Stéphanie Rieu | Oser s’asseoir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Elle osa tourner dans l’impasse et le réel la prit à la gorge. Longtemps cet endroit était resté flouté, tremblotant, inaccessible, une faille temporelle, un saut à cloche pied par-dessus l’espace. La première fois, elle passa simplement devant la bâtisse aux grandes (plus si grandes) porte-fenêtres encadrées de briques rouges, devant le soupirail éventré de la cave qui laissait entrer les rats (ils s’en donnaient à cœur joie sous ses pieds d’enfant, les rats, rongeant les minuscules échardes verticales censées soutenir le plancher, peut-être pour ça qu’il penchait, qu’il craquait et vibrait, pour ça qu’il était défendu de galoper même pieds nus, même silencieusement, même pour jouer, même par accident). Elle fit demi-tour et osa se garer devant le vieil hangar en croûtes de bois noir qui lui n’avait pas pris aucune ride. Elle sortit de la voiture et s’approcha du jardinet empli de ronces. Derrière la touffeur, elle se revit, salopette rouge dans l’herbe verte, caressant le chat, parlant aux insectes et au vent. La digue céda à mesure que remontait la marée des sensations perdues. Une douceur terrible de se retrouver là à contempler l’enfance, une gratitude sans borne et la vague impression d’avoir forcé la porte l’obligèrent à s’asseoir sur le bord du trottoir.

proposition n° 2

Un mur éclatant de blancheur. Des encadrements ovales, en briquettes rouges, sourcils espiègles, soulignent les ouvertures. Deux grandes porte-fenêtres, chacune munie d’un petit pas de porte suspendu, comme s’il fallait prendre son élan pour entrer. Visage gigantesque. La bouche arrondie et béante du passage vers la cave avance sa lèvre dans une moue de surprise et d’attente. Quelques herbes folles, devant, se laissent bercer par le rythme de la brise ondoyante venue d’on ne sait où et frôlent gentiment les joues de la façade. Tout à l’air trop paisible. Sur les hauteurs du mur, une frange de tuiles déborde vers la rue. Trois rangées superposées. Pas de nid d’hirondelle. Une mousse verdâtre. En bas, la bouche sombre laisse entrapercevoir un barreau de travers, un chicot déplacé qui a dû laisser entrer on ne peut savoir quand, courants d’air et bestioles. Sur la droite, un petit portillon, une palissade de vieux bâtons noueux, devant un jardinet plein de ronces noiraudes, de frênes ébouriffés et de lianes enserreuses de troncs et de mémoire. Un rebord de trottoir en béton fatigué maintient tout d’une pièce ; à la fois la maison pimpante et menaçante et le bout de jardin qui semble s’éventrer.

proposition n° 3

Derrière, c’est une enfilade sombre de vieux bâtis tremblants. C’est humide, inquiétant de silence, figé malgré les touffes vertes et profondes des plantes de murailles qui jaillissent par endroits, de la mousse encore, des Nombrils de Vénus, cascades de coupelles, de minis fougères qui exposent leurs spores à tous les vents, de la joubarbe molle et délavée. Les arbres passent leurs branches par-dessus les murs séculaires et en accentuent la noirceur. Au sol, la terre battue, tassée, des chemins de fourmis, des coquilles d’escargot, de minuscules recoins pierreux, de la vieille écorce en forme de bateaux de rigole, des trous de souris pour cacher des trésors. C’est l’autre côté de la ruelle, ça sent la forêt, ça vient vers elle comme un ressac. On ne sait pas, après, ce qui arrive derrière ces murs. Elle devine au loin une silhouette, l’ossature d’un ancien hangar agricole et les effluves du lait caillé que ses parents allaient chercher à la ferme, derrière. C’est ça. Derrière, il y a la ferme et les légumes, l’histoire du lapin qui aimait beaucoup les carottes qu’on lui racontait tous les soirs avant le coucher, les grands champs miraculeusement épargnés par le bruit de la ville et le banc, sur lequel les voisins aimaient se retrouver, les géraniums, et le vélo de Mr Perez posé contre un bac à fleurs en attendant le facteur. Maintenant qu’elle est assez grande pour regarder par-dessus les pierres du vieux mur, elle est surprise d’être aveuglée par la réverbération du soleil sur les maisons claires des lotissements modernes.

proposition n° 4

S’extraire doucement, lentement, à reculons. Fixer le soupirail qui ricane et prudemment lui fausser compagnie. Sentir sous ses pieds, la raie au milieu du chemin et suivre son sillon. Partir en tâtonnant du pied, funambule à l’envers. Remplir son regard d’un morceau de ciel et se rendre compte de l’angle lointain que forme la maison avec le parc au fond, plein d’arbres, qui vacillent, mieux entretenu que dans son souvenir. Distinguer à sa gauche, l’enfilade des demeures, à rebrousse-poil, de plus en plus vite, comme aspirée en dehors du vortex, se souvenir par bribes des voisins alignés, la vieille fille du bout qui frisait ses cheveux au fer, l’émigré espagnol qui chantonnait toujours et les propriétaires, leur maison rutilante, passage obligé du début de ce monde, finir sur le trottoir de la grande avenue, sentir les voitures passer dans son dos, apercevoir encore un bout de la toiture, se dire qu’elle a rêvé et plisser les paupières sous le soleil cruel.

proposition n° 5

Le reflet de la vitre sur la rue, l’angle de la table de la cuisine devant la porte-fenêtre, les pommes en tas, épluchées, la blancheur livide soudaine du père, le doigt, le sang, la chute, les cris, le regard flou, l’immersion dans l’instant, la chaise-haute en bois blanc, l’enfilade du buffet massif, la soupe renversée sur le dessin d’enfant, le lit de toile bleue, le vieil évier dans un recoin à droite, le lino défraichi, troué, rongé, râpé, râpeux, gondolé, les planches disjointes dessous, le sol qui file loin, vue sur des bouts de chambres, la fumée des cigarettes qui flotte paresseusement et s’enroule, les cheveux longs de la mère, ses yeux ourlés, sa manière d’appuyer son dos à la table, la robe courte et évasée chocolat au lait, années 70, la trouée verte de la fenêtre derrière, le parc mousseux, mystérieux, friche subtile et attirante, quelques roses perdues et ensauvagées, lumière des trouées, la chemise à carreaux bleus jetée sur le dossier du fauteuil en osier, un baiser, posée sur les genoux d’un rêve, cavalcade du soir, le fouillis, un peu, manque de place, la porte du salon et les deux marches pour y descendre, les fauteuils rococos et rêches, motifs de fleurs marrons et beiges en relief qui irritent, les accoudoirs à torsades lisses et brillants, dépoussiérés par les mains qui caressent, la grande télévision, noir et blanc, les chiffres et les lettres, l’alphabet à mi-voix, le son coupé, le passage sombre et la peur, le petit jardinet, la coupelle du chat, noir et blanc le chat, rouge la salopette, le chemin par le portillon, vers la vie, vers les autres, l’herbe sèche, la rondeur des limites à ne pas dépasser, les questions, l’appétit, regarder son reflet dans la vitre, comprendre ou essayer.

proposition n° 6

La longue avenue du Ramelet Mundi, monde de rameaux, marronniers aux larges feuilles qui abritent les chants des roitelets et font vibrer d’un éclat particulier les minces trottoirs les jours de vent d’Autan. Ça serpente entre les arbres, autour des majestueuses maisons de maître paisibles, pas encore de suspicion ni de délinquance débridée pour fermer les portes et les esprits, pas de caméra ni de surveillance. On ronronne dans un sentiment de classe. Les populeux admirent la beauté sans l’envier, chacun sa place, aucun relent de révolte à l’horizon, c’est plat, c’est calme, c’est la frontière entre la ville et le faubourg, c’est suspendu entre deux eaux. L’impasse Ferro-Lebre qui s’enfuit soudain sur la gauche par une travée de poussière qu’on pourrait croire provocatrice est un peu plus désordonnée, moins ambitieuse, moins bien rangée, un petit vent de liberté semble y souffler de temps en temps. Ça gueule un peu certains soirs, mélange de genres, de voix, de cultures, de postures, pas les mêmes opinions politiques, ça félibrige sans le savoir et sans la moindre bienveillance. Mr Mesquida possède la ruelle, honorée par la présence à son orée, de sa maison bourgeoise. Il donne le ton. La sienne de bourgeoise, derrière la fenêtre, elle n’en rate pas une. Aucun des deux ne travaille, pas besoin. Ça fait un fond sonore dans l’oreille des locataires, ça vibrionne sans s’apaiser jamais tout à fait, le loyer à verser sans faute, les maisons qui tombent en lambeaux, la rancœur qui gronde sourdement derrière les sourires de circonstance, pas le choix. Mademoiselle Hardy, vieille fille de son état qui n’a de téméraire que son patronyme, avec ses robes à frous-frous et ses codes inaccessibles aux petites filles occupe la maison d’après. Définitivement aussi pimbêche que la fille de l’épicier dans le feuilleton que regarde grand-mère en reniflant. Plus on avance, et plus c’est doux. L’horizon s’ouvre sur de grands champs. La ferme de Mme Gilibert trône de plein droit dans les carrés de choux, de haricots magiques, au milieu des cages à lapins et de la basse-cour sonore. On peut passer de l’inquiétude à la sérénité en un claquement de doigt. C’est le royaume des gros baisers et de la confiture de fraises, la liberté de courir un peu, de poser des questions naïves auxquelles le bon sens paysan trouve toujours une réponse. Avec les visites chez le docteur Izard, qui l’appelle sa petite merveille et la juche sur son bureau pour le plaisir de l’entendre lui raconter sa vie, ce sont les deux points d’équilibre de sa boussole interne : la hauteur et la liberté. Regarder les choses de plus haut, laisser ses yeux se flouter à force d’être grands ouverts jusqu’à ce que les contours de la rue perdent toute signification pour s’évaporer du réel le temps d’un répit salvateur.

proposition n° 7

Elle aurait pourtant juré y avoir joué. Elle sent encore sur sa peau la caresse des taillis souples, le parfum dans son nez des fleurs dégénérées. Ces boutons malformés, rendus à leur sauvagerie primitive, comme elle les comprenait. Elle aimait leur beauté clandestine, partageait avec eux tout un langage intime, une complicité muette. Elle avait dessiné un chemin secret entre les hautes herbes, c’était certain. Elle se souvient de la fascination qu’exerçait sur elle la lumière mystérieuse filtrant à travers les plantes échevelées. Elle la contemplait depuis le pas de la porte de la chambre des parents, ouvrait naturellement le passage qui donnait sur la friche attirante et disparaissait dans les feuillages d’ombellifères et de trémières vagabondes. Au corps, lui reste la sensation tenace des promesses que recelait l’endroit, cette vague puissante de bonheur qui l’emportait à chaque fois qu’elle retrouvait ses empreintes dans la terre meuble et se laissait guider jusqu’au fourré douillet. Aucun souvenir des aventures vécues sur place, aucune idée de sa manière de réinventer l’espace pour l’adapter à ses jeux d’autrefois. Juste ce frisson du chemin à emprunter, la certitude qu’au bout, le même plaisir oublié va ressurgir et vous emporter, que l’intensité des sensations reviendra avec la même force et vibrer par avance de l’immense récompense de la redécouverte. C’est à deux pas, derrière la haute grille en fer forgée qui clôt le tour d’horizon de la bâtisse. Elle a beau se hisser sur les pointes, elle ne distingue dans la façade aucune ouverture permettant d’accéder, de derrière, à la jachère disparue. Le parc est plein de hauts pins faméliques et aigris qui ont l’air aussi vieux que le reste. Dans son oreille résonne encore la voix du père, lui affirmant que l’accès a toujours été interdit, réservé aux promenades endimanchées de monsieur le propriétaire. Cette lumière, pourtant. La même qui baignait le joli corps de sa mère un jour qu’elle l’avait surprise embrassant l’homme dans la chambre. Là non plus, personne n’avait voulu la croire.

proposition n° 8

Il pleut. Elle entend la musique des feuilles qui bruissent, des gouttes qui rebondissent dans l’inconscience du présent. Sa vision tremble, elle suit du doigt les traces liquides qui glissent le long de la vitre, les encourage du bout des lèvres à descendre plus vite, à faire filer le mauvais temps. La peinture s’écaille, fragments de peau blanche sur le sol terne, elle gratte un peu plus pour voir. Le bois gondole et s’amollit sculpté par son ongle hésitant. La porte peine à se fermer maintenant que la peine est entrée. Dehors, les escargots s’enhardissent, pas aujourd’hui qu’on les obligera à faire la course. Le monde se rétrécit comme derrière un rideau gris. Sur le visage de grand-mère, il pleut aussi.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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