Julien Bucci | On allait en ville

« construire une ville avec des mots », les contributions

Julien Bucci est entré dans l’écriture par l’oralité. A force de voiser des quantités de langues, il s’est interrogé sur la sienne et s’est mis à l’écrire. Il creuse le son des mots dans des formes hybrides : « Le son chassant le sens, le sens naissant du son » (Jacques Rebotier). Il écrit des nouvelles, des scénarios et des poèmes. Il aime autant écrire que susciter l’écrit. Il intervient en tous lieux pour animer l’écriture (maisons d’arrêts, hôpitaux, lycées, centres sociaux…). Il écrit beaucoup et souvent. Voici une part du lisible...
proposition n° 1

Au moment où il passe devant elle, Paola soulève sa jupe. Lui, contourne gêné la scène. Un sexe à l’œil. Elle, éclate de rire en tirant sur sa clope. Il change de trottoir et ralentit à l’approche de l’immeuble. Yasmina est encore là, son large cul encaqué sur la margelle. Il dépasse du bord. Elle y harponne le chaland, le corps tassé sur son perron, les seins engoncés, comprimés, au bord de déborder. Nippée de léopard, les yeux cernés de khol, elle regardait passer les heures. Tassée. Au 27 rue Sénac. Elle y taillait le gras, le bout, avec ses voisines et ses sœurs. Cancanait avec Karima, la mégère du premier qui maudissait les tocards, les pébrons, qui prenaient le trottoir pour une pissotière. Se languissait du bled avec la voisine du dernier, œil vert, pied noir, qui voulait tant retourner à Alger. S’entretenait de longues heures avec ses sœurs, les travesties : la concurrence qui tapinait bas prix, plutôt le soir ou la nuit. Ce jour où il revient, il ne s’attendait pas à la revoir. Il la regarde ému, sa peau ridée mais toujours vive : elle n’a rien perdu de la scène. Elle est heureuse de le revoir, elle lui demande d’où il revient. Tout en parlant, elle se redresse doucement et se ramasse contre le mur de la sonnette. Et pour bien marquer son retour, forme un étroit passage afin qu’il puisse entrer. C’est sa manière de l’accueillir : maintenant il peut l’enjamber.

proposition n° 2

Au premier plan, un container marron dont le couvercle a été rabattu sur le côté. Il est rempli de sacs, de cartons aplatis. Sur le bitume, un pochon refoulé répand des épluchures. Derrière c’est le trottoir, puis les immeubles dont les façades sont largement signées. Deux femmes y prennent la pause. L’une appuyée sur la façade. Le haut du dos, sa tête, sont plaqués sur le mur. Lentement, elle transfère le poids de son corps vers la droite. Libère un pied puis le soulève. Défait son escarpin en cassant sa cheville. Et le renfile, du même geste inversé. Un temps. Puis elle repose son pied et recommence sa danse infime dans l’autre sens. Un pas de deux très lent. La seconde femme est assise sur une marche, juste devant la porte ouverte. Elle ne bouge presque pas. Seule sa main droite va et vient vers sa bouche. Entre bouffées de fine tenue entre majeur-index, doigts écartés. Après l’effort et la fumée, la main se pose sur le haut du genou, à découvert. Elles se tiennent côte à côte. L’une en retrait de l’autre. Elles se parlent sans se regarder. Le corps en pause, parallèle au trottoir. Comme ses fauteuils des bars aixois, tous orientés et alignés vers le Cours Mirabeau. Assises avec vue sur le flux. Derrière leur container, elles surveillent la rue. Attentive aux passants qui parfois les devisent, les dévisagent. Elles se parlent côte à côte, sans la quitter des yeux. Leur rue. Comme du lait sur le feu.

proposition n° 3

En face : d’autres immeubles en vis-à-vis, à peine séparés par une voie à sens unique. Les voitures en descendent. Des scooters remontent le courant. Descendre ou remonter car à l’endroit d’où l’on regarde, le sol commence à se dresser. D’abord en faux plat puis en côte. Des poteaux gris empêchent le parking sauvage. Des plots ont été emboutis, certains se penchent mais ils demeurent. L’espace témoigne de savantes appropriations élaborées en strates. Des superpositions. Des accumulations. Mots sur les murs, décorations, linge aux fenêtres, autocollants sur les poteaux, les portes, flyers collés sur les vitrines. Compensations. Il n’y a pas de banc : on s’assoit sur les marches. Les façades n’ont toujours pas été repeintes : on les recouvre de griffons. Les services verts n’ont jamais investi la rue ? Les habitants peuplent l’espace d’essences et de plantes vertes. Pas de fleurs mais du vert. Des succulentes, des yuccas, des cactus. Des plantes en pots de toutes espèces se dressent au bord des murs. Et des herbes sauvages. Un peuple fou jaillit entre les failles. Les plantes ont envahi la rue. Elles y habitent. Elles ont pris l’aire.

proposition n° 4

En remontant la rue de quelques mètres, une rue part à droite. Sur le trottoir de gauche une laverie automatique, ouverte jour et nuit. En face, un épicier qui vend de tout, presque à toute heure. Sauf du jambon et des lardons. Pendant le ramadan, sa femme prépare des pâtisseries à la semoule. À part le poulet épicé qu’il façonne en sandwich, c’est le seul « fait maison » qu’il revend là, dans son échoppe informe. Il n’y a pas d’enseigne, pas moins d’affiches ou de néons. À peine quelques produits hors d’âge exhibés en vitrine. Ils n’ont jamais été changés. Rien ne l’annonce. Pas de publicité. C’est pourtant l’épicier. L’homme qui dépanne. Pour des œufs ou du beurre. C’est lui qui calme les minots quand la rue Mazagran s’enflamme. L’homme qui régule, engueule. Qui ouvre et ferme. Veille et surveille. Il y a la rue et le quartier. Il est l’épicier du quartier. Tous les soirs, les fêtards le dépouillent de bouteilles. Puis la vitrine s’endort derrière ses volets blancs.

proposition n° 5

Une faune. Elle fait la queue devant le New Cancan. S’agite, minaude et rit. D’ici s’échappent les basses et l’infrabit du dancefloor. Échauffement. Open bar. Foule excitée, se bade. Tapageuse et bien mise. Elle fait la file vers le videur. Déborde du trottoir. Et d’elle. La nuit des hommes abonde. Ici les fous, les folles, font leur cancan sur le trottoir. Beaux-belles en liesse. Et la joie des joyeuses. Juste en face, un kebab. Frites emballées, chawarma, tournedos. En fait de tournedos : des steaks hachés en take away, coupés en trois dans des baguettes. Virée d’hommes au fast-food. Tous les viandards au coin. Là les bonhommes. Les po-po-po. Les athlétiques. Portent survêt les mecs. Et des sneakers à 800 balles. La barbe fine. Que des belles paires. Des qui en ont. Une marée d’hommes chaussée des atours du viril. Des types au poil. La perfection au masculin. Ici des hommes, des vrais. Sus à l’homme qui l’incarne ! Cette virilité. Gousses qui s’en gaussent. Hommes du cancan. Raffut des folles et fadoli. Une faune en banc. Ici des hommes : des vrais vivants. Hommes et hommes. Hommes à hommes. Faune à faune. Bord à bord. Deux faunes de prédateurs. Des hommes. Des corps. Ils se tournent le dos. Affamés.

proposition n° 6

9h. Chez Hassan. Café des Maraîchers. S’il est fermé : filer deux pas Bar du Marché. Pas l’heure du blanc, c’est l’heure du noir. Rester assis, presque assoupi sur la terrasse. Ne plus bouger. Laisser passer. Ceux qui marchandent. Passent en poussettes. Charrient des sacs ou des minots. Lisent ou décuvent. Portent légumes. Au bout du petit noir, un temps. Poser 6 francs. Replier lentement La Marseillaise. Descendre de la Plaine par le haut de Curiol, couper par la Bibliothèque, bifurquer à Sénac (jamais par Sénac de Meilhan). Prendre la pente par le trottoir de droite. Dans le viseur : la Canebière. Descendre jusqu’au bout. Rue Mazagran à gauche. Croiser Claudie, Yasmina et les autres, en poste bon matin. Plus bas la discothèque, sans les cancans des mecs. À l’angle, virer vers Maupetit. Escale d’un livre quand c’est ouvert. Ouvre à 10h. Remonter par la Cane. Passer devant Curiol. Viser la religieuse de la Maison Trochut : l’institution des Réformés, le palais pâtissier servi sur triple crème. Crème au-dessus, dedans, collante, épaisse, dégoulinante, liquoreuse, écœurante, obséquieuse. La crème en jupons-tabliers, chignon-le-cul-serrés. La petite crème bien obligée, sourires à dents, fouettée à volonté. La crème des petites-mains, au garde à vous devant la caisse. Elles se signent en silence devant la mère enregistreuse. Corps en surplomb, elle vous encaisse « en vous remerciant ». La Sainte mère des religieuses. Qui les tance et qu’on paye. Y retourner, payer. Malgré l’affront. Pour le goût, le dégoût de la crème. Pour se payer la honte et le remède au sel. Pour ce bonheur odieux caché dans un paquet-cadeau en forme de triangle.

proposition n° 7

Revenir par l’écrit. Mais ne pas revenir sur place. Ne jamais revoir le 27. Ce qu’il en est désormais, à ce jour. Dans cet immeuble où son corps, sa vie d’alors, se sont mis. Où il a habité l’espace, un temps. Quelques années. Des jours. Dans cet appartement loué en coloc et en couple. Ils vivaient au 3ème étage. Au-dessus de Yasmina. En-dessous de Karima. Il n’a pas de photos. Aucun objet de cette époque. Il y a des souvenirs dissous. Des aquarelles gondolées où les traits, les pigments, se sont fondus dans l’eau. Une lumière, l’été, qui lui rappelle d’autres endroits. Presque plus de visages. Pas grand-chose de solide. Aujourd’hui il en tire le fil. Que reste-t-il ? Des formes et des couleurs. Des bruits. Les tomettes du hall. Qu’il ne reverra plus. Ne voudrait pas revoir. Que reste-t-il par l’écriture ? Un mot : tomette. Une forme : hexagonale. Une couleur : rouge-argile. Une odeur : huile de lin, savon noir. Un bruit : aigu et sec, celui des malons décollés qui s’entrechoquent en remontant les escaliers. Faut-il revoir la corde qui dessert chaque palier, monte au dernier par le vide central et redescend par le même jour ? Accrocher à nouveau une poche de courses au mousqueton rouillé ? Tirer d’en haut, sur le palier, les denrées, sac à sac. Revenir pour revoir l’accroche ? Si la corde est bien là ? Que reste-t-il par l’écriture ? Un mot : le jour. Un bruit : le roulement de la poulie. Une sensation : l’échauffement de la paume au passage de la corde. Une odeur : le chanvre. Une lumière : quand la minuterie s’arrêtait, le puits de lumière éclairait faiblement le vide. Tirer le fil. Revoir le côté cour. Les arbres en bas et le linge aux étages. Se repencher sur le rebord, pas fier, tirer sur la corde tendue entre les deux immeubles. Retirer sur le fil et voir le linge avancer dans les airs. Ôter les pinces en bois et les jeter dans un panier. Récupérer le sec. Parfois rattrapé sur le fil. Voir un habit tomber : une petite culotte pour la voisine. Refaire le geste ? Le rituel au bord du vide ? Tirer le fil des mots. Vertige. Mouillé. Crissement. Mistral. À quoi bon revenir ? Hors de l’écrit, des mots. Qu’en retirer ? Revivre ces moments ? Un temps d’avant : le bon vieux temps ? Le temps si vieux mais bon, loin du présent. Redonner chair à des images ? Réincarner le souvenir ? Trouver de l’épaisseur au vide ? Avoir à nouveau le vertige ?

proposition n° 8

Il ne pleut jamais sur Marseille. Il retrouve les paroles de la chanson de Marius et Jeannette : « Il pleut sur Marseille. Le port rajeunit ». Il avait toujours cru entendre : « Le port a jauni ». Ce qui semblait quand même étrange, une image improbable. C’était devenu le nom d’une maison d’édition : Le port a jauni. Il n’avait jamais vu la ville en jaune. Jamais jaunir avec la pluie. « Il pleut, eh oui il pleut ». Il ne pleut pas. Il ne pleuvait jamais. Une ou deux pluies, le bout du monde. Pas de pluies fines et longues. Jamais de bruines ou de crachins. Quand il pleuvait, c’était des chats, des chiens, toute la meute, des cordes. C’était d’un coup, violent. « Il pleut, beaucoup, un peu ». Des seaux. La drache. La saucée dans la gueule. La douche en jets que personne n’attendait. On était trempés à l’instant. Vaincus. Rincés. Pas même le temps de s’abriter. « Ma ieu m’en fouti ! ». Jamais d’imper, de parapluies. On s’en foutait c’est vrai. La pluie n’existait pas. Quand elle finissait par tomber, juste pour nous donner tort, c’était la fin du monde. Impossible à prévoir. On subissait l’apocalypse. C’était des torrents d’eaux, le typhon, le déluge. Mais il ne pleuvait pas. Ce n’était pas la pluie.

proposition n° 9

Raillement montant, nasal et strident des gabians. Leurs rires éclatent en crescendo sur les façades. DA DOUM. Dialogues depuis les toits : sur une antenne ou une cheminée. Le son ricoche. Délai. DA DOUM. Les pas de Karima. Ses pas DA DOUM marchent ma tête. Pas lourds et lents de Karima. Son des babouches. Basses DA DOUM jusqu’au coucher. Le ploc à gouttes du faux-plafond quand la pluie tombe éclate. Elle explose Marseille et sa bouche. Cris dans la nuit. Des pleurs et coups. ET LA CON DE TA MERE ! Les voix s’envolent. Engatse. Cris des kakous, si soupes au lait. Vomis. ET MON VIER ! VA FANGOULE ! Les tchoutchous qui se niflent. CON DE TA BOUCHE ! VA MOURIR ! Au loin les sirènes bi-tons se pressent d’éteindre d’autres feux. Moteurs. Les camions-poubelles déboulent à toutes heures. Freinent en furie. Les containers dégueulent leur récolte fumante. Puis ils retombent sur le bitume. Un sifflement et le camion repart. DA DOUM. Le vent s’engouffre par le moindre interstice. Fait soupirer les barillets, chanter les fentes et siffler portes. Les double pas de Yasmina qui ramène un client, cliquetis, porte, CLAQUE. Quelques voitures font surgir dans l’air du raï. Il passe surtout des scooters. Quand ils descendent, roulent en roues libres. Quand ils remontent, ils poussent au pot, en sous-régime. Les volets claquent. S’écharpent les cagoles. Tout sonne. Résonne. La ville à vif, de l’aube à l’aube. Jamais dégun de bruit, même la nuit. Les télés remplacent les voitures. Les animaux prennent le pas de l’homme. Combats de griffes. Chattes en chaleur. Les cabots seuls hurlent à la mort. Et les bébés qui leur répondent. De leurs vigies, tous les gabians s’en moquent et rient.

proposition n° 10

Opération Baba Ganoush, le caviar libanais. Viser d’abord le marché des Capu. Sélectionner 3 aubergines, 1 citron, 1 tête d’ail (de préférence frais : l’arrivage est en mai). Pousser jusqu’à la caverne de Saladin, le seul marchand de la rue Longue qui vend de la Tahine et des épices autrement introuvables. Ne pas hésiter à goûter les fruits (confits, frais ou séchés), sentir les condiments, les herbes en vrac. Mettre la main dans les pois chiches ou le boulghour. Brasser les noix (pécan, pistaches, noisettes, amandes) et les lentilles (vertes ou corail). N’avoir besoin que de Tahine mais savourer le temps et tout l’étal. Baigner dans les odeurs. Les sacs en toile remplis de Fenugrec. Cardamome. Curcuma. Racines de gingembre. Piment oiseau. Et des boutons de roses. Plonger dans le décor. Dans des bocaux, de l’huile d’argan, du savon noir et des olives. Demander un pot de Tahine et repartir en titubant. Remonter par la rue d’Aubagne pour acheter du pain pita. Sans plus attendre, faire cuire au four les aubergines. Chaleur tournante et grill. La chair va cuire et fondre sous la carapace. Le feu sous la peau : 20 minutes à 200. Sortir les aubergines, la peau déjà noire est brûlée par endroit. Couper en deux les aubergines. La chair se découvre brûlante, fondante, molle. Creuser la chair à la cuillère. Elle cède et se détache, sans effort. Réserver la chair dans un plat. Pour un Baba Ganoush avec un minimum de mâche, ne pas mixer la chair mais l’écraser à la fourchette, comme une purée (laisser quelques morceaux et les graines du légume). Écraser 1 gousse d’ail à la pointe d’un couteau. Jeter la chair ailée avec le cœur de l’aubergine. Ajouter 2 cuillères à soupe de crème de sésame, l’immangeable Tahine, amère, et épaisse et si grasse, si répugnante pure. Arroser du jus d’un demi-citron et d’une bonne huile d’olive. Souder les éléments. Saler, poivrer. Et laisser refroidir. Servir avec du pain pita tout chaud sorti du Cèdre.

proposition n° 11

Se rappeler le moyen imparable pour attraper le bus : « Suivre les gens qui courent ». Ils affluent tous vers un seul bus. C’est le 89. D’abord ne pas croire en la prévision, ce conseil qu’on vous a donné à plusieurs reprises avant même d’y aller. Arrêt : Bougainville. Sortir du métro 2. Voir les gens converger à l’ouverture des portes. Suivre les gens qui courent. Voir la foule affluer vers le 89. Bondé. On se fait une place, on se pousse, on le rate. On est dedans in extremis. On roule. Trop tard. Direction la ville-monde. Le souk au bord du M.I.N. : l’antre des Arnavaux. Vers un grand tout poreux et bordélique où se mêlent un marché aux puces, une halle couverte (légumes, épices, boulangerie, viandes), un carrossier, du troc, des antiquaires... S’engouffrer dans la ville. Un monde. Entendre au loin, déjà, la voix qui scande par trois fois le nom du héraut de la viande : « Mustapha Slimani ! Mustapha Slimani ! Mustapha Slimani ! ». Viande à gogo, boule à facettes, néons, drapeaux, carcasses et merguez au kilo. Et la sono qui crache et crache et crache : « Mustapha Slimani ! Mustapha Slimani ! Mustapha Slimani ! ». S’éloigner de la discothèque. On est presque arrivés. Entrer dans un hangar par une porte qui n’existait pas. C’est là. Un bar aux Arnavaux. Un petit bar sans nom dans un lieu dérobé. Bout d’un hangar. On entre en clandestin, introduit par un connaisseur. Un lieu de tout, tout imbriqué. Lieu de récup’, de bric à brac. Quelques tables et des chaises. Dépareillées. Des verres, des assiettes et des tasses. Dépareillées. Tout s’utilise, tout sert et tout s’achète. Partout des brocs : au sol, aux murs, en l’air. Un Arnavaux dans l’Arnavaux. On vient le samedi ou le dimanche. Le bar est fermé en semaine. On s’y retrouve le matin. Pour le café ou l’apéro. On y sirote un verre en picorant dans des assiettes. Maïs grillé, cacahuètes. Olives cassées. Panisses. Le dimanche à 11h, c’est l’heure de la messe aux samias. Ceci est mon tapas. Ceci est mon pastis.

proposition n° 12

Entrée Canebière. Tap tap. Les échelons se forment à la descente. Bruit régulier d’enroulement, de rouages. Et le déboîtement de pièces qui s’entrechoquent. Les échelons s’enlacent. S’engouffre un air à peine iodé dans la travée, un souterrain qui troue l’artère. Underground. Constant tap tap. Des bancs de moon walkers défient l’escalator. Ils remontent le courant. Marchent sur place. À l’arrivée, les marches disparaissent. On est au port. Sous l’eau. Station Vieux Port. Il faut plonger sous l’eau pour prendre le métro. L’ensemble des entrées convergent vers l’octroi : c’est le passage du tourniquet. Les félins, les sportifs, l’enjambent et atterrissent de l’autre côté en souplesse. Les raides-au-corps, les sédentaires, s’acquittent d’un droit de passage pour éviter l’épreuve. Un seul effort : plonger la main dans sa poche ou son sac pour en extirper un ticket. À défaut, se tourner vers un distributeur. Oblitérer. Feu vert. Pousser le tripode à deux mains ou par le haut des cuisses. Le portillon est manuel. Déclic. C’est le son du tripode. Si on renonce au saut, il y a le geste de pousser. Lorsqu’un agent se poste en face, bouledogue en muselière, chacun se résout au ticket. Les matous font carpette et les minots minous. De l’autre côté, il y a un deuxième escalator. File lente à droite / rapide à gauche. Laisser le passage aux bolides. Ils descendent 4 à 4 pour attraper la rame à quai. Un long signal annonce le départ. Comment savoir d’en haut où va la rame ? Direction La Rose ou vers La Fourragère ? Ils tracent et sautent pour n’en rater aucune. L’escalier glisse et s’affaisse en silence vers le second niveau. Abysses. On est aux quais du port, sous la mer. Il y a des galets sur les murs et des poissons dans des bassins. Décor de thalasso, de satellites et de planètes. Étoiles de pierres, formes oblongues, psychédéliques : une mer élevée sous la mer. La rame est déjà loin. Attendre la prochaine en comatant devant les anémones. Frottement. Un son distant de pneumatiques. Rame à l’approche. Short stop. Ouverture/fermeture. Départ.

proposition n° 13

Escale d’été au Cours Julien. Havre de ville dans la ville. C’est la partie sauvage, indomptée, calme. Intercalée entre la rue des 3 mages et la rue des 3 frères, la place agglomère un jardin pour enfants, des arbres, une fontaine et une pergola de poutres qui ne soutiennent aucune végétation. Trois rues parallèles y convergent : Crudère, Pastoret et Bussy l’indien (du nom d’un marquis qui brilla dans les Indes françaises, non du nom de l’indien qui découvrit les terres du cours). Le cours est presque piétonnier. De chaque côté, une voie bordée d’immeubles et de commerces : des bars, un bouquiniste, une boutique à électro-geeks qui promet « Le mirage des ondes », une « Licorne » qui vend des savons et une « Baleine qui dit vagues ». Avec le temps, l’art de la rue s’empare des murs : une galerie à ciel ouvert, sans vernissage ni commissaire. On expose ce qu’on veut, dans une logique incontrôlée. Les mots, les aplats et les traits ne s’empilent pas, ils se rajoutent et dialoguent côte à côte. Art sans débord, il se fait d’apports successifs, de gestes décadrés. Le tout forme un amas, un décor au libre cours de plus en plus dense et complexe. Dense dans l’espace.

La place est arborée de pins, d’oliviers, de palmiers. Quelques cyprès défient les toits en vain : ils s’érigent sans ombre. Les oliviers sont posés sur des piédestaux entourés de rebords. On s’y assoit autour. Un peu partout, il y a des gens par terre. Et des consommateurs installés en terrasses. Ils s’offrent un panaché ou à la paille un PAC à l’eau. Il y a une vaste fontaine au milieu de la place. Elle forme un quart de cercle : camembert d’eau d’où le trop-plein s’écoule de bacs en bacs. Quand la fontaine est en service, il y a du courant, des jets d’eau. Les chiens échaudés, langues à l’air, y sautent et plongent, s’ébrouent sur les pontons trempés. Mais en ce jour d’été, tous les bassins sont vides. Au fond des bassins, un vert d’eau. Les rebords forment des bancs de différentes hauteurs. On peut s’y asseoir librement, sans consommer. Laisser ses pieds se balancer dans l’air, en attendant le soir. Quand l’eau s’écoule enfin, parfois, elle semble converger vers les marches du cours. Une double révolution contourne l’entrée du métro Notre-Dame-du-Mont. Les volées se rejoignent et enjambent le cours Lieutaud. Le bout du pont rivé annonce la rue Estelle dans le prolongement de la rue Grignan.

Les bassins sont à sec. C’est le matin et il fait déjà chaud. Des habitants de toutes espèces occupent l’espace, y stationnent. Certains ne font que passer. La plupart occupent la place. Ils y restent des heures. Une foule éparse cohabite. Des punks à chiens. De jeunes mères avec poussettes et horde de gollums lâchés dans la nature. Elles y attendent qu’ils se défoulent, repartent piles à plat. Des nuées de pigeons. De petits couples encollés. Des gadji, des gadjo. Des joueurs de djembés. Le sosie de James, veste en skaï Brown. One again chante le blues pour la pièce, avec sa gouaille, ses bottes à pointes et son yaourt. Son clou, presque un gimmick : il fait voler sa guitare trouée dans les airs. Salto guitare de la main gauche, un cri : waou ! Il la reprend, reprend son air et son chapeau. Des couples silencieux. Des ados qui lambinent. Des kékés qui se chauffent. Des vieux, des jeunes, qui refont le matin, plus tard défont le soir.

Avec le temps, les espèces du cours limitent leur activité. Veiller à ne pas s’agiter. Bouger le moins possible pour affronter la cagne. On reste là en limitant l’effort. Tout est sonore, gronde et se répercute, mais au fond rien ne bouge. D’où vient le bruit ? Chacun reste assis, tient la pause, à l’ombre d’un pin ou d’un parasol. Il faut accuser le soleil. Rien faire. Farniente. Tenir jusqu’au retour de l’eau. Laisser passer le jour. Accuser la chaleur. Tendre vers rien, vers la langueur. Rien ne viendra. Aucun événement. Rien de prévu, de prévisible. Ne pas se tendre. Éviter le geste fatal sous la canicule. Rien faire, juste boire ou parler. N’avoir aucune attente. Ne rien attendre, tendre vers rien. S’asseoir seulement à l’ombre des palmiers, sur les bords des bassins. Enchainer les longueurs. S’installer pour de bon, sans compter les heures, dans un temps indéterminé. Il ne se passe rien. Pas de patience ou d’impatience. Presque rien. Peut-être un sentiment diffus d’ennui. Et la moiteur, un feu qui pègue, s’installe et dure et cogne. Avec le temps, seuls les enfants semblent avoir l’envie et l’énergie de se mouvoir. Ils jouent à chat, tapent un ballon, fendent l’espace. Ils se cherchent et s’enfuient en empruntant les passerelles. Leurs corps en course, leurs cris, viennent rompre la statique immuable. Ils suent. Ils courent. L’étirement au long cours dans le temps suspendu.

Le soir venu, on attend chez « Ce cher Arwell ». Attendre posément que la souris d’agneau mijote et fonde au four. Tout est préparé sur demande, au thym, feu doux. Venir en prévoyant d’attendre. Rester là un moment. Prendre le temps qu’il faut. Boire un Chardonnay frais de belle longueur. Le temps que la chair fonde.

proposition n° 14

ELLE EST PETITE, LE CORPS RENTRE. Une ombre. QU’ON NE LA CHERCHE PAS ! L’ombre de l’homme aux clés, gilet orange. ELLE ARRIVE DE LOIN. Tour de clé dans la trappe. VITE. La clé 17 ouvre la bouche de lavage. ELLE MARCHE A PAS SERRES. L’homme enfonce un tube, l’axe vers la rigole. Le cantonnier ouvre la vanne. VITE ! L’eau s’écoule à grand jet. SEMBLE DETERMINEE : PAS LA CHERCHER ! C’est l’heure de la promenade pour le chow-chow du 15. DEGAGE ! La mémère s’envole au bout de la laisse. LE PREMIER QUI ME PARLE, JE L’EXPLOSE ! L’eau prend l’élan, roule en descente. Elle effleure les trottoirs, emporte les mégots. SON CORPS LE DIT, DEUX DOIGTS COURIR. Le cantonnier laisse couler bon flot. Il part ouvrir une autre bouche d’où l’eau fait ru dévale. FONCER LA TETE. DEFONCER L’AIR. Toutes les bouches, une à une, dégobillent. PRETE A VOUS DEMONTER LA FACE. Vers le tout-à-l’égout. QU’ON NE LA PRENNE SURTOUT PAS POUR UNE FEMME OU UN HOMME QUI TAPINE ! Au confluent débouche une danseuse. Grande, brune, elle se tient droite. MAIS POUR QUI TU ME PRENDS ? Elle pourrait esquisser les pas d’une habanera. Mais elle ne bouge pas. FUIR LES REGARDS. Elle glisserait sans soulever ses jambes. COU CASSE YEUX BAISSES. Elle a le port et la tenue. AUCUN REGARD. Elle est debout. Se cambre à peine. Verticale. Elle est là. À sa place. Très haute. AUCUN REGARD. Toujours au même endroit. MEME LE REGARD DES BELLES. Elle se tient là : à l’angle où la rue Mazagran croise la rue Sénac. Au confluent des bouches. Elle est immense. D’une hauteur considérable. Ses talons compensés la font plus grande encore. Et belle. MARCHER SE FONDRE. FENDRE LE VIDE. QU’ON NE LUI PARLE PAS ! Il faut la voir. Elle appelle le regard. On la voit des deux rues. Elle en tout femme et grande. Belladonne. L’eau gronde abonde. ELLE ENJAMBE LE TORRENT. C’est l’heure où la rue se réveille, heure de l’épuisement. DEGAGE ! La rue cède à la nuit. REPREND SA COURSE COURS. Elle abdique sa colère, ses frissons, ses désirs. SORTIR D’ICI ! Heure où la lumière est ambrée. PRENDRE L’ISSUE, LE SECOURS LE PLUS PROCHE. La nuit des corps après la fureur et l’amour. SES PAS SE PRESSENT. Après l’absence. VITE ! L’heure où la taupe montre sa truffe dans l’entrebâillement. RENTRER PLUS VITE. Ses deux culs de bouteilles lui font des billes minuscules. COURIR LE LONG DE LA RIVIERE. Et le soleil. ELLE SORT DEJA LA CLE DE SA POCHE. La taupe regarde la tanguera, éblouie, et elle lui jette un seau d’eau sale. ELLE, IGNORE LA SCENE. ELLE N’ASPIRE QU’A RENTRER. L’eau blanche s’élance vers la danseuse mais elle ne l’atteint pas. ELLE TIENT SA CLE ENTRE SON POUCE ET SON INDEX. La taupe reprend son seau, claque le cri des gonds. PORTE EN APPROCHE. ELLE RALENTIT SA COURSE. La tanguera n’a pas bougé. LA MAIN SE TEND. Toujours au même endroit. Très haute. 27 : L’ARRIVEE DU SECOURS. Elle a vu l’eau jetée, couler à flot. UN TOUR DE CLE. Elle a vu le chow-chow caguer. POUSSER DU PIED LE BAS DE LA PORTE. Vu la bovine et l’homme orange. ELLE DISPARAIT. Le courant d’eau reprend son cours. Elle immobile. Et grande. S’irradie femme. Tout est femme en ce corps, si ce n’est sa carrure. ACCALMIE. Toute porte est fermée et l’eau s’écoule encore. REPOS. REPOS GAGNE DANS L’HOME.

proposition n° 15

COMMENT TU TE PERMETS ? COMMENT TU OSES ME DEMANDER ? TU ME PRENDS POUR QUI ? POUR QUOI ? POURQUOI TU DEMANDES ÇA ? COMMENT TU OSES ME DIRE COMBIEN ? COMBIEN C’EST ? COMBIEN JE VAUX ? COMBIEN JE PRENDS ? C’EST ÇA ? POURQUOI TU OSES LE DEMANDER ? TU CROIS QUE JE SUIS LÀ POUR ÇA ? TU CROIS QUE C’EST TOI QUE J’ATTENDS ? TOUT ÇA PARCE QUE JE NE BOUGE PAS D’ICI, QUE JE NE FAIS PRESQUE RIEN ET QU’ON NE PEUT PAS RESTER ICI SANS RIEN FAIRE, PAS DANS LA RUE, ICI ON NE PEUT PAS RIEN FAIRE ? J’ATTENDS QU’UNE AMIE ME REJOIGNE, JE L’ATTENDS ET JE FUME, JE FAIS JUSTE FUMER, TOI TU CROIS QUOI ? QUE C’EST TOI QUE J’ATTENDS ? JE NE TE CONNAIS PAS ET TU DEMANDES COMBIEN ? TU VOUDRAIS ME PAYER ? EN DEUX MOTS ME PAYER MAIS ME PAYER POUR QUOI ? TOI TU ME PRENDS POUR QUI ? TU VIENS, DEUX MOTS ET TU ME PRENDS POUR ÇA ? DÉJÀ CE MOT ÇA MÊME LE MOT ÇA ME RÉPUGNE, JE N’ARRIVE PAS, CE MOT, JE NE VEUX PAS, COMMENT TU OSES ? TOUT ÇA PARCE QUE JE SUIS LÀ SANS RIEN FAIRE ? IL FAUDRAIT QUE JE FASSE QUELQUE CHOSE ? QUE J’AI L’AIR OCCUPÉE ? JE NE T’AI RIEN DEMANDÉ, JE NE TE CONNAIS PAS, JE NE VEUX PAS SAVOIR QUI TU ES, CE QUE TU PENSES JE N’AI AUCUNE ENVIE DE LE SAVOIR, JE NE VEUX RIEN SAVOIR DE TOI ET SURTOUT PAS T’ENTENDRE, PLUS AUCUN MOT DE TOI, CHARMANTE JE NE VEUX PAS L’ENTENDRE, JOLIE JE NE VEUX PAS, AUCUN MOT DE TA BOUCHE, AUCUN REGARD, JE NE VEUX PAS SENTIR TON REGARD, JE N’AI PAS ENVIE QUE TU ME REGARDES, J’AI PAS ENVIE DE TON REGARD, J’AI PAS ENVIE, JE VEUX MARCHER SANS QUE PERSONNE ME REGARDE, ARRÊTEZ DE ME REGARDER AVEC VOS REGARDS QUI SALISSENT, MOI JE NE VOUS REGARDE PAS ET JE NE VOUS DEMANDE PAS COMBIEN, JE NE VOUS DIS PAS CES MOTS, JE NE VOUS SIFFLE PAS, JE VOUS IGNORE TANT QUE VOUS M’IGNOREZ, NE ME PARLE PLUS JAMAIS, NE ME DEMANDE PLUS RIEN ET SURTOUT PAS COMBIEN, JE NE VEUX PLUS QUE TU ME PARLES, JE NE VEUX PLUS T’ENTENDRE, PLUS AUCUN MOT DE TOI, LAISSE-MOI FUMER ET NE ME PARLE PLUS, JE VAIS ATTENDRE ICI SANS RIEN FAIRE, JUSTE FUMER, TU N’AS RIEN À ATTENDRE, JE NE VEUX RIEN, PAS TON REGARD, PAS TON ARGENT, RIEN DANS TA BOUCHE, PAS UN MOT, SURTOUT PAS CELUI-LÀ, JE NE SUIS PAS TA DEMOISELLE, MADEMOISELLE JE NE VEUX PAS L’ENTENDRE, JE SUIS LÀ POUR ATTENDRE UNE AMIE ET QUAND ELLE SERA LÀ JE M’EN IRAI, EN ATTENDANT JE FUME, JE NE VEUX RIEN FAIRE D’AUTRE.

proposition n° 16

Je rentre chez moi par la rue Mazagran. Un minot tout sourire m’interpelle et m’agrippe : « Hé, m’sieur, j’te fais une prise de karaté ! ». Il m’attrape le bras et le tort pour jouer. Il est petit, c’est un caniche. Il veut jouer et me mordille le pied. Je le repousse, quatre minots s’approchent. Eux aussi veulent jouer. Ils sont joueurs les moucherons, ils sont là pour jouer. Ils ne me font pas mal avec leurs dents de lait, ils n’ont pas encore leurs canines. Cinq ou six chiots m’enserrent, gravitent. Ils m’entourent, ils m’agacent. Cassez-nous les caniches ! Je les repousse des deux bras et je les sème au vent ou ils me quittent ? J’agrandis ma foulée. Mes papiers, mon argent. Et tout mon portefeuille. Je me retourne : disparus.

Je sors de chez moi, il est près de minuit. Je tombe sur un homme massif. Il paraît nu, énorme. La peau de sa poitrine retombe en plis épais sur le haut de son ventre. Homme lourd, en furie. Son large ventre et lourd et gras rebondit dans sa course. La peau de son ventre est imberbe, très pâle, sauf son visage, écarlate. Quels mots déjà ? Il ne porte qu’un caleçon. Il est pieds nus, il paraît nu, comme sorti de lui-même, tiré de la nuit, de son lit. Quels mots c’étaient ? Il est tombé du lit. Hors de lui. Il court. Il ne court pas, il est trop lourd. Excédé. Son ventre rebondit à chacun de ses pas. Il tente de courir. Je ne sais plus derrière qui il courait avec son ventre lourd ? Il poursuivait un homme ou une femme. C’était une femme probablement. Une femme s’enfuit. Il court derrière elle. Il veut la massacrer. Il tient dans sa main un lourd morceau d’étendoir. Il le brandit vers elle, la femme est déjà loin. L’homme crie. L’homme lourd. Il la menace. Quels mots ? Un étendoir. Il n’a trouvé que ça pour la frapper. Je vais te tuer ! Ça devrait être ça les mots. Avec un tancarville.

Je ne peux plus rentrer chez moi. Je pourrais attendre que Yasmina redescende. La porte du bas s’ouvrirait, je pourrais monter les étages. Je resterais sur le palier et j’attendrais devant la porte. Pour le moment, je suis devant l’immeuble. Il n’y a personne à l’intérieur, pas de colocs. J’ai cherché mes clés dans mon sac, j’ai cherché dans mes poches. Yasmina n’est toujours pas redescendue. Je ne peux plus rentrer chez moi. J’ai vérifié. Et même si elle m’ouvrait, je ne pourrais pas rentrer. Je n’ai pas de téléphone sur moi. On n’avait pas de téléphone sur soi.

proposition n° 18

L’étirement. L’étirement du temps, du cours. L’étirement au long cours dans l’air. L’étirement au long cours dans le temps suspendu. Il se tend là, suspens, le temps suspend son court. L’étirement du cours tire en long dans le temps. Le temps tire en long dans le cours : le corps accourt et se suspend. L’étirement détend le temps dans le corps en suspens. Le temps se pend. Il pend se tire et ment dans le temps du pendu. L’étirement de tout. Du tout du long du corps dans l’étendue du cours. De ton long corps le temps tire et s’étire et ment. Il tire l’étirement et se suspend à cour. Le corps se tire en long dans le long tant long d’un étang : un des temps suspendus. Le temps du trop d’un étalon, ton corps à cour s’étire de tout son long. L’étirement. Ton corps en long se tend s’étire dans le court vide. L’étirement au long corps dans l’air. Suspens. D’en haut le bord, l’étirement du vide, suspendu pendu le talon. Un temps. Au bout des lèvres d’elle, il se délivre et dément tout le corps, le corps étiré par les mots, ton pied s’affaisse et d’un coup tombe. Des mots des livres d’elle et te délivrent à temps, à pied, tous les mots se sont étirés. Les mots les mots d’un coup. Tous les mots d’un coup détalés. Les mots se sont tant étirés, ils sont partis du corps à terre. Les mots les mots te tirent encore. L’étirement des mots. Les mots te tirent, ils s’étirent dans le temps. Les mots se tirent encore, s’étirent en long de ton talon. Au bout du bord étire-toi encore. Et tire les, détale. Cours en long dans le corps, dans le temps suspendu. Cours encore et t’étire. Étire-toi les mots. Laisse les mots long cours dans le temps suspendu. Étire-les encore. L’étirement du temps, du cours. Dans le temps suspendu. L’étirement au long cours dans le temps suspendu.

proposition n° 19

Tout en haut de la rue, tu te tiens au sommet, face à la pente. Un break. Chaque montée se paye. Gravir est lent, une ascension de foulées mécaniques. Du pic on aperçoit le loin du val d’où passent les files de voitures et le flux des marcheurs. Tu ravises de loin le point de fuite, avant de dévaler la pente. Ton œil déjà se jette, avant d’engager tout le corps. Tu te tiens à la pointe, au pic, ton œil jeté avant de basculer. Tu vois d’ici les méandres des bouches et les rigoles qui s’écoulent vers l’embouchure. Suspens, ton corps bascule. Il se penche et se laisse partir. Il fond fait corps avec la pente, sur les lignes de crête. Prends la vitesse, prends la descente. Les foulées s’agrandissent. Ton corps fond dans la pente. Il glisse. Réduire l’allure corps en arrière. Poubelles : godiller les poubelles. Sacs : godiller les sacs. Prendre le large par la voie des voitures, le plein milieu, hors le trottoir. Prendre largeur, dévaler pente entière. Les trottoirs forment deux lignes damées côte à côte. Côté impair c’est l’adret. Côté pair, c’est l’ubac. Le soleil caresse l’endroit. Après l’aplomb, il caresse l’envers.

proposition n° 20

Sans l’œil il n’y a plus de verbe. Il n’y a que des mots. Plus de conjugaison, d’action. Tout demeure à sa place, rien ne se met en relation. La nuit, quand la pièce est déserte, tout est coupé et disloqué. Tout est là. Immobile. Tout cohabite en étant séparé. Rien ne se meut sans l’œil. Rien ne peut bouger sans. C’est l’œil qui génère le verbe. C’est ton œil qui relie.

Tes yeux sont lourds et clos. Tes muscles sont endoloris. C’est l’heure de l’inventaire. On peut le prévoir, le faire : quelque chose a bougé dans le dos de ton œil. Quelque chose a eu lieu. Un mouvement. Des gestes. On ne peut pas savoir. On ne peut que l’imaginer.

Les tables roulantes sont vides. Tous les outils, les instruments, ont été rangés ou jetés. Aiguilles, drains. Tout a été stérilisé et remisé ou bien jeté dans des sacs hermétiques. Bistouris, pinces, compresses. Plus rien n’est visible. Scalpels, ciseaux. Il n’y a que des mots.

Jour et nuit il fait frais. C’est une ventilation qui maintient la température et recycle l’air du bloc. Une oreille pourrait distinguer le souffle de la ventilation par les bouches installées dans le faux-plafond. Quelqu’un a dû éteindre les lumières. Il y a peut-être des moniteurs en veille qui éclairent faiblement le bloc. Halos de led oranges ou vertes. Peut-être qu’il ne fait pas noir, même en sous-sol, quand le bloc est éteint. La pièce est vide. Elle a été vidée de tout. Dans cet espace aseptisé, il reste encore, probablement, des poussières invisibles, qui tourbillonnent dans le flux d’air ventilé. Quelque chose peut-il encore bouger ? La nuit, la pièce est vide et sombre, inerte. Il n’y a rien à voir.
Tous les muscles se sont arrêtés. Tes yeux se sont clos. Les sons se sont éteints. Aucune activité. Sauf ton cœur. Mais ton œil l’ignore. Ton corps est au centre de la pièce. Tu es intubé pour respirer, tes poumons ne bougent plus. Ils sont plusieurs au-dessus de la table, penchés sur ton corps immobile. Masse atone. Et ils te tournent autour. Ils manient les outils, les verbes. Inciser. Suturer. Tu ne peux pas les voir. Ponter. Visser. Tu ne vois pas leurs visages. Obturer. Écarter. Tu ne sais pas quels sont leurs gestes. Aspirer. Clamper. Il y a des sons que tu ne peux pas entendre. L’oreille l’ignore. Agrafer. Ruginer. Peut-être des odeurs. Le nez ne le sait pas. C’est la nuit noire, profonde, mais il fait encore jour. La lumière irradie la table, toute ombre s’est dissoute. Chacun s’affaire et les verbes s’enchaînent. Mais tu ne le sais pas, tu ne peux pas le voir. Ce n’est pas une vision, c’est une série de gestes. Tu ne sauras jamais ce qui a eu lieu dans cette pièce. Tu ne peux que l’imaginer puisque ton corps n’est plus le même et que tu ouvres un œil dans la salle de réveil.

proposition n° 21

Écran 1 droit devant. Allumé. Blanc. Il se referme sur le laptop. La première ligne, noire, se forme et file à droite. Des traits, des jambes s’additionnent. Je passe la deuxième. Interligne simple. Le texte se compose en Calibri Light 11. Écran 2 : juste derrière le 1, plus grand de quelques pouces, noir, à l’arrêt. Entre le 1 et 2 : un clavier. De chaque côté de l’écran 2 : 2 enceintes mais éteintes. Aucun bruit si ce n’est les aiguilles d’un réveil. À droite : l’écran 3. Carré, petit, bord arrondis, il tient debout sur une béquille. Écran ni blanc ni noir, fait de cristaux liquides [ inside : 24°5 - humidity : 50% / outside : 32°6 – humidity : 40% / soleil, ciel sans nuages ]. Derrière, un pot en verre : crayons, fluos, stylos. À sa droite, l’imprimante : off. Sur le dessus : feuilles égarées, chemises, courriers pliés, dossiers. Le tout en pile. Serrant un coin de table, une lampe d’architecte, tête au plafond. Light on. De l’autre côté, l’écran 4 : ebook. Ni tout à fait en marche, ni tout à fait éteint : il veille sur des kaïkus. Basho. Couverture occultée par l’écran 5, posé dessus, en veille dans son faux noir en cuir. Il peut parler, m’écrire. Pour le moment : silence. Je passe la treizième. Derrière les écrans 4 et 5, un étui de lunettes. Petite cuillère. Decontractoll. Un tube de paracétamol. Tour à l’arrêt. Sur le dessus, une pile de feuilles et de chemises. D’abord le plat puis le non-empilable : un casque, un téléphone sans fil, le carton vide de l’écran 4, un mug à pois ramené de Wrocław. Au-dessus, sur le mur : un batik en portrait. Des formes masculines. Etirées, longues. Marchent de dos. Convergent.

proposition n° 22

C’est une petite table en bois qui a appartenu à la mère de mon père. Elle était abimée. Mon père l’avait réparée, polie et recollée. Un des bords du plateau était incisé dans un coin. Deux fois des dents de scie l’avaient taillé. Le plateau est rectangulaire et les pieds sont tournés. Dans un coin du plateau, un creux, renfoncement. Mon père l’avait agrandi aux ciseaux. Puis il avait façonné une pièce sur mesure. Elle pouvait se loger dans le creux. Ce n’était pas le même bois. Le bois était plus clair. C’était une pièce rapportée, façonnée à coups de rabot et de limes. À force de polissage, la pièce logeait parfaitement dans le creux. La table avait retrouvé son aspect plein et plat. A table. Ici, c’est une table d’étudiant. Elle trône au milieu du studio. J’y travaille, j’y dîne. Il y a un tiroir sur le devant, on y met les couverts. Un des pieds était tordu : c’était la tour de Pise. Mon père ne l’avait pas redressé. Il avait dû retailler un des pieds. La table avait toujours un pied tordu mais elle se tenait, stable. Plus tard, c’est une table de cuisine dans un appartement. La table est si petite qu’on peut la mettre n’importe où : au milieu de la pièce ou bien collée contre un mur en longueur. On peut manger à 3, un par côté, parfois à 4 mais serrés. Il y a bien une salle à manger avec une grande table mais c’est toujours ici qu’on mange : sur la table de Pise. Le bois de la table était vermoulu. À chaque piqure de xylophène, le produit s’écoulait par les pores. Les plus gros trous avaient été rebouchés à la pâte à bois. Quand il avait terminé de réparer la table, mon père l’avait poncée puis recouverte d’un vernis acajou. La table est passée de Grenoble à Marseille et de Marseille à Lille. Elle a été repeinte en vermillon, elle a servi de bureau, de desserte. Un jour de grand ménage on l’a jeté. C’était une table abimée, avec un pied tordu et affaissé. Elle était redevenue bancale.

proposition n° 23

Un homme en survêtement noir à rayures. Longent la jambe. Rouges. Il traverse bon pas la rue Consolat. Foule les pavés carrés. Rejoint le terre-plein avant les rails du tram. Côte à côte un autre homme engagé. Teeshirt rose. Baskets roses. Ils passent entre les potelets gris. Un pylône en dépasse, semble courbé à mi-hauteur. En face, un homme en noir, il porte un sac à treck. Avance dans l’autre sens. Rejoint la pharmacie. Derrière lui, un autre homme fait sa route. Sa main gauche à l’oreille. Il téléphone. Quelqu’un lui parle tandis qu’il marche. Mais lui ne parle pas. L’autre main se balance. Il vient de traverser les rails. La main libre tient serrée une sacoche et compense. Dans le lointain, Libération. Trois voitures à la file. Une grise, une rouge, une grise. Descendent. Aucune dans l’autre sens. Feux alternés. Derrière les voitures : les grilles des Réformés. Le soleil balaye et dore le parvis de l’église. Le reste est terne, atteint son tour. Allée d’immeubles au fond. Façades écrues. Dos des panneaux. Au bout du cours, trois boutiques font l’angle. Pizza. Montres. Tabac.

6 des Danaïdes nues se figent dans un décor en marbre. Versent des jarres. En vain. Un pigeon se tient sur la tête la plus haute. Rien ne s’écoule des jarres. L’eau s’écoule en dessous, dans un bassin qui les entourent. Le piédestal est composé de plusieurs marches qui forment des margelles. Deux hommes y sont assis. Ils tiennent la pause, taillés dans de la chair humaine. La fontaine est entourée d’arbres. Aucun ne fait de l’ombre à la fontaine. Elle siège au centre en plein soleil. Un pylône s’érige vers les canopées, il porte en bas deux candélabres. Éteints car il fait jour. La place est irradiée. Au fond des feuillages : Réformés. Arcs-boutants. Flèches et pinacles. Tout en haut les clochers. Un tramway passe et longe à l’ombre.

Bitume et berline à l’arrêt. Deux voitures la rejoignent. Trois grises au feu. Tête de proue. Le tramway passe. PARKING en carré bleu. Les arbres anciens. TAXI dans une pyramide. Des arbres nus, platanes : branches dressées. Des arbres jeunes. Deux jeunes en noir passent en dehors des clous. Deux arbres tutorés par des poteaux. Rangée de motos sur béquilles garées entre les potelets. Elles penchent dans le même sens. Les pylônes soutiennent un entrelacs de fils électriques. Au fin fond les façades. Même blanc cassé. Un panneau Decaux sur la tranche. Passants. Poussettes. Les caténaires se frottent au fil. Le tramway passe dans l’autre sens.

Gris sur la place. Une jeune femme me fait signe. Elle est assise sur la terrasse. Un homme est avec elle. Chemisette et chemisier. Les avant-bras dépassent. Quatre parasols refermés. Deux autres ouverts. Les Danaïdes surmontent l’un des deux. Sommet du parasol, ouvert fait robe. Le tronc épais d’un arbre. Pas d’un platane, l’écorce est sombre. Des tables vides et chaises. Chemisiers, chemisettes. Quelques tables remplies. Rideau. Les mots les traits se sont emparés d’une façade. Un dessin monochrome. Noir d’une ville. D’une place avec arbres et fontaine qui pourrait être celle à l’œil. Hypnose. Une main jaillit d’une spirale. L’index et le majeur forment le V de la victoire.

Sens interdit. Sens interdit. Deux rails en courbes se suivent et disparaissent. Passent entre les potelets et les panneaux. Feu rouge. Quatre files à l’arrêt. Une femme traverse à grandes enjambées. Dans les clous mais pressée. Devant elle, un homme en dehors du passage. En plein cœur du carrefour. Semble à l’arrêt, figé. Comme s’il ne marchait pas. Semble avancer mais regarde en arrière. L’homme au milieu du cours. En plein milieu. Feu rouge. Sur la voie vide. Immense. Tout le bitume autour. Il ne pourra pas rester là. Infiniment. La voie est libre et toute entière. Il l’a prise. À droite, une pharmacie et ses croix clignotantes. Vertes. C’est vert. Feu vert. L’homme court et rejoint l’autre bord.

proposition n° 24

La place est vide. Aucun platane. Le sol est meuble, en terre battue. Aucun panneau ou mobilier. Quelques maisons à deux étages entourent le terrain vague. Aucuns rails, aucune route. Pas de tramway ni de voitures. On traverse la place à pied. Au centre du terrain, se retrouvent des joueurs de boules. L’EGLISE EST ERIGEE. UNE ROUTE EST TRACEE. LA VOIE PAVEE. PLATANES. ILS BORDENT LA PLACE. COLONNE MORISS. QUELQUES CALECHES. DISTRACTIONS. UNE LIGNE DE TRAM PARCOURE LA PLACE. UN PIEDESTAL EST ERIGE AU CENTRE. VIDE. PAS DE FONTAINE SUR LE COURS DU CHAPITRE. Les platanes ont grandi. Ils fournissent de l’ombre. La Brasserie du Chapitre est bondée de badauds. Les tables et chaises longent le cours. Des messieurs prennent un verre. Aucune table vide. Quelques rares voitures. Les Danaïdes sont mises en eaux. LES RAILS DU TRAM ONT DISPARU. LES RAMES ONT ETE REMPLACEES PAR DES TROLLEYBUS DONT LES CATENAIRES SE DECROCHENT DANS LES VIRAGES. Deux fois deux rails descendent de La Blancarde. La place est agrandie. Sens interdits. Certains platanes ont été abattus et remplacés par des tilleuls. Ballet de voitures et scooters. TOUT EST PIETON. LES ARBRES ONT PRIS LA PLACE. PLEIN MILIEU. ILS RENDENT L’ATMOSPHERE TOUT JUSTE RESPIRABLE ET TEMPERENT LA CHALEUR DE L’ETE PERMANENT. LES PASSANTS PORTENT MASQUES. ILS SE PARTAGENT L’ESPACE AVEC LES DEUX ROUES ELECTRIQUES. PLUS DE BRUIT DE MOTEUR. FROTTEMENTS SUR LE REVETEMENT QUI CHANGE DE COULEUR. BLANC LORS DES CANICULES, IL SE RECHAUFFE LORS DES GELEES.

proposition n° 25

Comment c’est. Comment. Comment commencer. Commencer par le mot comment. Comment ça a commencé. Par où commencer se lancer. Par où aller puisque les mots se jettent sans connaître leur chute. Commencer. Et pourquoi s’arrêter. Pourquoi repartir puisqu’on ne connaît pas le point de chute. Un mot puis l’autre alors. Comme les pieds dans la marche. Comment ça marche l’écriture. Enchaîner les jours sans savoir l’heure. Mettre ses pas derrière les autres sans savoir où ils mènent. Sans même avoir la moindre idée la moindre certitude. Refaire les mêmes gestes et ne plus y penser. Ne plus penser à respirer. Un mot puis l’autre. Le faire en somme parce qu’il le faut. Il faut bien respirer. Ne plus penser à se nourrir. Le faire. Et boire. Le soir dormir. Faire l’ensemble des gestes. Ne plus s’en rendre compte à force de les faire. Les gestes automatiques. Gestes faits par défaut. Écrire avec les doigts sans y penser. Avec les doigts juste les doigts. Rien d’autres qu’eux si ce n’est les yeux. Les yeux peuvent-ils veiller suffire à la graphie. Les doigts seuls un seul doigt peut-il suffire se suffire à écrire. Quel mot après. Courir. Quel mot viendra. Comment finir et quand. En attendant comment savoir. Savoir peut-être qu’on ne sait pas. Qu’on ne sait rien. Rien au départ et peut-être rien à la fin. On ne connaitra pas le mot final. Il n’y aura pas de bout et pas de point final. On écrira un pas puis l’autre. Sans arrêter pour l’heure le mouvement. Entre deux mots l’auteur s’accordera une pause et reprendra la marche. Les mots léviteront pour un temps. Pour un temps court les mots l’éviteront. Avant de repartir. Le lecteur pourrait-il savoir entre quelles phrases entre quels blocs l’espace s’est ouvert pour un temps un suspens. Un pied en l’air et l’autre au sol. Un mot à terre l’autre à venir. Entre quels mots l’auteur se serait arrêté. À quoi pouvait-il bien penser. Qu’est-ce qui l’avait mené ici. Pourquoi s’était-il arrêté là. Après ce point. Qu’est-ce qui l’avait fait repartir. L’attrait du sol où un mot s’était allongé. L’attrait de l’air où un mot s’élançait. Ou bien l’alternance du sol et de l’air sol air. Une infime pensée qui le poussait à se poursuivre. Un fil à fil à peine entre les doigts. Un mot qu’il venait là d’écrire ou bien écrit il y a quelques minutes ou bien la veille. Un mot qui résonnait encore dans sa chair dans le flot dans le flux d’air. Un mot en l’air qui n’avait pas fini sa chute.

proposition n° 26

On allait en ville. C’est dire qu’on n’y habitait pas. On habitait sur les hauteurs, à 300 mètres d’altitude. Aller en ville c’était descendre. Enfant, je descendais en ville. Alors descendre pour rejoindre la ville. On y allait. On descendait par une route en lacets. Encore aujourd’hui j’y descend. À pied, en vélo, en voiture. La ville était encaissée là. Dans la vallée. Quand on était en bas, dans le creux de la ville, il suffisait de lever la tête pour que l’œil atteigne les cimes. Certains trouvaient ça étouffant. Cette vision comme un mur qu’on se prenait dans le regard à chaque fois qu’on levait la tête, d’où qu’on soit dans la ville. On était cernés par les monts. La ville était nichée au fond, entre les pointes. À force, on en oubliait les monts. Mais eux ne nous oubliaient pas. Ils étaient là, autour de nous. Certains trouvaient ça oppressant. Ils étaient toujours là. Je ne sais pas si cela m’oppressait mais j’en parle aujourd’hui. Peut-être bien que cela m’oppressait. Ou bien je trouvais oppressant ces gens qui en parlaient sans cesse. Les habitants du haut, tous ceux qui descendaient en ville, en parlaient de la sorte. Ils avaient hâte de retourner dans les hauteurs. Ils avaient une image pour en parler. Ils parlaient de cuvette. Certains l’appelaient ainsi. C’était la ville-cuvette. Ils en parlaient comme ça. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à la cuvette des toilettes : qu’il fallait remonter. Parfois il ne neigeait pas sur la ville mais il y avait de la neige sur les cimes. Il suffisait de lever les yeux pour la voir. C’était l’hiver en haut. On descendait en ville. Il fallait traverser l’Isère pour rejoindre le centre. On passait par l’Esplanade et par le large pont. Quand on longeait l’Isère, on voyait les boules monter vers la Bastille. C’était le téléphérique. On appelait ça les boules. Tout le monde les appelait ainsi. C’était les boules. Les boules. Tout le monde prenait les boules. Et on montait. On remontait en altitude. On ne restait jamais longtemps dans la cuvette. À peine arrivé, tout juste descendu, on avait le mal des montagnes. Il fallait remonter.

proposition n° 27

Ils avaient refusé de lui offrir une mobylette. C’était trop dangereux. Non négociable. En échange du refus, ils acceptaient de venir le chercher. Ils viendraient chaque fois qu’il appellerait. N’importe quand, jusqu’à minuit. Plus tard, ils n’étaient plus joignables. Au-delà de cette heure, il devrait faire le chemin seul, à pied. Monter par la route en lacets. deux kilomètres. La distance, à rebours, lui semble ridicule. Mais la route était raide. Alors cela valait l’appel. Adolescent, il commençait à sortir. Plus il sortait, plus il devait rentrer. Rentrer c’était passer l’appel pour demander qu’ils viennent. Ils venaient plusieurs fois par semaine. La nuit, le jour, jamais ne regimbaient. C’était ça ou la mobylette. Quand il pleuvait, il attendait sous l’abribus. Quand il ne pleuvait pas, il se tenait en face, à l’angle d’une ruelle qui n’avait pas de nom. De là, il pouvait guetter la voiture. Il la voyait descendre. Passer devant la Casamaures. Ralentir au dos d’âne. S’arrêter. Prendre place. Faire demi-tour et remonter. À bord la radio, le chauffage. Il venait de la ville. Il avait rejoint la place Victor Hugo. De là, il avait pris le bus 33. Le bus passait le pont et longeait l’Esplanade. Il devait faire attention quand le bus s’arrêtait devant le coiffeur pour hommes, avant la route de Clémencière. Quand le bus repartait, à ce moment du trajet, il fallait demander l’arrêt. Il avait déjà oublié de le faire. Il descendait alors à l’arrêt Résistance mais il n’y avait aucun moyen de les joindre. Passé minuit, il rentrait seul. Il devait remonter la nuit. Traverser la ville déserte. Aucun son. Marcher seul. Seul le son de ses pas. Passer fantôme par les hameaux, les maisons endormies. Ombre, lumière. Traverser les points sombres alternés de lueurs. Marcher plus vite. Le chemin grimpe et tourne. Ombre, lumière, ombre. Plus vert et sombre à l’arrivée. On entend la rivière qui annonce la dernière, la plus longue des montées. Il aurait pu descendre à l’arrêt Résistance (la route à faire était plus courte) mais il n’y avait aucune cabine. Il fallait s’arrêter avant : à l’arrêt Casamaures. La cabine était située au bout de l’Esplanade, avant l’entrée vers l’autoroute. De là l’appel. Il ne se souvient pas avoir dû attendre. Il n’y avait jamais personne. Pas une seule fois il avait attendu son tour. Ilots de lueurs. L’endroit était éclairé de manière inégale. Des halos blancs, épars, marquaient le sol d’auréoles blêmes alternées d’ombres. Des creux, des failles dans la lumière, où la ville s’estompait. Aucun piéton. Rien ne passait à part les voitures. Les seuls passants étaient à bord. De là l’appel. Il n’avait qu’une seule phrase à prononcer : "Tu peux venir me chercher à la Station Shell ?". La question ne se posait pas : s’ils ne dormaient pas, ils viendraient. Station Shell, c’était le nom du lieu. Ils auraient pu dire "au bout de l’Esplanade" ou "à l’entrée de l’autoroute". Ça n’aurait pas été assez précis. Il aurait manqué un repère. Il y avait une station essence juste en face de la cabine. Alors la station Shell. De là l’appel, le rendez-vous. Et puis ce sas aux heures obscures. Quelques minutes en creux. L’attente incertaine et gênante avant de reconnaitre la voiture.

proposition n° 28

Jusqu’à la terminale. Huit ans. Le même trajet. Fin des cours à 15h, 16h, 17h, 17h30, 18h. Tram A, arrêt Maison de la Culture. Direction Fontaine La Poya. Les rétroviseurs se rabattent, la rame se lance. Jingle, annonce vocale : Mounier. Ligne droite. Orange is the new tram. Jingle, annonce vocale : Albert 1er de Belgique. Vitres fumées. La ville en bleu et gris. Jingle, annonce vocale : Hôtel de Ville. Orange : les sièges, les accoudoirs. Jingle, annonce vocale : Verdun. Virage à droite. Virage à gauche. Façade en tout verre grise. Jingle, annonce vocale : Maison du Tourisme. Courses piétons. Cloche. Les piétons courent. Cloche cloche. Foule. Rame se faufile. Jingle, annonce vocale : Victor Hugo. Correspondance. Bus 33, arrêt Victor Hugo. Le bus accordéon. Le long bus qui ondule. Pas d’annonce : Édouard Rey. La Bastille. Le pont. Pas d’annonce : Aristide Briand. Vétérinaire. La Soupe aux choux. Intermarché. L’Esplanade. Pas d’annonce : Clémencière. Coiffeur pour hommes. ARRET DEMANDE. Garage. Pas d’annonce : Petite Esplanade. Sortie. L’appel de la cabine. Fin du trajet : voiture. S’il est trop tôt, arrêt suivant. La route en pente. Casamaures. ARRET DEMANDE. Pas d’annonce : St Martin le Vinoux. Sortie. Fin du trajet à pied.

Écran. En refaisant la route, de capture en capture, je relève les écarts. Il n’y avait pas cette série d’immeubles dans la continuité du lycée, sur le trottoir de droite. Il n’y avait pas de gazon entre les rails du tram. Pas ces allées de végétaux taillés en cubes. Pas de multiplex. Pas cet immeuble à la place du garage. Je vois ce qui s’est ajouté. Ce qui a disparu, s’est transformé. L’arrêt Marcelin-Berthelot est devenu Maison de la Culture. La station Shell, puis Oil, est désormais fermée. Je vois les changements et les disparitions. Station hors service. Je ne vois plus le reste. Je ne vois plus ce que je voyais alors, ce qui faisait mon paysage. La ligne 33 a disparu. L’arrêt Petite Esplanade est devenu Casamaures. Quelque chose a-t-il demeuré. Dans cet espace. Dans l’intervalle. Je ne relève que ce qui a changé. Je vois ce qui a été rebâti, recollé, ce qu’on a placé par-dessus. Je vois les ajouts, les surcouches. Je ne vois plus ce qui a été. Le paysage a été recouvert. Les murs ont été ravalés puis revêtus. Des peaux. On les a recouverts. Peau neuve jusqu’à la prochaine, la suivante, de la même ou d’une autre couleur. On les a recouverts. Avec le temps, combien de temps, ils se sont assombris, lézardés, craquelés. Mon paysage est là, découvert par les mues puis déjà recouvert. Sous l’enduit réenduit, sous la peinture, le vernis neuf. Derrière les badigeons. Il faudrait tout détapisser, tout ravaler, gratter les murs à la spatule pour revenir à la matière première. Retirer une à une les couches en strates qui ont fini par recouvrir le décor d’origine. Les murs de mon trajet. Il n’y a pas de souvenir. Ce souvenir du paysage. On ne peut pas s’en souvenir. Le paysage se tient. Il se tient sous nos yeux. Il tient, lui reste. Même en l’absence. En revenant au même endroit, même une minute après, le paysage est à peu près le même : il a déjà changé. On peut refaire le même trajet et ne jamais s’en souvenir. Que reste-t-il du paysage ? Celui-là même où l’on était, à l’instant, une minute. La lumière a changé. Un volatile s’est envolé du haut d’un sémaphore. Le feu est passé vert. Un piéton est sorti du décor. La première vue n’existe plus. En une minute, le paysage a été aplati. On ne pourra revoir la première vue et les intermédiaires qu’à travers les écarts. C’est la dernière qu’on voit, la dernière fois, c’est la dernière vue qui révèle. Et recouvre les autres.

proposition n° 30

Répéter. Chaque année. Chaque fin d’année on répète un spectacle. Un jour on répètera la fin du monde. On s’y prépare depuis des mois. Sans voix. Nous n’avons pas assez d’organe. S’il fallait parler, nos voix seraient trop faibles. S’il fallait déclamer un texte, on n’y comprendrait rien. Alors jamais de texte : trop risqué. Chaque année on nous fait danser. Au pire un enchaînement de gestes informes, au moins on entend la musique. Ils nous font danser sur des musiques effrénées. Nos corps en rythme. Tempo presto. Ça ressemble à de l’aérobic ou de la natation synchronisée mais sans le bassin, sans les maillots et sans la synchronisation. On a répété les déplacements, les positions. On a été chorégraphiés par la maîtresse qui n’est pas chorégraphe. On reproduit ses gestes. Elle est là, elle nous guide. Si on est perdus, on peut la suivre. Comme on est complètement perdus, on la suit. C’est le grand jour. Elle est stressée. C’est son jour. Elle danse avec nous, elle nous rappelle les mouvements. On la regarde danser et on refait pareil. Les gestes. On les a répétés, on ne sait plus lesquels, dans quel ordre ils s’enchaînent. On se trompe. La sono crache le son. De mains, de bras. On ne sait plus les gestes. On essaye de suivre le mouvement, on reproduit les pas, avec un temps de retard, toujours un écart entre le geste qu’on voit et celui qu’on essaye de refaire en miroir. La maîtresse tout sourire enchaîne les gestes fluides. Ça doit être joli ce délai, cette latence entre ses mouvements clairs et puis les nôtres. Ou bien une transe hallucinante, une épreuve de non-danse. On finit par ne plus la suivre. On danse la danse de ceux qui ne savent pas danser. On pourrait faire n’importe quoi. Et même ne pas savoir danser. Décalés. Arythmiques. Le public est conquis. Ça tourne. On danse. On essaye de danser. On sourit. On essaye de sourire. Les caméras se braquent. Tous les appareils nous mitraillent. C’est le grand jour. Ça tourne. On vous a préparé un souvenir mémorable. Il n’y a plus aucun œil en face. Le gauche est clos. L’autre œil : un œilleton. Seuls les bras sont visibles. Ils nous font signe. Coucou. On leur répond. Coucou. Ça n’était pas prévu dans la choré. Tout se décale, ça se complique. C’est le spectacle de la fin. C’est le grand jour du film, jour des photos. Chaleur. En face ils veulent attraper nos regards. Coucou. Ils veulent qu’on les regarde pour toujours, que notre sourire se fige à jamais dans la pellicule. Mais ils nous ratent. On n’est jamais dedans. C’est flou. Hors champ. Surexposé. Plus tard on verra les photos ratées. Ils nous les montreront en nous disant : "Tu te rappelles ?". On leur fera croire que oui. On ne s’en rappellera pas. Ils nous ressortiront les photos à chaque repas de famille. On finira par en faire un souvenir à force d’en avoir entendu parler. Leur souvenir usé tiré jusqu’à la corde finira par devenir le nôtre. On en reparlera. On se demandera ce que c’était, sur quelle musique et pourquoi ce costume. Pourquoi ces gilets à col V dans du tissu brillant ? Du cousu main par chaque mère de famille suivant patron élaboré par la plus dévouée de toutes. Comment avait-on osé nous faire porter des serre-têtes avec des boules à paillettes montées sur des tiges à ressorts en nous faisant marcher comme des zombies ? Pourquoi avait-on mis en scène la fin du monde, fin de l’humanité, sur une chanson de Pierre Bachelet ? Les paroles se posaient sur une marche binaire. Un pas par temps, c’était facile. Au bout de quelques mesures, on entendait un chœur d’enfants. Le coup des voix : imparable. La projection parfaite. Ils pourraient tous imaginer que c’étaient nos voix qu’ils entendaient derrière les synthétiseurs. Les voix angoissées et tassées de "trois milliards de fourmis" qui se demandaient combien elles seraient vraiment "en l’an 2001" ? Les boules argentées se balançaient à chaque battement. Il fallait marquer le mouvement des hanches, accentuer la translation du poids du corps, de la gauche vers la droite. On avait répété la marche. Ad lib. Des pas de robots, mécaniques. Il fallait marcher de façon cadencée afin de remuer les boules qui surmontaient nos têtes. C’était le fondement de la chorégraphie. Tout l’effet visuel. On marchait les uns derrière les autres comme des zombies. On était en 1985. On avait l’air défoncés. On marchait vers la mort, avec nos boules à paillettes, hébétés. Il nous restait quinze ans à vivre avant le bug de l’an 2000, avant l’Armageddon. En attendant : la marche des fourmis. The walking dead. On marchait sans sourire. Cette année-là, il ne fallait pas. On avançait bien raides, avec nos boules qui s’agitaient au-dessus de nos têtes. La marche lente, en files, c’était pour figurer une avancée processionnaire, c’était la marche morte des fourmis. Et les boules sur ressorts, c’était pour les antennes. On était des fourmis, les milliards de fourmis qui allaient toutes au casse-pipe. On était devenus les paroles de la chanson. Comme on ne pouvait pas parler, les mots étaient devenus des gestes, des figures imposées. Cette année-là, on leur avait montré la fin. On l’avait répétée. À compter de ce jour, ils sauraient tous à quoi s’attendre.

proposition n° 31

Départ : parking du col de la Guardiole. Une heure à pied, marche posée. Le chemin est encaissé dans un vallon bordé de chênes et de bruyères. Sentir la raideur de la pente, les graviers qui roulent sous les pieds. Et puis l’enivrement croissant. Souffler. Marcher. Poursuivre l’ascension malgré l’essoufflement. En vaut la peine. S’engager dans la marche de façon régulière. Malgré la peine. Enfin souffler. Arrivée à En Vau. Dernier virage avant la vue. On peut d’ici surplomber les calanques qui s’étirent de Marseille à Cassis. Voir la mer encaissée dans les falaises et les roches. Rester ici un temps et voir la vue à perte, celle "à couper le souffle". Puis redescendre. Ou bien plonger. Dans l’air. Finir en l’air. Ne pas tomber. Se jeter dans le vide et ne pas retomber. Si je tombe je me relèverai. Maman soufflera sur mes éraflures. Elle m’étreindra, elle sèchera mes larmes. Feu de ma mère qui soufflait sur mes plaies. Parvenue là, jusqu’au sommet, maman ne sera plus et moi je m’éteindrai. Je prendrai mon envol. Voler. Je ne veux plus me relever. Partir, je ne veux plus tomber. Et prendre l’air. Ne plus sentir la terre et le poids du corps sous mes pieds. Je vais sauter, plonger. Et ne plus retomber. Je vais me détacher. Aucune attache. Pas ton étreinte maman. Maintenant je suis grande. Me voilà détachée. De tout de toi. De ce qui me contient et me retient. Je vais plonger dans l’air. Dans l’espace infini. Plus de hauts bas. Plus de bords, de limites. Je vais sortir du cadre, de l’espace assigné que je devais remplir sans jamais dépasser. Hors de moi, du sous-verre. Je vais prendre l’espace. Je vais me décrocher. J’ai mes larmes. Je pleure et je n’ai pas besoin que quelqu’un me les sèche. Mes larmes je ne veux pas qu’elles sèchent. Je veux sentir mes larmes, les ressentir enfin. Fin à mes jours. Fin à ses nuits. Elle n’avait rien choisi sinon sa propre mort. On dit qu’elle s’est tuée. Comme si son acte était un meurtre. Morte par elle. Elle était déjà morte. Pas choisi son baptême. Pas choisi ses études, d’apprendre à jouer du violon. Et les prières. Cru choisir son mari, son travail, d’avoir des enfants, sa voiture. Tout était pour le mieux. Il y avait les amis conformes et ceux qui l’avaient confirmée. Elle était tout ce qu’on attendait d’elle. Bonne mère, bonne épouse, bonne amie, bonne fille. Elle était bonne en tout. Et une si bonne collègue. "Good girl" pour la femelle affectueuse qui se couchait là sans broncher et faisait la fierté de son maître. Elle si fidèle. Et bonne. Pour sa meute atterrée, sa mort était un meurtre. Ils annoncèrent aux gens : "elle s’est tuée". Tuer comme on dit homicide. Morte ils lui refusaient sa mort. Ce n’était pas une façon de mourir. Refus de son mourir. La mort inacceptable. Elle avait réussi sa vie jusqu’à ce qu’elle échoue. Mourir comme il se doit. De la belle mort. De la mort implacable. Par la fatalité. Par le divin qui seul pouvait donner ou retirer la vie. Sa mort était mauvaise, hideuse. Alors ce n’était pas la mort, cette mort, cette façon de mourir. Mourir ainsi était un crime. Elle leur avait fait tellement de mal. Ils pleuraient sur sa mort. Cette façon de se donner la mort, ici, comme d’autres étaient morts avant elle. Je pleure. Je ne pleure pas pour vous. Je pleure pour cette vie hors de moi. Mort de ma vie. Je pleure ma propre mort. J’ai le droit de pleurer. Ce sont mes larmes, ma douleur. Je vais me délivrer du mal. Sans vous ma mère et vous Seigneur. Voler. Faire corps à l’air. Sur la terre comme au ciel. Brûler mes ailes. Tendre les bras. Éprendre l’air. Icare. Libre enfin. Vent. Être enfin celle. Et ne plus vivre pour. Afin de n’être.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 15 août 2018.
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