Alain Bastard | Le nez collé à la fenêtre

« construire une ville avec des mots », les contributions

Il est né dans les années 50. Après avoir quitté le lycée en terminale – sur un coup de tête a dit sa mère parce qu’il était plutôt bon élève – s’est engagé dans la voie de l’éducation spécialisée jusque dans les années 80 où son parcours et les circonstances l’on amené à devenir responsable, successivement, des services municipaux de deux villes importantes du Sud-Loire.A parfois été considéré par ses amis comme un éternel étudiant. Il a longtemps pensé que les livres, ceux qu’il lisait et ceux qu’ils écrirait peut-être un jour lui sauverait la mise. En est revenu avec sagesse et raison. Son activité d’écrivain s’étant limité à quelques notes de blogs pendant une petite année.Il n’a pas pas tenu ce à quoi l’engageait le nom du blog « Le bout de nos actes » .
proposition n° 1

Que la ville ait mangé depuis longtemps les lieux de son enfance, il le savait bien. Pourtant, lui restait un mince espoir que ce lieu là soit resté presque intact comme il l’était dans sa mémoire. Après tout, au fil des années, lors de retours voulus ou fortuits dans des petites villes de villégiature, en passant sur les routes de campagne et lors de la traversée d’improbables villages et bourgs désuets et décrépits, à plusieurs décennies de distance, il avait bien vu que des lieux étaient immuables, comme confits dans un jus de formol. Bien que s’y agitaient néanmoins quelques adolescents tristes et désœuvrés. Son lieu a lui, celui qui l’avait accompagné une grande partie de sa vie, le temps d’une première chevauchée, avait été comme aspiré et remplacé par un autre décor. Tout ce qui en faisait le charme, cette demi-ruralité faite de buissons, d’arbres et de chemins avait laissé place à la terrible banalité de voies goudronnées le long desquelles se succédaient des pavillons pâlichons que tentaient d’égayer quelques pots de pélargoniums. Là-bas, à quelques centaines de mètres, ne restaient plus de la verdure passée que de maigres espaces verts urbains censés consoler de l’implantation d’une grande surface commerciale. La maison natale, aussi pauvre que sa famille l’était au début des années 60, était encore là, essayant vainement de singer les pavillons modernes qui la cernaient. Les buissons de ronces où il s’essayait à l’ornithologie et les restes de blockhaus au fond desquels il capturait des tritons,non sans fierté, ne pouvaient plus n’exister que dans ses souvenirs.

Mais il y avait la voie ferrée et le clac-clac des roues des wagons. La ligne Nantes-Bordeaux et tous ces trains. Le nez collé à la fenêtre de l’unique pièce « en dur » de la maison, abandonnant quelques minutes son livre de la bibliothèque verte, il se voyait ailleurs, à Bordeaux.

proposition n° 2

Deux rues banales qui forment les deux côtés d’un triangle que ferme la grande route. Une maison coincée entre plusieurs autres et plus petite que toutes les autres. Pour y accéder, un chemin qui semble avoir été concédé à contre-cœur par les voisins. De part et d’autre du chemin, justement, les maisons des voisins. Ni plus belles, ni plus moches que les autres maisons de la rue. Tout juste voit-on que les extérieurs de l’une sont mieux entretenus que ceux de l’autre. Un bout de clôture en bois fraîchement repeint, une haie d’arbustes vendus à bas prix dans les jardineries. A l’extrémité du chemin d’accès à la petite maison otage, une table et quelques chaises en plastique. De celles qu’on laisse traîner dehors sans remords toute l’année. Il semble bien que cette petite maison n’ait pas le même standing que les autres maisons de la rue, bien que la plupart soient plutôt « standard » en fait. L’œil tente d’accrocher un détail qui apporterait de la beauté, juste un peu ou de la lumière car il semble bien, alors qu’il fait plein jour, qu’une fine poussière grise ou plutôt « coquille d’œuf » ait recouvert tout ce qu’il voit.

L’œil est tenté, en quelque sorte, d’enjamber ce bout de paysage, d’aller voir ailleurs, derrière, s’il n’y trouverait pas davantage son compte.

Peut-être car il devine la présence de la voie ferrée.

S’il se tourne vers le côté, à droite ou à gauche, tout juste verra-t-il trois ou quatre constructions d’avant le temps du nivellement.

proposition n° 3

Il détourna le regard pour rechercher une vue plus avenante. Il pensa même qu’en fermant tout bonnement les yeux, il retrouverait quelques minutes le paysage des années 60, lorsque la rue n’en était pas encore une, tout juste un large chemin de terre qui s’achevait, depuis la maison natale jusqu’à la voie perpendiculaire en sentier, engoncé entre les buissons de ronce, là où il était aisé de repérer crapauds et autres bestioles. Mais fermer les yeux ne put effacer l’impression laissée par le nouveau paysage, tellement ressemblant à tout ce qu’il est donné de voir en périphérie de la Métropole et même au-delà, aussi loin qu’elle déploie ses tentacules.

Se retourner ? Faire quelques pas de côté ? Cela pouvait-il engendrer une vue plus rassurante, permettre de distinguer quelques constructions ou éléments de paysage rescapés du grand nivellement ? Peut-être oui. En cherchant bien , en forçant le regard à se déprendre de la vision assez déprimante des lieux précis où les premiers jalons de son itinéraire avaient été posés. A droite, il apercevrait la grande route, celle qui conduisait jusqu’à Poitiers. A gauche, la voie ferrée encore et ses promesses de voyage. En se retournant, pas grand chose sinon le décalque, à peu de choses près, de ce qu’il y avait devant lui.

Ah si ! Il ne pouvait pas ignorer la maçon du maçon. Elle était encore debout, massive et en forme de grosse brique de Lego, défiant la modernité triste et uniforme des pavillons voisins.

proposition n° 4

Pour ne pas verser dans un pessimisme abusif sur l’évolution des paysages urbains contemporains, il entreprit de prendre le plus de hauteur possible, de s’extraire momentanément de ce qu’il avait sous les yeux, et de considérer cette section de rue dans l’ensemble vaste du Sud de la Loire. Il pensa à un film des studios Disney où l’on voit les personnages, un enfant et un vieil homme s’envoler littéralement avec leur maison. Il n’en avait, à vrai dire bien peu de souvenirs. S’agissait-il même d’une production Disney ? Puis, brièvement, il se souvint de ce professeur de littérature anglaise incarné par Robin Williams qui invite ses élèves à monter sur leurs pupitres... Des poètes disparus comme il y a des paysages disparus, se dit-il et cette réflexion idiote le fit néanmoins sourire.

Il s’éleva donc. Et ce qu’il vit le rassura . Il vit la Loire à quelques encablures de la maison et beaucoup de vert malgré tout, des jardins et des parcs. Au fur et à mesure que son point de vue s’élargissait, en suivant la ligne de chemin de fer, il vit nettement la ville de V. où il devait faire bon vivre, à en juger aux maisons cossues en bord de rivière et à son air propret. Plus au sud, au prix d’un effort considérable pour conjurer son vertige, le bourg de HF et un paysage vallonné dans lequel les vignes s’imposaient. La Toscane, le soleil en moins, se dit-il bien qu’il n’eût jamais mis les pieds en Italie.
Tout n’était donc pas perdu ! Ce petit exercice, effectué au prix d’un effort important, l’incita à relativiser la sensation amère que lui avait donné, il y avait quelques minutes, son retour inopiné sur « les lieux ».

Un paysage s’apprécie avec les yeux certes, et avec les pieds aussi mais il se fit la remarque que l’intérêt d’un puzzle ne saurait s’apprécier à une seule de ses pièces, Il se sentit perdu, tout à coup.

proposition n° 5

Après avoir pris toute la hauteur nécessaire pour se rendre compte qu’une seule pièce ne faisait pas la totalité du puzzle, et s’être ainsi rasséréné, il chercha avec attention tous les détails qui lui avaient échappé à première vue. Que cherchait-il qui puisse conjurer la sensation d’égarement qui l’avait saisi ? Il ne lui échappa pas que le chemin d’accès à « la maison » était peu entretenu et il remarqua les mauvaises herbes au pied des pignons des maisons voisines. Ce qui le frappa surtout, c’est le volet de la porte d’entrée en plastique blanc. Puis, son regard revint sur le salon de jardin plutôt défraîchi installé juste devant cette porte d’entrée. Pas de plate-bandes , ni même de simples pots de fleurs pour agrémenter la façade. Il se souvint de la pauvreté « digne » du temps ou ce lieu était le sien, du jardin, petit mais entretenu et fleuri, des plate-bandes de rosiers rouge. Il vit que cette maison, ce lieu, au regard des pavillons voisins, paraissait délaissé, sinon abandonné. La somme des détails qu’il avait notés le confirmait.

Dans cette rue, où tout paraissait uniforme, il nota une multitude de petits signes distinctifs d’une maison à l’autre, d’un jardin à l’autre. Comme si à l’injonction de faire tous la même chose répondait, chez certains, la volonté de se distinguer malgré tout. Se distinguer en tentant de faire mieux que le standard recommandé ou, à l’autre extrémité, en se laissant glisser , faute de moyens, de désir ou de volonté, sous le niveau moyen de l’ensemble de la rue.

proposition n° 6

Que restait-il de ce lieu qui n’était pas un quartier dans les années 60 mais à peine une rue coincée entre la grande route de Clisson et la voie ferrée ? Il paraissait ne pas l’être davantage aujourd’hui en dépit de la transformation spectaculaire qui l’avait affecté. . Mais, entre la Fontenelle et le Fresne-rond, cette courte section de la grande route qu’il traversait matin, midi et soir pour se rendre à l’école maternelle Henri Lesage puis à l’école primaire Brindejonc (il se souvint d’ailleurs avec plaisir des trajets à pied avec les copains) ne faisait-elle pas « quartier » malgré tout ? Avec son café du Printemps , son épicerie Boutet ( où il fallait solliciter honteusement du crédit), son tabac-presse Silloray (où il se procurait les précieux volumes de la bibliothèque rose puis verte quand il y avait quelques sous dans la maison) et un peu plus loin, l’épicerie de la mère Bouet ( où on allait quand le crédit était épuisé chez Boutet. Allez donc demander du crédit aujourd’hui chez Auchan qui s’est implanté au Fresne-rond au début des années 90 ), sa pharmacie ou officiait une grande dame brune dont le nom « Chevallier » lui allait si bien.

Faire quartier n’est-ce pas justement cela aussi ? Pouvoir dénommer et ainsi se repérer facilement.

Il avait tiré un fil et d’autres noms de rues, de lieux et de personnes lui revinrent facilement. Il avait la sensation que chacun d’entre eux était chargé de significations plus ou moins perceptibles et que ce n’était pas un hasard si le Docteur s’appelait Verbe ou le maçon d’à côté Josse...

proposition n° 7

Ce lieu-là, précisément, avait été pendant longtemps un point de départ et de retour. Tôt le matin, cartable à la main il se rendait à l’école et un peu plus tard dans l’après-midi il en revenait et il faisait bon goûter au plus près de la cuisinière à charbon avant de retrouver les copains et les copines alentour.

L’aller se faisait presque toujours à l’identique contrairement au retour. Il empruntait alors des chemins de traverse qui le menaient parfois assez loin de la maison.

Bien souvent, dans ses rêves où en veille dans des circonstances qu’il aurait bien aimé caractériser, lui revenait en mémoire un chemin menant de l’école Brindjonc au lieu-dit le Chapeau Verni. Il faisait alors l’effort de chercher ce que ce chemin, aujourd’hui disparu, agitait en lui au point qu’il en était troublé, mal à l’aise. Il y avait bien la maison de la famille Bernard, celle d’un de ses copains de classe où il faisait souvent halte mais cela ne lui semblait pas être la cause du trouble ressenti. La perturbation était telle qu’il en avait parlé à un psychothérapeute au cours d’une période de sa vie d’adulte ou la mélancolie ayant succédé à la ferveur, il avait du mal à en sortir seul. On lui avait conseillé de revenir sur les lieux et de reprendre si possible le trajet en étant attentif au moindre éveil de la mémoire.

Hélas ! Déjà à l’époque il n’en restait plus rien ou il avait été incapable de le retrouver tant points de départ et d’arrivée avaient été bouleversés. On lui avait aussi suggéré d’associer librement en évoquant ce chemin perdu mais terriblement présent.
Il était donc resté avec ce trouble que seule l’avancée en âge était parvenue à atténuer.

proposition n° 8

Ce qu’il redoutait en hiver et attendait aussi, c’était les fleurs de givre sur les carreaux de la maison. La cuisinière s’était éteinte pendant la nuit. Il faisait vraiment froid ! Pourtant la beauté des dessins formés par la givre l’émerveillait. Mais d’avoir à casser ensuite la croûte de glace dans la seau pour pouvoir se débarbouiller lui rappelait que la beauté se paye parfois cher.

La pluie à cette époque, il l’appréciait. De toutes façons, elle n’arrêtait ni lui, ni ses copains pour aller à l’école où aller vadrouiller dans les chemins environnants. La pluie sur les buissons de rosiers ou sur les arbres c’est tout de même autre chose que la pluie claquant sur le bitume. Et puis, aussi pauvre que la maison pouvait être, il y avait un jardin et son opulence dépendait de ce qui l’arrosait. L’humeur de ses parents aussi parfois.

Quand il pleuvait, c’était aussi la possibilité de s’adonner sans regrets à la lecture des livres de bibliothèque rose puis verte. Ça le rendait vraiment heureux. Il devinait que le soleil générait ses figures imposées. Il fait beau ! Allez , il faut sortir et montrer sa joie, la partager avec tous. Comme aujourd’hui, presque sans y réfléchir, dès que les « BEAUX » jours reviennent ,on sort le barbecue, les saucisses et la bouteille de rosé.
La pluie, au fond, lui convenait mieux mais le dire trop effrontément c’était se condamner à affronter des regards incrédules et apitoyés. Aimer la pluie, n’est-ce pas le symptôme d’une vraie pathologie ?

proposition n° 9

Si certains enfants se sont longtemps couchés de bonne heure en attendant que leur mère vienne les embrasser, d’autres, il en était, n’ayant pas de chambre à eux, tardaient à s’endormir et se réveillaient le plus souvent très tôt. Vivre à six dans la même pièce -– cuisine, salle à manger et chambres confondues -– pendant des années , ça vous crée un rapport aux bruits bien personnel. S’agissant de lui, il pensait que de cette expérience lui était venue une aversion absolue -– qu’il était parvenu à juguler plus tard au prix de gros efforts -– pour tous les « bruyants » et les « agités » et une recherche quasi symétrique des lieux silencieux. Bizarrement ,quand il pensait au quartier, au chemin, puis à la maison ce n’était pas les sons les plus insupportables qui s’imposaient -– ceux-là avaient gagné les profondeurs -– mais ceux qu’il avait toujours retrouvé avec plaisir, au gré des circonstances de sa vie . Le bruit des trains et les vibrations des vitres de la maison, celui des nombreux oiseaux gourmands des cerises et des pommes du jardin, celui des copains s’interpellant sans retenue dans les champs voisins.

Au plus noir de la nuit, c’était les bruits caractéristiques des souris grignotant les restes de pain dans la panière, les chuchotements des parents et des sons étranges difficiles à identifier.

Ce qu’il avait aujourd’hui sous les yeux n’avait plus qu’une très vague ressemblance avec les images du passé et pas davantage, ce qu’il entendait avec l’ambiance sonore qui les accompagnait. On avait dépecé le quartier pour n’en garder que le squelette, ce qu’on ne pouvait vraiment pas faire disparaître, la voie ferrée, la grande route et les rues adjacentes, quelques constructions. On lui avait substitué un autre quartier, où pas un bruit à l’exception de ceux engendrés par le passage des trains et des voitures n’évoquait le passé.

C’était comme si on lui avait volé une part de ce qu’il était devenu.

proposition n° 10

La sensation de s’être fait piller une partie de son passé l’envahit et fait monter la colère. Faut-il donc que ce quartier, si jamais il en a été un autrefois, soit négligeable pour qu’on en garde rien ou presque et qu’on le transforme en « non-lieu » d’où tout pittoresque est absent. Être né dans les beaux quartiers du centre-ville ou à proximité d’un village touristique, vous épargne de solliciter la mémoire lors des retours sur les lieux du passé. Se peut-il qu’il y ait un rapport entre son humilité au contact des autres, plus riches, plus légitimes dont il a mis des années à se débarrasser et ce lieu où la pauvreté s’affichait ouvertement ?

Même les odeurs, il le comprend maintenant, peuvent être catégorisées et s’inscrivent dans la lecture de son passé . Les odeurs nobles des beaux quartiers et celles, triviales, des maisons de pauvres ne se mélangent guère. L’odeur âcre des murs noircis par l’humidité -– et il se souvient des vains efforts de sa mère pour s’en débarrasser -– celle du cabanon en fond de jardin où l’on s’isolait pour satisfaire ses besoins et de la fosse à fumier, tout près, ne les a-t-il pas incorporés ? Peuvent elles être dominées, ne serait-ce qu’un instant par celles, subtiles et légères des roses du jardin et les odeurs propres de la vieille lessiveuse qui bouillait sur le feu de la cuisinière ?

Les livres, à tout moment, que la pluie d’automne batte les carreaux ou que le soleil d’été brûle le jardin, lui ont procuré des sensations olfactives et tactiles agréables. L’odeur du papier et de la reliure -– d’ailleurs, avant toute lecture, il sent les livres en les retournant en tous sens – le grain des pages sous ses doigts, ils les retrouvent encore aujourd’hui avec bonheur.

Tous ses sens, en fait, se sont probablement formés par imprégnation . Il pense au principe d’ Archimède et le paraphrase : « Tout corps plongé dans un bain de pauvreté en sera imprégné pour le reste de sa vie ». Il est probable, bien qu’il ne s’y soit jamais attardé, que la nourriture elle-même n’échappe pas à ce principe.

Il préfère ne pas évoquer les odeurs de cuisine -– car s’y agrégerait le souvenir des trop fréquentes disputes autour de la table familiale -– mais cela lui fait néanmoins beaucoup de bien de retrouver, le goût délicieux, et presque réparateur, de la barre de chocolat noir, glissée entre deux tartines.

Il décide alors de ne pas céder au vertige déterministe auquel l’incite ce retour sur ce lieu du passé.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
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