Huguette Albernhe | La porte à franchir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Des années d’enseignement et de recherche universitaires dans le domaine du langage et de la communication malgré le plaisir et les grandes satisfactions rencontrés, ont constitué une sorte de mur-frontière auquel je me heurtais sans même vraiment le mesurer. Toujours en contact étroit avec la littérature, je n’osais franchir le pas du travail d’écriture fictionnelle. Cette nouvelle expérience est pour moi la révélation d’un déblocage inespéré.
proposition n° 1

Elle a quitté la maison ce matin sans paroles.
Elle a une idée en tête. Elle marche plus vite qu’à l’ordinaire.
Elle dépasse le portail de sa résidence, tout près du port de Nice, regarde la mer, les bateaux en partance et quelques passants nonchalants ou sportifs concentrés.
Elle se précipite dans le garage qui est tout près, récupère une valise qu’elle a préparée depuis quelques jours, prend sa voiture et démarre.

Une senteur iodée l’environne. Des bougainvillées violettes sur une paroi rocheuse illuminent le paysage. Elle parcourt le boulevard, monte lentement, découvre une place libre, s’arrête et contemple la mer aujourd’hui bleu-marine puis grise puis turquoise. Trois zones de taille inégale, qui tour à tour attirent son regard. Chaque élément la stimule, l’éloigne de sa vie prosaïque habituelle. Ses perceptions ont déjà changé. Elle se sent enfin seule, mais rattachée à l’univers.

Elle a décidé de se rendre dans le Lodévois, au nord-ouest de Montpellier, région austère et fascinante, de revenir en cette région où voilà plusieurs années, elle a été bouleversée. Après plusieurs heures, le voyage s’achève, elle vient de l’atteindre.

Revenir pour retrouver le lieu d’expérience d’un sentiment et de sensations extraordinaires, au moment où elle avait brusquement décidé de s’arrêter sur cette route déserte et de faire quelques pas. Revivra-t-elle devant ce paysage grandiose, au bord d’une falaise, cet état et ces perceptions très fortes de dilution, d’envol, dans une joie extraordinaire ? Une énergie, une vibration intense l’avaient envahie quelques instants.

Revenir là pour essayer de retrouver ce qui ressemble au « sentiment océanique » évoqué par Romain Rolland et dont elle découvrira l‘expression à l’occasion d’une lecture quelques mois après.

La magie n’opère pas à l’identique. Elle est simplement avertie de ce qui pourrait se passer. Pourtant le souvenir peu à peu s’impose avec une acuité surprenante. Elle revit la scène, en savoure chaque parcelle avec une délectation plus grande.Temps et espace se confondent. Elle se dit qu’elle explore ce qui était déjà là, en y apportant une énergie nouvelle.

Revenir, c’est toujours vers soi, un soi plus riche, plus distancié. Elle visualise même toutes les ramifications qui se sont élaborées à partir de cette expérience et qui se sont développées autour du centre d’une sorte de sphère qu’elle explore sans cesse, imaginant des scénarios nouveaux, mais en fait déjà présents. Ils ne demandaient qu’à être observés, dynamisés, actualisés.

Elle a rêvé cette nuit, de parcours et de portes qui s’ouvraient les unes après les autres et qui ont fini par déboucher sur une clarté très vive et éblouissante. La fraîcheur du matin l’a réveillée, le soleil levant a apprivoisé de sa lumière progressive son regard. Quelle porte allait-elle choisir de franchir ?

proposition n° 2

Près de Lodève dans l’Hérault, en bordure du Larzac, c’est une entrée dans un paysage sauvage qui fascine le regard.

Un sentier entouré de haies de buis et de fougères conduit au plateau de l’Escandorgue à 850 m d’altitude. C’est là qu’il faut s’arrêter.

Des roches balsamiques aux formes humaines invitent au respect. Gardiens du lieu, ils accueillent ou repoussent les curieux. La falaise est à leurs pieds.

Une ouverture d’espace devant eux, un horizon de bleus variés. Deux monts parallèles se rejoignent dans leurs bases et forment un grand V. Le vert de la végétation est intense, des chemins tels des serpents parcourent les versants. Aucune habitation n’est visible. Aucune trace humaine.

Au-delà, des monts se succèdent en lignes parallèles, à des altitudes différentes, ce qui permet de les distinguer et qui accroît l’impression de profondeur. Des couleurs bleutées, bleu-marine, outremer se déploient avec subtilité.

Tout au fond les reliefs se confondent avec le ciel. Un halo les enveloppe tel un manteau de mémoire tissé de fils subtils engendrés par la vibration des contemplations portées tout au long des siècles.

proposition n° 3

Derrière il y a la forêt puis une petite route. C’est la Forêt de l’Escandorgue. Le minéral et le végétal ne cohabitent plus.

Seuls des hêtres, quelques chênes, des buis attirent le regard.. Un hêtre sans feuillage aux formes tortueuses surgit. Très haut, le tronc est parsemé de creux et de bosses de tailles inégales qui lui confèrent une sorte de vie tourmentée. Les branches très longues tels des bras articulées sont prêtes à retenir le passant égaré. Quelques pas et se dressent des pins rectilignes qui contrastent avec les hêtres. Tout s’accorde cependant pour former un univers étrange et harmonieux en même temps.

Regarder derrière en marchant ajoute un élément sensible. Le sol jonché de jeunes feuilles ou en décomposition imprime à chaque pas des sensations multiples. Tapis végétal irrégulier qui implique une pression souple pour s’adapter sans cesse. De petites roches cachées constituent autant d’obstacles à éviter pour ne pas perdre l’équilibre. Au sol une branche a une forme humaine, mais sans tête. Plus avant un rocher a le profil d’une femme. L’impression d’un univers clos grandit et contraste avec la vue sur le panorama vertigineux devant. Plus loin encore, une petite route surgit et signale le départ possible vers un autre univers.

proposition n° 4

Avancer, voir devant, se tenir droit au bord de la falaise prêt à s’envoler.

Derrière, la forêt énigmatique aux aguets pour retenir et questionner puis la route de la fuite ou des choix assumés.

Prendre un envol pour mieux voir l’ensemble en faisant le choix d’une altitude croissante et lente qui révélera bien des mystères.

Parcourir ainsi l’espace où se révèle progressivement un anneau de Möbius qui n’a ni début ni fin.

Avancer et revenir. Regarder derrière. Explorer le dessus, puis le dessous. L’intérieur devient extérieur puis l’extérieur devient l’intérieur. Mais c’est toujours la même bande avec un seul côté. On revient sans cesse en arrière tout en avançant.

Comprendre la permutation de chaque lieu traversé, une fois à l’endroit, une fois à l’envers. Avancer, tourner, se déplacer, revenir, être le même et différent à la fois. Une boucle sans fin. Les différents temps s’influencent, se juxtaposent et se recomposent.
Plus on s’éloigne et plus l’anneau semble traverser tous les champs de conscience et peut-être le secret de nos mémoires.

proposition n° 5

C’est le printemps. Le pas trébuche sur une pierre cachée sous les feuillages amoncelés sur le chemin. Un crissement se fait entendre. Une odeur de feuilles mortes monte au nez. Tous les sens sont tout à coup en éveil. Le chant d’un oiseau, un merle peut-être, ou une fauvette sollicite l’ouïe. Le regard s’élève pour apercevoir l’oiseau, seul occupant apparent d’un hêtre d’environ trente mètres de haut, à l’écorce gris clair et lisse. Il est sans feuillage. Sept branches sont cassées mais restent encore accrochées et pantelantes. L’on sait que les feuilles du hêtre sont marcescentes. Là, elles ont toutes disparu. Vraisemblablement, l’arbre a été terrassé par la foudre avide de feuillages.
Une branche étrange, la plus longue, prolongée tout au bout par trois simples feuilles d’une dizaine de cm et pointues à leur extrémité. À pétiole court, elles portent des nervures parallèles et présentent des bords sinueux. L’existence de ces feuilles pourrait faire penser que seule cette branche est vivante et a survécu à l’agression climatique. Sa couleur est différente, plus nuancée de variations. Cette extrémité, comme une main, semble s’avancer vers le passant.

Plus loin une roche ressemble à un profil de femme sans âge. Une mousse recouvre la joue tel un maquillage, le nez est bien droit, le front haut et plat, les lèvres bien ourlées. Quelques feuilles posées au-dessus du front auréolent le visage d’une chevelure dense et colorée de plusieurs nuances de beige, gris et roux. On pourrait croire que sa parole est figée, mais toute prête à exploser.

proposition n° 6

Étrange affaire. L’espace décrit n’est pas une ville, mais une nature sauvage. Le point de départ était là, une émotion qui avait eu lieu ici et qui a occulté la thématique de la construction de la ville avec des mots. C’est dire que l’émotion a été forte !

Il y a malgré tout des noms propres à énoncer sur le territoire du plateau et de la forêt d’Escandorgue. Des lieux dits, proches, comme le village de Roqueredonde où est installé depuis 1991 un temple bouddhiste tibétain, le Lerab Ling, à l’architecture très colorée, artificielle, qui ne s’intègre pas du tout dans ce paysage austère. Pas très loin, la chapelle romane de Saint Sauveur apaise le regard irrité. À regarder de plus près, on peut dénicher des écoles d’oiseaux qui élèvent leurs petits et une vie grouillante sous les feuilles des chemins, c’est la rue des Fourmis. Sous terre règnent peut-être des embouteillages de vers et d’insectes, mais aussi les dépouilles d’animaux qui ont fini de vivre. Ce sont les souterrains obscurs. De la place de la Main du Hêtre, le belvédère est visible, en partie cachée par les roches, gardiens du lieu ou vestiges d’un hameau. Le rocher à visage humain, posé à un croisement, du nom de carrefour de la Femme pensive, oriente le passant. Les épicéas rectilignes ressemblent à des colonnes d’une architecture étrange et difficile à dater. C’est la rue des Colonnes. La lune au-dessus des arbres dans ses variations de quartiers et d’intensité lumineuse est le grand lampadaire la nuit. L’absence de lumières artificielles confère à ce lieu la clarté d’un ciel étoilé enfin retrouvé.

Cet espace, comme une ville est un territoire vivant avec des quartiers, des voies de circulation, des places. On y ressent plus encore les vibrations des échanges tour à tour chaotiques et harmonieux entre la surface de la terre, le dessous de la terre et le ciel.

proposition n° 7

Elle est revenue. La première fois, elle l’avait cachée dans sa mémoire. Elle a cherché la capitelle, l’abri de bergers en pierres sèches. Lieu d’une première rencontre amoureuse, lit de la découverte de la plénitude des corps-esprits. Elle l’avait enfouie dans sa mémoire profonde parce qu’elle ne voulait plus relier cet espace à cet homme disparu pour toujours.

La capitelle est encore là, mais des pierres jonchent le sol. À côté de l’entrée, une ouverture nouvelle en forme de trapèze attire le regard. Sur le rebord inégalement creusé, des graines ont été posées par un randonneur ami des oiseaux peut-être. Sur l’ensemble de l’édifice, désormais, des branchages de taille irrégulière, des feuillages semblent tricoter les pierres entre elles et réaliser un maillage, un réseau de fils qui la maintiennent debout à moins qu’ils ne contribuent avec l’écoulement du temps à sa destruction. Nouvelle figure de minéral mêlé avec du végétal. L’équilibre règne encore, mais jusqu’à quand ? Elle pénètre à l’intérieur et acclimate son regard à la sombre lumière. Le sol est jonché de terre mêlée à des débris divers : petites pierres, morceaux de verre, insectes et une vieille bougie qu’avec émotion elle croît reconnaître. Est-ce possible après tout ce temps ? De nombreuses toiles d’araignées construisent un assemblage délicat de voiles. Elle essaie de retrouver l’endroit précis où ils étaient allongés, hésite et croit entendre des bribes furtives de mots prononcés autrefois.
La capitelle, à l’époque fréquemment visitée, témoigne aujourd’hui de son abandon inéluctable.

proposition n° 8

Oui, il pleut. Il pleut à toute allure sur le plateau et la forêt d’Escandorgue. La chute d’eau est d’intensité variable et sonore. Insectes et animaux se cachent. La main du hêtre faiblit, ploie sous les nombreuses gouttes froides qui de plus en plus fortes se transforment en un mur d’eau, transparent, mais implacable. La chevelure feuillue de la femme-rocher s’éparpille. Son crâne dénudé lui donne l’allure d’une chrysalide. Elle pleure et chante en même temps. Les chemins deviennent des pistes glissantes et brillantes. Les sons se multiplient et semblent appartenir à une partition de musique contemporaine. La vue du belvédère est obscurcie, des draperies de pluie tombent comme le rideau d’un théâtre. Les roches gardiennes du lieu demeurent inébranlables, mais ferment leurs yeux de pierre. La capitelle est inondée, les feuilles frémissent en recevant ce breuvage qui jaillit du ciel.

Il pleut, il pleut toujours. Le ciel lourd s’est rapproché de la terre et étanche son insatiable soif.

proposition n° 9

Elle est retournée sur le plateau. Le vent violent des dernières heures a aspiré un tas de feuilles pour en faire un siège végétal. Elle s’assied, les feuilles crissent. Elle ferme les yeux, écoute et voyage dans son rêve éveillé. La main feuillue du hêtre bruisse sous l’effet des ultimes soubresauts du vent. Elle se lève lentement, les pulsations de son pouls sont à peine perceptibles. Elle s’avance vers le hêtre, l’enlace et entend le son ténu émis par l’effleurement de l’écorce lisse. Elle penche la tête en arrière attirée par le bourdonnement d’insectes nerveux après les violentes rafales. Des pies-grièches écorcheurs s’envolent en émettant un gazouillis musical, des cris et des imitations successivement. Le masque noir des mâles invite à un bal mystérieux. Les fourmis toujours actives sillonnent le chemin. De presque imperceptibles notes arrivent aux oreilles. Une voix, semblant surgir de la capitelle, l’intrigue. Des rires assourdis, des murmures, des soupirs lui succèdent. Est-ce possible ? Il lui semble que c’est la voix de l’homme qu’elle a aimé autrefois. Une voix bien timbrée et chaude. Il ne peut s’agir que d’hallucinations auditives. Pourtant tout lui paraît réel. Les battements de son cœur s’intensifient, sa respiration devient plus sonore et pulsative, des gouttelettes de sueur obscurcissent son regard et émettent un son très subtil.

Elle songe au parcours géographique et intérieur de l’anneau de Moebius qu’elle arpente sans cesse, mais là, elle l’entend dans sa version sonore, étrange, si bien écrite par Bach dans son Offrande musicale juste au moment où elle se rapproche mentalement de la falaise, dans ce paysage qui la hante depuis si longtemps. C’est une exécution simultanée de deux chemins d’aller et retour pour deux voix. Un canon qui monte à l’infini, un autre qui redescend, une marche en avant puis en arrière, à l’envers, et deux lignes mélodiques qui se superposent. C’est dans l’enchevêtrement de tous ces sons qu’elle perçoit le labyrinthe de sa vie.

proposition n°10

Pendant qu’il pleuvait fraîchement, elle s’était abritée dans la capitelle. Seules quelques gouttes iridescentes persistent dans le retour du soleil. Malgré l’humidité, elle s’assied sur le sol, le dos appuyé contre le hêtre. Le tronc est lisse, doux au toucher. De sa main gauche, avec délicatesse, elle ramasse une feuille humide. Elle en hume les senteurs boisées et trouve un nouveau calme empreint de sérénité. Ce parfum enivrant la transporte dans plusieurs lieux similaires traversés à d’autres époques de sa vie. Cette odeur de terre si unique lui a toujours fait l’effet d’un philtre empli d’une tendresse sauvage. Elle se souvient de l’explication donnée par deux géologues australiens dans les années soixante sur l’origine de cette odeur si particulière. C’est une réaction du nom de petrichor. Il s’agit de la réaction du soleil engendrée par une pluie froide sur une terre plus chaude. Le choc thermique créé entraîne la libération d’un liquide huileux à partir des racines et des rhizomes des végétaux. Cette huile est ensuite absorbée par les éléments environnants : les roches, les branches mortes, la terre, ainsi que l’air ambiant. Toujours ce va-et-vient entre le ciel et la terre se dit-elle. Et elle sourit en disant à haute voix ce nom dans lequel elle entend aussi « cœur pétri ». L’image l’amuse. Quoi, un cœur pétri comme un pain pour qu’il devienne souple et qu’il exhale ses meilleurs parfums !

Puis elle se lève, fait quelques pas, trébuche. Sa marche est interrompue par une branche qui écorche sa jambe droite. Rien de grave, mais un filet de sang s’écoule et rejoint le sol. Pour le maîtriser, avec son index gauche humidifié par de la salive, elle remonte le filet de sang pour tenter d’en stopper l’écoulement et d’en effacer la trace. Ensuite, elle porte à ses lèvres ce suc salé, âcre et elle se met à trembler.

proposition n° 11

Elle décide de quitter ce lieu où elle sait qu’elle reviendra toujours. Elle monte dans sa voiture garée au bord d’une route départementale peu fréquentée et rejoint la commune de Lodève.

Elle aime bien flâner dans cette petite ville héraultaise et fréquenter un magasin très particulier nommé La Droguerie. C’est une caverne d’Ali Baba par la profusion d’objets qui en tapissent les murs, les étagères, les tables et même le sol près de la porte de derrière. Deux vitrines encadrent la porte d’entrée. Chaque mois un thème est développé. La propriétaire du magasin, Mado, à la belle chevelure rousse, réalise une mise en scène illustrant une saison, un anniversaire marquant, ou un événement historique. Les enfants, les passants y font une station attentive et commentée. L’entrée du client est signalée par un mécanisme qui imite la stridulation d’une cigale ! À l’intérieur, une table-bureau accueille la caisse, la balance et un énorme bocal de bonbons colorés pour les enfants. Puis trois petites allées étroites et sinueuses découpent l’espace. Un vrai dédale à parcourir. Aucun ordre n’est recherché, aucun regroupement catégoriel tenté. Alors il faut fouiner. L’on ressort souvent avec des objets inattendus, des élastiques, des plumes d’oiseaux, des conserves, un carnet, un stylo dont l’achat n’était pas prévu avant d’entrer.

On discute avec Mado de la pluie et du beau temps, de ces « fous », mais tranquilles adeptes du temple bouddhiste qui n’est pas loin. On échange sur les huiles essentielles qu’elle a expérimentées, le gâteau à la cannelle dont elle a régalé ses amis, et la dernière aventure arrivée à sa fille. La clientèle n’est pas très nombreuse, mais elle est très fidèle. Chacun entre dans le magasin en souriant et avec l’envie de partager une nouvelle, un potin, une expérience. Le chaos de cet espace par son excès crée paradoxalement une harmonie apaisante.

Elle a eu des nouvelles de madame B, veuve d’une personnalité du village, cleptomane à ses heures de boîtes de sardines à l’huile d’olive exclusivement. Depuis bientôt dix ans, madame B entre dans le magasin, achète quelques victuailles puis disparaît quelques secondes pour récupérer sa boîte. Mado l’avait surprise un jour grâce à un miroir astucieusement placé, mais elle n’avait rien dit. C’est ainsi que Mado surveille toujours son stock pour que madame B ne soit pas agacée, voire attristée par le manque. Il y a aussi l’ancien rugbyman, José, qui vient acheter uniquement pour voir Mado et lui faire quelques compliments. Thomas, de temps à autre, apporte sa guitare et interprète une chanson de Brassens. Quand il fait beau, Mado sort une petite table ronde de jardin, l’installe juste à côté de la porte avec deux chaises. Elle choisit son invité, lui offre un café ou une boisson. Sur la table, comme dans un coin du magasin où est posé un tabouret, il y a des livres, des bandes dessinées à feuilleter librement.

Dans le village, ce bazar était, il y a quelques années, la préfiguration d’une supérette. Cependant, dans le premier il y a une âme, dans la seconde uniquement de la stratégie mercantile. Le bazar de Mado, la résistante, est un microcosme loin des violences de la ville. On peut s’y faire tout de même une idée du grand bazar de la vie.

proposition n° 12

Elle flâne dans Lodève après avoir quitté le bazar de Mado. Elle parcourt la rue Cardinal Fleury, et bien d’autres rues avant d’atteindre la Place du marché et de s’arrêter devant la Halle Dardé qui n’a plus la fonction de halles depuis longtemps. Curieux bâtiment fait de pierres de Lens et de verre et dont l’histoire est chaotique. On peut y déambuler et regarder aussi à l’intérieur quand on est dehors. On peut faire le tour du bâtiment. De l’intérieur on voit aussi l’extérieur. Il y a une porte vitrée surmontée d’un chapeau en demi-cercle en verre. Elle est entourée de chaque côté par deux ouvertures vitrées. Les dimensions sont identiques. Les mêmes fenêtres vitrées au nombre de cinq se retrouvent sur les côtés de l’édifice. L’ensemble est donc très ouvert et lumineux. Les immeubles de la place se reflètent sur ces surfaces de verre, ainsi que les lumières extérieures et le soleil. Cela contribue à rendre ce bâtiment énigmatique et attirant. En y pénétrant, elle ressent toujours une impression de fascination. Elle relève une constante en parcourant son histoire. Oui, il s’agit bien d’un lieu de passage et de déambulation depuis ses origines, mais elle note aussi combien il a été dédié à des activités contradictoires . En effet, il fut d’abord une église où le sculpteur, Paul Dardé, un enfant du pays, adulé puis controversé, découvrit un autel païen. Puis ce fut une Halle en 1819, puis un lieu que la morale réprime. On imagine alors d’épais rideaux pour cacher l’innommable ! Ce fut par la suite une bâtisse soumise à l’abandon et enfin sauvée in extremis pour devenir un espace d’exposition. À l’intérieur, elle a plaisir à retrouver trois grandes oeuvres de Dardé. Au milieu est posée la première, une immense cheminée en pierre, cuivre et peinture ! Elle raconte l’évolution de l’humanité, le travail des laboureurs et reprend les contes de Perrault. Il y a la deuxième, à côté de la cheminée, un Christ aux outrages monumental. C’est la douleur, l’amaigrissement, le regard perdu qui sont révélés. La troisième est un moulage de l’Homme de Néandertal, l’original étant exposé à la grotte des Eyzies en Dordogne. Voyage à travers le temps. Elle se demande comment un espace situé au coeur de la ville a-t-il pu connaître autant de destinations ? Encore un bazar se dit-elle ! Ces variations l’amusent profondément. Les lieux ne sont-ils toujours pas interprétés en fonction des besoins, en fonction de choix moraux, politiques et idéologiques !

Paul Dardé était un enfant du pays, rebelle, dérangeant et rejeté. D’abord célèbre puis oublié, contesté et misérable à la fin de sa vie. Lodève aujourd’hui a oublié son rejet bourgeois. Au contraire, dans la Halle Dardé et dans son nouveau musée, l’artiste occupe une grande place. Les ambitions culturelles de cette localité à l’origine très ouvrière et avec des notables très influents trouvent en Dardé un bon support pour le rayonnement de la localité. On pourra longtemps entrer, sortir, déambuler, traverser cet espace, se laisser porter par la vision de Paul Dardé un artiste visionnaire et contestataire.

proposition n° 13

C’est le crépuscule. La Halle Dardé est fermée depuis trois heures. Toutes les lumières intérieures sont éteintes. De rares voitures et passants circulent. La Halle est mise en majesté de par sa situation au carrefour de plusieurs rues et de l’espace qui la précède. De chaque côté, une rue étroite et des immeubles de hauteur inégale, de deux à trois étages. La rue qui débouche sur la Halle est plus large et bordée de cubes de pierres grises pour éviter des stationnements gênants et inesthétiques. Depuis l’un des cubes de pierres, une vision de l’ensemble s’offre à nous. À leur suite, des sphères d’acier d’une trentaine de centimètres de diamètre longent à espaces réguliers les trottoirs arrondis qui confèrent à l’édifice la place noble qu’elle sécrète. Sur la terrasse elle-même en demi-cercle, des sphères d’acier identiques protègent l’accès. Un jeu de lumières et de reflets sur les ouvertures de verre de la Halle et sur les sphères, transforme le bâtiment, lui donnant à la fois légèreté et magnificence.

La pierre de Lens, extraite non loin de là dans le Gard, en est la pierre de construction. Elle encadre les nombreuses ouvertures de verre. Cette pierre calcaire est de couleur variable blanc, beige et jaune sur un fond assez uniforme. En fonction des lumières, les grains presque imperceptibles et les fines lamelles cristallines brillent et s’éteignent tour à tour. La base de certains murs présente une couleur plus sombre, marron-gris-noir par endroits, taches d’humidité persistantes.

Ce bâtiment, tel un phare, fascine le regard. Et de son intense intériorité, par la présence des œuvres de Paul Dardé qu’elle contient, émane une énergie, des vibrations qui inondent l’ensemble de la ville à la condition que l’ouverture d’esprit soit au rendez-vous. Elle lui offre le pouvoir, l’épaisseur dont elle pourrait manquer. Elle la met en garde, en vigilance face à un monde de plus en plus destructeur. Elle lui révèle une vision fractale du monde au travers de tous ces reflets et d’un destin humain et artistique hors du commun.

proposition n° 14

De la petite table installée devant le bazar, il est clair que le regard peut se porter sur les silhouettes qui passent sans s’arrêter, sur celles qui entrent ou sortent, sur celles qui hésitent à venir, sur celles qui font un signe de la main. Le temps est là pour bien les discerner. La femme au pantalon large et flottant arrive après avoir trébuché sur une pierre et s’être rattrapée avec grâce. Ses cheveux noirs encadrent un visage régulier, lisse et jeune. La trentaine, sûrement ivre d’expériences nouvelles. Un homme âgé, avance à petits pas bien cadencés et sûrs. Il a de la prestance pour son âge et un charme indiscutable porté par un regard d’un bleu intense. Il s’arrête, se retourne puis finalement entre dans le bazar. Il en ressort, le panier bien rempli de légumes et de bouteilles de vin. Ce jeune homme aux cheveux frisés, à la chemise blanche et le col ouvert, en jeans, qui passe un vélo à la main et une guitare dans le dos, ne s’arrête pas. Il a l’air préoccupé, il ralentit sa marche, tourne la tête vers le magasin, hésite et repart. Quel beau petit garçon approche ! Il a une dizaine d’années. Il tient un porte-monnaie à la main. Il vient chercher des bonbons, toujours les mêmes. Il sait qu’ici il aura en plus des friandises achetées, un supplément offert qui varie presque chaque fois : une réglisse ou une sucette. Une petite fille, assez jolie, sur une trottinette approche. Sa vitesse d’arrivée indique qu’elle est casse-cou. Elle est souriante et un peu timide. Une femme blonde, la soixantaine semble venir faire des courses, elle porte un panier. Elle est habillée d’une robe courte, arbore un maquillage appuyé et des lèvres anormalement ourlées. La démarche est étudiée, mais parfois un peu vacillante. Elle fait un signe de la main, mais ne s’arrête pas. Elle a l’air pressée. Un homme, la cinquantaine, sportif, le tee-shirt moulant qui met en scène un torse dont il semble très fier passe son chemin la tête haute. Il tient une sacoche énorme au contenu inconnu. Décidément quel lieu d’observation cette terrasse du bazar de Mado !

proposition n° 15

Je ne comprends pas pourquoi elle s’obstine à se rendre si souvent dans ce coin sauvage des Cévennes et à déambuler ensuite à Lodève, cette ville moyenne qui a priori n’emporte pas une grande adhésion ! cela vous étonne-t-il aussi ? mais à propos de quoi au fait, de la fréquentation d’un des lieux seulement ou qui plus est, des deux ! je comprends bien qu’elle a des raisons sentimentales, un premier amour disparu à jamais, un lieu qui en a gardé un profond souvenir, une émotion exceptionnelle d’intensité devant un paysage singulier, oui, mais enfin que de sensibilité exacerbée devant un arbre, une pierre, un feuillage, une capitelle ! et pourquoi pas un dolmen, je sais qu’il y en a un pas très loin du nom de Coste Rouge qu’elle ne connaît peut-être pas, je lui en dirai deux mots tout de même, je pense que je retiendrai son attention, certes, elle s’est rendue dans un lieu plus vivant, à quelques kilomètres de là, mais enfin là aussi, Lodève n’est pas une ville très attractive, oui je sais il y a le bazar de Mado et ses fidèles dont je vous le dis tout net, je ne fais pas partie, pour une raison que je crois simple, je manque de fantaisie et de lâcher-prise, enfin c’est ce que ma compagne me répète à longueur de temps ; elle a besoin de parler, elle, et de sa supposée fantaisie, d’ailleurs je suis sûr que Mado ne l’apprécierait pas et qu’elle ne lui offrirait pas de café ! Mado sait repérer les personnes sincères, et considère bien cela, cher lecteur, c’est ce que je remets le plus en cause chez ma compagne ! elle qui n’aime pas cette vagabonde sentimentale, je la soupçonne de l’envier, pour justement ce dont elle manque, la capacité d’être émue, la capacité d’imaginer, de vivre plusieurs vies en même temps ! et l’avez-vous bien noté, sa fascination pour ce sculpteur, Paul Dardé, originaire d’Olmet près de Lodève, personnage bizarre, controversé ou adulé, qui a fait dans les années 20-30 des œuvres surprenantes, un Faune ricanant, un Christ aux outrages émacié, un monument aux morts de 1914, atypique, une de ses œuvres, La Douleur, est exposée au Musée d’Orsay ! ma compagne ne l’aime pas du tout, quelle honte dit-elle de représenter un soldat mort, les jambes écartées, — je préfère les vrais héros bien droits et prêts à braver l’ennemi ! tiens, la rêveuse arrive, souriante en se dirigeant vers moi, revient-elle de la forêt d’Escandorgue ou bien sort-elle encore de la Halle Dardé ? je suis content, je vais lui annoncer la prochaine réouverture du musée dans laquelle il y aura plusieurs œuvres de Dardé et une expo sur le thème du Faune, Picasso sera là aussi — et je lui proposerai d’aller à Olmet ! — comment vas-tu, lui dis-je ? — bien, je viens de découvrir un peintre énigmatique peu connu malgré sa valeur je trouve, c’est François de Nomé, une curieuse personnalité, doublée avec celle de son ami Didier Barra, ils se sont fait appeler Monsieur Desiderio, et je t’en parlerai sûrement prochainement, car je viens de trouver un point commun entre Dardé et Nomé enfin Monsu Desiderio, je veux encore le vérifier, — tu m’intrigues une fois de plus, tu m’en parleras donc lorsque nous irons à Olmet si tu es d’accord.

proposition n° 16

J’essaie de la comprendre. Que vient-elle chercher ici, sur le plateau et à Lodève et qu’entend-elle par la citation d’un sculpteur et d’un peintre bicéphale ? Je cherche à la comprendre, face à tout ce qu’elle convoque ; j’ai envie de lui dire, concentre-toi un peu plus, trouve ton fil directeur, celui qui t’anime peut-être depuis toujours. Elle aime revenir vers le passé, le sien et celui de deux artistes par exemple. Pourquoi pense-t-elle voir une vérité dans les facettes qu’elle observe comme si elle tenait dans sa main un miroir panoramique ? Elle a besoin de solitude, mais aussi de contacts. Le désir de la vue d’une falaise, d’instants de vie dans une nature sauvage et ceux vécus dans une petite ville précisément autour de la petite table de Mado qui concentre tant d’aspects et d’attitudes. Regarder, observer, participer aussi, mais avec légèreté. Ainsi être ici et ailleurs, tenter de percevoir les liens invisibles qui existent entre les êtres et au travers de toutes les époques, serait-ce insensé ! Dardé passait dans cette rue, la trace de son énergie n’y est-elle pas toujours perceptible. Lors d’une ballade à Olmet, elle a voulu me révéler des points communs entre ces artistes dont elle parle si souvent. C’est étrange ! Dardé s’empressait de récupérer lors de toute démolition ce qui lui paraissait intéressant, surtout s’il s’agissait de vestiges anciens. Il les récupérait et les utilisait ensuite dans ses créations. Nomé lui, trois siècles plus tôt, dans ses ballades à Rome, recherchait les ruines, les morceaux, les débris qui ensuite l’inspiraient dans la création de ses architectures chaotiques et surprenantes. C’est cette attitude qui lui parle. Repérer dans ce qui est ancien ce que l’on va pouvoir réintégrer, interpréter. Pas de table rase alors que, déplore-t-elle, c’est ce qui caractérise notre société, dans laquelle de moins en moins de curiosité s’exerce à l’égard d’auteurs, d’artistes d’époques antérieures. L’épaisseur de la vie que constituent toutes les références vivantes que l’on peut ressentir et repérer n’existe plus. Seule l’immédiateté vide et stérile fait sens. Alors je suis sûr que, pour elle, aller sur le plateau, c’est retrouver des souvenirs certes, mais aussi rencontrer une énergie plus cosmique, celle qui la relie peut-être à des mondes multiples. Rejoindre Lodève c’est partir à la recherche d’un artiste qui a su s’inspirer de la mythologie, de figures dramatiques et d’événements de son temps et qui a mené une vie sans concessions à toutes les formes de pouvoir.

Lodève a connu un événement particulier fin janvier 2017 : l’Inside Out de JR. Ce célèbre photographe français qui dans les lieux les plus pauvres du monde entier ou pour illustrer une grande idée de tolérance par exemple rassemble et expose des photographies monumentales en noir et blanc. Cela a concerné 193 habitants de Lodève qui avaient pour consigne de sourire. Leurs photographies de très grand format ont été affichées sur plusieurs lieux et murs publics et privés de la ville dont la Halle Dardé. Une image positive et internationale de Lodève a vu le jour. Cela représente un faible pourcentage de la population certes. Cela a peut-être construit une cohésion sociale, redonné un regard positif sur les personnes invisibles, mais n’est-ce pas la fabrique d’une illusion ! À moins que n’aient été captés des sourires de résistance. Le Faune ricanant de Dardé aurait occupé une belle place en contrepoint devant la Halle par exemple ? À l’époque il s’agissait de critiquer des bourgeois, des faiseurs, des hommes de pouvoir politique ou économique. Elle aurait souhaité que JR s’empare du Faune même sous la forme d’un cliché, l’impose. Il aurait conféré à tous ces sourires une signification plus profonde. À bas les conformismes moraux et artistiques, à bas la bêtise et l’arrogance.

proposition n° 17

Elle est revenue sur le plateau. Il avait beaucoup plu et beaucoup d’orages avaient tonitrué. La couleur et l’aspect de la terre avaient changé. Il n’y avait plus de nuances, elle était devenue visqueuse. Ses chaussures glissaient. Triste image, le hêtre n’était plus visible depuis le premier point où elle l’apercevait d’habitude, là où chaque fois elle lui adressait presque un geste de la main ou lui déclarait à haute voix, voilà je suis là enfin ! Elle avait accéléré le pas, avec inquiétude. Le hêtre était à terre, foudroyé pour la deuxième fois. Mais cette fois-ci, la gravité était plus grande. C’était un gisant, qui ne se relèverait plus jamais. Elle s’était penchée, avait caressé son écorce, elle lui avait parlé et manifesté toute sa tristesse. Elle avait recherché la branche qui ressemblait à un bras et ses trois petites feuilles qui lui restaient et qui lui faisaient penser à une main végétale. Oui elles étaient bien là et en piteux état. Déchiquetées, elles laissaient apparentes les nervures. Elle s’était saisie de l’une d’elles et elle avait souri face au surgissement d’un souvenir d’enfance oublié : elle aimait découper une feuille d’arbre, souvent de platane et ne conserver que les nervures qu’elle suivait ensuite d’un doigt en variant les chemins suivis. Puis elle s’était avancée vers la capitelle où elle pensait se plonger dans un merveilleux souvenir, sa première grande rencontre amoureuse. Avant de l’atteindre, elle avait glissé sur le chemin, les semelles de ses chaussures avaient doublé d’épaisseur par l’adhérence de la terre devenue collante. Elle avait pénétré dans la capitelle, pris une grande respiration. Son regard avait été attiré comme la dernière fois par la vieille bougie si caractéristique, par sa forme en pyramide, sa couleur bleu intense et son initiale M qui était déjà là à l’époque. Sous l’emprise d’une émotion subite, comme celle que l’on éprouve à l’écoute d’une mauvaise nouvelle, elle avait ressenti une pâleur décolorer son visage et elle s’était appuyée contre la paroi rocheuse. Elle venait de se rappeler qu’elle avait emporté la bougie comme souvenir dès la première rencontre ici. Lors de ses précédents passages, elle n’avait pas noté cette étrangeté. Ainsi, se dit-elle, si la même vieille bougie est présente, c’est qu’il était venu là avec une autre. Elle lui en avait offert deux ! Une fêlure tout à coup. Ce qui l’avait le plus attristée, c’est que ce lieu, qu’elle croyait unique pour elle, ne l’avait pas réellement été. Et c’était cette répétition qui la choquait. Pour elle, il n’était pas insupportable d’avoir été remplacée, mais il était irrecevable que ce soit au même endroit avec le même décor, à la même douce lumière. Alors pour la première fois, nerveuse et rapide, elle avait quitté le plateau d’Escandorgue et avait regagné Lodève. Ses pensées étaient sombres. Ce ne serait plus jamais pareil. Seuls la falaise et son paysage de mer profonde et bleue l’emporteraient toujours, mais certains jours elle éviterait le passage par la capitelle.

À Lodève, le ciel était gris, la ville quasiment déserte et la petite table et les chaises de Mado avaient été mises à l’abri. La Halle Dardé était exceptionnellement fermée. Un chat avait traversé la rue, une mère et son enfant aussi. L’enfant pleurait et tournait la tête sans arrêt en arrière et criait « je veux regarder la pluie tomber ». Ce qui provoquait le geste brusque de la mère qui secouait chaque fois le bras de l’enfant pour qu’il marche plus vite. Elle se dit alors que malgré les feuilles de mélancolie qui étaient tombées sur elle, elle s’en remettrait très vite, car en définitive, tout cela n’avait pas vraiment d’importance.

proposition n° 18

Quelle porte allait-elle choisir de franchir ? C’est la question qu’elle se posait depuis longtemps. Choisir une porte pour entrer ou sortir ou les deux actions peut-être. Entrer et sortir suivant la situation, suivant l’aventure. Peu lui importait la nature de la porte, ce qu’il fallait c’était qu’elle la choisisse bien. Oui, mais choisir une porte, pour quoi faire ? Franchir oui, mais pour aller où ? C’est bizarre on dirait qu’elle veut à tout prix franchir une porte sans trop savoir pourquoi et en ignorant le lieu qu’elle va atteindre ? À moins qu’elle ne veuille pas dire les vraies raisons du franchissement de la porte. Mais au fait s’agit-il bien d’une porte physique, je veux dire en bois, en fer, en verre qu’elle souhaite à tout prix franchir. Parce que ce n‘est pas la même chose. Si elle est en verre par exemple cela laisse plutôt supposer qu’il s’agit d’une porte de magasin ou de bureau ou d’hôtel, alors que si elle la choisit en bois elle peut être extérieure ou intérieure dans une maison, un appartement ou un hôtel. Elle peut être fermée à clé. Si elle n’a pas la clé, elle pourra choisir de franchir la porte, mais elle ne le pourra pas. Il faudra alors qu’elle cherche à se procurer la clé de façon à pouvoir franchir ladite porte. Mais s’il s’agissait d’une prison elle n’aurait jamais la clé, elle pourrait franchir la porte contrainte et forcée et la refranchirait dans l’autre sens seulement à sa remise en liberté. J’espère bien qu’il ne s’agit pas d’une porte de prison ou alors qu’elle soit dans le sens de la sortie. Elle peut aussi vouloir franchir la porte en bois du jardin ou bien celle du parc en fer pour se promener, pour rêver, pour s’aérer. Elle entrera, et sortira toujours en extérieur.

Mais au fait elle songe peut-être à une porte métaphorique. Mais alors, que voulez-vous dire ! Encore une approche intellectuelle qui veut faire bien en utilisant de jolis mots obscurs pour simplement dire qu’elle envisage de franchir une porte. Comme si l’on pouvait vivre sans franchir de porte. Existe-t-il un monde sans portes ? On franchit des centaines de fois par jour des portes même si on ne les a pas vraiment choisies. Donc on peut dire que tout être humain franchit des portes, est dans l’obligation de les franchir, pour son travail, sa vie de tous les jours. La question alors, si on lit de plus près la phrase initiale en italique, c’est qu’elle peut se trouver devant des portes qu’elle doit choisir ou pas de franchir. Là cela devient plus compliqué. Par exemple, elle peut choisir de franchir la porte de sa salle de bains à 8 h du matin et jamais après ! Elle peut choisir de franchir la porte de ce bar de mauvaise réputation ! Elle peut choisir de franchir le portail de cet hôtel même s’il se trouve à deux pas de chez elle et donc avec des raisons qui lui appartiennent. Des raisons psychologiques, affectives ou des raisons stratégiques particulières peuvent l’entraîner à choisir certaines portes. Quant aux portes métaphoriques qu’il ne faut quand même pas esquiver, c’est drôlement compliqué. Quelles sont celles qu’elle franchit dans ses rêves et qui la propulsent dans d’autres mondes, dans des lieux insolites ou encore espère-t-elle franchir les portes du ciel, ou craint-elle celles de l’enfer ou mieux, songe-t-elle à apprivoiser sa mort pour franchir celles du cosmos.

proposition n° 19

En Inde, à Pondichéry, dans la rue Romain-Rolland, une petite table et deux chaises placées sous un arbre majestueux, géant, un banyan ou figuier de l’Inde. Sa hauteur atteint plus de 30 mètres, ses grandes feuilles protègent du soleil intense. Un repos sous cet arbre si particulier laisse un souvenir impérissable. Observer ses racines développées à partir de ses branches révèle des ramifications sans fin. Étrange lien. La branche fait une racine et la racine consolide la branche. On ne sait si ce sont les racines qui s’élancent vers le haut ou si ce sont les branches qui se dirigent vers le bas. Symboliquement, l’arbre unit le ciel et la terre. À Chennai, émotion face au regard d’un jeune mendiant assis sur une chaise roulante au bord d’une rue bruyante et colorée. Partage d’un verre de thé. Intensité des regards et trouble réciproque. Beauté de son sourire. Tristesse de la séparation. Au bord de l’étang de Thau, un jour de brume, et de la confusion du ciel et de l’eau dans laquelle le regard plonge, se perd, s’envole, s’évanouit. À la surface de l’eau, une calligraphie constituée par les parties émergées des armatures des parcs à huîtres est perceptible et tente de nommer l’indicible. Sur la lagune à Venise, en hiver, un jour d’aqua alta, un envol du regard dans la brume envoûtante où tous les regards se perdent et prennent appui quand c’est tout à coup possible, l’espace d’un instant, sur la Salute et le Grand Canal. À Rome, traverser plusieurs siècles, parcourir un musée à ciel ouvert intriqué dans la ville moderne très vivante, entendre les multiples klaxons tonitruants tout en ressentant avec intensité l’épaisseur de l’histoire. Contempler des vestiges et des monuments qui rappellent l’éphémère et la vulnérabilité. S’arrêter sur le Forum et croire entendre les conversations de l’époque, puis atteindre les Thermes de Caracalla et imaginer prendre un bain chaud mêlé aux anciens Romains. Emprunter un escalier visible à l’entrée du petit village italien de Grimaldi proche de Nice et lancer son regard au loin. Dans ce lieu d’une grande beauté, de maisons de pierres, perché au-dessus de la mer, l’escalier raide et tortueux, bordé de bougainvillées, d’agaves et d’aloès, relie la mer, la terre et le ciel. Une petite table attend devant une maison.

Nous sommes faits de sève, de sang et de pierres. Nous sommes articulés entre le ciel, la surface de la terre et le dessous de la terre. Tous les lieux rencontrés le rappellent. Lancer le ballon qui emportera toujours la trace subtile du point initial et parcourir avec lui des paysages, des villages et des villes, sous des latitudes variées et y retrouver les mêmes résonances profondes. Sphère aux multiples facettes et pourtant une, reflet de notre mémoire et de notre singularité. Sur ce parcours, déambuler dans ces lieux repérables, vers lesquels on va, on revient, on regarde d’en haut en une vue panoramique puis par un bout de la lorgnette en dessous, un petit détail parfois. Arpenter cet espace-temps où tout se confond, se répond, s’entrechoque. Voir, ressentir, écouter des sensations et des sons divers et essayer de capter l’essentiel avec la folle rage de Philip Glass dans sa création musicale Mad Rush.

proposition n° 20

La ville de Lodève. Il est tard. La nuit est éclairée par une lune montante très brillante. Le bazar de Mado est désert. Mado est partie jusqu’au lendemain. La petite table et les deux chaises près de l’entrée ont été mises à l’abri. La vitrine garde une lumière qui change de couleurs passant du rouge, au bleu, au jaune puis au vert. Étranges variations qui à chaque passage modifient l’aspect de la myriade d’objets contenus dans ce bazar si original. Une chorégraphie s’installe, passionnée au rouge, intériorisée au bleu, contemplative au jaune, énergique au vert. Changement de perspective. Un léger souffle d’air au travers de la porte mal jointe agite des morceaux de ficelle et de raphia accrochés au mur et prêts à tout dépannage. Des craquements du bois des vieilles étagères remplies de boîtes de conserve, de produits ménagers ou destinés au jardin, animent cette population hétéroclite. Des sonorités s’organisent en une chaîne subtile. Un grand râteau suspendu, en est peut-être le chef d’orchestre. Sur la table près de la balance vide et de la caisse, un stylo et un papier où sont inscrites des notes de musique sûrement celles du guitariste qui vient souvent voir Mado et qui sautillent à chaque modification de lueurs colorées. Au fond du magasin, le petit pouf où s’entassent quelques livres et bandes dessinées attend avec mélanciolie ses fervents lecteurs. Deux d’entre eux sont restés ouverts, lectures peut-être interrompues par la fermeture du bazar et qui reprendront quelques heures plus tard. Suspendus sous une étagère des vêtements de travail se contorsionnent lorsque le Mistral s’infiltre. Ces presque humains sont les habitués de la nuit. Un miroir, nouveauté dans ce lieu, semble tout surpris de l’agitation colorée qui se reflète selon un rythme assez rapide. Métamorphose des objets, tour à tour avec leur visage courant ou avec des déformations grotesques. Trois souris libèrent leur énergie, arpentent les chemins enfin libres en quête de miettes distribuées à leur insu par des enfants impatients d’ouvrir un sachet de biscuits lors de leur dernière visite. Elles ne s’approchent pas trop des paquets de farine ou de pâtes, car des pièges ont été répartis et placés avec beaucoup d’intelligence. Ainsi le clan des souris a intériorisé les règles, ne prend pas de risque et se contente des miettes et du morceau de pain que Mado laisse volontairement dans un coin du magasin à leur intention. Des loirs habitants des combles dansent une sarabande troublante. Ce monde de la nuit règne avec une intensité mystérieuse dans ce bazar qui a un visage pour la nuit et un autre pour le jour.

proposition n° 21

Œil acrobatique lancé à l’assaut de parcelles de la table de travail, par une ouverture de 2 cm de diamètre, correspondant au diamètre du pouce, dont la mesure vient d’être prise pour la première fois de sa vie. Œil positionné pour un mini-voyage sur place, avide de découvertes dans ce monde pourtant familier, avec escales non définies à l’avance. Sur le plateau de travail en bois de merisier, au ton chaud, vision d’un tronçon de rigole entre deux planches disjointes par le travail du temps , de petites poussières blanches y reposent, une miette de biscuit, une fourmi à la présence incongrue et au passage rapide qui perturbe l’installation ; déplacement latéral, tout près, des lignes marron foncé tortueuses et remplies d’une substance de comblement , traces de passages de vers du bois dont le parcours a été interrompu et figé ; focus sur une des stries harmonieusement gravées d’une timbale d’argent, vieux cadeau de naissance, désormais pot d’accueil de nombreux stylos et crayons ; une note sur un bout de papier : le Faune, espiègle et paresseux, de Paul Dardé ; une petite tête de dragon, noire et beige sur un sous-main d’inspiration orientale ; le nombril d’un bouddha rieur ; la roue de la souris noire, argentée sur les deux cercles parallèles avec la partie centrale noire et striée ; un écouteur, petite boule insolite ; le talon d’une chaussure sur une vieille photo en noir et blanc ; le capuchon transparent d’un stylo ; une plume d’oiseau ; sous le bureau : des fils-réseau souterrain ; la petite lumière rouge d’un bafle noir et brillant ; la tête d’une coccinelle dessinée sur un carnet ; fermeture éclair noire d’une pochette rouge ; trois couleurs différentes de carnets superposés : noire, bleue et orange ; le fond d’une tasse avec trace sombre de café ; une règle avec distinction des chiffres 7-8-9 ; un petit tube de crème hydratante pour les mains ; une note écrite en rouge sur papier blanc : Lomé+Barré=Monsu Desiderio ; le coin fêlé en toile d’araignée de la vitre du téléphone ; l’ouverture-œil laissée tomber au hasard sur le clavier : lettres perceptibles : g-h-j-b-n ; un morceau d’enveloppe avec un timbre suisse ; des touches de commande de la tente extérieure pare-soleil : < et > ; des marque-pages post-it rouges et bleus dans leur petit étui de plastique transparent et préhensiles par une languette extérieure à l’étui ; lumière bleue du grand écran dans sa partie inférieure, sur la bande de commandes ; le fil du clavier, petit serpent gris et frêle qui relie le clavier à l’écran ; cohabitation de plusieurs fenêtres : caractères principalement noirs, polices et tailles différentes. Sur la gauche, le portable : dossier AFB2018 ; un morceau de miroir avec les reflets verts de feuilles d’un benjamina ; la jointure de l’articulation d’un bras de lampe noire ; un petit trou dans une feuille de papier, dispositif magique pour mieux voir, pour repérer l’inhabituel, le permanent et le temporaire, le familier et l’étrange.

proposition n° 22

Ma première cuisine, jeune enfant, à Montpellier, au premier étage d’un immeuble modeste dans une rue populaire et cosmopolite, rue de La Verrerie Haute, à deux pas de la rue de l’Université. Une cuisine restangulaire, de 15 m2 environ, avec une fenêtre à l’extrémité, recouverte de rideaux blancs et d’une fermeture à guillotine en bois gris et grillage gris contre les moustiques ; deux épais volets de bois plein et gris la protégeaient ; au sol un lino représentant des carreaux ; une table en bois blanc recouverte d’une toile cirée avec des fleurs entourée de six chaises de la même matière et couleur ; un buffet de bois blanc aux multiples étagères et tiroirs ; un évier en porcelaine blanche et au-dessus un chauffe-eau à gaz qu’il ne fallait pas oublier d’éteindre le soir. La pièce maîtresse : la cuisinière en fonte à charbon avec le four, les plaques de circonférences différentes, et sur la gauche une partie nommée la bouillotte que l’on remplissait d’eau et qui permettait par un petit robinet de récupérer de l’eau chaude. On faisait la cuisine sur cette cuisinière qui en même chauffait l’appartement ; il fallait descendre à la cave chercher le charbon que l’on mettait dans le seau à charbon en fer noir qui passait son temps à côté de la cuisinière ; un tisonnier pour remuer le feu, attraper les plaques et une pelle, accessoires accrochés sur le côté de l’appareil à une barre qui était fixée sur le côté ; tout près une sorte de chiffon gris un peu métallique, mais très fin servait à récurer les plaques ; il fallait qu’elles soient toujours propres et brillantes ; le parfum caramélisé du plat rempli de pommes sucrées avec du sucre vanillé, sortant du four, maintenu avec grande précaution par les mains fines de ma mère, revient à la mémoire visuelle et olfactive. Sur une étagère un pot à lait, une cafetière bleue en émail, une théière en porcelaine blanche décorée ; sur une autre étagère en entrant à droite, était posée une radio ; au plafond un globe blanc qu’il fallait régulièrement nettoyer, car il devenait facilement le réceptacle de mouches et moucherons calcinés ; des grésillements, des glouglous, des sons de voix, des rires refont tout à coup surface ; deux ou trois bibelots sur le buffet : une statuette qui changeait de couleur en fonction du temps, une petite boîte en porcelaine avec l’image de la Tour Eiffel, un vase avec toujours des fleurs, des œillets le plus souvent. Pas de salon dans ce modeste appartement, la cuisine était la pièce centrale, la pièce conviviale, le cœur de la maison.

proposition n° 23

L’œil dronique s’est élevé au-dessus de Lodève. Tel un immense oiseau, il survole la ville sans exclure la nature environnante, présence du Causse et du plateau de l’Escandorgue. Ce point de vue panoramique est très haut. L’œil perçoit bien la vasque dans laquelle s’est installée la ville au cours de plusieurs siècles, au croisement de deux rivières, la Lergue et la Soulondre. D’en haut, la ville a la forme d’un triangle qui pointe son nez qui s’aplatit, s’enserre à ce croisement ; c’est dans cet espace que réside le centre-ville ancien. Et bien sûr, la ville s’est peu à peu étendue de part et d’autre des deux bras de rivières dans un habitat de plus en plus dispersé à mesure qu’il s’éloigne du centre. Les rivières agrémentent la ville, mais constituent un point de vulnérabilité à cause des inondations fréquentes. L’œil se déplace et se pose sur les rives de la Lergue où d’anciennes usines de textile désaffectées rappellent un passé de grande activité. C’est un grand bâtiment suivi par une série de toits pointus de côtés inégaux, accolés les uns aux autres, qui donnent à ce lieu devenu silencieux et inactif une allure étrange ; de grandes fenêtres sont visibles et une seule cheminée distingue l’un d’entre eux ; à leurs pieds, la Lergue et ses cascades présisément à cet endroit semblent vouloir leur restituer de l’énergie et la vie d’antan. D’énormes rochers sur la rivière offrent un piédestal parfait pour les contempler. Des oiseaux s’y posent et se rafraichissent. L’œil remonte et découvre les sept ponts qui traversent les deux rivières : quatre franchissent la Soulondres : le pont de Montifort, le pont du Barry, le Pont Neuf ainsi qu’une passerelle très récente — et trois ponts surplombent la Lergue : le pont de Vinas, le pont de Lergue et le Pont de Celles. Chacun marque son époque de construction : Moyen-Âge, XVIIe, XVIIIe, XIXe siècle. L’œil dronique s’attarde sur le plus ancien, le plus beau, le pont de Montifort. Il date du XIVe siècle. C’est un pont roman à une seule arche en ogive. On peut donc entrer dans la ville ou en sortir par sept passages différents ; cela apporte une grande singularité. Puis l’œil curieux se dirige vers le haut clocher de 15 m qui domine l’ensemble. Du haut, on peut voir le plateau d’Escandorgue. C’est une tour de base presque carrée qui date du XIIIe siècle. Elle est ouverte aux 2e et 3e étages par des baies jumelées. Reliée par un pont en encorbellement à la façade occidentale de la cathédrale Saint-Fulcran, de style gothique languedocien, elle participe à la fortification de la cathédrale. Cette dernière a été construite aux XIIe et XIVe siècles sur le site d’édifices religieux datant du 5e siècle. Quelques-uns des vestiges sont exposés dans le musée de la ville. Ce clocher, en forme de tour carrée, semble constituer l’antenne générale de la ville ; il établit peut-être le lien entre le ciel et la terre ; il constitue un repère pour le visiteur. L’œil se rapproche et tel un oiseau se pose parfois sur la façade Ouest fortifiée. Une ceinture de contreforts, véritables murs-boutants entourent toute l’église. L’œil s’attarde ensuite sur la rosace et les vitraux de Mauvernay qui apportent une finesse et une légèreté à cet édifice. Au-delà des rivières, plus à l’Est, une autoroute évolue presque toute droite. Mais elle est interrompue un peu plus au sud-est par un tunnel. Puis elle ressurgit et constitue une sorte de frontière. Au sud de la Lergue, des collines verdoyantes plongent sur la ville et la rafraîchissent l’été et la refroidissent l’hiver. Sur le pont de Montifort, une silhouette se penche et regarde la rivière couler, lève la tête, regarde les usines, baisse la tête puis regarde le ciel. Sur le Parc municipal, devant le monument aux morts réalisé par Paul Dardé en 1930, on observe l’étrange manège d’une autre silhouette qui s’approche, regarde chacun des personnages, d’abord le soldat gisant puis le groupe de femmes et d’enfants habillés en costume des années vingt, représentant les différentes couches sociales qui assistent debout, le visage triste, à la douleur de la veuve. Il se place à côté d’elle et lui caresse la tête.

Que retiendrait-on si on observait ceux qui entrent dans la ville, ceux qui sortent, ceux qui entrent et ne sortent plus, ceux qui empruntent toujours les mêmes entrées ou sorties et ceux qui changent tout le temps ? Qui emprunte tel pont plutôt que tel autre, à quel type de quartier est-il renvoyé ? On pourrait se demander aussi quel a été l’impact de la construction de l’autoroute ? Il y a enfin, un autre œil, un œil secret, un regard fantastique, qui appartient peut-être au grand Faune de Dardé, de retour au musée de Lodève depuis peu, ou au spectre de Dardé lui-même. Il s’empare la nuit de la cathédrale. Il l’attrape par le clocher, la soulève et en la retournant tel un immense parapluie, il entraîne dans un même mouvement d’ascension et de retournement la ville de Lodève tout entière, la vieille ville et toutes ses ramifications les plus fines. La ville est secouée, on ne sait pourquoi et on ne sait ce qui en est expulsé et ce qui en est révélé. Ceci n’est visible que de très, très loin.

proposition n° 24

Approche-toi des rives de la Lergue, tu seras captivé par la vue donnant sur d’anciennes usines de textile désaffectées qui rappellent un passé de grande activité. Sais-tu que dès le XIIIe siècle on fabriquait des draps de laine en ces lieux ? Durant les siècles qui ont suivi, plusieurs autres usines se sont installées. C’est en 1726 que l’activité textile a pris son véritable envol sous l’impulsion du Cardinal de Fleury, originaire de la ville, devenu Premier ministre de Louis XV. Il a assuré à la cité le monopole de la fourniture en draps réservé à la confection des tenues des troupes royales d’infanterie. Lodève est devenue alors la capitale du drap pour les troupes pendant près de deux cents ans et a atteint sa plus grande influence au milieu du XIXe siècle. Regarde bien, c’est un grand bâtiment suivi par une série de toits pointus de côtés et de matières différentes, verre et briques, accolés les uns aux autres. Ils donnent à ce lieu devenu silencieux et inactif une allure étrange. En dents de scie ils découpent le ciel. Ces toits en pente, toits en shed, montrent la recherche et les efforts techniques afin d’avoir plus de lumière dans les ateliers. De grandes fenêtres sont visibles et une seule cheminée distingue l’un d’entre eux. À leurs pieds, la Lergue et ses cascades précisément à cet endroit semblent vouloir leur restituer de l’énergie et la vie d’antan. L’usine que tu observes est l’ancienne usine des Moulinages de Lodève fermée vers 2004. Observe le passant attentif au dos courbé qui regarde l’usine puis baisse la tête. Il a été ouvrier toute sa vie en ces lieux et porte depuis plusieurs années une brume mélancolique sur son dos chaque fois qu’il revient là, et il ne peut s’empêcher de revenir là. Son fils avait bien essayé dans les années 2000 de créer un collectif du nom de Rialto. Il avait pour mission de transformer l’usine désaffectée, la friche industrielle en friche culturelle, soit 12 000 mètres carrés et autant de terrain cédés par leur propriétaire. L’objectif était clair : la création artistique, l’innovation culturelle et sociale par le théâtre, les arts de la rue, les studios de cinéma, le studio d’enregistrement, l’école de cirque... Où te trouvais-tu le 23 mai 2010 ? Si tu avais séjourné à Lodève, tu aurais été emporté par la liesse qui régnait en ces lieux chargés d’espérances utopiques. Cette journée marquait le point de départ d’une action militante gigantesque consistant à réunir des volontaires et des fonds à hauteur de 1,5 million d’euros, dans le but d’investir l’ancienne usine des Moulinages. Tu aurais écouté de la musique, vu des pièces de théâtre, savouré des lectures prononcées par Jacques Higelin, et tu en aurais la nostalgie. Le mouvement s’est malheureusement éteint à cause de l’implication superficielle des pouvoirs publics locaux. L’argent escompté n’a pas été trouvé. Comme pour Paul Dardé en son temps, l’inertie a prévalu et sûrement d’autres choix plus raisonnables ou plus lucratifs ont été engagés.

Les bâtiments sont toujours là, délabrés et fascinants. Fais une visite nocturne même si elle est illégale La nuit on peut croire entendre des voix, des murmures, des cris du passé. Tu ressentiras le chaos et sa poésie. Tu découvriras des traces, des morceaux de tôle, des graffiti gigantesques, des tissus en lambeaux, des restes de machines, des vieilles carcasses de voitures, des sols éventrés, des murs noircis, des traînées blanchâtres et des moisissures dans les recoins, un escalier avec quelques marches cassées ou invisibles ; un vélo d’enfant, une poussette sans roues qui attendent derrière une porte ; des lambeaux de fils tombant du plafond ou tendus entre des murs créent une immense toile d’araignée dans laquelle le visiteur inattendu risque sa captivité au moins pour quelques minutes ou heures, des barres métalliques, anciens supports de plaques au plafond se croisent ou se chevauchent ou tels des stalactites se dirigent vers le sol. Figures géométriques incroyables, amoncellement divers, tout dessine peu à peu une architecture étrange, non conventionnelle, une harmonie dans un chaos. Des sons subtils se font entendre, rats, oiseaux, insectes peuplent à leur guise un tel lieu abandonné ; le vent s’infiltre aussi et anime fils, poussière et détritus. Il n’y a rien d’humain ici et pourtant tout parle de l’humain.

proposition n° 25

À la question se pose-t-elle des questions la réponse est oui. D’ailleurs on lui a souvent dit qu’elle se posait trop de questions. Et qu’elle attendait souvent les réponses. N’a-t-elle pas l’air de considérer que les questions sont des anti-pilotages automatiques de la pensée. Ne semble-t-elle pas prétendre que soulever des questions c’est ouvrir le champ des possibles c’est explorer c’est entrevoir la complexité c’est se donner la liberté de comprendre de choisir et d’agir sur l’avenir. N’est-elle pas attachée au fait que ses questions soient tout à tour des questions auréolées de brumes des questions pas nettes contradictoires ambiguës et des questions lumineuses rationnelles et réconfortantes. Souvent quand c’est trop limpide la réponse n’est-elle pas immédiate attendue sans surprise simpliste. Ainsi se demande-t-elle pourquoi après tant d’années elle est revenue sur le plateau de l’Escandorgue pour s’interroge-t-elle mesurer le travail du temps sur sa mémoire visuelle et affective pour retrouver l’arbre, les roches et la capitelle essayer de revivre des émotions des sensations ou pour autre chose qu’elle ne peut définir. À Lodève qu’espérait-elle rencontrer en arpentant rues et ponts en découvrant la Halle Dardé en s’approchant du monument aux morts et en visitant illégalement les usines désaffectées. Que pensait-elle apprendre en demeurant à différentes entrées de la ville à différentes heures à différents jours sur les personnes qui arrivaient repartaient et que parfois elle reconnaissait. Qu’espérait-elle découvrir ressentir favoriser révéler. En retournant dans le bazar de Mado craignait-elle de ne plus la retrouver ou tellement changée qu’elle en aurait une immense déception. En montant sur le clocher de la cathédrale Saint Fulcran quel lien essayait-elle d’établir entre la ville le ciel et le plateau quelles métamorphoses la ville avait-elle opérées plus ou moins d’arbres plus de parkings de nouvelles bâtisses maisons de nouvelles couleurs sons odeurs. Lorsqu’elle s’était approchée de la place du marché et avait regardé la maison qu’elle avait occupée durant deux mois autrefois que la façade n’avait pas changé ni la couleur des volets et que sur le balcon un homme et une femme appuyés à la balustrade en fer forgé, épaule contre épaule, souriants ressemblaient étrangement à la scène qu’elle avait elle-même vécue il y a longtemps. Ne ressentait-elle pas un vertige devant le présent vécu par ce couple qui était en même temps son image dans le passé. Leur présent était son passé, et qu’était donc son présent à elle une réminiscence pleine de nostalgie une conscience mélancolique du temps qui passe. Et tout à coup ne percevait-elle-elle pas la limite de cette ville, ne l’agrandissait-elle pas mentalement, ne la métamorphosait-elle pas en imaginant la relier à tous les aspects rencontrés dans d’autres villes parcourues aimées ou détestées. N’a-t-elle pas l’impression de se trouver au sein d’un labyrinthe dont elle ne maîtrise pas la sortie bien qu’y circulant à sa guise. En fait n’a-t-elle pas le désir de s’approcher d’un havre de paix dont elle rêve mais qui lui échappe toujours mais en même temps n’a-t-elle pas le sentiment de trouver chaque fois les points d’assemblage à partir desquels elle avance sur un chemin à la fois simple et complexe. Dans la nature n’est-elle pas comme absorbée et reliée étroitement aux forces vitales et dans la ville comme dans un rêve ne parcourt-elle pas les rues les venelles à la recherche d’elle ne sait vraiment quoi. Y a-t-il une question primordiale qu’elle voudrait se poser. Une question qui lui permettrait de choisir d’ouvrir ou simplement d’entrouvrir la porte ou pas.

proposition n° 26

Mes territoires d’origine, l’Étang de Thau, Loupian et Montpellier sont marqués d’un lien affectif très fort. Lodève et le Causse du Larzac ensuite ont constitué une extension importante. Mais ces espaces ne pouvaient suffire. Le désir de voir ailleurs, tout en gardant en mémoire ces lieux fondateurs, s’est imposé. Bruges, Lyon, Paris, Marseille, Nice, Lausanne, Barcelone, Venise, Chennai, Pondichéry, Montréal, et bien d’autres villes ont été parcourues et questionnées. Venise et ses mystères, je la mettrai à part, lien de passion avec ses secrets. Toutes ces villes dont j’extrairais volontiers certaines rues, façades, certains quais, arbres et monuments, qui demeurent présents dans toute nouvelle exploration d’ailleurs, m’apportaient trop vite des réponses simplement agréables. Et c’est ma première rencontre avec Rome, il y a une trentaine d’années, qui a été une révélation. Rencontre d’une ville qui palpite sans cesse, chante, meurt, crie à ciel ouvert. L’arrivée par avion fut banale, mais la suite bien surprenante. Un ami romain m’attendait devant le Monumento Nazionale à Vittorio Emanuele II, sur la piazza Venezia. Sous une pluie glaciale et torrentielle, il avait opté pour le transport en bus avec l’idée de faire le tour du centre de la ville pour repérer les monuments, églises, places, fontaines, cafés célèbres qu’il connaissait parfaitement, mais que je ne pouvais distinguer au travers de la buée déposée sur les vitres du bus. Guide averti commentant avec une aisance infinie ce qui était complètement invisible pour moi malgré tous mes efforts de regarder au-dehors ! À aucun moment, en grand rêveur, il ne s’en rendit compte. Il me semblait vivre en direct la première scène du Roma de Fellini et l’entrée dans Rome sous la pluie. Assise en face de moi, une femme plantureuse et extrêmement maquillée parlait toute seule et ouvrait aussi la porte du film. Ce trajet en boucle a duré fort longtemps sans que la lassitude s’empare de moi. Je m’étais sentie happée dans une ville pas comme les autres, pleine de contrastes, et m’indiquant qu’il ne faudrait pas me contenter de découvrir uniquement le visible sous un soleil éclatant, mais aussi le cocasse, l’inattendu et l’invisible. Ce serait une ville qui me bousculerait, m’intriguerait, je le ressentais ainsi et une sorte de jubilation naissante s’emparait de moi. Descente du bus, relais en vespa, la pluie s’était arrêtée. La nuit offrait ses éclairages, ses rues luisantes, ses cafés et restaurants lumineux, ses monuments aux allures parfois fantomatiques. Fraîcheur vivifiante, sensations de légèreté, nouveaux repérages, griserie montante, puis arrêt brutal, hésitation à gauche ou à droite. Deux policiers font signe, s’inquiètent de notre destination et nous recommandent de prendre exceptionnellement le sens interdit ! Oui, j’étais dans un autre monde et j’avais l’impression de découvrir vraiment La Ville. Les longues marches pratiquées les jours suivants m’ont projeté dans la perception de mondes multiples dans une seule et même ville, et c’était la première fois à ce degré-là. Ce que Rome m’a offert c’est sa beauté, sa profondeur, sa capacité à résumer une bonne partie de l’histoire de l’humanité. Faire le tour du Colisée si massif, imaginer les combats, entendre les cris de la Rome païenne, aller se détendre aux Thermes de Caracalla. Marcher au milieu de ruines, de colonnes en plusieurs morceaux, découvrir le Forum et y faire résonner les textes latins de Cicéron traduits en classe de seconde au lycée Lumière de Lyon. Lire et regarder un guide avec des reconstitutions de monuments et trouver que ces colonnes, ces morceaux de marbre épars sont bien plus beaux, trouver le mariage de ruines et d’herbes émouvant et esthétique. Tous ces vestiges semblaient doués d’une vie propre et faire la loi sur leur territoire… Et quelle émotion ressentie devant de nombreux grands murs avec le vide derrière. Comment ne pas songer à la tombée de la nuit, en ces lieux, à François de Nomé et à ses architectures fantastiques. Ce n’est pas comme dans un musée où tout est emprisonné, protégé, là tous ces vestiges font vraiment partie de la ville, racontent son histoire. La ville ogresse récupère tout, avale tout, ensemble ils supportent les mêmes intempéries, les mêmes humeurs du ciel, les mêmes influences de la terre. Il est dit que le Colisée au début du XVIIe siècle avait failli être transformé en filature avec des logements pour les ouvriers. Cela ne s’est pas fait, mais a tout de même été envisagé. À Rome le premier réflexe n’est pas nécessairement celui de la conservation, mais celui du développement et de l’intégration. Impression d’une ville toujours en construction. Puis, avancer, marcher et regarder la coupole de Saint Pierre, les églises souvent précédées d’échafaudages et prendre toute la mesure de la Rome chrétienne. En d’autres lieux, il y a les fontaines nombreuses à Rome qui attirent beaucoup plus d’ailleurs que le Tibre surtout fréquenté par une population marginale. S’asseoir sur le grand escalier de la Piazza di Spania et regarder puis s’approcher de La Barcaccia, la barque-fontaine submergée par l’eau. Et que dire de la Fontaine de Trevi qui elle aussi résonne de la Dolce Vita. Avec le baroque, c’est le vertige, l’émotion, ses débordements qui sont entrés dans Rome. C’est tout cela que j’ai aimé à Rome, ces mondes qui cohabitent à leur manière et qui composent une ville aux multiples visages. Rien n’est tracé au cordeau. Les Romains bons vivants traversent tous ces lieux d’histoire avec beaucoup de désinvolture. Les nombreux pins parasols éparpillés dans la ville tels des chevelures vigoureuses et animées par le vent sont les liens qui relient le ciel et la terre et régulent peut-être son équilibre. Les cafés et restaurants grouillent de gens. Les rues sont bruyantes, chacun pense avoir raison, chacun ferait-il sa loi ? Ici il y a nécessité d’avoir des attitudes souples, des capacités d’adaptation, et de l’inventivité. Tant de lieux que je pourrais évoquer, des sons, des musiques, des senteurs dans le Parc de la Villa Borghese, dans la promenade du Pincio, des odeurs de cuisine dans l’ancien Ghetto. Jeter enfin son regard du haut des sept collines qui abritent la ville en formant une sorte d’amphithéâtre naturel éveille l’attente de scènes exceptionnelles. Ressentir une tranquillité intérieure inhabituelle, face à tant de vie ne laisse pas indifférent. Ville fourmillante, ville d’échafaudages quasi permanents souvent devant les façades d’églises, ville où plusieurs civilisations se superposent et cohabitent, où bon nombre de références culturelles s’animent, se répondent et découvrent ici la chair des connaissances livresques. Vertige d’une ville où l’on se perd et se retrouve enfin.

proposition n° 27

Elle se souvient du trajet et de l’arrivée à Lodève la première fois. Transportée et balancée par une vieille 2cv grise décapotée, elle prenait avec elle son envol dans les descentes. Elle recevait les rayons cuisants et éblouissants du soleil qui régnait en maître sur son visage, elle subissait le clignement de ses yeux surpris et hypnotisés qui lui donnait un air de marionnette, elle poussait de temps en temps un petit cri, le bras gauche appuyé sur le mince rebord de la portière, victime d’un coup brutal chaque fois que la demi-vitre relevée décidait de se refermer. Dans les côtes, ralentie, elle pensait que c’était là le moment de mieux regarder le paysage qui défilait avec lenteur et qu’elle avait l’impression d’étirer et de laisser accroché à l’arrière de la voiture. Elle traversait les vallées étroites et profondes qui convergent autour de la Lergue, avant de percevoir le Causse du Larzac et de l’Escandorgue. L’autoroute A 75 qui suit actuellement l’axe de la vallée, n’était pas encore tracée. La nationale souvent bordée de platanes offrait un havre d’ombre apaisante. Une petite station-service aux murs un peu délabrés accueillit la voiture essoufflée. Affublé d’une casquette posée de travers, l’œil morne, le garagiste mécaniquement, sans un mot, revigora la voiture d’un carburant nourricier. Impatiente de découvrir Lodève et d’arriver à son rendez-vous, elle accéléra. Débouchant par le pont de Lergue peu encombré, elle pénétra dans la ville baignée dans une torpeur estivale. Pas un souffle d’air. Alors à pas comptés elle se dirigea vers le bazar de Mado, qu’elle ne connaissait pas, mais où le rendez-vous avait été pris. Une femme rousse et rayonnante l’a accueillie et offert un café à la petite table placée à l’extérieur. Préparation intérieure, légère anxiété, souffle malaisé. Elle n’aimait pas attendre. Pas de téléphone portable à l’époque. Elle a patienté une heure puis est repartie. Arpenter au hasard les rues tranquilles, et finir par gagner le fameux pont roman de Montifort dont il lui avait parlé. Ses pas alourdis par la chaleur et la déception la conduisirent en quelques minutes à ce pont solitaire. Mais plus elle avançait, plus ses regards erraient de façade en façade et leur hétérogénéité loin de la perturber, la réconciliait avec l’imprévu de sa journée, lui conférait une autre curiosité, un détachement progressif de la frustration ressentie quelques heures plus tôt. Elle poursuivait encore son chemin, une légère fraîcheur commençait à effleurer son visage. La Soulondre n’était plus très loin, des senteurs nouvelles d’eau, d’algues et de feuilles venaient à sa rencontre, des chants d’oiseaux se multiplièrent et son arrivée sur le pont lui apparut comme le véritable rendez-vous qu’elle avait, l’autre se révélant tout à coup comme anecdotique. Elle se plaça juste à la pointe de l’arche en ogive, centre du pont et regardant le ciel puis l’eau qui coulait au-dessous, elle ressentit un bien-être indicible. Puis elle descendit du pont, atteignit les berges de la rivière, verdoyantes, caressantes à ses pieds nus. Elle plongea ensuite ses derniers dans l’eau puis ses mains qui toutes dégoulinantes inondèrent son visage de fraîche tendresse. Elle s’allongea, heureuse de cet état et situation inattendus. Quelques cyclistes bavards et joyeux défilèrent sur le pont sans s’arrêter puis un passant s’attarda un instant, enleva son chapeau puis repartit. La température commençait à baisser.

proposition n° 28

Départ de Montpellier en bus, direction Lodève. 55 minutes de trajet avec quelques arrêts. Peu habituée aux transports en bus régionaux, elle est surprise de la hauteur du siège par rapport à sa position dans une voiture, et de la vision très différente de la route et du paysage. Cette hauteur modifie complètement la perception. Elle a l’impression de survoler la route. Dans le bus plein au départ de personnes de tous âges, des rires, des plaisanteries, quelques jurons fusent. Elle a choisi la place côté fenêtre et le rang juste derrière le chauffeur. Ainsi elle jouit d’une visibilité par le pare-brise très large du bus, en vue quasi panoramique et d’une ouverture côté gauche de la route. En tournant la tête, elle a une perception amoindrie, mais réelle tout de même sur le côté droit. Cette capacité d’avoir une place où le regard peut s’exercer de toutes parts et bien mieux que dans une voiture basse et au pare-brise limité, la rend très satisfaite de son bref voyage. Sensations de légèreté et d’acuité visuelle sur tout ce qui l’entoure, mais très vite elle mesure combien la proximité de son voisin de droite est gênante en raison de son embonpoint, de ses respirations sonores appuyées et des bruits occasionnés par la mastication d’un sandwich au saucisson très odorant. Elle regarde le paysage se dérouler à des vitesses différentes et sa volonté de s’en imprégner est grande pensant qu’elle pourra se détacher ainsi de l’inconfort provoqué par une présence importune. Elle se donne le conseil d’avoir l’air indifférente, de cligner des yeux et surtout de ne jamais sourire. Elle regarde les arbres, les collines qui défilent, les poteaux télégraphiques et en fonction de la vitesse elle a l’impression que tout se dilate ou au contraire se compresse. Des visages à peine perçus semblent plus ou moins grimaçants ou souriants suivant la vitesse. Comme des notes de musique sur une portée, ils dégagent des sons différents. Tout à coup, quelques mots lancés par ladite personne à son intention ont tôt fait de la sortir de sa composition stratégique et de son observation. – D’où venez-vous ? lui dit-il. À votre façon de regarder attentivement le paysage, je suppose que vous n’êtes pas d’ici ! La voix est très belle et surprenante dans ce corps lourd et si peu attrayant. Elle retourne la tête et elle sourit. Capitulation immédiate, cet homme commençe à éveiller sa curiosité. La discussion s’est bien engagée. Il est originaire de Lodève depuis plusieurs générations. Son père a bien connu et soutenu Paul Dardé. Elle se dit alors que les rencontres sont toujours des rendez-vous. Le bus les balançe d’un côté à l’autre, semble parfois suivre le rythme de leur conversation qui devient intarissable. Les coups de frein parfois intempestifs les remettent dans le temps et l’objectif de ce trajet partagé. Le paysage s’impose alors à nouveau, mais il devient de plus en plus sombre avec l’arrivée de gros nuages noirs, anthracite, pesants qui annonçent l’orage. La visibilité s’amoindrit, la pluie commençe à tomber et augmente sans cesse jusqu’à l’éclatement du premier coup de tonnerre qui fait vibrer tout le bus et provoque de légers cris d’inquiétude ou d’étonnement perceptibles d’un bout à l’autre du véhicule. Leur conversation reprend sur les pesanteurs administratives, politiques dans l’histoire de cette ville, sur la critique des nombreuses façades abîmées parfois un peu éventrées, les anciennes usines dont on a été incapable de tirer parti et de cette ville qui semble ne jamais aller jusqu’au bout de ses intentions, ne parlons pas de ses rêves. Ils évoquent aussi les berges de la Lergue et de la Soulondre, les ponts, le musée, le faune, le plateau de l’Escandorgue. Le bus avançe à petits pas, la pluie est torrentielle, une voiture victime d’aqua-planning est renversée dans le fossé, la police est déjà là, la nuit commençe à tomber, les lumières sont à peine visibles. Cet engin sur la route semble en perdition, le temps est arrêté, on ne sait plus ce qu’il faut attendre ou espérer à ce moment précis. Plus loin, à proximité de l’entrée de la ville, un homme, de la taille d’un colosse, sur le bord de la route, manipule une lampe, l’agite pour faire des signaux, il est trempé et ressemble étrangement à Paul Dardé, il a un visage grave et déterminé. Devant l’absence de réaction du chauffeur, elle se précipite pour lui demander de s’arrêter. Il la regarde avec perplexité en déclarant qu’il n’y a personne sur le bord de la route. Elle fait une petite enquête autour d’elle, personne n’a rien vu. Elle se blottit dans son siège, encore tout imprégnée de ce qu’elle doit, semble-t-il, nommer sa vision. Pourtant l’homme-Dardé était bien présent, elle en mettrait ses mains à l’épreuve du feu. Le trajet se termine en silence, elle reste pétrie de certitudes et s’interroge sur la multiplicité des mondes.

proposition n° 29

Elle descend du bus et malgré la pluie elle décide de marcher dans les rues désertes de Lodève. Les ponts, les venelles, les rivières, la brume enveloppante la transportent en même temps à Venise. Alors pour elle, plus rien n’a d’importance, elle accède à un autre univers qu’elle aime, celui de l’errance. Elle avance, elle ignore l’heure, personne ne l’attend. Elle autorise son esprit à traverser ces deux cités fusionnées. Là, elle n’en retient que les points communs, les sensations proches et l’atmosphère ce soir-là si semblable à celle rencontrée dans un ancien souvenir. Son pont favori, le pont de Monticourt, elle s’en approche très vite. Les conditions climatiques désagréables lui ont laissé supposer qu’il n’y aurait personne sur le pont. Ce qu’elle souhaitait, parce qu’elle voulait s’y retrouver seule. Elle s’approche et voit surgir devant elle, sur le pont même, une silhouette noire, grande, étrange par son inclinaison à l’avant du pont au-dessus de l’eau. Elle avance sans bruit, décrypte les petites parcelles qui se découvrent aléatoirement en fonction des intensités variables de la brume, offrant des épaisseurs qui dénotent tour à tour un tissu presque transparent ou un drap lourd comme celui qui a longtemps été fabriqué dans les usines toutes proches. Cette vision donne à la silhouette toujours penchée en avant une allure irréelle. Quand parfois la brume devient plus uniforme et légère, elle laisse deviner une courbe parfaite et figée. Elle ressemble à ces lampadaires anciens de rue en acier qui ponctuaient le parcours. Les pas se décident à se multiplier pour satisfaire leur curiosité. La silhouette semble avoir légèrement bougé. Serait-elle surprise dans son activité mentale par un bruit lui signalant sa présence. Difficile à dire. Le lampadaire vivant se redresse un peu et confirme l’impression de haute taille. Quelques pas encore et le profil du visage d’un homme se dessine. Un chapeau noir à larges bords, un nez grec et une abondante barbe s’animent tout à coup comme s’éveillant d’une intense rêverie. Il se retourne, cherche dans sa poche un objet qu’elle ne perçoit pas et que précipitamment il jette dans la rivière. Elle ne peut l’identifier. Puis il sort un mouchoir de sa poche, elle remarque combien sa main est déformée par de l’arthrose. Il ne semble pas pourtant d’un âge avancé. Elle s’approche, les regards se croisent et ne sont pas assurés de la bonne transmission de tout ce qu’il en émane, car la brume qui vient de s’épaissir brouille les signes. Il ouvre la bouche lentement et dit « avez-vous compris quelque chose ? » Puis, sans attendre de réponse, il détourne la tête, quitte le pont en direction du centre. Elle repart d’un pas perplexe.

proposition n° 30

C’est dimanche, le 14 août 1960, dans un village du Sud. Un film va être projeté. C’est bientôt 17 h. Précipitation vers la salle des fêtes transformée comme chaque semaine en cinéma. Devant l’écran blanc, plusieurs chaises pliantes en fer sont disposées sur plusieurs rangs et sur deux travées. Les cinq derniers rangs sont occupés par des bancs de bois. La salle commence à se remplir, les jeunes se précipitent au fond vers les bancs. Les décibels augmentent à chaque seconde qui passe. Chacun se bat pour obtenir la place qu’il souhaite soit pour une meilleure visibilité soit pour être à côté de la personne qui est devenue depuis un certain temps ou même soudainement celle qui focalise tout l’intérêt. Les bandes rivales siègent aussi, les unes à gauche de la travée, les autres à droite. Il y a la bande des modestes, c’est-à-dire originaires des familles les plus simples du village et il y a le groupe des petits bourgeois du village, à l’allure plus hautaine. Mais enfin ils viennent. Parce que dans le village il y a aussi ceux, méprisants, qui ne viennent jamais dans ce lieu trop populaire. L’excitation monte, le chahut joyeux s’installe quand tout à coup, la lumière s’éteint, le fond sonore diminue, seuls quelques gloussements, quelques chuts, sont perceptibles. Un quasi-silence se répand, l’image des Actualités apparaît. C’est l’Éclair Journal d’une durée de dix minutes environ. Intérêt pour les rangs de chaises, agacement pour les rangs des bancs, sauf pour la course de voitures. Toujours la même musique d’accompagnement, toujours la voix du même commentateur, aiguë et un peu nasillarde. Voilà, c’est fini. L’espace d’un instant, l’écran est noir ; dans la salle plongée dans l’obscurité des ouh éclatent. Mais un dessin animé de Tex Avery s’annonce. Aujourd’hui c’est le Loup qui devient fou devant le petit chaperon rouge. Un chaperon rouge très sexy en vérité et transposé en chanteuse de cabaret. Chahut, dès son apparition. Quelques personnes âgées assises au premier rang ont l’air un peu choquées par cette métamorphose du conte aux connotations sexuelles. Le fond exulte à chaque présence du petit chaperon rouge. Hilarité générale sur les bancs, rires plus feutrés devant. C’est l’entracte maintenant pour quelques minutes. Certains se lèvent en prenant la précaution de faire garder leur place ou d’y laisser un signe de propriétaire ! Des cigarettes s’allument, des voix fortes et des rires animent l’ensemble. Retour en trombe, le film va commencer. Quelques secondes dans le noir. Un silence presque complet envahit la salle. Voilà, le titre du film attendu, le titre et le générique explosent sur l’écran sous des cris jubilatoires : Les hommes préfèrent les blondes de Howard Hawks avec Jane Russell, Marilyn Monroe et Charles Coburn. Marilyn Monroe en blonde explosive, croqueuse de diamants et Jane Russell en brune foudroyante attirée par les muscles des beaux hommes s’embarquent pour la France. La plastique de deux femmes et la musculature irréprochable des hommes, athlètes américains de l’équipe olympique sur le paquebot, satisfont le public de plus en plus émoustillé. La musique du film, les chansons concourent à accentuer l’excitation générale. La chaleur a envahi la salle et plus le temps passe et plus celle-ci devient suffocante. On entend les bruits caractéristiques des bouteilles de limonade que l’on ouvre, un pschitt explosif et le crissement de l’ouverture du papier cristal entourant les bonbons. Des cris d’exaltation à chaque baiser ou simple rapprochement des corps, inondent de leur intensité la forme rectangulaire et animée de sortes de vagues du public, inspirent les flirts confirmés et libèrent les nouveaux. Il n’y a pas seulement les baisers. La participation à toutes les émotions des héros est manifeste. Des vibrations se répandent dans toute la salle, ce ne sont plus des spectateurs, mais des fervents du culte de la séduction et de l’amour. Même les premiers rangs se sont détendus. Quand surviennent des scènes comiques, plus rien n’est audible sinon les rires, les gloussements, les agitations de bras. Le film se poursuit, les aventures se multiplient et le final, le mariage des deux héroïnes triomphantes, clôt la projection. L’écran s’éteint. Le fond replonge dans un brouhaha. Les spectateurs des chaises, à la sortie, clignent un peu des yeux, quittent un monde à part, et un peu hébétés regagnent, mais sans conviction et enthousiasme leur maison. Ceux des bancs sortent en se bousculant, en gesticulant, en chantonnant, en dansant. Mais déjà chacun pense à dimanche prochain et au prochain film, un western.

Durant une dizaine d’années, chaque dimanche, l’été, rituellement cette manifestation joyeuse se renouvellera. Mais depuis longtemps déjà, il n’y a plus de cinéma dans le village.

proposition n° 31

Elle n’aime pas ces nouveaux lieux aménagés pour les morts dans de nombreuses villes et très éloignés du centre, espaces calculés, algorithmés, aseptisés et fonctionnels. La dernière demeure y est sans âme. Dans le funérarium, la dispersion des cendres est autorisée sur le lieu même de l’incinération dans le minuscule jardin du souvenir. Elles peuvent également être conservées sur place dans de petites cases qui s’entassent au fil du temps, mais un jour elles seront éliminées. Emportées, elles peuvent être dispersées avec une autorisation de la mairie concernée dans un coin de nature clairement identifiée. Voilà, c’est vite fait bien fait. Seuls les cimetières de certains villages et encore de certaines villes moyennes comme Lodève gardent un environnement paisible et respectueux. Elle se souvient, enfant, du premier cimetière qui lui en a donné l’image et l’exigence. Celui qu’elle arpentait avec sa grand-mère lui a permis, en l’apprivoisant, d’apprivoiser la mort. Les morts n’étaient jamais évoqués de façon tragique ni larmoyante. Sa grand-mère racontait leur vie, rapportait leurs paroles, et imaginait avec une naïveté assumée son prochain séjour comme la possibilité de retrouvailles avec son mari, ses parents et ses amis avec lesquels, disait-elle, je reprendrai les discussions d’antan et partagerai les jeux de cartes. Une vie différente dans un nouvel espace-temps. Alors les visites assez régulières au cimetière, faisaient partie de ces moments privilégiés où on pouvait évoquer le passé, raconter des histoires et envisager l’avenir sous les meilleurs auspices tout en contemplant l’Étang de Thau et la montagne de Sète, il suffisait de se mettre sur la pointe des pieds. Ces visites-promenades, agrémentées par le parfum des cyprès, devenaient un livre ouvert où se collectaient des récits et leurs variantes. Parfois sa grand-mère développait des propos plus profonds. La mort disait-elle, est donnée avec la vie. Autant s’en faire une présence fidèle avec laquelle on ne crée pas de rapport tyrannique. Elle est toujours là, silencieuse, et il s’agit d’en faire un aiguillon pour mieux vivre. On sait qu’on lui donnera ou qu’elle nous donnera un ultime rendez-vous, mais le plus tard possible. Nous venons du cosmos, de poussières d’étoiles, nous y retournerons. Ni vrai commencement ni véritable fin. Seule, notre forme s’éteindra. À sa suite, elle a conduit ses enfants dans ce cimetière puis ses tout jeunes petits enfants en évoquant ces propos et le même effet apaisant s’est produit. Tous ces mots, ces espoirs résonnent toujours dans sa tête. À Lodève le cimetière communal a gardé ce type d’environnement paisible. Situé dans l’un des deux effilements de la ville, au sud, le long de la Lergue en direction d’Olmet, il est encadré par un grand espace verdoyant sauvage au sud-ouest et limité au nord par le chemin du Château. L’avenue Paul Teisserenc le sépare de la Lergue et tous deux en suivent la courbe. De l’autoroute, le cimetière est visible et de l’autre côté c’est l’accès à la zone commerciale. Au-dessus, une vierge blanche domine. Juchée au sommet d’une colonne elle lance son regard à qui veut bien l’attraper. À l’origine, le cimetière était un peu à l’extérieur de la ville dans cet écrin verdoyant à tous les points cardinaux. L’autoroute et la zone commerciale ont, bien sûr, modifié le paysage. Le cimetière est devenu moins isolé de la ville. Heureusement la Lergue imposant son rempart et la partie boisée demeurant intacte, le cimetière n’a pas décliné. Il conserve son caractère silencieux et paisible, il est toujours protégé par ses murs de pierre. Les vieux cyprès, gardiens du lieu exhalant des parfums piquants, sont robustes et protecteurs, même s’ils affichent leurs troncs marqués par des cicatrices, signatures des branches inférieures tronquées. Chaque année, au mois de juin, les tilleuls offrent leur parfum de miel qui adoucit les peines. Sa structure vue du ciel impressionne. Il est comparable au plan d’une ville et étrangement, il reproduit trois fois la disposition qui par certains aspects ressemble à celle des jardins persans dits aussi de paradis. Le jardin perse se présentait en effet sous la forme d’un rectangle clos subdivisé par des canaux d’irrigation en quatre rectangles égaux. Les Perses qui se disaient « maîtres des quatre quartiers du monde » adoptèrent cette géométrie, reprise plus tard par les musulmans qui y ont ajouté au centre une fontaine circulaire. Ici c’est une place ronde et les canaux sont des allées qui découpent des rectangles. Cette structure de départ s’est reproduite trois fois lors de l’agrandissement du cimetière. L’allée centrale débouche sur la place ronde entourée de douze statues, les deux autres places plus petites sont agrémentées de cyprès. Il y a aussi un espace dédié aux musulmans. En 1962, Lodève a accueilli soixante-deux familles de harkis rapatriées d’Algérie. Un atelier de tissage, devenu atelier de la Savonnerie et rattaché au Mobilier national de Lodève a été créé pour aider les épouses des anciens harkis et utiliser leur savoir-faire pendant que les hommes étaient employés à des travaux forestiers. Résonance de l’histoire. Cimetière à la fois petite ville et jardin, dans lequel des tombes classiques, modestes côtoient de véritables mini-temples prétentieux, mais aussi présence de quelques surprises comme la tombe sur laquelle est érigé le buste ailé d’un aviateur André Beaumont mort au combat pendant la guerre de 14-18. La tête est protégée du soleil dès le printemps par la douce ombre d’un acacia. De nouvelles tombes apparaissent. Elles portent le nom de cavurnes, association de caveau et urne. Les urnes sont rangées dans un coffre de marbre déposé sur une grande plaque de marbre. C’est une tombe individuelle ou familiale portant les noms des morts. Rien à voir donc avec le columbarium collectif où les urnes sont placées dans des alvéoles pour un temps limité de dix ans à cinquante ans. Non là, les cendres des défunts reposent sur un espace personnel qui peut être agrémenté de fleurs, plaques aux messages convenus et parfois sincères. Elle sait que ce sera son choix. Et cette dernière destination située sur son anneau de Möbius sans cesse parcouru, elle en ignore la date, ultime secret. Pour l’instant, elle creuse sa vie pour mieux la saisir et la comprendre.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 15 août 2018.
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