Stéphanie Rieu | Oser s’asseoir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Entre travail social, jardin et écriture, j’aspire à l’équilibre, le cherche en permanence.
proposition n° 1

Elle osa tourner dans l’impasse et le réel la prit à la gorge. Longtemps cet endroit était resté flouté, tremblotant, inaccessible, une faille temporelle, un saut à cloche pied par-dessus l’espace. La première fois, elle passa simplement devant la bâtisse aux grandes (plus si grandes) porte-fenêtres encadrées de briques rouges, devant le soupirail éventré de la cave qui laissait entrer les rats (ils s’en donnaient à cœur joie sous ses pieds d’enfant, les rats, rongeant les minuscules échardes verticales censées soutenir le plancher, peut-être pour ça qu’il penchait, qu’il craquait et vibrait, pour ça qu’il était défendu de galoper même pieds nus, même silencieusement, même pour jouer, même par accident). Elle fit demi-tour et osa se garer devant le vieil hangar en croûtes de bois noir qui lui n’avait pas pris aucune ride. Elle sortit de la voiture et s’approcha du jardinet empli de ronces. Derrière la touffeur, elle se revit, salopette rouge dans l’herbe verte, caressant le chat, parlant aux insectes et au vent. La digue céda à mesure que remontait la marée des sensations perdues. Une douceur terrible de se retrouver là à contempler l’enfance, une gratitude sans borne et la vague impression d’avoir forcé la porte l’obligèrent à s’asseoir sur le bord du trottoir.

proposition n° 2

Un mur éclatant de blancheur. Des encadrements ovales, en briquettes rouges, sourcils espiègles, soulignent les ouvertures. Deux grandes porte-fenêtres, chacune munie d’un petit pas de porte suspendu, comme s’il fallait prendre son élan pour entrer. Visage gigantesque. La bouche arrondie et béante du passage vers la cave avance sa lèvre dans une moue de surprise et d’attente. Quelques herbes folles, devant, se laissent bercer par le rythme de la brise ondoyante venue d’on ne sait où et frôlent gentiment les joues de la façade. Tout à l’air trop paisible. Sur les hauteurs du mur, une frange de tuiles déborde vers la rue. Trois rangées superposées. Pas de nid d’hirondelle. Une mousse verdâtre. En bas, la bouche sombre laisse entrapercevoir un barreau de travers, un chicot déplacé qui a dû laisser entrer on ne peut savoir quand, courants d’air et bestioles. Sur la droite, un petit portillon, une palissade de vieux bâtons noueux, devant un jardinet plein de ronces noiraudes, de frênes ébouriffés et de lianes enserreuses de troncs et de mémoire. Un rebord de trottoir en béton fatigué maintient tout d’une pièce ; à la fois la maison pimpante et menaçante et le bout de jardin qui semble s’éventrer.

proposition n° 3

Derrière, c’est une enfilade sombre de vieux bâtis tremblants. C’est humide, inquiétant de silence, figé malgré les touffes vertes et profondes des plantes de murailles qui jaillissent par endroits, de la mousse encore, des Nombrils de Vénus, cascades de coupelles, de minis fougères qui exposent leurs spores à tous les vents, de la joubarbe molle et délavée. Les arbres passent leurs branches par-dessus les murs séculaires et en accentuent la noirceur. Au sol, la terre battue, tassée, des chemins de fourmis, des coquilles d’escargot, de minuscules recoins pierreux, de la vieille écorce en forme de bateaux de rigole, des trous de souris pour cacher des trésors. C’est l’autre côté de la ruelle, ça sent la forêt, ça vient vers elle comme un ressac. On ne sait pas, après, ce qui arrive derrière ces murs. Elle devine au loin une silhouette, l’ossature d’un ancien hangar agricole et les effluves du lait caillé que ses parents allaient chercher à la ferme, derrière. C’est ça. Derrière, il y a la ferme et les légumes, l’histoire du lapin qui aimait beaucoup les carottes qu’on lui racontait tous les soirs avant le coucher, les grands champs miraculeusement épargnés par le bruit de la ville et le banc, sur lequel les voisins aimaient se retrouver, les géraniums, et le vélo de Mr Perez posé contre un bac à fleurs en attendant le facteur. Maintenant qu’elle est assez grande pour regarder par-dessus les pierres du vieux mur, elle est surprise d’être aveuglée par la réverbération du soleil sur les maisons claires des lotissements modernes.

proposition n° 4

S’extraire doucement, lentement, à reculons. Fixer le soupirail qui ricane et prudemment lui fausser compagnie. Sentir sous ses pieds, la raie au milieu du chemin et suivre son sillon. Partir en tâtonnant du pied, funambule à l’envers. Remplir son regard d’un morceau de ciel et se rendre compte de l’angle lointain que forme la maison avec le parc au fond, plein d’arbres, qui vacillent, mieux entretenu que dans son souvenir. Distinguer à sa gauche, l’enfilade des demeures, à rebrousse-poil, de plus en plus vite, comme aspirée en dehors du vortex, se souvenir par bribes des voisins alignés, la vieille fille du bout qui frisait ses cheveux au fer, l’émigré espagnol qui chantonnait toujours et les propriétaires, leur maison rutilante, passage obligé du début de ce monde, finir sur le trottoir de la grande avenue, sentir les voitures passer dans son dos, apercevoir encore un bout de la toiture, se dire qu’elle a rêvé et plisser les paupières sous le soleil cruel.

proposition n° 5

Le reflet de la vitre sur la rue, l’angle de la table de la cuisine devant la porte-fenêtre, les pommes en tas, épluchées, la blancheur livide soudaine du père, le doigt, le sang, la chute, les cris, le regard flou, l’immersion dans l’instant, la chaise-haute en bois blanc, l’enfilade du buffet massif, la soupe renversée sur le dessin d’enfant, le lit de toile bleue, le vieil évier dans un recoin à droite, le lino défraichi, troué, rongé, râpé, râpeux, gondolé, les planches disjointes dessous, le sol qui file loin, vue sur des bouts de chambres, la fumée des cigarettes qui flotte paresseusement et s’enroule, les cheveux longs de la mère, ses yeux ourlés, sa manière d’appuyer son dos à la table, la robe courte et évasée chocolat au lait, années 70, la trouée verte de la fenêtre derrière, le parc mousseux, mystérieux, friche subtile et attirante, quelques roses perdues et ensauvagées, lumière des trouées, la chemise à carreaux bleus jetée sur le dossier du fauteuil en osier, un baiser, posée sur les genoux d’un rêve, cavalcade du soir, le fouillis, un peu, manque de place, la porte du salon et les deux marches pour y descendre, les fauteuils rococos et rêches, motifs de fleurs marrons et beiges en relief qui irritent, les accoudoirs à torsades lisses et brillants, dépoussiérés par les mains qui caressent, la grande télévision, noir et blanc, les chiffres et les lettres, l’alphabet à mi-voix, le son coupé, le passage sombre et la peur, le petit jardinet, la coupelle du chat, noir et blanc le chat, rouge la salopette, le chemin par le portillon, vers la vie, vers les autres, l’herbe sèche, la rondeur des limites à ne pas dépasser, les questions, l’appétit, regarder son reflet dans la vitre, comprendre ou essayer.

proposition n° 6

La longue avenue du Ramelet Mundi, monde de rameaux, marronniers aux larges feuilles qui abritent les chants des roitelets et font vibrer d’un éclat particulier les minces trottoirs les jours de vent d’Autan. Ça serpente entre les arbres, autour des majestueuses maisons de maître paisibles, pas encore de suspicion ni de délinquance débridée pour fermer les portes et les esprits, pas de caméra ni de surveillance. On ronronne dans un sentiment de classe. Les populeux admirent la beauté sans l’envier, chacun sa place, aucun relent de révolte à l’horizon, c’est plat, c’est calme, c’est la frontière entre la ville et le faubourg, c’est suspendu entre deux eaux. L’impasse Ferro-Lebre qui s’enfuit soudain sur la gauche par une travée de poussière qu’on pourrait croire provocatrice est un peu plus désordonnée, moins ambitieuse, moins bien rangée, un petit vent de liberté semble y souffler de temps en temps. Ça gueule un peu certains soirs, mélange de genres, de voix, de cultures, de postures, pas les mêmes opinions politiques, ça félibrige sans le savoir et sans la moindre bienveillance. Mr Mesquida possède la ruelle, honorée par la présence à son orée, de sa maison bourgeoise. Il donne le ton. La sienne de bourgeoise, derrière la fenêtre, elle n’en rate pas une. Aucun des deux ne travaille, pas besoin. Ça fait un fond sonore dans l’oreille des locataires, ça vibrionne sans s’apaiser jamais tout à fait, le loyer à verser sans faute, les maisons qui tombent en lambeaux, la rancœur qui gronde sourdement derrière les sourires de circonstance, pas le choix. Mademoiselle Hardy, vieille fille de son état qui n’a de téméraire que son patronyme, avec ses robes à frous-frous et ses codes inaccessibles aux petites filles occupe la maison d’après. Définitivement aussi pimbêche que la fille de l’épicier dans le feuilleton que regarde grand-mère en reniflant. Plus on avance, et plus c’est doux. L’horizon s’ouvre sur de grands champs. La ferme de Mme Gilibert trône de plein droit dans les carrés de choux, de haricots magiques, au milieu des cages à lapins et de la basse-cour sonore. On peut passer de l’inquiétude à la sérénité en un claquement de doigt. C’est le royaume des gros baisers et de la confiture de fraises, la liberté de courir un peu, de poser des questions naïves auxquelles le bon sens paysan trouve toujours une réponse. Avec les visites chez le docteur Izard, qui l’appelle sa petite merveille et la juche sur son bureau pour le plaisir de l’entendre lui raconter sa vie, ce sont les deux points d’équilibre de sa boussole interne : la hauteur et la liberté. Regarder les choses de plus haut, laisser ses yeux se flouter à force d’être grands ouverts jusqu’à ce que les contours de la rue perdent toute signification pour s’évaporer du réel le temps d’un répit salvateur.

proposition n° 7

Elle aurait pourtant juré y avoir joué. Elle sent encore sur sa peau la caresse des taillis souples, le parfum dans son nez des fleurs dégénérées. Ces boutons malformés, rendus à leur sauvagerie primitive, comme elle les comprenait. Elle aimait leur beauté clandestine, partageait avec eux tout un langage intime, une complicité muette. Elle avait dessiné un chemin secret entre les hautes herbes, c’était certain. Elle se souvient de la fascination qu’exerçait sur elle la lumière mystérieuse filtrant à travers les plantes échevelées. Elle la contemplait depuis le pas de la porte de la chambre des parents, ouvrait naturellement le passage qui donnait sur la friche attirante et disparaissait dans les feuillages d’ombellifères et de trémières vagabondes. Au corps, lui reste la sensation tenace des promesses que recelait l’endroit, cette vague puissante de bonheur qui l’emportait à chaque fois qu’elle retrouvait ses empreintes dans la terre meuble et se laissait guider jusqu’au fourré douillet. Aucun souvenir des aventures vécues sur place, aucune idée de sa manière de réinventer l’espace pour l’adapter à ses jeux d’autrefois. Juste ce frisson du chemin à emprunter, la certitude qu’au bout, le même plaisir oublié va ressurgir et vous emporter, que l’intensité des sensations reviendra avec la même force et vibrer par avance de l’immense récompense de la redécouverte. C’est à deux pas, derrière la haute grille en fer forgée qui clôt le tour d’horizon de la bâtisse. Elle a beau se hisser sur les pointes, elle ne distingue dans la façade aucune ouverture permettant d’accéder, de derrière, à la jachère disparue. Le parc est plein de hauts pins faméliques et aigris qui ont l’air aussi vieux que le reste. Dans son oreille résonne encore la voix du père, lui affirmant que l’accès a toujours été interdit, réservé aux promenades endimanchées de monsieur le propriétaire. Cette lumière, pourtant. La même qui baignait le joli corps de sa mère un jour qu’elle l’avait surprise embrassant l’homme dans la chambre. Là non plus, personne n’avait voulu la croire.

proposition n° 8

Il pleut. Elle entend la musique des feuilles qui bruissent, des gouttes qui rebondissent dans l’inconscience du présent. Sa vision tremble, elle suit du doigt les traces liquides qui glissent le long de la vitre, les encourage du bout des lèvres à descendre plus vite, à faire filer le mauvais temps. La peinture s’écaille, fragments de peau blanche sur le sol terne, elle gratte un peu plus pour voir. Le bois gondole et s’amollit sculpté par son ongle hésitant. La porte peine à se fermer maintenant que la peine est entrée. Dehors, les escargots s’enhardissent, pas aujourd’hui qu’on les obligera à faire la course. Le monde se rétrécit comme derrière un rideau gris. Sur le visage de grand-mère, il pleut aussi.

proposition n° 9

C’est étrangement silencieux, comme si le temps retenait son souffle. A peine si on entend les cris des grillons écrasés par la chaleur de juin. Le bruit des rues dans un murmure lointain lui agace un peu l’oreille. Suspendue au silence imposant, elle plonge dans un autre. La porte refermée sans un grincement sur les pas des adultes en chagrin et qui la laissent seule dans un monde de coton. Et puis sa voix ensuite, pour habiller le vide, incongrue dans toute cette épaisseur ouatée, les mots qui résonnent pour son petit frère qui dort innocemment sans savoir que l’univers vient de s’effondrer. Et puis de nouveau, le silence. Parler de l’absence réveille la douleur alors elle se tait. Elle les épie, guette sans fin le cliquetis du temps qui va bien finir par se remettre en marche quand il aura digéré le malheur. Depuis lors, la sensation que sa voix ne porte pas, qu’elle rebondit et lui revient, intacte et inaudible, boomerang affolé, alors crier plus fort, hausser le ton pour convaincre, pour prévenir du danger peut-être aussi pour former un cocon sonore et envelopper les autres, les extraire du mal, les engloutir dans le fil de sa voix rassurante, qu’ils le suivent, le fil, et ils seront protégés mais ce n’est jamais assez, les mots se perdent toujours en chemin, les autres se perdent quand même et le son de sa voix finit par l’envahir, c’est comme du poison et c’est à l’infini, elle s’enroule elle-même dans le fil dont elle n’arrive plus à trouver le bout. Seul un grand fracas, un extérieur qui la percute est capable de l’en arracher, le bruit du trousseau de clefs projeté violemment sur le sol par le père, les sanglots qui la prennent en traitre même si la jupe plissée maternelle dans laquelle elle a enfoui sa tête rend les sons moins crus, le bruit de ses pieds qui traînent sur le sol inégal quand la mère la tire vers la voiture pour la sortir du drame et tenter de faire refluer la peur.

proposition n° 10

A/ Immanquablement lui reste dans le nez cette odeur de forêt. Elle est déconcertée en contemplant la bâtisse aujourd’hui de n’inhaler que la chaleur qui monte d’une terre de chantier claire, pauvre, aride, tassée, qui frappe sur les briquettes en terre rouge et le béton sans âme pour ricocher sur elle, la suffoquer et lui faire perdre pied. Les touffes malingres de mauve sylvestre qui tentent de ramper vers les coins ombragés n’en mènent pas large non plus. Elle ferme les yeux, inspire à fond et l’odeur revient, puissante. Une senteur de sous-bois, presque de moisissure, d’humidité réconfortante. On peut circuler dans la maison à l’aveugle. Lorsque l’on sent cela, on sait que l’on arrive dans la petite buanderie sombre, juste avant le jardinet, qu’il y a trois marches à descendre avant d’atteindre le panier à linge en plastique et peut-être la mère en train de s’activer. A moins que ce ne soit la respiration de la cave, ce poumon qu’on ne peut jamais oublier tout à fait, il peut nous engloutir, s’effondrer sous nos pieds et libérer les rats qui griffent par-dessous nous. Mieux vaut ne pas trop y penser.

B/ Le vieux bahut baroque s’impose sur toute la longueur du mur, au fond de la salle à manger. Il est sombre et alambiqué, chacune des lourdes portes l’appâte par la promesse jamais tenue d’une histoire à lire jusqu’au bout. Les mêmes motifs de vieux cerfs et de jouvencelles effarouchées se répètent jusqu’à plus soif. Elle a tenté de passer derrière une fois, dans l’espoir de connaître la fin. Elle a réussi à glisser sa main entre le salpêtre du mur froid et les toiles d’araignées, a tâtonné avec ferveur comme sur une frise en braille. En vain. Derrière, c’est tout lisse, on ne sent même pas les veines du bois, c’est encore plus décevant. C’est un peu décollé en haut dans le coin, elle tire doucement l’air de rien sur la bande plaquée, ça vient. En dessous, quelques traces de colle, un panneau de copeaux, de sciure agglomérée, à peine rugueux sous les doigts et qui s’effrite. Lentement elle fait aller et venir l’ongle de son index dans la matière souple, y grave ses initiales pour se souvenir lorsqu’elle repassera par cette boucle de temps, de tout ce qu’elle ressentait alors.

C/ C’est l’heure de passer à table. La mère apporte la poêle fumante, la dépose sur le dessous de plat en formica bleu sombre. Elle sert d’abord le père qui rentre de l’école et doit repartir vite, puis l’enfant qui salive déjà, les papilles titillées par l’odeur qui volette en tous sens, ça tire derrière sa langue, lui ouvre l’appétit. La tranche de foie atterrit dans son assiette, grésillante encore et nappée de cumin et de jus de citron. Recette de pied-noir. Un goût sombre et musqué que l’espièglerie de l’agrume allège. Et puis on peut saucer. Tremper son pain blanc dans l’assiette à la fin. Ne pas en perdre une miette, sentir l’épaisseur sur la muqueuse et prendre son temps avant d’avaler. Elle aime dissocier. Les plats un après l’autre, c’est comme ça qu’ils exultent le mieux. La chakchouka viendra ensuite, ratatouille épicée de là-bas, elle aussi. Là-bas. Au dessert, le gâteau de semoule à la fleur d’oranger si la mère a eu le temps entre deux couches, deux lessives ou deux vaisselles. Elle avale tout avec un grand bonheur, profite de chaque saveur, écoute attentivement ce que chacune lui raconte de ses ancêtres, de son histoire, de ces couleurs et de ces cris, de ces couchers de soleil sur une plage de l’enfance maternelle quand les gens riaient fort malgré les bombes, s’étreignaient, dansaient et chantaient ensemble, quand ça baragouinait dans des langues chantantes. Avant la rupture, la haine et l’oubli de transmettre la chaleur à ceux qui arrivent après.

proposition n° 11

La première chose qui attire l’œil en entrant : l’écran rouge qui annonce, décourageant, « 6 heures d’attente. ». Pas de point d’exclamation, pas nécessaire, le sous-entendu est clair. Juste à côté, la cage en plexiglas où un homme en blanc sans lever la tête coche des cases, remplit des dossiers, fait semblant de ne pas être là, exposé à la vue de tous. Des alignements de chaises en plastiques façon Orange Mécanique, elles bordent tous les murs. Pour éviter que le ménage de la salle ne prenne trop de temps, les assises sont posées sur des barres de fer peintes en blanc et vissées dans les parois, pas de pieds pour racler par terre, se balancer, manifester une quelconque impatience. À gauche en entrant, une salle dont les fenêtres bridées donnent sur le passage réservé aux pompiers. Une télé grand format couvre tout un pan de mur. Quelques mères et leurs enfants en tenue de sport. Au fond à droite, deux grandes portes molletonnées de gris, encadrées de bandes de caoutchouc noir qu’on ne peut ouvrir qu’avec le code et qui semblent hors d’usage. Personne n’est sorti pour héler quelqu’un d’autre depuis belle lurette. Sur la droite, dans un renfoncement étroit, d’autres chaises, une tablette blanche remplie de livres d’enfants déchirés, de magazines pour riches ou de plaquettes pleines d’injonctions angoissantes : « Êtes-vous à jour de vos vaccins ? Connaissez-vous la maladie de Crohn ? Avez-vous pensé au dépistage du cancer du sein, colorectal, des poumons et votre prostate, hein ? L’avez-vous faite examiner récemment ? Après cinquante ans, des problèmes d’incontinence, de mémoire, de mobilité, peuvent survenir et d’ailleurs si vous êtes allé dernièrement dans un pays d’Afrique, merci de mettre un masque et de vous signaler à l’accueil, fumer tue, boire tue, ne pas utiliser de préservatif, et bien ça tue aussi, la MNA ne touche pas que les personne âgées, loin de là ! ». Sur la première chaise de cette antichambre de la mort, une femme blonde, aux mèches éteintes, ne peut empêcher sa jambe de s’agiter, un vieil homme élégant, lunettes cerclées et sacoche posée sur les genoux garde contenance, sourit aimablement à personne en particulier. Dans le passage, une dame attend son taxi pour pouvoir rentrer. Elle fait les cent pas et se précipite sur la cage dès qu’elle perçoit un mouvement pour bien vérifier qu’on ne l’a pas oubliée. Disséminés un peu partout, de l’attente, des gens avec leurs vieux sur des fauteuils roulants, des parents avec leurs bébés hurlants, des sportifs dont les membres présentent des bosses inquiétantes, des cris, des pleurs, des soupirs, des tentatives de garder son calme, de ne pas incriminer le personnel parce qu’on sait bien, au fond, qu’il n’a pas un travail facile, la baisse des moyens, la dette publique, on compatit en grimaçant, peut-être que certains regrettent de n’avoir pas voté autrement la dernière fois. Il est deux heures du matin, il est urgent d’apprendre à patienter.

proposition n° 12

Au sol, des pavés battus par des siècles de talons. En l’air, une voûte de briques roses qui encoconne. La fraîcheur est bienvenue, après l’embrasement de l’été on respire un peu mieux. Il fait sombre tout à coup, les yeux peinent à s’habituer, le rythme de la marche s’apaise, on prend même le risque de regarder les autres en les croisant dans le passage qui mène de la place du Capitole au jardin du même nom. De hautes colonnes et des murs en torchis vous accompagnent un brin sur l’éphémère chemin. Le lieu est imposant, le bruit des pas résonne. Au beau milieu de la traversée, une plaque incrustée dans le sol, du marbre noir et des lettres dorées pour rappeler qu’en ce lieu, à cet endroit même du sol foulé par des milliers des pieds dans une indifférence quasi-générale, un homme a été exécuté. Un noble d’une époque lointaine, un traqueur de protestants, et même si on ne devrait jamais museler la protestation, il est difficile de comprendre pourquoi on a choisi de faire traverser la foule justement là où le sang a coulé, là où la tête d’un homme a roulé. Le passage ne permet pas d’aller simplement d’un point à un autre dans un espace connu, il est aussi fait de couches profondes et superposées dans lesquelles on peut se laisser couler, à la verticale, si par mégarde on a oublié d’enjamber le billot du bourreau.

proposition n° 13

La place est lisse, brillante, de marbre rose poli et scintillant par intermittence, aveuglant, des bancs en blocs, noirs, répartis tout autour de l’espace rectangle, à égale distance de chaque coin, modernes, contemporains, plus un en plein centre, juste assez de place pour s’asseoir. Au milieu, une tige en fer forgé horizontale et onduleuse aux allures d’accoudoir, surtout faite pour éviter que l’on s’allonge, que l’on y stagne trop longtemps, sur le banc. La pureté des lignes règne en maître, c’est propre, dégagé, le regard ne bute que sur les bâtiments rouges à toits plats bordant deux des faces, les plus longues, en miroir. D’un côté des rails du tram électrique silencieux qui semble se glisser à intervalles réguliers le long du mur. A peine un coup de clochette synthétique pour avertir de l’arrivée de l’engin sans réveiller personne, tout en douceur. Un équilibre, un suspens, un souffle retenu indéfiniment jusqu’à l’expiration ou bien l’étouffement. C’est un ballet mécanique qui se dévide, pas de début ni de fin, le tram, la cloche, les portes qui s’ouvrent sans un bruit, les gens qui descendent, s’assoient ou disparaissent en ligne droite, les autres qui montent, les portes qui se ferment, et le tram qui s’élance sans aucun à-coup superflu. Danse hypnotique, boucle de temps. L’air vibre, attire l’œil et l’emprisonne comme si on regardait le spectacle depuis l’intérieur d’une immense bulle de savon, quelques reflets de soleil signalent et délimitent les contours de la scène aseptisée. Longeant les bâtiments, au sol, des lignes de grilles d’aération aluminiques d’où jaillissent d’énormes tuyaux ronds muselés par des trappes, bouches en l’air aux longs cous essayant d’en happer un peu, de l’air, des poissons presque en suffocation cherchant leur souffle hors de l’eau, plantés là, sans raison. Derrière cette rivière de métal, les deux grandes portes vitrées automatiques de l’hôpital ouvrent et ferment leur mâchoire, dansent un rythme caverneux, manquant toujours leurs proies de peu. C’est là, dans le ventre de la bâtisse, que va se jouer le dernier acte. Il va falloir y retourner.

proposition n° 14

Elle arbore un air neutre, le plus discret possible, l’air de s’excuser sans arrêt, le genre à respirer à toutes petites goulées. Elle a peut-être 25 ans, regarde devant elle, concentrée, surtout ne marcher sur les pieds de personne, ne pas se faire remarquer. Avec sa poussette, une gamine qui sautille autour d’elle, son cabas plein de courses, elle peine à descendre du tramway, s’en veut beaucoup de ne pas être plus alerte et surtout moins idiote. La petite à côté, brunette et pétillante, en salopette rouge à pattes d’éléphant babille et sourit à la ronde. De temps à autre son regard d’un autre âge vient épingler la mère comme un papillon. Elles rejoignent du monde de l’autre côté de l’étendue brillante : un jeune homme barbu, sombre et emprunté qui n’ouvre pas les bras, qui ne leur sourit pas. Son visage est un masque glacé, ses yeux, deux grands trous noirs. Une toute petite grand-mère, plus large que haute, toute en grisaille et en plis, tripote une alliance massive pendue à son cou d’iguane par une chaîne en or. Ses rides semblent construites tout exprès pour y faire glisser des larmes. Dans la poussette, emmailloté d’un cocon de laine crochetée orange pâle, le petit dort et ses bouclettes transpirent.

proposition n° 15

Je pensais m’être guérie de celle-là, m’être aguerrie, des siècles passés à l’extirper patiemment comme on extrait le pus qui entoure l’écharde, avoir pressé de tous mes ongles sur la petite bosselure jusqu’à l’avoir complètement vidée, jusqu’à la lie (hallali ! Sonnez l’hallali car c’est l’heure, revoilà les couleurs, les odeurs, les senteurs, les sensations et revoilà les pleurs de joie, paupières gonflées, les pleurs de l’injustice jamais réparée, les pleurs de l’enfance volée et surtout la revoilà, elle, démultipliée !), l’avoir soignée, l’avoir désensevelie pour lui donner raison, lui raboter les torts, dépoussiérer ses passions, la réhabiliter, l’entendre et l’écouter puis la remettre au chaud dans sa boite avec une jolie étiquette notée bien propre à la plume : « Produit périmé, on passe à autre chose », bien nettoyée, clarifiée comme le beurre, lisse et onctueux, douceur à la transparence trouble, double, roublarde elle ressurgit sous mon nez et comme avant, me pétrifie d’envie de la retrouver, de la saisir, de l’agiter l’agir et la réagir, la pousser sans la faire tomber, la sortir des rouages, la placer en roue libre, effacer la page et éprouver en même temps ce doux bonheur d’observer ce que je sais déjà sachant pourtant que dans l’instant elle va encore m’échapper, que je ne saurais où la trouver que lorsque je l’aurais sous le nez, que je ne suis en rien protégée de ses réapparitions fugaces, qui me font mal au détour d’un chemin que je pensais paisible, qu’elle n’en a pas terminé avec les interstices, qu’elle va encore recoudre malgré moi ce que je voudrais déchiré à jamais, désendeuiller le deuil et mortifier le vivant, secouer dans son tambour toute ma tambouille interne patiemment démêlée, remettre du désordre là où j’avais rangé, fermé la porte à clé et jeté la clé aux orties, elles ont des racines profondes et enchevêtrées, les orties.

proposition n° 16

Tu es injuste, tu oublies tout le reste. Ma tête dans mes mains. Ma tête qui se balance. Doucement. Au rythme aigre et suave de ma berceuse intérieure. Mon corps la suit, imprimeur, métronome, il fait gicler l’air autour de moi. Tu es injuste et tu oublies le reste. Coupable donc. D’avoir encore mal au bout de tant de temps. De ne plus avoir envie d’être grande, ni forte. D’être encore consumée par ces langues de feu. Debout mais consumée. Tu la ravives la flamme, elle te lèche les pieds, tu marches sur les braises n’as cure des brûlures pourvu que tu triomphes et impose l’image. Mais tu as oublié que sur ce terreau-ci, il a poussé des roses. Peut-être malgré eux, sans doute malgré toi. Je ne savais pas alors que l’on fait comme on peut mais aujourd’hui je sais qu’on peut les protéger tous ceux qui viennent après. Et je voudrais ma part. Tu es en train de l’écrire, et c’est la part du lion. Tu ne vois pas ce sac que tu portes en ton dos désenfler petit à petit, couler en rigole autour de tes pas, ensemencer la terre sous tes pieds, dresser par-ci, par-là, comme de fraîches haies, des frondaisons capables d’abriter tous les monceaux que tu trimballes. Tu ne vois que la faille, pas ce qu’il y a autour ni ce qui la traverse. Je n’ai pas l’œil partout, je suis trop occupée à sauver l’existant. Si l’image s’enfuit quoi va la remplacer ? Pourtant tu as oublié que tu tiens sur tes jambes, tu ne te souviens plus de celle que tu ne voulais pas être. Je me rappelle qu’il fallait toujours être raisonnable, équilibrer l’édifice, disponible, adaptable, oui j’ai oublié si j’ai jamais pu être une petite fille, ceux qui me la racontent, celle-là, n’en voient que la surface moi, je sais le profond et le sombre, j’ai visité la cave. Tu as oublié la lumière. C’est parce que je la fabriquais à mesure. On dirait que tu ne dois rien à personne, tu ne viens pas de nulle part. Tu as oublié que tu as trouvé la force où tu n’avais remarqué que la faiblesse, que ton héritage n’est pas fait que d’envers et contre-tous, qu’il te fallait grandir pour accéder au reste, reconnaître que toi aussi, tu en fais partie de cette clique-là et que ça ne t’empêche pas d’exister, d’être entière, qu’on ne t’a rien volé, pas plus que tu ne voles le droit d’être toi-même. J’ai peur que la tendresse ne me fasse tomber, que ma petite fille ne soit pas reconnue, qu’elle continue à geindre dans une épaisseur d’encre et pour l’éternité. Tu viens de la sauver.

proposition n° 17

C’est la fin de la matinée. Elle est dans la pièce, elle le sait parce qu’elle distingue encore la porte-fenêtre au fond, et à droite le lit de toile bleue où dort le petit. Elle est sûre que c’est la fin de la matinée parce qu’il y a dans l’air comme une attente. Comme quand on attend des invités et qu’ils n’arrivent pas. C’est l’heure du repas et pourtant, on ne passe pas à table. Et tant qu’ils ne sont pas là, on ne peut pas continuer à vivre, on occupe le temps, on meuble en attendant, les yeux attirés par la porte-fenêtre, là-bas. On joue distraitement mais au fond, on n’est pas à ce que l’on fait. C’est comme un théâtre planté. A gauche, dans l’extrême recoin de son champ visuel, il y a la mère qui attend aussi, debout devant la porte qui donne sur le salon. La porte-fenêtre est en face mais elle, se sent comme de profil, sur le point de pivoter. A sa droite, il y a le petit frère qui dort dans son lit bleu marine. Elle ne visualise aucun meuble entre elle et l’entrée des artistes, pourtant, il doit bien y avoir une table. Mais non, la voie est libre, prête à accueillir la prochaine scène. De sa place, elle embrasse tout l’espace : la mère, la porte, le frère, enfin, son lit. Elle se trouve juste à l’endroit idéal pour ne pas perdre une miette du spectacle qui va se dérouler. On dirait presque que c’est fait exprès, qu’elle n’aurait pu être nulle part ailleurs en ce moment précis. Pourtant, rien n’est encore arrivé. Pour le moment, elle n’est qu’une petite fille qui a tout juste quatre ans. La porte-fenêtre s’ouvre. D’abord le père, suivi de la toute petite grand-mère. Un temps d’arrêt, une inertie de l’instant comme pour mieux asseoir ce qui va suivre, en souligner la dramatique. Ou peut-être n’est- ce que sa mémoire qui décompose le moment, pleine de la connaissance du réel qui va lui succéder. Elle les regarde profondément. La mère interroge ou opine du chef d’un air de question, elle s’avance un peu vers eux. Là, tout s’embrouille. Lequel a parlé ? Parfois, c’est le père, d’autres fois la grand-mère, à moins que ce ne soit la mère qui prononce les mots définitifs. Mais le résultat est le même et l’attente se brise soudain : c’est fini, il est mort. D’un coup, le temps reprend ses droits et se remet en branle. Avec une légère accélération peut-être. Elle les voit s’esquiver par la porte du salon dans un accord tacite qu’ils referment derrière eux.

Il faut rendre les clés, on quitte la maison. Elle ne distingue que les jambes des adultes, le pantalon bleu du propriétaire, sa ceinture à boucle et ses bottes de cow-boy, la sage jupe plissée de la mère, le velours côtelé du père. Tout se passe à hauteur de hanches, les persiennes sont closes, il fait pénombre dedans. Juste une lueur jaunâtre depuis l’ampoule qui pendouille au plafond, une lumière triste de soleil qui s’en va. Sa poitrine se remplit d’inquiétude, elle n’aime pas la mort du jour. La mère lui serre fort les épaules, la tient pressée contre elle. Elle regarde à travers les trous du plancher nu au cas où elle apercevrait un de ces rats dans son antre. Elle imagine les rais de lumière venus du haut percer les ténèbres de la cave, avec de la poussière qui danse dedans. Personne pour la faire tourbillonner. Le père a enlevé le lino avec lequel il avait recouvert la misère. C’est de cela qu’ils parlent. C’est pour cela que les voix enflent, menacent, que le père qui se ferme toujours plutôt que de dire, éclate brusquement, jette les clés par terre. Soudain, une grosse vague qui ravage tout, elle tremble et hoquète, elle a peur, elle a honte, elle va exploser en morceaux. La mère la tire vers la voiture, elle résiste, ne veut pas que le père se batte. Peut-être le fera-t-il si elle ne reste pas. L’odeur des sièges en cuir lui donne la nausée.

Elle finit par s’arracher aux images et faire quelques pas. Elle n’est pas sûre d’aimer ce décor de dimanche ordinaire, les crépis rose pâles des maisons alignées qui bordent dorénavant ses souvenirs, le voisinage occupé à laver des voitures munies de pare-buffles ou à tailler des haies de thuyas toutes pareilles. Elle en mettrait sa main au feu : elle va tomber sur un panneau « Voisins vigilants » au fond de l’impasse, se dépêche de se gonfler des dernières bribes de l’enfance avant qu’elle ne vole en éclats. Un habitant (elle voudrait penser un nouveau mais ce serait incongru au bout de quarante ans d’absence pourtant c’est comme un intrus dans son monde) abandonne ses outils et vient vers elle par curiosité ou par suspicion. Elle explique qu’elle vivait là avant pour le rassurer, l’amadouer. Ne peut pas dire pourquoi elle revient, justement maintenant. Il est arrivé juste après son départ. Lui parle des gens qu’elle a connus, de la laiterie, des vieux champs. Elle se liquéfie à mesure, à gros bouillons, se noie dans sa mer intérieure qui déborde largement sur ses pieds, sur ses chevilles, va bientôt atteindre ses mollets et l’autre qui insiste, la contemple qui pleure comme s’il était lui aussi dans l’histoire. Elle bafouille un « merci » pour dire quelque chose, et tourne les talons.

proposition n° 18

Il est sombre et alambiqué, chacune des lourdes portes l’appâte par la promesse jamais tenue d’une histoire à lire jusqu’au bout. Tous les jours, au réveil, le même espoir, c’était aujourd’hui qu’elle allait comprendre, qu’on allait l’initier, lui donner la clé, elle pourrait s’occuper d’autre chose (vivre enfin une vraie vie d’enfant) que d’attendre et surveiller que rien ne s’écroule. Il est sombre (le buffet et le père, le père et le buffet) et alambiqué (ça c’est plutôt la grand-mère avec ses motifs d’un autre âge et ses principes à décortiquer si on ne veut pas la rendre triste), chacune des lourdes portes l’appâte (il y a des bons souvenirs, quand même, quand elle partait avec lui à la pêche, en vacances, ils préparaient une pâte épaisse et collante, couleur crevette cuite parce que quand elles sont vivantes les crevettes sont grises - c’est grâce à l’ile d’Oléron qu’elle le sait, par tout ce temps passé sur les rochers avec le grand-père à attraper les tourteaux par le dos pour ne pas se faire pincer, les mettre dans la bassine bleue les rapporter à la caravane et dans le lot, les moules sauvages, les crevettes et les bigorneaux- ils partaient tous les deux, avec le père, dans les odeurs de rivières à truites et passaient des heures au soleil à tremper le fil, en silence ou en séquences pédagogiques, pas parler des sentiments, jamais, danger qui clignote fort, à chopper des gougeons et des ablettes, des perches et des poisson-chats, ils passaient même sous les fils des clôtures et c’étaient de bons moments même si son cœur se pinçait toujours en rentrant au camping retrouver la mère parce que la mère elle avait fait quoi en attendant ? Elle avait fait comme d’habitude, s’occuper du petit, préparer à manger, mettre la table et c’était ça les vacances ? Faire comme d’habitude, comme à la maison ? Et en plus, il fallait préparer la friture parce que le père, hein, la cuisine… Souvent elle avait mal au ventre, ou à la tête la mère, elle ne pouvait pas se mettre au soleil, ça la brûlait, même sous l’auvent de la caravane, elle devenait toute rouge alors, elle, elle essayait de ne pas prendre trop de plaisir, pour ne pas la laisser toute seule, mais c’était quand même de bons souvenirs avec le père, quand elle était sur son terrain à lui et ne parlait pas trop) par la promesse jamais tenue (ce n’est pas la seule ni la dernière qui ne sera pas tenue : quand le cousin avait crevé tous ses ballons par pure méchanceté, il lui avait dit, le père que quand ils seraient riches, il lui offrirait autant de ballons à gonfler qu’elle voudrait, de quoi remplir une pièce entière et elle l’avait cru, bien sûr, mais il n’était jamais devenu assez riche ou bien elle était trop grande ensuite pour avoir envie de ballons, même assez pour emplir une pièce et la promesse n’avait pas été tenue, ni remplacée par autre chose) d’une histoire à lire jusqu’au bout. Chercher toujours la réponse, le fil et la direction à suivre. Elle a beau être patiente (encore un lien avec le malheur, la maladie et l’hôpital), la solution n’arrive pas, elle compte sur eux pourtant pour la guider, la conduire, lui indiquer le bon chemin, la rassurer, juste la rassurer, la promesse est implicite, c’est comme un contrat muet qu’elle aurait passé avec eux, leur boulot de grands, quoi, elle espère encore, peut-être c’est fait exprès, c’est pour qu’elle apprenne, pas possible qu’ils ne sachent pas, ils disent les règles, c’est bien qu’ils savent quoi faire comment avancer sans peur et sans hésiter, c’est bien qu’ils connaissent la fin des histoires elle ne peut pas vérifier puisqu’elle ne sait pas encore lire tout à fait même si elle est en avance pour son âge (mais c’est injuste d’être en avance pour son âge parce qu’on doit comprendre tout le mal qu’on fait en existant en dehors de leur désir alors on se retient, on se surveille, on attend en cadeau que la promesse soit tenue, comment vivre sinon ! ), alors vite, vite apprendre vite, finir de savoir lire pour aller dévorer des bibliothèques, trouver le mode d’emploi, engloutir du savoir-exister, être sûre qu’on nous dit bien la vérité, se laisser bercer par la logique des vies, ce choix-là va m’emmener là, celui-ci, c’est le gouffre, les serpents et le feu assuré, A+ B = C, dis, c’est bien comme ça qu’on apprend à vivre, non ?

proposition n° 19

Elle a toujours aimé les chemins qui se perdent même si elle n’ose plus aller si profond dedans. Elle reste à la surface, imaginer la suite lui suffit amplement. C’est comme dans son rêve. Elle longe un canal pas très ombragé, le chemin de halage est du mauvais côté, on longe par la gauche, il y a un petit muret rassurant tout le long, pour vous accompagner. Elle doit aller au bout, il y a une maison. Elle sait qu’elle est déjà passée par là mais n’en garde aucun souvenir, juste l’image de cette maison d’éclusier ravalée qui l’attend tout au bout, blanchie par une chaux bretonne avec des volets verts, d’un vert d’herbe grasse comme à Castelnavet, quand la joyeuse grand-mère avait décidé d’égayer. Même la rampe y était passée, figée dans ce vert lourd de glycérine et on pouvait presque sentir la stupéfaction du bois de s’être laissé emprisonner dans cette matière visqueuse et inhospitalière, qui détonait dans tout ce vieux torchis. Elle ne perd pas espoir. Elle sait qu’au bout des chemins, existent des maisons et des familles dedans, des familles qui parlent, des familles qui accueillent, des familles qui ouvrent les portes au lieu de les fermer. Elle en a croisé plein, a longtemps sauté de son chemin à d’autres rien que pour le plaisir d’en partager un bout. Souvent, dans des maisons isolées, des tribus colorées qui savaient rire. Elle s’est emmêlée dans les portes, entrebâillant toujours la même quand elle croyait être ailleurs, a fait son nid partout comme un coucou couve les œufs d’un autre, de retour dans un endroit qu’elle n’avait jamais vu, a aspiré des générations de vies superposées, reniflé à plein nez des planchers saturés d’histoires et de vieux murs en plâtre imprégnés de vécus, a fini par se résoudre à rester sur le sien, de chemin et à pousser la porte de sa propre maison même si elle ne ressemblait à rien d’autre, qu’il fallait tout réinventer, accueillir les fantômes en les regardant dans les yeux. Et avec le sourire.

proposition n° 19 (bis)

Elle avait entendu le heurtoir, en bas, la porte s’ouvrir et des voix qui montaient le grand escalier en châtaigner. Le temps qu’elle descende, ils étaient déjà au palier. C’est là qu’elle les avait rejoints. Un grand monsieur maigre, assez âgé et sa fille, la quarantaine. D’une voix éraillée, essoufflée, il lui avait demandé s’il pouvait regarder la maison. Il avait vécu là, tout petit, avant l’accident qui avait tué son père. Les veines du plancher lui parlaient déjà beaucoup : c’était bien ici. Il se rappelait de lui poussant de petites voitures sur le palier. Il voulait juste voir si le manteau de la cheminée était toujours là. Il s’est tourné vers le salon. Silence. Il a dit à sa fille : « Il est encore là, tu vois. Tu as l’appareil photo ? » . Emue, elle avait proposé à boire mais ils avaient décliné. L’homme était malade, on sentait que le temps manquait. La fille a expliqué qu’ils revenaient ainsi sur tous les lieux du passé puis, remarquant ses larmes et a confusion, avait gentiment dit : « Ne vous inquiétez pas, ça fait ça à tout le monde. Même la dame, ce matin, à l’office du tourisme avait les yeux mouillés. ». Ils étaient repartis en la remerciant, alors que c’est elle qui aurait voulu dire merci.

proposition n° 20

Vingt-deux heures trente. Les portes automatiques ne glissent plus. Hermétiques et closes, sourire crispé sur des dents serrées. Les lumières blafardes des néons intérieurs contrastent avec l’orangé des éclairages publics dehors. Les lourdes banquettes noires qui toute la journée ont supporté des fesses, rejoignent un monde plus vertical, reprennent leur souffle pour les postérieurs du lendemain. Le hall de l’hôpital est vide, il se refait une beauté. C’est son heure de gloire, sous le feu des projecteurs il expose ses possibles. La magie du toc, du stuc, du skaï. Aguichant, affriolant, il se déhanche et montre le meilleur. Par là, un distributeur de boissons fraîches, de confiseries colorées. De l’information aussi, déroulée sur de grands panneaux, des modes d’emploi pour qui voudrait survivre sans prendre de risques, quelques coins plus cosy, des tables basses ovales assorties de leurs petits canapés deux places, un halogène intimiste les surplombant de sa douceur liquoreuse. Des paravents derrière lesquels des chaises en cercle patientent devant une image joviale de téléphone portable. Plusieurs salons en enfilade aux styles éclectiques et épurées conduisent jusqu’aux ascenseurs discrets qui desservent les étages, là où le clinquant disparaît. Quelques empreintes marron sur le revêtement piqueté des murs, des plinthes arrachées sans qu’elles se plaignent, de vieilles toilettes sales comme d’antiques peaux au maquillage fatigué, des robinets qui gouttent, des poubelles débordantes, ambiance délétère dans une odeur d’éther. Au dessus de chaque porte, de grandes fresques bleues s’entrelacent, le labyrinthe des hauteurs, la poésie des services, la musique inconnue des sonorités médicales, la fièvre du samedi soir « Oncologie (pour les otaries)-Chirurgie Viscérale (visitez à coût réduit les profondeurs de vos tripailles) -Déchoquage (tout doit disparaître)- Anesthésie (pour Femme ou Mère ou Enfant)- Admissions à la caisse centrale (préparez votre carte de fidélité) - Les usagers sont priés de s’essuyer les pieds et de ne pas cracher dans les ascenseurs réservés au service- Les accompagnants sont invités à venir chercher leurs tickets repas au bureau B12 pendant les heures d’ouverture soit de 11h30 à 12h15 et de ne pas secouer la poignée en dehors des horaires –- Munissez-vous de votre code — Les locations de télévisions se font au restaurant « Chez Marcel », inutile d’attendre à l’accueil — Attention, sols glissants, grand ménage en cours ! — L’ordre de passage n’est pas déterminé par l’heure d’arrivée ». C’est le grand cabaret du soir, la virevolte des formules, l’exposition universelle de la naissance jusqu’au grand bouquet final.

proposition n° 21

Bleu-gris, peinture du vide plus une coulure en plein dans le mile, des traces de vent au pinceau, les veines de bois clair enchâssées les unes aux autres par les dents d’un peigne lilliputien, plus haut une jambe grise et « ment ton père » inscrit dessus sur fond noir et blanc, le dénivelé des pages sous la bordure blanche, saut de puce retour au cœur des veines, une mer de reflets stridents et brillants dégouline sur un code-barres, mirage qui bouge au gré de l’œil, rose pelucheux d’un groin qui désigne Nathalie, enfant, incomplète, portait en pied mais juste la tête ornée d’un chapeau bossu comme un cœur rouge posé dessus, des stries bleues, turquoise, laquées, orange rococo dessous, laqué, ligne fine et élégante incrustée d’un tortillon métallique, laqué, puis fente puis du brut, trace d’un rond dans l’eau concentrique qui s’éloigne mais c’est dans le nœud du bois, une rémanence, trace qui ne devrait plus être mais s’est incrustée là devant le serpent noir ridulé finement qui s’en va en méandre, et boucle en l’air plus loin, l’arrondi creux d’un « C » sombre, caverne convexe aux fossiles complexes, très haut des mots en cascade accolés à du péruvien chaud et profond : rose, bleu, violet, noir, grenant, liseré ocre ou doré, verts en camaïeu, cerné d’une ficelle tressée, dégringolant plus bas, les mots en appui, arcboutés sur une tranche dorée, effort du papier pour rester digne et droit.

proposition n° 22

Cuir lisse rouge, sombre rectangle posé sur mousse grisâtre peu épaisse, poinçonné du bord, tout le tour des petits points, petits écueils, petites dents sans dentelle, petits accrochages des doigts, trace de colle à tribord rompant la monotonie, forme de flaque, de nuage ou d’ectoplasme, un stygmate infime de bleu ; autour, blancheur immaculée du formica, banquise sobre, lisse, neutre, vide, aucune anicroche, symétrie parfaite empêchant les cachettes, la dissimulation, faut voir venir de loin, c’est le maître mot du maître d’école, quelques fleurs blanches et roses devant, sous la ligne, des tranches dessus alignées, en bas à droite, du marron translucide, vibrant, péniches de bois à la verticale en suspension, deux, la proue vers les abysses, encore un morceau de glacier puis la succession de plaquettes, toutes serrées les unes contre les autres, chaleureuses, avec les spirales dans le beige et les lignes qui se confrontent, s’entremêlent et s’émancipent.

proposition n° 23

Un grand parc arboré. Des pins, des sapins, des parasols, des cèdres du Liban, de l’épineux, du qui pique, du qui rend acide et stérile. Des pignes et des pommes de pins qui jonchent et craquent. Une pelouse tondue et assoiffée, déchiquetée, pâlichonne et jaunâtre. Un haut portail en fer forgé, des piques au bout en forme de flèches pour décourager les curieux, une chaîne rouillée. Un cadenas massif tordu, torturé, tortueux. Un hangar en vieilles croûtes de bois noir, bringuebalant. Une petite étendue plate, des ornières en chenilles. Du chiendent. Partout, qui pousse en croix. A perte de vue, par petits sauts, des plaques carrées recouvertes de gravillons gris (taille moyenne), du ballast, de la pierraille de remblais, des grilles d’aération, quadrillage régulier, ferrailleux, quelques cheminées à vapeur, vite le mur blanc, les carreaux de mur posés les uns sur les autres, déjà usés par les regards, culs par-dessus têtes avec le souvenir des jointures qui grisent et désignent le travail des hommes, d’autres fenêtres cadenassées, des bouquets de rideaux fanés, en ligne, les uns à côté des autres encordés d’une chainette élégante, des bordures (presque des sillons) d’herbes sèches, timides, rebelles, discrètes, malingres, déjà vaincues par le béton, énormes les marches de béton enjambées peut-être par des géants qui piétineraient les toits et les enfonceraient, c’est peut-être ça qu’on remarque autour des carrées, ces bandes qui bordent, ternes et métalliques, qu’on dirait martelées, les toits en train de s’affaisser, les toits qui s’abaissent sur la tête des gens à l’intérieur pour leur couper la vue et le souffle, discrètement, inéluctablement. Le ciel, loin, qui n’attend plus rien. Coquillage évasé qui part des portes automatiques, le choix des parcours rectilignes qui filent droit, du moderne, des abribus, des boutiques, de l’herbe synthétique en plaques régulières, une maquette en carton où passe un petit train, les ifs sont parfaits, ils ressemblent à des ifs mais n’ont aucun autre possible que ce qui est déjà, les personnages sont minutieusement peints, peintures au plomb qui puent, mettent des plombes à sécher, prêts à jouer la scène d’une famille idéale sous le soleil aveuglant de la poursuite à qui rien n’échappe, paysage figé qui attend les trois coups.

proposition n° 24

Le voie est libre, la vue lutine, sautille, rien n’arrête le regard. Du haut du bâtiment, mi-pierre de taille, mi-briquette rouge locale, le ciel est dégagé. Des talus d’herbe grasse occupent le devant de la scène et au loin les arbres : majestueux et denses, immobiles et tranquilles. Quelques bancs blancs, du granit peut-être. La rondeur d’un grand parc. Des silhouettes au loin le traversent, claudicantes et penchées, attendues patiemment par des blouses claires qui tendent le bras avec soin pour soutenir leur progression vers une halte salutaire à l’ombre d’un grand tilleul, d’un marronnier en fleurs. Du buis dans les allées. Un souffle de vent qui porte des sourires. De vieux piliers qui ne bornent plus rien, en plein milieu de la verdure, une fontaine à tête de lion crache un gai filet d’eau, un endroit à chercher des trésors. Un autobus qui prend le temps d’attendre, avant de s’élancer, que la vieille dame et sa canne aient fini de monter. Pas un nuage dans le ciel.

Des tas de gravats d’où percent de grandes tiges métalliques. Le ciel est noir et orageux, il embaume l’azote. Quelques débris de verre, des poches à perfusion éventrées au liquide évanoui. Une taie d’oreiller brandie comme pour implorer la trêve se soulève au gré des rafales. Les éboulis dégoulinent. Distorsion des matières. Des grilles encore, qu’on dirait de prison, rouillent debout dans la tourmente, de grandes lames plastifiées tentent de masquer les dégâts. A perte de vue, il n’y a plus rien.

proposition n° 25

Va-t-elle se repeupler et se remettre en branle se remplir de nouveau et masquer ce grand vide s’il n’y a plus rien comment. Remplie de colère et de peur cette ville ravagée triste perdue au milieu elle erre cherche à raccommoder les tissus à juguler la plaie mais plus assez de matière ça se déchire tant elle tire alors comment faire comment. Tourner sur elle-même. Les accrocs toujours hors de sa vue le temps qu’elle se retourne il est déjà déchirure le minuscule trou qu’elle avait aperçu. Comment faire comment. Revenir en arrière. Impossible. Cesser de sidérer tourner autour comme pour y repiquer dans la toile flottante mais imperméable rebondissante qui la renvoie au présent lui offre les images et le souvenir des sensations mais plus le chemin. C’est déjà fini pour de vrai. Impossible à croire maintenant que ça se dessine en entier maintenant qu’elle en a la vision les morceaux recollés s’éloignent toujours plus et se regalaxisent expansion du domaine de la lutte ce n’est pas ça qu’il disait. Comment sortir du nœud quand tout n’est plus que nœud quand on ne sait plus où donner de la tête quand le corps ne suit plus quand on est tout le monde à la fois tant et tant qu’on est plus personne et si c’était ça le plus grave mais le plus grave au fond vous savez ce que c’est. C’est de ne même plus avoir envie de trouver ça grave de se laisser glisser dedans comme par fatalisme comme si c’était le reste qui l’emportait et cette idée contre quoi on avait toujours lutté l’idée qu’on est plus fort qu’on se relève de tout qu’on peut recoudre lécher panser la plaies être forte comme Antigone magnifique et superbe quand même avec les autres porter en son sein tous les autres tous ceux qui ont besoin mais pour ça faut du jus et pas de coup en traitre de cette sale matière qui se dérobe sous vos pieds alors qu’on a toujours vous entendez toujours tenu sa ligne bien droite sans faillir. C’était mieux avant tu veux dire. Pas forcément mieux mais au moins mystérieux tu vois quelque chose à attendre à découvrir mais quelque chose d’exaltant une agréable surprise une envie encore d’explorer. C’est ça qu’elle a perdu tu crois. Ça qui fait que la ville est si. Peut-être ça fait ça à tout le monde. Peut-être c’est comme ça qu’on sait qu’on a vieilli. Quand c’est plus pour du jeu qu’on se pardonne moins que les coups nous atteignent et que personne entend qu’on demande un répit pour la reconstruire plus solide cette satanée ville maintenant qu’on sait mieux ce qui est important. Vous pouvez me laisser un peu de temps on a envie de crier à quiconque s’approche. S’il vous plaît juste un peu du temps et de la paix c’est possible. Je garde mes pierres pour moi on pourrait leur hurler de loin pas touche n’approchez pas j’ai assez donné pour la reconstruction des espaces collectifs maintenant c’est à mon tour de me pencher sur mon lopin de terre. Vous pouvez vous tenir loin et me laisser un peu faire. Non. Mais pourquoi. Il faut encore lutter. Mais pourquoi. Pour s’arracher des autres. Pour la faire tenir tranquille cette ville chacun à sa place plus en dedans mais en dehors de soi à vue à portée d’en haut pour prévenir les heurts. Pouvoir se reposer enfin passer à autre chose sortir de la matrice en faire la matière.

proposition n° 26

La main de la grand-mère qui enferme la sienne et la tient fermement les jours de marché à St Cyprien. Après l’aventure autobuesque (se tenir assise et silencieuse, les mains sur les genoux, guetter le bon arrêt, imiter la grand-mère, garder la mine fière, montrer qu’on sait où on est, ne donner aucune chance à l’irruption, l’espérer, trépigner en dedans, n’en pas perdre une miette et ouvrir grand les yeux), la descente devant la Halle, les anciens bains-douches pas encore rénovés, pas encore le parking souterrain aux vitres métallisées et la main de la grand-mère qui serre, qui serre. Elle connaît tous les marchands pourtant. Pourquoi serrer si fort comme peur de la perdre ? Rue Alsace-Lorraine, avec son mignon petit bermuda tout neuf à fines rayures roses, sa queue de cheval qui bat ses épaules et forme des anglaises, la main de la mère qui bondit en arrière pour agripper la sienne. Un homme, la main tendue devant lui en quête de trois sous la lui a posé sur la tête, lui a souri, dit qu’elle était jolie. Elle reste là à le regarder, à sentir le poids de sa main chaude sur ses cheveux. Déchirure brutale de la main maternelle et les doigts sont arrachés de sa tête. Secousse en avant. Elle crie, la mère. Le marché du Mirail qui sent le fruit trop mûr, les vieilles algériennes aux foulards colorés qui pressent et parlent fort. La main du grand-père qui la tire pour fendre, acheter et rentrer. Marcher vite, ne pas regarder, c’est la ville des autres et la sienne où est-elle ? Pas d’initiation, pas d’implication, des lieux utilisés mais jamais investis, c’est le bruit des autres, on touche avec les yeux. Pas à elle cette cohue mouvante, ces recoins sombres, cette vitesse dont ils se grisent, ce mouvement permanent des anonymes autour d’elle qui fait qu’elle se sent toujours déplacée, d’un point à un autre et puis pirouette retour à l’autre bout, portée par la force motrice de la masse des inconnus, pouvant rapidement devenir incontrôlables, qui vont ensemble au même endroit mais jamais pour les mêmes raisons (trouver la sienne de raison si eux l’ont perdue) et puis d’un coup brisure du rythme par un ou plusieurs individus mais elle n’a pas eu le temps de comprendre que déjà le mouvement change de forme, elle a failli tomber, pour se sentir appartenir elle singe mais ça ne marche pas, pas si elle est toute seule, pas sans point de repère, en tribu oui, elle est au noyau les autres autour qui font rempart et là ça peut marcher si le mouvement est régulier cohérent et connu si la tribu elle l’a choisie, elle peut se déplacer dans la ville sans crainte tant pis si les remparts n’ont pas conscience de ce qu’ils sont, elle a juste besoin d’y penser maintenant pour qu’ils se mettent en place, des images qui lui balisent la route même si c’est du toc et c’est ça l’écriture mentale du chemin, passer par des brèches rassurantes et les ordonner, pouvoir les rappeler encore et encore, modifier soi-même le mouvement, trouver une autre route, tenir le métronome, lâcher ces mains qui contiennent et qui forcent, qui transmettent la peur de l’autre, dessiner en soi-même, décider par soi-même et se poser sur soi, robe rouge, évidente au milieu, avancer d’un bon pas et garder la cadence.

proposition n° 27

C’est là quelque part. Elle sait que ce n’est pas très loin du quartier où vit la grand-mère. Elle ne veut pas demander où. Pour arriver chez la grand-mère, elle se perd. Systématiquement. Elle a beau se concentrer, écouter les indications, elle tourne parfois plus d’une heure avant de retrouver son chemin, et tombe le plus souvent par pur hasard sur la grande maison. Elle a conservé la topographie d’avant, sa propre topographie de l’intime quand il y avait plus de verdure que de goudron, que le point de repère n’était pas le giratoire mais le vieil âne près du cabanon décrépi. Il n’y a rien à faire, la réalité du présent ne veut pas s’inscrire dans cette partie de l’histoire. Pourtant, en ce moment, elle passe souvent par là : c’est le moyen qu’elle connaît de plus simple pour rejoindre l’hôpital sans se perdre dans la folie des grands axes. Aller voir la mère, le plus et le mieux possible avant que. L’autre jour en revenant, sans le faire exprès elle s’est retrouvée devant l’entrée de l’impasse. Elle n’a fait que balayer du regard. Elle a su tout de suite que c’était là. Passer devant était donc possible. Elle a fait un effort pour se rappeler le chemin, a continué sa route. N’a rien provoqué. N’a pas envisagé un seul instant de dévier. Mais s’est sentie tout près du but. Une fenêtre ouverte dans un recoin de sa tête et plus d’impatience. Une vieille malle à redécouvrir au fond d’un grenier. Elle a su qu’elle finirait par y retourner comme elle se décide finalement toujours à plonger dans la rivière quand sa raison lui souffle de regagner la berge pour éviter l’eau glacée.

proposition n° 28

Il faut une heure de la gare à chez elle à pied. Facile traversée qu’elle entame souvent de nuit. La flemme de payer le métro. Le bonheur de marcher dans des rues sombres qui lui appartiennent sans crainte de se faire agresser. Une preuve de son acclimatation. La ville est facile il y a un point en son milieu puis des lignes qui partent tout azimut et des quartiers en rond qui rejoignent les lignes. Comme une cible. Un cœur de cible. Elle ne peut pas se perdre si elle regarde d’en haut. Quand elle commence à décortiquer c’est autre chose. Pas possible d’aller d’un point à un autre si elle essaye de comprendre le chemin qu’elle doit parcourir, d’établir des étapes, d’avancer minuscule. Pas possible. Regarder très loin et se mettre en route sinon elle est distraite par les détails du paysage, elle essaye de réfléchir, de voir ce qui existe véritablement et elle se perd. Comme si le réel l’avalait. Elle ne peut plus mettre un pied devant l’autre. Alors que si elle projette l’esprit, le chemin se dessine tout seul. Ce qui ne l’empêche pas ensuite de se retourner et de regarder ce qu’elle vient de traverser, de refaire halte près de l’arbre ou du pont, de se remémorer une émotion particulière venue la cueillir à une intersection. La fois d’après, la route s’est enrichie. Les repères sont devenus le souvenir qu’elle s’en est fabriquée. La réalité est tenue à distance, c’est l’éprouvé qui la guide. Elle ne sait jamais si elle a pris le meilleur chemin, le plus court, le plus efficace, le plus rapide ou le moins dangereux. A vrai dire, elle s’en fiche pas mal du moment qu’il l’accueille et supporte ses pas. Elle est cependant obligée de voyager seule ou alors avec quelqu’un de pas trop concret qui ne passe pas son temps à lui demander si elle est sûre que c’est bien par là, si elle ne ferait pas mieux de bifurquer par ici parce que si on se réfère au plan, à la course du soleil et à l’heure qu’il est, il est fort probable qu’on ne touchera pas au but fixé au moment voulu ou alors qu’on arrivera par l’autre côté ou complètement ailleurs et puis la dernière fois il me semble qu’on n’avait pas traversé la voie ferrée, tu ne te souviens pas ? Non, elle ne se souvient pas. Elle préfère avoir le nez au vent. Laisser venir. Dormir le chemin et le revivre ensuite.

proposition n° 29

Elle ne voit plus qu’elle. Toujours. A chaque fois qu’elle franchit le seuil. Une dame de brindille pleine d’aspérités, recroquevillée en forme de coquille d’escargot. Qui vous regarde par en-dessous. Qui vous tend une main crochue. Qui hoche la tête par petites touches comme si elles n’en finissaient plus, ses idées, de rebondir contre les parois de son crâne presque chauve. Trop de poids, trop de mots qui s’embrouillent, ne peuvent plus s’ordonner. Si on pouvait ouvrir, déplier les pensées on verrait qu’elles sont riches. Qu’elles foisonnent en tous sens. C’est le liant qui manque, plus de toboggan à syllabes, les aspérités sont aussi à l’intérieur et empêchent la parole. Une tête qui bégaie en silence. Mouvement perpétuel. Ça l’hypnotise à chaque coup. Elle sait que les gestes qu’elle dessine dans sa tête sont bien plus amples que ce que son pauvre corps est capable de réaliser. Elle voit bien que toutes les impulsions tombent à l’eau les unes après les autres. Qu’elle voudrait étreindre et ne peut qu’esquisser. Le regard la happe, elle se glisse dedans, ouvre grand ses antennes pour capter ce qui tente de s’articuler là, dans le silence obligatoire. Elle sent le désespoir, l’agacement de ne pouvoir dire précisément quelque chose d’aussi bête que : j’ai envie de manger, si on allait faire un tour dans le parc ? Ou encore : je suis tellement fatiguée de tout ça… ou juste comment ça va ? Alors elle devine, déploie le panel, passe outre la coquille, s’épuise à inventer une histoire qui aide à tenir debout. Reconnaissance dans le regard. Un instant d’oubli. Comme avant tout ça. Un rire des yeux. Fugace et peut-être juste pour la rassurer. Puis la vérité crue. Le regard qui s’éteint. L’heure des visites est terminée.

proposition n° 30

Ils ont réussi à se faufiler, à trouver une bonne place pour ne rien manquer du spectacle. Un peu en hauteur sur la colline, presque sous le grand cèdre. Pas trop loin de la limite autorisée mais pas trop près non plus, on ne sait jamais explique le père chaque année, parfois les fusées sont posées de travers, la trajectoire peut dévier, se perdre dans la foule. On distingue le camion des pompiers tout au fond. Leurs silhouettes qui se penchent, arpentent, lèvent le nez vers le ciel, évaluent la masse des nuages, rendent compte à l’oreille de l’artificier accroupi. Elle leur envoie des pensées pressantes, des prières pour que tout se passe bien, qu’ils rentrent sains et saufs à la maison. Surtout pas de drame. De tous côtés, à mesure que le ciel s’obscurcit, les gens affluent, tâtonnent du bout du pied pour s’installer par petits îlots endimanchés dans la clairière qui n’a plus de clair que les tâches blanches des tuniques toutes fraîches sorties des armoires. Les rires et les conversations récurrentes s’emmêlent, des commentaires sur le temps, des pronostics sur la splendeur du bouquet final à venir, des explications techniques sur les marchands d’armes, les mines anti-personnel, l’impact écologique du feu d’artifice. Elle se plonge dedans pour patienter. Est prise de vertige en additionnant les ravages cumulés de chaque 14 juillet à l’échelle d’un seul canton. Ils sont encore arrivés bien trop tôt. Elle a peur de s’étouffer tout à l’heure dans l’abondance des fumigènes. Les possibilités de catastrophes s’amoncellent dans sa tête. Des gamins gesticulent, se battent dans l’herbe, le bruit d’une claque puis tout de suite après une voix perçante aux accents rugueux qui menace d’en coller une autre si le calme ne revient pas, la foudre s’abat par intermittence sur les enfants surexcités, coup de tonnerre du père et puis la mère aigrelette comme une pluie fine qui pique la peau. Des amoureux enlacés, allongés dans une bulle opaque. Chuchotements, soupirs, frottement de tissus. Raclement de gorges agacées autour. Ils ne sentent rien, s’enlacent de plus belle. Des bribes de vie mystérieuses traversent les airs, elle les absorbe goulument, part à la recherche des pièces manquantes. Elle brode à loisir. Des pliants se déplient, se font houspiller parce qu’ils bouchent la vue, se rebiffent ou s’inclinent. Le peuple s’assoit en vaguelettes qui ondulent selon les arrivées. La foule devient compacte. Son espace se réduit d’autant. Elle sent ses fesses prêtes à bondir pour échapper au danger qui ne manquera pas de survenir si personne n’y met un peu du sien. Une foule affolée par un départ de feu, des enfants piétinés ou perdus sûrement. Cette fois, ils n’y couperont pas, elle a un mauvais pressentiment. Une lueur au fond comme un signal et puis crachée d’une sono municipale, La Marseillaise. Des gens se lèvent les bras le long du corps, surtout des vieux, pour entonner, elle sent leur vibration, la ferveur qui les anime, leur sentiment d’appartenance et la fierté qui va avec. Elle n’aime pas ça. Elle connaît l’envers du décor.

proposition n° 31

C’est justement ce dont on ne peut pas parler ce qui souligne les contours et rend saillants les angles aveugles on ne peut rien saisir de l’invisible qui nous habite il y a longtemps un tremblement de terre puis la ville bâtie par-dessus la faille de nouveau le séisme une réplique virulente de la première secousse celle qui sans doute avait initié toute la construction la construction audible et déchiffrable l’initiatique lorsque l’après existe encore qu’on peut tranquillement se laisser dériver sur un canot et avancer mais maintenant c’est différent elle ne pourra jamais raconter ce moment il n’y a pas de mot pour dire il y a juste à ressentir juste à accepter d’être entourée d’un vide si plein de présence qu’il n’a jamais été aussi vivant accepter un héritage auquel elle ne s’attendait pas comme si sa peau était devenue double hôtesse poreuse des pores d’une autre qu’elle porte et qu’elle supporte qu’elle se doit d’honorer et de rendre palpable jusque dans les rêves elle est envahissante jusque dans la vie elle fait tendre l’oreille vers un entonnoir de murmures à peine chuchotés une musique lancinante qui rythme sa marche l’attire en ailleurs l’aspire même vide les contenants de tous moments de vie les rend de carton-pâte et c’est comme si elle devenait spectatrice de sa propre existence sans plus aucun moyen de tendre les bras d’attraper ou d’étreindre qu’elle criait derrière une vitre en faisant de grands gestes que personne ne voit impossible de faire un pas de choisir ou bien d’avoir envie même si elle essaye même si elle se force même si elle voit bien qu’elle déchire les liens abandonner le monde maintenant qu’elle sait sans pouvoir partager ni en faire une force lui faire de la place doucement s’effacer et se confondre en elle.

proposition n° 32

Promenade nocturne à l’heure où le bitume rend sa chaleur au ciel. Les grillons dans les herbes stridulent à qui mieux mieux. Le ruban de la route, un sentiment de paix, les senteurs de la nuit. Quelques vers-luisants en guise de loupiotes. Avancer dans cette encre à peine illuminée lui donne l’impression de partir en voyage, qu’elle va se réveiller le lendemain matin couverte de rosée, un autre paysage dansant devant son nez. La voix du père soudain sous la voute étoilée souligne la beauté de ce grand trait laiteux, de cette trainée blanche qui mime un mouvement que l’on ne peut capter. Et puis il la dissèque, raconte les comètes qu’on ne pourra surprendre qu’une fois par vie, les poussières en expansion, l’histoire des lumières éteintes depuis mille ans et que l’on voit encore. Il ne peut pas s’empêcher de mettre de l’ordre partout le père. Ne sait pas la laisser rêver. Il faut qu’il explique c’est plus fort que lui. Il finit par la lune, le rythme des marées et l’incroyable hasard qui maintient tout ensemble, le sort cataclysmique qui semble les guetter lorsque la mécanique finira par se dérégler. Surtout ne pas dévier, garder la trajectoire. Elle le sent tout entier s’abattre sur ses épaules, le ciel vient de tomber, il pèse sur son cou. Elle mettra des années à relever la tête, à regarder en face cet infini clouté sans y être aspirée. Eh, quoi ? N’a-t-elle pas droit à un ciel sans nuages ? Le grand toit de sa ville n’est-il fait que d’orages, de grands rouleaux furieux volés à l’océan ? Le ciel ? Elle a choisi de l’ignorer, simple détail de son tableau, reflet tourmenté d’elle-même, elle n’y apprendra rien de neuf. Mais si elle lève un peu le nez… Elle aime surtout le ciel irlandais parce que le vert des pâturages se reflète dedans et le rend plus humain, parce que la terre se dessine beaucoup mieux dans le contraste du ciel que nulle part ailleurs. C’est un ciel qui ancre au sol, qui souligne la tourbe et les pieds qu’on met dedans. Un ciel en accord avec la vie des hommes, rude, qui ne cache rien. Ailleurs, partout, quand le soleil va se coucher, le ciel a des allures d’hématome à peine résorbé. La nuit lui tombe dessus, ça doit lui faire mal, à force. Pour ça qu’il s’encolère, qu’il s’acharne à rouler sur lui-même, à gronder et à hausser le ton. Si seulement ça vidait sa révolte, si ça servait à quelque chose ces entrechocs, ces ondes serpentines qui aveuglent, si ça pouvait mettre le feu aux poudres une bonne fois pour toutes. Faire table rase, repartir du bon pied sur un sol arasé. Un ciel d’orage de chaleur contient encore toutes ses larmes. Il se contente de crier. Ce n’est que lorsque le froid a pris possession de l’espace qu’il s’autorise à pleurer. Et c’est toujours trop tard.

proposition n° 33

Elle s’est accroupie au bout du couloir. Elle préfère prendre un peu de répit là maintenant. Tout à l’heure il faudra replonger dans l’attente, regarder la vie qui s’amenuise, essayer de trouver les bons mots, la bonne attitude, les bons gestes. Elle a demandé à l’infirmière l’autorisation de masser la mère avec des huiles apaisantes, a récolté une affirmative enthousiasmée, s’est retrouvée bien loin des sourcils froncées qui accueillent habituellement chaque requête, a compris qu’il était temps de retenir son souffle et de plonger. Elle lui a même donné la composition du mélange dans une tentative d’alliance et pour s’assurer que cela ne lui ferait pas de mal, comme si cela pouvait encore empirer : de la lavande sauvage récoltée sur les hauteurs d’un plateau calcaire par une tribu de lavandières qui manient la serpette en avançant en ligne, en chantant, un fichu sur la tête, des rires au bord des lèvres, qui célèbrent la fin de la cueillette par un grand festin sous les étoiles. Les propriétaires des terrains sont ainsi remerciés, eux qui toute l’année y font passer les bêtes, réparent les clôtures, entretiennent l’espace et le maintiennent ouvert. Un accordéoniste se lève à mi-repas et commence à jouer. Les familles complices avec leurs jeunes qui ont aidé, râpé, coupé, assaisonné, déglacé, mitonné, goûté, salé, touillé, débouché les bouteilles, servi et desservi, couru dix fois en cuisine pour rapporter de l’eau, trimbaler des marmites se lèvent pour valser ; de l’arbre à thé qu’on trouve elle ne sait où mais elle peut imaginer sans peine des mains de femmes qui se haussent pour cueillir les feuilles, les charrettes qu’elles poussent pour les vendre au marché, les négociants qui plongent leurs mains dans de grands sacs de jute pendant qu’elles sont assises, épuisées, attendant le verdict et eux qui d’un seul signe les font charger sur les bateaux et puis les décharger vers la distillerie artisanale labélisée commerce équitable, où des hommes et des femmes, peut-être organisés en Scop, se chargent d’emplir les alambics, d’ouvrir les robinets pour recueillir les liquides versatiles, de les conditionner en bidons, de les passer auparavant dans de grands tamis de buvard qui gardent longtemps l’odeur de l’essence travaillée, de refermer les bidons, de préparer des commandes et enfin de les acheminer chez cette productrice qui concocte les mélanges qu’elle retrouve enfin dans le petit magasin bio au coin de la rue ; de l’huile d’abricot pour faire le lien, des noyaux comme ceux avec lesquels on fait des sifflets, le père lui avait montré un jour, comment frotter, frotter sur le sol jusqu’à percer un trou, et puis souffler dedans, positionner les lèvres au bord, délicatement. Elle a commencé par faire de petits gestes circulaires à la base du cou et aussi aux poignets comme elle a souvent vu les soignants procéder. Elle sait que ces points-là sont de ceux qui apaisent. Elle l’effleure à peine, a peur de traverser la peau, de faire grincer les os. Tout à l’heure, pour la toilette, ils l’ont enroulée dans un grand drap pour éviter de trop la manipuler, ils l’ont balancée au-dessus du lit comme sur un grand hamac, une balancelle, comme pour du jeu. Les infirmières parlaient fort et commentaient tous leurs gestes, le gant allait délicatement pourtant. Elle aurait voulu pousser la porte, leur demander d’être plus discrètes, de respecter l’impensable énormité qui se déroulait sous leurs yeux, leur dire que la mère souffrait du mal de mer. N’a pas réussi à bouger, s’est lâchement retranchée. Les a excusées d’en avoir vu tant d’autres. Ce n’est inédit que pour elle, voir les autres s’affairer ainsi, entrer sortir, oublier de frapper comme si la chambre était déjà vide.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 14 août 2018.
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