Pierre Ménard | Il va pleuvoir (titre provisoire)

« construire la ville avec des mots », les contributions

Pierre Ménard (pseudonyme de Philippe Diaz), est un pionnier du web littéraire, tant dans sa vie professionnelle de médiateur numérique en bibliothèque (Melun, puis désormais Paris), que dans son activité d’auteur, publications textuelles, revues (on se souvient de l’expérience D’Ici Là), que de publications numériques (Laisse venir avec Anne Savelli pour la Marelle), que ses ateliers d’écriture urbaine avec des outils comme Twitter ou les médias sonores, que la photographie dans l’expérience actuelle de ses Lignes de désir. Son site liminaire.fr est un pivot essentiel de l’expérimentation numérique en littérature.
proposition n° 1

La rue très calme. Personne aux fenêtres. Pas de voitures, si peu. Un axe détourné. La rue déserte à cette heure chaude de la journée. Bruits lointains de la circulation parisienne. La nuit, la rue s’agitait un peu avec les hôtels en enfilade. Ce souvenir qui revient. Passer sous les fenêtres, s’arrêter en levant la tête vers le deuxième étage, mais personne ne le remarque. Invisible. Inconnu désormais à cette adresse. L’appartement est habité, il le sait, le couple qui a pris leur place parce qu’ils venaient d’avoir leur premier enfant et qu’ils cherchaient à déménager dans un appartement plus grand, sa femme les connaît bien, ils ont vécu là à quatre après leur départ, c’est inimaginable, du mal à se représenter cet appartement où ils ont vécu tous les deux. Le couple qui habitait là, après eux, s’est séparé depuis, sa compagne le sait car elle a gardé contact avec la femme qui enseignait dans l’école où elle avait suivi ses études. Mais ce jour-là, comme à chaque fois qu’il passe sous ces fenêtres, qu’il revient de loin en loin, dans cet endroit où il a vécu pour la première fois à Paris, personne n’est visible depuis la rue, en contrebas. Le garage a fermé depuis bien longtemps, le grand portique à larges battants bleu a été repeint plusieurs fois. La peinture est encore fraîche. L’atelier sur la gauche de l’entrée fut longtemps le pas de porte d’un jeune styliste qui a depuis abandonné la mode pour devenir artiste. Il se souvient très bien de la disposition des lieux. Les pavés disjoints de l’entrée du garage. L’hiver il descendait là et restait un peu à l’abri du froid pour fumer sa cigarette du soir, l’odeur de l’essence et de la fumée se mêlent encore dans sa mémoire. Les noms sur les boîtes aux lettres métalliques de couleurs vertes. Le poème ésotérique qu’ils composaient. Dans l’entrebâillement sous la porte, un rai de lumière parfois interrompu par l’ombre d’un passant et ses pas en écho, alertait de l’imminente arrivée d’un voisin. Il se préparait à sortir pour ne pas admettre qu’il fumait là en cachette dans ce lieu inapproprié, pris sur le fait, comme il prendrait l’habitude avec le temps, de fumer dans les couloirs confinés de l’immeuble. Pour ne plus avoir à sortir et pour rester à l’affût. La porte d’entrée vitrée sur la droite pour monter les escaliers en colimaçon. Et leur appartement au deuxième étage, après le palier un peu éclairé par une fenêtre qui donnait directement sur le zinc des toits, au bout d’un long couloir sombre. Son premier appartement parisien, avec double exposition, et cette fascination de pouvoir observer nuit et jour la ville et ses habitants : côté cour, avec la salle à manger et la cuisine, la fenêtre ouvrait sur les toits et le vis-à-vis de l’appartement d’une actrice de cinéma dont il aimait les premiers films, et de l’autre côté, avec la chambre et le bureau, une rue étroite avec une série d’hôtels et leurs fenêtres ouvertes sur l’intimité fugitive des voyageurs de passage. Les voisins qu’il entendait parler, crier, se battre, chanter, gémir ou appeler au secours. Un temps suspendu. À l’intérieur comme à l’extérieur. Derrière les persiennes à observer les voisins de l’hôtel de l’autre côté de la rue, les passants, le regard rivé sur eux, en essayant de ne pas être repéré, restant parfois de longues heures ainsi, sans bouger, juste un regard, jusqu’à oublier le temps. Dans les couloirs sombres de l’immeuble, en revenant du marché, d’une promenade, du travail, ou juste le temps d’aller fumer une cigarette dans la rue ou sous le portail, pendant que sa femme chantait à la maison, préparait le repas ou travaillait, en rentrant en silence chez eux, mais avec le parquet ancien aux lames sonores qui trahissait le moindre de ses mouvements, c’était souvent impossible de ne pas se faire remarquer, de ne pas attirer l’attention, les parois de ces anciens immeubles ouvriers étaient très fines et très mal isolées, démasqué il lui fallait rentrer, reprendre le cours des événements de sa vie quotidienne. Le souvenir du temps passé à écouter les voisins lui revient en mémoire comme un violent poison, parfois les regarder à travers le trou de la serrure de la vieille porte de leur appartement, le distrayait, le cœur battant, il restait immobile pour ne pas faire de bruit, cherchait à se faire oublier, et s’approchait doucement de la porte pour écouter ce qui se disait derrière les murs, se murmurait dans l’intimité. Les voir vivre, se détester ou s’aimer, regarder la télé ou se masturber, parler ou se disputer, faire la vaisselle ou commenter l’actualité. Il vivait par procuration, se projetait dans la vie des autres pour mieux envisager la sienne. Son appartement et son immeuble. Un livre ouvert. Une chambre d’écho.

proposition n° 2

C’est un couloir. Un long couloir aux murs beiges usés par le temps. L’interrupteur est à main droite, avant de refermer la porte en bois derrière lui, il appuie sur le bouton électrique. Il reste quelques instants sans bouger, la porte refermée sur lui, immobile. Il attend que la lumière s’éteigne automatiquement. Le déclic produit par le mécanisme d’éclairage lui procure une étrange satisfaction. L’émotion du départ. Le couloir effilé disparaît dans la pénombre, ses proportions se transforment immédiatement. La lumière du bout du couloir, en provenance de la fenêtre du palier qui donne sur la cour de l’immeuble et les toits des immeubles voisins, éclaire le fond du couloir. C’est un appel. Il s’habitue peu à peu à cette faible lumière qui lui permet de saisir progressivement les détails du couloir. Ses yeux s’habituent progressivement à la pénombre. Les volumes du couloir se devinent à nouveau. Il reste de longues minutes sans bouger. Il pourrait fermer les yeux, il est tout ouïe désormais. Il entend encore un peu les bruits à l’intérieur de son appartement. Il s’avance doucement dans le couloir en essayant de ne faire aucun bruit. Les lames anciennes du parquet sont très sensibles. Elles craquent au moindre mouvement. En terrain miné. Il serait faux de dire qu’il avance sur la pointe des pieds, bien au contraire, il sait que pour être le plus discret possible, il doit garder ses pieds bien à plat, les faire glisser comme sur des patins pour exercer le moins de poids possible, éviter ainsi les chocs, les mouvements brusques, avancer à pas feutrés. Au moindre craquement, le corps se fige, il prend parfois appuie sur les murs du couloir avec sa main pour maintenir l’équilibre de son corps que l’avancée à tâtons déstabilise. Il avance dans ce couloir comme sur un fil, au-dessus du vide. Il sait cependant que si jamais une porte s’ouvrait, celle du voisin ou celle de son appartement, il pourrait reprendre son mouvement qu’il contrôle, s’accrochant à cette possibilité qui le rassure et continuer d’avancer en silence. Il écoute, il attend. Pour ne pas faire de bruit il doit être très attentif. Mais il perçoit également ce qu’il entend derrière les murs du couloir. Ce qui se passe dans les appartements voisins.

C’est une chambre. Une chambre dans laquelle il a aménagé son bureau, une table sur tréteaux, un ordinateur et un vieux meuble à tiroir en bois vernis avec poignées en fer. Quand il fait chaud, les volets verts à battants sont à demi fermés. Par les interstices des lattes du volet, il peut voir sans être vu. Il se tient là, observe la rue en silence. La ville qui s’anime ou s’efface. Les passants. Les touristes dans leur minuscule chambre d’hôtel. Avec cette chaleur tout le monde laisse ses fenêtres ouvertes, dans l’espoir d’un peu d’air et de fraîcheur. À la nuit tombée, la lumière dans chaque chambre offre un spectacle qui le fascine. Il ne se passe rien pourtant de très intéressant. Gestes quotidiens dans un espace contraint, de taille limitée. Un lieu de passage. L’hôtel situé non loin de la Place de la République attirent beaucoup de touristes, ils rentrent ravis mais fourbus, parfois avinés, de leurs visites des monuments et des lieux incontournables de la ville. Les voyageurs de commerce passent une nuit en ville avant de repartir dans une autre ville. Les couples en visites dans leur famille pour un mariage ou un enterrement, mais que leurs parents n’ont pas la place de loger, dorment la nuit à l’hôtel. Ils posent leurs valises, se changent à la hâte, font un brin de toilettes, prennent une douche, se coiffent, se maquillent, regardent la télé, passent des coups de fils, consultent leur messagerie, vérifient un horaire, une adresse sur leur ordinateur, lisent un livre, écoutent de la musique, mangent ou boivent sur le pouce, et quand ils ont éteint la lumière de leur chambre, ils font l’amour parfois. Le plus souvent, ils dorment. Les trois hôtels qui font face à son appartement sont très fréquentés, ils affichent complets tout l’été. Dans la nuit, toutes les fenêtres ouvertes, lumière allumée, forment une mosaïque animée. Un tableau abstrait. La rue étant un peu à l’écart des grands axes de circulation, les voitures sont assez rares, ce qui assure un calme insolite à cette rue. Les bruits de l’hôtel s’entendent avec une netteté surprenante, aiguisée. Les conversations dans toutes les langues du monde, la musique et les émissions de télévision. Dans la rue, les passants, leurs pas traînants, leurs voix monocordes, leurs cris poignants, leurs chants ou leurs plaintes.

proposition n° 3

Devant la porte des voisins sur le palier, cherchant à être le plus discret possible, toute son attention portée à l’écoute, au regard, de la même manière que lorsqu’il file des inconnus en ville où concentré sur la personne qu’il suit, il perçoit la ville autour de lui d’une manière différente que lorsqu’il se promène seul, qu’il flâne dans les rues, qu’il marche au hasard, de façon plus fragmentée, versatile et parcellaire, en se focalisant sur la porte, la serrure, le trou de la serrure, il se concentre sur les bruits, à l’intérieur de la pièce dont il s’approche, mais cette attention sonore l’oblige à rester attentif à ce tout qui l’entoure, ce qui se passe autour de lui, et surtout derrière lui. Il perçoit dès lors, avec une sensibilité accrue, les sons et le décor qui l’entoure, ce lieu où il se trouve, en sursis, à l’affût. La fenêtre à sa gauche, la lumière s’infiltre par-là, la cour de l’immeuble dans le périmètre encerclé qu’elle dessine, accueille à mi-hauteur un logement construit en gagnant de l’espace habitable, sorte de cabane posée sur les toits, dont les vitres offrent un troublant panorama sur l’appartement et le quotidien de l’actrice qui y habite, rencontrée un jour par hasard dans la rue. En ouvrant la fenêtre on pourrait marcher sur les toits mais une barrière en interdit prudemment l’accès. Derrière lui, l’escalier qui permet de descendre et sortir de l’immeuble, deux étages en-dessous, et qui monte à l’appartement au-dessus, un loft aux dimensions impressionnantes, formé du regroupement de l’ensemble des trois appartements de l’étage. L’escalier est tournoyant, la rampe en bois vernis, soutenue par des montants en fer forgé peints en noir, tandis que la volée de marches est demeurée en bois brut, et dans les rainures desquelles la poussière s’accumule. À gauche, dans le couloir, la porte de l’appartement le plus près du palier, qu’on devine à peine. Lorsque l’œil s’est enfin approché jusqu’au plus près du trou de la serrure, au point de toucher avec son nez la rosace métallique qui encercle la serrure, le champ de vision s’est réduit au maximum. Il ne reste plus qu’à gauche, un l’angle de mur au bout du couloir, et qu’à droite l’angle en forme d’arrondi tout près de la fenêtre du palier, les jeux de lumière sur ses parois, derrière lui, dans son dos, plus rien n’est visible, mais son attention reste vigilante, sensible aux moindres bruits, indices d’un mouvement à venir, d’une arrivée imprévue, d’un voisin qui va sortir de chez lui, qui pénètre dans le hall et s’apprête à monter, qui va appeler un voisin à l’interphone, annonces discrètes qu’il faut savoir devancer pour ne pas être pris au piège, sur le vif, en pleine action, à revers.

Dans la chambre plongée dans la pénombre, entrer sans allumer l’interrupteur pour que la lumière ne le gêne pas, en reflétant l’image de son visage sur la vitre, ce qui le rendrait visible également depuis l’extérieur, depuis les fenêtres de l’hôtel ou en contrebas, dans la rue, et même d’une certaine manière, quand il n’est pas seul, pour se faire oublier dans son appartement, sous prétexte de venir chercher un livre, changer de vêtement ou se reposer un moment, il voit derrière lui le volume de sa chambre dans l’obscurité, il perçoit plus ou moins bien nettement la masse du lit, la tapisserie sur le montant du lit et ses motifs médiévaux, les rayonnages en bois de ses deux bibliothèques chargées de livres sur les côtés de la fenêtre, l’armoire dissimulée derrière une grande tenture beige, et par le cadre de la porte de la chambre, la pièce attenante, la salle à manger qui prolonge la perspective jusqu’à la fenêtre qui, tout au bout, ouvre sur la cour intérieur de son immeuble, où le même spectacle se joue sans doute de l’autre côté de cet appartement à double exposition ; la ville sous deux angles opposés, dans la rue et la façade d’hôtel d’un côté, et face aux intérieurs d’appartements privés regroupés autour d’une cour intérieure, de l’autre ; deux versants d’une même pièce où la ville apparaît de deux manières différentes qui ne sont jamais visibles en même temps.

proposition n° 4

Les cafés. Le temps passé au café pour écrire et rêver. Il bat la mesure avec son pied. Aucune musique alentour. Pas de casque sur les oreilles. Café Au métro. Les heures passées à écrire à proximité de l’appartement, toujours dans le quartier, tout autour, en regardant passer les gens dans la rue, en écoutant leurs conversations, dans le café ou dans la rue, la musique diffusée, devoir se concentrer malgré tout, lutter pour ne pas se laisser distraire. Elle dit à sa voisine au café : « Je prends des cachets pour dormir. Ils sortent par la fenêtre. Mais j’ai fait tout mon possible pour les mettre au lit. » Lorsque le bruit cesse dans la rue, coupure brutale, on n’entend plus que l’autoradio d’une voiture fenêtre ouverte et la voix d’un journaliste qui s’en échappe. Souvenirs d’enfance. Alhambra Bar, Jingle d’une radio. Sonnerie d’un portable sur l’une des tables voisines. Un des huit hommes autour de la table pousse un cri de joie « C’est moi ! » pour indiquer que c’est son téléphone qui sonne. Le café Le Central, rue du Petit-Thouars, derrière le Carreau du Temple, où il attendait qu’elle sorte de l’école pour qu’ils puissent enfin se retrouver ensemble. L’après-midi le café se transforme en salle de jeu, les vieux juifs du quartier s’y retrouvent pour jouer aux cartes et finissent toujours par s’engueuler. Le ton monte, c’est l’heure de partir. Le café en face de la Bourse du travail, Boulevard Beaumarchais, avec son demi niveau où personne ne pensait s’installer là, ce qui lui permettait de travailler au calme, isolé, et d’écrire sur son carnet, sauf les jours où le garçon de café décidait de mettre la radio. Regarder les allées et venues des passants dans la rue dont il devinait l’arrivée par le jeu des miroirs au sous-sol, et les silhouettes qu’il pouvait observer légèrement en surplomb. Le temps d’un regard, la tenue de ce regard soutenu, comprendre que cet homme le regarde droit dans les yeux, fixement comme pour voir ce qu’il a vu. Au-dessus de la caisse, au bout du comptoir, une affichette où il est écrit : « La maison a passé un accord avec les banques. Là-bas on ne sert pas de bières et ici on n’accepte pas les chèques ! » Les cris répétés d’un vieillard dans la rue : « Mais pourquoi ça ! Ah ! Ah ! Mais pourquoi ça ?! » Un couple, assis sur un banc, arrête de s’embrasser pour lui sourire lorsqu’il passe à leur hauteur. Dans la nuit. Marcher dans la rue, se perdre. Sous le soleil les parfums fleurissent. Passer devant la vitrine de la librairie L’arbre à lettres et découvrir avec surprise et contentement, à côté du livre qu’il est en train de lire, la photocopie de la dernière phrase qu’il vient de lire dans le café : « Je suis plus salée que sucrée. » Ciel bleu, vrombissement du moteur d’une voiture, au loin, des cris d’enfants. Dans une vitrine du quartier en cours de réfection, le panneau suivant : « VENTE DE BUSTES. » Douce fraîcheur qui fait oublier la chaleur du jour. En rentrant chez lui, il se penche à la fenêtre de sa chambre. Une lumière, un murmure urbain, les voix d’un couple espagnol qui s’approche en contrebas. L’impression soudain d’être transporté à Madrid. Les sourcils froncés de la jeune femme de service à l’hôtel en face de l’immeuble en le voyant nettoyer ses vitres le lendemain matin, avec dans son regard noir la trace lointaine d’une superstition : « Il va pleuvoir ! »

proposition n° 5

Pas si courant. La rue divisée en deux. La rue de Malte se prolonge au-delà du boulevard qui la traverse, la coupe, mais c’est une autre rue, on aurait pu lui donner un autre nom. Sans liaison directe avec la première. Queue de serpent indépendant de sa tête. La percée haussmannienne du Boulevard Voltaire, avec ses grands immeubles bourgeois, tranche la rue sur une si longue distance qu’elle en brise l’unité, même la perspective est difficile à imaginer. Le boulevard est si large, coupe de biais, la rue se prolonge à l’opposée malgré tout. Cette blessure est tenace. La rue entrecoupée par la rue Jean-Pierre Timbaud, puis le Boulevard Voltaire, forme un minuscule triangle. Les voitures sont garées à gauche dans la rue de Malte et à droite de l’autre côté de la rue. Sens de circulation contraire. Ce qui renforce l’éloignement entre les deux parties de la rue. Pourtant ses deux rues se ressemblent vraiment. Une surprenante unité persiste entre elles. Une rue d’hôtels. Même hauteur et style d’immeubles. Largeur identique. Les seuls commerces repoussés de part et d’autre aux extrémités de la rue. Là où ça passe. Flux et feux rouges. Passage et clients potentiels. Le petit bleu. La boulangerie-pâtisserie Le Blé d’or à l’angle arrondi de la rue, ouverte du côté du Boulevard Voltaire. Le traiteur chinois Heng Heng Rapide, dont le rideau intérieur en toile rouge baissé à la fermeture derrière la vitre est resté le même depuis la reprise de la boutique (une ancienne boucherie) une dizaine d’années plus tôt. Le Café L’éventail. Métro Café avec le kiosque devant l’entrée du métro Oberkampf.

Rue sans qualité. Traces de goudrons d’époques et de matières différentes. Immeubles de taille moyenne. Petits artisans et bureaux sans pas de porte, logements, portes cochères en bois bleu, vert, bordeaux, enseignes interchangeables. Mais avec une couleur particulière. Une tendance. Le corps (salon de tatouage, de remise en forme, coiffeur, produits de beauté), le sommeil (des hôtels) et les jeux vidéo. Club de remise en forme. Les Cercles de la forme : République. World Gym. Alliance Vie : L’aide à domicile sur mesure. Sur son rideau métallique de protection, un tag : 2CP écrit en majuscules, noir avec un fin liseré jaune recouvre l’essentiel de la surface. Laid. Un numéro de téléphone : 01 48 05 05 40. Un pas de porte qui fut tour à tour : Body Life / Retoucheries / Les voyages de Laure (restaurant). Toute une époque dans l’évolution d’un lieu. Travail du corps qu’on sculpte physiquement, par le choix de ses vêtements qu’on recycle ensuite, pour terminer enfin par la nourriture avec ce restaurant exotique. La rue est calme, à l’écart de la circulation, parallèle au boulevard beaucoup plus bruyant. Voie de garage. Pousses d’herbes entre le trottoir et le mur. Deux parkings jumeaux avec porte coulissante par le haut peinte en bleu. Au-dessus, le panneau de signalisation bleu barré de rouge : jour et nuit. D’Alembert Métal. Reproduction de clés. Un atelier de céramique dans une très ancienne Blanchisserie Fin Gros au numéro 47. Les vitres couvertes de poussière, statuettes, vases, bouquet de fleurs, sur des étagères en bois brut, travaux d’élèves, tête, vases, assiettes, bols. Sens unique. Les voitures garées du côté opposé du sens de circulation. Hôtel du Nord et de l’Est 2 ** Hôtel Notre-Dame 2 ** devenu depuis l’hôtel Mareuil 3 *** Hôtel de Nevers Tout confort Ascenseur 1*. Les traces de pisse de chien en forme de méduses. Les boutiques de jeux vidéo, très nombreuses sur le boulevard Voltaire, qui s’implantent par manque de place dans la rue. Toutes sur le même modèle.

Esquisse de tags dessinés à la hâte sur porte cochère fraîchement repeinte. Intérim spécialisé - CDI CDD grande distribution. Expert en recrutement. Une large bande autocollante barre la vitre de la boutique. Le motif d’une silhouette qui marche de couleur mauve. Au n°47 de la rue, l’ancienne devanture avec le rideau métallique rouge sang à larges bandeaux est restée longtemps fermée jusqu’en 2012. Ensuite c’est devenu un salon de tatouage : Mr Tattoo. Game The Mall en 2016. L’affiche collée juste à côté sur le mur : Money and Power Ass and Pussy, en forme de liasse de billets, résiste au temps et au dégradations depuis 2014. Mary’s Hotel ne change pas, son enseigne bleu lettre blanche se lit dans le sens de la hauteur. Toujours la même. L’hôtel Croix de Malte est vendu en 2012 pour être transformé en My Home in Paris. La Résidence Alhambra, haut vent de toile violet, hôtel 2 étoiles en 2008, devient l’Hôtel Alhambra en 2012 : une étoile de gagnée. Deux plantes vertes à l’entrée comme pour la plupart des hôtels de la rue. Quelques marches d’escalier. Délices Bangkok, rideau fermé, tagué ATREZ lettre gris métallique entouré de noir. Une vieille imprimante laser abandonnée dans la rue, disposée en équilibre précaire sur un vieux plot en pierre. Au n°3 : Fourrière demandé 589 QM 75. Panneau de travaux dès 2008. En 2012 le toit de la cabane tombe en ruine, on ne voit plus que la charpente à nue. En 2014, rénovation du bâtiment de l’hôtel. Les faïences vieillottes de l’hôtel de Vienne en bande au niveau du trottoir. La province à Paris.

Passage du jeu des boules : Corridor ingrat. Raccourci repoussoir. Sombre et froid. À l’écart, personne ne passe par là. Il faut oser, braver la pénombre, les rencontres imprévues et les odeurs nauséabondes. Le passage permet de relier la rue de Malte et le Boulevard Voltaire. L’endroit est malfamé. Les drogués s’y piquent bras nus. Les habitants s’y débarrassent impunément de leurs objets encombrants. À l’abri des regards. Pissotière à l’air libre. Murs compissés, salis de peinture, de messages incompréhensibles et orduriers. Lieu à l’abandon, indigne de l’endroit, comme son envers.

L’arrière de cette boutique est une mosaïque de fenêtres aveugles protégées par des grilles de tailles et des styles variés, disposées dans le désordre de ce qui, hors de notre vue, qu’on croit caché parce qu’il ne figure pas immédiatement sous nos yeux, au quotidien, dans le lieu passant de la rue, exposé, visible, mis en valeur, mais à l’arrière, là où croit-on, personne ne passe, parce que nous-mêmes n’y allons que trop rarement, lieu laissé à l’abandon, sans attention, l’arrière du décor souvent révélateur de l’intérieur. Le voir évoluer avec le temps. Les fenêtres et leurs grilles disparates remplacées par un mur nu, crépis beige impersonnel et froid pour faire propre, les fenêtres enlevées et remplacées par une porte métallique discrète mais solide. La trace des grilles reste encore présente malgré les travaux qui les ont ôtées. Deux petites caméras vidéo ont été discrètement installées au-dessus de la porte pour en protéger l’accès.

proposition n° 6

Domicile de Gustave Flaubert au 42-44 Boulevard du Temple. Dictionnaire des idées reçues sur la ville : Rue de Malte, blancheur de craie des pierres anciennes et leur poussière blanche sous le soleil tenace. Boulevard Voltaire, assis un livre à la main, le dos bien droit, voir au loin, se projeter. Rue Jean-Pierre Timbaud, fusillé à Châteaubriant, ma main ne tremble pas je suis un honnette travailleur. Le petit bleu. Un de ces jours, dit-il, je vais devenir subitement fou et tu ne t’en apercevras même pas. Café L’éventail. Du vent. L’air de rien. Mais rien en devanture. Métro Café. Boulot, café, métro, café, dodo. Métro Oberkampf, toiles imprimées, indiennes et toile de Jouy. Body Life. Retoucheries. Les voyages de Laure : trois lieux en un. Palimpseste d’époque. D’Alembert Métal : équations différentielles et dérivées partielles. « Penser d’après soi » et « penser par soi-même. » Hôtel du Nord et de l’Est. À l’Ouest rien de nouveau. Hôtel Notre-Dame. Loin de la Cité pourtant. Hôtel Mareuil : grande clairière en ancien français, un endroit calme, aéré, loin du tumulte urbain. Hôtel de Nevers. Hôtel vieillot aux allures provinciales que son nom très Nationale 7 souligne d’un trait vert comme la Nièvre. Mr Tattoo, tous les motifs au choix, les roses, fleurs et dauphins aujourd’hui délaissés au profit des dessins stylisés et géométriques. De la contre-culture à la culture de masse. Mary’s Hôtel, son slogan « à l’abri de l’effervescence parisienne à des prix attractifs » doit s’entendre ainsi : rue déserte et le confort rudimentaire. Hôtel Croix de Malte. Croix de bois, croix de fer, croix de Malte, ou croix de Saint Jean. My Home in Paris, nouveau style d’hôtel qui cherche en vain à être tendance. Résidence Alhambra devenue Hôtel Alhambra en mémoire de la salle de spectacle de music-hall de l’Alhambra, rue de Malte. Ironie du sort, après sa démolition les lieux abritèrent jusque dans les années 2010 le siège de l’ANPE-Spectacles. Hôtel de Vienne : dans l’Isère ou en Autriche ? José Lévy, entre arts plastiques et arts décoratifs, fantaisies et survivances, formes connues mais oubliées de nostalgies et de réminiscences. L’Atelier des artistes. Décor design scandinave. Un mur végétal en forme d’arme à feu. Good girls go to heaven, bad girls go everywhere, écrit à la bombe dorée sur une toile blanche. Marianne Denicourt : Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), Haut bas fragile. Chez Imogène : crêpes et des galettes. Vieilles pierres, carreaux de ciment et mobilier en bois. Boulangerie Utopie : le pain quotidien dans un drôle de pétrin, avec leur baguette noir au charbon actif. Maison cousu, mercerie inventive. Allure hôtesses : agence spécialisée dans les différents métiers de l’accueil et de l’animation. Slow Galerie : prendre le temps de découvrir ce lieu dédié à l’illustration et aux arts graphiques, installé dans une ancienne pharmacie. PaperBoy Paris : Carrot cake, Cheesecake, Cookies, Cinnamon roll, le tout fait maison. LuluBerlu. La Prune Folle. Rue de Crussol. Alexandre-Charles-Emmanuel de Crussol-Florensac, dit le bailli de Crussol, gentilhomme français, lieutenant général des armées du roi, chevalier dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. L’Entrée des artistes et Le Clown Bar sont voisins. Le Cirque d’hiver tout proche. Le Tagine : couscous radieux, semoule surfine, bouillon de légumes limpide, brochette de poulet, agneau, merguez, kefta. Doursoux, matériel de sécurité, des vêtements d’inspiration militaire et des costumes d’époque. Rue du Grand Prieuré. Le duc d’Angoulême, fils aîné de Charles X, fut le dernier des Grands Prieurs du Temple qui faisait partie jadis de l’Ordre de Malte. Boulangerie Blé d’or. Les hôtels ont leurs jeux de mots (Au Lion d’or), les boulangeries leurs pléonasmes. Level Up. Game Them All. Game The Mall. Manga Story. Jeux vidéo et vilains jeux de mots. Plan Bey, Agence de relations publiques. Plan B. pour devenir chef du clan. Hôtel Gabriel. L’ange fourni et le linge aussi. Gesamtkunstwerk veut dire "œuvre d’art totale." Au jour J. bar à tapas ouvert tous les jours, de jour comme de nuit. Kiwill, centre de fitness pour transformer le corps et l’esprit, à vélo qui le veut ? Casa, restaurant. Comme à la maison, j’imagine ? Minuit, bar. Around Midnight. Hôtel Le Général : un grand appartement animé par ses colocataires, transformé en espace partagé. Rue Rampon. Le Général est tout proche. Rompons ! Cycles Laurent, ça roule ! Bouteiller Albano, saladerie, une bouteille à l’amer. Rue Amelot. Tribal Act. Univers Sons. Le petit secret, lingerie sexy chic. Hôtel Angely, dans l’une des chambres, les rideaux et les murs sont recouverts d’images gigantesques de ciels et nuages. La Barette rouge, entre bar et bouteille de vin, rouge, bar à vins chaleureux. Le Rigmarole, toute une histoire. Une comédie. Charabia, tracasserie, galimatias. Institut de l’engagement, un accompagnement personnalisé sur votre projet d’avenir : reprise d’étude, recherche d’emploi, création d’activité. Passage du jeu de boules. Rien ne va plus. Autrement Jeux concept. Hobby One. Le labo de l’abbé, friperie solidaire. Les Petits papiers. Troifoirien, passons. Maison Coupiac, l’Aveyron dans votre assiette. Au coin de Malte. Aux points de croix, ses rideaux pendant aux fenêtres, pas d’autres choix. Le Balto. Comme Narval et Marigny d’anciennes marques de cigarettes. Reste l’enseigne qui évoque Baltimore de loin.

proposition n° 7

C’est en remarquant cet homme aux traits tirés qui vient s’asseoir tous les jours sur le boulevard en face de la bibliothèque, juste derrière l’abribus, qu’il a commencé à comprendre ce qui l’incitait à revenir mentalement à cet endroit, ce qui l’attirait là-bas irrésistiblement. Cet homme qu’il observe à distance porte des vêtements élimés et salis par le temps, dehors, les mêmes vêtements tous les jours. Il passe des heures sans bouger, parfois debout, assis le plus souvent, l’air fatigué, à bout, regardant fixement dans le vide, il ne parvient pas à saisir ce que cet homme sur le trottoir d’en face regarde d’où il se trouve, un peu en surplomb, protégé derrière la fenêtre du deuxième étage de la bibliothèque où il travaille. C’est en s’approchant de lui, descendant les escaliers, sortant de la bibliothèque, traversant le boulevard pour rejoindre le trottoir où l’homme est assis, que les images lui reviennent. Dans ce mouvement, cette lente traversée il retrouve quelque chose d’enfoui profondément en lui, qu’il croyait oublié.

Le couloir de l’immeuble. Son attention immobile dans la pénombre. Les bruits étouffés des appartements voisins s’affinent et se précisent avec le temps. Avancer lentement jusqu’au palier, devant la porte de l’appartement voisin pour écouter l’activité à l’intérieur, s’approcher de la serrure pour y porter l’œil. Cesser de respirer pour ne pas faire de bruit, ne pas attirer l’attention. Arrêter le temps.

L’homme assis sur le trottoir ne le voit pas. Il est ailleurs. Son regard fixe, un peu perdu dans le vague, à cause de la fatigue sans doute. Comment parvenir à saisir ce qu’il regarde ? Ce qu’il a sous les yeux. Ce qu’il attend.

S’approcher encore, l’œil collé au trou de la serrure, plus rien n’existe autour, tout devient flou, tandis que ce qu’on a sous l’œil, dans ce qui pourrait s’apparenter au viseur de l’appareil photo, sensation renforcée par le contour et la forme du trou de la serrure, découpe la scène à l’intérieur de l’appartement minuscule dont il peine à deviner la structure sans rapport avec le sien, dans l’entrée un canapé pliable dans lequel le jeune couple qui vit là dort la nuit. Ce qu’il y a derrière, cuisine, salle de bain, invisible. Retenir sa respiration, suspendre le temps, devenir invisible. Cette fascination qu’il avait occultée lui revient comme une lointaine sensation, un souvenir d’enfance.
Traverser la rue pour voir ce qu’il a sous les yeux tous les jours sans en comprendre le sens, s’en approcher pour tenter de saisir dans cette proximité ce qui le touche, le trouble, le bouleverse, dans la distance. Ce qui l’attire là. Dans cette fascination spéculaire.

Dans son regard vide, cet abandon. Invisible aux yeux des passants, les ignorant comme eux sont indifférents à sa présence. À quoi peut-il penser pendant tout ce temps sans bouger ? Qu’attend-il là dehors sans rien demander aux passants ?
Il retrouve ce qu’il a perdu dans ce mouvement qui le motive, l’excitation de l’inconnu, de l’invention. Ce qui se cache au plus secret et sa révélation soudaine. Devenir invisible. Voir sans être vu. Comme s’il était nécessaire de disparaître pour y parvenir. Ce besoin d’intimité. Cette excitation. Ce désir enfoui. Il prend conscience du déplacement de son désir dans son couple. Dans le travail, l’écriture les enfants qu’on élève, cette proximité, cette promiscuité qui rend plus difficile l’amour, le met à distance, entre parenthèse.

Avancer encore un peu. Se reconnaître en cet homme assis sur le trottoir comme en un miroir. Celui qu’il sera quand il l’imaginait plus jeune. Une projection de son image future. Son reflet dans quelques années.

La lumière s’éteint dans le couloir. Le cœur bat. Le souffle coupé. Il regarde par l’œilleton de la serrure ce qui se passe à l’intérieur. Et se retrouve propulsé dans cette pièce qu’il observe en même temps que sur le trottoir avec cet homme assis qui regarde fixement la rue et les passants. Avec cette sensation insolite que quelqu’un l’observe. Sans pouvoir expliquer ce phénomène étrange.

L’homme sur le trottoir sort de sa besace noire un épais carnet noir dans lequel il se met à écrire.

Revenir à l’endroit où tout a commencé, point de départ et d’arrivée : cet appartement, ce quartier, ce moment de sa vie où jeune marié l’histoire commençait. Et tout devient clair. Il est passé de l’autre côté. Dans l’appartement de ses anciens voisins qu’il observe. Il a traversé le boulevard. Il a franchi le seuil de la porte sans même s’en rendre compte. Tout bascule soudain. Quelqu’un d’autre en lui le lui révèle. C’est celui qu’il allait devenir. Il disparaît et réapparaît en deux endroits différents, en deux temps opposés, en un regard.

proposition n° 8

La fenêtre de la salle à manger comme celle du salon ouvre sur la cour formée par le vis-à-vis des immeubles de la rue du Grand-Prieuré, de la rue de Malte et le croisement de l’avenue de la République, mais l’ancienne cour a depuis longtemps été comblée, dans un désordre de formes architecturales disparates, par d’opportunistes promoteurs qui ont utilisé, au rez-de-chaussée, la surface disponible au sol, afin de construire une vaste verrière en forme de toit transparent pour l’ancien garage devenu show-room, et au premier étage, pour dessiner une coursive habitable faisant le tour de la cour. Les toits de ces bâtiments ont été recouverts de zinc à des niveaux très variés, offrant à la vue un dédale de toits inclinés accrochant la lumière en différents niveaux de gris selon le temps qu’il fait et les saisons. Les gouttes de pluie sur le zinc font un battage renforcé par le clapotis de l’eau qui tombe puis ruisselle sur la verrière, l’impact des gouttes et leurs échos répétés, diffractés et soulignés par l’écoulement de l’eau et son débit plus ou moins rapide, sur les toits inclinés, sa ligne mélodique continue. Quand il pleut, aucune envie de rester derrière la vitre à regarder les toits ruisseler sous l’averse, tout devient gris, sombre. Le son nous grise, nous envahit et nous envoûte. Il nous invite, goutte à goutte à nous abriter à l’intérieur, nous replier sur nous-mêmes, à fermer les yeux pour écouter le concert tonitruant les soirs d’orages ou la sonate ruisselante des jours de pluie qui nous laisse imprégné d’un sentiment de rêveuse mélancolie.

proposition n° 9

Une chanson de David Bowie. Le bruit de la pluie sur la vitre. La porte en bois de l’entrée qui s’ouvre dans un léger grincement. La porte du voisin qui couine. Mais t’as vu ces jambonneaux, non vraiment je suis trop grosse ! Grincement des pas dans l’escalier sur le parquet ciré. Le bruit des voitures qu’on entend de très loin depuis le couloir. Les résonances des bruits de la cour qu’on entend sur le palier le jour où la femme de ménage a laissé la fenêtre entrebâillée. La fenêtre qui claque à cause d’un courant d’air. Le vent qui rabat violemment le volet en bois sur la fenêtre. Le frottement fatigué des chaussures sur le paillasson qui glisse, léger bruissement en essuie-glace sur le sol, parce que le parquet a été lustré il y a peu. Les pétarades assourdissantes d’une moto au pot d’échappement trafiqué pour être plus sonore. Les slogans des manifestations du 1er mai, inaudibles au loin, mais leurs rythmes clairement identifiables. C’est la fin du monde, vous entendez ? La fin du monde ! Restez chez vous ! Les cris d’un couple qui se bat, la violence de leurs invectives. Le bruit des pas d’un enfant qui court dans l’appartement en jouant avec son ballon un étage au-dessus. Un verre en cristal qu’on pose contre la paroi pour entendre plus distinctement ce que font les voisins. Le camion des éboueurs tarde sous les fenêtres, le mécanisme de la broyeuse s’enraye tapageusement. Un couple fait l’amour un soir d’été, toutes les fenêtres sont ouvertes, impossible de deviner d’où vient ce cri lancinant. Un téléphone sonne très longuement dans un appartement vide. Personne ne décroche. Une télévision allumée, les commentateurs sportifs qui s’exaltent pour une action de jeu lors d’un match de foot. L’interrupteur. Le grésillement de la lampe dans le couloir avant de s’éteindre. La sonnette du voisin. Tu n’as pas trop mal ? La porte cochère qu’on claque au rez-de-chaussée, un bruit de bateau qu’on amarre. Le clapet des boites aux lettres qui claquent en se refermant. Le bruit de la cigarette qu’il éteint dans un cendrier de poche qu’il garde sur lui quand il fume dans le couloir. Un voisin qui ouvre brusquement sa porte, puis silence pesant, suivi de : mais qui est-ce qui fume dans les couloirs ? Quelques pas sur le seuil de la porte. Respiration haletante. C’est nouveau ça ! Les vocalises de sa femme dans son dos, derrière la porte. Le voisin se masturbant en silence. Son souffle rauque dans son salon. Une porte qui claque. Tu veux manger quoi ce soir ? Une porte qu’on ferme derrière soi. Fenêtre ouverte sur la cour, sirène de police au loin. L’ambulance suit de près. La musique d’un défilé de mode étouffé par la verrière, les basses font vibrer les murs de l’immeuble, la mélodie reste inaudible. Dans la rue les chants de supporters avinés mélange hymnes et airs partisans. Un chien aboie. Bris de verre. Une bouteille qu’on fait tourne rapidement sur elle-même par accident, le verre qui roule au sol et sa musique insolite de clochettes. Une voiture file à vive allure en klaxonnant. Vitrier, vitrier ! Un ancien vitrier sorti du passé remonte la rue en contre-sens en criant : Vitrier, vitrier ! Du mal à percevoir distinctement ce qu’il vocalise au début, sa mélopée déformant sa diction. Tu ne m’aimes plus. I said that time may change me. But I can’t trace time.

proposition n° 10
1

L’odeur de refermé de ces appartements étriqués, trop étroits, mal ventilés, isolés sans soin, que les locataires n’aèrent pas assez souvent, remugle dont l’âcre relent, suave et suranné, stagne dans l’air de la pièce, et s’incruste avec le temps dans les murs, le papier-peint défraîchi ou la peinture patinée, et tous les meubles et les objets de l’appartement, la cuisine et la chambre situées dans la même pièce renforcent d’ailleurs la propagation de ces odeurs entêtantes. Fumets de plats cuisinés et de fruits trop murs, parfum d’encaustique, effluves de vêtements sales enfermés dans un panier en osier, et de draps fraîchement lavés et séchés sur place, moiteurs des douches et des corps au réveil, exhalaison de phéromones.

Trouver le mot juste pour transcrire cette impression persistante, ce souvenir enfoui qui ressurgit à l’énoncé du mot odeur associé à ce lieu et les effluves qu’il ravive en lui. Une explosion de parfums et d’arômes, qui le transporte sur place vingt ans plus tard. Retour en arrière. Et l’impossibilité de mettre des mots précis sur cette sensation. Sans doute ce qui la rend aussi fascinante. Ce qu’il croyait avoir oublié, tapi dans l’ombre, dans un coin de sa mémoire.

Dans le couloir, il ne perçoit pas sur-le-champ cette odeur, c’est en s’approchant du palier, de la porte de l’appartement des voisins et du trou de leur serrure, en plaçant subtilement l’œil contre le montant de la porte en bois, le nez s’approche du trou, c’est à cet instant là seulement qu’il renifle les émanations de l’appartement. Alors le cœur s’emballe.

Rien ne peut expliquer qu’il puisse traîner ainsi de longues minutes dans une position inconfortable, avilissante, à l’affût mais vulnérable, scrutant à leur insu leur quotidien, dans la découpe parcellaire et arbitraire de l’œilleton, scène cadrée très serrée, corps découpés à la taille lorsqu’ils passent près de la porte, le cœur battant car la porte pourrait s’ouvrir inopinément, le temps pour se relever si bref qu’il faut toujours anticiper le repli envisagé au cas où.

2

La main bien à plat glisse le long du mur froid du couloir. Avancer lentement dans la pénombre du lieu qu’il connaît bien, en faisant très attention de ne pas faire de bruit. La main contre le mur à la recherche d’un soutien, d’un contre-poids pour limiter la pesanteur du corps, éviter que les pas s’entendent et le démasquent.
La porte ne le sépare pas vraiment des autres, c’est un filtre, une vitre derrière laquelle il observe leur intimité sans rien dire. Comme s’il pouvait vivre au milieu d’eux sans qu’ils le voient, le sentent, le devinent à leurs côtés. Les accompagner en silence, avec bienveillance. Une main portée sur leur épaule qu’ils ne sentiraient pas. Marchant à leurs côtés, les suivant dans toutes les pièces, les écoutant se plaindre, respirer, soupirer, manger et boire, s’embrasser ou se disputer. Devant la porte, la main droite le maintient penché, en équilibre, l’œil à quelques centimètres de la porte, l’autre main devant sa bouche pour maintenir l’émotion, camoufler le bruit de la respiration qui s’accélère avec l’excitation de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. Ce qu’il sent.

3

Passer délicatement la langue sur ses lèvres, la laisser glisser le long de la commissure en dessinant un cercle, soulignant la rondeur buccale, de bas en haut ou à l’inverse de haut en bas, non pas se pourlécher les babines, ce que peut évoquer ce geste à distance, mais ce dont il prend conscience lorsqu’il croise quelqu’un dans la rue qui le dévisage, quelqu’un qu’il ne connaît pas mais qui le regarde, il s’en rend compte dans son dos, une fois la personne passée, ce mouvement de la langue sur ses lèvres pour se donner une constance, comme une moue ou une grimace qu’on déclenche par timidité, lui revient inconsciemment à chaque fois. Il ne parvient pas à le contrôler, c’est plus fort que lui. Il n’en comprend le sens qu’aujourd’hui en revenant dans cet immeuble où il a vécu quelques années, en se remémorant ces souvenirs qu’il croyait loin derrière lui et qui, avec ce saut dans le temps, le propulsent par ricochet encore plus loin dans son passé, une période oubliée de son enfance, au temps des premiers émois sexuels.
Dénicher un tas de revues érotiques dissimulées au fond d’un placard de la maison familiale, les ouvrir un jour où ses parents se sont absentés et les regarder, assis en mangeant des chips. Tourner les pages, les femmes nues défilant dans leurs postures suggestives, fragments de corps, morceaux de peau et touffes de poils, tissus dessus la chair, le bruit de la page du magazine en papier glacé qu’il tourne en ralentissant le temps pour faire durer un peu plus encore ce plaisir aiguisé de l’œil, la main plongeant régulièrement dans le sac de chips posé à ses côtés, essayant en vain de ne pas en toucher le bord pour atténuer le bruit de l’emballage du paquet en acide polylactique entrant en résonances avec le craquement des chips dans le barouf de sa bouche, ce crépitement assourdissant sous ses dents, même seul il se soucie encore du bruit, ne veut pas attirer l’attention, rester discret, dans l’interdit qu’il associe à ce qu’il est en train de faire, ces corps féminins alanguis qu’il admire avec gourmandise, qu’il mange des yeux. La lenteur du geste des pages tournées se mêle à la saveur des chips qu’il porte sensuellement à sa bouche entre chaque page, et leur goût salé qui lui reste longtemps en bouche. Du bout des doigts. Il les associe malgré lui à ce qu’il voit, au désir illicite qui le tient à distance, dans la tension de la convoitise. L’excitation de ce qui est salé.

proposition n° 11

Il regarde le banc en contrebas sur la contre-allée du boulevard devant la bibliothèque. Une habitude qu’il a prise dernièrement. Un temps de pause au travail. Le temps d’aller à la fenêtre, de regarder la circulation à double sens, l’activité quotidienne du quartier autour du métro de la place du Colonel Fabien, l’architecture singulière du siège du Parti Communiste conçu par Oscar Niemeyer dont il ne se lasse pas, et son regard s’attarde sur ce banc. Progressivement, il s’est mis à prendre des photographies du banc sous ses fenêtres. Il n’avait jamais vraiment regardé un banc de cette manière, avec cette attention.

Il pense à ces bancs qu’on aménage désormais dans les gares, les stations de métro, les abribus et même dehors, dans les rues, qu’on adapte et transforme pour empêcher que ceux qui veulent y dormir puissent s’y allonger. Les bancs disparaissent peu à peu de nos villes, et pourtant quand on commence à y regarder de près, ces bancs sont beaucoup plus utilisés qu’on ne le pense. Mais comment pourrions-nous le remarquer, quand on traverse la ville sans s’arrêter, sans prendre le temps de regarder autour de soi ? Un banc c’est utile, c’est agréable. C’est beau. Et le lieu où il est installé n’est pas le fait du hasard, cet endroit détermine ceux qui viennent s’asseoir et pour combien de temps. Et ce qu’ils y font. Assis sur un banc, on peut lire, boire (il y en a même pour y cuver leur vin), manger (sur le pouce évidemment), discuter avec son voisin, passer un coup de fil, se reposer quand on est fatigué ou pris d’un vertige ou d’un malaise. Et puis rêvasser.

Il se souvient d’une nuit passée dehors, dans une ville où il était venu voir un ami par surprise, pour son anniversaire, mais il n’était pas là. Il avait attendu mais ne s’était pas résolu à prendre le bus pour rejoindre la ville plus grande d’où il lui aurait fallu remonter en train pour finalement rentrer à Paris. Il avait passé la nuit dehors, traînant le plus possible, dans les restaurants, les cafés ouverts tard la nuit, mais tous les commerces avaient fini par fermer. Il s’était retrouvé seul dans cette ville de province où il ne connaissait personne que celui qui était absent et qu’il était venu voir. Il avait déniché un banc dans un petit jardin public, près de l’ancienne gare transformée en point d’information suite au démantèlement de la ligne. Il avait vainement essayé de se coucher sur le bois inconfortable du banc, et de dormir sans y parvenir. La nuit avait été longue. Une nuit blanche.

Un banc permet de s’asseoir dans l’espace public. C’est un endroit de rencontre, de partage, de discussion. C’est une pause, une détente, une parenthèse.

La ville est un corps vivant. Quand on y ajoute sans concertation et sans raison un corps malade, inutile ou inadapté, la ville (c’est-à-dire ses habitants et ses visiteurs accueillis ou rejetés) a vite fait de le détourner, de le transformer, ou le cas échéant, de le détruire. Le dessin d’un chemin, d’une route qui nous fait faire un détour trop long, on coupe à travers le gazon, parant au plus pressé, et la trace que l’on dessine à force de passages répétés, ce sont les lignes de désir. Une zone vide, inhabitée, sans utilité dans un espace public restreint qui manque cruellement de place, on l’investit en l’habitant, comme ces bâtiments à l’abandon, ces friches industrielles.

Il fait semblant lui aussi de ne pas les voir, puisqu’il ne s’arrête pas pour relever cet homme qui vient de tomber accidentellement, soigner cette femme qui souffre, aider cette jeune fille en difficulté, écouter ce vieil homme qui a besoin de parler. Il passe mon chemin, presse le pas, détournant le regard. Il les ignore. Il ne veut pas les voir, leur image lui est insupportable, douloureuse, lui renvoyant en miroir l’image de sa propre fragilité et de sa peur de la solitude et de la mort.

L’autre jour quelqu’un est mort sur ce banc qu’il observe depuis la bibliothèque. Il s’est levé, il est tombé lourdement au sol et ne s’est pas relevé. Les pompiers sont arrivés en fanfare, puis la police. Une ambulance les a rapidement rejoints. Enfin, deux inspecteurs de la police scientifique sont venus constater le décès de cet homme. Pendant ce temps là, certaines personnes qui ne remarquaient pas l’agitation autour du banc, venaient s’y asseoir, se reposer. Un banc reste un banc.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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