse. Ils tâtonnent avec une légère inquiétude, prêts à se retirer au cas où une araignée velue... Mais voilà la petite buté de l’interrupteur, et le rectangle blanc sur le mur en bois gris. Le jour, c’est plus facile, il y a écrit « ON » et « OFF ».

proposition n° 6

Dimond Library, le nom du bâtiment était gravé dans la pierre à l’entrée. Quel étonnement quand en regardant sa carte de bibliothèque, elle s’était aperçue que ce n’était pas Diamond Library -– comme le joyau -–, mais Dimond -– comme Christenson, Thomson, Engelhardt, noms d’illustres personnages. Comment mal lire à ce point, tous les bâtiments de l’Université portaient des noms propres… Après tout, dans une bibliothèque, il s’agit de circulation de fluides, de cristallisation, de sédimentation…

proposition n° 7

Le chemin en pente devait être par là, juste après le laboratoire d’observation maritime de l’Université qu’elle venait de dépasser sur la gauche. Elle n’avait jamais vu personne entrer dans ce bâtiment, ni de voitures garées, à croire que l’endroit était désaffecté, ou n’était ouvert qu’en hiver quand elle ne venait plus à cause du verglas. Scott lui avait montré le sentier qui menait vers la baie. Ils s’y étaient retrouvés plusieurs fois pour faire de la photo en fin d’après midi. Le jour où le vent avait soufflé si fort, presqu’en tempête, il avait fait une série d’ombres sur l’eau. Il voulait faire une expo sur la mer — pas de personnages, ni d’objets, simplement la mer, en noir et blanc —. Elle s’intéressait plutôt aux arbres, surtout lorsqu’ils étaient morts ou solitaires et avait pris un énorme tronc échoué sous tous ses angles. Elle lui trouvait l’air d’un monstre marin. Lui, insistait que ce n’était rien d’autre qu’un tronc … arrête de ramener tout à autre chose, regarde plutôt la découpe sur l’eau, en fond, et pense à ce que ta photo peut raconter… Scott était parti au Japon et elle n’avait de lui qu’une photo de son mariage avec Babette. Elle avait voulu prendre d’autres photos pendant la cérémonie mais dès le premier déclic, elle avait senti que ce bruit n’était pas de bon goût, et comme elle ne savait pas comment désactiver le son sur son appareil, elle n’avait pris qu’une seule photo d’eux, plus tard, devant une table, souriant à l’objectif. Elle ne lui avait jamais montré la photo pour éviter ses remarques… si il n’y a rien qui se passe dans une photo, jette la. Il lui faudrait vérifier, en rentrant, si la photo était toujours dans la boîte en fer. Le chemin ? Elle était sûre d’être allée trop loin à présent, mais peut-être pas… Le jour où Scott lui avait annoncé sa mutation, ils s’étaient assis sur le tronc d’arbre, à écouter les vaguelettes faire rouler les galets sur la grève… tu as vu, c’est drôle comme la vague résonne avec une telle ampleur par rapport au mouvement des galets, ça fait un sacré bruit pour si peu de mouvement… En réponse, il lui avait fait un long discours sur les forces de frottement…

proposition n° 8

Ce matin encore, tout était blanc. Les enfants avaient fait un énorme bonhomme de neige devant la porte d’entrée… pour protéger la maison contre les méchantes sorcières. Ils lui avaient collé des coquillages pour les yeux, la traditionnelle carotte pour le nez… pas besoin de bouche, un bonhomme de neige, ça ne parle pas et on va lui mettre une pelle dans les mains, c’est mieux qu’un balai. L’hiver, la nuit tombe vite, il fait déjà noir dehors, la pluie crépite contre la vitre. Comment leur dire demain matin, lorsqu’ils se réveilleront, que leur bonhomme de neige aura fondu avec la pluie ? Il sera véreux, criblé de trous, le globe oculaire vide, la pelle à terre. Les méchantes sorcières de pluie l’auront transformé en un tas de neige molle flanquée d’une carotte piquée de noir. S’il faisait froid au moins, elles auraient fait un glaçage qui l’aurait protégé des mauvais sorts…

proposition n° 9

Bruit de feuille de papier, un léger claquement, comme celui d’une voile en moins fort. Frottement du coude sur la table en bois à mesure que le stylo plume avance sur la page. Raclement d’un tiroir, remue ménage, comme quand on fouille pour trouver quelque chose. Silence. Une fermeture éclair est ouverte. Frôlement de livres les uns contre les autres suivi d’un bruit sourd sur la table — bruit d’empilement de livres ou cahiers—. Grincement de porte venant d’une pièce en bas et en même temps, ronflement d’un moteur de voiture. D’un coup sec, la porte claque. Rires d’enfants, bruit étouffé d’un sac probablement jeté au sol, voix d’homme, autoritaire, « calmez vous, ce n’est pas le moment ». Petits pas feutrés, comme sur une moquette, qui se dirigent vers une autre pièce. Bruit d’une poignée de porte tournée et relâchée. Rires retenus. Bribes de voix féminine provenant d’une radio, mélodie plutôt déclarative, intonation chantante — la teneur de la communication est incompréhensible, le volume est trop bas—. La voix cesse, remplacée par de la musique, essentiellement composée de basses en rythme régulier avec des pointes aigues comme des sifflements vibratoires. Crissement des pieds d’une chaise, petits craquements pétillants—qui laissent penser que la chaise est en osier, il est certain que ce n’est pas du plastique—. Le plancher craque, pas lourds dans l’escalier, comme si tout le poids du corps tombait sans retenue. Voix féminine, presque un chuchotement, « pourquoi tu restes dans le noir ? »

proposition n° 9
1

Elle a compacté un peu de neige entre ses doigts pour en faire comme une truffe en chocolat blanc. Elle l’a portée à la bouche. Etonnement des papilles gustatives. Simple moment de jouissance.

2

Il pleure dans le berceau. La main tâtonne — le drap est tiède autour de son petit corps, sec sous les fesses —. Ses doigts s’arrêtent sur une peluche de forme fine, à poils courts — le dauphin ? — puis sur un objet mou en plastique, rencontrent le bois dur et lisse des barreaux du lit, le vide, et poursuivent en pointillé. Il pleure de plus belle. Poils doux, tête molle, « Le voilà ton doudou ! ».

3

Boisé ? Non, fruité. Elle a envie de dire “fraise”, ou “vanille”. « Melon » ? Elle ferme les yeux, replonge le nez dans le verre. « Cuir ».



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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