Huguette Albernhe | La porte à franchir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Elle a quitté la maison ce matin sans paroles.
Elle a une idée en tête. Elle marche plus vite qu’à l’ordinaire.
Elle dépasse le portail de sa résidence, tout près du port de Nice, regarde la mer, les bateaux en partance et quelques passants nonchalants ou sportifs concentrés.
Elle se précipite dans le garage qui est tout près, récupère une valise qu’elle a préparée depuis quelques jours, prend sa voiture et démarre.

Une senteur iodée l’environne. Des bougainvillées violettes sur une paroi rocheuse illuminent le paysage. Elle parcourt le boulevard, monte lentement, découvre une place libre, s’arrête et contemple la mer aujourd’hui bleu-marine puis grise puis turquoise. Trois zones de taille inégale, qui tour à tour attirent son regard. Chaque élément la stimule, l’éloigne de sa vie prosaïque habituelle. Ses perceptions ont déjà changé. Elle se sent enfin seule, mais rattachée à l’univers.

Elle a décidé de se rendre dans le Lodévois, au nord-ouest de Montpellier, région austère et fascinante, de revenir en cette région où voilà plusieurs années, elle a été bouleversée. Après plusieurs heures, le voyage s’achève, elle vient de l’atteindre.

Revenir pour retrouver le lieu d’expérience d’un sentiment et de sensations extraordinaires, au moment où elle avait brusquement décidé de s’arrêter sur cette route déserte et de faire quelques pas. Revivra-t-elle devant ce paysage grandiose, au bord d’une falaise, cet état et ces perceptions très fortes de dilution, d’envol, dans une joie extraordinaire ? Une énergie, une vibration intense l’avaient envahie quelques instants.

Revenir là pour essayer de retrouver ce qui ressemble au « sentiment océanique » évoqué par Romain Rolland et dont elle découvrira l‘expression à l’occasion d’une lecture quelques mois après.

La magie n’opère pas à l’identique. Elle est simplement avertie de ce qui pourrait se passer. Pourtant le souvenir peu à peu s’impose avec une acuité surprenante. Elle revit la scène, en savoure chaque parcelle avec une délectation plus grande.Temps et espace se confondent. Elle se dit qu’elle explore ce qui était déjà là, en y apportant une énergie nouvelle.

Revenir, c’est toujours vers soi, un soi plus riche, plus distancié. Elle visualise même toutes les ramifications qui se sont élaborées à partir de cette expérience et qui se sont développées autour du centre d’une sorte de sphère qu’elle explore sans cesse, imaginant des scénarios nouveaux, mais en fait déjà présents. Ils ne demandaient qu’à être observés, dynamisés, actualisés.

Elle a rêvé cette nuit, de parcours et de portes qui s’ouvraient les unes après les autres et qui ont fini par déboucher sur une clarté très vive et éblouissante. La fraîcheur du matin l’a réveillée, le soleil levant a apprivoisé de sa lumière progressive son regard. Quelle porte allait-elle choisir de franchir ?

proposition n° 2

Près de Lodève dans l’Hérault, en bordure du Larzac, c’est une entrée dans un paysage sauvage qui fascine le regard.

Un sentier entouré de haies de buis et de fougères conduit au plateau de l’Escandorgue à 850 m d’altitude. C’est là qu’il faut s’arrêter.

Des roches balsamiques aux formes humaines invitent au respect. Gardiens du lieu, ils accueillent ou repoussent les curieux. La falaise est à leurs pieds.

Une ouverture d’espace devant eux, un horizon de bleus variés. Deux monts parallèles se rejoignent dans leurs bases et forment un grand V. Le vert de la végétation est intense, des chemins tels des serpents parcourent les versants. Aucune habitation n’est visible. Aucune trace humaine.

Au-delà, des monts se succèdent en lignes parallèles, à des altitudes différentes, ce qui permet de les distinguer et qui accroît l’impression de profondeur. Des couleurs bleutées, bleu-marine, outremer se déploient avec subtilité.

Tout au fond les reliefs se confondent avec le ciel. Un halo les enveloppe tel un manteau de mémoire tissé de fils subtils engendrés par la vibration des contemplations portées tout au long des siècles.

proposition n° 3

Derrière il y a la forêt puis une petite route. C’est la Forêt de l’Escandorgue. Le minéral et le végétal ne cohabitent plus.

Seuls des hêtres, quelques chênes, des buis attirent le regard.. Un hêtre sans feuillage aux formes tortueuses surgit. Très haut, le tronc est parsemé de creux et de bosses de tailles inégales qui lui confèrent une sorte de vie tourmentée. Les branches très longues tels des bras articulées sont prêtes à retenir le passant égaré. Quelques pas et se dressent des pins rectilignes qui contrastent avec les hêtres. Tout s’accorde cependant pour former un univers étrange et harmonieux en même temps.

Regarder derrière en marchant ajoute un élément sensible. Le sol jonché de jeunes feuilles ou en décomposition imprime à chaque pas des sensations multiples. Tapis végétal irrégulier qui implique une pression souple pour s’adapter sans cesse. De petites roches cachées constituent autant d’obstacles à éviter pour ne pas perdre l’équilibre. Au sol une branche a une forme humaine, mais sans tête. Plus avant un rocher a le profil d’une femme. L’impression d’un univers clos grandit et contraste avec la vue sur le panorama vertigineux devant. Plus loin encore, une petite route surgit et signale le départ possible vers un autre univers.

proposition n° 4

Avancer, voir devant, se tenir droit au bord de la falaise prêt à s’envoler.

Derrière, la forêt énigmatique aux aguets pour retenir et questionner puis la route de la fuite ou des choix assumés.

Prendre un envol pour mieux voir l’ensemble en faisant le choix d’une altitude croissante et lente qui révélera bien des mystères.

Parcourir ainsi l’espace où se révèle progressivement un anneau de Möbius qui n’a ni début ni fin.

Avancer et revenir. Regarder derrière. Explorer le dessus, puis le dessous. L’intérieur devient extérieur puis l’extérieur devient l’intérieur. Mais c’est toujours la même bande avec un seul côté. On revient sans cesse en arrière tout en avançant.

Comprendre la permutation de chaque lieu traversé, une fois à l’endroit, une fois à l’envers. Avancer, tourner, se déplacer, revenir, être le même et différent à la fois. Une boucle sans fin. Les différents temps s’influencent, se juxtaposent et se recomposent.
Plus on s’éloigne et plus l’anneau semble traverser tous les champs de conscience et peut-être le secret de nos mémoires.

proposition n° 5

C’est le printemps. Le pas trébuche sur une pierre cachée sous les feuillages amoncelés sur le chemin. Un crissement se fait entendre. Une odeur de feuilles mortes monte au nez. Tous les sens sont tout à coup en éveil. Le chant d’un oiseau, un merle peut-être, ou une fauvette sollicite l’ouïe. Le regard s’élève pour apercevoir l’oiseau, seul occupant apparent d’un hêtre d’environ trente mètres de haut, à l’écorce gris clair et lisse. Il est sans feuillage. Sept branches sont cassées mais restent encore accrochées et pantelantes. L’on sait que les feuilles du hêtre sont marcescentes. Là, elles ont toutes disparu. Vraisemblablement, l’arbre a été terrassé par la foudre avide de feuillages.
Une branche étrange, la plus longue, prolongée tout au bout par trois simples feuilles d’une dizaine de cm et pointues à leur extrémité. À pétiole court, elles portent des nervures parallèles et présentent des bords sinueux. L’existence de ces feuilles pourrait faire penser que seule cette branche est vivante et a survécu à l’agression climatique. Sa couleur est différente, plus nuancée de variations. Cette extrémité, comme une main, semble s’avancer vers le passant.

Plus loin une roche ressemble à un profil de femme sans âge. Une mousse recouvre la joue tel un maquillage, le nez est bien droit, le front haut et plat, les lèvres bien ourlées. Quelques feuilles posées au-dessus du front auréolent le visage d’une chevelure dense et colorée de plusieurs nuances de beige, gris et roux. On pourrait croire que sa parole est figée, mais toute prête à exploser.

proposition n° 6

Étrange affaire. L’espace décrit n’est pas une ville, mais une nature sauvage. Le point de départ était là, une émotion qui avait eu lieu ici et qui a occulté la thématique de la construction de la ville avec des mots. C’est dire que l’émotion a été forte !

Il y a malgré tout des noms propres à énoncer sur le territoire du plateau et de la forêt d’Escandorgue. Des lieux dits, proches, comme le village de Roqueredonde où est installé depuis 1991 un temple bouddhiste tibétain, le Lerab Ling, à l’architecture très colorée, artificielle, qui ne s’intègre pas du tout dans ce paysage austère. Pas très loin, la chapelle romane de Saint Sauveur apaise le regard irrité. À regarder de plus près, on peut dénicher des écoles d’oiseaux qui élèvent leurs petits et une vie grouillante sous les feuilles des chemins, c’est la rue des Fourmis. Sous terre règnent peut-être des embouteillages de vers et d’insectes, mais aussi les dépouilles d’animaux qui ont fini de vivre. Ce sont les souterrains obscurs. De la place de la Main du Hêtre, le belvédère est visible, en partie cachée par les roches, gardiens du lieu ou vestiges d’un hameau. Le rocher à visage humain, posé à un croisement, du nom de carrefour de la Femme pensive, oriente le passant. Les épicéas rectilignes ressemblent à des colonnes d’une architecture étrange et difficile à dater. C’est la rue des Colonnes. La lune au-dessus des arbres dans ses variations de quartiers et d’intensité lumineuse est le grand lampadaire la nuit. L’absence de lumières artificielles confère à ce lieu la clarté d’un ciel étoilé enfin retrouvé.

Cet espace, comme une ville est un territoire vivant avec des quartiers, des voies de circulation, des places. On y ressent plus encore les vibrations des échanges tour à tour chaotiques et harmonieux entre la surface de la terre, le dessous de la terre et le ciel.

proposition n° 7

Elle est revenue. La première fois, elle l’avait cachée dans sa mémoire. Elle a cherché la capitelle, l’abri de bergers en pierres sèches. Lieu d’une première rencontre amoureuse, lit de la découverte de la plénitude des corps-esprits. Elle l’avait enfouie dans sa mémoire profonde parce qu’elle ne voulait plus relier cet espace à cet homme disparu pour toujours.

La capitelle est encore là, mais des pierres jonchent le sol. À côté de l’entrée, une ouverture nouvelle en forme de trapèze attire le regard. Sur le rebord inégalement creusé, des graines ont été posées par un randonneur ami des oiseaux peut-être. Sur l’ensemble de l’édifice, désormais, des branchages de taille irrégulière, des feuillages semblent tricoter les pierres entre elles et réaliser un maillage, un réseau de fils qui la maintiennent debout à moins qu’ils ne contribuent avec l’écoulement du temps à sa destruction. Nouvelle figure de minéral mêlé avec du végétal. L’équilibre règne encore, mais jusqu’à quand ? Elle pénètre à l’intérieur et acclimate son regard à la sombre lumière. Le sol est jonché de terre mêlée à des débris divers : petites pierres, morceaux de verre, insectes et une vieille bougie qu’avec émotion elle croît reconnaître. Est-ce possible après tout ce temps ? De nombreuses toiles d’araignées construisent un assemblage délicat de voiles. Elle essaie de retrouver l’endroit précis où ils étaient allongés, hésite et croit entendre des bribes furtives de mots prononcés autrefois.
La capitelle, à l’époque fréquemment visitée, témoigne aujourd’hui de son abandon inéluctable.

proposition n° 8

Oui, il pleut. Il pleut à toute allure sur le plateau et la forêt d’Escandorgue. La chute d’eau est d’intensité variable et sonore. Insectes et animaux se cachent. La main du hêtre faiblit, ploie sous les nombreuses gouttes froides qui de plus en plus fortes se transforment en un mur d’eau, transparent, mais implacable. La chevelure feuillue de la femme-rocher s’éparpille. Son crâne dénudé lui donne l’allure d’une chrysalide. Elle pleure et chante en même temps. Les chemins deviennent des pistes glissantes et brillantes. Les sons se multiplient et semblent appartenir à une partition de musique contemporaine. La vue du belvédère est obscurcie, des draperies de pluie tombent comme le rideau d’un théâtre. Les roches gardiennes du lieu demeurent inébranlables, mais ferment leurs yeux de pierre. La capitelle est inondée, les feuilles frémissent en recevant ce breuvage qui jaillit du ciel.

Il pleut, il pleut toujours. Le ciel lourd s’est rapproché de la terre et étanche son insatiable soif.

proposition n° 9

Elle est retournée sur le plateau. Le vent violent des dernières heures a aspiré un tas de feuilles pour en faire un siège végétal. Elle s’assied, les feuilles crissent. Elle ferme les yeux, écoute et voyage dans son rêve éveillé. La main feuillue du hêtre bruisse sous l’effet des ultimes soubresauts du vent. Elle se lève lentement, les pulsations de son pouls sont à peine perceptibles. Elle s’avance vers le hêtre, l’enlace et entend le son ténu émis par l’effleurement de l’écorce lisse. Elle penche la tête en arrière attirée par le bourdonnement d’insectes nerveux après les violentes rafales. Des pies-grièches écorcheurs s’envolent en émettant un gazouillis musical, des cris et des imitations successivement. Le masque noir des mâles invite à un bal mystérieux. Les fourmis toujours actives sillonnent le chemin. De presque imperceptibles notes arrivent aux oreilles. Une voix, semblant surgir de la capitelle, l’intrigue. Des rires assourdis, des murmures, des soupirs lui succèdent. Est-ce possible ? Il lui semble que c’est la voix de l’homme qu’elle a aimé autrefois. Une voix bien timbrée et chaude. Il ne peut s’agir que d’hallucinations auditives. Pourtant tout lui paraît réel. Les battements de son cœur s’intensifient, sa respiration devient plus sonore et pulsative, des gouttelettes de sueur obscurcissent son regard et émettent un son très subtil.

Elle songe au parcours géographique et intérieur de l’anneau de Moebius qu’elle arpente sans cesse, mais là, elle l’entend dans sa version sonore, étrange, si bien écrite par Bach dans son Offrande musicale juste au moment où elle se rapproche mentalement de la falaise, dans ce paysage qui la hante depuis si longtemps. C’est une exécution simultanée de deux chemins d’aller et retour pour deux voix. Un canon qui monte à l’infini, un autre qui redescend, une marche en avant puis en arrière, à l’envers, et deux lignes mélodiques qui se superposent. C’est dans l’enchevêtrement de tous ces sons qu’elle perçoit le labyrinthe de sa vie.

proposition n°10

Pendant qu’il pleuvait fraîchement, elle s’était abritée dans la capitelle. Seules quelques gouttes iridescentes persistent dans le retour du soleil. Malgré l’humidité, elle s’assied sur le sol, le dos appuyé contre le hêtre. Le tronc est lisse, doux au toucher. De sa main gauche, avec délicatesse, elle ramasse une feuille humide. Elle en hume les senteurs boisées et trouve un nouveau calme empreint de sérénité. Ce parfum enivrant la transporte dans plusieurs lieux similaires traversés à d’autres époques de sa vie. Cette odeur de terre si unique lui a toujours fait l’effet d’un philtre empli d’une tendresse sauvage. Elle se souvient de l’explication donnée par deux géologues australiens dans les années soixante sur l’origine de cette odeur si particulière. C’est une réaction du nom de petrichor. Il s’agit de la réaction du soleil engendrée par une pluie froide sur une terre plus chaude. Le choc thermique créé entraîne la libération d’un liquide huileux à partir des racines et des rhizomes des végétaux. Cette huile est ensuite absorbée par les éléments environnants : les roches, les branches mortes, la terre, ainsi que l’air ambiant. Toujours ce va-et-vient entre le ciel et la terre se dit-elle. Et elle sourit en disant à haute voix ce nom dans lequel elle entend aussi « cœur pétri ». L’image l’amuse. Quoi, un cœur pétri comme un pain pour qu’il devienne souple et qu’il exhale ses meilleurs parfums !

Puis elle se lève, fait quelques pas, trébuche. Sa marche est interrompue par une branche qui écorche sa jambe droite. Rien de grave, mais un filet de sang s’écoule et rejoint le sol. Pour le maîtriser, avec son index gauche humidifié par de la salive, elle remonte le filet de sang pour tenter d’en stopper l’écoulement et d’en effacer la trace. Ensuite, elle porte à ses lèvres ce suc salé, âcre et elle se met à trembler.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
Cette page a reçu 234 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).