Julien Bucci | Au 19 rue Sénac

« construire une ville avec des mots », les contributions

Julien Bucci est entré dans l’écriture par l’oralité. A force de voiser des quantités de langues, il s’est interrogé sur la sienne et s’est mis à l’écrire. Il creuse le son des mots dans des formes hybrides : « Le son chassant le sens, le sens naissant du son » (Jacques Rebotier). Il écrit des nouvelles, des scénarios et des poèmes. Il aime autant écrire que susciter l’écrit. Il intervient en tous lieux pour animer l’écriture (maisons d’arrêts, hôpitaux, lycées, centres sociaux…). Il écrit beaucoup et souvent. Voici une part du lisible...
proposition n° 1

Au moment où il passe devant elle, Paola soulève sa jupe. Lui, contourne gêné la scène. Un sexe à l’œil. Elle, éclate de rire en tirant sur sa clope. Il change de trottoir et ralentit à l’approche de l’immeuble. Yasmina est encore là, son large cul encaqué sur la margelle. Il dépasse du bord. Elle y harponne le chaland, le corps tassé sur son perron, les seins engoncés, comprimés, au bord de déborder. Nippée de léopard, les yeux cernés de khol, elle regardait passer les heures. Tassée. Au 27 rue Sénac. Elle y taillait le gras, le bout, avec ses voisines et ses sœurs. Cancanait avec Karima, la mégère du premier qui maudissait les tocards, les pébrons, qui prenaient le trottoir pour une pissotière. Se languissait du bled avec la voisine du dernier, œil vert, pied noir, qui voulait tant retourner à Alger. S’entretenait de longues heures avec ses sœurs, les travesties : la concurrence qui tapinait bas prix, plutôt le soir ou la nuit. Ce jour où il revient, il ne s’attendait pas à la revoir. Il la regarde ému, sa peau ridée mais toujours vive : elle n’a rien perdu de la scène. Elle est heureuse de le revoir, elle lui demande d’où il revient. Tout en parlant, elle se redresse doucement et se ramasse contre le mur de la sonnette. Et pour bien marquer son retour, forme un étroit passage afin qu’il puisse entrer. C’est sa manière de l’accueillir : maintenant il peut l’enjamber.

proposition n° 2

Au premier plan, un container marron dont le couvercle a été rabattu sur le côté. Il est rempli de sacs, de cartons aplatis. Sur le bitume, un pochon refoulé répand des épluchures. Derrière c’est le trottoir, puis les immeubles dont les façades sont largement signées. Deux femmes y prennent la pause. L’une appuyée sur la façade. Le haut du dos, sa tête, sont plaqués sur le mur. Lentement, elle transfère le poids de son corps vers la droite. Libère un pied puis le soulève. Défait son escarpin en cassant sa cheville. Et le renfile, du même geste inversé. Un temps. Puis elle repose son pied et recommence sa danse infime dans l’autre sens. Un pas de deux très lent. La seconde femme est assise sur une marche, juste devant la porte ouverte. Elle ne bouge presque pas. Seule sa main droite va et vient vers sa bouche. Entre bouffées de fine tenue entre majeur-index, doigts écartés. Après l’effort et la fumée, la main se pose sur le haut du genou, à découvert. Elles se tiennent côte à côte. L’une en retrait de l’autre. Elles se parlent sans se regarder. Le corps en pause, parallèle au trottoir. Comme ses fauteuils des bars aixois, tous orientés et alignés vers le Cours Mirabeau. Assises avec vue sur le flux. Derrière leur container, elles surveillent la rue. Attentive aux passants qui parfois les devisent, les dévisagent. Elles se parlent côte à côte, sans la quitter des yeux. Leur rue. Comme du lait sur le feu.

proposition n° 3

En face : d’autres immeubles en vis-à-vis, à peine séparés par une voie à sens unique. Les voitures en descendent. Des scooters remontent le courant. Descendre ou remonter car à l’endroit d’où l’on regarde, le sol commence à se dresser. D’abord en faux plat puis en côte. Des poteaux gris empêchent le parking sauvage. Des plots ont été emboutis, certains se penchent mais ils demeurent. L’espace témoigne de savantes appropriations élaborées en strates. Des superpositions. Des accumulations. Mots sur les murs, décorations, linge aux fenêtres, autocollants sur les poteaux, les portes, flyers collés sur les vitrines. Compensations. Il n’y a pas de banc : on s’assoit sur les marches. Les façades n’ont toujours pas été repeintes : on les recouvre de griffons. Les services verts n’ont jamais investi la rue ? Les habitants peuplent l’espace d’essences et de plantes vertes. Pas de fleurs mais du vert. Des succulentes, des yuccas, des cactus. Des plantes en pots de toutes espèces se dressent au bord des murs. Et des herbes sauvages. Un peuple fou jaillit entre les failles. Les plantes ont envahi la rue. Elles y habitent. Elles ont pris l’aire.

proposition n° 4

En remontant la rue de quelques mètres, une rue part à droite. Sur le trottoir de gauche une laverie automatique, ouverte jour et nuit. En face, un épicier qui vend de tout, presque à toute heure. Sauf du jambon et des lardons. Pendant le ramadan, sa femme prépare des pâtisseries à la semoule. À part le poulet épicé qu’il façonne en sandwich, c’est le seul « fait maison » qu’il revend là, dans son échoppe informe. Il n’y a pas d’enseigne, pas moins d’affiches ou de néons. À peine quelques produits hors d’âge exhibés en vitrine. Ils n’ont jamais été changés. Rien ne l’annonce. Pas de publicité. C’est pourtant l’épicier. L’homme qui dépanne. Pour des œufs ou du beurre. C’est lui qui calme les minots quand la rue Mazagran s’enflamme. L’homme qui régule, engueule. Qui ouvre et ferme. Veille et surveille. Il y a la rue et le quartier. Il est l’épicier du quartier. Tous les soirs, les fêtards le dépouillent de bouteilles. Puis la vitrine s’endort derrière ses volets blancs.

proposition n° 5

Une faune. Elle fait la queue devant le New Cancan. S’agite, minaude et rit. D’ici s’échappent les basses et l’infrabit du dancefloor. Échauffement. Open bar. Foule excitée, se bade. Tapageuse et bien mise. Elle fait la file vers le videur. Déborde du trottoir. Et d’elle. La nuit des hommes abonde. Ici les fous, les folles, font leur cancan sur le trottoir. Beaux-belles en liesse. Et la joie des joyeuses. Juste en face, un kebab. Frites emballées, chawarma, tournedos. En fait de tournedos : des steaks hachés en take away, coupés en trois dans des baguettes. Virée d’hommes au fast-food. Tous les viandards au coin. Là les bonhommes. Les po-po-po. Les athlétiques. Portent survêt les mecs. Et des sneakers à 800 balles. La barbe fine. Que des belles paires. Des qui en ont. Une marée d’hommes chaussée des atours du viril. Des types au poil. La perfection au masculin. Ici des hommes, des vrais. Sus à l’homme qui l’incarne ! Cette virilité. Gousses qui s’en gaussent. Hommes du cancan. Raffut des folles et fadoli. Une faune en banc. Ici des hommes : des vrais vivants. Hommes et hommes. Hommes à hommes. Faune à faune. Bord à bord. Deux faunes de prédateurs. Des hommes. Des corps. Ils se tournent le dos. Affamés.

proposition n° 6

9h. Chez Hassan. Café des Maraîchers. S’il est fermé : filer deux pas Bar du Marché. Pas l’heure du blanc, c’est l’heure du noir. Rester assis, presque assoupi sur la terrasse. Ne plus bouger. Laisser passer. Ceux qui marchandent. Passent en poussettes. Charrient des sacs ou des minots. Lisent ou décuvent. Portent légumes. Au bout du petit noir, un temps. Poser 6 francs. Replier lentement La Marseillaise. Descendre de la Plaine par le haut de Curiol, couper par la Bibliothèque, bifurquer à Sénac (jamais par Sénac de Meilhan). Prendre la pente par le trottoir de droite. Dans le viseur : la Canebière. Descendre jusqu’au bout. Rue Mazagran à gauche. Croiser Claudie, Yasmina et les autres, en poste bon matin. Plus bas la discothèque, sans les cancans des mecs. À l’angle, virer vers Maupetit. Escale d’un livre quand c’est ouvert. Ouvre à 10h. Remonter par la Cane. Passer devant Curiol. Viser la religieuse de la Maison Trochut : l’institution des Réformés, le palais pâtissier servi sur triple crème. Crème au-dessus, dedans, collante, épaisse, dégoulinante, liquoreuse, écœurante, obséquieuse. La crème en jupons-tabliers, chignon-le-cul-serrés. La petite crème bien obligée, sourires à dents, fouettée à volonté. La crème des petites-mains, au garde à vous devant la caisse. Elles se signent en silence devant la mère enregistreuse. Corps en surplomb, elle vous encaisse « en vous remerciant ». La Sainte mère des religieuses. Qui les tance et qu’on paye. Y retourner, payer. Malgré l’affront. Pour le goût, le dégoût de la crème. Pour se payer la honte et le remède au sel. Pour ce bonheur odieux caché dans un paquet-cadeau en forme de triangle.

proposition n° 7

Revenir par l’écrit. Mais ne pas revenir sur place. Ne jamais revoir le 27. Ce qu’il en est désormais, à ce jour. Dans cet immeuble où son corps, sa vie d’alors, se sont mis. Où il a habité l’espace, un temps. Quelques années. Des jours. Dans cet appartement loué en coloc et en couple. Ils vivaient au 3ème étage. Au-dessus de Yasmina. En-dessous de Karima. Il n’a pas de photos. Aucun objet de cette époque. Il y a des souvenirs dissous. Des aquarelles gondolées où les traits, les pigments, se sont fondus dans l’eau. Une lumière, l’été, qui lui rappelle d’autres endroits. Presque plus de visages. Pas grand-chose de solide. Aujourd’hui il en tire le fil. Que reste-t-il ? Des formes et des couleurs. Des bruits. Les tomettes du hall. Qu’il ne reverra plus. Ne voudrait pas revoir. Que reste-t-il par l’écriture ? Un mot : tomette. Une forme : hexagonale. Une couleur : rouge-argile. Une odeur : huile de lin, savon noir. Un bruit : aigu et sec, celui des malons décollés qui s’entrechoquent en remontant les escaliers. Faut-il revoir la corde qui dessert chaque palier, monte au dernier par le vide central et redescend par le même jour ? Accrocher à nouveau une poche de courses au mousqueton rouillé ? Tirer d’en haut, sur le palier, les denrées, sac à sac. Revenir pour revoir l’accroche ? Si la corde est bien là ? Que reste-t-il par l’écriture ? Un mot : le jour. Un bruit : le roulement de la poulie. Une sensation : l’échauffement de la paume au passage de la corde. Une odeur : le chanvre. Une lumière : quand la minuterie s’arrêtait, le puits de lumière éclairait faiblement le vide. Tirer le fil. Revoir le côté cour. Les arbres en bas et le linge aux étages. Se repencher sur le rebord, pas fier, tirer sur la corde tendue entre les deux immeubles. Retirer sur le fil et voir le linge avancer dans les airs. Ôter les pinces en bois et les jeter dans un panier. Récupérer le sec. Parfois rattrapé sur le fil. Voir un habit tomber : une petite culotte pour la voisine. Refaire le geste ? Le rituel au bord du vide ? Tirer le fil des mots. Vertige. Mouillé. Crissement. Mistral. À quoi bon revenir ? Hors de l’écrit, des mots. Qu’en retirer ? Revivre ces moments ? Un temps d’avant : le bon vieux temps ? Le temps si vieux mais bon, loin du présent. Redonner chair à des images ? Réincarner le souvenir ? Trouver de l’épaisseur au vide ? Avoir à nouveau le vertige ?

proposition n° 8

Il ne pleut jamais sur Marseille. Il retrouve les paroles de la chanson de Marius et Jeannette : « Il pleut sur Marseille. Le port rajeunit ». Il avait toujours cru entendre : « Le port a jauni ». Ce qui semblait quand même étrange, une image improbable. C’était devenu le nom d’une maison d’édition : Le port a jauni. Il n’avait jamais vu la ville en jaune. Jamais jaunir avec la pluie. « Il pleut, eh oui il pleut ». Il ne pleut pas. Il ne pleuvait jamais. Une ou deux pluies, le bout du monde. Pas de pluies fines et longues. Jamais de bruines ou de crachins. Quand il pleuvait, c’était des chats, des chiens, toute la meute, des cordes. C’était d’un coup, violent. « Il pleut, beaucoup, un peu ». Des seaux. La drache. La saucée dans la gueule. La douche en jets que personne n’attendait. On était trempés à l’instant. Vaincus. Rincés. Pas même le temps de s’abriter. « Ma ieu m’en fouti ! ». Jamais d’imper, de parapluies. On s’en foutait c’est vrai. La pluie n’existait pas. Quand elle finissait par tomber, juste pour nous donner tort, c’était la fin du monde. Impossible à prévoir. On subissait l’apocalypse. C’était des torrents d’eaux, le typhon, le déluge. Mais il ne pleuvait pas. Ce n’était pas la pluie.

proposition n° 9

Raillement montant, nasal et strident des gabians. Leurs rires éclatent en crescendo sur les façades. DA DOUM. Dialogues depuis les toits : sur une antenne ou une cheminée. Le son ricoche. Délai. DA DOUM. Les pas de Karima. Ses pas DA DOUM marchent ma tête. Pas lourds et lents de Karima. Son des babouches. Basses DA DOUM jusqu’au coucher. Le ploc à gouttes du faux-plafond quand la pluie tombe éclate. Elle explose Marseille et sa bouche. Cris dans la nuit. Des pleurs et coups. ET LA CON DE TA MERE ! Les voix s’envolent. Engatse. Cris des kakous, si soupes au lait. Vomis. ET MON VIER ! VA FANGOULE ! Les tchoutchous qui se niflent. CON DE TA BOUCHE ! VA MOURIR ! Au loin les sirènes bi-tons se pressent d’éteindre d’autres feux. Moteurs. Les camions-poubelles déboulent à toutes heures. Freinent en furie. Les containers dégueulent leur récolte fumante. Puis ils retombent sur le bitume. Un sifflement et le camion repart. DA DOUM. Le vent s’engouffre par le moindre interstice. Fait soupirer les barillets, chanter les fentes et siffler portes. Les double pas de Yasmina qui ramène un client, cliquetis, porte, CLAQUE. Quelques voitures font surgir dans l’air du raï. Il passe surtout des scooters. Quand ils descendent, roulent en roues libres. Quand ils remontent, ils poussent au pot, en sous-régime. Les volets claquent. S’écharpent les cagoles. Tout sonne. Résonne. La ville à vif, de l’aube à l’aube. Jamais dégun de bruit, même la nuit. Les télés remplacent les voitures. Les animaux prennent le pas de l’homme. Combats de griffes. Chattes en chaleur. Les cabots seuls hurlent à la mort. Et les bébés qui leur répondent. De leurs vigies, tous les gabians s’en moquent et rient.

proposition n° 10

Opération Baba Ganoush, le caviar libanais. Viser d’abord le marché des Capu. Sélectionner 3 aubergines, 1 citron, 1 tête d’ail (de préférence frais : l’arrivage est en mai). Pousser jusqu’à la caverne de Saladin, le seul marchand de la rue Longue qui vend de la Tahine et des épices autrement introuvables. Ne pas hésiter à goûter les fruits (confits, frais ou séchés), sentir les condiments, les herbes en vrac. Mettre la main dans les pois chiches ou le boulghour. Brasser les noix (pécan, pistaches, noisettes, amandes) et les lentilles (vertes ou corail). N’avoir besoin que de Tahine mais savourer le temps et tout l’étal. Baigner dans les odeurs. Les sacs en toile remplis de Fenugrec. Cardamome. Curcuma. Racines de gingembre. Piment oiseau. Et des boutons de roses. Plonger dans le décor. Dans des bocaux, de l’huile d’argan, du savon noir et des olives. Demander un pot de Tahine et repartir en titubant. Remonter par la rue d’Aubagne pour acheter du pain pita. Sans plus attendre, faire cuire au four les aubergines. Chaleur tournante et grill. La chair va cuire et fondre sous la carapace. Le feu sous la peau : 20 minutes à 200. Sortir les aubergines, la peau déjà noire est brûlée par endroit. Couper en deux les aubergines. La chair se découvre brûlante, fondante, molle. Creuser la chair à la cuillère. Elle cède et se détache, sans effort. Réserver la chair dans un plat. Pour un Baba Ganoush avec un minimum de mâche, ne pas mixer la chair mais l’écraser à la fourchette, comme une purée (laisser quelques morceaux et les graines du légume). Écraser 1 gousse d’ail à la pointe d’un couteau. Jeter la chair ailée avec le cœur de l’aubergine. Ajouter 2 cuillères à soupe de crème de sésame, l’immangeable Tahine, amère, et épaisse et si grasse, si répugnante pure. Arroser du jus d’un demi-citron et d’une bonne huile d’olive. Souder les éléments. Saler, poivrer. Et laisser refroidir. Servir avec du pain pita tout chaud sorti du Cèdre.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 18 juin 2018.
Cette page a reçu 182 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).