Vincent Francey | Le pistolet sur la tempe

« construire une ville avec des mots », les contributions

Prof de français et d’histoire, clarinettiste et chanteur amateur, fribourgeois, suisse et lieur de ratures : lie-tes-ratures.
proposition n° 1

Les bancs rouges où il avait cru écrire étaient toujours rouges. Le préau brinquebalait. On lui avait mis des serre-joints pour qu’il ne tombe pas.

Personne pour s’y appuyer, pas même Lucien, le matin, clope au bec, taiseux. Il se dévisagea dans les vitres de la salle de basket. Lui aussi devenait ombre.

La porte de l’école. Fermée.

Qu’avait-il écrit ce jour-là ? Il s’assit sur le banc rouge. Le même qu’à l’époque ? Il ne se souvint que du papier.

Leva l’œil : les colonnes de ferraille, la toiture sale qui ne laissait plus entrer le ciel, la même boîte aux lettres qu’en ce temps-là et la même adresse, Rue Antoine-de-Saint-Exupéry.

Et le canard — c’était ainsi qu’on nommait le grand escalier où l’on rassemblait les élèves pour la journée des quatrième –- était-il encore vivant ? Il se leva. Il y avait aussi cette fresque peinte par la 3B2, des machines volantes à vapeur, des pièces d’échec éparpillées et des prénoms : Laetitia, Julien, Sarah, Alex, Salvatore. La couleur un peu passée. La date –- 1999 — un peu passée aussi.

Le canard lui sembla canari. Il s’y assit. Avait-il aussi écrit sur le canard ? Il ne s’en souvenait pas. Au fond, il devina plus qu’il ne vit le court de tennis et la forêt où l’on passait des heures à rechercher les balles perdues.

Balles perdues. Temps perdu. Pistolet sur la tempe. Pourquoi était-il revenu ?

proposition n° 2

Les stores bruns de la façade, en rangs serrés, fermés sur le cube endormi. Comme un pavé qui aurait poussé trop vite, une pierre taillée à angles droits, debout sur l’herbe rare, un mur posé entre le monde et le dedans. Plus loin : les tuiles d’un toit pointu. Un triangle. Le terrain de hockey sur goudron. Aussi : une piste droite où personne ne court. Encore : les traces estompées du blanc des couloirs. Puis : des arbres indistincts, flous, verts, d’un vert que n’interrompt que le cube posé là pour encombrer la verdure et casser l’harmonie des jeux absents. Un cube brun pour travailler la nature. Et le triangle un peu plus loin, encore une fois. Et ce ciel gris. Gris pour toujours.

proposition n° 3

Le parking. Les voitures en épi. Des cases jaunes dessinées sur le bitume. Fuir ?

Il jeta un œil sur la Villa Gallia, relut la plaque commémorative : « Ici vécut, entre 1915 et 1917, l’écrivain aviateur… » Il n’aimait pas l’écrivain aviateur, alors il ne relut pas tout.

Derrière la vitre : un piano, des pupitres, des photos d’adolescents qui chantent. Kreuzige, kreuzige, la violence la Saint-Jean. La passion. Du temps de Saint-Ex, c’était ainsi que se nommait la villa : Saint-Jean. Les chanteurs lui souriaient. Il fredonna le choral oublié : O Grosse Lieb, o Lieb ohn’ alle Masse. Il n’avait pas oublié, bien sûr.
Sur le piano : une partition indéchiffrable et le désir impérieux de briser la vitre de la fenêtre fermée.

proposition n° 4

Non. Le parfum du chocolat. Entêtant. Retrouver la cheminée de brique. Chocolat Villars. L’œil rivé à la vitre. Le nez déjà au carrefour. Attention travaux. Il faut se frayer un chemin. Toujours la vitre, toujours le piano. Mais le chocolat. Odeur âcre dans le ciel brun, dans le ciel chocolaté, dans le ciel brisé. Il courut, aperçut à peine les deux pizzerias ennemies – margarita à dix francs au Mon Chez Moi, à neuf à côté, à huit au MCM, à sept, à l’emporter – il n’avait pas faim, il tendait le fil entre la vitre et le chocolat. Amertume. Il prit à droite : façades grises, fenêtres fermées, d’autres vitres à briser, le bout de la rue, la cheminée qui fume, les vapeurs du chocolat noir. Le fil se tendait encore. Il allait se briser avec la vitre. Eclats de verre sur les cordes – brisées elles aussi, tout se brise – du piano. Il retrouva enfin les pavés beiges et les vieux rails du tramway disparu. Le parfum fou du chocolat faisait tourner Fribourg autour de la cheminée de brique. Vertige. Ne pas oublier le pistolet sur la tempe.

proposition n° 5

Jeu des poubelles bleues par-delà les rectangles de verre. Leur alignement se dédouble. Celles qu’on a emprisonnées semblent plus sombres. Elles rythment les bancs de béton : une, deux, trois. Dedans ? une, deux, la troisième s’est-elle échappée ? Devant les pieds arrêtés, une frontière d’humidité sur le sol gris, comme un mur plat mais infranchissable, comme une vitre que rien ne brisera.

Autres prisonniers : les arbres, l’immeuble d’en face, un reste de ciel bleu, d’un bleu plus terne que celui des poubelles. Parfois, rarement, une fenêtre ouverte donne un peu d’air aux élèves invisibles. Eux aussi sont prisonniers des vitres. Prisonniers des rectangles couchés, prisonniers des rectangles debout, prisonniers des poubelles bleues, prisonniers alignés dans des classes-caisses. Leur rêve de briser les vitres. Eux aussi : le pistolet sur la tempe.

proposition n° 6

Oublier Saint-Exupéry. Oublier Sainte-Croix. Ne garder de Saint-Jean que la mélodie du grand amour. O Grosse Lieb. Il y avait sur le Boulevard de Pérolles un gynécologue qui s’appelait Jean Gross. Et la sage-femme, c’était madame Widmer. Blagues de potaches dans les classes-caisses. Et bien évidemment, madame Braillard vissée sur sa chaise, madame Braillard boulonnée à sa version latine, madame Braillard qui ne braillait pas, madame Braillard pas débraillée, bien évidemment, madame Braillard chic et liftée, bien évidemment, madame Braillard qui disait toujours bien évidemment, bien évidemment, madame Madeleine – de Proust – Braillard, madame Braillard et Cicéron, madame Braillard et Tite-Live, madame Braillard et Félix Gaffiot, madame Braillard, du latin bracatus, bracata, bracatum, qui porte des braies, madame Braillard et les braiements des élèves emprisonnés comme des ânes de Guin, Guin en allemand Düdingen, Guin Outre-Sarine, Guin et ses jeunes filles qui braillaient (qui braiaient ?) le schwytzertütsch, Guin et ses Singinoises. Pas besoin de préciser l’étymologie. O Grosse Lieb. Elle s’appelait… Certains noms restent bloqués. Il avait failli oublier le pistolet sur la tempe.

proposition n° 7

Certains noms restent bloqués, et certains lieux cadenassés. Elle s’appelait… Rien à faire. Il l’avait suivie sur Pérolles. Il l’avait rattrapée. Il avait essayé de lui parler. Peine perdue. Balle perdue. Schwytzertütsch. Elle avait bifurqué, était entrée dans le local à vélos, s’y était cachée, s’y trouvait peut-être encore. Par où entre-t-on dans l’école la nuit ? Ils avaient tourné autour du cube, ils avaient cogné aux vitres sans oser les briser, ils avaient cherché l’ouverture, la fissure, le trou à souris, mais ils étaient restés emprisonnés dehors. Lucien n’avait rien dit. Lucien ne disait jamais rien. Il y avait des vitres, beaucoup de vitres, mais il n’y avait pas de porte : on aurait pu tourner pendant des années autour de ce cube sans jamais en percer le secret. Mais elle, elle était entrée. Eux, ils avaient essayé toute la nuit, en vain. Ne pas appuyer sur la gâchette, elle t’attend peut-être là-dedans. Il jeta le pistolet sur la vitre, qui se brisa.

proposition n° 8

La pluie emporta le pistolet dans la rigole. Il hésita. Entrer, maintenant que c’était possible ? Courir après l’arme ? Non, simplement marcher sous la pluie, rouvrir le parapluie bleu à pois blancs où elle était venue le rejoindre. Elle n’avait jamais mis les pieds dans le local à vélos, il s’en souvenait maintenant. Elle et lui, c’était comme dans la chanson de Brassens, un petit coin de parapluie contre un coin de paradis, une amourette insignifiante, un souvenir agréable : elle était venue se blottir contre lui après le concert, cette Passion selon Saint-Jean qu’il fredonna à nouveau, mais à la manière des Swingle Singers. Elle s’appelait… Peu importe son nom.

Il ne restait maintenant que la ville, assombrie, dégoulinante, tranquille, battant sur l’asphalte le calme tam-tam de son appel à l’explorer. Il franchit d’un bond la frontière effacée, oublia la fille imaginaire, suivit du regard le cheminement de l’eau sur les vitres, qui en brisait la sévérité sans les casser, et dit au revoir à madame Braillard, restée au sec, bien évidemment. Après la pluie vint le vent. Les affiches du boulevard se décollèrent : la Goulue de l’expo Toulouse-Lautrec à Giannada souleva ses jupons, les Georges de la Place Python rirent à gorge déployée et les candidats démocrates chrétiens au Conseil d’État dénouèrent leur cravate pour chanter sous la pluie les parapluies de Fribourg.

proposition n° 9

La cloche du Christ-Roi. Combien de coups ? En écho, toutes les églises de la ville. On sonne l’heure pendant dix minutes. Le temps flotte dans le tintinnabulement. O Grosse Lieb encore, mais aussi des voix de femmes, des bribes de paroles, le mot rogations, le verbe schwemtzer, des canettes de Cardoche qui se heurtent. Un cri : santé, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, babibouchettes ! Des éclats de rire. La Guggenmusik des Trois Canards.

Des filles qui pleurnichent. Le clapotis des haut-talons sur le trottoir mouillé. L’eau qui se glisse sous les pneus des voitures-flèches. Et dans la tête, des chansons : la pluie fait des claquettes, elle était jeune et tendre, comme de bien entendu, comme de bien évidemment, aurait dit madame Braillard. La ville faisait éclater sa cervelle comme un canon à six heures du matin le jour de la Fête-Dieu. Avec Lucien, nous chantions Lisa, Lisa, sad Lisa, Lisa. Elle s’appelait Lise. Il lui jouait la Sonate au Clair de lune.

proposition n° 10

Le matin, c’était ce parfum enivrant du chocolat, comme une nappe épaisse, écœurante, totalitaire. Puis cela s’estompait dans les vapeurs de café et dans les relents de cigarette froide sur les habits de Lucien. Et le parfum de Lise ? Discret comme elle était discrète. Absent comme elle était absente. Idée de fleur. Presque rien. Idée de joie. Puis humer la route quand il commence à pleuvoir, sentir la poussière s’envoler, croiser une pimbêche qui se pomponne, la renifler comme un chien entre dégoût et désir, et revenir à Lise qui ne sentait rien. Idée de fruit. Rien. Idée de glace à l’eau. Ne sentir que le sentiment. Ne toucher que l’impalpable. Rien que le frôlement d’un doigt, le balancement d’un cheveu, le tendre heurt d’une hanche qui trébuche. Elle souffla sur lui comme on souffle sur une bougie. Il eut chaud puis, éteint, il se cramponna à la rambarde rouillée, il s’y écorcha la paume devenue rêche et tenta d’y rafraîchir son corps suant. Il y avait toujours eu les cailloux incrustés dans les genoux. Il y eut désormais ce rien, la caresse d’un fantôme, la douceur déjà évaporée d’une étreinte à peine rêvée, la langue qui cherche la langue, la lèvre qui cherche la lèvre, la dent de lait qui refuse de tomber, la morsure sans douleur d’un premier baiser. Lise était un délice. Elle vivait au temps des paninis, au temps où l’on mâchait sans fin — et sans faim — des dragibus, au temps des sucreries et de la bonbonnisse.

proposition n° 11

« Avec tout ? » Avec tout. Avec le frigo bleu bourré de bouteilles pet, avec les tables carrées et les tubes de sauce piquante, avec l’exiguïté du couloir où l’on frôle les bouffeurs pressés, avec Radio Suisse Romande la Première -– la météo, Olivier Codeluppi : quelques orages isolés sur les Préalpes, soleil généreux en Valais central, températures de saison, c’était la météo, avec les cafés Chicco d’Oro –-, avec ce Kurde qu’il ne faut pas prendre pour un Turc, avec ce Turc qu’il ne faut pas prendre pour un Kurde, avec La Liberté de la veille à moitié déchirée, avec les mots croisés déjà faits, avec la page des morts arrachée, avec cette liste interminable de menus à choix – frites-kebab, kebab-pizza, pizza-falafels, box falafels-frites-pizza-kebab –, avec tout le monde qui prend un dürüm avec un coca, avec le portrait pastel d’un moustachu punaisé sur les murs jaunes et avec l’énorme morceau de barbaque agglomérée qui tourne et qui tourne sans fin sous les assauts des couteaux et qui tourne la tête et qui tourne le ventre des rapides mangeurs à la queue-leu-leu.



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1ère mise en ligne 11 juin 2018 et dernière modification le 20 juin 2018.
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